{"id":307714,"date":"2025-12-09T06:00:00","date_gmt":"2025-12-09T05:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=307714"},"modified":"2025-12-08T19:39:15","modified_gmt":"2025-12-08T18:39:15","slug":"trump-poutine-geopolitique-du-monde-sans-frontieres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/12\/09\/trump-poutine-geopolitique-du-monde-sans-frontieres\/","title":{"rendered":"Sourkov \u00e0 la Maison-Blanche : g\u00e9opolitique du monde sans fronti\u00e8res"},"content":{"rendered":"\n
Dans un \u00ab Lunch with the FT \u00bb publi\u00e9 en juin 2021, Henry Foy, alors en charge du bureau moscovite du Financial Times<\/em>, retranscrivait une conversation avec Vladislav Sourkov<\/a> <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, ancien vice-Premier ministre russe et conseiller pr\u00e9sidentiel de Poutine sur la question ukrainienne.<\/p>\n\n\n\n Au cours de ce d\u00e9jeuner, Sourkov exposait ses id\u00e9es sur toute une s\u00e9rie de sujets : les concepts de d\u00e9mocratie souveraine et de Nord global<\/a>, la nature artificielle de l’Ukraine en tant qu’\u00c9tat-nation ind\u00e9pendant et celle, expansive du \u00ab monde russe \u00bb.<\/p>\n\n\n\n L’ancien conseiller sp\u00e9cial en \u00e9tait convaincu : la \u00ab d\u00e9mocratie souveraine \u00bb \u00e9tait le bon choix<\/a> pour la Russie, loin de la conception universaliste de la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale ; le lib\u00e9ralisme ne saurait \u00eatre le syst\u00e8me de gouvernance normatif par d\u00e9faut.<\/p>\n\n\n\n Sourkov se hasardait plus loin.<\/p>\n\n\n\n Au d\u00e9tour de la conversation, il en venait \u00e0 penser que les \u00c9tats-Unis commenceraient \u00e0 se rallier au mod\u00e8le russe de gouvernance, avec des \u00e9lections formelles soutenues par un gouvernement bien \u00e9tabli.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Ukraine n\u2019\u00e9tait pas en reste. Lors de l\u2019entretien, Foy se laissait dire que \u00ab les Ukrainiens sont tr\u00e8s conscients que, pour l’instant, leur pays n’existe pas vraiment. J’ai dit qu’il pourrait exister \u00e0 l’avenir. \u00bb Selon Sourkov, cette existence se ferait toutefois selon les conditions de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, et non de l’Ukraine ; celle-ci serait une cr\u00e9ation artificielle sans l\u00e9gitimit\u00e9 ni droit d’exister. <\/p>\n\n\n\n Pour les Ukrainiens qui ne partageaient pas sa vision, Sourkov n\u2019avait gu\u00e8re plus d\u2019empathie.<\/p>\n\n\n\n Surnomm\u00e9 \u00ab le cerveau de Poutine \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, \u00ab le cardinal gris \u00bb <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>, inspirant \u00e0 Giuliano da Empoli le personnage du \u00ab mage du Kremlin<\/a> \u00bb <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>, Sourkov a eu une carri\u00e8re vari\u00e9e, de l\u2019arm\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9criture de romans de science-fiction<\/a>. Il a cependant disparu de la vie publique au moment du lancement de l’invasion \u00e0 grande \u00e9chelle de l’Ukraine par la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, en 2022 <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Trois ans plus tard, en 2025, le magazine fran\u00e7ais L’Express<\/em> publiait un entretien avec lui. Dans cet article \u2014 qui valut au journal de devoir s\u2019expliquer aupr\u00e8s de ses lecteurs d\u2019avoir accord\u00e9 du temps et de l\u2019attention \u00e0 une figure si controvers\u00e9e \u2014 l’ancien bras droit de Poutine explique plus clairement \u00e0 un public international ce qu’il entend par \u00ab monde russe \u00bb (Russkiy mir<\/em>) :<\/p>\n\n\n\n \u00ab J’ai construit une id\u00e9ologie bas\u00e9e sur le concept du \u00ab monde russe \u00bb, [id\u00e9ologie] qui existait d\u00e9j\u00e0 dans les cercles philosophiques. Le monde russe n’a pas de fronti\u00e8res. Le monde russe est partout o\u00f9 il y a une influence russe, sous une forme ou une autre : culturelle, informationnelle, militaire, \u00e9conomique, id\u00e9ologique ou humanitaire… En d’autres termes, il est partout. L’\u00e9tendue de notre influence varie d’une r\u00e9gion \u00e0 l’autre, mais elle n’est jamais nulle… Nous nous \u00e9tendrons dans toutes les directions, aussi loin que Dieu le voudra et aussi forts que nous le sommes d\u00e9j\u00e0. \u00bb<\/em> <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n Dans cet entretien, o\u00f9 son manque de compassion pour les souffrances de l’Ukraine et de ses communaut\u00e9s est manifeste, Sourkov d\u00e9veloppe davantage un argument b\u00e2ti autour de la translatio imperii<\/em> ou, comme lui-m\u00eame le formule, de la retranslatio imperii<\/em><\/a>.<\/p>\n\n\n\n Si le terme de translatio imperii <\/em>remonte \u00e0 l’Antiquit\u00e9 \u2014 et si son sens fut infl\u00e9chi par les \u00e9crivains m\u00e9di\u00e9vaux <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014, dans la formulation de Sourkov, il prend une toute autre signification : le pass\u00e9 imp\u00e9rial de la Russie et l\u2019\u00e9chec de ses relations avec l’Occident apr\u00e8s 1989 signifient que \u00ab la solitude g\u00e9opolitique<\/a> est une constante dans la perception que notre nation a d’elle-m\u00eame \u00bb. En d’autres termes, la Russie doit \u00eatre capable de forger librement son propre destin et de reconstruire son autorit\u00e9 pan-continentale en empruntant la voie de l\u2019ind\u00e9pendance. <\/p>\n\n\n\n Pour emprunter ce chemin, la Russie aurait besoin d’une figure imp\u00e9riale : \u00ab Les p\u00e9riodes sans tsar se terminent toujours par un d\u00e9sastre pour nous. \u00bb <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n \u00c0 la diff\u00e9rence de cadres de r\u00e9f\u00e9rence comme le n\u00e9o-imp\u00e9rialisme ou la nostalgie post-imp\u00e9riale, la formulation de Sourkov s’appuie sur une force historique et g\u00e9opolitique plus large reliant les empires du pass\u00e9 \u2014 de la Rome antique \u00e0 Moscou, en passant par l\u2019Empire byzantin.<\/p>\n\n\n\n En mettant l\u2019accent sur une \u00ab retraduction \u00bb de la forme imp\u00e9riale qui est aussi un nouveau transfert, Sourkov souligne la nature r\u00e9p\u00e9titive de la transmission du pouvoir, sugg\u00e9rant une continuit\u00e9 entre empires \u2014 russe ou autres \u2014 se succ\u00e9dant au fil des si\u00e8cles. <\/p>\n\n\n\n L\u2019ancien vice-Premier ministre, comme d’autres, utilise ainsi le mythe de Moscou comme \u00ab troisi\u00e8me Rome \u00bb<\/a> afin de militer en faveur d’une Russie post-sovi\u00e9tique revigor\u00e9e, ind\u00e9pendante de l’Est et de l’Ouest <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span> et qui ne saurait \u00eatre circonscrite par des fronti\u00e8res rigides.<\/p>\n\n\n\n Dans un entretien pour le documentaire de 2025 Russie. Le Kremlin. Poutine. 25 ans<\/em>, Sourkov le soutenait sans d\u00e9tour : \u00ab Moscou est la Troisi\u00e8me Rome, et il n’y aura pas de Quatri\u00e8me. Nous sommes donc les vrais chr\u00e9tiens. \u00bb<\/p>\n\n\n\n\n\n Les concepts de Sourkov, tels que \u00ab le monde russe \u00bb et \u00ab la d\u00e9mocratie souveraine \u00bb, se fondent sur un m\u00e9lange h\u00e9t\u00e9roclite de signifiants civilisationnels, religieux, historiques et mythiques.