{"id":309941,"date":"2025-12-24T17:31:20","date_gmt":"2025-12-24T16:31:20","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=309941"},"modified":"2025-12-31T18:22:43","modified_gmt":"2025-12-31T17:22:43","slug":"construisez-un-pont-invisible-une-conversation-avec-emmanuel-carrere-charlotte-casiraghi-giuliano-da-empoli-benjamin-labatut-et-rick-perlstein","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/12\/24\/construisez-un-pont-invisible-une-conversation-avec-emmanuel-carrere-charlotte-casiraghi-giuliano-da-empoli-benjamin-labatut-et-rick-perlstein\/","title":{"rendered":"Des ponts invisibles avec Carr\u00e8re, Casiraghi, Da Empoli, Labatut et Perlstein"},"content":{"rendered":"\n

Retrouvez<\/em> les entretiens du Sommet Grand Continent<\/em><\/a> et d\u00e9couvrez les diff\u00e9rentes s\u00e9ries de<\/em> notre enqu\u00eate continentale Eurobazooka<\/em><\/a>. Si vous nous lisez et que vous voulez soutenir une r\u00e9daction jeune et ind\u00e9pendante,<\/em> abonnez-vous au Grand Continent<\/em><\/a><\/p>\n\n\n\n

Charlotte Casiraghi<\/span> Notre \u00e9poque est d\u2019un certain point de vue un temps d\u2019h\u00e9b\u00e9tude : face \u00e0 la multiplication des crises<\/a>, nous n\u2019avons plus sous la main une perspective o\u00f9 ces \u00e9v\u00e9nements souvent traumatisants pourraient prendre un sens. Pourquoi ceux-ci nous laissent-ils sans voix ?<\/p>\n\n\n\n

Il arrive un moment o\u00f9 le trauma d\u00e9passe le seuil intime et devient une exp\u00e9rience presque apocalyptique<\/a>. Quelque chose d\u00e9chire la psych\u00e9 si violemment qu’aucune pens\u00e9e ne peut plus se former ; on entre alors dans une zone o\u00f9 seuls les affects bruts peuvent survivre.<\/p>\n\n\n\n

La haine est l\u2019un de ces affects bruts. Dans ces images traumatisantes, ces r\u00e9cits cruels, on risque de s’effondrer sous un exc\u00e8s de r\u00e9alit\u00e9. Le r\u00e9el s’accroche \u00e0 la peau. Il noie, submerge, sature. Il n’y a plus d’int\u00e9rieur ni d’ext\u00e9rieur. La br\u00e8che a frapp\u00e9 avec trop de force.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est \u00e0 ce moment que la conscience est menac\u00e9e d’effondrement, car le langage, confront\u00e9 \u00e0 ce surplus de r\u00e9alit\u00e9, \u00e0 cette saturation, n’est plus capable de symboliser ce qui s’est produit. La dissociation prend le dessus et nous coupe de la r\u00e9alit\u00e9. Le traumatisme attaque la pens\u00e9e elle-m\u00eame et la capacit\u00e9 \u00e0 \u00e9tablir des liens.<\/p>\n\n\n\n

Une fois que la pens\u00e9e devient impossible, des passions plus sombres surgissent, comme la haine, qui devient le seul langage que le sujet est capable de parler.<\/p>\n\n\n\n

Dans ses r\u00e9flexions sur le mal et le totalitarisme, Hannah Arendt<\/a> montre comment le traumatisme collectif produit une haine diffuse : une haine du monde, de soi-m\u00eame, de la pens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

Dans Pouvoirs de l’horreur<\/em>, Julia Kristeva<\/a> parle plut\u00f4t d’abjection : le traumatisme fait surgir ce qui n’aurait jamais d\u00fb \u00eatre vu. Le sang vers\u00e9, la mort, les entrailles. Selon elle, la haine na\u00eet pr\u00e9cis\u00e9ment de cette proximit\u00e9 insupportable avec l’abject ; elle est le revers br\u00fblant du trou noir du traumatisme, et elle maintient la blessure vivante, par une r\u00e9p\u00e9tition des images de catastrophe et un flot d’histoires traumatisantes en temps r\u00e9el. La vitesse de cette circulation \u00e9motionnelle rend la stup\u00e9faction presque permanente.<\/p>\n\n\n\n

Cette rupture se produit aujourd\u2019hui \u00e0 l’\u00e9chelle plan\u00e9taire. Quand une soci\u00e9t\u00e9 ne peut plus penser ni symboliser ce qui la blesse, l’imagination est expos\u00e9e sans cesse \u00e0 l’horreur, \u00e0 l’abjection : la polarisation politique, la rh\u00e9torique de vengeance, les vagues de haine.<\/p>\n\n\n\n

Sur les r\u00e9seaux sociaux, la haine n’est plus marginale. Elle devient un mode dominant et efficace.<\/p>\n\n\n\n

C’est peut-\u00eatre ce qui rend le travail des penseurs, des \u00e9crivains et des po\u00e8tes<\/a> si urgent : \u00e0 travers le langage qu’ils offrent \u00e0 la catastrophe traumatique, ils esquissent une voie vers le haut. Ils tracent des possibilit\u00e9s \u00e9thiques, que les soci\u00e9t\u00e9s pourront ensuite int\u00e9grer dans leurs modes de r\u00e9gulation et de fonctionnement.<\/p>\n\n\n\n

Dans une nation qui n’est pas d\u00e9mocratique ou une nation pr\u00e9tendument d\u00e9mocratique, l’habilet\u00e9 \u00e0 inventer la r\u00e9alit\u00e9 est l’un des outils les plus puissants dont dispose un homme politique.<\/p>Rick Perlstein<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Pour comprendre ce d\u00e9bordement, nous devons revenir \u00e0 l’acte lui-m\u00eame. Que faisons-nous lorsque nous essayons de parler ? Le traumatisme de parler, le traumatisme est en soi une expression antinomique. Il ne faut pas oublier qu\u2019il est, par essence, ce qui ne peut \u00eatre dit ou racont\u00e9, ce qui d\u00e9truit la possibilit\u00e9 du langage. C’est ainsi qu’on le reconna\u00eet : le traumatisme est une exp\u00e9rience violente qui fait irruption dans le psychisme et ne peut \u00eatre int\u00e9gr\u00e9e psychiquement. Le langage n\u00e9cessite int\u00e9gration, distance, symbolisation, pr\u00e9cis\u00e9ment ce qu\u2019un tel \u00e9v\u00e9nement emp\u00eache.<\/p>\n\n\n\n

Rester silencieux n’est pas une solution, car le silence permet \u00e0 l’innommable d’agir sur nous \u00e0 notre insu. Ce qui n’a pas \u00e9t\u00e9 dit se r\u00e9p\u00e8te \u00e0 l’infini. Mais parler, c’est aussi prendre le risque de rendre supportable, assimilable ce qui ne peut jamais l’\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n

Cette tension entre la n\u00e9cessit\u00e9 de parler et l’impossibilit\u00e9 de le faire est fondamentale. <\/p>\n\n\n\n

Peut-\u00eatre que pour \u00e9viter de rester prisonnier de cette tension, il faut aller au-del\u00e0 du bless\u00e9, du \u00ab Je \u00bb vers le \u00ab Nous \u00bb collectif.<\/p>\n\n\n\n

Il semble que nous soyons aujourd’hui satur\u00e9s d’un certain type de r\u00e9cit, les t\u00e9moignages \u00e0 la premi\u00e8re personne qui exposent un traumatisme ou une violence v\u00e9cue. Les r\u00e9seaux sociaux ont amplifi\u00e9 cette explosion de t\u00e9moignages personnels : parler de son traumatisme est devenu l’une des formes dominantes de narration dans la litt\u00e9rature, les documentaires, les podcasts et les \u0153uvres non-fictionnelles. Les victimes de violence, les femmes et les minorit\u00e9s se sont empar\u00e9es de cette forme pour des raisons l\u00e9gitimes, se r\u00e9appropriant la parole, affirmant leur droit d’exprimer leur souffrance, longtemps r\u00e9duite au silence.<\/p>\n\n\n\n

