{"id":313807,"date":"2026-01-17T20:49:42","date_gmt":"2026-01-17T19:49:42","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=313807"},"modified":"2026-01-17T20:51:26","modified_gmt":"2026-01-17T19:51:26","slug":"pourquoi-le-groenland-enquete-sur-le-dieu-mercator","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/01\/17\/pourquoi-le-groenland-enquete-sur-le-dieu-mercator\/","title":{"rendered":"Pourquoi le Groenland ? Enqu\u00eate sur le Dieu Mercator\u00a0"},"content":{"rendered":"\n
D\u00e9chiffrer les plans de l\u2019Empire, proposer une g\u00e9opolitique critique et une critique de la g\u00e9opolitique… nous travaillons chaque jour \u00e0 donner \u00e0 nos lectrices et \u00e0 nos lecteurs les clefs pour comprendre le monde qui vient. Si vous souhaitez acc\u00e9der \u00e0 nos publications confidentielles et soutenir ce travail ind\u00e9pendant, pensez \u00e0 vous abonner<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n \u00c0 l\u2019automne 2021, les journalistes Susan Glasser, du New Yorker<\/em>, et Peter Baker, correspondant du New York Times<\/em> \u00e0 la Maison-Blanche, obtiennent un entretien avec Donald Trump. Ils travaillent alors \u00e0 un ouvrage consacr\u00e9 \u00e0 son premier mandat <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> qui vient de s\u2019achever d\u2019une mani\u00e8re d\u00e9sastreuse quelques mois plus t\u00f4t.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Trump appara\u00eet \u00e0 ce moment comme un homme politiquement fini \u2014 on le pense, ou du moins on le croit. Le temps du bilan semble donc venu.<\/p>\n\n\n\n Tous deux sont des signatures brillantes, dot\u00e9es d\u2019un sens aigu de ce qui, dans le d\u00e9sordre apparent d\u2019un mandat chaotique, r\u00e9v\u00e8le une coh\u00e9rence plus profonde. C\u2019est sans doute pour cette raison que, parmi les innombrables \u00e9tranget\u00e9s de la pr\u00e9sidence Trump, ils s\u2019arr\u00eatent sur un \u00e9pisode pr\u00e9cis : le projet d\u2019achat du Groenland.<\/p>\n\n\n\n L\u2019affaire \u2014 qui avait \u00e0 la fois choqu\u00e9 les alli\u00e9s europ\u00e9ens et laiss\u00e9 perplexe une large part de l\u2019opinion publique am\u00e9ricaine, y compris dans les rangs du pr\u00e9sident \u2014 avait \u00e9t\u00e9 rel\u00e9gu\u00e9e au rang de boutade absurde. Elle passait pour l\u2019une de ces lubies provocatrices attribu\u00e9es \u00e0 un homme suppos\u00e9ment incapable de saisir le monde tel qu\u2019il est ou tel qu\u2019il va.<\/p>\n\n\n\n Sa r\u00e9ponse m\u00e9rite aujourd\u2019hui une attention particuli\u00e8re, alors que le projet d\u2019une annexion du Groenland est devenu l\u2019un des axes structurants de sa politique \u00e9trang\u00e8re :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Pourquoi est-ce que nous ne l\u2019avons pas ? Il suffit de regarder une carte. Je viens de l\u2019immobilier : quand je vois un bon emplacement, une occasion en or pour le projet que je d\u00e9veloppe, je me dis tout simplement que je dois absolument l\u2019acqu\u00e9rir. Au fond, ce n\u2019est pas diff\u00e9rent. J\u2019ai toujours aim\u00e9 les cartes. Et je n\u2019ai cess\u00e9 de le r\u00e9p\u00e9ter : regardez la taille de cette \u00eele \u2014 elle est gigantesque, et elle devrait appartenir aux \u00c9tats-Unis. Ce n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019une op\u00e9ration immobili\u00e8re, simplement \u00e0 une \u00e9chelle un peu plus vaste. \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n Au fil de leurs entretiens pr\u00e9paratoires, les journalistes furent surpris d\u2019apprendre que, depuis sa premi\u00e8re d\u00e9claration sur le sujet du Groenland \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 2019, Donald Trump n\u2019avait jamais renonc\u00e9 \u00e0 son projet d\u2019annexion immobili\u00e8re de la plus grande \u00eele de la plan\u00e8te. <\/p>\n\n\n\n Loin d\u2019une improvisation passag\u00e8re, cette position avait m\u00eame donn\u00e9 lieu \u00e0 un examen approfondi au sein de son administration, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9laboration d\u2019un premier sc\u00e9nario envisageant un \u00e9change de Porto Rico contre le Groenland.