{"id":314150,"date":"2026-01-21T11:00:00","date_gmt":"2026-01-21T10:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=314150"},"modified":"2026-01-21T06:07:09","modified_gmt":"2026-01-21T05:07:09","slug":"jaeger-hyperpolitique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/01\/21\/jaeger-hyperpolitique\/","title":{"rendered":"L\u2019\u00e8re de l\u2019hyperpolitique, une conversation avec Anton J\u00e4ger"},"content":{"rendered":"\n

Anton<\/em> <\/em><\/strong>J\u00e4ger est ma\u00eetre de conf\u00e9rences en histoire des id\u00e9es politiques et en th\u00e9orie politique \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Oxford. Contributeur r\u00e9gulier du <\/em>New York Times ou de la <\/em>New Left Review. Nous le rencontrons \u00e0 l\u2019occasion de la sortie de son troisi\u00e8me livre, <\/em>Hyperpolitics : Extreme Politicization without Political Consequences chez Verso Books le 10 f\u00e9vrier prochain.<\/em><\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Comment le concept d\u2019hyperpolitique est-il n\u00e9 ?<\/h3>\n\n\n\n

\u00c0 l\u2019origine, de mani\u00e8re presque banale. La premi\u00e8re intuition m\u2019est venue au d\u00e9tour d\u2019une conversation avec un ami, en 2021 ou 2022, peu apr\u00e8s la grande vague de protestations de l\u2019\u00e9t\u00e9 2020 \u2014 celles qui ont suivi le meurtre de George Floyd, mais aussi les mobilisations contre les confinements pendant la pand\u00e9mie de Covid. <\/p>\n\n\n\n

Quelque chose semblait en train de se passer : une effervescence politique diffuse conduisait \u00e0 un regain de la protestation de masse.<\/p>\n\n\n\n

Mon ami \u2014 il a une quarantaine d\u2019ann\u00e9es, une d\u00e9cennie de plus que moi \u2014 me faisait remarquer un contraste frappant. <\/p>\n\n\n\n

Des personnes qui, dans les ann\u00e9es 2000, \u00e9taient totalement apolitiques, voire antipolitiques, qui ignoraient jusqu\u2019au nom du chef du gouvernement de leur pays, se retrouvaient soudain intens\u00e9ment investies dans des d\u00e9bats politiques complexes. Cette politisation se faisait de mani\u00e8re rapide, d\u00e9sordonn\u00e9e, parfois brutale.<\/p>\n\n\n\n

Il me confiait aussi une forme de nostalgie paradoxale. Dans les ann\u00e9es 2000, me disait-il, il souffrait d\u2019\u00eatre presque seul \u00e0 s\u2019int\u00e9resser \u00e0 la politique. Aujourd\u2019hui, alors que tout le monde semble politis\u00e9, il n\u2019est plus certain de savoir s\u2019il \u00e9tait \u00e0 l\u2019aise avec cette situation : cette politisation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e lui apparaissait ambigu\u00eb, presque inconfortable.<\/p>\n\n\n\n

J\u2019ai donc racont\u00e9 cette anecdote sur Twitter. Un peu impulsivement, en passant, j\u2019ai utilis\u00e9 le mot \u00ab hyperpolitique \u00bb \u2014 faisant inconsciemment r\u00e9f\u00e9rence au concept forg\u00e9 par le philosophe allemand Peter Sloterdijk. \u00c0 ce moment-l\u00e0, ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019une hypoth\u00e8se intuitive, sans v\u00e9ritable \u00e9laboration th\u00e9orique.<\/p>\n\n\n\n

Mais vous avez senti que ce concept pouvait devenir op\u00e9ratoire\u2026<\/h3>\n\n\n\n

Deux \u00e9diteurs de revues m\u2019ont d\u2019abord propos\u00e9 d\u2019\u00e9crire un texte \u00e0 ce sujet. J\u2019ai longtemps repouss\u00e9 l\u2019\u00e9ch\u00e9ance. Puis, en me plongeant dans les donn\u00e9es empiriques, j\u2019ai compris que cette intuition correspondait \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 mesurable.<\/p>\n\n\n\n

En regardant quelle variable exactement ?<\/h3>\n\n\n\n

En mesurant l\u2019activit\u00e9 protestataire. <\/p>\n\n\n\n

Si l\u2019on observe son \u00e9volution en 2008\u20132009, on constate une augmentation spectaculaire dans presque tous les pays occidentaux \u2014 et au-del\u00e0, m\u00eame s\u2019il s\u2019agit d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 particuli\u00e8rement marqu\u00e9e en Occident. La participation \u00e9lectorale repart \u00e9galement \u00e0 la hausse. Dans l\u2019espace public num\u00e9rique, la capacit\u00e9 \u00e0 exprimer ses opinions politiques s\u2019est consid\u00e9rablement \u00e9largie : prendre part au d\u00e9bat est devenu techniquement plus facile, plus imm\u00e9diat.<\/p>\n\n\n\n

En quoi est-ce une rupture ?<\/h3>\n\n\n\n

Cela tranche nettement avec les ann\u00e9es 1990 et 2000, domin\u00e9es par le paradigme de la \u00ab post-politique \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 l\u2019\u00e9poque, dans la th\u00e9orie politique comme dans la science politique dominante, la grande inqui\u00e9tude portait sur la d\u00e9mobilisation et la d\u00e9politisation : la baisse de la participation \u00e9lectorale, la d\u00e9saffection \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la vie politique et le retrait civique. <\/p>\n\n\n\n

Ce diagnostic n\u2019est plus valable aujourd\u2019hui. Les diff\u00e9rents indicateurs convergent : manifestations, votes, mais aussi ph\u00e9nom\u00e8nes plus extr\u00eames. On observe m\u00eame une recrudescence des violences politiques<\/a>, y compris des tentatives d\u2019assassinat. Aux \u00c9tats-Unis, les manifestations de 2020 comptent parmi les plus importantes de toute l\u2019histoire du pays \u2014 certaines estimations \u00e9voquent plus de vingt millions de participants. La pr\u00e9sidentielle de 2020 a aussi enregistr\u00e9 un taux de participation record, le plus \u00e9lev\u00e9 depuis le d\u00e9but du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019hyperpolitique d\u00e9signe pr\u00e9cis\u00e9ment cette situation : une politisation \u00e9lev\u00e9e, mais faiblement structur\u00e9e, peu institutionnalis\u00e9e.<\/p>Anton J\u00e4ger<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Tout cela fait signe en direction d\u2019un constat : l\u2019intensit\u00e9 de l\u2019activit\u00e9 politique a augment\u00e9 de mani\u00e8re objective et quantifiable. Le concept d\u2019hyperpolitique vise d\u2019abord \u00e0 nommer cette rupture culturelle avec des d\u00e9cennies plus atones.<\/p>\n\n\n\n

