{"id":313874,"date":"2026-01-18T19:52:04","date_gmt":"2026-01-18T18:52:04","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=313874"},"modified":"2026-01-18T19:53:52","modified_gmt":"2026-01-18T18:53:52","slug":"comprendre-la-revolution-conservatrice-enquete-avec-jean-francois-bayart","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/01\/18\/comprendre-la-revolution-conservatrice-enquete-avec-jean-francois-bayart\/","title":{"rendered":"Comprendre la r\u00e9volution conservatrice : enqu\u00eate avec Jean-Fran\u00e7ois Bayart (1\/3)"},"content":{"rendered":"\n
Jean-Fran\u00e7ois Bayart est professeur \u00e0 l\u2019IHEID de Gen\u00e8ve. Dans le cadre de son enseignement, il a d\u00e9velopp\u00e9 une r\u00e9flexion sur le passage d\u2019un monde d\u2019empires \u00e0 un monde d’\u00c9tats-nations, sur les d\u00e9finitions ethnoreligieuses de la citoyennet\u00e9 qui en ont r\u00e9sult\u00e9, et sur les \u00ab r\u00e9volutions conservatrices \u00bb qui sont susceptibles de les mettre en forme. En contrepoint de quelques-uns de ses ouvrages \u2014 <\/em>L\u2019Illusion identitaire (Fayard, 1996) ; <\/em>Le Gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation (Fayard, 2004) ; <\/em>L\u2019Islam r\u00e9publicain. Ankara, T\u00e9h\u00e9ran, Dakar (Albin Michel, 2010) ; <\/em>L\u2019\u00e9nergie de l\u2019\u00c9tat. Pour une sociologie historique et compar\u00e9e du politique (La D\u00e9couverte, 2022) \u2014 il a \u00e9labor\u00e9 un paradigme comparatif de la \u00ab r\u00e9volution conservatrice \u00bb sur lequel il revient longuement dans cet entretien en trois parties.<\/em><\/p>\n\n\n\n Pour recevoir le prochain \u00e9pisode en avant-premi\u00e8re de sa parution, <\/em>abonnez-vous<\/em><\/a><\/p>\n\n\n\n L\u2019expression appara\u00eet de mani\u00e8re programmatique dans une conf\u00e9rence devenue c\u00e9l\u00e8bre qu\u2019Hugo von Hofmannsthal prononce en 1927, Les Lettres comme espace spirituel de la nation<\/em>, o\u00f9 il en appelle explicitement \u00e0 une \u00ab r\u00e9volution conservatrice \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Si le syntagme ne se stabilise v\u00e9ritablement comme cat\u00e9gorie historiographique qu\u2019apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale \u2014 certains en ont m\u00eame recherch\u00e9 l\u2019origine dans l\u2019\u0153uvre de Dosto\u00efevski \u2014, cette intervention marque n\u00e9anmoins l\u2019un de ses premiers usages th\u00e9oris\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est surtout avec la th\u00e8se d\u2019Armin Mohler \u2014 La R\u00e9volution conservatrice en Allemagne. 1918-1932<\/em> \u2014 dirig\u00e9e par Karl Jaspers, que le terme s\u2019impose comme concept analytique <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Premier ouvrage universitaire de r\u00e9f\u00e9rence consacr\u00e9 \u00e0 ce courant de pens\u00e9e, le travail de Mohler pr\u00e9sente toutefois une singularit\u00e9 : il est celui d\u2019un insider<\/em>. Citoyen suisse, Mohler s\u2019\u00e9tait engag\u00e9 dans la Waffen-SS avant de d\u00e9serter apr\u00e8s quelques mois pass\u00e9s sur le front de l\u2019Est et de regagner la Suisse, non sans un bref s\u00e9jour en prison. Revenu ensuite en Allemagne, il deviendra le secr\u00e9taire particulier d\u2019Ernst J\u00fcnger, en collaborant par la suite avec la Nouvelle Droite et le GRECE <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Oui tout \u00e0 fait. <\/p>\n\n\n\n Arthur Moeller van den Bruck (1876-1925), g\u00e9n\u00e9ralement consid\u00e9r\u00e9 comme le principal id\u00e9ologue de la r\u00e9volution conservatrice allemande estimait qu\u2019\u00ab il est possible d\u2019atteindre dans une situation r\u00e9volutionnaire, et m\u00eame avec des moyens r\u00e9volutionnaires, des fins conservatrices \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Walter Benjamin, Victor Klemperer et Ernst Bloch saisirent tr\u00e8s t\u00f4t cette orientation bifide. Bloch parla de \u00ab simultan\u00e9it\u00e9 des contraires \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Thomas Mann, longtemps sensible \u00e0 ces id\u00e9es, d\u00e9non\u00e7a apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale leur m\u00e9lange de \u00ab robuste modernisme, d\u2019efficacit\u00e9 avanc\u00e9e et de r\u00eave du pass\u00e9 \u00bb, \u00e9voquant un \u00ab romantisme technicis\u00e9 \u00bb, en \u00e9cho au \u00ab romantisme d\u2019acier \u00bb c\u00e9l\u00e9br\u00e9 par Goebbels. L\u2019auteur du D\u00e9clin de l\u2019Occident<\/em>, Oswald Spengler, a une formule saisissante : pour lui, les ing\u00e9nieurs doivent devenir les \u00ab pr\u00eatres \u00e9rudits de la machine \u00bb <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Pas tout \u00e0 fait. Louis Dupeux y voyait \u00e0 juste titre une \u00ab n\u00e9buleuse id\u00e9ologique \u00bb et lui pr\u00e9f\u00e9rait le terme de \u00ab r\u00e9action moderne \u00bb <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Port\u00e9e davantage par des \u00e9crivains que par des intellectuels acad\u00e9miques, par des Privatdozenten<\/em>, des \u00e9conomistes, des ing\u00e9nieurs et des juristes, cette sensibilit\u00e9 se diffusait \u00e0 travers une galaxie de cercles, de revues et de maisons d\u2019\u00e9dition, en osmose avec les partis de la droite nationaliste qu\u2019elle irriguait, mais aussi avec une mouvance ouverte \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience bolchevique \u2014 notamment les Linke Leute von Rechts<\/em>, les \u00ab gens de gauche de la droite \u00bb, autour d\u2019Ernst Niekisch (1889-1967).