Il ne faut donc pas remettre en question la validit\u00e9 ou la n\u00e9cessit\u00e9 politique d’un tel discours ; le t\u00e9moignage est une preuve n\u00e9cessaire pour condamner la violence. Celui qui parle \u00e0 partir de sa blessure, qui en porte les traces et les cicatrices, dit une v\u00e9rit\u00e9 ind\u00e9niable et parfois essentielle \u00e0 entendre pour nous.<\/p>\n\n\n\n

Parler \u00e0 partir du traumatisme suspend pourtant le jugement et la continuit\u00e9 du raisonnement. Il \u00e9largit parfois un ab\u00eeme, l’ab\u00eeme de la stup\u00e9faction, nous laissant sans voix et fig\u00e9s face au r\u00e9cit traumatique ; parler de cette fa\u00e7on ne permet pas en soi d’acc\u00e9der \u00e0 une \u00e9thique de la responsabilit\u00e9 ni de cr\u00e9er des liens entre les consciences \u00e0 travers quelque chose qui pourrait \u00eatre assimil\u00e9 ou compris.<\/p>\n\n\n\n

Aujourd’hui, le traumatisme fait continuellement irruption dans notre psych\u00e9<\/a>, m\u00eame si nous ne le vivons parfois qu’\u00e0 travers des images et des r\u00e9cits de catastrophes en temps r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n\n

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Pour comprendre comment la parole peut survivre au traumatisme sans s’effondrer, il faut se tourner vers une po\u00e9tesse qui a fait de cette impossibilit\u00e9 l’espace m\u00eame de son \u00e9criture, Anna Akhmatova. Cette po\u00e9tesse russe offre une mani\u00e8re de parler du traumatisme sans le banaliser, en redonnant tout leur poids aux mots et aux \u00e9v\u00e9nements dans sa qu\u00eate po\u00e9tique. <\/p>\n\n\n\n

Toute l\u2019\u0153uvre d\u2019Akhmatova est marqu\u00e9e par un sentiment d’effondrement. Ceux qu’elle aime meurent. L’une apr\u00e8s l’autre, ses amiti\u00e9s sont bris\u00e9es par les purges staliniennes, ses po\u00e8mes sont censur\u00e9s et son fils Lev lui est enlev\u00e9 par l’histoire.<\/p>\n\n\n\n

Lev Gumilyev est arr\u00eat\u00e9 le 10 mars 1938 par la police politique \u00e0 Leningrad. Il est d\u2019abord plac\u00e9 dans la prison interne de l’Encavite. Anna Akhmatova se rend chaque jour \u00e0 la porte de la prison, dans l’espoir d’obtenir des nouvelles, d’envoyer un colis ou d’entendre le nom de son fils. Elle ne sait pas s’il est vivant, ni quand il sera jug\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Ce n’est qu’en septembre 1939 qu’elle apprend qu’il avait \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 \u00e0 dix ans de Goulag. Pendant dix-huit mois, elle a endur\u00e9 cette attente interminable devant la prison, accompagn\u00e9e d’autres femmes portant la m\u00eame douleur silencieuse. Ces femmes, unies par le chagrin, se croisaient quotidiennement sans se parler, jusqu’au jour o\u00f9 l’une d’elles a pris la parole.<\/p>\n\n\n\n

Un jour, une femme dans cette file d’attente interminable a reconnu Anna Akhmatova ; elle ne lui a pas demand\u00e9 son nom ni ne s\u2019est mise \u00e0 pleurer ; elle lui a simplement demand\u00e9 : \u00ab Pouvez-vous mettre des mots l\u00e0-dessus ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Akhmatova a promis qu’elle le ferait. Mais elle ne pouvait pas int\u00e9grer l\u2019attente de cette femme devant la prison comme la sienne. Elle ne pouvait pas se dire : \u00ab J’ai v\u00e9cu cela \u00bb : c’\u00e9tait une autre qui souffrait. Anna, elle, avait expuls\u00e9 cette attente insupportable hors d’elle-m\u00eame, \u00e9tant incapable de l’int\u00e9grer dans la continuit\u00e9 de sa vie ; elle ne pouvait pas souffrir autant \u2014 car les \u00e9v\u00e9nements traumatisants ponctuent les biographies et figent les souvenirs que l’on ne peut ni se rappeler ni oublier.<\/p>\n\n\n\n

La femme qui s’adressait \u00e0 Akhmatova lui offrait cependant une issue au silence. Elle ne lui demandait pas de raconter sa douleur ou ses \u00e9motions, mais de parler au nom de ce qu’elles avaient v\u00e9cu. Elle lui demandait de parler au nom de toutes les autres, de celles qui ne pourraient jamais \u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n

Akhmatova \u00e9chappait ainsi \u00e0 son emprisonnement int\u00e9rieur en passant du \u00ab je \u00bb au \u00ab nous \u00bb collectif. En se pla\u00e7ant parmi les femmes qui portaient cette attente avec elle, elle acc\u00e9dait paradoxalement \u00e0 sa propre douleur. La promesse d’\u00e9crire la liait \u00e0 quelque chose qui la d\u00e9passait et la poussait \u00e0 surmonter cette impossibilit\u00e9 de dire \u00ab je \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Le traumatisme n’\u00e9tait alors plus un bouleversement intime<\/a>, une rupture silencieuse dans le tissu psychique : il devenait une rupture partag\u00e9e et une m\u00e9moire collective. Dans le regard de l’autre, dans la pluralit\u00e9 des voix, la parole se lib\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n

Pour moi, l’art devrait \u00eatre traumatisant. Nous avons d’autres institutions pour soigner ces blessures et nous rassembler. Cependant, l’art devrait nous montrer ce que nous cachons sous le tapis. <\/p>Benjamin Labatut<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

En \u00e9crivant Requiem<\/em>, Akhmatova ne cherche pas \u00e0 dire le traumatisme, mais \u00e0 le contenir dans les quelques mots possibles. Son langage devient presque lapidaire, tentant le paradoxe de rester fid\u00e8le aux traumatismes, indicibles, tout en leur donnant forme :<\/p>\n\n\n\n

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Depuis dix-sept mois, je crie, je t’appelle \u00e0 la maison. Je me suis jet\u00e9e aux pieds des bouchers pour toi, mon fils, et mon horreur. Tout est devenu confus pour toujours. Je ne peux plus distinguer qui est un animal, qui est une personne, et combien de temps l’attente peut durer avant une ex\u00e9cution. Il n’y a plus que des fleurs poussi\u00e9reuses. Le cliquetis des balles traverse de nulle part vers nulle part et me fixe en face, me mena\u00e7ant de changement, d’an\u00e9antissement, d’une \u00e9norme \u00e9toile.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n

Cette \u00e9conomie du langage parvient \u00e0 pr\u00e9server un espace sacr\u00e9 de deuil, o\u00f9 chaque mot a tout son poids. Akhmatova invente un langage interm\u00e9diaire, entre le cri et le silence, entre la parole et l’absence.<\/p>\n\n\n\n

Requiem<\/em> ne cherche ni consolation ni confession. L\u2019\u0153uvre d\u2019Akhmatova n’est pas un simple t\u00e9moignage du silence endur\u00e9, de la souffrance. Elle repose sur un acte \u00e9thique. Elle choisit de parler pour sauver la m\u00e9moire de ceux qui ont disparu.<\/p>\n\n\n\n

Akhmatova ne transforme pas la douleur en spectacle ou en cri. La v\u00e9rit\u00e9 n’est pas confondue avec le traumatisme : elle raconte son passage. Son geste repose sur la responsabilit\u00e9 de continuer \u00e0 dire l’indicible, d’\u00e9crire ce qui ne peut \u00eatre exprim\u00e9, de conduire une int\u00e9riorit\u00e9 muette vers un discours partageable, afin de ne pas oublier ceux qui ont \u00e9t\u00e9 effac\u00e9s par l’histoire.<\/p>\n\n\n\n

