{"id":313397,"date":"2026-01-19T06:00:00","date_gmt":"2026-01-19T05:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=313397"},"modified":"2026-01-18T21:09:20","modified_gmt":"2026-01-18T20:09:20","slug":"la-fierte-francaise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/01\/19\/la-fierte-francaise\/","title":{"rendered":"La fiert\u00e9 fran\u00e7aise"},"content":{"rendered":"\n

Vous nous lisez ? Vous apprenez des choses ? Vous avez envie de nous soutenir ? Ou simplement de partager des id\u00e9es d\u00e9couvertes dans la revue ? D\u00e9couvrez toutes nos offres pour contribuer au d\u00e9veloppement d’une r\u00e9daction europ\u00e9enne et ind\u00e9pendante en vous abonnant au Grand Continent<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n

Le 18 novembre dernier, devant plusieurs milliers d\u2019\u00e9lus locaux r\u00e9unis pour le Congr\u00e8s des maires et pr\u00e9sidents d\u2019intercommunalit\u00e9s de France, le g\u00e9n\u00e9ral Fabien Mandon, chef d\u2019\u00e9tat-major des Arm\u00e9es, a prononc\u00e9 un discours remarqu\u00e9. Au-del\u00e0 des pol\u00e9miques qui ont suivi sur la l\u00e9gitimit\u00e9 et l\u2019opportunit\u00e9 de ses propos, il y a employ\u00e9 une expression qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre interrog\u00e9e : la \u00ab force d\u2019\u00e2me de la nation \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Le g\u00e9n\u00e9ral y a fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 deux reprises, d\u2019abord pour d\u00e9plorer le fait qu\u2019elle nous manquerait, mais ensuite en affirmant que notre pays \u00ab a toujours d\u00e9montr\u00e9 sa force d\u2019\u00e2me \u00bb. <\/p>\n\n\n\n

Que faut-il en penser ? Cette vertu nous fait-elle collectivement d\u00e9faut, ou est-elle encore bien inscrite dans notre ADN national ? Et d\u2019abord, qu\u2019est-ce au juste que cette force d\u2019\u00e2me \u2014 et de quoi proc\u00e8de-t-elle ?<\/p>\n\n\n\n

S\u2019agissant d\u2019une nation, la notion de force d\u2019\u00e2me \u2014 qui d\u00e9signe une disposition \u00e0 accepter des sacrifices pour d\u00e9fendre ce \u00e0 quoi l\u2019on tient \u2014 s\u2019enracine d\u2019abord dans une conscience historique commune, avec une m\u00e9moire partag\u00e9e et assum\u00e9e. Elle s\u2019ancre \u00e9galement dans un sens clair du bien commun, par lequel les citoyens partagent des valeurs, et une id\u00e9e commune de ce \u00e0 quoi ils sont attach\u00e9s. Ce lien \u00e0 la m\u00e9moire et aux valeurs, associ\u00e9 \u00e0 des symboles et rites, peut \u00eatre de nature noble et solennelle. Mais il se nourrit aussi d\u2019une culture populaire vivante et d\u2019exp\u00e9riences quotidiennes auxquelles les citoyens attachent du sens. Enfin, la force d\u2019\u00e2me suppose un certain degr\u00e9 de coh\u00e9sion sociale, avec une exp\u00e9rience de la solidarit\u00e9 v\u00e9cue, et la conviction que tous les citoyens partagent la m\u00eame destin\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 premi\u00e8re vue, on pourrait consid\u00e9rer que la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise contemporaine, profond\u00e9ment marqu\u00e9e par un sentiment de dilution de son identit\u00e9 et par des visions de division et de fracture, serait largement d\u00e9pourvue des conditions d\u2019existence de cette force d\u2019\u00e2me. Trois chiffres pourraient nous en convaincre : 89 % des Fran\u00e7ais consid\u00e8rent que notre pays va dans la mauvaise direction (vs. 55 % en 2022), 64 % pensent que l\u2019identit\u00e9 de la France est en train de dispara\u00eetre, et 50 % estiment \u2014 dans un pessimisme radical \u2014 que nos diff\u00e9rences sont trop importantes pour que nous puissions continuer \u00e0 avancer ensemble.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 partir d\u2019une vaste enqu\u00eate quantitative et qualitative men\u00e9e par Destin Commun compos\u00e9e d\u2019un sondage aupr\u00e8s de plus de 3 000 personnes et de six groupes de discussion approfondis, nous chercherons \u00e0 montrer que cette vision est tr\u00e8s largement erron\u00e9e, et refl\u00e8te une profonde distorsion dans la lecture de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n