<\/p>\n\n\n\n Sa diss\u00e9mination fut d\u2019autant plus efficace qu\u2019elle \u00e9tait fragment\u00e9e. Dans les ann\u00e9es 1920, Hitler lui-m\u00eame cultiva cette ambivalence, empruntant \u00e0 l\u2019imaginaire socialiste et ouvri\u00e9riste. R\u00e9ciproquement, le Parti communiste fit de Schlageter, chef des corps francs nationalistes fusill\u00e9 par les Fran\u00e7ais en 1923, un h\u00e9ros provisoire, adoptant bri\u00e8vement une \u00ab ligne Schlageter \u00bb.<\/p>\n\n\n\n La version qu\u2019en propose la r\u00e9volution conservatrice est d\u2019une radicalit\u00e9 particuli\u00e8re : elle passe notamment par la rel\u00e9gation de la tradition chr\u00e9tienne pluris\u00e9culaire.<\/p>Jean-Fran\u00e7ois Bayart<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L\u2019intuition d\u00e9cisive des tenants de la r\u00e9volution conservatrice \u2014 que Fran\u00e7ois Furet mettra en lumi\u00e8re dans Le Pass\u00e9 d\u2019une illusion<\/em> <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span> et dans sa correspondance avec l\u2019historien allemand Ernst Nolte <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 fut de comprendre l\u2019inanit\u00e9 du projet contre-r\u00e9volutionnaire comme r\u00e9ponse \u00e0 l\u2019affront de la R\u00e9volution fran\u00e7aise et \u00e0 la diffusion de son h\u00e9ritage \u00e0 l\u2019\u00e9chelle europ\u00e9enne.<\/p>\n\n\n\n Nul ne pouvait s\u00e9rieusement adh\u00e9rer \u00e0 un retour pur et simple \u00e0 l\u2019Ancien R\u00e9gime, sinon quelques r\u00eaveurs et la fraction la plus fig\u00e9e de l\u2019aristocratie ou des \u00c9glises chr\u00e9tiennes. Plut\u00f4t que de s\u2019ab\u00eemer dans une nostalgie st\u00e9rile et dans le Kulturpessimismus<\/em>, il fallait donc \u00e9pouser son temps, l\u2019\u00ab approuver \u00bb, et op\u00e9rer une v\u00e9ritable r\u00e9volution copernicienne de l\u2019\u00ab attitude \u00bb \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la modernit\u00e9 \u2014 quitte \u00e0 la mettre au service de la tradition, ou de ce que l\u2019on tenait pour tel.<\/p>\n\n\n\n Selon Arthur Moeller van den Bruck \u00ab il ne s\u2019agit pas de restaurer le pass\u00e9, mais de s\u2019y rattacher \u00bb. Son objectif est donc \u00ab d\u2019arracher la r\u00e9volution des mains des r\u00e9volutionnaires \u00bb <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ernst J\u00fcnger, dans la prose emphatique de l\u2019\u00e9poque, en appelait quant \u00e0 lui \u00e0 la \u00ab fusion du pass\u00e9 et de l\u2019avenir dans un pr\u00e9sent br\u00fblant \u00bb <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Absolument. Son ma\u00eetre mot est le \u00ab chambardement \u00bb (Umsturz<\/em>) de l\u2019ordre \u00e9tabli, que l\u2019on vomit ; d\u2019o\u00f9 son orientation volontiers anti-bourgeoise, qu\u2019elle partage avec le bolchevisme, et dont l\u2019orientation anticapitaliste, en Allemagne, renvoie \u00e0 l\u2019\u00e9conomiste Friedrich List et au philosophe Johann Gottlieb Fichte. M\u00eame la revendication de la tradition y est fondamentalement disruptive. <\/p>\n\n\n\n Il s\u2019agit d\u2019une tradition \u00ab invent\u00e9e \u00bb \u2014 une op\u00e9ration en soi banale si l\u2019on accepte la th\u00e8se d\u2019Eric Hobsbawm et de Terence Ranger, selon laquelle la modernit\u00e9 du XIX\u1d49 si\u00e8cle s\u2019est largement construite par l\u2019\u00ab invention de la tradition \u00bb. Mais la version qu\u2019en propose la r\u00e9volution conservatrice est d\u2019une radicalit\u00e9 particuli\u00e8re : elle passe notamment par la rel\u00e9gation de la tradition chr\u00e9tienne pluris\u00e9culaire, \u00e0 laquelle se substitue l\u2019exaltation plus ou moins explicite d\u2019un paganisme r\u00e9invent\u00e9 \u2014 celui des tribus germaniques, de la Gr\u00e8ce antique ou, dans le cas italien, de Rome \u2014 et surtout d\u2019une force guerri\u00e8re et viriliste, non sans un certain nihilisme.<\/p>\n\n\n\n Ce faisant, la r\u00e9volution conservatrice se projette r\u00e9solument dans le futur \u2014 \u00e0 la mani\u00e8re des futuristes italiens \u2014 mais pour r\u00e9pondre \u00e0 la dystopie bien r\u00e9elle du pr\u00e9sent imm\u00e9diat : celle de la guerre de masse, de son d\u00e9sastre absolu, de la d\u00e9faite ou de la \u00ab victoire mutil\u00e9e \u00bb \u2014 chez Mussolini et D\u2019Annunzio \u2014, des exodes qu\u2019elle a engendr\u00e9s, et de l\u2019abjection de la pauvret\u00e9 de masse. L\u2019exaltation du pass\u00e9 et de la \u00ab tradition \u00bb constitue ainsi une r\u00e9ponse orient\u00e9e vers l\u2019avenir : une promesse de r\u00e9demption, la perspective d\u2019un recouvrement de la grandeur perdue.