Si la r\u00e9alit\u00e9 se fracture et se d\u00e9sagr\u00e8ge<\/a>, c’est \u00e0 travers la vision, \u00e0 travers le langage, que nous recr\u00e9ons le lien. Les ponts deviennent internes. Ce sont des ponts d’exp\u00e9rience, de sens, d’\u00e9motion. Un pont invisible est la structure sous-jacente, la structure qui cr\u00e9e la continuit\u00e9 malgr\u00e9 ce qui s\u00e9pare. Il peut s’agir du discours qui relie les gens, de l’amour ou de l’amiti\u00e9 qui lie les c\u0153urs, de l’art qui relie le symbolique et le r\u00e9el, de l’acte d’\u00e9crire qui permet de passer du vague \u00e0 la forme, d’articuler le pr\u00e9sent et le pass\u00e9, le monde des vivants et des morts, d’agencer les sensations, les couleurs, les sons pour produire une sensibilit\u00e9 partag\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

Construire un pont n\u00e9cessite parfois la virtuosit\u00e9 d’un architecte<\/a>, capable d’assembler des mat\u00e9riaux adapt\u00e9s au terrain, r\u00e9sistants aux intemp\u00e9ries et au poids de ceux qui le traverseront. Une telle construction fait appel \u00e0 notre inventivit\u00e9, \u00e0 notre capacit\u00e9 \u00e0 organiser et \u00e0 d\u00e9finir pour d\u00e9fier les contraintes.<\/p>\n\n\n\n

Si les m\u00e9dias ne nous rapportent que les horreurs que Trump a pu dire lors de l\u2019un ou l\u2019autre de ses discours, ceux-ci contiennent aussi un \u00e9l\u00e9ment ludique ; il ne nous amuse pas, mais il est bien pr\u00e9sent.<\/p>Giuliano da Empoli<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Les \u00e9crivains et les philosophes sont, en ce sens, des architectes qui tentent de construire ces ponts invisibles avec des mots, que ce soit en assemblant un argument ou en produisant un r\u00e9cit, une vision po\u00e9tique qui peut servir de structure contre le chaos. Les histoires individuelles ou collectives<\/a> fonctionnent \u00e9galement comme des ponts en offrant une impression de coh\u00e9rence lorsque tout semble se briser et se fissurer.<\/p>\n\n\n\n

En fin de compte, les histoires que nous tissons deviennent des passerelles invisibles qui nous emp\u00eachent de c\u00e9der sous le poids de la peur, donnant forme \u00e0 ce qui nous perturbe. Les enfants, avec leur fa\u00e7on instinctive d’\u00e9voquer des images et des cr\u00e9atures fantastiques, nous rappellent le r\u00f4le essentiel que joue l’imagination pour donner voix \u00e0 nos angoisses et les d\u00e9passer en douceur.<\/p>\n\n\n\n

Il semble qu\u2019aujourd\u2019hui que nous ayons pl\u00e9thore de ces r\u00e9cits sur ce qui nous perturbe, sans intervention des \u00e9crivains : les r\u00e9seaux sociaux agissent comme un formidable relais d\u2019histoires angoissantes, en brouillant \u00e9galement les fronti\u00e8res entre la fiction et le r\u00e9el. Dans quel entre-deux sommes-nous d\u00e9sormais ? <\/h3>\n\n\n\n

Rick Perlstein<\/span> L’\u00e9pigraphe de mon livre The Invisible Bridge<\/em> <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qui traite essentiellement de la mani\u00e8re dont les \u00c9tats-Unis ont tent\u00e9 une nouvelle exp\u00e9rience apr\u00e8s les traumatismes du Watergate, du Vietnam et la perte de leur position \u00e9conomique dominante due \u00e0 l’embargo p\u00e9trolier arabe, est celle d’une nation mature qui r\u00e9agit au reste du monde en termes de r\u00e9alit\u00e9 plut\u00f4t que de fantaisie. <\/p>\n\n\n\n

Dans cet \u00e9pigraphe, je cite une phrase que Nikita Khrouchtchev a dite \u00e0 Richard Nixon<\/a> lorsque celui-ci \u00e9tait en visite en Union sovi\u00e9tique : \u00ab Si les gens pensent qu’il y a une rivi\u00e8re invisible, ne leur dites pas qu’elle n’existe pas. Construisez un pont invisible. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

C’est une expression fascinante : elle nous rappelle que dans une nation qui n’est pas d\u00e9mocratique ou une nation pr\u00e9tendument d\u00e9mocratique, l’habilet\u00e9 \u00e0 inventer la r\u00e9alit\u00e9<\/a> est l’un des outils les plus puissants dont dispose un homme politique. <\/p>\n\n\n\n

Nous le voyons aujourd’hui aux \u00c9tats-Unis, sous le gouvernement fasciste de Donald Trump. L’un de ses th\u00e9oriciens les plus influents, Steve Bannon, a d\u00e9clar\u00e9 que leur strat\u00e9gie concernant les m\u00e9dias \u00e9tait simple : \u00ab flood the zone with shit<\/em> \u00bb<\/a>. En d\u2019autres mots, il s\u2019agit simplement de saturer le champ du discours avec tellement d’inventions que personne ne sait plus ce qui est vrai et ce qui est faux.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est \u00e9galement la fa\u00e7on dont proc\u00e8de Vladimir Poutine. Ian Garner<\/a> a ainsi expliqu\u00e9 comment, en Russie, apr\u00e8s que la ville de Marioupol ait \u00e9t\u00e9 ray\u00e9e de la carte \u2014 85 % des b\u00e2timents ayant \u00e9t\u00e9 d\u00e9truits \u2014, une campagne sur les r\u00e9seaux sociaux tenta de convaincre les Russes que c’\u00e9tait une m\u00e9tropole florissante, que les gens s’y rendaient en p\u00e8lerinage pour voir comment le meilleur des mondes cr\u00e9\u00e9 par la Russie de Poutine \u00e9tait en train de voir le jour. <\/p>\n\n\n\n

Aux \u00c9tats-Unis, l’exemple le plus frappant de cette confusion du vrai et du faux est sans doute celui-ci : de tr\u00e8s nombreux partisans de Donald Trump soutiennent que le pays est envahi par des familles \u00e9migrant depuis le Mexique ou le Venezuela pour trouver une vie meilleure. <\/p>\n\n\n\n

En appliquant les lois am\u00e9ricaines, y compris celles de notre Constitution m\u00eame, l\u2019administration Trump essaie de mettre en place une police secr\u00e8te pour expulser des personnes vers d\u2019autres pays comme l’Ouganda, dans des camps de prisonniers o\u00f9 ils resteront pour une dur\u00e9e ind\u00e9finie. <\/p>\n\n\n\n

Aux \u00c9tats-Unis, la ville o\u00f9 je vis est d\u00e9sormais aux mains de la police secr\u00e8te de Trump ; avec l’autorisation de la Cour supr\u00eame, il a d\u00e9clar\u00e9 que vous pouviez arr\u00eater n’importe qui sur la base de son apparence, de ce qu’il porte, de son emploi, de l’endroit o\u00f9 il se trouve, sans aucun motif valable.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est l\u00e0 un traumatisme pour tous les r\u00e9sidents de cette ville.<\/p>\n\n\n\n

Si la r\u00e9alit\u00e9 se fracture et se d\u00e9sagr\u00e8ge, c’est \u00e0 travers la vision, \u00e0 travers le langage, que nous recr\u00e9ons le lien. Les ponts deviennent internes. Ce sont des ponts d’exp\u00e9rience, de sens, d’\u00e9motion. <\/p>Charlotte Casiraghi<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Face \u00e0 ce traumatisme collectif, comme \u00e0 d\u2019autres, devons-nous nous tourner vers un r\u00e9cit personnel ou plut\u00f4t vers de grandes figures ?<\/h3>\n\n\n\n