Comment comprendre cette distorsion ?<\/p>\n\n\n\n

Notre interpr\u00e9tation est que la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise se regarde elle-m\u00eame \u00e0 travers le prisme d\u00e9formant du d\u00e9bat public \u2014 donc avec les lunettes de la politique. Or la politique est aujourd\u2019hui l\u2019espace par excellence de la fragmentation et de la polarisation \u2014 et plus encore \u00e0 l\u2019heure des \u00ab identity politics<\/em> \u00bb. Cette pr\u00e9sence \u00e9crasante de la grille de lecture politique occulte des pans entiers de la vie sociale, qui sont pourtant porteurs de sens et de commun. En ne posant aux citoyens que des questions politiques pour interroger leur lien \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, on produit fatalement une image politique des citoyens ; et \u00e0 force de faire de l\u2019opinion un thermom\u00e8tre du conflit, on finit par prendre le conflit pour le climat. Or la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise se vit aussi dans un autre registre d\u2019exp\u00e9rience, moins conflictuel que celui de la politique.<\/p>\n\n\n\n

D\u2019o\u00f9 notre geste  : neutraliser, autant que possible, la variable politique. <\/p>\n\n\n\n

Comme dans un test de chimie, nous avons choisi de retirer l\u2019\u00e9l\u00e9ment le plus r\u00e9actif pour observer la r\u00e9action du reste. Les r\u00e9pondants ne sont pas d\u2019abord interrog\u00e9s sur l\u2019actualit\u00e9, les politiques publiques, ni sur leurs choix \u00e9lectoraux. On leur demande plut\u00f4t ce que la France leur \u00e9voque, ce qui les rend fiers ou honteux, ce qu\u2019ils transmettent, ce qu\u2019ils partagent, ce qu\u2019ils c\u00e9l\u00e8brent, ce qui les inqui\u00e8te \u2014 m\u00e9moire, valeurs, symboles, liens, go\u00fbts, pratiques, projection vers l\u2019avenir.<\/p>\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
\u00a9 Tundra Studio<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Ce faisant, nous nous situons dans une tradition de sciences sociales initi\u00e9e par Benedict Anderson et sa d\u00e9finition de la nation comme une \u00ab communaut\u00e9 imagin\u00e9e \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Nos travaux se rapprochent empiriquement de ce que l\u2019universitaire britannique Michael Billig a appel\u00e9 le \u00ab nationalisme ordinaire \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qui d\u00e9signe une multitude de pratiques, apparemment mineures, ancr\u00e9es dans des \u00e9l\u00e9ments quotidiens, routiniers et souvent inconscients, qui rappellent aux individus leur appartenance \u00e0 une nation. <\/p>\n\n\n\n

\u00c0 l\u2019issue de notre enqu\u00eate, il ressort que les Fran\u00e7ais sont travers\u00e9s par un sentiment puissant et massivement partag\u00e9 : la fiert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Ce sentiment est \u00e0 la source de notre fa\u00e7on de nous lier les uns aux autres, en tant que nation ; il permet, aussi, de comprendre comment les grands probl\u00e8mes contemporains peuvent \u00eatre relus comme autant de blessures \u00e0 la fiert\u00e9 nationale ; enfin, cette fiert\u00e9 fran\u00e7aise constitue un formidable moteur pour rebondir et, de nouveau, faire de grandes choses ensemble.<\/p>\n\n\n\n

