{"id":307198,"date":"2025-12-03T17:53:31","date_gmt":"2025-12-03T16:53:31","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=307198"},"modified":"2025-12-03T17:54:36","modified_gmt":"2025-12-03T16:54:36","slug":"un-extrait-de-canon-de-camara-oscura-denrique-vila-matas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/12\/03\/un-extrait-de-canon-de-camara-oscura-denrique-vila-matas\/","title":{"rendered":"Un extrait de \u00ab Can\u00f3n de camara oscura \u00bb, d\u2019Enrique Vila-Matas"},"content":{"rendered":"\n

Le 5 d\u00e9cembre 2025, au c\u0153ur des Alpes, le <\/em>Prix Grand Continent<\/em><\/a> sera remis \u00e0 un grand r\u00e9cit europ\u00e9en contemporain, dont il financera la traduction et la diffusion en cinq langues. \u00c0 cette occasion, nous vous offrons <\/em>des extraits des cinq finalistes de ce prix europ\u00e9en<\/em><\/a>. Aujourd\u2019hui, prolongeant notre entretien avec Enrique Vila-Matas<\/a>, ce sont des bonnes feuilles de Can\u00f3n de camara oscura (Seix Barral, 2025)<\/em>. <\/p>\n\n\n\n

Vidal Escabia, le protagoniste de cette histoire, a s\u00e9lectionn\u00e9 soixante et onze livres dans une pi\u00e8ce sombre de sa maison, afin d\u2019\u00e9crire un canon d\u00e9cal\u00e9, intempestif et inactuel. Chaque matin, il en choisit un au hasard et en retient un extrait destin\u00e9 au Canon.<\/em><\/p>\n\n\n\n

Les soup\u00e7ons grandissent quant \u00e0 savoir si le narrateur utilise le Canon pour donner un sens \u00e0 sa vie, face \u00e0 l\u2019amour d\u00e9mesur\u00e9 qu\u2019il porte \u00e0 sa fille absente ; rong\u00e9 par la perte et la solitude le narrateur se retrouve embarqu\u00e9, inexorablement, dans une qu\u00eate d\u2019un sens ultime \u00e0 l\u2019\u00e9criture.<\/em><\/p>\n\n\n\n

33<\/h2>\n\n\n\n

Le regard sur des temps monstrueux, pench\u00e9 sur les \u00e9v\u00e9nements de la vie diss\u00e9min\u00e9e, tourn\u00e9 vers les choses et les personnes qui passent et s\u2019effacent d\u2019elles-m\u00eames, comme s\u2019est effac\u00e9e Aiko il y a longtemps, en se pr\u00e9cipitant du haut de cette falaise de T\u014djinb\u014d au Japon. Elles passent et s\u2019effacent d\u2019elles-m\u00eames, mais persistent en nous pendant un temps ind\u00e9fini et impriment leur pr\u00e9sence d\u2019absence infinie, cette m\u00eame absence qu\u2019Eurydice avait imprim\u00e9e sur Orph\u00e9e, et qui avait donn\u00e9 naissance \u00e0 l\u2019\u00e9criture, dit-on. <\/p>\n\n\n\n

La pulsion suicide flottant sur les eaux. Les pleurs d\u00e9sol\u00e9s de la pauvre Ryo et ma profonde stupeur. Un bout de papier oscillant au vent. Une voile blanche \u00e0 peine entrevue au-del\u00e0 du pont. Un bourdonnement t\u00e9nu et persistant dans le feuillage d\u2019un jardin. L\u2019infime, l\u2019abandonn\u00e9, le n\u00e9glig\u00e9. Deux personnes, fille et p\u00e8re, profond\u00e9ment d\u00e9sol\u00e9es \u2014 l\u2019une plus que l\u2019autre \u2014, flanqu\u00e9es de leurs deux valises, \u00e0 la gare TGV de Tokyo. Des occasions que nous avons parfois manqu\u00e9es, \u00e0 une seconde pr\u00e8s. Le minuscule, qui renvoie \u00e0 Robert Walser, inscrit depuis dix jours dans mon cher Canon avec son extraordinaire roman, L\u2019Institut Benjamenta (Jakob von Gunten)<\/em>. <\/p>\n\n\n\n

Robert Walser, qui illumine ce qui est petit, d\u00e9plac\u00e9, et qui a consacr\u00e9 une prose sublime \u00e0 un humble bouton. Le minuscule li\u00e9 au monde secondaire, par exemple une pi\u00e8ce d\u2019art contemporain que j\u2019ai vue un jour dans un jardin allemand, une \u0153uvre de Pierre Huyghe : la statue d\u2019un nu f\u00e9minin \u00e9tendu dans l\u2019herbe et coiff\u00e9 d\u2019un nid d\u2019abeilles vivantes. <\/p>\n\n\n\n

Le minuscule \u00e9tait aussi dans ces abeilles, l\u2019infime li\u00e9 au monde secondaire de ces abeilles vivantes : celles-l\u00e0 m\u00eames, mais cette fois sous la forme d\u2019abeilles mentales moisies, qui avaient tourment\u00e9 Aiko dans ses derni\u00e8res heures, et qui me tourmenteront jusqu\u2019\u00e0 la fin des temps. <\/p>\n\n\n\n

Le minuscule est mon monde, je suis tent\u00e9 de le proclamer parfois \u00e0 haute voix et au c\u0153ur de la nuit, mais ce n\u2019est pas n\u00e9cessaire, ce serait un geste trop majuscule pour mon cabinet habituel, o\u00f9 la douleur arrive tr\u00e8s vite si je pense qu\u2019en d\u2019autres temps Aiko \u00e9tait l\u00e0 et que nous avons v\u00e9cu ensemble des ann\u00e9es h\u00e9ro\u00efques, qu\u2019Aiko \u00e9voluait entre ces murs avec plus d\u2019une fissure, ces murs qui ont entendu un jour son d\u00e9sir que le monde n\u2019ait pas l\u2019air aussi \u00ab artificiel que moi \u00bb, tr\u00e8s exactement les mots qu\u2019elle a prononc\u00e9s \u2014 fich\u00e9s en moi comme un poignard \u2014 peu avant de sauter \u00e0 T\u014djinb\u014d. <\/p>\n\n\n\n