Mais il faut imm\u00e9diatement ajouter une pr\u00e9cision essentielle.<\/p>\n\n\n\n

Face \u00e0 cette mont\u00e9e en intensit\u00e9, beaucoup de commentateurs \u2014 journalistes comme universitaires \u2014 ont tendance \u00e0 d\u00e9gainer une comparaison historique : le retour des ann\u00e9es 1930, le \u00ab jour le plus sombre \u00bb de notre histoire politique. Trump est assimil\u00e9 au fascisme. La pouss\u00e9e de l\u2019extr\u00eame droite est lue comme un retour de l\u2019entre-deux-guerres. Cette analogie est compr\u00e9hensible : une part importante de la mobilisation politique b\u00e9n\u00e9ficie effectivement \u00e0 l\u2019extr\u00eame droite, dont le poids \u00e9lectoral augmente et qui acc\u00e8de d\u00e9sormais au pouvoir dans plusieurs pays.<\/p>\n\n\n\n

Pourtant, une telle analogie fait fausse route.<\/p>\n\n\n\n

Pourquoi ? Quelle serait selon vous la principale limite de cette comparaison ?<\/h3>\n\n\n\n

Elle passe \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019une diff\u00e9rence structurelle.<\/p>\n\n\n\n

Certes, la politisation augmente \u2014 la courbe monte \u2014 mais, simultan\u00e9ment, un autre axe s\u2019effondre : celui de l\u2019institutionnalisation de la vie politique.<\/p>\n\n\n\n

Contrairement aux ann\u00e9es 1930, les soci\u00e9t\u00e9s contemporaines connaissent une \u00e9rosion continue des structures organis\u00e9es<\/a> : syndicats, partis politiques, associations, mais aussi institutions religieuses. Cette tendance, amorc\u00e9e dans les ann\u00e9es 1990, se prolonge sans discontinuer dans les ann\u00e9es 2010 et 2020.<\/p>\n\n\n\n

Nous sommes donc face \u00e0 une configuration en forme de ciseaux. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, une forte intensit\u00e9 politique \u2014 comme dans l\u2019entre-deux-guerres. De l\u2019autre, une faiblesse institutionnelle marqu\u00e9e \u2014 h\u00e9rit\u00e9e des d\u00e9cennies post-politiques. <\/p>\n\n\n\n

Cette combinaison n\u2019a pas de pr\u00e9c\u00e9dent historique clair.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019hyperpolitique d\u00e9signe pr\u00e9cis\u00e9ment cette situation : un niveau de politisation tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9 mais faiblement structur\u00e9, peu institutionnalis\u00e9. Cela vaut aussi bien pour la gauche que pour la droite.<\/p>\n\n\n\n

Bien s\u00fbr, il s\u2019agit d\u2019un mod\u00e8le abstrait, d\u2019une tendance g\u00e9n\u00e9rale. Tous les ph\u00e9nom\u00e8nes politiques du contemporain n\u2019y entrent pas parfaitement \u2014 mais il permet de d\u00e9crire un champ de forces, une dynamique dominante de la culture politique contemporaine.<\/p>\n\n\n\n

Si l\u2019hyperpolitique est notre nouveau paradigme, on est tent\u00e9 de se poser la question des causes et celle des cons\u00e9quences : quel basculement explique cette mutation ? Et est-ce une bonne ou une mauvaise chose ?<\/h3>\n\n\n\n

Le point de bascule de la post-politique \u00e0 l\u2019hyperpolitique est tr\u00e8s net. Les donn\u00e9es quantitatives sont sans ambigu\u00eft\u00e9 sur ce point : l\u2019augmentation massive de l\u2019activit\u00e9 protestataire commence en 2008\u20132009. Le d\u00e9clencheur est donc la grande crise financi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n

Cette crise d\u00e9bute aux \u00c9tats-Unis, bien s\u00fbr, mais devient rapidement europ\u00e9enne, puis mondiale. On peut m\u00eame avancer que le Printemps arabe doit \u00eatre compris, au moins en partie, comme une cons\u00e9quence indirecte de celle-ci : les march\u00e9s financiers internationaux se figent, les r\u00e9gimes autoritaires d\u2019Afrique du Nord ne peuvent plus emprunter pour financer leurs subventions alimentaires, et des \u00e9meutes de la faim \u00e9clatent.<\/p>\n\n\n\n

Il existe donc un lien structurel entre 2008 et la premi\u00e8re vague de contestation dans le monde arabe.<\/p>\n\n\n\n

Dans l\u2019Atlantique Nord, l\u2019histoire est surtout celle des politiques d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 mises en \u0153uvre des deux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019oc\u00e9an. L\u2019hyperpolitisation est une r\u00e9action \u00e0 une gestion de crise per\u00e7ue comme injuste et destructrice : le contrat social s\u2019effrite et la base mat\u00e9rielle sur laquelle reposait l\u2019\u00e9conomie politique des ann\u00e9es 1990 et 2000 dispara\u00eet.<\/p>\n\n\n\n

La forme sp\u00e9cifique que prend ce basculement tient aussi \u00e0 un autre facteur : les canaux institutionnels qui permettaient, au XXe si\u00e8cle, d\u2019absorber et de structurer la conflictualit\u00e9 politique semblent aujourd\u2019hui obstru\u00e9s. Ils ne sont plus accessibles, ou plus cr\u00e9dibles. La politisation ne trouve plus d\u2019issue institutionnelle \u00e9vidente.<\/p>\n\n\n\n

Alors pour r\u00e9pondre \u00e0 votre question : l\u2019hyperpolitique est-elle une bonne ou une mauvaise chose  ?<\/p>\n\n\n\n

Si l\u2019on s\u2019int\u00e9resse \u00e0 ce que Bertolt Brecht<\/a> appelait l\u2019\u00ab alphab\u00e9tisation politique \u00bb \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 des citoyens \u00e0 se saisir des questions fondamentales : qui d\u00e9cide, comment sont r\u00e9parties les ressources, comment s\u2019organise la soci\u00e9t\u00e9 \u2014 alors il n\u2019y a aucune raison d\u2019\u00eatre nostalgique des ann\u00e9es 1990 ou 2000.<\/p>\n\n\n\n