<\/p>\n\n\n\n John Bolton, ancien conseiller \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 nationale de Trump lors de son premier mandat, a confirm\u00e9 aux deux journalistes que l\u2019id\u00e9e d\u2019acqu\u00e9rir le Groenland avait \u00e9t\u00e9 sugg\u00e9r\u00e9e au pr\u00e9sident par l\u2019un de ses proches, Ronald Lauder \u2014 milliardaire am\u00e9ricain et ami de longue date, \u00e9troitement li\u00e9 aux investissements r\u00e9alis\u00e9s sur l\u2019\u00eele.<\/p>\n\n\n\n En 2021 Joe Biden s\u2019effor\u00e7ait de convaincre les Europ\u00e9ens que \u00ab l\u2019Am\u00e9rique est de retour, l\u2019alliance transatlantique est de retour \u00bb. La pr\u00e9sidence MAGA de l\u2019ancienne star de l\u2019immobilier et de la t\u00e9l\u00e9vision devait \u00eatre comprise comme une parenth\u00e8se : \u00ab Ne regardons pas en arri\u00e8re, regardons ensemble vers l\u2019avenir \u00bb, disait-il \u00e0 ses alli\u00e9s <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Au m\u00eame moment, Donald Trump tenait d\u00e9j\u00e0 le discours qu\u2019il r\u00e9p\u00e8te aujourd\u2019hui encore. Incapable de formuler une justification strat\u00e9gique coh\u00e9rente \u00e0 son d\u00e9sir de poss\u00e9der le Groenland<\/a> en risquant de briser d\u00e9finitivement l\u2019OTAN, il se bornait \u00e0 invoquer, une fois de plus, des consid\u00e9rations vagues, affirmant que, \u00ab d\u2019un point de vue g\u00e9ographique, c\u2019est quelque chose que nous devrions tout simplement avoir \u00bb <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n En effet, il para\u00eet surprenant que le trait\u00e9 de s\u00e9curit\u00e9 conclu en 1951 entre les \u00c9tats-Unis et le Danemark ne suffise pas \u00e0 satisfaire le pr\u00e9sident am\u00e9ricain quant \u00e0 un pr\u00e9tendu besoin strat\u00e9gique ou s\u00e9curitaire, alors qu’il autorise d\u00e9j\u00e0 Washington \u00e0 \u00e9tablir des bases militaires sur l’\u00eele. <\/p>\n\n\n\n Face \u00e0 cette objection, Trump invoque un motif \u00e9minemment personnel pour justifier l\u2019annexion d\u2019un territoire contre la volont\u00e9 de l\u2019un de ses plus fid\u00e8les alli\u00e9s : \u00ab Le fait de poss\u00e9der quelque chose est tr\u00e8s important ; c\u2019est ce dont j\u2019ai besoin psychologiquement<\/a> pour r\u00e9ussir. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Cette justification \u00e9claire la constance d\u2019une fascination<\/a> qu\u2019il revendique lui-m\u00eame : \u00ab J\u2019aime les cartes. Et j\u2019ai toujours dit : regardez la taille de cela \u2014 le Groenland. C\u2019est \u00e9norme. \u00bb <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> Face \u00e0 ces argumentations erratiques, on peut partager la conclusion de Susan Glasser : \u00ab Il n\u2019y a pas de doctrine Trump, seulement une carte du monde sur laquelle le pr\u00e9sident veut \u00e9crire son nom en grosses lettres d\u2019or. \u00bb <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Cependant pour le g\u00e9ographe, toute cette affaire r\u00e9v\u00e8le quelque chose de profond sur le pouvoir paradoxal d’un objet que l’on croit neutre : la carte.<\/p>\n\n\n\n Toute carte op\u00e8re comme un coup de g\u00e9nie : elle permet aux humains de s\u2019arracher au sol pour observer la Terre depuis un point de vue surplombant, celui d\u2019un dieu. La contempler, c\u2019est croire un instant qu\u2019une perspective d\u2019en haut, capable d\u2019embrasser le monde dans son ensemble, est possible.