<\/p>\n\n\n\n Selon cette vision, le monde de la Russie serait \u00e0 la fois sans fronti\u00e8res, spirituellement \u00e9clair\u00e9<\/a> et g\u00e9opolitiquement ind\u00e9pendant <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Il est facile de rejeter les affirmations les plus extravagantes de Sourkov concernant l’\u00e9mergence d’une \u00ab civilisation nordique \u00bb et d’une conf\u00e9d\u00e9ration Russie-\u00c9tats-Unis-Europe qui ferait contrepoids \u00e0 un \u00ab Sud global \u00bb toujours plus peupl\u00e9 <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Mais quand Sourkov soutient que la Russie de Poutine n’est pas la seule \u00e0 vouloir modifier son empreinte territoriale \u2014 citant en exemple ceux qui, plut\u00f4t que de la rejeter, pr\u00e9f\u00e8rent s\u2019en inspirer <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 il touche \u00e0 un point important.<\/p>\n\n\n\n Sourkov a-t-il raison quand il dit que notre \u00e9poque est celle d\u2019une retraduction imp\u00e9riale qui s\u2019\u00e9tend ?<\/p>\n\n\n\n De Trump et Netanyahou \u00e0 Erdogan et Modi, l\u2019ascension d\u2019hommes forts a co\u00efncid\u00e9 avec une s\u00e9rie de conflits frontaliers, de fantasmes d’annexion et de confiscation de terres, tous clairement destin\u00e9s \u00e0 \u00e9largir, renforcer et dynamiser leurs pays \u2014 pour les agrandir.<\/p>\n\n\n\n Si ces man\u0153uvres pr\u00e9sentent des similitudes en termes de strat\u00e9gies spatiales et d’agrandissement territorial, il faut \u00e9galement prendre en compte des imaginaires culturels, historiques et g\u00e9ographiques distincts ; les choses ne sont pas \u00ab retraduites \u00bb de mani\u00e8re uniforme \u2014 et les agents charg\u00e9s de d\u00e9finir l’\u00e9tendue spatiale de ces \u00ab empires retraduits \u00bb ne sont pas toujours les m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n Pour le dire plus succinctement : ce qui trouve \u00e9cho aupr\u00e8s d’un certain public russophone ne d\u00e9passera certes pas n\u00e9cessairement les limites de ce groupe, mais certains points de convergence entre ces rh\u00e9toriques m\u00e9ritent toutefois d\u2019\u00eatre soulign\u00e9s ; en particulier \u2014 et sans qu\u2019il y ait n\u00e9cessairement une influence directe \u2014 les parall\u00e8les entre Trump et Poutine ont de quoi troubler. <\/p>\n\n\n\n Pleinement ma\u00eetris\u00e9e, la g\u00e9ographie participe \u00e0 l\u2019apr\u00e8s-guerre : avec elle, il est possible de naturaliser la conqu\u00eate, le contr\u00f4le et l’incorporation d’autres territoires et peuples.<\/p>Klaus Dodds<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Dans un ouvrage clef <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>, l\u2019\u00e9minent g\u00e9ographe politique de l\u2019universit\u00e9 de Californie \u00e0 Los Angeles John Agnew distinguait trois \u00e2ges de la g\u00e9opolitique.<\/p>\n\n\n\n Le premier, dit de la \u00ab g\u00e9opolitique civilisationnelle \u00bb, fut celui des empires europ\u00e9ens. Pendant cette p\u00e9riode, qu\u2019on pourrait prolonger jusqu\u2019au XIXe si\u00e8cle, les penseurs et les dirigeants europ\u00e9ens eurent tendance \u00e0 pr\u00e9senter leurs nations et leurs empires comme des forces civilisationnelles, consid\u00e9rant les autres comme arri\u00e9r\u00e9s et barbares ; l’expansion et la colonisation imp\u00e9riales s\u2019expliquaient et se justifiaient par une mission