{"id":306812,"date":"2025-11-29T15:00:00","date_gmt":"2025-11-29T14:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=306812"},"modified":"2025-11-30T19:34:10","modified_gmt":"2025-11-30T18:34:10","slug":"kolkhoze-carrere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/11\/29\/kolkhoze-carrere\/","title":{"rendered":"Un extrait de \u00ab&#160;Kolkhoze&#160;\u00bb, d&rsquo;Emmanuel Carr\u00e8re"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Le 5 d\u00e9cembre 2025, au c\u0153ur des Alpes, le <a href=\"https:\/\/3466.eu\/\">Prix Grand Continent<\/a> sera remis \u00e0 un grand r\u00e9cit europ\u00e9en contemporain, dont il financera la traduction et la diffusion en cinq langues. \u00c0 cette occasion, nous vous offrons <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/11\/29\/les-5-finalistes-du-prix-grand-continent-2025\/\">des extraits des cinq finalistes de ce prix europ\u00e9en<\/a>. Aujourd&rsquo;hui, ce sont des bonnes feuilles de Kolkhoze (P.O.L, 2025).<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Kolkhoze est le roman vrai d\u2019une famille sur quatre g\u00e9n\u00e9rations, couvrant plus d\u2019un si\u00e8cle d\u2019histoire, russe et fran\u00e7aise, jusqu\u2019\u00e0 la guerre en Ukraine.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>En plongeant dans les abondantes archives de son p\u00e8re apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s de sa m\u00e8re, Emmanuel Carr\u00e8re se passionne pour sa propre g\u00e9n\u00e9alogie&#160;; la trajectoire de cette famille, ballott\u00e9e par l\u2019histoire \u2014 de la r\u00e9volution bolchevique \u00e0 la Russie imp\u00e9riale de Poutine et ses guerres \u2014 conduit alors l\u2019\u00e9crivain-biographe \u00e0 une m\u00e9ditation sur ses attaches&#160;: de mani\u00e8re trouble, la vie et la mort des siens se m\u00eale \u00e0 l\u2019amour filial.<\/em><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Chapitre 25 \u2014 Les premiers jours de la guerre<\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Le 24 f\u00e9vrier 2022<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Ce jour-l\u00e0, je devais me rendre \u00e0 Moscou pour tenir un petit r\u00f4le dans un film adapt\u00e9 de mon livre <em>Limonov<\/em>. \u00c0 6 h 30 du matin, Vladimir Poutine a annonc\u00e9 \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision russe le d\u00e9but d\u2019une \u00ab&#160;op\u00e9ration militaire sp\u00e9ciale&#160;\u00bb visant \u00e0 d\u00e9militariser et d\u00e9nazifier l\u2019Ukraine. Avant m\u00eame qu\u2019il ait fini son discours, des missiles ont commenc\u00e9 \u00e0 tomber sur Kiev et Kharkov \u2013 comme on appelait encore Kyiv et Kharkiv \u2013 tandis que des blind\u00e9s russes franchissaient la fronti\u00e8re. Mon vol \u00e9tait pr\u00e9vu \u00e0 11 heures, j\u2019avais mis l\u2019alarme de mon t\u00e9l\u00e9phone sur 7 heures, mais j\u2019ai \u00e9t\u00e9 r\u00e9veill\u00e9 un peu avant par un appel de Fran\u00e7ois, mon agent, qui avait mis sur pied toute cette affaire d\u2019adaptation et avec qui je devais faire le voyage. Pass\u00e9 le moment de stupeur partag\u00e9, nous nous sommes demand\u00e9 ce qu\u2019il fallait faire.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Fran\u00e7ois a pris sa grosse voix des grands jours pour dire&#160;: plus question de partir. \u00ab&#160;Est-ce que tu serais all\u00e9 faire un cam\u00e9o \u00e0 Berlin en 1938, le jour m\u00eame de l\u2019Anschluss&#160;?