34<\/h2>\n\n\n\n

Il est m\u00eame possible que le plus court trajet du monde soit celui de l\u2019ascenseur entre le patio et l\u2019entresol de l\u2019immeuble du passage Mercader et son porche d\u2019entr\u00e9e. Au cours de cette descente minimaliste, j\u2019\u00e9coute attentivement une voix qui rappelle celle de la bestiole ind\u00e9chiffrable et qui vient sans doute de l\u2019int\u00e9rieur, une voix que, pour ne pas penser qu\u2019elle est la mienne, j\u2019associe \u00e0 l\u2019esprit de l\u2019escalier<\/em>, formidable expression fran\u00e7aise qui signifie qu\u2019on a trouv\u00e9 la r\u00e9ponse trop tard : au moment o\u00f9 vous trouvez la r\u00e9ponse, celle-ci ne vous sert plus \u00e0 rien, parce que vous descendez l\u2019escalier et que la r\u00e9plique ing\u00e9nieuse, vous auriez d\u00fb la faire plus t\u00f4t, quand vous \u00e9tiez encore en haut. <\/p>\n\n\n\n

Il me semble \u00e9vident que je traverse un moment de lucidit\u00e9 inattendue, car la voix me dicte la r\u00e9ponse que j\u2019aurais d\u00fb donner \u00e0 Violet quand en haut, dans le patio, elle voulait savoir \u00e0 quel moment je m\u2019\u00e9tais senti<\/em> \u00e9crivain. <\/p>\n\n\n\n

C\u2019est une r\u00e9ponse qui exige d\u2019\u00eatre \u00e9crite et jamais prononc\u00e9e en mots, parce que si elle \u00e9tait parl\u00e9e, elle perdrait beaucoup, et je revivrais alors le moment insupportable o\u00f9 devant Violet je n\u2019avais pas \u00e9t\u00e9 \u00e0 la hauteur de ce qu\u2019aurait \u00e9t\u00e9 Altobelli, m\u00eame si je persiste \u00e0 penser qu\u2019elle n\u2019\u00e9coutait pas ce que je disais, ce qui n\u2019emp\u00eache que je me sentais ridicule. <\/p>\n\n\n\n

En tout cas, avant qu\u2019elle ne s\u2019efface, je graverai cette r\u00e9ponse dans mon esprit et, \u00e0 peine arriv\u00e9 chez moi, ce soir-m\u00eame, la premi\u00e8re chose que je ferai sera de transcrire la formidable r\u00e9plique qui m\u2019a \u00e9t\u00e9 dict\u00e9e dans l\u2019escalier, et de l\u2019envoyer, sans trop tarder, \u00e0 Violet ; l\u2019envoyer d\u00e8s demain matin, au cas o\u00f9 elle croirait qu\u2019en comparaison avec Altobelli, j\u2019ai une cervelle de moustique. Et qui dit moustique dit asticot, cancrelat, larve, \u00ab cocotier d\u00e9plum\u00e9 \u00bb (expression favorite de Ryo), pet-de-nonne uruguayen, cafard ind\u00e9chiffrable, vermine de biblioth\u00e8que, grenouille de tuyauterie, grosse patate chinoise, etc. <\/p>\n\n\n\n

35<\/h2>\n\n\n\n

Dans la rue, j\u2019essaie sans grand succ\u00e8s de poser les pieds avec assurance sur les pav\u00e9s, puis je descends le petit passage Mercader, qui est o\u00f9 il a toujours \u00e9t\u00e9, je ne sais pas pourquoi je me demande s\u2019il y est toujours, peut-\u00eatre \u00e0 cause de C\u00e9sar Vallejo : \u00ab Je sors dans la rue et il y a une rue. Je me risque \u00e0 penser et il y a une pens\u00e9e. C\u2019est d\u00e9sesp\u00e9rant. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

J\u2019arrive au carrefour avec la rue Mallorca, o\u00f9 tant de fois j\u2019ai arr\u00eat\u00e9 le taxi qui me ram\u00e8ne chez moi, les jours o\u00f9 je vais \u00e0 la Central, une librairie qui se trouve \u00e0 deux pas de l\u2019endroit o\u00f9 maintenant j\u2019attends vainement un taxi. Normalement, il en passe beaucoup, mais pas un seul aujourd\u2019hui. <\/p>\n\n\n\n

Je me rappelle un samedi, pas si lointain, mais d\u2019une autre ann\u00e9e, o\u00f9 il m\u2019arriva aussi la m\u00eame chose au m\u00eame endroit, mais ce jour-l\u00e0 il \u00e9tait six heures du soir et on \u00e9tait encore en plein jour. Je m\u2019en souviens presque comme si c\u2019\u00e9tait aujourd\u2019hui, et donc dans un pr\u00e9sent exactement semblable \u00e0 mon pr\u00e9sent, comme si la nuit \u00e9clairait soudain la lumi\u00e8re de cette journ\u00e9e d\u2019une autre ann\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n

Pas un seul taxi en vue et soudain je vois glisser furtivement sur le macadam une caravane de voitures noires, sombres. <\/p>\n\n\n\n

Obama qui passe. <\/p>\n\n\n\n

Il est pass\u00e9, pas de doute. Je vois encore son visage dans l\u2019encadrement de la fen\u00eatre d\u2019une de ces automobiles. \u00c7a n\u2019a quand m\u00eame rien d\u2019extraordinaire, si on pense qu\u2019il est arriv\u00e9 \u00e0 Barcelone ce matin avec la suite de Bruce Springsteen, qui joue ce soir en ville. <\/p>\n\n\n\n