<\/p>\n\n\n\n De ce point de vue, les r\u00e9volutions conservatrices de l\u2019entre-deux-guerres peuvent \u00eatre comprises comme des fondamentalismes identitaires, comparables, mutatis mutandis<\/em>, \u00e0 certains fondamentalismes religieux contemporains. Elles ont \u00ab imagin\u00e9 une communaut\u00e9 \u00bb, pour reprendre l\u2019expression de Benedict Anderson : une nation primitive et id\u00e9ale, une identit\u00e9 pr\u00e9tendument originelle, ainsi essentialis\u00e9e <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Or l\u2019identit\u00e9 n\u2019est pas une essence ; elle est un \u00ab \u00e9v\u00e9nement \u00bb, au sens deleuzien \u2014 une action, un processus, une dynamique d\u2019identification toujours instable <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les r\u00e9volutions conservatrices ont ainsi dot\u00e9 \u00ab leur \u00bb nation d\u2019une culture dite \u00ab populaire \u00bb, elle aussi largement imaginaire \u2014 \u00e9tant entendu que l\u2019imaginaire n\u2019est pas le contraire du r\u00e9el, mais, selon Gilles Deleuze, le lieu de \u00ab l’indiscernabilit\u00e9 du r\u00e9el et de l’irr\u00e9el \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Leurs adeptes furent des born again<\/em> de la nation plut\u00f4t que de Dieu. Le pass\u00e9 et la \u00ab tradition \u00bb auxquels ils se r\u00e9f\u00e9raient relevaient du fantasme ; ils \u00e9taient souvent kitsch et spectaculaires \u2014 un trait qui les rapproche, l\u00e0 encore, des salafismes ou des christianismes \u00e9vang\u00e9liques contemporains.<\/p>\n\n\n\n Il y a un ensemble de r\u00e9gimes et de mouvements politiques apparus dans l\u2019entre-deux-guerres qui peuvent \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9s \u00e0 partir de ce syntagme oxymorique : le fascisme italien, le national-socialisme allemand, mais aussi toute une constellation de r\u00e9gimes autoritaires d\u2019Europe centrale et orientale qui, \u00e0 des degr\u00e9s divers, s\u2019en inspirent. <\/p>\n\n\n\n Ces exp\u00e9riences d\u00e9signent \u00e9galement les forces politiques de m\u00eame sensibilit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre au sein des d\u00e9mocraties lib\u00e9rales elles-m\u00eames \u2014 ce \u00ab champ magn\u00e9tique \u00bb, pour reprendre l\u2019expression de Philippe Burrin, qui travaillait en profondeur les soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes de l\u2019\u00e9poque <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 cette g\u00e9n\u00e9alogie peuvent \u00eatre ajout\u00e9s d\u2019autres r\u00e9gimes qui, sans relever du fascisme, participent de cette m\u00eame logique de synth\u00e8se entre r\u00e9volution et conservatisme.<\/p>\n\n\n\n La r\u00e9volution conservatrice se projette r\u00e9solument dans le futur \u2014 \u00e0 la mani\u00e8re des futuristes italiens \u2014 mais pour r\u00e9pondre \u00e0 la dystopie bien r\u00e9elle du pr\u00e9sent imm\u00e9diat.<\/p>Jean-Fran\u00e7ois Bayart<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le r\u00e9gime de parti unique instaur\u00e9 par Mustafa Kemal en Turquie, par exemple, fascina une partie de la droite nationaliste allemande par son refus du Diktat<\/em> de Versailles et sa capacit\u00e9 \u00e0 refonder l\u2019\u00c9tat sur une base autoritaire et nationaliste. <\/p>\n\n\n\n De m\u00eame, le \u00ab socialisme dans un seul pays \u00bb impos\u00e9 par Staline en Union sovi\u00e9tique, en \u00e9pousant une passion nationale grand-russe, suscita une forme d\u2019empathie paradoxale au sein de la droite nationaliste allemande, \u00e0 la fois antibourgeoise, antilib\u00e9rale et profond\u00e9ment anti-occidentale.<\/p>\n\n\n\n Dans leur diversit\u00e9, ces formules politiques entendent r\u00e9pondre, sur un mode identitariste, aux bouleversements engendr\u00e9s par la soci\u00e9t\u00e9 industrielle et capitaliste de masse, ainsi qu\u2019\u00e0 la menace r\u00e9volutionnaire qu\u2019elle a fait surgir \u2014 incarn\u00e9e, pour les \u00e9lites europ\u00e9ennes, par le spectre de la r\u00e9volution d\u2019Octobre. Elles proc\u00e8dent, pour reprendre les termes d\u2019Eric Hobsbawm et de Terence Ranger, d\u2019une v\u00e9ritable \u00ab invention de la tradition \u00bb <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span> : une qu\u00eate d\u2019authenticit\u00e9 cens\u00e9e restaurer des continuit\u00e9s imaginaires face \u00e0 un monde per\u00e7u comme disloqu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Ces r\u00e9gimes et mouvements se donnent pour mission de restaurer la dignit\u00e9 de peuples humili\u00e9s : par la d\u00e9faite militaire \u2014 ou par la \u00ab victoire mutil\u00e9e \u00bb, dans le cas italien ; par l\u2019abjection de la pauvret\u00e9 de masse qui s\u2019ensuit, sur fond de crise structurelle du capitalisme. Ils promettent l\u2019av\u00e8nement d\u2019un \u00ab Homme nouveau \u00bb par la r\u00e9surrection d\u2019un pass\u00e9 mythifi\u00e9 \u2014 qu\u2019il soit \u00ab aryen \u00bb, \u00ab romain \u00bb, \u00ab magyar \u00bb ou \u00ab turc \u00bb, selon les contextes nationaux.<\/p>\n\n\n\n Elles se nourrissaient d\u2019une m\u00eame \u00e9conomie affective, structur\u00e9e par la \u00ab rumination \u00bb, le \u00ab ressentiment \u00bb, au sens que lui donne Max Scheler dans L\u2019Homme du ressentiment<\/em>, publi\u00e9 en 1912 <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dirig\u00e9 contre des ennemis int\u00e9rieurs d\u00e9sign\u00e9s comme responsables de la dissolution identitaire et sociale, ce ressentiment devient une force motrice, \u00e0 la fois morale et politique.