<\/p>\n\n\n\n Sans doute faut-il alors soutenir que Trump, dans sa fascination pour les cartes, se projette lui-m\u00eame dans cette position divine. Le point de vue d\u2019un dieu \u2014 ce que Leibniz appelait le \u00ab g\u00e9om\u00e9tral de toutes les perspectives \u00bb \u2014 semble poursuivre le pr\u00e9sident, sans qu\u2019il puisse jamais v\u00e9ritablement s\u2019y \u00e9lever.<\/p>\n\n\n\n Toute carte n\u2019est en effet jamais qu\u2019un rep\u00e8re. Pour repr\u00e9senter, elle doit simplifier, s\u00e9lectionner, omettre. Prisonnier d\u2019une perspective unique, Trump, loin de surestimer arbitrairement l\u2019int\u00e9r\u00eat du Groenland, pourrait bien ne faire que passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un dilemme fondamental : faute d\u2019une carte des cartes, chaque carte n\u2019offre qu\u2019un point de vue partiel.<\/p>\n\n\n\n En s\u2019\u00e9merveillant de la taille du Groenland, Trump a peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 abus\u00e9 par un dieu que les g\u00e9ographes connaissent trop bien : Mercator.\u00a0<\/p>\n\n\n\n La projection de Mercator \u2014 la plus utilis\u00e9e au monde et, selon toute vraisemblance, celle \u00e0 laquelle Trump a \u00e9t\u00e9 expos\u00e9 \u2014 ne peut qu\u2019exag\u00e9rer les dimensions de l\u2019h\u00e9misph\u00e8re Nord. Si elle conserve les angles, qualit\u00e9 d\u00e9cisive pour la navigation, elle d\u00e9forme progressivement les distances et surtout les surfaces \u00e0 mesure que l\u2019on s\u2019\u00e9loigne de l\u2019\u00c9quateur. Les territoires situ\u00e9s \u00e0 proximit\u00e9 des p\u00f4les y apparaissent ainsi bien plus vastes qu\u2019ils ne le sont en r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Sur une carte Mercator, le Groenland appara\u00eet ainsi presque aussi \u00e9tendu que le continent africain, alors que celui-ci est en r\u00e9alit\u00e9 quatorze fois plus vaste. L\u2019\u00eele para\u00eet \u00e9galement quatre fois plus grande que les \u00c9tats-Unis ou le Br\u00e9sil, quand le rapport r\u00e9el est inverse.\u00a0<\/p>\n\n\n\n R\u00eavant devant une carte peupl\u00e9e de grandeurs imaginaires, Trump pourrait ainsi \u00eatre s\u00e9duit par des proportions trompeuses, en jalousant l\u2019immensit\u00e9 territoriale sur laquelle r\u00e8gne son comp\u00e8re Vladimir Poutine \u2014 un espace de plus de 17 millions de kilom\u00e8tres carr\u00e9s, \u00e9tendu sur dix fuseaux horaires qui appara\u00eet encore plus immense dans la projection Mercator.<\/p>\n\n\n\n Si les cartes d\u00e9forment l\u2019espace, ce n\u2019est pas par n\u00e9gligence des cartographes, mais par n\u00e9cessit\u00e9. Repr\u00e9senter le globe terrestre sur un plan impose in\u00e9vitablement des compromis : aucune projection ne peut conserver simultan\u00e9ment les angles, les distances et les surfaces. Toute repr\u00e9sentation est donc un choix \u2014 et ce choix n\u2019est jamais neutre.<\/p>\n\n\n\n Qu\u2019une projection con\u00e7ue au XVIe si\u00e8cle se soit impos\u00e9e comme planisph\u00e8re de r\u00e9f\u00e9rence interroge, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 la navigation satellitaire a rendu caducs ses avantages techniques initiaux. D\u2019abord \u00e9labor\u00e9e comme un outil au service des navigateurs, la projection de Mercator doit sans doute sa long\u00e9vit\u00e9 \u00e0 une forme d\u2019inertie historique \u2014 mais aussi \u00e0 la puissance symbolique d\u2019un monde visuellement hi\u00e9rarchis\u00e9. En dilatant les aires, la projection de Mercator valorise visuellement les \u00c9tats de l\u2019h\u00e9misph\u00e8re Nord \u2014 anciennes puissances coloniales auxquelles elle \u00e9tait initialement destin\u00e9e \u2014 mais aussi l\u2019Am\u00e9rique du