Me voici au m\u00eame endroit que ce jour-l\u00e0, et il n\u2019y a pas plus de taxis. Et ce n\u2019est pas un bon jour pour que passe Obama. La date et l\u2019heure sont diff\u00e9rentes et \u00e0 propos de passage, il ne passe personne et il ne se passe rien. Mais un jour, exactement au m\u00eame endroit, \u00e0 ce carrefour, et \u00e0 une heure tr\u00e8s proche de celle de ce soir-l\u00e0 avec Obama, j\u2019ai vu passer le po\u00e8te Cirlot, dont il n\u2019y a vraiment pas longtemps j\u2019ai lu Foire et attractions<\/em>, le petit livre o\u00f9 il s\u2019approche d\u2019un parc d\u2019attractions qui, autant par la Grande Roue et les grottes magiques que par les Palais du rire et les poup\u00e9es automates qui pr\u00e9disent l\u2019avenir, pourrait \u00eatre le Tibidabo, le parc d\u2019attractions de Barcelone. <\/p>\n\n\n\n

Pr\u00e9lev\u00e9 dans la biblioth\u00e8que l\u00e9g\u00e8re de la chambre noire, j\u2019ai expos\u00e9 ce livre de Juan Eduardo Cirlot \u00e0 la lumi\u00e8re de ma fen\u00eatre, samedi dernier, et j\u2019ai trouv\u00e9 pour le Canon un fragment, \u00ab Le Destin \u00bb, difficile \u00e0 oublier en raison du moment o\u00f9 il nous dit qu\u2019\u00ab apr\u00e8s avoir pass\u00e9 la moiti\u00e9 de sa vie devant les tireuses de cartes pour savoir s\u2019il deviendrait un compositeur de musique g\u00e9nial, ou un homme c\u00e9l\u00e8bre, ou s\u2019il trouverait le parfait amour qui pulv\u00e9rise toutes les interrogations, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019exercice continu de la tristesse, ce ma\u00eetre sans \u00e9gal, et peut-\u00eatre avec l\u2019aide de certaines lectures, il acquiert la conviction que tout est pareil. Il est entr\u00e9 dans le palais des glaces des arch\u00e9types, mais par la porte la plus humble et la plus sombre, au-dessus de laquelle une pancarte dit maintenant tu comptes pour du beurre. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

36<\/h2>\n\n\n\n

En attendant un taxi sur ce que j\u2019appelle d\u00e9sormais \u00ab la Punta Obama \u00bb, je me rappelle que ce soir une chanteuse connue s\u2019est produite \u00e0 Barcelone. Voil\u00e0 pourquoi les taxis sont rares. Des groupes de fans partout, certains chantent en ch\u0153ur, d\u2019autres avancent, t\u00eate baiss\u00e9e, silencieux, comme si la vie \u2014 ou peut-\u00eatre la chanteuse c\u00e9l\u00e8bre \u2014 les avait tellement d\u00e9\u00e7us qu\u2019ils s\u2019\u00e9taient avou\u00e9s vaincus pour toujours. <\/p>\n\n\n\n

Comme au bout d\u2019un quart d\u2019heure pas un seul taxi libre n\u2019est pass\u00e9, je d\u00e9cide d\u2019aller \u00e0 pied jusqu\u2019\u00e0 la rue Balmes, o\u00f9 la probabilit\u00e9 d\u2019en trouver un est plus \u00e9lev\u00e9e. J\u2019avance tr\u00e8s lentement, mais il faut dire que de nuit le macadam de Barcelone n\u2019est pas rassurant. Je marche au ralenti, car je viens de me rappeler qu\u2019autrefois la rue Balmes \u00e9tait surnomm\u00e9e le Torrent de l\u2019Enfer. Et pourquoi m\u2019en suis-je souvenu aussi soudainement ? Je me d\u00e9connecte progressivement de tout et, quand je me reconnecte, j\u2019ai l\u2019impression que, pendant que j\u2019errais distraitement dans divers enfers et torrents, Violet m\u2019a devanc\u00e9 d\u2019un pas r\u00e9solu et \u00e0 une vitesse \u00e9tonnante. <\/p>\n\n\n\n

Dans un premier temps, je pense que c\u2019est s\u00fbrement une hallucination. Pourtant, il n\u2019en est rien, et en d\u00e9pit des apparences ce n\u2019en est pas une non plus qu\u2019elle ne soit plus devant moi, qu\u2019elle ait totalement disparu de ma vue. Elle s\u2019est sans doute arr\u00eat\u00e9e, pour une raison quelconque. Et, sans m\u2019en rendre compte, peut-\u00eatre parce que je pensais un peu trop aux torrents de l\u2019enfer et autres calamit\u00e9s personnelles, je l\u2019ai d\u00e9pass\u00e9e. Pour savoir si elle est \u00e0 la tra\u00eene, je me retourne et je la vois, tr\u00e8s occup\u00e9e \u00e0 rattacher les lacets de ses Nike. J\u2019ai peur qu\u2019elle rel\u00e8ve la t\u00eate et me voie en train de la regarder, aussi, sans tenir compte de l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 des pav\u00e9s ni des risques que cela comporte, j\u2019adopte une d\u00e9marche hardie et soutenue en direction de la rue Balmes, comme si j\u2019\u00e9tais tout seul et occup\u00e9, ce qui d\u2019ailleurs est le cas, seul et press\u00e9, redoutant qu\u2019en l\u2019occurrence le v\u00e9ritable Torrent de l\u2019Enfer soit Violet en personne. <\/p>\n\n\n\n