En ne posant aux citoyens que des questions politiques pour interroger leur lien \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, on produit fatalement une image politique des citoyens ; et \u00e0 force de faire de l\u2019opinion un thermom\u00e8tre du conflit, on finit par prendre le conflit pour le climat.<\/p>Laurence de Nervaux et Rapha\u00ebl Llorca<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

La fiert\u00e9, socle de l\u2019identit\u00e9 nationale<\/h2>\n\n\n\n

Cette premi\u00e8re partie part d\u2019un constat simple : au c\u0153ur de l\u2019identit\u00e9 nationale telle qu\u2019elle est v\u00e9cue par les Fran\u00e7ais, il y a la fiert\u00e9. On en a l\u2019intuition, d\u2019une certaine mani\u00e8re, et on en conna\u00eet certains avatars \u2014 le coq, l\u2019imaginaire de la \u00ab France qui brille \u00bb, la tentation permanente de se mesurer aux autres… Mais on le comprend mal, et surtout on en sous-estime les implications.<\/p>\n\n\n\n

Car la fiert\u00e9 n\u2019est pas qu\u2019un affect : c\u2019est un mode d\u2019attachement au pays, qui organise la mani\u00e8re dont on se raconte la France et dont on encaisse ses faiblesses.<\/p>\n\n\n\n

Nous avons donc essay\u00e9 de la prendre au s\u00e9rieux  : la mesurer, la qualifier, et objectiver la fonction qu\u2019elle occupe dans l\u2019\u00e9conomie int\u00e9rieure de l\u2019identit\u00e9 fran\u00e7aise. Une fiert\u00e9 majoritaire, transversale, distincte du nationalisme ; une fiert\u00e9 qui int\u00e8gre plusieurs \u00e9chelles (du local au regard \u00e9tranger) ; une fiert\u00e9 enfin qui n\u2019a pas une seule grammaire, mais au moins trois r\u00e9gimes d\u2019appartenance \u2014 le contrat, le patrimoine, les valeurs.<\/p>\n\n\n\n

Un patriotisme non nationaliste<\/h3>\n\n\n\n

Lorsqu\u2019on demande aux Fran\u00e7ais quelles dimensions de leur identit\u00e9 comptent le plus, une hi\u00e9rarchie nette se dessine : la nationalit\u00e9 arrive en t\u00eate \u2014 juste devant la g\u00e9n\u00e9ration.<\/p>\n\n\n\n

Bien plus loin viennent les convictions politiques, l\u2019orientation sexuelle, et la religion. La nationalit\u00e9 est donc la premi\u00e8re dimension de l\u2019identit\u00e9. En \u00e9tant la seule qui ne renvoie pas \u00e0 une mosa\u00efque de sous-appartenances \u2014 \u00e0 la diff\u00e9rence des g\u00e9n\u00e9rations, des familles politiques, des modes de vie ou des croyances \u2014 elle contient, en creux, un fort potentiel unificateur quant \u00e0 notre vision de nous-m\u00eames en tant que soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Ensuite, lorsque l\u2019on s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la fa\u00e7on dont les Fran\u00e7ais se relient \u00e0 leur identit\u00e9 nationale, un affect s\u2019impose imm\u00e9diatement  : la fiert\u00e9. Pr\u00e8s de huit Fran\u00e7ais sur dix (78 %) se disent fiers d\u2019\u00eatre Fran\u00e7ais, dont 37 % \u00ab tr\u00e8s fiers \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

La nationalit\u00e9 n\u2019est donc pas seulement un statut  ; elle s\u2019\u00e9prouve comme une appartenance, elle se vit comme un attachement.<\/p>\n\n\n\n