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce m\u00e9canisme que la philosophe Cynthia Fleury a mis en lumi\u00e8re en en soulignant les affinit\u00e9s \u00e9lectives avec l\u2019id\u00e9e d\u2019authenticit\u00e9 : le ressentiment nourrit la qu\u00eate d\u2019un soi suppos\u00e9ment pur, ant\u00e9rieur aux compromis du monde moderne, et l\u00e9gitime, en retour, l\u2019exclusion de ceux qui sont tenus pour des fauteurs de corruption ou de d\u00e9cadence <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Bien s\u00fbr. Le Juif y occupe une place centrale, aux c\u00f4t\u00e9s de variations r\u00e9currentes telles que la franc-ma\u00e7onnerie, le bourgeois, le banquier, ou encore le bolchevik. Dans le cas turc, cette logique se d\u00e9cline dans l\u2019accusation port\u00e9e contre l\u2019Arabe, pr\u00e9sent\u00e9 comme ayant \u00ab poignard\u00e9 dans le dos \u00bb l\u2019Empire ottoman \u2014 un sch\u00e8me de trahison mobilis\u00e9 \u00e9galement pour justifier le g\u00e9nocide arm\u00e9nien. Dans l\u2019Union sovi\u00e9tique stalinienne, le r\u00f4le du bouc \u00e9missaire revient au koulak, d\u00e9sign\u00e9 comme l\u2019ennemi int\u00e9rieur \u00e0 \u00e9liminer.<\/p>\n\n\n\n Deux propri\u00e9t\u00e9s m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre soulign\u00e9es. D\u2019une part, ces formules politiques accompagnent l\u2019effondrement des grands empires multinationaux qui dominaient ces espaces \u2014 austro-hongrois, ottoman, tsariste \u2014 au profit d\u2019\u00c9tats-nations nouveaux, souvent fragiles, mettant en \u0153uvre des d\u00e9finitions ethno-religieuses de la citoyennet\u00e9. Cette red\u00e9finition exclusive de l\u2019appartenance nationale alimente des politiques de discrimination, d\u2019expulsion, voire des appels explicites \u00e0 la purification ethnique.<\/p>\n\n\n\n D\u2019autre part, ces r\u00e9gimes et mouvements permettent \u00e0 la droite conservatrice ou r\u00e9actionnaire de sortir de ce que Fran\u00e7ois Furet a nomm\u00e9 l\u2019\u00ab impasse de l\u2019id\u00e9e contre-r\u00e9volutionnaire \u00bb <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Incapable de se contenter d\u2019une d\u00e9fense restauratrice de l\u2019ordre ancien, elle parvient alors \u00e0 \u00ab r\u00e9cup\u00e9rer le charme de la r\u00e9volution au service d\u2019une critique radicale des principes de 1789 \u00bb. La r\u00e9volution cesse d\u2019\u00eatre l\u2019horizon exclusif de la gauche : elle devient un instrument mobilisable contre le lib\u00e9ralisme politique, le parlementarisme et l\u2019universalisme des droits. <\/p>\n\n\n\n La digue \u2014 ou le franchissement du Rubicon \u2014 entre la r\u00e9volution conservatrice et le nazisme, ou, en Italie, le fascisme, a g\u00e9n\u00e9ralement r\u00e9sid\u00e9 dans l\u2019acceptation, ou au contraire le refus, de l\u2019antis\u00e9mitisme biologique et de la violence milicienne d\u00e9cha\u00een\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Pour Michael Mann<\/a>, grand sp\u00e9cialiste de la formation de l\u2019\u00c9tat, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette violence paramilitaire, milicienne, qui op\u00e8re la distinction d\u00e9cisive entre le fascisme et le nazisme, d\u2019une part, et les r\u00e9gimes conservateurs ou r\u00e9actionnaires de l\u2019entre-deux-guerres, d\u2019autre part \u2014 r\u00e9gimes souvent corporatistes, parfois autoritaires, qui furent tant\u00f4t des alli\u00e9s, tant\u00f4t des soutiens fonctionnels de ces mouvements. Les fascismes historiques se sont ainsi appuy\u00e9s plus volontiers sur ces \u00c9tats que sur les mouvements fascistes locaux proprement dits, dont la violence incontr\u00f4l\u00e9e se r\u00e9v\u00e9lait fr\u00e9quemment dysfonctionnelle, en particulier en temps de guerre <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n De ce point de vue, le fascisme n\u2019a triomph\u00e9 \u00ab que \u00bb dans cinq pays europ\u00e9ens, moins suite \u00e0 la crise du lib\u00e9ralisme qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9puisement de r\u00e9gimes \u00ab duels \u00bb, semi-parlementaires et semi-autoritaires : l\u2019Italie, l\u2019Allemagne, l\u2019Autriche, la Hongrie et la Roumanie. Le fascisme a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 notable chez les Sud\u00e8tes et les Slovaques de Tch\u00e9coslovaquie, en Ukraine, en Croatie. En revanche, l\u2019Espagne, le Portugal n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9, \u00e0 proprement parler, des r\u00e9gimes fascistes. L\u2019Espagne de Franco, dans les ann\u00e9es 1960, sous l\u2019influence de l\u2019Opus Dei, d\u00e9laissera ce qui restait du mod\u00e8le corporatiste initial pour \u00e9pouser celui de la r\u00e9volution conservatrice et s\u2019adonner \u00e0 la modernisation \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n De m\u00eame, si la plupart des r\u00e9volutionnaires conservateurs \u00e9taient culturellement antis\u00e9mites, leur horizon politique ne visait g\u00e9n\u00e9ralement ni l\u2019extermination ni le meurtre de masse. Ils envisageaient plut\u00f4t la rel\u00e9gation des Juifs \u00e0 une citoyennet\u00e9 de seconde zone, leur exclusion sociale ou leur exil forc\u00e9 \u2014 seuil d\u00e9cisif que le nazisme, lui, a franchi.<\/p>\n\n\n\n Il y avait dans le nazisme, et dans sa pratique de la violence, une bestialit\u00e9 qui indisposait profond\u00e9ment la bourgeoisie allemande et, sans doute, l\u2019inqui\u00e9tait d\u2019autant plus que les SA (Sturmabteilung<\/em>) \u2014 la milice du parti nazi, issue en grande partie des anciens combattants et des marges sociales \u2014 affichaient un antibourgeoisisme virulent.