Arriv\u00e9 rue Balmes, je m\u2019arr\u00eate, attendant que le feu vert des pi\u00e9tons me permette de passer sur le trottoir d\u2019en face, o\u00f9 les taxis sont plus accessibles. Et soudain, sentant le regard de Violet sur ma nuque, je m\u2019\u00e9vade en pensant \u00e0 d\u2019autres choses, tout particuli\u00e8rement \u00e0 l\u2019inoubliable et extr\u00eame facilit\u00e9 qu\u2019avait Altobelli, quand dans ses romans les choses ne pouvaient \u00eatre pires, d\u2019entendre une rumba. <\/p>\n\n\n\n

37<\/h2>\n\n\n\n

On entend une rumba et j\u2019arr\u00eate un taxi. <\/p>\n\n\n\n

La rumba \u2014 j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 travers\u00e9 la rue Balmes \u2014 vient d\u2019une fen\u00eatre des \u00e9tages. <\/p>\n\n\n\n

Et ce n\u2019est pas exact que j\u2019ai arr\u00eat\u00e9 un taxi, car en cet instant je le vois s\u2019arr\u00eater lentement, mais tr\u00e8s paisiblement, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi. Deux personnes finissent par en descendre. D\u00e8s que j\u2019ai mieux compris ce qui se passe, c\u2019est moi qui arr\u00eate le taxi \u00e0 l\u2019arr\u00eat. Puis, j\u2019ai du mal \u00e0 le croire, je vois Violet, bravant la nocturne et torrentielle circulation infernale, traverser la rue Balmes au p\u00e9ril de sa vie et, apr\u00e8s s\u2019\u00eatre litt\u00e9ralement fray\u00e9 un passage entre les voitures, se retrouver sur le trottoir d\u2019en face de la rue Balmes, devant la porti\u00e8re de mon taxi. <\/p>\n\n\n\n

Je passe la t\u00eate par la fen\u00eatre pour lui dire que c\u2019est un miracle qu\u2019elle soit encore en vie. Et int\u00e9rieurement je souris, car je devrais rectifier ce que j\u2019ai dit un peu plus t\u00f4t, \u00e9tant donn\u00e9 qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 ce ne sont pas ses yeux, mais c\u2019est sa personne qui tient un peu de l\u2019ovni perch\u00e9 sur la montagne de Montserrat. Mais on pourrait dire de fa\u00e7on plus directe qu\u2019elle a une puissance d\u2019un autre monde. <\/p>\n\n\n\n

Ce que je ne lui dis pas, \u00e9videmment. <\/p>\n\n\n\n

Sans perdre de temps, Violet ouvre la porti\u00e8re et monte dans le taxi. Et quand, peu apr\u00e8s, la voiture d\u00e9marre, ses nouveaux passagers, ce sont elle et moi. <\/p>\n\n\n\n

Quand elle me demande de la ramener chez elle, je sens qu\u2019elle n\u2019est pas aussi d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9e que je l\u2019avais cru \u00e0 la f\u00eate. Mais je me trompe car, apr\u00e8s m\u2019avoir demand\u00e9 avec une fermet\u00e9 renouvel\u00e9e que je la d\u00e9pose chez elle, voil\u00e0 qu\u2019elle l\u2019exige, il ne lui manque plus qu\u2019un fouet pour souligner son autorit\u00e9. Je lui demande son adresse pour la donner au chauffeur, et elle me la donne. Je lui demande son e-mail et elle rechigne un peu, mais finalement elle me le donne. Je ne le lui dis pas, mais je veux son e-mail pour lui envoyer, par \u00e9crit, une r\u00e9ponse digne de ce nom \u00e0 la question qui \u00e0 la f\u00eate m\u2019a conduit \u00e0 ne pas lui donner une r\u00e9ponse \u00e0 la hauteur de celle qu\u2019Altobelli aurait donn\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n

J\u2019envisage de lui demander, au bout d\u2019un petit moment, sa vision d\u2019Altobelli, mais je la trouve tr\u00e8s concentr\u00e9e sur des sujets qui m\u2019\u00e9chappent. Et la preuve en est qu\u2019elle murmure un truc sur lequel il n\u2019y a pas de doute, c\u2019est tr\u00e8s simple, elle dit un truc tout bas du genre il existe une impossibilit\u00e9 de vivre. <\/p>\n\n\n\n

38<\/h2>\n\n\n\n

Et il me semble l\u2019entendre dire aussi, cette fois avec une voix agr\u00e9able, m\u00eame si le fond est vindicatif, qu\u2019en nous cr\u00e9ant Dieu a oubli\u00e9 quelque chose. Peut-\u00eatre, dit-elle, que Dieu n\u2019est que cette grosse poign\u00e9e de peur qui nous rend tous \u00e9gaux. <\/p>\n\n\n\n

Je ne savais pas qu\u2019elle pouvait recourir \u00e0 des expressions m\u00e9taphysiques. <\/p>\n\n\n\n

J\u2019essaie de me mettre \u00e0 son niveau, ce qui, tout bien regard\u00e9, n\u2019est pas si difficile, et je lui dis simplement que l\u2019existence est fatigante. Et cette fois je suis en paix avec ce que j\u2019ai dit, pas comme avant, quand, dans ce coin du patio, je craignais de ne pas avoir donn\u00e9 la pleine mesure d\u2019Altobelli dans ma r\u00e9ponse d\u00e9sordonn\u00e9e \u00e0 je me suis senti<\/em> \u00e9crivain. <\/p>\n\n\n\n

Je crois remarquer qu\u2019elle n\u2019est plus aussi furieuse qu\u2019\u00e0 la f\u00eate et qu\u2019il \u00e9tait un peu absurde de craindre de sortir \u00e0 mon d\u00e9savantage de la comparaison avec Altobelli, son \u00e9ternel fianc\u00e9, mort. <\/p>\n\n\n\n