Que produit un espace public qui se convulse p\u00e9riodiquement, travers\u00e9 de d\u00e9bats intenses et fortement polaris\u00e9s, sans capacit\u00e9 claire \u00e0 transformer cette conflictualit\u00e9 en politiques publiques ?<\/p>Anton J\u00e4ger<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

La fin de l\u2019apathie politique est en soi une bonne nouvelle. Elle signifie que les individus ont \u00e0 nouveau le sentiment d\u2019avoir une prise sur l\u2019ordre social.<\/p>\n\n\n\n

Pourtant, cette politisation est en quelque sorte probl\u00e9matique.<\/h3>\n\n\n\n

En effet, l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 du moment actuel est ailleurs. Une grande partie de cette activit\u00e9 politique est extr\u00eamement difficile \u00e0 institutionnaliser. Elle peine \u00e0 se transformer en pouvoir collectif durable, capable de modifier les rapports de force, au niveau de l\u2019\u00c9tat comme dans l\u2019\u00e9conomie.<\/p>\n\n\n\n

On a vu des mobilisations impressionnantes, tr\u00e8s massives, aux \u00c9tats-Unis, en France, mais aussi aux Pays-Bas ou en Allemagne. Il semble aujourd\u2019hui plus facile \u2014 surtout \u00e0 gauche, mais pas uniquement \u2014 de mobiliser rapidement un grand nombre de personnes. Le co\u00fbt de l\u2019expression politique a chut\u00e9, celui de la mise en mouvement aussi. <\/p>\n\n\n\n

En revanche, cristalliser cette \u00e9nergie dans des structures p\u00e9rennes, capables d\u2019agir dans la dur\u00e9e et de transformer la mobilisation en d\u00e9cisions politiques effectives, s\u2019av\u00e8re beaucoup plus difficile.<\/p>\n\n\n\n

Les Gilets jaunes en sont un exemple embl\u00e9matique : c\u2019est une mobilisation d\u2019une ampleur remarquable mais qui a explicitement refus\u00e9 toute institutionnalisation \u2014 et n\u2019a donc laiss\u00e9 qu\u2019un h\u00e9ritage organisationnel limit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Autrement dit, on peut se r\u00e9jouir de la repolitisation des soci\u00e9t\u00e9s sans id\u00e9aliser les d\u00e9cennies pr\u00e9c\u00e9dentes, mais une question demeure : que produit un espace public qui se convulse p\u00e9riodiquement, travers\u00e9 de d\u00e9bats intenses et fortement polaris\u00e9s, sans capacit\u00e9 claire \u00e0 transformer cette conflictualit\u00e9 en politiques publiques ? O\u00f9 cela nous m\u00e8ne-t-il ?<\/p>\n\n\n\n

Nous sommes presque vingt ans apr\u00e8s 2008<\/a>.<\/p>\n\n\n\n

Les ann\u00e9es 2010 ont \u00e9t\u00e9 une \u00ab d\u00e9cennie des protestations \u00bb. Certaines estimations sugg\u00e8rent que jamais, dans l\u2019histoire humaine, on n\u2019a autant manifest\u00e9 qu\u2019entre 2008 et 2025 ; et la mobilisation se poursuit encore.<\/p>\n\n\n\n

Mais quelle en est la trace durable ? Quelle est la capacit\u00e9 r\u00e9elle de cette politisation \u00e0 transformer la mani\u00e8re dont nos soci\u00e9t\u00e9s sont gouvern\u00e9es ?<\/p>\n\n\n\n

Lorsque l\u2019on prend conscience que l\u2019entr\u00e9e dans la politique formelle est sem\u00e9e d\u2019obstacles, l\u2019attraction de l\u2019hyperpolitique devient tr\u00e8s forte.<\/p>Anton J\u00e4ger<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Vous avez beaucoup travaill\u00e9 sur le \u00ab moment populiste<\/a> \u00bb qui cherchait \u00e0 reconstruire un peuple. L\u2019hyperpolitique n\u2019est-elle pas, au fond, une \u00e8re des r\u00e9volutionnaires sans r\u00e9volution<\/a> ?<\/h3>\n\n\n\n

Dans le livre, j\u2019ai volontairement \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s prudent avec le terme \u00ab populisme \u00bb. Son usage journalistique est souvent paresseux, pol\u00e9mique, peu rigoureux, et il brouille plus qu\u2019il n\u2019\u00e9claire.<\/p>\n\n\n\n

J\u2019ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 m\u2019en distancier pour ne pas obscurcir l\u2019analyse.<\/p>\n\n\n\n

La vague de politisation qui suit 2008 se d\u00e9ploie en r\u00e9alit\u00e9 en deux temps. D\u2019abord, une premi\u00e8re s\u00e9quence que j\u2019appelle \u00ab anti-politique \u00bb, \u00e0 partir de 2009. Elle prend la forme d\u2019une contestation de la gestion de la crise, dans laquelle la classe politique est identifi\u00e9e \u00e0 la post-politique. La critique de la post-politique devient alors une interrogation de la repr\u00e9sentation elle-m\u00eame. Il y a l\u00e0 une ambigu\u00eft\u00e9 fondamentale. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, le slogan \u00ab Ils ne nous repr\u00e9sentent pas \u00bb \u2014 celui des Indignados espagnols \u2014 affirme un d\u00e9ficit de repr\u00e9sentation. De l\u2019autre, il glisse vers une position plus radicale : \u00ab Nous ne voulons pas \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9s. \u00bb Cette logique est tr\u00e8s claire dans Occupy, et elle r\u00e9appara\u00eet ensuite chez les Gilets jaunes.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 partir du milieu des ann\u00e9es 2010, on voit toutefois \u00e9merger des mouvements qui, tout en \u00e9tant issus de cette matrice anti-politique, se dotent d\u2019un horizon institutionnel. Qu\u2019il s\u2019agisse de Beppe Grillo, de Geert Wilders, de Jean-Luc M\u00e9lenchon ou de Jeremy Corbyn, tous invoquent \u00ab le peuple \u00bb et cherchent \u00e0 construire un lien repr\u00e9sentatif entre une base et un sommet, \u00e0 travers des partis, des \u00e9lections, des formes de d\u00e9l\u00e9gation. Cela suppose n\u00e9cessairement une certaine id\u00e9e de la souverainet\u00e9 populaire \u2014 donc de la repr\u00e9sentation, des institutions et des structures.<\/p>\n\n\n\n