Dans l\u2019un des groupes, une participante en donne d\u2019ailleurs une d\u00e9finition brute, presque circulaire, comme si l\u2019identit\u00e9 nationale se confondait avec l\u2019\u00e9motion qui l\u2019accompagne  : \u00ab \u00eatre fran\u00e7ais, c\u2019est \u00eatre fier de son pays \u00bb (Isabelle, 51 ans).<\/p>\n\n\n\n

Surtout, cette fiert\u00e9 d\u2019\u00eatre fran\u00e7ais n\u2019est pas une passion attach\u00e9e \u00e0 une g\u00e9n\u00e9ration ou \u00e0 un camp. Elle traverse les g\u00e9n\u00e9rations avec une homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 \u00e9tonnante (de 71 % \u00e0 81 %, selon les tranches d\u2019\u00e2ge) et transcende les clivages partisans, puisqu\u2019elle demeure nettement majoritaire dans tous les \u00e9lectorats. Elle culmine au centre (90 %) et \u00e0 droite (91 %), mais elle ne s\u2019effondre nulle part  : elle reste toujours au-dessus des deux tiers, y compris chez les sympathisants de La France insoumise et du Parti Communiste (66 %) ou chez les non-affili\u00e9s (69 %). <\/p>\n\n\n\n

Le fait d\u2019\u00eatre \u00ab patriote \u00bb est aussi revendiqu\u00e9 par 69 % des Fran\u00e7ais, dont 86 % par les \u00e9lecteurs des R\u00e9publicains (86 %), 82 % au centre  ; les \u00e9lecteurs de La France insoumise (51 %) et des \u00c9cologistes (51 %) y adh\u00e8rent \u00e0 une courte majorit\u00e9. De fait \u2014 et nous en avons fait plusieurs fois l\u2019exp\u00e9rience lors des groupes de discussion de l\u2019enqu\u00eate \u2014 la gauche militante est instinctivement plus r\u00e9ticente vis-\u00e0-vis de la fiert\u00e9 nationale et plus encore du patriotisme, pour au moins deux raisons. <\/p>\n\n\n\n

D\u2019une part, des raisons id\u00e9ologiques : pour le comprendre, inutile de remonter \u00e0 la vieille tradition internationaliste ; c\u2019est plut\u00f4t leur conception d\u00e9terministe de l\u2019existence qui explique que dans nos entretiens, certains participants parlent de l\u2019identit\u00e9 fran\u00e7aise comme d\u2019un \u00ab privil\u00e8ge \u00bb, une \u00ab chance re\u00e7ue \u00e0 la naissance \u00bb \u2014 difficile d\u2019\u00eatre fiers d\u2019\u00eatre Fran\u00e7ais lorsqu\u2019on consid\u00e8re que l\u2019on n\u2019a rien fait pour le m\u00e9riter.<\/p>\n\n\n\n

D\u2019autre part, pour des raisons politiques, de l\u2019ordre de l\u2019effet d’\u00e9viction : les Fran\u00e7ais qui s\u2019identifient \u00e0 gauche consid\u00e8rent spontan\u00e9ment que toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la nation est de l\u2019ordre d\u2019un nationalisme malsain, avec l\u2019id\u00e9e entendue dans nos groupes que \u00ab le drapeau, c\u2019est facho \u00bb. C\u2019est l\u00e0 une erreur d\u2019analyse autant que strat\u00e9gique, nous semble-t-il : si l\u2019extr\u00eame-droite s\u2019est efforc\u00e9e ces derni\u00e8res ann\u00e9es de s\u2019approprier la th\u00e9matique de la fiert\u00e9 nationale, les chiffres de l\u2019enqu\u00eate, qui restituent des convictions individuelles montrent qu\u2019elle ne la poss\u00e8de pas pour autant. Au contraire, il y a l\u00e0 une source d\u2019\u00e9nergie, de sentiment d\u2019appartenance et de mobilisation qu\u2019il nous semble indispensable de mobiliser de fa\u00e7on transpartisane.<\/p>\n\n\n\n

\n\t
\n\t\t