<\/p>\n\n\n\n Le paradoxe est que l\u2019\u00e9limination des chefs des SA lors de la Nuit des Longs Couteaux a pu, d\u2019une certaine mani\u00e8re, rassurer ceux que r\u00e9vulsaient leur brutalit\u00e9 ostentatoire et leur homo\u00e9rotisme, tout en conf\u00e9rant \u00e0 Hitler une forme accrue de respectabilit\u00e9, celle d\u2019un dirigeant d\u00e9sormais per\u00e7u comme plus \u00ab mod\u00e9r\u00e9 \u00bb et plus \u00ab responsable \u00bb. Pourtant, cette mise au pas violente du mouvement accentuait simultan\u00e9ment l\u2019effroi suscit\u00e9 par la \u00ab pens\u00e9e sans freins \u00bb <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 et notamment sans freins religieux \u2014 des r\u00e9volutionnaires conservateurs les plus radicaux, au premier rang desquels les nazis eux-m\u00eames, et plus particuli\u00e8rement ceux qui voyaient dans les lib\u00e9raux, plus encore que dans les marxistes, leurs v\u00e9ritables ennemis, accus\u00e9s de dissoudre toute hi\u00e9rarchie morale et spirituelle <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Le fascisme n\u2019a triomph\u00e9 \u00ab que \u00bb dans cinq pays europ\u00e9ens, moins suite \u00e0 la crise du lib\u00e9ralisme qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9puisement de r\u00e9gimes \u00ab duels \u00bb, semi-parlementaires et semi-autoritaires.<\/p>Jean-Fran\u00e7ois Bayart<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le racisme biologique du nazisme se heurta ainsi aux sentiments religieux, au sens des convenances et parfois au simple bon sens de nombreux conservateurs et r\u00e9volutionnaires conservateurs, qui pouvaient tol\u00e9rer l\u2019autoritarisme ou l\u2019exclusion, mais demeuraient r\u00e9ticents face \u00e0 une anthropologie radicalement d\u00e9sinhib\u00e9e, fond\u00e9e sur la n\u00e9gation de toute limite morale.<\/p>\n\n\n\n De la r\u00e9volution conservatrice au nazisme, les itin\u00e9raires individuels ont \u00e9t\u00e9 multiples et souvent ambivalents. Moeller tira de sa seule rencontre avec Hitler la conclusion sans appel que \u00ab ce type ne comprendra jamais rien \u00bb. Comme Moeller se suicide en 1925, on ne saura pas s\u2019il se serait ralli\u00e9 \u00e0 un homme qu\u2019il jugeait trop pl\u00e9b\u00e9ien pour incarner le F\u00fchrerprinzip<\/em>. <\/p>\n\n\n\n On a d\u00e9j\u00e0 rappel\u00e9 que Thomas Mann, d\u2019abord sensible aux charmes de la r\u00e9volution conservatrice, s\u2019en est \u00e9loign\u00e9 et a fui le nazisme. Carl Schmitt<\/a> et Heidegger sont de leur c\u00f4t\u00e9 pass\u00e9s du cousinage \u00e0 l\u2019adh\u00e9sion, au moins temporaire ; n\u00e9anmoins, la r\u00e9volution spirituelle de Heidegger \u00e9tait trop pass\u00e9iste pour relever de la sensibilit\u00e9 r\u00e9volutionnaire conservatrice \u00e0 proprement parler. Ernst J\u00fcnger garda son quant-\u00e0-soi vis-\u00e0-vis du nazisme. \u00ab Gens de gauche de la droite \u00bb, Ernst Niekisch et Otto Strasser (1897-1974) finirent par s\u2019y opposer violemment. Le fr\u00e8re de ce dernier, Gregor Strasser (1892-1934) fut assassin\u00e9 pendant la Nuit des Longs Couteaux.<\/p>\n\n\n\n L\u2019un des piliers du nazisme dans la sph\u00e8re protestante, Wilhelm Stapel (1882-1954), l\u2019auteur de L\u2019Homme d\u2019\u00c9tat chr\u00e9tien. Th\u00e9ologie du nationalisme<\/em> paru en 1932, r\u00e9cusait toute id\u00e9e de politique chr\u00e9tienne universelle puisque chaque peuple devait suivre sa propre loi d\u2019origine divine ; cependant, il n’adh\u00e9ra pas au parti, il \u00e9tait tenu en suspicion par Goebbels, et il ne partageait pas l\u2019antis\u00e9mitisme biologique d\u2019Hitler. Pour Stapel, les peuples allemand et juif \u00e9taient tous deux des \u00ab id\u00e9es de Dieu \u00bb qu\u2019on ne saurait m\u00e9langer impun\u00e9ment, mais il devait suffire, dans son esprit, d\u2019assigner les Juifs \u00e0 un statut (Stand<\/em>) que garantirait l\u2019\u00c9tat. Partisan d\u2019une religion \u00ab allemande \u00bb nouvelle, en marge de l\u2019\u00c9glise institutionnelle, Paul Ernst (1866-1933) a donn\u00e9 des \u00ab lettres de noblesse \u00bb culturelles au nazisme, sans en \u00e9pouser le racisme biologique, l\u2019expansionnisme imp\u00e9rialiste, le culte de la guerre.<\/p>\n\n\n\n Oui absolument. Le fondateur du futurisme Marinetti va tr\u00e8s loin dans la compromission avec Mussolini, par vanit\u00e9 et ambition personnelle. Beaucoup de ses amis ont rompu avec lui avant m\u00eame l\u2019av\u00e8nement du fascisme, d\u00e8s son exaltation furieuse de la \u00ab beaut\u00e9 \u00bb de la guerre en Libye (1911), dans les Balkans (1912-1913) et finalement dans les Alpes, pendant la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Certains, sans vouloir antagoniser le fascisme, se sont r\u00e9fugi\u00e9s dans leur Eigensinn<\/em>, leur quant-\u00e0-soi, en mettant leur talent au service de l\u2019industrie et de la publicit\u00e9 ou de l\u2019architecture. <\/p>\n\n\n\n Dans le glissement \u2014 ou le refus du glissement \u2014 de la r\u00e9volution conservatrice vers le fascisme et le nazisme ont interf\u00e9r\u00e9 une multitude de facteurs : l\u2019id\u00e9alisme et l\u2019opportunisme politique, les intrigues de cour et les animosit\u00e9s personnelles, l\u2019\u00e9rotisation du Chef supr\u00eame et de ses sbires, la cupidit\u00e9, mais aussi l\u2019accoutumance \u00e0 la violence dont la Grande Guerre fut l\u2019\u00e9cole pour toute une g\u00e9n\u00e9ration \u2014 y compris pour les enfants et les adolescents qui l\u2019ont travers\u00e9e en se l\u2019appropriant \u00e0 travers leurs jeux et la na\u00efvet\u00e9 de leurs sentiments patriotiques. Bref, une constellation de d\u00e9terminants, irr\u00e9ductible \u00e0 une causalit\u00e9 unique, a pes\u00e9 sur ces bifurcations historiques.