civilisatrice<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Cette vision des choses a \u00e9t\u00e9 remise en question par l’effondrement des empires europ\u00e9ens au XXe si\u00e8cle, sous l\u2019effet combin\u00e9 des guerres, des mouvements ind\u00e9pendantistes et de l’\u00e9mergence des \u00c9tats-Unis comme champions d’un ordre international fond\u00e9 sur des r\u00e8gles \u2014 telles que les incarnent les Nations unies et le principe d\u2019autod\u00e9termination. Pour Agnew, la p\u00e9riode post\u00e9rieure \u00e0 1945 marque ainsi le d\u00e9but d’une nouvelle \u00e8re, fa\u00e7onn\u00e9e par une \u00ab g\u00e9opolitique id\u00e9ologique \u00bb exacerb\u00e9e par les rivalit\u00e9s \u00e9conomiques, politiques et culturelles entre les \u00c9tats-Unis et l’Union sovi\u00e9tique. <\/p>\n\n\n\n Entre la g\u00e9opolitique civilisationnelle et la g\u00e9opolitique id\u00e9ologique, Agnew d\u00e9gageait pourtant, au XIXe si\u00e8cle, une \u00ab g\u00e9opolitique naturalis\u00e9e \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Inspir\u00e9e du darwinisme social et de divers courants de d\u00e9terminisme environnemental et de luttes naturalistes autour de l’espace et des ressources, cette pens\u00e9e affirmait que le destin des nations \u00e9tait d\u00e9termin\u00e9 par leur h\u00e9ritage g\u00e9ographique et leurs ressources. Ses d\u00e9tracteurs, eux, d\u00e9nonc\u00e8rent l\u2019\u00e9go\u00efsme profond et l\u2019indiff\u00e9rence d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de cette forme de g\u00e9opolitique : par elle, les acteurs politiques formulent et mettent en \u0153uvre des discours identitaires et des actions visant \u00e0 garantir l’expansionnisme spatial et la domination d’autres lieux.<\/p>\n\n\n\n La \u00ab g\u00e9opolitique naturalis\u00e9e \u00bb eut pourtant de nombreux adeptes.<\/p>\n\n\n\n Pour am\u00e9liorer les perspectives de leur pays, certains auteurs allemands tels que Friedrich Ratzel affirm\u00e8rent ainsi que les nations devaient rechercher un \u00ab espace vital \u00bb (Lebensraum<\/em>) ; plus tard, le juriste nazi Carl Schmitt<\/a> parla plut\u00f4t d\u2019un \u00ab grand espace \u00bb (Grossraum<\/em>).<\/p>\n\n\n\n Dans sa vision d\u2019un nouvel ordre mondial, Schmitt consid\u00e9rait que la doctrine Monroe (1823) offrait un mod\u00e8le aux nouvelles grandes puissances pour acqu\u00e9rir une sph\u00e8re d’influence \u2014 comme l\u2019Allemagne nazie avec l’Europe continentale <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Mais l’imaginaire g\u00e9opolitique de Sourkov doit \u00e9galement beaucoup<\/a> au deuxi\u00e8me \u00e2ge de la g\u00e9opolitique.<\/p>\n\n\n\n Sourkov est convaincu que la Russie est unique \u2014 c\u2019est de l\u00e0 que viendrait sa \u00ab solitude g\u00e9opolitique \u00bb<\/a> \u2014 et que sa mission civilisationnelle serait telle que son monde serait vou\u00e9 \u00e0 s\u2019\u00e9tendre. La sph\u00e8re d’influence russe n\u2019aurait ainsi pas \u00e0 \u00eatre limit\u00e9e par les fronti\u00e8res internationales forg\u00e9es \u00e0 l’\u00e8re post-sovi\u00e9tique. Dans cet esprit, si l’Ukraine est une entit\u00e9 artificielle sans aucune l\u00e9gitimit\u00e9, alors la mission revancharde de la Russie serait vertueuse.<\/p>\n\n\n\n Une s\u00e9rie de cons\u00e9quences tr\u00e8s concr\u00e8tes s\u2019ensuivent : l’invasion \u00e0 grande \u00e9chelle de l’Ukraine par Poutine ne saurait \u00eatre circonscrite, malgr\u00e9 les concessions faites par le pr\u00e9sident Trump, qui s\u2019appr\u00eaterait \u00e0 reconna\u00eetre<\/a> le contr\u00f4le souverain de facto<\/em> de la Russie sur la Crim\u00e9e et les r\u00e9gions orientales de l’Ukraine.