Nord et l\u2019ancienne Union sovi\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n Telle n\u2019\u00e9tait pourtant pas l\u2019intention de son concepteur. Sp\u00e9cialis\u00e9 dans la fabrication de globes terrestres, le math\u00e9maticien et cartographe flamand Gerardus Mercator (1512-1594), profond\u00e9ment marqu\u00e9 par le premier tour du monde de Magellan achev\u00e9 en 1522, se lan\u00e7a, \u00e0 partir de 1552, dans l\u2019ambitieux projet de composer une cosmographie historique et g\u00e9ographique compl\u00e8te. Cette entreprise aboutit, en 1569, \u00e0 la publication de la Nova et aucta orbis terrae descriptio ad usum navigantium<\/em>, une carte monumentale compos\u00e9e de dix-huit feuilles \u2014 pr\u00e8s de deux m\u00e8tres sur un m\u00e8tre trente \u2014 qui r\u00e9ussissait l\u2019exploit de projeter la Terre, de forme sph\u00e9rique, sur une surface plane.<\/p>\n\n\n\n La projection de Mercator offrait aux marins une m\u00e9thode r\u00e9volutionnaire pour naviguer sur l\u2019ensemble du globe. Con\u00e7ue pour faciliter la navigation maritime, elle permettait aux capitaines de suivre un cap constant \u2014 sans avoir \u00e0 recalculer en permanence la trajectoire du navire pour aller d\u2019un point A \u00e0 un point B. Les directions y apparaissaient sous forme de lignes droites, un avantage inestimable en haute mer, en l\u2019absence de rep\u00e8res visuels fiables.\u00a0<\/p>\n\n\n\n La simplicit\u00e9 de la construction de Mercator constitue une autre raison de son attrait. Pour les cartographes, une projection cylindrique est plus ais\u00e9e \u00e0 concevoir et \u00e0 comprendre qu\u2019une projection conique ou azimutale ; le maillage orthogonal des m\u00e9ridiens et des parall\u00e8les est commode \u00e0 tracer, \u00e0 reproduire et \u00e0 standardiser, tout en facilitant la repr\u00e9sentation des fuseaux horaires <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Contrairement \u00e0 une lecture r\u00e9trospective souvent r\u00e9pandue, la carte de Mercator ne proc\u00e8de pas d\u2019un parti pris eurocentrique. Le cartographe cherchait au contraire \u00e0 embrasser l\u2019univers connu dans une image plus vaste d\u2019harmonie. En s\u2019\u00e9levant au-dessus des intol\u00e9rances religieuses de son temps \u2014 Mercator sera d\u2019ailleurs poursuivi par l\u2019Inquisition <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014, son projet visait \u00e0 \u00e9tablir une cosmographie unificatrice, critique des dissensions religieuses. L\u2019\u00e9laboration de cette carte puise ainsi \u00e0 des sources bien plus complexes que la simple affirmation d\u2019une sup\u00e9riorit\u00e9 europ\u00e9enne, que l\u2019on tend aujourd\u2019hui \u00e0 lui attribuer comme fondement exclusif <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Au XIXe si\u00e8cle, l\u2019adoption de la projection de Mercator par l\u2019Ordnance Survey, le service cartographique britannique, puis par la Royal Navy, a contribu\u00e9 largement \u00e0 sa diffusion. Pour ces institutions, elle offrait une repr\u00e9sentation globale du monde \u2014 la possibilit\u00e9 de projeter la plan\u00e8te enti\u00e8re sur une surface plane. C\u2019est sans doute pour cette m\u00eame raison que de nombreuses grandes ONG engag\u00e9es dans l\u2019action au Sud l\u2019ont, \u00e0 leur tour, adopt\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Aujourd\u2019hui encore, un planisph\u00e8re fond\u00e9 sur la projection de Mercator orne les murs des \u00e9coles dans la plupart des pays du monde. Adopt\u00e9e par Google Maps comme par la majorit\u00e9 des fournisseurs de cartes en ligne, cette repr\u00e9sentation \u2014 malgr\u00e9 les biais bien document\u00e9s qu\u2019elle introduit \u2014 demeure largement incontest\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Aux \u00c9tats-Unis la projection de Mercator est rest\u00e9e celle du D\u00e9partement d\u2019\u00c9tat jusqu\u2019au changement op\u00e9r\u00e9 en avril 2021 par le Bureau du g\u00e9ographe et des affaires globales <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qui a opt\u00e9 pour une nouvelle projection afin de cartographier le r\u00e9seau des postes diplomatiques am\u00e9ricains : la projection de Robinson. La cartographe en chef, Brooke Marston, a justifi\u00e9 ce choix en soulignant qu\u2019elle pr\u00e9serve mieux les configurations et les superficies des territoires, et qu\u2019elle offre une repr\u00e9sentation plus fid\u00e8le que les cartes ant\u00e9rieures, demeur\u00e9es inchang\u00e9es depuis les ann\u00e9es 1990 <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Le p\u00f4le g\u00e9ographique du minist\u00e8re de l\u2019Europe et des Affaires \u00e9trang\u00e8res n\u2019ignore plus l\u2019existence d\u2019autres projections \u2014 telles que celles de Robinson, d\u2019Eckert ou de Gall-Peters. Pourtant, encore aujourd\u2019hui, le planisph\u00e8re traditionnel fond\u00e9 sur Mercator demeure utilis\u00e9 pour repr\u00e9senter les \u00c9tats et la r\u00e9partition des postes diplomatiques fran\u00e7ais. On ne peut d\u00e8s lors que sugg\u00e9rer qu\u2019une r\u00e9flexion soit engag\u00e9e sur la pertinence de ce choix.<\/p>\n\n\n\n L\u2019un des facteurs de la p\u00e9rennit\u00e9 de la projection de Mercator tient pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 son caract\u00e8re eurocentr\u00e9. Con\u00e7ue \u00e0 l\u2019origine pour les puissances maritimes europ\u00e9ennes \u2014 les Pays-Bas, l\u2019Espagne et le Portugal \u2014, elle privil\u00e9gie visuellement les \u00c9tats de l\u2019h\u00e9misph\u00e8re Nord en leur conf\u00e9rant une centralit\u00e9 et une ampleur disproportionn\u00e9es <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Les biais et les lacunes d\u2019une telle repr\u00e9sentation ne sont pas sans cons\u00e9quences. Ils affectent directement la capacit\u00e9 d\u2019anticipation strat\u00e9gique. La lecture des cartes constitue en effet une condition essentielle de la projection de la puissance : elle permet d\u2019identifier des axes de mouvement, de penser des trajectoires, d\u2019\u00e9laborer des strat\u00e9gies. La carte offre ainsi, pour reprendre les mots de Julien Gracq, une v\u00e9ritable force de \u00ab projection \u00bb <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>, permettant \u2014 selon la formule attribu\u00e9e \u00e0 Wellington \u2014 de \u00ab regarder derri\u00e8re la colline \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Cette faiblesse est d\u2019autant plus pr\u00e9occupante dans un pays comme la France, o\u00f9 la g\u00e9ographie est largement n\u00e9glig\u00e9e, notamment dans les institutions \u00e9ducatives. Au lyc\u00e9e, elle est le plus souvent subordonn\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9conomie, et pr\u00e8s de 90 % des enseignants d\u2019histoire-g\u00e9ographie ont une formation d\u2019historien ; elle est aussi absente des grandes \u00e9coles.<\/p>\n\n\n\n On ne trouve plus trace de la g\u00e9ographie \u00e0 l\u2019ancienne ENA, devenue Institut national du service public ; elle est marginale \u00e0 Sciences Po Paris, o\u00f9 nul n\u2019a succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 Pierre George apr\u00e8s 1978 \u2014 lui qui enseignait la g\u00e9ographie de l\u2019Union sovi\u00e9tique, la d\u00e9mographie et la banlieue parisienne \u2014 ni \u00e0 Jean Gottmann apr\u00e8s 1955, figure isol\u00e9e de la g\u00e9ographie politique, contraint \u00e0 l\u2019exil acad\u00e9mique \u00e0 Oxford <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Elle a \u00e9galement disparu du Coll\u00e8ge de France depuis le d\u00e9part, en 1976, de Maurice Le Lannou, titulaire de la chaire de g\u00e9ographie du continent europ\u00e9en.