Je me contente de lui dire que l\u2019existence est fatigante. Et Violet dit que \u00e7a, elle l\u2019a d\u00e9j\u00e0 dit. D\u2019accord, mais sous une autre forme, r\u00e9ponds-je. <\/p>\n\n\n\n

Pause. <\/p>\n\n\n\n

Quand elle reprend la parole, c\u2019est sur un ton encore plus bas qu\u2019auparavant, je ne sais pas pourquoi. Et je lui demande pour quelle raison elle me parle sur un ton tellement minuscule que je l\u2019entends \u00e0 peine. Elle ne me r\u00e9pond pas, mais je comprends vite que c\u2019est le ton id\u00e9al pour d\u00e9crire \u00e0 plaisir combien nous sommes mis\u00e9rables par essence, tous horribles, m\u00e9chants, injustes, immoraux, reptiliens, criminels, zombies, grosses bouches d\u2019\u00e9gout, rats \u00e9corch\u00e9s, pantins de frigos, cadavres d\u2019op\u00e9rette. <\/p>\n\n\n\n

Je r\u00e9fl\u00e9chis \u00e0 ce qu\u2019elle vient de me dire quand je m\u2019aper\u00e7ois, presque incr\u00e9dule, qu\u2019elle s\u2019essouffle, s\u2019\u00e9teint, et il est \u00e9vident \u00e0 voir sa t\u00eate pendante, avachie sur la poitrine, qu\u2019elle s\u2019est endormie. Notre dialogue, me dis-je, \u00e9tait peut-\u00eatre un mirage : un bref moment de lumi\u00e8re somnambule entre deux obscurit\u00e9s, qui ressemble beaucoup \u00e0 ce que parfois on a coutume de dire de la vie. <\/p>\n\n\n\n

Quand, quelques minutes plus tard, elle semble se ranimer, elle me demande si j\u2019ai connu le p\u00e8re d\u2019Altobelli. Je lui dis que non, que je sais seulement qu\u2019il fut professeur d\u2019anglais. Et karat\u00e9ka, pr\u00e9cise-t-elle, un adepte de cet art martial japonais. Oui, dis-je, j\u2019en ai entendu parler. <\/p>\n\n\n\n

\u2014 Et tu n\u2019as pas entendu dire qu\u2019il s\u2019est perdu au Japon ? <\/p>\n\n\n\n

Je choisis le silence, parce que je n\u2019ai jamais entendu dire qu\u2019il s\u2019\u00e9tait perdu au Japon, \u00e7a me semble bizarre. Comme je ne r\u00e9ponds pas, Violet me tourne le dos et regarde par la fen\u00eatre et j\u2019ai une pens\u00e9e pour les points que demain on va m\u2019enlever dans le dos. Peu apr\u00e8s, et je ne m\u2019y attendais pas, je me sens attir\u00e9 par sa nuque et par sa respiration profonde, comme si un courant aux propri\u00e9t\u00e9s ind\u00e9chiffrables circulait entre nous deux. <\/p>\n\n\n\n

Comme Violet est bizarre, en r\u00e9alit\u00e9 ! Je n\u2019ai jamais entendu dire que le p\u00e8re de notre ami commun s\u2019\u00e9tait perdu en terres japonaises. \u00c7a a presque l\u2019air d\u2019une invention de sa part pour savoir ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 sur la falaise de T\u014djinb\u014d, o\u00f9 j\u2019ai perdu Aiko. Et soudain, comme si elle lisait le fil de mes pens\u00e9es, elle se retourne et me demande sur un ton agressif de lui expliquer quelle est cette histoire que tant de gens racontent, comme quoi un jour j\u2019aurais \u00e9crit sur ceux qui renoncent \u00e0 \u00e9crire et que du jour au lendemain j\u2019aurais chang\u00e9 et \u00e9crit sur ceux qui n\u2019\u00e9crivent pas, bien qu\u2019ils \u00e9crivent, le tout pour conclure qu\u2019\u00e9crire a toujours \u00e9t\u00e9 essayer d\u2019\u00e9crire ce que nous \u00e9cririons si nous \u00e9crivions, m\u00eame si on n\u2019\u00e9crit pas\u2026 <\/p>\n\n\n\n

Je supporte d\u00e9j\u00e0 trop de myst\u00e8res et de fatigue accumul\u00e9s. Et en ce moment \u00e7a ne m\u2019amuse pas du tout qu\u2019on me confonde avec un autre \u00e9crivain.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 \u00c9coute, Violet, renoncer \u00e0 \u00e9crire, \u00e7a reviendrait \u00e0 suspendre l\u2019\u00e9criture-\u00e0-domicile, \u00e0 donner un \u00e9norme coup de frein, tu comprends ? Un quidam se sent soudain ballonn\u00e9, il ressent un d\u00e9licieux rel\u00e2chement des tripes, il se l\u00e8ve et, sur le chemin des toilettes, d\u00e9tache sa ceinture et pense que, si sa chatte Yoko \u00e9tait encore en vie, celle-ci aurait sans aucun doute miaul\u00e9. <\/p>\n\n\n\n

Le chauffeur de taxi nous observe pour la \u00e9ni\u00e8me fois dans le r\u00e9troviseur. <\/p>\n\n\n\n

\u2014 Crois-moi, Violet, il y a de nombreuses fa\u00e7ons de cesser d\u2019\u00e9crire, et celle-ci en est une.<\/p>\n\n\n\n

39<\/h2>\n\n\n\n

Le silence imposant qui succ\u00e8de \u00e0 la conversation avec Violet me rappelle soudain les avantages qu\u2019offrent la concentration, la r\u00e9flexion, tellement n\u00e9cessaires si l\u2019on veut \u00e9crire avec un peu de temp\u00e9rament.<\/p>\n\n\n\n