<\/p>\n\n\n\n L\u2019esth\u00e9tisation du politique \u2014 et de la guerre \u2014, la repr\u00e9sentation fondamentaliste de la nation, le souci de r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019abstraction ali\u00e9nante de l\u2019\u00c9tat et du capitalisme par la \u00ab mise en forme \u00bb d\u2019une autre abstraction, celle du peuple ou de la race, ou encore la volont\u00e9 de rendre aux sinistr\u00e9s de la Premi\u00e8re Guerre mondiale une dignit\u00e9 ont fourni des lignes de continuit\u00e9 de la r\u00e9volution conservatrice au fascisme ou au nazisme, mais sans que le passage soit automatique. <\/p>\n\n\n\n Il faut relire le t\u00e9moignage de Sebastian Haffner sur sa jeunesse pour saisir les petits pas qui ont conduit au \u00ab collapsus collectif \u00bb qui a plong\u00e9 l\u2019Allemagne et, par extension, le monde dans l\u2019horreur, pour au moins quinze ans <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est une question importante et complexe. <\/p>\n\n\n\n Antonio Gramsci<\/a> aurait emprunt\u00e9 \u00e0 Vincenzo Cuoco le terme de \u00ab r\u00e9volution passive \u00bb pour qualifier la \u00ab r\u00e9volution sans r\u00e9volution \u00bb napolitaine de 1799, qui s\u2019acheva par une r\u00e9pression particuli\u00e8rement brutale des adversaires de la monarchie, rendue possible par la mobilisation conjointe d\u2019une partie de la pl\u00e8be et du clerg\u00e9. Il est toutefois plus probable que Gramsci ait puis\u00e9 cette r\u00e9f\u00e9rence chez le philosophe lib\u00e9ral et antifasciste Guido De Ruggiero (1888-1948), qui analysait la m\u00eame s\u00e9quence historique.<\/p>\n\n\n\n Chez Gramsci, la \u00ab r\u00e9volution passive \u00bb \u2014 \u00e9galement d\u00e9sign\u00e9e comme \u00ab r\u00e9volution sans r\u00e9volution \u00bb ou \u00ab r\u00e9volution-restauration \u00bb, pour reprendre l\u2019expression d\u2019Edgar Quinet <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 renvoie \u00e0 la capacit\u00e9 d\u2019une \u00e9lite sociale \u00e0 conserver la ma\u00eetrise du changement politique et des transformations \u00e9conomiques par la cooptation, sous forme d\u2019int\u00e9gration ou d\u2019alliances plus ou moins durables, des contre-\u00e9lites susceptibles de conduire une radicalisation populaire de type r\u00e9volutionnaire, le cas \u00e9ch\u00e9ant sous couvert d\u2019une guerre nationale.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 ses yeux, l\u2019unification italienne constitue le prototype de la r\u00e9volution passive, par opposition \u00e0 \u00ab l\u2019h\u00e9g\u00e9monie \u00bb qu\u2019il reconnaissait \u00e0 la bourgeoisie fran\u00e7aise dans le cadre de la Troisi\u00e8me R\u00e9publique. Le Risorgimento reposa sur l\u2019inf\u00e9odation des \u00ab radicaux \u00bb garibaldiens \u00e0 la strat\u00e9gie \u00ab mod\u00e9r\u00e9e \u00bb d\u2019unification conduite par Cavour, ainsi que sur la reproduction des int\u00e9r\u00eats agraires dominants dans le Mezzogiorno<\/em> \u2014 au prix d\u2019une r\u00e9pression f\u00e9roce du \u00ab brigandage \u00bb et de l\u2019institutionnalisation de formes durables de criminalit\u00e9 organis\u00e9e de protection.<\/p>\n\n\n\n Dans le fascisme, Gramsci voyait un nouvel avatar de la r\u00e9volution passive italienne : l\u2019accession de Mussolini s\u2019effectuant par d\u00e9volution de l\u2019\u00c9tat \u00e0 un chef charismatique, \u00e0 l\u2019initiative de forces lib\u00e9rales exsangues et incapables d\u2019endiguer politiquement la menace r\u00e9volutionnaire \u2014 menace que la milice des chemises noires, les squadristi<\/em>, avaient d\u00e9j\u00e0 bris\u00e9e par la violence, notamment dans la plaine du P\u00f4. Gramsci identifia \u00e9galement le fordisme aux \u00c9tats-Unis et l\u2019\u00ab am\u00e9ricanisme \u00bb \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale comme des formes de r\u00e9volution passive, dont le fascisme constituerait la variante sp\u00e9cifiquement italienne. Il est vraisemblable qu\u2019il percevait aussi le stalinisme comme son avatar russe, sans pouvoir l\u2019\u00e9noncer explicitement.