&#160;\u00bb L\u2019argument se tenait, d\u2019une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale les arguments de Fran\u00e7ois se tiennent, et Charline quand elle s\u2019est r\u00e9veill\u00e9e \u00e9tait d\u2019autant plus d\u2019accord qu\u2019elle-m\u00eame devait partir pour New York, o\u00f9 son premier film \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9 dans un festival, et regrettait que je ne puisse l\u2019y accompagner&#160;: puisque je n\u2019allais plus \u00e0 Moscou, cela devenait possible. Mais \u00e0 peine d\u00e9pass\u00e9e l\u2019heure de l\u2019embarquement, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 regretter mon choix. Quand Fran\u00e7ois a pr\u00e9venu les producteurs, ils ont dit qu\u2019\u00e9videmment ils respectaient notre d\u00e9cision mais que poursuivre le tournage \u00e9tait un acte de r\u00e9sistance, que ma d\u00e9fection compromettait. Vu l\u2019importance de ma sc\u00e8ne, cinq r\u00e9pliques, j\u2019ai pens\u00e9 qu\u2019ils exag\u00e9raient un peu la port\u00e9e de cette r\u00e9sistance, mais c\u2019\u00e9tait un pr\u00e9texte suffisant pour me raviser et j\u2019ai dit que, d\u2019accord, je prenais le prochain avion.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">\u00c0 l\u2019h\u00f4tel Ukraine, 3<\/h3>\n\n\n\n<p>L\u2019h\u00f4tel Ukraine, rappelez-vous, est ce majestueux gratte-ciel stalinien o\u00f9 ma m\u00e8re est descendue lors de son premier voyage en URSS, en 1958, puis retourn\u00e9e avec moi dix ans plus tard. Dans le sc\u00e9nario du film, c\u2019est \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Ukraine que son \u00e9diteur russe loge l\u2019aventureux \u00e9crivain \u00c9douard Limonov, de retour dans son pays en 1991, alors que la <em>perestro\u00efka<\/em> est en train de tourner au chaos. En apprenant mes deux pages de texte, j\u2019\u00e9tais tout excit\u00e9 de retrouver ce lieu dont je gardais un souvenir enchant\u00e9. D\u00e9ception&#160;: on ne tourne pas la sc\u00e8ne dans le v\u00e9ritable h\u00f4tel Ukraine, devenu beaucoup trop luxueux et occidental, mais en studio, dans la banlieue de Moscou. Le d\u00e9corateur et la directrice de casting, cela dit, ont bien travaill\u00e9. La caf\u00e9t\u00e9ria o\u00f9 je prenais le petit-d\u00e9jeuner avec ma m\u00e8re, cinquante-cinq ans plus t\u00f4t, a \u00e9t\u00e9 minutieusement reconstitu\u00e9e, dans ces tons marronnasse et verd\u00e2tre qui \u00e9taient la couleur de l\u2019Union sovi\u00e9tique. La babouchka qui jette dans votre assiette des pl\u00e2tr\u00e9es de <em>kasha<\/em> est renfrogn\u00e9e \u00e0 souhait&#160;: on croirait la vraie. C\u2019est en faisant la queue avec mon plateau que je suis suppos\u00e9 reconna\u00eetre et aborder Limonov. La logique voudrait que je le fasse en fran\u00e7ais car mon personnage est un intellectuel fran\u00e7ais, que Limonov lui-m\u00eame a v\u00e9cu en France et parle fran\u00e7ais, mais cette logique n\u2019a pas cours dans une production internationale, enti\u00e8rement anglophone, c\u2019est donc dans mon mauvais anglais que je lui tiens un petit discours humaniste qui se termine ainsi&#160;: \u00ab&#160;\u2026 Ces changements sont extraordinaires, votre peuple est magnifique, mais il ne faudrait pas qu\u2019il se laisse prendre au pi\u00e8ge de notre soci\u00e9t\u00e9 de consommation. Il ne faudrait pas qu\u2019il vende son \u00e2me contre des burgers et du Coca-Cola, n\u2019est-ce pas&#160;?&#160;\u00bb Le jeune acteur anglais Ben Whishaw, qui incarne Limonov de fa\u00e7on tr\u00e8s convaincante, me toise avec m\u00e9pris&#160;: \u00ab&#160;C\u2019est \u00e7a, comme en Afrique&#160;: si les indig\u00e8nes ne se prom\u00e8nent plus en pagne, \u00e7a sera dommage pour les photos de vacances.&#160;\u00bb Sur quoi il se l\u00e8ve, s\u2019en va. Je le suis des yeux, m\u00e9dus\u00e9, et repose ma tasse de th\u00e9. Je la reposerai six, sept, huit fois de suite. Six, sept, huit fois de suite, on crie&#160;: \u00ab&#160;<em>Motor&#160;! Kamera&#160;! Sniato&#160;!<\/em>&#160;\u00bb \u2013 sur un plateau fran\u00e7ais, ce serait&#160;: \u00ab&#160;Moteur&#160;! Action&#160;! Coupez&#160;!