Il est \u00e9vident, me dis-je, que mon cabinet d\u2019\u00e9criture offre ces avantages. Mais je ne tarde pas \u00e0 m\u2019\u00e9garer en me rappelant le bureau en plein air de Peter Handke dans son Essai sur la fatigue<\/em>, o\u00f9 il dit entendre \u00ab les cris stridents et les trompettes de la Semaine Sainte espagnole \u00bb. <\/p>\n\n\n\n

40<\/h2>\n\n\n\n

Ma biblioth\u00e8que de la pi\u00e8ce obscure <\/strong>n\u2019est \u00e9videmment pas un espace appropri\u00e9 pour lire. C\u2019est le non-lieu de la lecture, de la m\u00eame fa\u00e7on que pour Georges Perec l\u2019obscure Ellis Island et son histoire de l\u2019immigration aux \u00c9tats-Unis \u00e9taient le lieu de l\u2019absence de lieu, le non-lieu, la ville de PartNulle. <\/p>\n\n\n\n

Dans Ellis Island<\/em>, comme dans mon Canon de PartNulle, mon Canon d\u00e9plac\u00e9, on s\u2019interroge forc\u00e9ment sur l\u2019errance, la dispersion, la diaspora, le rel\u00e9gu\u00e9, tout ce qui nous montre en silence le peu qui reste du monde. Et de la litt\u00e9rature. <\/p>\n\n\n\n

41<\/h2>\n\n\n\n

Violet appuie la t\u00eate sur mon \u00e9paule et, peu apr\u00e8s, elle la retire, comme pour se venger encore de ma r\u00e9sistance \u00e0 revenir sur l\u2019histoire de la falaise de T\u014djinb\u014d. <\/p>\n\n\n\n

Bien que les paysages nocturnes de Barcelone que nous traversons me soient familiers, je ne parviens pas vraiment \u00e0 les reconna\u00eetre, car, sous l\u2019angle de ma perspective vue du sous-sol<\/em>, je ne peux discerner que le premier \u00e9tage des immeubles, et rien du reste. <\/p>\n\n\n\n

Nous arrivons devant celui de Violet, juste au moment o\u00f9 elle semble avoir r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 une bonne partie de l\u2019\u00e9tat chaotique dont je la croyais d\u00e9barrass\u00e9e. Je trouve bizarre que, dans des laps de temps aussi brefs, elle ait tant\u00f4t une agilit\u00e9 physique et mentale, tant\u00f4t le contraire. Et m\u00eame si le trajet en taxi m\u2019a suffi pour m\u2019y habituer, je persiste \u00e0 m\u2019\u00e9tonner que Violet s\u2019approche et s\u2019\u00e9loigne, avec de rares r\u00e9pits dans l\u2019une ou l\u2019autre posture. <\/p>\n\n\n\n

Que se passe-t-il donc ? Peut-\u00eatre s\u2019agit-il de chambardements passagers, favoris\u00e9s par l\u2019alcool ? Sans renvoyer le taxi, je l\u2019aide de mon mieux \u00e0 atteindre le grand porche, qui ressemble \u00e0 l\u2019entr\u00e9e d\u2019un ch\u00e2teau. Et, comme si elle \u00e9tait g\u00ean\u00e9e de constater que j\u2019ai d\u00fb l\u2019aider \u00e0 arriver jusque-l\u00e0, elle ne peut dissimuler une expression de rage immense qui la pousse finalement \u00e0 me demander de la l\u00e2cher, de la laisser marcher toute seule, elle saura tr\u00e8s bien ouvrir avec sa cl\u00e9 et aller jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ascenseur. <\/p>\n\n\n\n

\u2014 Mais l\u00e2che-moi, enfin ! r\u00e9p\u00e8te-t-elle deux fois de suite, furieuse. <\/p>\n\n\n\n

Mais quand j\u2019arr\u00eate de lui porter secours, elle r\u00e9clame mon aide, pas pour l\u2019aider \u00e0 marcher, mais pour que je dissipe un doute terrifiant qu\u2019elle pr\u00e9tend avoir. Elle voudrait savoir s\u2019il m\u2019arrive ce truc qui lui arrive ces derniers temps et beaucoup plus fr\u00e9quemment qu\u2019auparavant. Et elle demande si je connais la sensation qu\u2019elle a parfois, qu\u2019une intruse, une squatteuse<\/em>, en r\u00e9alit\u00e9 la porteuse d\u2019un g\u00e8ne du Mal ind\u00e9fini, la ronge. <\/p>\n\n\n\n

Elle emploie ce verbe : ronger<\/em>. Et elle parle d\u2019une locataire mentale<\/em> en forme de serpent, ou un truc du m\u00eame genre, qui serait entr\u00e9 en elle des ann\u00e9es auparavant et qui, de temps en temps, confisque sa parole et lui fait dire \u2014 par exemple, au milieu d\u2019une conversation banale entre amis \u2014 des choses nouvelles<\/em> qu\u2019elle ne dirait jamais, mais que l\u2019autre sait dire avec culot. <\/p>\n\n\n\n

\u2014 Et que serait une chose nouvelle<\/em> pour toi ? <\/p>\n\n\n\n

Elle m\u2019explique que nouvelle<\/em> serait tout ce qu\u2019elle n\u2019a jamais dit de toute sa vie et que l\u2019autre<\/em> semble avoir archiv\u00e9, accumul\u00e9, et qu\u2019il attend de dire dans les occasions qu\u2019elle lui offrira et qui ces derniers temps sont nombreuses. <\/p>\n\n\n\n

\u2014 D\u00e8s que je me mets \u00e0 dire quelque chose, moi-m\u00eame<\/em> je ne suis pas s\u00fbre de pouvoir aller jusqu\u2019au bout de mon propos, car je redoute, et toujours avec raison, que l\u2019autre<\/em> se mette soudain \u00e0 parler \u00e0 ma place. <\/p>\n\n\n\n