<\/p>\n\n\n\n La vogue contemporaine de la g\u00e9opolitique ne doit pas vider la discipline de sa dimension g\u00e9ographique, en faisant oublier pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui en constitue le socle : le rapport \u00e0 l\u2019espace et \u00e0 ses repr\u00e9sentations.<\/p>\n\n\n\n Le lien des cartes avec les questions strat\u00e9giques n\u2019est que trop \u00e9vident. Pourtant, rares sont les puissances \u00e0 avoir entrepris de concevoir des repr\u00e9sentations v\u00e9ritablement non eurocentr\u00e9es du monde.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 cet \u00e9gard, les g\u00e9ophysiciens chinois font figure d\u2019exception ; leur production de projections alternatives traduit avec nettet\u00e9 la vision globale et les ambitions plan\u00e9taires de la Chine. Ces outils cartographiques op\u00e8rent une rupture profonde avec nos propres cartes mentales.<\/p>\n\n\n\n Hao Xiaoguang, membre de l\u2019Institut de g\u00e9od\u00e9sie et g\u00e9ophysique de l\u2019Acad\u00e9mie chinoise des sciences sociales, est ainsi \u00e0 l\u2019initiative de deux nouvelles projections, constituant selon-lui une \u00ab r\u00e9volution copernicienne de la connaissance \u00bb.\u00a0<\/p>\n\n\n\n La premi\u00e8re (gauche), une projection polaire publi\u00e9e en 2004, a \u00e9t\u00e9 rapidement adopt\u00e9e par l\u2019Administration nationale des oc\u00e9ans puis par le minist\u00e8re chinois de la D\u00e9fense. Centr\u00e9e sur le p\u00f4le Nord \u2014 mais avec le continent am\u00e9ricain plac\u00e9 en haut de la carte \u2014 elle met en \u00e9vidence les routes maritimes passant par l\u2019oc\u00e9an Arctique et sert de support conceptuel aux projets dits des \u00ab routes de la soie polaires \u00bb.<\/p>\n\n\n\n\n Cette repr\u00e9sentation sugg\u00e8re une continuit\u00e9 quasi naturelle entre l\u2019Eurasie et l\u2019Afrique, tandis que l\u2019h\u00e9misph\u00e8re am\u00e9ricain s\u2019y trouve rel\u00e9gu\u00e9 \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie. Sur cette carte, ce n\u2019est plus l\u2019oc\u00e9an Pacifique qui s\u00e9pare la Chine des \u00c9tats-Unis, mais l\u2019oc\u00e9an Arctique. Le d\u00e9placement du centre transforme ainsi radicalement la perception des distances et des rapports de voisinage.<\/p>\n\n\n\n Les implications de cette projection sont consid\u00e9rables. Elle a contribu\u00e9 \u00e0 am\u00e9liorer la couverture de la constellation de satellites de deuxi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration du syst\u00e8me Beidou, rival chinois du GPS. Elle r\u00e9v\u00e8le \u00e9galement que la trajectoire la plus courte reliant la Chine \u00e0 New York \u2014 qu\u2019elle soit a\u00e9rienne ou balistique \u2014 passe par l\u2019oc\u00e9an Arctique, et non par le Pacifique.<\/p>\n\n\n\n La seconde projection (droite) con\u00e7ue par Hao Xiaoguang, publi\u00e9e en 2013, est centr\u00e9e sur la cha\u00eene de l\u2019Himalaya, qualifi\u00e9e de \u00ab troisi\u00e8me p\u00f4le \u00bb.\u00a0<\/p>\n\n\n\n En repla\u00e7ant cette r\u00e9gion au c\u0153ur du monde, elle permet \u00e0 P\u00e9kin de revendiquer symboliquement un droit de regard \u00e0 la fois sur l\u2019Arctique, l\u2019Antarctique et les grands \u00e9quilibres climatiques et strat\u00e9giques globaux. L\u2019\u00e9cho rencontr\u00e9 par cette repr\u00e9sentation en Chine ne peut qu\u2019alimenter les inqui\u00e9tudes de Washington comme de Moscou.<\/p>\n\n\n\n Pendant la Seconde Guerre mondiale, les cartographes am\u00e9ricains ont eux aussi eu recours \u00e0 une projection dite polaire, qui mettait en \u00e9vidence la proximit\u00e9 g\u00e9ographique entre les \u00c9tats-Unis et l\u2019URSS, alors alli\u00e9e dans la lutte contre les forces de l\u2019Axe. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019assistance militaire am\u00e9ricaine \u00e0 l\u2019Union sovi\u00e9tique transitait par voie a\u00e9rienne au-dessus du p\u00f4le Nord, cette repr\u00e9sentation rendait visible une r\u00e9alit\u00e9 strat\u00e9gique nouvelle. C\u2019est dans ce contexte qu\u2019une base a\u00e9rienne am\u00e9ricaine est \u00e9tablie \u00e0 Thul\u00e9, au nord du Groenland, en 1943.<\/p>\n\n\n\n La m\u00eame projection, dite azimutale, est aujourd\u2019hui utilis\u00e9e par le Commandement de la d\u00e9fense a\u00e9rospatiale de l\u2019Am\u00e9rique du Nord (NORAD), pour la d\u00e9fense antimissile ; c\u2019est sur celle-ci que l\u2019on peut analyser l\u2019importance strat\u00e9gique non pas du Groenland consid\u00e9r\u00e9 de mani\u00e8re isol\u00e9e mais de l\u2019Atlantique Nord dans sa partie la plus \u00e9troite <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span> ; alors qu\u2019on nomme aujourd\u2019hui cette zone le GIUK \u2014 Greenland, Iceland, United Kingdom \u2014, sa surveillance est d\u2019une importance majeure pour l\u2019OTAN, ce passage maritime constituant son rempart septentrional de l\u2019Alliance atlantique, face au bastion russe qui est l\u2019aire de d\u00e9ploiement de ses sous-marins.<\/p>\n\n\n\n La d\u00e9fense strat\u00e9gique des approches, grand argument mis en avant par la Maison Blanche, est une affaire euro-am\u00e9ricaine ; la \u00ab g\u00e9ographie \u00bb des cartes \u2014 quand celles-ci sont recompos\u00e9es de la bonne fa\u00e7on \u2014 l\u2019impose.<\/p>\n\n\n\n Lors de leur premi\u00e8re rencontre, en mai 2025, Donald Trump avait d\u00e9j\u00e0 fait pression sur le Premier ministre canadien, Mike Carney, lui faisant part de son d\u00e9sir de placer le Canada sous le contr\u00f4le des \u00c9tats-Unis. Il justifiait cette ambition en des termes r\u00e9v\u00e9lateurs : \u00ab Je suis un promoteur immobilier dans l\u2019\u00e2me [\u2026] Quand on supprime cette ligne artificielle [\u2026] quand on regarde cette magnifique formation dans son ensemble, je suis quelqu\u2019un de tr\u00e8s artistique. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Confront\u00e9 \u00e0 la r\u00e9sistance du Canada, le pr\u00e9sident am\u00e9ricain en est alors revenu \u00e0 son obsession groenlandaise. Les \u00e9v\u00e9nements contemporains offrent ainsi un curieux \u00e9cho \u00e0 l\u2019histoire. L\u2019achat de l\u2019Alaska en 1867 \u2014 auquel le Royaume-Uni s\u2019\u00e9tait int\u00e9ress\u00e9, alors que le Canada \u00e9tait encore une colonie britannique \u2014 devait initialement \u00eatre suivi de celui du Groenland, afin de contenir la pr\u00e9sence britannique sur le continent nord-am\u00e9ricain <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n L\u2019int\u00e9r\u00eat de Donald Trump pour le Groenland rel\u00e8ve d\u00e8s lors d\u2019une forme de \u00ab grande d\u00e9couverte \u00bb, au sens historique des XVe et XVIe si\u00e8cles, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la distinction entre d\u00e9couverte et conqu\u00eate, entre voyages et guerres, n\u2019existait pas encore. Comme le souligne l\u2019historien Romain Bertrand, le terme m\u00eame de descubrimiento<\/em> renvoie \u00e0 un ensemble d\u2019actes juridiques et rituels visant \u00e0 formaliser la prise de possession des territoires, tout en \u00e9tablissant les crit\u00e8res de la \u00ab guerre juste \u00bb \u00e0 mener contre les Maures et autres \u00ab Indiens rebelles \u00bb :<\/p>\n\n\n\n L\u2019int\u00e9r\u00eat de Donald Trump pour le Groenland rel\u00e8ve d\u2019une \u00ab grande d\u00e9couverte \u00bb, terme \u00e0 entendre au sens historique des XVe et XVIe o\u00f9 la distinction entre d\u00e9couverte et conqu\u00eate, entre voyages et guerres, n\u2019existait pas.