&#160;\u00bb \u2013 et puis le metteur en sc\u00e8ne, Kirill Serebrennikov, consid\u00e8re que c\u2019est bon&#160;: ma sc\u00e8ne est finie. On en tourne ensuite une autre, plus complexe, avec beaucoup de figuration. Je reste dans les parages, saisissant toute occasion de parler avec la costumi\u00e8re \u00e0 qui je rends ma veste, avec les techniciens, avec les figurants, tous effondr\u00e9s. \u00c0 la fin de la journ\u00e9e, le producteur convoque toute l\u2019\u00e9quipe, la remercie, annonce qu\u2019on arr\u00eate le tournage. On ne sait ni quand ni o\u00f9 il reprendra. Ni comment \u00e7a se passera pour les salaires, la situation est in\u00e9dite, on verra, on fera au mieux. Apr\u00e8s, le producteur et Serebrennikov se sentent oblig\u00e9s de m\u2019emmener d\u00eener mais le c\u0153ur n\u2019y est pas. Ils sont d\u00e9j\u00e0 en train de se demander ce que paieront les assurances, s\u2019il vaudra mieux reprendre le tournage en Lettonie ou en Bulgarie, o\u00f9 la main-d\u2019\u0153uvre est bon march\u00e9 et les cr\u00e9dits d\u2019imp\u00f4ts \u00e9lev\u00e9s, et ils se d\u00e9barrassent de moi en me confiant \u00e0 Elena, l\u2019assistante de production charg\u00e9e du rapatriement des acteurs \u00e9trangers \u2013 le plus exigeant, parmi ceux-ci, \u00e9tant Ben Whishaw, qui ne veut pas passer une nuit de plus dans un pays en guerre. La solution, dit son agent, ce serait un jet priv\u00e9. Je ne sais pas s\u2019il l\u2019a obtenu.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">La Cor\u00e9e du Nord&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Le lendemain matin, Elena et moi errons d\u2019un terminal \u00e0 l\u2019autre de l\u2019a\u00e9roport Cheremetievo, bond\u00e9. \u00c0 chaque \u00e9tape, elle me pose comme un colis en souffrance sur une banquette pendant qu\u2019elle va parlementer, d\u2019un guichet \u00e0 l\u2019autre, d\u2019une compagnie \u00e0 l\u2019autre. Mon vol pr\u00e9vu pour Paris est soit complet, soit annul\u00e9, impossible de savoir, en tout cas Air France n\u2019op\u00e8re plus. On oublie Paris. On essaie Vienne, on essaie Rome. Chaque fois on croit que c\u2019est bon, puis le vol dispara\u00eet des tableaux d\u2019affichage. L\u2019ambiance, \u00e0 premi\u00e8re vue, \u00e9voque un grand d\u00e9part en vacances. En r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est un exode. Venu pour trois jours, je n\u2019ai qu\u2019un bagage \u00e0 main, les familles russes autour de moi des chariots surcharg\u00e9s de valises, de malles, d\u2019\u00e9normes sacs, et en les \u00e9coutant je comprends que l\u2019id\u00e9e n\u2019est pas de changer d\u2019air quelques semaines, le temps que \u00e7a se tasse, mais de s\u2019expatrier pour de bon. Quelque chose m\u2019\u00e9chappe&#160;: fuir son pays parce qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 envahi par un autre, d\u2019accord. Mais parce qu\u2019il en a envahi un autre&#160;? Si pr\u00e9cipitamment, alors qu\u2019il n\u2019y a pas de danger imm\u00e9diat\u2026 Pourquoi&#160;? Qu\u2019est-ce que vous risquez&#160;? Concr\u00e8tement&#160;? \u00ab&#160;Concr\u00e8tement&#160;? me r\u00e9pond Elena. Concr\u00e8tement, Poutine a dit&#160;: \u201cVous allez conna\u00eetre des choses que vous ne pouvez m\u00eame pas imaginer\u201d, et l\u00e0-dessus on peut lui faire confiance. M\u00eame s\u2019il n\u2019y a pas de guerre nucl\u00e9aire, les sanctions vont \u00eatre tr\u00e8s lourdes, tout le monde va \u00eatre contre nous, notre pays va devenir la Cor\u00e9e du Nord, je ne veux pas y \u00e9lever mes enfants. Moi aussi je vais tout faire pour partir, tant que c\u2019est possible.&#160;\u00bb Une petite fille, sept ou huit ans, tient dans ses bras un petit chat. Elle pleure en le caressant parce que le petit chat n\u2019a pas le certificat n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019\u00e9vacuation des animaux et qu\u2019il n\u2019est pas certain qu\u2019elle puisse l\u2019emmener. Ses parents ne veulent pas lui mentir, ils ont les larmes aux yeux aussi. Si le petit chat est refoul\u00e9 ils ne savent m\u00eame pas ce qu\u2019ils vont en faire, \u00e0 qui le confier. Est-ce qu\u2019ils vont l\u2019abandonner dans un terminal de l\u2019a\u00e9roport Cheremetievo&#160;? Leur sort \u00e0 eux n\u2019est pas plus fix\u00e9 que celui du petit chat. Les heures passent. Les files d\u2019attente