<\/p>\n\n\n\n Comme le redoutait Frantz Fanon dans Les Damn\u00e9s de la terre<\/em>, nombre de luttes de lib\u00e9ration nationale \u2014 arm\u00e9es ou politiques \u2014 ont ainsi d\u00e9bouch\u00e9 sur des configurations de type r\u00e9volution passive, en Asie du Sud et du Sud-Est comme en Afrique <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Une intuition proche se retrouve chez l\u2019historien subalterniste Partha Chatterjee <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>, lorsqu\u2019il \u00e9voque une \u00ab h\u00e9g\u00e9monie coloniale \u00bb \u2014 l\u00e0 o\u00f9 Ranajit Guha parlait de \u00ab domination sans h\u00e9g\u00e9monie \u00bb \u2014 et la reproduction de cette \u00ab h\u00e9g\u00e9monie coloniale \u00bb par le nationalisme postcolonial <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Il y avait dans le nazisme, et dans sa pratique de la violence, une bestialit\u00e9 qui indisposait profond\u00e9ment la bourgeoisie allemande et, sans doute, l\u2019inqui\u00e9tait<\/p>Jean-Fran\u00e7ois Bayart<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Oui, en effet, j\u2019ai moi-m\u00eame d\u00e9crit la trajectoire politique de la plupart des \u00c9tats subsahariens comme une forme de r\u00e9volution passive. Dans ces configurations, la classe dominante en formation \u2014 issue des \u00e9lites ayant collabor\u00e9 avec le colonisateur et\/ou de l\u2019aile mod\u00e9r\u00e9e des mouvements nationalistes \u2014 a coopt\u00e9 en son sein une partie des contre-\u00e9lites radicales, selon la logique classique du trasformismo<\/em> qui avait caract\u00e9ris\u00e9 l\u2019unification italienne, tout en r\u00e9primant celles qui refusaient cette int\u00e9gration.<\/p>\n\n\n\n Il me semble que nombre de r\u00e9gimes imm\u00e9diatement contemporains, issus de trajectoires de type \u00ab r\u00e9volution passive \u00bb, s\u2019engagent d\u00e9sormais de mani\u00e8re de plus en plus explicite sur la voie de \u00ab r\u00e9volutions conservatrices \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Dans ces diff\u00e9rents cas de figure, le passage de la r\u00e9volution passive \u00e0 la r\u00e9volution conservatrice correspond \u00e0 un changement de r\u00e9gime politique et symbolique. L\u00e0 o\u00f9 la r\u00e9volution passive visait avant tout \u00e0 contenir et neutraliser les dynamiques de radicalisation populaire par la cooptation des contre-\u00e9lites et la gestion contr\u00f4l\u00e9e du changement, la r\u00e9volution conservatrice assume d\u00e9sormais une logique de confrontation ouverte. Le lien entre violence politique, r\u00e9volution passive et r\u00e9volution conservatrice appara\u00eet d\u00e8s lors avec nettet\u00e9, m\u00eame si la coercition ne suffit pas \u00e0 \u00e9puiser la complexit\u00e9 de ces trajectoires : la capacit\u00e9 de mobilisation, de s\u00e9duction et de l\u00e9gitimation id\u00e9ologique est tout aussi d\u00e9cisive.<\/p>\n\n\n\n La force des notions de \u00ab r\u00e9volution passive \u00bb et de \u00ab r\u00e9volution conservatrice \u00bb tient \u00e0 leur caract\u00e8re oxymorique, qui restitue l\u2019ambivalence et le pouvoir de s\u00e9duction de ces configurations id\u00e9ologiques, capables d\u2019articuler rupture et restauration, modernisation et r\u00e9gression. La r\u00e9volution conservatrice allemande des ann\u00e9es 1920 peut ainsi \u00eatre comprise comme le prolongement d\u2019une \u00ab modernisation conservatrice \u00bb amorc\u00e9e d\u00e8s l\u2019\u00e9poque bismarckienne, selon l\u2019analyse de Barrington Moore <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span> : une trajectoire marqu\u00e9e par la capacit\u00e9 de certaines \u00e9lites \u00e0 conduire la transformation sociale sans d\u00e9mocratisation, non sans contradictions, comme en t\u00e9moigne le r\u00f4le ult\u00e9rieur des nationaux-lib\u00e9raux dans la remise du pouvoir \u00e0 Hitler malgr\u00e9 leur opposition initiale au chancelier de fer <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n La r\u00e9volution conservatrice \u2014 singuli\u00e8rement en Allemagne \u2014 pr\u00e9tend rompre avec le Kulturpessimismus<\/em> dans lequel avait sombr\u00e9 la critique de la modernit\u00e9 industrielle depuis la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle. Ses id\u00e9ologues en appellent \u00e0 l\u2019\u00ab approbation \u00bb (Bejahung<\/em>) du Zeitgeist<\/em>, de l\u2019esprit du temps, et \u00e0 la r\u00e9conciliation de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 (Innerlichkeit<\/em>) et de la technologie, au prix d\u2019un v\u00e9ritable changement d\u2019\u00ab attitude \u00bb (Haltung<\/em>). Une partie des id\u00e9ologues de la r\u00e9volution conservatrice allemande n\u2019opposent plus la \u00ab communaut\u00e9 \u00bb (Gemeinschaft<\/em>) \u2014 dont ils esp\u00e9raient la reconstitution sur les ruines de la \u00ab soci\u00e9t\u00e9 \u00bb (Gesellschaft<\/em>) des lib\u00e9raux qu\u2019ils honnissaient \u2014 \u00e0 la technologie, qu\u2019ils \u00ab spiritualisent \u00bb et esth\u00e9tisent, par exemple sous la plume d\u2019Ernst J\u00fcnger (1898-1995), dans Der Arbeiter<\/em> (1932). Ils exaltent \u00e9galement l\u2019industrie lourde, la grande ville, la masse.<\/p>\n\n\n\n Les ing\u00e9nieurs \u2014 les \u00ab pr\u00eatres \u00e9rudits de la machine \u00bb \u2014 ont \u00e9t\u00e9 des acteurs essentiels de la r\u00e9volution conservatrice et, pour certains, du nazisme.