<\/p>\n\n\n\n Toute renaissance d\u2019une forme d’empire implique presque in\u00e9vitablement deux man\u0153uvres : une amn\u00e9sie marqu\u00e9e quant au pass\u00e9 colonial doubl\u00e9e d\u2019une nostalgie. <\/p>Klaus Dodds<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il existe bien des similitudes entre la vision du monde de Sourkov et l’adh\u00e9sion du pr\u00e9sident Trump \u00e0 l’America First<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Tout comme Poutine, Trump est anim\u00e9 par un m\u00e9contentement \u00e0 l’\u00e9gard du lib\u00e9ralisme et de ses effets ind\u00e9sirables. Se focalisant sur les droits des minorit\u00e9s et des immigrants \u2014 \u00e0 qui \u00ab l’ouverture des fronti\u00e8res \u00bb aurait permis d\u2019entrer aux \u00c9tats-Unis \u2014, il estime \u00e9galement n\u00e9cessaire de corriger les \u00ab injustices \u00bb territoriales et les affronts politiques.<\/p>\n\n\n\n Les dirigeants de la Russie et des \u00c9tats-Unis, ainsi que leurs partisans, se plaignent tous deux de la discrimination, de l’injustice et de la n\u00e9gligence dont seraient victimes les populations ethniques blanches, pourtant majoritaires.<\/p>\n\n\n\n Le ressentiment et la victimisation fa\u00e7onnent leurs projets politiques respectifs.<\/p>\n\n\n\n Tous deux sont convaincus que l’empreinte territoriale d\u2019un pays n’est pas fig\u00e9e : si Poutine a annex\u00e9 la Crim\u00e9e et attaqu\u00e9 l’Ukraine, Trump se contente pour l’instant d’envisager la prise de contr\u00f4le du Canada<\/a>, du Groenland et m\u00eame de la zone du canal de Panama <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Dans cette logique, les sph\u00e8res d’influence de la Russie et des \u00c9tats-Unis sont fond\u00e9es \u00e0 la fois sur \u00ab ce qui leur est d\u00fb \u00bb et sur le besoin de se renforcer.<\/p>\n\n\n\n Pour l’Am\u00e9rique de Trump, cet expansionnisme s’inscrit dans une logique coloniale : les \u00c9tats-Unis auraient \u00ab besoin \u00bb du Canada et du Groenland pour leurs ressources critiques en min\u00e9raux et pour une \u00e9ventuelle expansion vers le nord \u2014 si d’autres r\u00e9gions du pays \u00e9taient menac\u00e9es \u00e0 l’avenir par des inondations extr\u00eames, des incendies et, plus au sud, des dommages li\u00e9s aux conditions m\u00e9t\u00e9orologiques.<\/p>\n\n\n\n Le pr\u00e9sident am\u00e9ricain est convaincu que les \u00c9tats-Unis auraient pay\u00e9 un lourd tribut pour avoir assum\u00e9 le fardeau de la d\u00e9fense de l’OTAN<\/a> et du syst\u00e8me international dans son ensemble.<\/p>\n\n\n\n Poutine estime lui aussi que l’ordre international lib\u00e9ral est injuste : le Kremlin pr\u00e9sente la Russie post-sovi\u00e9tique comme la victime d’un r\u00e9alignement et d\u2019un partage in\u00e9quitable de son territoire \u2014 les deux minant le pays depuis plusieurs d\u00e9cennies, avant m\u00eame l’effondrement de l’Union sovi\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n Dans les deux cas, ces dirigeants renforcent leur pays par des actions visant l’efficacit\u00e9 plut\u00f4t que la l\u00e9gitimit\u00e9 et l’approbation des autres ; en t\u00e9moignent l’imposition g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de droits de douane, la menace de se retirer des forums internationaux et les actions violentes visant \u00e0 intimider des \u00c9tats plus petits qu\u2019eux \u2014 le Danemark et le Venezuela pour les \u00c9tats-Unis, l’Ukraine et les \u00c9tats baltes pour la Russie.<\/p>\n\n\n\n Tout cela se fait au vu et au su de tous.