Benjamin Labatut<\/span> La seconde option ne serait qu’une excuse.<\/p>\n\n\n\n

Toujours, les \u00e9crivains parlent de quelque chose tout en essayant, secr\u00e8tement ou non, d\u2019\u00e9crire sur autre chose. L\u2019esprit humain fonctionne comme celui d’un enfant : il faut d\u00e9tourner l’attention. Pour s\u00e9duire, il vous faut donner quelque chose qui est cens\u00e9 \u00eatre ce qu\u2019il appara\u00eet, pour d\u00e9livrer en v\u00e9rit\u00e9 quelque chose de plus profond. <\/p>\n\n\n\n

Je crois fermement que, tandis que nous nous dirigeons vers une soci\u00e9t\u00e9 mondialis\u00e9e, nous construisons nos propres mythes et les \u00e9laborons. Il en a va aujourd\u2019hui comme \u00e0 tout autre moment.<\/p>\n\n\n\n

Les mythes du pass\u00e9, les Vedas<\/em>, les mythes grecs<\/a>, tout ce que les peuples ont laiss\u00e9 derri\u00e8re eux pour d\u00e9crire le monde \u2013 nous pouvons les voir tr\u00e8s clairement pour ce qu\u2019ils sont. Ce que nous ne pouvons pas voir c\u2019est notre propre mythologie, la mani\u00e8re dont nous vivons dans ce monde. <\/p>\n\n\n\n

Mes livres traitent de science, car c’est le m\u00e9canisme par lequel nous pouvons construire une telle mythologie. Ses aspects que nous ne comprenons pas, qui racontent le fonctionnement du monde et de notre soci\u00e9t\u00e9, sont ceux qui finissent par prendre le dessus. Ce sont des sortes de fant\u00f4mes que nous ne nommons pas, mais qui s’infiltrent dans la r\u00e9alit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n

J’ai \u00e9crit sur la m\u00e9canique quantique parce que j\u2019entendais beaucoup de gens parler avec des termes de m\u00e9canique quantique sans en avoir conscience. Auparavant, il fallait environ quatre-vingts ans pour que des grandes id\u00e9es deviennent courantes, pour que les gens puissent les comprendre et les adopter. De nos jours, il est tr\u00e8s facile de voir des gens penser deux choses \u00e0 la fois, une id\u00e9e et son contraire. On peut le voir sur les r\u00e9seaux sociaux concernant la Russie.<\/p>\n\n\n\n

Ce sont l\u00e0 les fant\u00f4mes issus de notre science : nous avons des croyances profond\u00e9ment ancr\u00e9es qui s’emparent de nos soci\u00e9t\u00e9s et contre lesquelles nous n’avons aucune arme, car nous ne voulons pas les nommer. Au contraire, nous les balayons sous le tapis. <\/p>\n\n\n\n

Thomas Mann disait qu’un \u00e9crivain \u00e9tait quelqu’un pour qui \u00e9crire \u00e9tait plus difficile que pour les autres. Je pense que c’est tr\u00e8s vrai.<\/p> Emmanuel Carr\u00e8re<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Notre esp\u00e8ce est profond\u00e9ment hant\u00e9e par certaines choses dont nous ne nous d\u00e9barrasserons jamais. Nous changeons simplement les noms et le type de sacrifices que nous faisons en leur nom. <\/p>\n\n\n\n

L’une de ces choses que j’essaie de faire dans mes livres est de montrer la logique qui nous traverse et dont nous ne sommes pas vraiment conscients. Tout le monde parle aujourd\u2019hui de la fa\u00e7on dont nos algorithmes changent nos r\u00e9seaux sociaux<\/a>, des informations que nous acqu\u00e9rons et de la fa\u00e7on dont nous sommes d\u00e9sormais dans un \u00e9tat de panique et de traumatisme constant, submerg\u00e9s que nous sommes par ces informations. <\/p>\n\n\n\n

Il est utile pour nous tous de comprendre comment fonctionne l’information et d’o\u00f9 elle vient. Ce sont l\u00e0 des choses tr\u00e8s modernes : Claude Shannon nous en a donn\u00e9 la premi\u00e8re d\u00e9finition dans les ann\u00e9es 1940.<\/p>\n\n\n\n\n

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J’essaie d’utiliser dans mes livres les images que nous projetons habituellement sur Dieu et la science. Dans la politique actuelle, on a l’impression que les grandes puissances sont devenues tribales \u2014 c\u2019est le plus grand, le plus bruyant, le plus violent, le plus vil idiot, celui qui crie le plus fort, que l\u2019on suivra malgr\u00e9 tout, en raison de r\u00e9flexes tr\u00e8s profonds. <\/p>\n\n\n\n

Toutefois, d\u2019autres choses passent inaper\u00e7ues. Certaines logiques \u00ab fant\u00f4mes \u00bb op\u00e8rent dans notre science et dans notre technologie : nous devons les \u00e9tudier. L’une des rares fa\u00e7ons d’y parvenir par l’\u00e9criture est de raconter l’histoire des origines, afin que les gens comprennent comment nous en sommes arriv\u00e9s l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n

Quel fut donc le moment de formation de cette mythologie moderne \u00e0 laquelle, sans nous en rendre compte, nous croyons ?<\/h3>\n\n\n\n

C\u2019est quelque part entre les ann\u00e9es 1920 et les ann\u00e9es 1950 que notre monde moderne est n\u00e9. \u00c0 lire les histoires des hommes et des femmes \u00e0 l\u2019initiative des innovations techniques, \u00e0 lire ce qu\u2019ils souhaitaient ou r\u00eavaient en les concevant, nous pouvons comprendre pourquoi le monde dans lequel nous vivons a pris cette forme.<\/p>\n\n\n\n

Lors du Sommet Grand Continent 2024, Adam Curtis avait dit<\/a> : \u00ab L’une des choses que nous ne pouvons pas oublier, surtout lorsque nous faisons de la politique, est que la forme que nous donnons au monde, m\u00eame si elle peut sembler in\u00e9vitable, n\u2019est pas une fatalit\u00e9. \u00bb Nous pouvons toujours refaire le monde de diff\u00e9rentes mani\u00e8res. C’est tr\u00e8s difficile aujourd’hui, car nous sommes tous dans un \u00e9tat de grande confusion. <\/p>\n\n\n\n

C\u2019est une chose dont je parle dans When We Cease to Understand the World<\/em>.<\/em> Le titre de sa traduction espagnole, \u00ab Un Verdor Terrible \u00bb, est bien meilleur que le titre anglais ; mais il est intraduisible.<\/p>\n\n\n\n

Nous parlons des aspects positifs que peuvent avoir les histoires que nous nous racontons : pour moi, l’art devrait \u00eatre traumatisant. Nous avons d’autres institutions pour soigner ces blessures et nous rassembler. Cependant, l’art devrait nous montrer ce que nous cachons sous le tapis.<\/p>\n\n\n\n

Ce pont que b\u00e2tissent les histoires devrait donc nous mener vers l’inconscient, non vers la paix, l’avenir, le pass\u00e9 ou la m\u00e9moire ; il nous porterait vers cette immense r\u00e9gion obscure qui se trouve en nous<\/a> et vers laquelle nous n’avons jamais, en tant qu’esp\u00e8ce, cr\u00e9\u00e9 de moyen d’acc\u00e9der, si ce n’est pas par l’art. <\/p>\n\n\n\n

Pour moi, les livres devraient vraiment vous mener sur un chemin o\u00f9 vous prenez conscience des choses \u00e9ternelles. <\/p>\n\n\n\n

Je ne pense pas non plus  que tout ait chang\u00e9 dans la r\u00e9alit\u00e9 et dans la soci\u00e9t\u00e9 : les choses fondamentales qui rendent la vie digne d’\u00eatre v\u00e9cue sont \u00e0 port\u00e9e de main, m\u00eame dans les moments les plus horribles. Nos r\u00eaves ne se sont pas am\u00e9lior\u00e9s ; ils ne se sont pas d\u00e9t\u00e9rior\u00e9s non plus.<\/p>\n\n\n\n