s\u2019allongent. Les chariots tournent, se percutent comme des autos tamponneuses, des bagages en tombent. La tension monte. Dans nos trajets r\u00e9p\u00e9titifs d\u2019un terminal \u00e0 l\u2019autre, que relient de longues boucles autorouti\u00e8res, nous gardons d\u00e9sormais le taxi, un homme ob\u00e8se et goguenard qui chaque fois qu\u2019il nous d\u00e9pose ne dit plus \u00ab&#160;bon voyage&#160;\u00bb mais, avec une lourde ironie, \u00ab&#160;\u00e0 tout \u00e0 l\u2019heure&#160;\u00bb. Je commence \u00e0 me dire qu\u2019un grand pays qui bascule dans la guerre, on n\u2019a pas souvent l\u2019occasion de voir \u00e7a, et lorsque Elena, apr\u00e8s des heures de n\u00e9gociations, revient vers moi triomphante, brandissant une carte d\u2019embarquement \u00e0 bord d\u2019un avion pour Duba\u00ef qui semble bien devoir d\u00e9coller, je rassemble mon courage pour lui dire que tout bien r\u00e9fl\u00e9chi je pr\u00e9f\u00e8re rester. Elle ne comprend pas. Puis comprend, et se met en col\u00e8re&#160;: d\u2019abord c\u2019est de la folie, ensuite je lui ai fait perdre une journ\u00e9e alors que c\u2019est la guerre et qu\u2019elle a des milliers de choses \u00e0 faire, enfin c\u2019est son travail de me trouver un avion, de me mettre dans cet avion, et maintenant qu\u2019elle l\u2019a trouv\u00e9 elle entend bien que j\u2019y monte. Je propose de signer une d\u00e9charge expliquant que la production a assur\u00e9 mon exfiltration, que j\u2019y renonce de mon propre chef et qu\u2019\u00e0 partir de l\u00e0 elle n\u2019est plus responsable de moi. Pendant le trajet du retour vers Moscou, elle ne me parle plus.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">\u00c0 l\u2019h\u00f4tel Ukraine, 4<\/h3>\n\n\n\n<p>L\u2019h\u00f4tel Ukraine s\u2019appelle maintenant le Radisson Royal Hotel, et je comprends pourquoi il n\u2019\u00e9tait pas question d\u2019y tourner le film. L\u2019essence m\u00eame, mena\u00e7ante et grandiose, de l\u2019Union sovi\u00e9tique a \u00e9t\u00e9 raval\u00e9e \u00e0 la banalit\u00e9 feutr\u00e9e d\u2019un cinq \u00e9toiles am\u00e9ricain. J\u2019y retrouve une petite bande d\u2019expatri\u00e9s, mes vieux et pas tr\u00e8s fr\u00e9quentables camarades, et la femme russe de l\u2019un d\u2019entre eux, Irina. Seul manque \u00e0 l\u2019appel Jean-Michel qui, apr\u00e8s ses ennuis avec le FSB et son ann\u00e9e de taule, s\u2019est exil\u00e9 en G\u00e9orgie. La question qu\u2019ils se posent tous&#160;: mais qu\u2019est-ce qui <em>lui<\/em> a pris&#160;? Qu\u2019est-ce qui <em>lui<\/em> est pass\u00e9 par la t\u00eate&#160;? \u00c0 quoi est-ce qu\u2019<em>il<\/em> s\u2019attendait&#160;? \u00c0 ce que les Ukrainiens accueillent les soldats russes en lib\u00e9rateurs&#160;? Maintenant qu\u2019ils ripostent, les Ukrainiens, et que tout le monde en Occident commence \u00e0 parler de ce Zelensky que personne ne connaissait comme si c\u2019\u00e9tait Churchill, est-ce qu\u2019<em>il<\/em> ne se dit pas qu\u2019<em>il<\/em> a fait une tr\u00e8s tr\u00e8s grosse connerie&#160;? Est-ce qu\u2019il ne r\u00eave pas, la nuit, de pouvoir appuyer sur la touche <em>rewind<\/em>&#160;? Georges secoue \u00e9nergiquement la t\u00eate. Georges est le doyen des aventuriers fran\u00e7ais \u00e0 Moscou. Son rire, une sorte de reniflement qui enfle par paliers, est, dans cette petite soci\u00e9t\u00e9, mythologique. Arriv\u00e9 au tout d\u00e9but des ann\u00e9es quatre-vingt-dix, il a mont\u00e9 quelque chose dont personne ne savait que \u00e7a pouvait exister, une radio libre, qui a extraordinairement bien march\u00e9. Il est devenu tr\u00e8s riche, tr\u00e8s en cour. Poutine a \u00e9t\u00e9 son t\u00e9moin de mariage. Il ne faut pas dire de mal de Poutine devant Georges. \u00ab&#160;Il y avait deux solutions, explique-t-il, la mauvaise et la pire. La mauvaise, c\u2019est celle qu\u2019il a choisie&#160;: la guerre contre l\u2019Ukraine. La pire, \u00e7\u2019aurait \u00e9t\u00e9 la guerre sur le territoire russe, que pr\u00e9parait la CIA. Il n\u2019avait pas le choix, il fallait attaquer le premier. Et pour ce qui est de savoir si c\u2019\u00e9tait une connerie, je vous donne rendez-vous dans trois ans.