<\/p>\n\n\n\n Comme le souligne l\u2019historien Romain Bertrand, le terme m\u00eame de \u00ab descubrimiento<\/em> \u00bb renvoie \u00e0 un ensemble d\u2019actes juridiques imposant l\u2019accomplissement de rituels de prise de possession et \u00e9tablissant les crit\u00e8res de la \u00ab guerre juste \u00bb \u00e0 mener contre les Maures et autres \u00ab Indiens rebelles \u00bb :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Du moment o\u00f9, ayant pos\u00e9 le pied \u00e0 terre sur une gr\u00e8ve battue par les vents aux c\u00f4t\u00e9s des soldats et des religieux, les escribanos<\/em> \u2013 sortes de notaires publics \u2014 chroniqu\u00e8rent en temps r\u00e9el l\u2019annexion d\u2019une \u2018terre nouvelle\u2019, il fut donn\u00e9 force du droit \u00e0 la force. La conqu\u00eate fut de l\u2019ordre des mots autant que celui des armes, et le discours de la \u2018d\u00e9couverte\u2019 lui servit d\u2019alibi. \u00bb <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>\u00a0<\/p>\n\n\n\n La conqu\u00eate du \u00ab Nouveau Monde \u00bb semble aujourd\u2019hui s\u2019inverser : le continent autrefois conquis affermit \u00e0 son tour sa prise sur les anciennes puissances coloniales. Sous un maquillage juridique et des formes modernis\u00e9es, Trump pourrait ainsi mettre en sc\u00e8ne une annexion par le biais d\u2019un accord de libre association, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019une ind\u00e9pendance impos\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Aujourd\u2019hui, 85 % des Groenlandais se d\u00e9clarent oppos\u00e9s \u00e0 un rapprochement avec les \u00c9tats-Unis. Pourtant, l\u2019histoire am\u00e9ricaine montre que l\u2019avis des populations des territoires convoit\u00e9s a rarement constitu\u00e9 un obstacle d\u00e9cisif \u00e0 l\u2019expansion territoriale.<\/p>\n\n\n\n En concevant l\u2019une des premi\u00e8res m\u00e9thodes de projection planisph\u00e9rique, Mercator ne cherchait nullement \u00e0 tromper. Mais le succ\u00e8s de son outil, devenu un instrument dominant de repr\u00e9sentation du monde, a fini par faire oublier les choix et les compromis qui pr\u00e9sidaient \u00e0 sa conception. <\/p>\n\n\n\n Se r\u00eavant en ma\u00eetre des cartes, le pr\u00e9sident am\u00e9ricain semble aujourd\u2019hui confondre la r\u00e9alit\u00e9 et son symbole. Derri\u00e8re des ambitions en apparence d\u00e9lirantes<\/a>, une logique se d\u00e9ploie \u2014 celle de Mercator.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Pourquoi Donald Trump veut-il prendre possession de la plus grande \u00eele du monde ?<\/p>\n L\u2019un des plus importants g\u00e9ographes fran\u00e7ais m\u00e8ne une enqu\u00eate \u00e0 partir d\u2019une carte con\u00e7ue en 1569 et de sa puissance presque divine.<\/p>\n","protected":false},"author":7,"featured_media":313808,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-editorials.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[4217],"tags":[],"geo":[525],"class_list":["post-313807","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-geopolitique-de-donald-trump","staff-michel-foucher","geo-ameriques"],"acf":[],"yoast_head":"\n\u00ab J\u2019aime les cartes \u00bb<\/h2>\n\n\n\n
\u00ab Regardez la taille de cela \u2014 le Groenland… c’est \u00e9norme \u00bb<\/h2>\n\n\n\n
Les illusions de Mercator\u00a0<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n D\u2019une carte \u00e0 l\u2019autre : changer de biais<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n
\r\n <\/picture>\r\n \n D\u00e9placer le centre du monde<\/h2>\n\n\n\n
\n <\/picture>\n
\n <\/picture>\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Effacer les lignes des cartes : le projet d\u2019une Am\u00e9rique sans fronti\u00e8res\u00a0<\/h2>\n\n\n\n