O\u00f9 se situe donc le changement r\u00e9el ?<\/h3>\n\n\n\n

Lorsque j\u2019\u00e9cris, je suis bien conscient que je ne peux comprendre d\u2019aucune fa\u00e7on la fa\u00e7on dont ont \u00e9t\u00e9 con\u00e7ues ces technologies qui nous ont chang\u00e9 : je ne suis pas un math\u00e9maticien de formation, ni un logicien. Cependant je suis convaincu que si vous comprenez la vie et l’esprit des gens qui ont imagin\u00e9 ces technologies, vous comprenez \u00e9galement \u00e0 quel point ils ont imm\u00e9diatement envisag\u00e9 les choses qui nous font paniquer. La seule diff\u00e9rence, c’est qu’\u00e0 l’\u00e9poque, le progr\u00e8s technologique enthousiasmait les gens, alors qu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent il les angoisse. Ces inventeurs se r\u00e9jouissaient \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019une machine pourrait penser ; aujourd\u2019hui, cela nous fait peur. <\/p>\n\n\n\n

Notre attitude s\u2019est modifi\u00e9e. La merveilleuse civilisation dans laquelle nous sommes a atteint son apog\u00e9e dans le pass\u00e9 et, maintenant, nous traversons une p\u00e9riode tr\u00e8s d\u00e9primante. En Europe, tout le monde est d\u00e9prim\u00e9, mais le reste du monde vient ici en vacances parce que c’est une merveille<\/a>.<\/p>\n\n\n\n

Comment exploiter cette peur du progr\u00e8s technologique, pour en tirer quelque chose de meilleur ?<\/h3>\n\n\n\n

Notre pr\u00e9occupation devrait \u00eatre de questionner ce dont sont faits les r\u00eaves ; si nous ne cr\u00e9ons pas d’art qui provoque soit des cauchemars, soit des r\u00eaves \u00e9rotiques, je ne pense pas que nous fassions les choses correctement.<\/p>\n\n\n\n

L’art devrait n\u2019\u00eatre qu\u2019un processus pour provoquer des cauchemars ; il n’est pas de la politique, ni quoi que ce soit d\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n

La promesse fondamentale de personnes comme Trump et d’autres \u2014 ceux que j’appelle les pr\u00e9dateurs \u2014 est d\u2019op\u00e9rer une forme de miracle. <\/p>Giuliano da Empoli<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

S\u2019il s\u2019agit, en un sens, de provoquer des cauchemars, comment d\u00e9passer le choc et faire de de ceux-ci autre chose qu\u2019un traumatisme ? Quel contrat s\u2019\u00e9bauche entre lecteur et auteur, d\u00e8s lors que le premier accepte d\u2019\u00eatre violent\u00e9 ?<\/h3>\n\n\n\n

Je pense que nous d\u00e9testons les gens qui \u00e9crivent et racontent des histoires parce que nous savons \u00e0 quel point celles-ci nous lient.<\/p>\n\n\n\n

Nous ne vivons pas les r\u00e9cits : nous sommes v\u00e9cus par eux. C’est l\u00e0 une chose douloureuse et horrible pour un \u00e9crivain : les livres tentent de r\u00e9aliser une op\u00e9ration vraiment \u00e9trange dans laquelle les gens participent, tout en se laissant prendre.<\/p>\n\n\n\n

Les histoires que je pr\u00e9f\u00e8re me laissent dans une sorte de superposition quantique o\u00f9 je suis pleinement conscient qu’il s’agit d’une histoire, tout en participant \u00e0 sa magie, en en voyant les contradictions et les paradoxes. C’est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que nous sommes les plus vivants. <\/p>\n\n\n\n

Beaucoup de monde vivent aujourd\u2019hui un moment parmi les pires qui puissent \u00eatre ; quand le monde est en feu, quand les choses font rage, c\u2019est pourtant \u00e0 ce moment que nous sommes les plus vivants. <\/p>\n\n\n\n

Je ne dis pas que de bonnes choses vont d\u00e9couler de la situation dans laquelle nous sommes, mais simplement que nous devons \u00eatre conscients du moment unique que nous vivons, o\u00f9 toutes les vieilles histoires s’effondrent et les nouvelles n’ont pas encore pris forme. <\/p>\n\n\n\n

Nous sommes pris dans cette p\u00e9riode d’interr\u00e8gne<\/a> : tout le monde le ressent. Ce n\u2019est pas qu\u2019une impression que ressentent les dirigeants, et chacun retire la m\u00eame de sa vie quotidienne. <\/p>\n\n\n\n

Nous nous retrouvons ainsi dans un espace horrible o\u00f9 notre vision du monde ne s’applique plus, sans que nous puissions voir au-del\u00e0 ; nous nous regardons les uns les autres, et parlons d\u2019une \u00ab crise  de l\u2019imagination \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Ce moment est en quelque sorte le paroxysme de l’ignorance, mais aussi le paroxysme de la sagesse : nous atteignons alors un niveau de conscience que nous n’avions jamais touch\u00e9 auparavant. <\/p>\n\n\n\n

Il pourrait \u00eatre presque impossible de construire une soci\u00e9t\u00e9 ou de vivre une vie sans avoir de ces gigantesques histoires. Quiconque a d\u00e9j\u00e0 travaill\u00e9 profond\u00e9ment sur soi-m\u00eame comprend que ces ann\u00e9es de crise font de vous ce que vous \u00eates.<\/p>\n\n\n\n

Nous avons des croyances profond\u00e9ment ancr\u00e9es qui s’emparent de nos soci\u00e9t\u00e9s et contre lesquelles nous n’avons aucune arme, car nous ne voulons pas les nommer. Au contraire, nous les balayons sous le tapis.<\/p>Benjamin Labatut<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Cet \u00e9tat de panique que nous connaissons est celui o\u00f9 nous n\u2019avons pas d\u2019histoire \u00e0 nous raconter sur nous-m\u00eames, de livre qui nous donne la r\u00e9ponse, de professeurs ou d\u2019idoles qui puissent comprendre ce dont on parle.<\/p>\n\n\n\n

Nous devons regarder un tel \u00e9tat en face.<\/p>\n\n\n\n

Dans cette sid\u00e9ration, quels \u00e9l\u00e9ments ne parviennent pas encore \u00e0 composer un r\u00e9cit d\u2019ensemble ? Doit-on s\u2019\u00e9tonner de ne pas parvenir \u00e0 les assembler, ou bien la chose est-elle par essence difficile ?<\/h3>\n\n\n\n

Emmanuel Carr\u00e8re<\/span> Nous avons en fran\u00e7ais une expression, \u00ab l’esprit de l’escalier \u00bb, qui permet de comprendre davantage ce probl\u00e8me. Cette expression d\u00e9signe la situation o\u00f9 l\u2019on quitte une soir\u00e9e apr\u00e8s avoir discut\u00e9 avec beaucoup du monde ; une fois dans l’escalier, en train de redescendre, nous vient \u00e0 l’esprit la r\u00e9ponse que nous aurions d\u00fb faire.<\/p>\n\n\n\n

Tout le monde a l’esprit de l’escalier, mais particuli\u00e8rement les \u00e9crivains ; c\u2019est une des raisons pour lesquelles on en devient un. On ne dit jamais la bonne chose au bon moment, alors on la rumine, puis elle vient. <\/p>\n\n\n\n

Thomas Mann<\/a> disait qu’un \u00e9crivain \u00e9tait quelqu’un pour qui \u00e9crire \u00e9tait plus difficile que pour les autres. Je pense que c’est tr\u00e8s vrai. <\/p>\n\n\n\n

Mon propre esprit de l’escalier ayant du grain \u00e0 moudre, je songe depuis le d\u00e9but de notre conversation \u00e0 cette id\u00e9e na\u00efve et confiante qu\u2019on avait eue, il y a plusieurs d\u00e9cennies, d’envoyer dans l’espace une sorte de capsule qui contiendrait, \u00e0 l’intention d’\u00e9ventuelles civilisations extraterrestres, quelque chose qui nous pr\u00e9sente, nous autres Terriens, sous un jour attrayant et en m\u00eame temps compr\u00e9hensible. <\/p>\n\n\n\n