Mais ces tentatives se heurtent rapidement \u00e0 la difficult\u00e9 de l\u2019institutionnalisation. <\/p>\n\n\n\n

\u00c0 gauche surtout, l\u2019acc\u00e8s au pouvoir est plus complexe que pr\u00e9vu, l\u2019exercice du pouvoir plus contraignant encore. Les exemples sont nombreux \u2014 de Syriza \u00e0 Podemos, en passant par La France insoumise.<\/p>\n\n\n\n

Ces mouvements inventent alors des formes organisationnelles in\u00e9dites, tr\u00e8s diff\u00e9rentes des partis du XXe si\u00e8cle : partis num\u00e9riques, structures pl\u00e9biscitaires, fronti\u00e8res floues entre cadres et militants. Le \u00ab parti gazeux \u00bb de M\u00e9lenchon, le refus m\u00eame de l\u2019enregistrement juridique classique, s\u2019inscrivent dans cette logique. <\/p>\n\n\n\n

Cette institutionnalisation inachev\u00e9e r\u00e9v\u00e8le ses limites.<\/p>\n\n\n\n

Lorsque l\u2019on prend conscience que l\u2019entr\u00e9e dans la politique formelle est sem\u00e9e d\u2019obstacles, l\u2019attraction de l\u2019hyperpolitique devient tr\u00e8s forte. Elle ne suppose aucun horizon institutionnel, aucune repr\u00e9sentation, aucune structure durable. Elle permet de maintenir une spontan\u00e9it\u00e9 permanente, sans \u00e9lections, sans organisations, sans projection dans le temps long.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est pourquoi je distingue clairement l\u2019anti-politique de l\u2019hyperpolitique. La premi\u00e8re conserve encore une dimension institutionnelle, f\u00fbt-elle conflictuelle. La seconde s\u2019en affranchit presque enti\u00e8rement. <\/p>\n\n\n\n

Chez les Gilets jaunes, on ne dit plus seulement \u00ab ils ne nous repr\u00e9sentent pas \u00bb : on affirme que toute pr\u00e9tention \u00e0 repr\u00e9senter est suspecte par principe. Toute tentative de mandat devient imm\u00e9diatement ill\u00e9gitime.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est l\u00e0, me semble-t-il, un point de rupture d\u00e9cisif.<\/p>\n\n\n\n

Comment en sort-on ?<\/h3>\n\n\n\n

Tout d\u00e9pend du point de vue que l\u2019on adopte. Il existe une cat\u00e9gorie d\u2019acteurs qui se sont habitu\u00e9s \u00e0 prendre des d\u00e9cisions politiques sans contr\u00f4le populaire r\u00e9el, sans contre-pouvoir d\u00e9mocratique effectif. Je pense en particulier \u00e0 ceux qui, dans les ann\u00e9es 1990 et 2000, ont largement externalis\u00e9 la d\u00e9cision politique vers des instances technocratiques. Pour eux, l\u2019hyperpolitique appara\u00eet avant tout comme une perturbation, une source d\u2019instabilit\u00e9. Vue sous cet angle, l\u2019hostilit\u00e9 \u00e0 l\u2019hyperpolitique est parfaitement compr\u00e9hensible.<\/p>\n\n\n\n

Mais si l\u2019on adopte une autre perspective \u2014 celle des d\u00e9fis structurels auxquels l\u2019Europe et les \u00c9tats-Unis sont confront\u00e9s, qu\u2019il s\u2019agisse du climat, des in\u00e9galit\u00e9s sociales ou de transformations \u00e9conomiques profondes \u2014 alors l\u2019hyperpolitique r\u00e9v\u00e8le aussi quelque chose de positif : elle montre que ces questions mobilisent, que les individus s\u2019y engagent, qu\u2019ils peuvent \u00eatre politis\u00e9s autour de sujets de long terme.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019ambigu\u00eft\u00e9 tient au fait que cette politisation se heurte \u00e0 une difficult\u00e9 persistante : s\u2019inscrire durablement dans des structures institutionnelles capables de traiter ces probl\u00e9matiques avec continuit\u00e9, patience et efficacit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Sortir de l\u2019hyperpolitique supposerait, en un mot, une r\u00e9institutionnalisation c\u2019est-\u00e0-dire la traduction de l\u2019activit\u00e9 politique en engagements durables envers des institutions.<\/p>\n\n\n\n

Aux \u00c9tats-Unis, les partis ressemblent \u00e0 des minist\u00e8res sans base militante.<\/p>Anton J\u00e4ger<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Par quoi passerait un tel processus ?<\/h3>\n\n\n\n

Du point de vue de la gauche \u2014 qui est le mien \u2014 la question devient la suivante : quelles formes d\u2019organisation peuvent encore remplir ce r\u00f4le aujourd\u2019hui ? <\/p>\n\n\n\n

Mais cette difficult\u00e9 touche aussi la droite, qui souffre de la m\u00eame ambigu\u00eft\u00e9 : elle peine \u00e0 transformer ses gains \u00e9lectoraux et son activisme en un mouvement de masse capable d\u2019imposer de v\u00e9ritables changements institutionnels.<\/p>\n\n\n\n

La sortie de l\u2019hyperpolitique ne passe donc pas uniquement par le parti mais par tout un \u00e9cosyst\u00e8me institutionnel : syndicats, associations, structures collectives. <\/p>\n\n\n\n

Pr\u00e9cision importante : cela ne signifie pas qu\u2019il faille ressusciter m\u00e9caniquement les institutions du XXe si\u00e8cle. Pour citer Jean Baudrillard, on ne peut pas \u00ab cloner un dinosaure \u00bb. M\u00eame si l\u2019on en extrayait l\u2019ADN, il ne survivrait pas dans l\u2019environnement actuel ; le climat social, culturel et technologique du XXIe si\u00e8cle est hostile \u00e0 nombre de formes institutionnelles h\u00e9rit\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n

Mais le fait qu\u2019on ne puisse pas cloner le pass\u00e9 n\u2019implique pas qu\u2019il soit impossible d\u2019inventer de nouvelles formes institutionnelles adapt\u00e9es au pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n

Selon vous, les partis politiques ont-ils eu la mauvaise strat\u00e9gie ?<\/h3>\n\n\n\n