&#160;\u00bb (J\u2019ach\u00e8ve ce livre exactement trois ans plus tard, en f\u00e9vrier 2025, et il n\u2019est pas agr\u00e9able de se demander si Poutine se mord vraiment les doigts d\u2019avoir d\u00e9clench\u00e9 cette guerre.) On commande des sushis effroyablement chers et de nouvelles tourn\u00e9es de sak\u00e9, de whisky, de vodka, de grands bourgognes \u2013 au point o\u00f9 on en est. Les t\u00e9l\u00e9phones bipent au rythme des sanctions qui tombent depuis trois jours comme les missiles sur Kyiv. Chaque fois, c\u2019est un nouvel \u00e9boulement dans un monde qu\u2019on croyait aussi fiable qu\u2019une voiture allemande. La r\u00e9alit\u00e9 se d\u00e9fait comme dans un roman de Philip K. Dick. On pouvait imaginer une guerre mondiale, \u00e0 la rigueur, mais pas que tout cela disparaisse&#160;: Volkswagen, BMW, Warner Bros, Disney, Netflix, Nike, Spotify, IKEA, Airbnb, Vuitton, Shell, Carlsberg, Boeing, Exxon, eBay, Bloomberg, CNN, la BBC, Twitter\u2026 Il y a quelques ann\u00e9es, raconte Irina, qui occupe un poste <em>senior<\/em> dans l\u2019industrie du luxe, un magazine branch\u00e9 a fait un reportage ironique sur le th\u00e8me&#160;: peut-on survivre une semaine en ne consommant que des produits russes&#160;? R\u00e9ponse&#160;: on ne peut pas. Il faudra bien, pourtant, puisqu\u2019on ne trouvera bient\u00f4t plus dans les supermarch\u00e9s russes aucun produit \u00e9tranger. Irina me montre son t\u00e9l\u00e9phone. \u00ab&#160;Tu vois, j\u2019ai le dernier iPhone.&#160;\u00bb J\u2019ai l\u2019esprit lent, je crois qu\u2019elle veut dire le dernier mod\u00e8le. Elle aussi rit&#160;: \u00ab&#160;Tu n\u2019as pas compris. Celui-l\u00e0, dans ma main, c\u2019est <em>le dernier iPhone<\/em>.&#160;\u00bb Je dis, me croyant intelligent&#160;: \u00ab&#160;\u00c7a non, je n\u2019y crois pas. Les gens peuvent supporter un tas de choses, la dictature s\u2019il le faut, mais la consommation ils en ont pris l\u2019habitude, c\u2019est une drogue dure, si on la leur retire ils vont devenir fous.&#160;\u00bb Georges-le-poutinien&#160;: \u00ab&#160;N\u2019importe quoi. C\u2019est pas les \u00e9lecteurs de Poutine, c\u2019est les bobos comme vous qui vont d\u00e9p\u00e9rir sans Netflix, sans camembert, sans voyages \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Mais le Russe de base&#160;? Il n\u2019est jamais all\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, jamais sorti de son trou, il n\u2019a pas de passeport, qu\u2019est-ce que \u00e7a peut lui foutre qu\u2019on ne puisse plus rouler en Jaguar, boire du Dom P\u00e9rignon et skier \u00e0 Courchevel&#160;?&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Un <em>boomer<\/em> russe<\/h3>\n\n\n\n<p>Notre ami Guivi nous rejoint. G\u00e9orgien, veste de cuir, l\u2019air tann\u00e9 et railleur, correspondant de guerre depuis trente ans. \u00ab&#160;J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 vu \u00e7a quand j\u2019\u00e9tais tout jeune journaliste, dit-il. Mon premier poste, c\u2019\u00e9tait Bagdad. L\u2019Irak \u00e9tait un pays prosp\u00e8re, un des plus agr\u00e9ables \u00e0 vivre du Moyen-Orient. On savait que Saddam gazait un peu ses Kurdes, on regardait ailleurs. Il a cru en envahissant le Kowe\u00eft qu\u2019on protesterait un peu pour la forme et que \u00e7a passerait, <em>business as usual<\/em>. Mais \u00e7a n\u2019est pas pass\u00e9, le monde entier s\u2019est ligu\u00e9 contre lui. Embargo, sanctions, le pays prosp\u00e8re est devenu un pays paria, retourn\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e2ge des cavernes, il y est toujours. C\u2019est \u00e7a qui est en train de nous arriver. C\u2019est dingue, ce qu\u2019aura v\u00e9cu un <em>boomer<\/em> russe. Vous vous rendez compte&#160;? Un type comme moi qui a \u00e9t\u00e9 adolescent en Union