Que mettre l\u00e0-dedans ? Peut-\u00eatre un tableau, quelque chose d’un peu binaire, donc plut\u00f4t du Mondrian que la Joconde. De la musique, davantage les Variations Goldberg<\/em> que la Symphonie path\u00e9tique<\/em> de Tcha\u00efkovski. Devrait-on alors mettre les Variations Goldberg<\/em>  sous forme d’interpr\u00e9tation, comme celle de Glenn Gould, ou simplement de partition ? On pourrait aussi inclure des th\u00e9or\u00e8mes math\u00e9matiques, comme les th\u00e9or\u00e8mes de Fermat ou ceux de G\u00f6del.<\/p>\n\n\n\n

En v\u00e9rit\u00e9, si l\u2019on avait voulu faire comprendre aux extraterrestres ce qu’\u00e9tait l’exp\u00e9rience humaine, dans ce qu’elle avait de plus extr\u00eame, dans la puissance avec laquelle elle avait \u00e9t\u00e9 affront\u00e9e, il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 bon d\u2019envoyer le Requiem <\/em>d\u2019Akhmatova ou son extraordinaire livre d\u2019entretiens avec Lydia Tchoukovska\u00efa, qui est, je trouve, une des choses les plus incroyables qu’on puisse lire.<\/p>\n\n\n\n

Ce serait un exercice int\u00e9ressant de songer \u00e0 ce qu\u2019on pourrait mettre d\u2019autre dans la capsule.<\/p>\n\n\n\n

Cet assemblage composite est l\u00e0 pour nous permettre de mieux comprendre le moment de mutation technologique que nous vivons. Cependant ce moment a d\u00e9j\u00e0 re\u00e7u son discours : on peut songer au techno-optimisme de nombre d\u2019entrepreneurs de la Silicon Valley. Notre r\u00e9cit ne doit-il pas inclure le leur en creux ?<\/h3>\n\n\n\n

Giuliano da Empoli<\/span> J’ai grandi \u00e0 Rome<\/a>, ce qui me donne une vision cyclique de l’histoire. C’est in\u00e9vitable pour ceux qui y vivent : chaque matin, en se r\u00e9veillant, si nous sommes encore assez forts pour nous lever et sortir, nous sommes envahis par cette vision cyclique des civilisations qui s’\u00e9l\u00e8vent, prosp\u00e8rent, puis commencent \u00e0 d\u00e9cliner. <\/p>\n\n\n\n

Il m’a fallu beaucoup de temps pour int\u00e9grer l’id\u00e9e que nous sommes en train d’atteindre une sorte de seuil. C’est peut-\u00eatre ce \u00e0 quoi nous sommes confront\u00e9s aujourd’hui, et c\u2019est une perspective un peu vertigineuse.<\/p>\n\n\n\n

Les personnes qui nous conduisent vers ce seuil \u2014 Trump et les entrepreneurs de la tech<\/a> \u2014 convergent aujourd’hui d’une mani\u00e8re si explicite et si \u00e9tonnante que cela nous pousse dans une nouvelle direction : chacune s\u2019attelle \u00e0 nous y conduire comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un jeu ; il y a un \u00e9l\u00e9ment ludique dans leur d\u00e9marche, et il est tr\u00e8s effrayant pour nous de l’int\u00e9grer. <\/p>\n\n\n\n

Si les m\u00e9dias ne nous rapportent que les horreurs que Trump a pu dire lors de l\u2019un ou l\u2019autre de ses discours, ceux-ci contiennent aussi un \u00e9l\u00e9ment ludique ; il ne nous amuse pas, mais il est bien pr\u00e9sent. <\/p>\n\n\n\n

De m\u00eame, si Musk ou Demis Hassabis sont en un sens tr\u00e8s s\u00e9rieux \u2014  chacun d’entre eux a une id\u00e9e diff\u00e9rente, mais tr\u00e8s pr\u00e9cise de l’avenir qu’ils envisagent pour nous \u2014 ce sont aussi des joueurs. Ce n’est pas un hasard s\u2019ils ont, comme les autres, une exp\u00e9rience dans le domaine des jeux vid\u00e9o ; on pourrait dire que les jeux vid\u00e9o structurent d\u2019une certaine fa\u00e7on le nouveau monde dans lequel nous entrons. <\/p>\n\n\n\n

Je suis ennuy\u00e9 de toujours me retrouver dans la position du rabat-joie, \u00e0 demander \u00e0 ce que tout soit aussi s\u00e9rieux et ennuyeux que moi<\/a> ; c\u2019est aussi le r\u00f4le de l’Europe et des gens s\u00e9rieux. Je ne pense pas que de tels gens s\u00e9rieux puissent imposer leur vision aujourd’hui. M\u00eame si nous le faisons encore pour essayer de d\u00e9jouer les joueurs aux commandes, je ne pense pas que nous puissions y parvenir aujourd’hui sans jouer le jeu, avec une forme de ludisme dans nos actions.<\/p>\n\n\n\n

Nous devons \u00eatre conscients du moment unique que nous vivons, o\u00f9 toutes les vieilles histoires s’effondrent et les nouvelles n’ont pas encore pris forme. <\/p>Benjamin Labatut<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Ce c\u00f4t\u00e9 ludique de leurs propos est-il l\u2019une des raisons de leur succ\u00e8s ? Si ce n\u2019est la principale, quelle est-elle ? <\/h3>\n\n\n\n

La promesse fondamentale de personnes comme Trump et d’autres \u2014 ceux que j’appelle les pr\u00e9dateurs<\/a> \u2014 est d\u2019op\u00e9rer une forme de miracle.<\/p>\n\n\n\n

En th\u00e9ologie, Dieu fait des miracles qui enfreignent les lois et les r\u00e8gles normales de fonctionnement du monde pour produire un effet sur la r\u00e9alit\u00e9. Techniquement, c\u2019est ce que de telles personnes proposent : enfreindre ces r\u00e8gles qui auraient \u00e9t\u00e9 \u00e9crites pour prot\u00e9ger le statu quo, les \u00e9lites, la corruption et tout ce qui ne va pas.<\/p>\n\n\n\n

Puisque tout est bloqu\u00e9 et que personne ne peut r\u00e9soudre ces probl\u00e8mes, il faut donc enfreindre les r\u00e8gles pour produire un effet sur la r\u00e9alit\u00e9. Les mesures prises contre l’immigration, de m\u00eame que toutes ces sc\u00e8nes terribles que nous voyons tous les jours, sont un \u00e9l\u00e9ment de cette logique.<\/p>\n\n\n\n

Si l\u2019on r\u00e9agit \u00e0 un tel r\u00e9cit en disant que le miracle est impossible et ill\u00e9gal, on ne dit gu\u00e8re que des choses sens\u00e9es : la d\u00e9mocratie repose sur les r\u00e8gles et l\u2019\u00c9tat de droit. Cependant, face aux d\u00e9fis auxquels nous sommes confront\u00e9s, c\u2019est une r\u00e9ponse politiquement faible.<\/p>\n\n\n\n

Dans un contexte europ\u00e9en, il y a une le\u00e7on \u00e0 tirer de ce qui se passe, en particulier de cette offensive m\u00e9diatique : le spectre des possibilit\u00e9s est en fait plus large que nous le pensions.<\/p>\n\n\n\n

Il ne s’agit pas d’enfreindre la loi, mais d’\u00eatre beaucoup plus ambitieux nous-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n

Pouvons-nous jouer cependant un jeu avec quelqu\u2019un d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 ne pas en respecter les r\u00e8gles ? Il semble qu\u2019on s\u2019emp\u00eache ainsi soi-m\u00eame. Doit-on d\u2019abord d\u00e9masquer le tricheur, d\u00e9voiler ce qu\u2019il fait ? <\/h3>\n\n\n\n