Prenons des exemples tr\u00e8s diff\u00e9rents : le Parti pour la libert\u00e9 de Geert Wilders ne compte qu\u2019un seul membre \u2014 Wilders lui-m\u00eame. Pas de cadres, pas de congr\u00e8s, pas d\u2019adh\u00e9sion : seulement des followers<\/em>. \u00c0 l\u2019autre extr\u00e9mit\u00e9 du spectre, le \u00ab parti gazeux \u00bb de Jean-Luc M\u00e9lenchon repose sur un refus assum\u00e9 de la forme partisane classique par crainte qu\u2019elle ne reproduise les pathologies des partis-cartels oligarchiques et bureaucratiques.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019alternative est souvent pr\u00e9sent\u00e9e de mani\u00e8re binaire : soit abandonner toute ambition institutionnelle et s\u2019adapter enti\u00e8rement \u00e0 la fluidit\u00e9 de l\u2019\u00e9poque, soit reconstruire une forteresse militante \u00e0 l\u2019ancienne, imperm\u00e9able \u00e0 l\u2019espace public num\u00e9rique. <\/p>\n\n\n\n

Je pense que cette opposition est st\u00e9rile. Il existe des solutions hybrides, combinant des \u00e9l\u00e9ments du parti de masse du XXe si\u00e8cle et des formes plus souples, plus flexibles, caract\u00e9ristiques de notre \u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 qui pensez-vous par exemple ?<\/h3>\n\n\n\n

Le PTB en Belgique, ou encore certaines campagnes locales aux \u00c9tats-Unis, comme celle de Zohran Mamdani \u00e0 New York, articulent une organisation militante classique avec une mobilisation num\u00e9rique, une inscription locale et une r\u00e9activit\u00e9 \u00e0 court terme.<\/p>\n\n\n\n

Ces exp\u00e9riences me semblent offrir des voies de sortie plus cr\u00e9dibles de l\u2019hyperpolitique que l\u2019abandon pur et simple \u00e0 la \u00ab modernit\u00e9 liquide \u00bb des ann\u00e9es 2020, ou que la nostalgie d\u2019une contre-soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 la mani\u00e8re du Parti communiste fran\u00e7ais \u2014 qui fut, en son temps, une v\u00e9ritable soci\u00e9t\u00e9 dans la soci\u00e9t\u00e9, mais dont la reconstitution int\u00e9grale para\u00eet aujourd\u2019hui hors de port\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

Les penseurs post-lib\u00e9raux partagent votre analyse sur les effets d\u00e9l\u00e9t\u00e8res de la d\u00e9sinstitutionalisation. C\u2019est un diagnostic qu\u2019on retrouve tout \u00e0 la fois chez les post-lib\u00e9raux de gauche anglais \u2014 Maurice Glasman et Adrian Pabst du Blue Labour<\/a> par exemple \u2014 et par la frange la plus conservatrice des post-lib\u00e9raux am\u00e9ricains comme Patrick Deneen<\/a> ou Adrian Vermeule<\/a>\u2026 Que vous inspire cette convergence  ?<\/h3>\n\n\n\n

Il existe ind\u00e9niablement un recouvrement descriptif entre leur diagnostic et le mien, notamment sur la question de l\u2019atomisation sociale.<\/p>\n\n\n\n

Je m\u2019en distingue sur deux points essentiels.<\/p>\n\n\n\n

D\u2019abord, leur approche est souvent marqu\u00e9e par un organicisme et un traditionalisme que je r\u00e9cuse. Je me sens, sur ce point, plus proche de Durkheim : les soci\u00e9t\u00e9s modernes reposent sur des formes de solidarit\u00e9 \u00ab organiques \u00bb non sur des solidarit\u00e9s m\u00e9caniques h\u00e9rit\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n

Ensuite, je trouve leur r\u00e9cit historiquement faible. Ils ne proposent pas d\u2019analyse convaincante de l\u2019origine des formes de politique de masse \u00e0 droite. Lorsqu\u2019ils \u00e9voquent la d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne \u2014 allemande ou belge \u2014 comme mod\u00e8le implicite, ils oublient que ces formations se sont construites en r\u00e9action \u00e0 une menace pr\u00e9cise : l\u2019essor du socialisme de masse, la s\u00e9cularisation, l\u2019industrialisation. Les partis de masse conservateurs et chr\u00e9tiens n\u2019ont pas \u00e9merg\u00e9 spontan\u00e9ment ; ils furent au contraire des r\u00e9ponses strat\u00e9giques \u00e0 une puissance sociale organis\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

Or ces penseurs semblent ignorer cette dimension conflictuelle. Leur rapport au pass\u00e9 est largement intellectuel et abstrait. Ils ne se demandent pas ce que signifierait concr\u00e8tement la reconstruction de telles institutions aujourd\u2019hui. Pensent-ils vraiment que les individus rejoindraient ces structures uniquement pour rompre la solitude, pour le simple plaisir de la communaut\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n

Les institutions du XXe si\u00e8cle fonctionnaient aussi parce qu\u2019elles promettaient quelque chose de tr\u00e8s clair : si vous nous d\u00e9l\u00e9guez votre mandat individuel, nous serons capables de transformer la soci\u00e9t\u00e9, de modifier des rapports de force, de faire face \u00e0 des int\u00e9r\u00eats enracin\u00e9s. Une telle possibilit\u00e9 de d\u00e9l\u00e9gation suppose une r\u00e9flexion s\u00e9rieuse sur le pouvoir social \u2014 r\u00e9flexion largement absente chez ces auteurs.<\/p>\n\n\n\n

Les penseurs que vous mentionnez  parlent volontiers de domination culturelle lib\u00e9rale, de pouvoir des \u00e9lites professionnelles, mais tr\u00e8s peu de la mani\u00e8re dont un mouvement pourrait r\u00e9ellement affronter des int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques et institutionnels solidement install\u00e9s. Cette lacune est id\u00e9ologique autant qu\u2019analytique.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019exemple d\u2019Adrian Vermeule est r\u00e9v\u00e9lateur. Celui-ci explique \u00e0 la coalition trumpiste que vouloir \u00e0 la fois d\u00e9manteler l\u2019\u00c9tat administratif et mener des d\u00e9portations de masse est contradictoire, car une telle politique supposerait, pr\u00e9cis\u00e9ment, un appareil administratif puissant. Cela illustre bien le probl\u00e8me central des trumpistes : ils r\u00eavent d\u2019un mouvement de masse capable de contraindre l\u2019\u00c9tat, mais sans les moyens institutionnels n\u00e9cessaires pour le faire fonctionner.<\/p>\n\n\n\n