<\/p>Jean-Fran\u00e7ois Bayart<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La plupart des auteurs \u2014 notamment Victor Klemperer \u2014 insistent en effet sur l\u2019h\u00e9ritage du romantisme, ou plut\u00f4t sur une certaine interpr\u00e9tation, une certaine \u00e9nonciation du romantisme dans l\u2019\u00e9panouissement du nazisme, ainsi que sur la \u00ab relecture \u00bb, tr\u00e8s biais\u00e9e, de Nietzsche \u00e0 la faveur de la Nietzsche-Bewegung<\/em>, l\u2019Op\u00e9ration Nietzsche, de Rosenberg, avec la participation int\u00e9ress\u00e9e de la s\u0153ur du philosophe. <\/p>\n\n\n\n Mais l\u2019historien Louis Dupeux estime que la dimension religieuse de la r\u00e9volution conservatrice n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 suffisamment prise en consid\u00e9ration, encore que deux de ses grandes figures tut\u00e9laires, Moeller et Spengler, aient pu la traiter de haut <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Philippe Burrin insiste lui aussi sur la promotion de la religion par le nazisme qui s\u2019est employ\u00e9 \u00e0 d\u00e9passer les clivages confessionnels, suspect\u00e9s d\u2019affaiblir la nation, dans la lign\u00e9e de Paul de Lagarde (1827-1881), partisan de l\u2019\u00e9mergence d\u2019une \u00ab religion nationale \u00bb. La r\u00e9volution conservatrice, sous Weimar, dans la continuit\u00e9 des \u00ab chr\u00e9tiens allemands \u00bb qui voulaient \u00e9purer le christianisme de ses \u00e9l\u00e9ments juda\u00efques a souvent r\u00eav\u00e9 de doter l\u2019Allemagne d\u2019une religion commune, de type ethnique ou ethno-racialiste \u2014 les \u00ab croyants allemands \u00bb (Gottgla\u00fcbig<\/em>) entendant m\u00eame rompre avec le christianisme et en revenir \u00e0 un paganisme germain (ils repr\u00e9sentaient environ 5 % de la population allemande en 1939 ; un grand nombre d\u2019entre eux ont rejoint la Waffen SS) <\/span>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n De mani\u00e8re diffuse, la R\u00e9publique de Weimar a engendr\u00e9 un certain ressentiment chez les protestants en supprimant le statut de religion d\u2019empire dont jouissait leur ob\u00e9dience. Par exemple, le th\u00e9ologien luth\u00e9rien Wilhelm Stapel, que j\u2019ai mentionn\u00e9, directeur de la revue Deutsches Volkstum<\/em> de 1917 \u00e0 1938, inspirateur de l\u2019\u00c9glise protestante unifi\u00e9e soumise au F\u00fchrerprinzip<\/em>, ou l\u2019intellectuel Alfred Rosenberg, contempteur du \u00ab chaos racial \u00bb m\u00e9diterran\u00e9en, r\u00eavant d\u2019une Premi\u00e8re partie : le paradigme de la r\u00e9volution conservatrice<\/h2>\n\n\n\n
Que faut-il entendre, d\u2019un point de vue historique, par \u00ab r\u00e9volution conservatrice \u00bb ?<\/h3>\n\n\n\n
Les observateurs contemporains ont-ils saisi l\u2019ambivalence de la constellation id\u00e9ologique qu\u2019il recouvrait ?<\/h3>\n\n\n\n
Au-del\u00e0 de ces ambigu\u00eft\u00e9s programmatiques, la r\u00e9volution conservatrice a-t-elle constitu\u00e9 un courant homog\u00e8ne ? <\/h3>\n\n\n\n
Comment explique-t-on son influence ?<\/h3>\n\n\n\n
De ce point de vue, la r\u00e9volution conservatrice serait-elle donc une sorte de renversement utopique ? <\/h3>\n\n\n\n
En quel sens ? <\/h3>\n\n\n\n
Dans quelles exp\u00e9riences politiques de l\u2019entre-deux-guerres retrouve-t-on ces \u00e9l\u00e9ments ?<\/h3>\n\n\n\n
Lesquels ?<\/h3>\n\n\n\n
Il s\u2019agit d\u2019exp\u00e9riences politiquement et id\u00e9ologiquement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes. Qu\u2019est-ce qui les r\u00e9unit ?<\/h3>\n\n\n\n
Ces exp\u00e9riences h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes partagent-elles des affects ou des passions communes ?<\/h3>\n\n\n\n
Cette construction identitaire s\u2019accompagne-t-elle d\u2019une d\u00e9signation de boucs \u00e9missaires, tenus pour responsables du malheur collectif ? <\/h3>\n\n\n\n
D\u2019un point de vue g\u00e9opolitique et dans la configuration internationale de l\u2019entre-deux-guerres, quels sont les d\u00e9terminants de ces exp\u00e9riences politiques ?<\/h3>\n\n\n\n
Penchons-nous sur le rapport qu\u2019entretient la r\u00e9volution conservatrice de l\u2019entre-deux-guerres avec le fascisme. Si la dimension radicale l\u2019emporte sur la conservation, est-ce parce que la dynamique r\u00e9volutionnaire est plus intense que la pesanteur<\/em> conservatrice ?<\/h3>\n\n\n\n
La culture bourgeoise et la sensibilit\u00e9 religieuse chr\u00e9tienne ont-elles rendu plus difficile le passage du seuil vis-\u00e0-vis de cette brutalit\u00e9 et de cette violence ?<\/h3>\n\n\n\n
En a-t-il \u00e9t\u00e9 de la m\u00eame mani\u00e8re en Italie avec le r\u00e9gime fasciste ? <\/h3>\n\n\n\n
Qu\u2019est-ce qui a fait, pour certains acteurs et dans certains contextes, le choix du fascisme \u2014 et pour d\u2019autres, le refus de ce glissement ?<\/h3>\n\n\n\n
Diriez-vous que la r\u00e9volution conservatrice est une \u00ab r\u00e9volution passive \u00bb pour reprendre les cat\u00e9gories d\u2019Antonio Gramsci ? <\/h3>\n\n\n\n
C\u2019\u00e9tait aussi l\u2019objet de votre th\u00e8se dans L\u2019\u00c9tat en Afrique. La politique du ventre<\/em>… <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi et comment les \u00ab r\u00e9volutions passives \u00bb au sens de Gramsci d\u00e9bouchent-elles aujourd\u2019hui sur des \u00ab r\u00e9volutions conservatrices \u00bb ?<\/h3>\n\n\n\n
La r\u00e9volution conservatrice de l\u2019entre-deux-guerres prend toute son ampleur lorsque, en Allemagne, id\u00e9es et \u00e9lites se conjuguent et circulent dans des clubs, des cercles et des groupes qui se situent politiquement dans un espace imaginaire de repr\u00e9sentation soci\u00e9tale. S\u2019agit-il alors de combattre la dystopie du monde moderne ou, au contraire, de r\u00e9inventer une tradition comme validation du futur ?<\/h3>\n\n\n\n
Quelle est la part du romantisme et du christianisme dans l\u2019histoire de la r\u00e9volution conservatrice ?<\/h3>\n\n\n\n