sovi\u00e9tique et qui a connu ce miracle total, totalement inimaginable, de la fin des ann\u00e9es quatre-vingt. Passer d\u2019un coup de Tchernenko \u00e0 Gorbatchev, et puis le putsch, les chars dans Moscou, la th\u00e9rapie de choc, les premi\u00e8res bo\u00eetes de nuit, les premiers voyages \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Le fric \u00e0 flots, le crime, la folie des ann\u00e9es Eltsine. Vous n\u2019avez aucune id\u00e9e de \u00e7a en France, aucune. Qu\u2019est-ce que vous avez v\u00e9cu pendant ce temps-l\u00e0, mes pauvres petits&#160;? L\u2019\u00e9lection de Mitterrand&#160;? J\u2019ai peur de Le Pen, oh l\u00e0 l\u00e0&#160;! Un type de mon \u00e2ge en Russie, il a des exp\u00e9riences pour dix vies, et voil\u00e0, on croyait qu\u2019on pouvait se reposer, qu\u2019il ne nous arriverait plus que les choses normales de la vie, acheter une datcha, vieillir, tomber malade, mourir, et il nous arrive \u00e7a, au pire la fin du monde, au mieux on va retourner dans notre trou \u00e0 rats.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Le Sud global<\/h3>\n\n\n\n<p>Je rench\u00e9ris&#160;: \u00ab&#160;Guivi a raison. Poutine est compl\u00e8tement isol\u00e9 maintenant&#160;: un paria.&#160;\u00bb Georges rit, de son hennissement triomphal et lugubre&#160;: \u00ab&#160;Tu n\u2019as vraiment rien compris. Ce n\u2019est pas Poutine qui est isol\u00e9, c\u2019est <em>vous<\/em>. C\u2019est vos pauvres petites d\u00e9mocraties \u00e0 bout de souffle dont plus personne ne veut qui sont encercl\u00e9es par le reste du monde. C\u2019est-\u00e0-dire, excuse-moi de te le dire, par nous.&#160;\u00bb (La notion, r\u00e9cemment apparue, de \u00ab&#160;Sud global&#160;\u00bb enchante Georges. Il pense que le Sud global, c\u2019est lui.)<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Sergue\u00ef Narychkine passe un mauvais quart d\u2019heure<\/h3>\n\n\n\n<p>Sur nos derniers iPhone, on se repasse comme une sc\u00e8ne culte dans un film de gangsters, entre <em>Scarface<\/em> et <em>Les Tontons flingueurs<\/em>, la retransmission de la r\u00e9union du Conseil de s\u00e9curit\u00e9 qui a eu lieu le 22 f\u00e9vrier, deux jours avant l\u2019invasion. Cela se passe dans une salle tr\u00e8s haute de plafond, avec des colonnes \u00e0 l\u2019antique, qui pourrait \u00eatre un d\u00e9cor de p\u00e9plum. Poutine, du haut d\u2019une tr\u00e8s haute chaire, domine une dizaine de dignitaires assis en demi-cercle \u00e0 au moins 20 m\u00e8tres de lui, et leur annonce son intention de reconna\u00eetre l\u2019ind\u00e9pendance des territoires russophones du Donbass, \u00e0 l\u2019est de l\u2019Ukraine \u2013 l\u2019\u00e9tape suivante \u00e9tant \u00e9videmment leur annexion. Il ordonne de se lever \u00e0 Sergue\u00ef Narychkine, le chef des services de renseignements ext\u00e9rieurs \u2013 l\u2019\u00e9quivalent de notre DGSE \u2013 et lui demande s\u2019il soutient cette mesure, pure provocation au regard du droit international. On comprend que Narychkine n\u2019a aucune envie de la soutenir mais il h\u00e9site, essaie de noyer le poisson. Il dit que si \u00e7a arrive, oui, probablement, tr\u00e8s probablement, il soutiendra. Poutine, avec un sourire mena\u00e7ant et cauteleux, il fait vraiment peur&#160;: \u00ab&#160;Allons, ne finassez pas, Sergue\u00ef Evguenievitch, parlez sans d\u00e9tour&#160;: vous <em>soutiendrez<\/em> ou vous <em>soutenez<\/em>&#160;?&#160;\u00bb Narychkine, homme de grand pouvoir et d\u2019assez belle prestance, balbutie, les mains tremblantes, des choses incompr\u00e9hensibles, et finit par l\u00e2cher&#160;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;Je soutiens, je soutiens\u2026 \u2013 Eh bien voil\u00e0. Ce n\u2019\u00e9tait pas si difficile. Vous pouvez vous rasseoir.&#160;\u00bb Moment extraordinaire, shakespearien&#160;: le pur sadisme du chef, humiliant son vassal devant ses pairs, devant le monde entier. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je voyais la t\u00eate de Narychkine, mais je me suis rappel\u00e9 ce soir-l\u00e0 une conversation que j\u2019avais eue quelques mois auparavant avec ma m\u00e8re. Je lui demandais qui \u00e0 son avis pourrait succ\u00e9der \u00e0 Poutine, puisqu\u2019il faudra bien que quelqu\u2019un lui succ\u00e8de, un jour ou l\u2019autre. Quand j\u2019ai cit\u00e9 les grandes figures de l\u2019opposition \u2013 l\u2019oligarque Khodorkovski, qui avait pass\u00e9 dix ans en prison, ou Alexe\u00ef Navalny qui venait d\u2019y entrer apr\u00e8s avoir surv\u00e9cu \u00e0 une tentative d\u2019empoisonnement \u2013, elle a dit, comme on s\u2019adresse \u00e0 un demeur\u00e9&#160;: \u00ab&#160;Khodorkovski, Navalny, \u00e9videmment pas, \u00e7a n\u2019arrivera jamais. En revanche, quelqu\u2019un comme Narychkine\u2026&#160;\u00bb \u00c0 l\u2019appui de cette hypoth\u00e8se, elle avait un argument qui m\u2019a laiss\u00e9 songeur, c\u2019est que ce Narychkine dont je n\u2019avais jamais entendu parler n\u2019\u00e9tait pas seulement un homme des services secrets mais portait un grand nom aristocratique, qu\u2019on retrouvait dans la famille de Pierre le Grand et, collat\u00e9ralement, dans notre famille \u00e0 nous. \u00ab&#160;Et \u00e7a, pour les Russes, ce n\u2019est pas rien&#160;\u00bb, a dit ma m\u00e8re sur le ton \u00e0 la fois convaincu et pensif de qui voit se dessiner de grandes choses. J\u2019aurais peut-\u00eatre exprim\u00e9 des doutes si elle m\u2019avait affirm\u00e9 avec le m\u00eame accent d\u2019autorit\u00e9 qu\u2019\u00eatre duc de Talleyrand-P\u00e9rigord pouvait aider, en France, \u00e0 se faire \u00e9lire pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, mais \u00e0 partir du moment o\u00f9 il s\u2019agissait du pouvoir en Russie, c\u2019\u00e9tait son domaine de comp\u00e9tence, je m\u2019inclinais. Je voulais bien croire que pour succ\u00e9der \u00e0 Poutine c\u2019\u00e9tait un gros atout de faire partie de notre famille \u2013 et quand j\u2019en ai reparl\u00e9 avec elle j\u2019ai bien compris qu\u2019elle avait d\u00e9test\u00e9 voir notre parent, f\u00fbt-il lointain, passer un aussi mauvais quart d\u2019heure. Elle-m\u00eame, cela dit, ne passait pas un bon quart d\u2019heure non plus. Une semaine avant l\u2019invasion, alors que les troupes russes se massaient aux fronti\u00e8res de l\u2019Ukraine, elle avait donn\u00e9 \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision fran\u00e7aise un tr\u00e8s long entretien, presque une heure, un de ces expos\u00e9s de g\u00e9opolitique riches de perspectives historiques, \u00e9blouissants de clart\u00e9, qui ont fait d\u2019elle une institution nationale, et \u00e0 un moment, presque en passant, comme une \u00e9vidence ne m\u00e9ritant pas qu\u2019on s\u2019y arr\u00eate, elle avait dit&#160;: \u00ab&#160;Et puis vous savez, il n\u2019est pas fou, Poutine, il ne va quand m\u00eame pas envahir l\u2019Ukraine&#160;!&#160;\u00bb Certains s\u2019\u00e9taient moqu\u00e9s. Je l\u2019ai appel\u00e9e plusieurs fois au cours de mon s\u00e9jour \u00e0 Moscou. Cette femme si optimiste, par temp\u00e9rament et par principe, je ne l\u2019ai jamais entendue si d\u00e9sempar\u00e9e. Elle r\u00e9p\u00e9tait&#160;: \u00ab&#160;Je ne comprends pas. Je ne comprends plus.&#160;\u00bb Depuis vingt ans, elle voyait Poutine comme un autocrate et un interlocuteur brutal mais fiable \u00e0 sa fa\u00e7on, avec qui on peut discuter si on conna\u00eet et accepte les r\u00e8gles de la <em>Realpolitik<\/em>. Un joueur d\u2019\u00e9checs rus\u00e9, pas un type qui quand on s\u2019attend \u00e0 ce qu\u2019il roque se l\u00e8ve brusquement, renverse la table et l\u2019\u00e9chiquier et sort un revolver dont il vous colle le canon sur le front. Elle n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 seule \u00e0 se tromper.