Washington d\u00e9ploie aujourd\u2019hui une machine de d\u00e9portation spectaculaire, arbitraire, souvent brutale. <\/p>\n\n\n\n

Pourtant, en termes purement quantitatifs, elle n\u2019atteint m\u00eame pas les niveaux de la fin de l\u2019\u00e8re Biden. La diff\u00e9rence tient moins aux chiffres qu\u2019\u00e0 la mise en sc\u00e8ne. Cela r\u00e9v\u00e8le une incapacit\u00e9 structurelle \u00e0 traduire une hypermobilisation politique en pouvoir institutionnel effectif.<\/p>\n\n\n\n

Voil\u00e0, \u00e0 mon sens, la faiblesse fondamentale des programmes post-lib\u00e9raux de droite \u2014 qui appellent, au fond, \u00ab hyperlib\u00e9ralisme \u00bb ce que j\u2019appelle \u00ab hyperpolitique \u00bb. Ils ne savent pas comment reconstruire un mouvement de masse, m\u00eame \u00e0 droite. Ils restent extraordinairement flous sur ce que cela impliquerait concr\u00e8tement.<\/p>\n\n\n\n

Il est \u00e9vident qu\u2019il existe une base affective et psychologique \u00e0 cette nouvelle forme d\u2019engagement politique.<\/p>Anton J\u00e4ger<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Quelle place occupe l\u2019\u00c9tat dans cette configuration ? La sortie de l\u2019hyperpolitique passerait-elle n\u00e9cessairement par une forme de \u00ab capitalisme d\u2019\u00c9tat \u00bb  ?<\/h3>\n\n\n\n

Si l\u2019on regarde l\u2019\u00e9volution de l\u2019\u00c9tat dans les ann\u00e9es 1990 et 2000, on observe un double mouvement. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, les partis se sont repli\u00e9s dans l\u2019\u00c9tat, tout en s\u2019affaiblissant structurellement comme instances de repr\u00e9sentation. <\/p>\n\n\n\n

Ils sont devenus des cartels, des factions, parfois de simples appendices administratifs. C\u2019est particuli\u00e8rement visible aux \u00c9tats-Unis, o\u00f9 les partis ne fonctionnent quasiment plus comme des institutions de la soci\u00e9t\u00e9 civile : ils ressemblent davantage \u00e0 des minist\u00e8res sans base militante.<\/p>\n\n\n\n

Ce ph\u00e9nom\u00e8ne existe aussi en Europe. En France, par exemple, la transformation du syst\u00e8me partisan au cours des quinze derni\u00e8res ann\u00e9es montre clairement que la d\u00e9mocratie de parti, telle qu\u2019elle existait au XXe si\u00e8cle, a pratiquement disparu : on assiste \u00e0 la formation de coalitions \u00e9lectorales temporaires, sans continuit\u00e9 organisationnelle r\u00e9elle.<\/p>\n\n\n\n

Au niveau de l\u2019\u00c9tat, cela s\u2019est traduit par un renforcement des instances non \u00e9lues \u2014 au premier rang desquelles les banques centrales, d\u00e9j\u00e0 puissantes dans les ann\u00e9es 1990, mais devenues incontournables dans les ann\u00e9es 2010 en tant que seuls acteurs cr\u00e9dibles de la gestion de crise. Parall\u00e8lement, l\u2019\u00c9tat a vu sa capacit\u00e9 administrative s\u2019\u00e9roder, notamment par l\u2019externalisation massive de fonctions vers le secteur priv\u00e9. D\u2019une certaine mani\u00e8re, l\u2019\u00c9tat a organis\u00e9 sa propre incapacit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Dans ce contexte, l\u2019hyperpolitique devient un mode de gestion des relations entre l\u2019\u00c9tat et la soci\u00e9t\u00e9. Nous sommes face \u00e0 un \u00c9tat \u00e0 la fois plus central \u2014 car confront\u00e9 aux d\u00e9fis majeurs du XXIe si\u00e8cle \u2014 et plus impuissant, faute de m\u00e9diations institutionnelles solides.<\/p>\n\n\n\n

La capacit\u00e9 de la R\u00e9publique populaire de Chine \u00e0 produire des transformations politiques radicales pourrait \u00eatre un contre-exemple \u00e0 ce que vous d\u00e9crivez.<\/h3>\n\n\n\n

Le contraste avec la Chine est \u00e9clairant. On attribue souvent la transformation spectaculaire de son \u00e9conomie politique, notamment dans le domaine climatique, \u00e0 la seule capacit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat. Mais il est impossible de comprendre cette trajectoire sans prendre en compte le r\u00f4le du Parti<\/a>.<\/p>\n\n\n\n

Le syst\u00e8me chinois est en r\u00e9alit\u00e9 tr\u00e8s d\u00e9centralis\u00e9 : P\u00e9kin envoie des orientations g\u00e9n\u00e9rales aux provinces. Ce qui assure la coh\u00e9rence de l\u2019ensemble, c\u2019est le Parti, pr\u00e9sent \u00e0 la fois dans l\u2019\u00c9tat et dans la soci\u00e9t\u00e9, capable de discipliner les \u00e9lites comme les masses.<\/p>\n\n\n\n

En Europe et aux \u00c9tats-Unis, cette institution m\u00e9diatrice fait d\u00e9faut. C\u2019est l\u2019une des raisons pour lesquelles les \u00c9tats occidentaux peinent \u00e0 mettre en \u0153uvre des programmes de transformation comparables. La d\u00e9r\u00e9gulation des relations entre \u00e9lites \u2014 mais aussi entre les \u00e9lites et la soci\u00e9t\u00e9 \u2014 produit une incapacit\u00e9 \u00e9tatique structurelle. L\u2019hyperpolitique devient alors une solution par d\u00e9faut : un moyen pour les \u00e9lites de rechercher un soutien populaire ponctuel, faute de disposer d\u2019institutions capables de produire une coh\u00e9sion durable.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019exemple allemand est r\u00e9v\u00e9lateur. Les partis y jouaient historiquement un r\u00f4le central d\u2019articulation entre fractions de l\u2019\u00e9lite et base sociale. Leur affaiblissement rend aujourd\u2019hui extr\u00eamement difficile la relance industrielle, la r\u00e9ponse \u00e0 la concurrence chinoise ou l\u2019adaptation aux nouvelles contraintes g\u00e9opolitiques. <\/p>\n\n\n\n