La sensation, ajoute Violet, est celle d\u2019\u00eatre pass\u00e9e au service de la squatteuse<\/em>. Et elle veut savoir si je vis des sensations semblables. <\/p>\n\n\n\n

Au moment de lui demander pourquoi elle croit que je devrais vivre la m\u00eame chose, je finis par lui parler de mon impression, parfois, d\u2019h\u00e9berger beaucoup de voix en moi-m\u00eame, dont l\u2019une appartiendrait \u00e0 quelqu\u2019un ou \u00e0 quelque chose que je persiste \u00e0 imaginer sous la forme d\u2019une bestiole, d\u2019un insecte, d\u2019un rat grill\u00e9, d\u2019un syphon empoisonn\u00e9, se tra\u00eenant toujours sur le sol de mon cabinet et dans l\u2019espace m\u00e9tis de mon esprit. <\/p>\n\n\n\n

\u2014 M\u00e9tis ? demande-t-elle. <\/p>\n\n\n\n

\u2014 Oui.<\/p>\n\n\n\n

Je ne veux pas lui donner d\u2019autres explications, au cas o\u00f9 celles-ci me connecteraient \u00e0 ses \u00e9ventuelles voix. En sorte que je tais et rends indicible<\/em> tout ce que je pourrais lui expliquer maintenant sur son Mal ind\u00e9fini. <\/p>\n\n\n\n

Me taire m\u2019aide \u00e0 penser, \u00e0 penser qu\u2019en revanche on peut consid\u00e9rer mon Canon comme un Bien ind\u00e9fini. Et devant la possibilit\u00e9 que je ne me trompe pas sur ce point, je me r\u00e9jouis, m\u2019enflamme et aide Violet de bonne gr\u00e2ce quand, arriv\u00e9e au porche, elle se fait un n\u0153ud monumental avec les cl\u00e9s de cette haute porte en fer, si typique du quartier de l\u2019Ensanche. <\/p>\n\n\n\n

Finalement, Violet parvient \u00e0 entrer dans l\u2019immeuble. Je reste sur le trottoir, toujours \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, et je la vois avancer en ligne bris\u00e9e vers la loge de la concierge qui se trouve au fond, avancer comme une personne qui marcherait dans une maison en achoppant sur tous les meubles. Quand enfin elle s\u2019immobilise devant l\u2019ascenseur, je la vois faire un tour vertigineux sur elle-m\u00eame \u2014 un hommage inattendu aux derviches tourneurs de Turquie \u2014 et y entrer t\u00eate la premi\u00e8re et par le plus grand des hasards. <\/p>\n\n\n\n

Je pousse un soupir de soulagement en retournant \u00e0 mon taxi, avec la mauvaise conscience de ne pas l\u2019avoir aid\u00e9e davantage sur le trajet titubant qui m\u00e8ne \u00e0 son tendre foyer. Mais la mauvaise conscience, en ce qui me concerne, est tr\u00e8s relative, parce que je la combats depuis des ann\u00e9es dans le cadre d\u2019un sujet de plus grande ampleur : comme c\u2019est souvent le cas dans ces situations, j\u2019ai toujours eu l\u2019impression que j\u2019aurais pu faire plus quand Aiko s\u2019\u00e9tait jet\u00e9e dans le vide \u00e0 T\u014djinb\u014d. J\u2019aurais pu me comporter comme un \u00eatre humain<\/em> et freiner son impulsion suicidaire, mais je m\u2019\u00e9tais laiss\u00e9 guider par l\u2019id\u00e9e froide, tr\u00e8s froide, de respecter sa libert\u00e9 de choisir entre la vie et la mort. <\/p>\n\n\n\n

Aussi, dans le taxi qui me ram\u00e8ne chez moi, j\u2019ai l\u2019impression d\u2019\u00eatre affranchi de toute culpabilit\u00e9 vis-\u00e0-vis de ce qui aurait pu arriver \u00e0 Violet. Maintenant, et qui aurait pu le pr\u00e9voir, le probl\u00e8me est le chauffeur de taxi, qui prend la parole et, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un commentaire banal, me parle de la solitude des couples pour me raconter ensuite que, dans son village natal, on avait, un jour, projet\u00e9 de construire un mus\u00e9e de cire des couples. <\/p>\n\n\n\n

Je n\u2019en crois pas mes oreilles. Et je pr\u00e9f\u00e8re me taire. Quelques minutes passent. Nous arrivons devant mon immeuble et je r\u00e8gle la course. Je sens que j\u2019ai besoin de me venger de ce qu\u2019il m\u2019a dit sur le mus\u00e9e de cire de son village. Et, en sortant du taxi, je lui demande pourquoi son village ne construirait pas un mus\u00e9e de poup\u00e9es automates, dans le genre de celles qui figurent parmi les attractions du Tibidabo. Et comme, pour lui parler, j\u2019articule \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un automate, je crois lui avoir port\u00e9 un coup mortel. Mais c\u2019est le contraire. Il se met \u00e0 me parler d\u2019ing\u00e9nierie g\u00e9n\u00e9tique. Alors, sans lui dire au revoir ni manifester le moindre \u00e9gard, je prends litt\u00e9ralement la fuite. <\/p>\n\n\n\n

42<\/h2>\n\n\n\n

Arriv\u00e9 chez moi,  je passe imm\u00e9diatement dans mon cabinet et je m\u2019installe dans le fauteuil giratoire o\u00f9 je me suis vu assis si souvent pendant la f\u00eate, et o\u00f9 en r\u00e9alit\u00e9 je suis assis depuis un bon moment, \u00e9crivant au pr\u00e9sent certains \u00e9v\u00e9nements de cette soir\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n