Rick Perlstein<\/span> George Orwell a dit que la chose la plus difficile au monde est de voir ce qui se trouve juste sous son nez ; pour cela, il faut des preuves \u00e9clatantes.<\/p>\n\n\n\n

Il faut commencer par l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 cette fin, je pense qu\u2019il est \u00e9clairant de fournir des t\u00e9moignages de l\u2019existence d\u2019une police secr\u00e8te dans ma propre ville, Chicago, \u00e0 des personnes qui doivent comprendre qu\u2019il n\u2019y a aucun profit \u00e0 apaiser Trump, de m\u00eame qu\u2019il \u00e9tait vain de c\u00e9der sur les Sud\u00e8tes face \u00e0 Hitler : cette reculade a conduit \u00e0 l’invasion de la Pologne. <\/p>\n\n\n\n

\u00c0 six kilom\u00e8tres de chez moi, il existe une ville appel\u00e9e Evanston, qui comprend une \u00e9cole primaire. Le jour d\u2019Halloween, alors que les enfants se d\u00e9guisent et demandent des bonbons, la police secr\u00e8te a envahi le quartier. Les gens sont sortis de leurs maisons et de leurs voitures, et comme nous avons tous des sifflets \u00e0 Chicago, ils se sont mis \u00e0 siffler et \u00e0 klaxonner pour pr\u00e9venir que la police \u00e9tait l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n

Avec votre permission, j’aimerais partager le t\u00e9moignage de ce qui s’est pass\u00e9 lorsque la police secr\u00e8te a d\u00e9barqu\u00e9 dans un quartier r\u00e9sidentiel bucolique. Le t\u00e9moin, Jennifer Moriarty est une femme au foyer de la classe moyenne, vivant \u00e0 Evanston :<\/p>\n\n\n\n

\n

Il y avait des gens \u00e0 v\u00e9lo. Ils \u00e9taient dans la rue et soufflaient dans leurs sifflets. Tout le monde est donc sorti de sa voiture. Alors que je m’approchais avec mon t\u00e9l\u00e9phone portable, j’ai vu une jeune femme face contre terre, avec des agents sur elle. Et d\u00e8s que je me suis approch\u00e9e, un agent m’a attrap\u00e9e par le cou, m’a repouss\u00e9e et m’a jet\u00e9e \u00e0 terre. Il \u00e9tait sur moi. Puis un jeune homme est arriv\u00e9.<\/em><\/p>\n\n\n\n

(Daniel Bist, le maire d’Evanston) \u2013 Puis-je vous interrompre avec quelques questions ? Pourquoi ont-ils fait \u00e7a ?<\/em><\/p>\n\n\n\n

\u2013 Parce que je faisais partie des personnes qui faisaient exactement ce qu’elles \u00e9taient cens\u00e9es faire. Protester, alerter la communaut\u00e9, filmer leurs actions et ce qu’ils faisaient. Je n’avais m\u00eame pas eu le temps d’appuyer sur \u2018enregistrer\u2019 quand on m’a attrap\u00e9 par le cou et jet\u00e9 \u00e0 terre. <\/em><\/p>\n\n\n\n

\u2013 Vous avez donc \u00e9t\u00e9 agress\u00e9 pour avoir os\u00e9 avoir une opinion diff\u00e9rente de la leur ? <\/em><\/p>\n\n\n\n

\u2013 Absolument. Tout \u00e0 fait. Pour avoir \u00e9t\u00e9 membre d’une communaut\u00e9 qui \u00e9tait en \u00e9tat d’alerte. <\/em><\/p>\n\n\n\n

\u2013 D\u00e9sol\u00e9, continuez. <\/em><\/p>\n\n\n\n

\u2013 Ils ont d’abord fait monter la jeune femme dans la voiture. Elle a r\u00e9ussi \u00e0 se glisser sur la banquette arri\u00e8re et \u00e0 ouvrir la porte de l’autre c\u00f4t\u00e9, puis \u00e0 sortir avec l’aide d’un autre membre formidable de la communaut\u00e9. L\u2019un des agents, que j’appelle le rouquin, qui \u00e9tait le plus violent de tous, qui a sorti son arme \u00e0 plusieurs reprises et l’a point\u00e9e sur le visage des membres de la communaut\u00e9, et qui a tent\u00e9 de pulv\u00e9riser du gaz lacrymog\u00e8ne sur plusieurs personnes, a couru et l’a plaqu\u00e9e \u00e0 nouveau. Ils m’ont fait monter et l’ont remise dans la voiture, c\u00f4t\u00e9 passager. Et pendant tout ce temps, ils continuaient \u00e0 frapper ce jeune homme \u00e0 l’ext\u00e9rieur de la voiture, avant que nous ne puissions l’atteindre.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n

Jennifer Moriarty a ainsi \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9e ; apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 asperg\u00e9e de gaz lacrymog\u00e8ne, elle a \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9e dans un bureau du FBI situ\u00e9 \u00e0 25 km de l\u00e0, pour \u00eatre encha\u00een\u00e9e \u00e0 une barre. On lui a alors dit qu’elle n’\u00e9tait pas en \u00e9tat d’arrestation, mais qu’elle \u00e9tait d\u00e9tenue par les douaniers.<\/p>\n\n\n\n

Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9e d’attendre trois heures, elle a \u00e9t\u00e9 rel\u00e2ch\u00e9e sans aucune accusation ni document. <\/p>\n\n\n\n

Les migrants, qui la plupart du temps n’ont commis aucun crime et se trouvent dans le pays l\u00e9galement, soit avec une Green Card, soit parce qu’ils sont citoyens, sont ainsi emmen\u00e9s dans un centre appel\u00e9 Broadview, dans la banlieue de Chicago.<\/p>\n\n\n\n

Nous n’avions aucune id\u00e9e de ce qui se passait \u00e0 l’int\u00e9rieur de ce centre : c\u2019\u00e9tait une bo\u00eete noire totale. Le t\u00e9moignage de Moriarty est le premier qui nous permette de comprendre l’int\u00e9rieur de la bo\u00eete noire et comment cette police secr\u00e8te fonctionne. <\/p>\n\n\n\n

Nous savons d\u00e9sormais ce qui se passe \u00e0 l’int\u00e9rieur du centre de l’ICE gr\u00e2ce \u00e0 une d\u00e9cision judiciaire. Le centre dispose de deux salles. Chacune peut accueillir environ cinquante personnes, hommes et femmes, et dispose d’un sol en b\u00e9ton.<\/p>\n\n\n\n

Les lumi\u00e8res restent allum\u00e9es 24 heures sur 24, et il y a une seule toilette dans chaque salle. Ces salles sont ainsi con\u00e7ues pour que les personnes y restent deux heures ; pourtant, certaines y sont rest\u00e9es jusqu’\u00e0 deux semaines. Il n’y a pas de douches ni de savon. Nous avons aussi des preuves que des personnes y ont \u00e9t\u00e9 battues. <\/p>\n\n\n\n

Les personnes dont les papiers d’identit\u00e9 et les documents ont \u00e9t\u00e9 v\u00e9rifi\u00e9s et qui se trouvent en situation r\u00e9guli\u00e8re aux \u00c9tats-Unis peuvent \u00eatre lib\u00e9r\u00e9es, comme elles peuvent \u00eatre expuls\u00e9es vers leur pays d’origine, o\u00f9 elles ne sont pas all\u00e9es depuis des d\u00e9cennies. Certaines ainsi renvoy\u00e9es vers un pays hispanophone ne parlent pas m\u00eame espagnol. Dans l\u2019hypoth\u00e8se o\u00f9 ces personnes ont un casier judiciaire, et m\u00eame si elles ont pay\u00e9 leur dette \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, elles peuvent \u00eatre renvoy\u00e9es pour une dur\u00e9e ind\u00e9termin\u00e9e dans un pays comme l’Ouganda. <\/p>\n\n\n\n

Un r\u00e9cent article du New Yorker<\/em> a document\u00e9 ces arrestations ; presque toutes les personnes qu\u2019il mentionne ont obtenu des mesures de protection juridique qui emp\u00eachent le gouvernement de les expulser vers leur pays d’origine. <\/p>\n\n\n\n