<\/p>\n\n\n\n Face \u00e0 l’effondrement potentiel du syst\u00e8me terrestre, les grandes puissances et les puissances r\u00e9gionales doivent se pr\u00e9parer \u00e0 un m\u00e9pris flagrant des \u00ab r\u00e8gles \u00bb.<\/p>Klaus Dodds<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Dans son livre The Colonial Present<\/em> publi\u00e9 en 2008 <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>, le professeur de g\u00e9ographie \u00e0 l’universit\u00e9 de Colombie-Britannique Derek Gregory analyse le pr\u00e9sent colonial dans lequel nous vivons ; si sa lecture des \u00e9v\u00e9nements en Afghanistan, en Irak et en Palestine a \u00e9t\u00e9 influenc\u00e9e par la guerre mondiale contre le terrorisme, son argumentation reste pr\u00e9monitoire.<\/p>\n\n\n\n Au d\u00e9but de son ouvrage, Gregory postule que \u00ab le colonialisme a toujours consist\u00e9 autant \u00e0 fa\u00e7onner la g\u00e9ographie d’autres peuples qu’\u00e0 fa\u00e7onner leur histoire \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Le pr\u00e9sent fournit les exemples \u00e0 l\u2019appui d\u2019une telle th\u00e8se : alors que la Russie contemporaine cherche violemment \u00e0 remodeler les g\u00e9ographies souveraines de l’Ukraine et \u00e0 priver ses citoyens de leur droit de d\u00e9terminer leur avenir, les man\u0153uvres de Trump concernant le Groenland<\/a> et le Canada ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9es comme visant \u00e0 annexer le premier et \u00e0 incorporer le second comme 51e \u00c9tat des \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n Toute renaissance d\u2019une forme d’empire impliquerait presque in\u00e9vitablement deux autres man\u0153uvres : une amn\u00e9sie marqu\u00e9e quant au pass\u00e9 colonial doubl\u00e9e d\u2019une nostalgie, pour ce pass\u00e9 et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, pour la grandeur perdue des \u00e9poques d’expansionnisme territorial.<\/p>\n\n\n\n En janvier 2025, l\u2019administration am\u00e9ricaine a publi\u00e9 un d\u00e9cret pr\u00e9sidentiel intitul\u00e9 \u00ab Restaurer les noms qui honorent la grandeur am\u00e9ricaine \u00bb. Celui-ci n’aurait pas pu \u00eatre plus clair quant \u00e0 ses objectifs et sa port\u00e9e :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Il est dans l’int\u00e9r\u00eat national de promouvoir l’extraordinaire patrimoine de notre nation et de veiller \u00e0 ce que les g\u00e9n\u00e9rations futures de citoyens am\u00e9ricains c\u00e9l\u00e8brent l’h\u00e9ritage de nos h\u00e9ros am\u00e9ricains. La d\u00e9nomination de nos tr\u00e9sors nationaux, notamment nos merveilles naturelles \u00e0 couper le souffle et nos \u0153uvres d’art historiques, doit honorer les contributions des Am\u00e9ricains visionnaires et patriotes que contient le riche pass\u00e9 de notre nation. \u00bb<\/em> <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n Le d\u00e9cret pr\u00e9sidentiel confirme les consid\u00e9rations de Gregory : tout comme le colonialisme, il fa\u00e7onne la g\u00e9ographie d\u2019autres peuples en proclamant que le golfe du Mexique sera rebaptis\u00e9 golfe d’Am\u00e9rique.<\/p>\n\n\nL\u2019histoire, \u00e7a sert, d\u2019abord, \u00e0 justifier la guerre<\/h2>\n\n\n\n
Une nouvelle \u00e8re de retranslatio imperii<\/em> ?<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n La strat\u00e9gie du Kremlin et ses doubles<\/h3>\n\n\n\n
G\u00e9opolitique civilisationnelle et r\u00eaves revanchistes<\/h2>\n\n\n\n
Convergence de discours : de Poutine \u00e0 Trump et retour<\/h3>\n\n\n\n
La nostalgie coloniale<\/h3>\n\n\n\n