J\u2019imagine, l\u2019espace d\u2019un instant, que je suis assis dans le bureau en plein air de Peter Handke, \u00e0 Linares. Et ensuite, \u00e0 toute vitesse, avant qu\u2019elle s\u2019\u00e9vanouisse dans ma m\u00e9moire, je termine la r\u00e9daction de la r\u00e9ponse \u00e0 Violet, que m\u2019a fourni l\u2019esprit de l\u2019escalier.<\/em> Une fois cette r\u00e9daction achev\u00e9e, cette convaincante et peut-\u00eatre m\u00eame brillante r\u00e9ponse, je la joins \u00e0 l\u2019e-mail que j\u2019ai pr\u00e9par\u00e9 pour l\u2019envoyer demain \u00e0 Violet. <\/p>\n\n\n\n

La f\u00eate et, surtout, la relation de ce qui s\u2019y est pass\u00e9, m\u2019a fatigu\u00e9. Mais je me sens pr\u00eat \u00e0 continuer, \u00e0 continuer d\u2019\u00e9crire, je trouve un plaisir \u00e9tonnant \u00e0 cette \u00e9criture qui requiert une certaine r\u00e9sistance physique et une bonne forme, que j\u2019ai maintenant, pour passer une nuit blanche. Il faut dire qu\u2019\u00e0 tout moment je garde pr\u00e9sent \u00e0 l\u2019esprit ce que peut apporter \u00e0 ma vie une fatigue extr\u00eame. <\/p>\n\n\n\n

43<\/h2>\n\n\n\n

Il n\u2019y a pas cinq minutes, en \u00e9crivant \u00ab Arriv\u00e9 chez moi,  je passe imm\u00e9diatement dans mon cabinet \u00bb, je n\u2019ai pas pu me sentir plus en phase avec le temps pr\u00e9sent. Mais celui-ci s\u2019est enfui, comme j\u2019ai fui, il n\u2019y a pas longtemps, ce chauffeur de taxi expert en ing\u00e9nierie g\u00e9n\u00e9tique. C\u2019est qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9vidence celui qui vit dans le pr\u00e9sent peut r\u00e9p\u00e9ter, s\u2019il le veut, le pr\u00e9sent qui n\u2019existe plus, mais uniquement en l\u2019\u00e9crivant. Dans le fragment que j\u2019ai choisi de La Voix sombre<\/em>, de Ryoko Sekiguchi, un des livres qui sont all\u00e9s de l\u2019obscurit\u00e9 \u00e0 la fen\u00eatre et de la lumi\u00e8re au Canon, il est dit que \u00ab nous qui vivons au pr\u00e9sent, nous ne pouvons pas r\u00e9it\u00e9rer le pr\u00e9sent qui n\u2019est plus, contrairement \u00e0 la voix enregistr\u00e9e. Ou plut\u00f4t, nous ne pouvons pas poss\u00e9der ce pr\u00e9sent, qui nous est \u00e0 chaque instant d\u00e9rob\u00e9 \u00bb. <\/p>\n\n\n\n

Ryoko Sekiguchi a sign\u00e9 aussi ces mots d\u00e9j\u00e0 int\u00e9gr\u00e9s au Canon et qui sugg\u00e8rent des squatteurs<\/em> de mondes distincts de celui-ci : \u00ab Nous \u00e9coutons alors cette voix qui vit dans une autre temporalit\u00e9. Dans le m\u00eame monde, deux temporalit\u00e9s se croisent et nous sommes nous-m\u00eames, \u00e0 notre tour, alt\u00e9r\u00e9s. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

\u00c0 propos d\u2019alt\u00e9ration, on dirait que Ryoko Sekiguchi conna\u00eet ma situation. Les deux voix se croisent et, une fois synchronis\u00e9es, aucune des deux ne se situe au-dessus de l\u2019autre. Et je pense aussit\u00f4t \u00e0 Sergio Chejfec, qui disait que l\u2019ordre de la simultan\u00e9it\u00e9 est insondable. Devrais-je en douter ? Je sais seulement que je r\u00e9dige depuis un moment comme si tout \u00e9tait arriv\u00e9, au minimum, uniquement dans le pr\u00e9sent d\u2019une nuit blanche, ou comme si, r\u00e9duisant l\u2019intensit\u00e9 d\u2019une perception si exorbitante, tout s\u2019\u00e9tait d\u00e9roul\u00e9 deux fois dans le m\u00eame pr\u00e9sent, l\u2019un quand je l\u2019ai v\u00e9cu et l\u2019autre quand je l\u2019ai \u00e9crit. <\/p>\n\n\n\n

Et c\u2019est ce qui continue d\u2019arriver en ce moment-m\u00eame et qui m\u2019am\u00e8ne \u00e0 me demander si moi, le narrateur, je ne serais pas la voix squatteuse<\/em> de la voix de l\u2019auteur, de l\u2019Auctor. Je ne sais pas, mais je m\u2019inqui\u00e8te de l\u2019aspect probablement illusoire de la t\u00e2che que je m\u00e8ne \u00e0 bien en cette nuit lin\u00e9aire, rectiligne, sans fin, dont l\u2019ardeur me vient d\u2019une utopie : mon d\u00e9sir qu\u2019un jour \u00e9crire et respirer ne soient plus des rythmes diff\u00e9rents. <\/p>\n\n\n\n

Fatigu\u00e9, exactement comme j\u2019ai cherch\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00eatre, j\u2019entre dans ma chambre, j\u2019entre dans le lit et je ne tarde pas \u00e0 sentir mes yeux fix\u00e9s sur moi-m\u00eame, comme si j\u2019\u00e9tais en train de devenir tout ce que voient mes yeux. <\/p>\n\n\n\n

Et que voient-ils ou croient-ils voir ? Que je dors d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

En attendant la remise du Prix Grand Continent le 5 d\u00e9cembre, nous vous offrons des extraits des cinq \u0153uvres finalistes.<\/p>\n

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