En d\u2019autres termes : l\u2019\u00c9tat veut agir, mais il ne dispose plus des instruments politiques n\u00e9cessaires.<\/p>\n\n\n\n

Voici l\u2019expression la plus claire du nouveau r\u00e9gime affectif de l\u2019hyperpolitique : une intensit\u00e9 maximale du d\u00e9sir de changement conjugu\u00e9e \u00e0 une incapacit\u00e9 presque totale \u00e0 le r\u00e9aliser.<\/p>Anton J\u00e4ger<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Dans votre livre, vous \u00e9voquez le sujet des affects et de l\u2019impact du num\u00e9rique sur ceux-ci. Certains courants psychanalytiques <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> parlent aujourd\u2019hui d\u2019une \u00e9volution psychique caract\u00e9ris\u00e9e par la disparition de la contenance et de la frustration au profit de la liquidit\u00e9 et de l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9. Est-ce une autre cons\u00e9quence de l\u2019hyperpolitique ?<\/h3>\n\n\n\n

Il existe effectivement une vaste litt\u00e9rature, depuis les ann\u00e9es 1990, sur l\u2019individualisation \u2014 chez Ulrich Beck, Anthony Giddens et d\u2019autres. Je ne pr\u00e9tends pas en ma\u00eetriser tous les aspects, mais il est \u00e9vident qu\u2019il existe une base affective et psychologique \u00e0 cette nouvelle forme d\u2019engagement politique.<\/p>\n\n\n\n

Nous vivons dans un r\u00e9gime marqu\u00e9 par une transformation de l\u2019attention et de ce que l\u2019on pourrait appeler l\u2019\u00e9conomie libidinale. De nombreux dispositifs culturels et technologiques entretiennent l\u2019id\u00e9e que les probl\u00e8mes peuvent \u00eatre r\u00e9solus rapidement, que la satisfaction \u2014 mat\u00e9rielle, \u00e9motionnelle, sexuelle, symbolique \u2014 est imm\u00e9diatement accessible. Les autorit\u00e9s collectives qui faisaient \u00e9cran entre l\u2019individu et la gratification ont largement disparu.<\/p>\n\n\n\n

Cela produit une frustration tr\u00e8s diff\u00e9rente de celle du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 l\u2019\u00e9poque, l\u2019individu se heurtait \u00e0 des institutions de masse qui bloquaient l\u2019expression de certaines identit\u00e9s ou pr\u00e9f\u00e9rences. On peut penser \u00e0 la relation conflictuelle de Michel Foucault avec le Parti communiste fran\u00e7ais, ou aux r\u00e9cits de Didier Eribon sur la violence symbolique de ces institutions <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Aujourd\u2019hui, la situation est invers\u00e9e. L\u2019individu dispose d\u2019une capacit\u00e9 pr\u00e9tendument illimit\u00e9e \u00e0 exprimer ses besoins, ses identit\u00e9s, ses d\u00e9sirs \u2014 pr\u00e9cis\u00e9ment parce que ces institutions interm\u00e9diaires se sont effondr\u00e9es. Mais il lui manque les cadres collectifs permettant de traduire ces expressions en action efficace.<\/p>\n\n\n\n

La formule tr\u00e8s juste de Michel Clouscard \u2014 \u00ab tout est permis, mais rien n\u2019est possible \u00bb \u2014 d\u00e9crit parfaitement ce nouveau r\u00e9gime affectif \u2014 et l\u2019impasse de l\u2019hyperpolitique.<\/p>\n\n\n\n

Face \u00e0 un probl\u00e8me massif \u2014 violences polici\u00e8res, in\u00e9galit\u00e9s, crise climatique \u2014 le d\u00e9sir de transformation est imm\u00e9diat. On peut mobiliser, tweeter, lancer une campagne, toucher des milliers de personnes en quelques heures. Mais la r\u00e9alisation de ce d\u00e9sir exige du temps, de la patience, du travail institutionnel \u2014 autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments incompatibles avec l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 affective dominante.<\/p>\n\n\n\n

La frustration contemporaine ne vient plus du fait que les institutions bloquent l\u2019individu mais du constat inverse : l\u2019expression individuelle ne sert quasiment \u00e0 rien en l\u2019absence de capacit\u00e9 collective. Les \u00c9tats-Unis offrent aujourd\u2019hui un exemple tragique de cette situation. Une majorit\u00e9 \u00e9crasante de la population \u2014 y compris parmi les \u00e9lites \u2014 reconna\u00eet que la violence polici\u00e8re et le syst\u00e8me carc\u00e9ral constituent un scandale historique<\/a>. Un consensus discursif est l\u00e0. Pourtant, structurellement, la situation s\u2019aggrave.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est l\u00e0, \u00e0 mes yeux, l\u2019expression la plus claire du nouveau r\u00e9gime affectif de l\u2019hyperpolitique : une intensit\u00e9 maximale du d\u00e9sir de changement conjugu\u00e9e \u00e0 une incapacit\u00e9 presque totale \u00e0 le r\u00e9aliser.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019ouvrage de Jonathan White<\/a> In the Long Run : The Future as a Political Idea<\/em> rappelle que la politique a longtemps \u00e9t\u00e9 dict\u00e9e par une vision du futur. L\u2019acc\u00e9l\u00e9ration r\u00e9actionnaire trumpiste<\/a> en constitue aujourd\u2019hui une manifestation. Quel lien l\u2019hyperpolitique entretient-elle avec le futur  ? <\/h3>\n\n\n\n

Jonathan White part d\u2019une id\u00e9e simple mais d\u00e9cisive : on ne peut penser le futur politiquement qu\u2019\u00e0 travers des institutions collectives \u2014 au premier rang desquelles le parti. Imaginer le futur suppose donc de croire que nous pouvons transformer le pr\u00e9sent ensemble de telle sorte que demain soit effectivement diff\u00e9rent d\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n