Ces enl\u00e8vements secrets conduits par la police aux \u00c9tats-Unis ont commenc\u00e9 \u00e0 Los Angeles ; ils se sont \u00e9tendus \u00e0 Chicago, puis \u00e0 Charlotte, avant de se propager cette semaine en Caroline du Nord.<\/p>\n\n\n\n

Jennifer Moriarty rapporte aussi que, partout o\u00f9 les agents s\u2019arr\u00eataient sur leur trajet vers le centre, ceux-ci \u00e9taient assaillis par des citoyens ordinaires, ce qui les emp\u00eachait de proc\u00e9der \u00e0 leurs enl\u00e8vements. Les habitants ordinaires de Chicago ont ainsi cr\u00e9\u00e9 une arm\u00e9e non violente qui terrifie ces agents arm\u00e9s de l’\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n

C’est l\u00e0 ce qui se passe sous nos yeux. <\/p>\n\n\n\n

Rien de bon ne pourra advenir si nous c\u00e9dons \u00e0 Donald Trump<\/a>.<\/p>\n\n\n\n

S\u2019il faut documenter la violence de l\u2019autre, et si notre r\u00e9cit doit bien d\u00e9faire celui qu\u2019on nous propose d\u00e9j\u00e0, il ne peut \u00eatre une simple contre-proposition. Qu\u2019avons-nous \u00e0 proposer que l\u2019on puisse vraiment d\u00e9clarer n\u00f4tre ?<\/h3>\n\n\n\n

Benjamin Labatut<\/span> Je viens d’Am\u00e9rique latine, o\u00f9 des histoires telles que celle qui vient d\u2019\u00eatre racont\u00e9e sont h\u00e9las tr\u00e8s courantes.<\/p>\n\n\n\n

Nous voyons tous ce qui est en train de se passer ; la politique est men\u00e9e par de tels personnages. En retour, quelle est cette image de l’humanit\u00e9 que nous pourrions construire ? Que pourrions-nous envoyer ?<\/p>\n\n\n\n

Il y a des aspects de notre \u00eatre qui ne peuvent pas \u00eatre envoy\u00e9s dans l’espace parce qu’ils ne peuvent pas \u00eatre condens\u00e9s dans un message : c\u2019est l\u00e0 une chose merveilleuse.<\/p>\n\n\n\n

Il y a au c\u0153ur du monde actuel une question fondamentale, \u00e0 laquelle nous n’avons pas de r\u00e9ponse. On peut la formuler de plusieurs mani\u00e8res ; l\u2019une d\u2019elles est celle-ci : qu’est-ce qu’un \u00eatre humain peut faire qu’une machine ne peut pas faire ? Qu’est-ce qui ne peut \u00eatre traduit en symboles ou en mots ? Quelles sont les limites de ces syst\u00e8mes symboliques ?<\/p>\n\n\n\n

C’est une question tr\u00e8s difficile \u00e0 laquelle nous devons tous r\u00e9fl\u00e9chir : les g\u00e9ants de la tech n’ont pas de r\u00e9ponse \u00e0 celle-ci, et bien que ces limites soient constamment d\u00e9pass\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n

Sur les r\u00e9seaux sociaux, la haine n’est plus marginale. Elle devient un mode dominant et efficace. <\/p>Charlotte Casiraghi<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

En quoi cette question, qui semble sp\u00e9culative, est-elle en r\u00e9alit\u00e9 politique ?<\/h3>\n\n\n\n

Nous avons construit nos soci\u00e9t\u00e9s autour des choses que nous pouvons dire, dont nous pouvons parler. Nous voyons comment des horreurs comme Trump surgissent des jeux dont nous parlons \u2014 les jeux de plus en plus violents auxquels nous jouons en politique. <\/p>\n\n\n\n

Aujourd\u2019hui, nous voyons se produire aux \u00c9tats-Unis des choses qui semblaient impensables et qui, ailleurs, semblent simplement faire partie du quotidien avec lequel nous avons grandi. <\/p>\n\n\n\n

Il nous importe de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 une telle question car nous nous dirigeons vers un monde o\u00f9 ces d\u00e9cisions et cette violence s\u2019aident de la technologie ; elles sont mises en \u0153uvre par la technologie, et deviennent normalis\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n

Notre climat politique est aliment\u00e9 par la pens\u00e9e et les syst\u00e8mes algorithmiques ; ce ne sont pas les tyrans auxquels nous sommes habitu\u00e9s mais \u00e0 un nouveau sc\u00e9nario, dont nous devons prendre conscience. <\/p>\n\n\n\n\n

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Je n’ai pas grand-chose \u00e0 dire aux d\u00e9cideurs, mais je pense que le travail des \u00e9crivains est de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ces questions, de trouver comment nous pouvons faire quelque chose d’impossible et de miraculeux, qui consiste \u00e0 mettre des mots sur l\u2019indicible. <\/p>\n\n\n\n

L’une de ces questions essentielles \u2014 \u00e0 savoir ce qui, dans l’humanit\u00e9, ne peut \u00eatre instanci\u00e9 dans un syst\u00e8me diff\u00e9rent \u2014 est quelque chose qui devrait guider notre existence quotidienne. <\/p>\n\n\n\n

Je pense que ce n’est pas quelque chose qui concerne uniquement les penseurs ou les techniciens ; il s\u2019agit l\u00e0 de quelque chose que l’humanit\u00e9 dans son ensemble doit prendre en consid\u00e9ration, car c’est en quelque sorte la direction principale que prend notre monde : nous nous d\u00e9tournons de plus en plus de cette partie de nous-m\u00eames dont nous savons qu’elle existe, mais dont nous ne pouvons parler.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est l\u00e0 quelque chose qu\u2019essayaient de toucher tant la capsule qui fut envoy\u00e9e dans l\u2019espace avec son message, que les politiciens \u00e0 la recherche d\u2019un miracle \u00e0 op\u00e9rer.<\/p>\n\n\n\n

Les gens peuvent faire l’impossible parce que nous faisons l’impossible ; nous l’avons fait de nombreuses fois. Nous devons simplement le faire une fois de plus.<\/p>\n\n\n\n

Nous croyons qu\u2019il est impossible de renverser certaines personnes ; au Chili, nous le pensions de Pinochet. Cependant, de telles personnes finissent par tomber. Je ne sais pas combien de temps cela prendra, mais je suis s\u00fbr que c’est possible.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

Khrouchtchev aurait dit un jour \u00e0 Nixon  : \u00ab  Si les gens pensent qu’il y a une rivi\u00e8re invisible, ne leur dites pas qu’elle n’existe pas. Construisez un pont invisible.  \u00bb<\/p>\n

Lors du Sommet Grand Continent, nous avons invit\u00e9 cinq \u00e9crivains contemporains \u00e0 se pencher sur cette parabole.<\/p>\n","protected":false},"author":11,"featured_media":309948,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-speeches.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[3687],"tags":[],"staff":[3760,4754,4713,2273,4753],"editorial_format":[],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-309941","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-sommet-grand-continent","staff-benjamin-labatut","staff-charlotte-casiraghi","staff-emmanuel-carrere","staff-giuliano-da-empoli","staff-rick-perlstein","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\nDes ponts invisibles avec Carr\u00e8re, Casiraghi, Da Empoli, Labatut et Perlstein | Le Grand Continent<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/12\/24\/construisez-un-pont-invisible-une-conversation-avec-emmanuel-carrere-charlotte-casiraghi-giuliano-da-empoli-benjamin-labatut-et-rick-perlstein\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Des ponts invisibles avec Carr\u00e8re, Casiraghi, Da Empoli, Labatut et Perlstein | Le Grand Continent\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Khrouchtchev aurait dit un jour \u00e0 Nixon : \u00ab Si les gens pensent qu'il y a une rivi\u00e8re invisible, ne leur dites pas qu'elle n'existe pas. 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