Sans contr\u00f4le collectif sur le pr\u00e9sent, il n\u2019y a aucune raison de penser le futur autrement que comme une pure sp\u00e9culation. On peut toujours dire : \u00ab demain pourrait \u00eatre diff\u00e9rent \u00bb, mais tant que l\u2019on ne dispose pas d\u2019une capacit\u00e9 collective \u00e0 d\u00e9cider du pr\u00e9sent, cette projection reste vide. \u00c0 l\u2019inverse, lorsque cette capacit\u00e9 existe, on peut dire : \u00ab Demain sera diff\u00e9rent, parce que nous avons d\u00e9cid\u00e9 collectivement de ce qu\u2019il sera \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Pour White, la crise contemporaine du futur est donc fondamentalement une crise de la collectivit\u00e9. L\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y a plus d\u2019institutions capables de transformer le pr\u00e9sent, il n\u2019y a plus de futur imaginable. Penser l\u2019avenir suppose une forme de contr\u00f4le, m\u00eame partielle, sur les conditions de vie pr\u00e9sentes. Sans cela, l\u2019id\u00e9e m\u00eame de futur se dissout.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019hyperpolitique devient une solution par d\u00e9faut : un moyen pour les \u00e9lites de rechercher un soutien populaire ponctuel, faute de disposer d\u2019institutions capables de produire une coh\u00e9sion durable.<\/p>Anton J\u00e4ger<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

C\u2019est exactement ce que l\u2019on observe dans l\u2019hyperpolitique. Il s\u2019agit d\u2019une politique du tr\u00e8s court terme, rythm\u00e9e par des cycles m\u00e9diatiques extr\u00eamement brefs. Pendant une semaine, l\u2019\u00e9nergie politique est maximale : des foules immenses, une intensit\u00e9 affective consid\u00e9rable. Puis, la semaine suivante, il ne reste presque rien. Aucun s\u00e9diment institutionnel, aucune structure durable.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 l\u2019inverse, d\u00e8s lors que des institutions collectives existent, on peut se poser des questions qui exc\u00e8dent l\u2019instant : o\u00f9 voulons-nous \u00eatre dans un an, dans deux ans, dans dix ans ? <\/p>\n\n\n\n

Cela implique une politique de la patience \u2014 presque, dirais-je, une politique \u00ab barbare \u00bb ou \u00ab asc\u00e9tique \u00bb au sens noble \u2014 fond\u00e9e sur la dur\u00e9e, la discipline, et m\u00eame le sacrifice.<\/p>\n\n\n\n

Cela suppose d\u2019accepter que l\u2019on ne verra peut-\u00eatre pas soi-m\u00eame l\u2019aboutissement des transformations que l\u2019on engage, mais que l\u2019entit\u00e9 collective, elle, survivra. On le voit tr\u00e8s clairement \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle : nombre de militants socialistes ou bolcheviques disaient explicitement qu\u2019ils ne verraient pas la r\u00e9volution de leur vivant mais qu\u2019ils travaillaient pour qu\u2019elle advienne un jour. Sans collectivit\u00e9 durable, sans institutions capables de porter cette temporalit\u00e9 longue, cette posture devient impossible.<\/p>\n\n\n\n

Si l\u2019on suit Jonathan White, sans contr\u00f4le collectif du pr\u00e9sent, il n\u2019y a plus de futur. Il ne reste que des cycles courts d\u2019illusion de ma\u00eetrise, suivis de d\u00e9couragement : \u00ab je ne sais pas \u00e0 quoi ressemblera l\u2019ann\u00e9e prochaine \u00bb non pas parce que l\u2019avenir est incertain, mais parce qu\u2019il est devenu impensable.<\/p>\n\n\n\n

Son livre est, \u00e0 cet \u00e9gard, extr\u00eamement stimulant.<\/p>\n\n\n\n

Je travaille plut\u00f4t sur la dimension spatiale \u2014 institutions, m\u00e9diations, structures \u2014 lui aborde la question par la temporalit\u00e9, en s\u2019interrogeant sur ce que devient une soci\u00e9t\u00e9 qui a perdu toute prise collective sur ses conditions d\u2019existence, et donc toute capacit\u00e9 \u00e0 se projeter dans l\u2019avenir.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019hyperpolitique est-elle un mouvement global et uniforme  ? <\/h3>\n\n\n\n

Il existe \u00e9videmment de fortes diff\u00e9rences entre les trajectoires nationales. Le diagnostic d\u2019hyperpolitique ne s\u2019applique pas de mani\u00e8re uniforme \u00e0 tous les pays. Les traditions politiques varient, les niveaux d\u2019institutionnalisation aussi.<\/p>\n\n\n\n

La manifestation, par exemple, est une tradition bien plus ancienne et structurante en France que dans certains pays voisins. L\u2019Allemagne, la France, les \u00c9tats-Unis n\u2019ont pas les m\u00eames histoires politiques, ni les m\u00eames formes de m\u00e9diation. <\/p>\n\n\n\n

Mon propos n\u2019est donc pas de raconter une histoire homog\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n

Il s\u2019agit plut\u00f4t d\u2019identifier une tendance structurelle commune \u2014 une configuration g\u00e9n\u00e9rale \u2014 qui se d\u00e9cline diff\u00e9remment selon les contextes nationaux. Reconna\u00eetre cette tendance n\u2019implique ni d\u2019effacer les diff\u00e9rences, ni de g\u00e9n\u00e9raliser abusivement. Cela permet simplement de mieux comprendre la direction dans laquelle se transforment, aujourd\u2019hui, nos cultures politiques.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

L\u2019un des penseurs les plus brillants de sa g\u00e9n\u00e9ration a invent\u00e9 un concept qui semble capturer parfaitement la s\u00e9quence que nous traversons.<\/p>\n

Comment vivre \u00e0 l\u2019\u00e2ge d\u2019une politisation extr\u00eame, de plus en plus radicale \u2014 mais sans les cadres de la politique  ?<\/p>\n

Anton J\u00e4ger pr\u00e9sente la th\u00e8se de son dernier livre  : l\u2019hyperpolitique.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":314159,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-interviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1731],"tags":[],"geo":[525],"class_list":["post-314150","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-politique","staff-renaud-large","geo-ameriques"],"acf":[],"yoast_head":"\nL\u2019\u00e8re de l\u2019hyperpolitique, une conversation avec Anton J\u00e4ger<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/01\/21\/jaeger-hyperpolitique\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"L\u2019\u00e8re de l\u2019hyperpolitique, une conversation avec Anton J\u00e4ger\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"L\u2019un des penseurs les plus brillants de sa g\u00e9n\u00e9ration a invent\u00e9 un concept qui semble capturer parfaitement la s\u00e9quence que nous traversons. 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