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Les h\u00f4tesses de l\u2019air<\/h3>\n\n\n\n<p>Le rouble ayant vertigineusement d\u00e9viss\u00e9, je devrais avec mes euros \u00eatre le roi du p\u00e9trole mais ma carte de cr\u00e9dit est refus\u00e9e deux fois sur trois, alors je mets tout ce que je peux sur ma note d\u2019h\u00f4tel, sans \u00eatre certain de pouvoir la payer quand je partirai. Confortable sans \u00eatre luxueux, cet h\u00f4tel attire normalement une client\u00e8le d\u2019hommes d\u2019affaires qui s\u2019est du jour au lendemain \u00e9vapor\u00e9e, en sorte que je suis seul dans la salle du petit-d\u00e9jeuner, \u00e0 regarder les informations sur <em>Pervy Kanal<\/em>, la premi\u00e8re cha\u00eene russe.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;Surr\u00e9aliste&#160;\u00bb est un des adjectifs, avec \u00ab&#160;kafka\u00efen&#160;\u00bb, \u00ab&#160;jubilatoire&#160;\u00bb et \u00ab&#160;naus\u00e9abond&#160;\u00bb, que j\u2019\u00e9vite en principe d\u2019utiliser, mais l\u00e0 il semble difficile de s\u2019en passer. Des loteries, des documentaires animaliers \u00e0 l\u2019infini en pleine guerre, oui, c\u2019est surr\u00e9aliste. Selon une blague que me rapporte l\u2019ex-correspondant de guerre Guivi, des centaines de civils, dont des dizaines d\u2019enfants, ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s en Ukraine, mais l\u2019ouverture du journal de <em>Pervy Kanal<\/em>, c\u2019est qu\u2019un portier d\u2019immeuble \u00e0 Novgorod souffre d\u2019un ongle incarn\u00e9. Une loi est pass\u00e9e, r\u00e9primant les <em>fake news<\/em>. Il n\u2019y a pas de guerre, mais une \u00ab&#160;op\u00e9ration militaire sp\u00e9ciale&#160;\u00bb, donc \u00e9crire ou prononcer le mot \u00ab&#160;guerre&#160;\u00bb, c\u2019est trois ans de prison, cinq si c\u2019est sur les r\u00e9seaux sociaux, et quinze si \u00e7a a \u00ab&#160;des cons\u00e9quences publiques&#160;\u00bb \u2013 allez savoir ce que c\u2019est, des cons\u00e9quences publiques. Et puis un beau matin \u2013 le 2 mars, si j\u2019en crois mes notes \u2013, au lieu d\u2019animaux ou de jeux t\u00e9l\u00e9vis\u00e9s on ne voit plus que des blind\u00e9s, des incendies, des corps sanglants sur des civi\u00e8res, et m\u00eame en parlant aussi mal le russe que moi on ne peut pas se tromper quand on entend en boucle&#160;: \u00ab&#160;nazis nazis nazis, g\u00e9nocide g\u00e9nocide g\u00e9nocide&#160;\u00bb, et, de temps \u00e0 autre, pour varier, le verbe <em>ounitchtojat\u2019<\/em>, an\u00e9antir. Un type effrayant qui s\u2019appelle Vladimir Soloviev \u2013 homonyme d\u2019un de ces philosophes orthodoxes et barbus qu\u2019admirait tant ma pauvre grand-m\u00e8re \u2013 anime deux heures d\u2019antenne par jour et hurle&#160;: \u00ab&#160;\u00c7a fait huit ans qu\u2019on est gentils et conciliants avec l\u2019Occident, \u00e7a suffit&#160;!&#160;\u00bb Un invit\u00e9 dit&#160;: \u00ab&#160;L\u2019op\u00e9ration militaire sp\u00e9ciale ne montre pas notre agressivit\u00e9 mais notre mis\u00e9ricorde. \u2013 Absolument&#160;! vocif\u00e8re Soloviev&#160;: notre mis\u00e9ricorde sera impitoyable&#160;!&#160;\u00bb Mon camarade Georges-le-poutinien me dit&#160;: \u00ab&#160;Ne te laisse pas avoir par la propagande occidentale&#160;\u00bb, et je suis toujours le premier \u00e0 penser que les choses sont complexes, qu\u2019il y a des zones grises, que la v\u00e9rit\u00e9 n\u2019est jamais dans un seul camp, mais Poutine et les siens, personne dans son bon sens ne peut croire que la v\u00e9rit\u00e9 est, m\u00eame un peu, de leur c\u00f4t\u00e9. Enfin, c\u2019est mon impression, peut-\u00eatre que le regard de l\u2019histoire me donnera tort, qui sait&#160;? Je sors me promener, il fait incroyablement beau, froid sec, soleil, le bleu du ciel presque aveuglant. Tout semble normal, les gens vaquent \u00e0 leurs activit\u00e9s, pas de tension particuli\u00e8re. Une amie parisienne, au t\u00e9l\u00e9phone, me demande&#160;: \u00ab&#160;Et le peuple&#160;? Pas les intellos comme toi ou moi&#160;: les vrais gens. Est-ce qu\u2019ils sont compl\u00e8tement d\u00e9sinform\u00e9s&#160;? Est-ce qu\u2019ils sont pour la guerre&#160;? Pour Poutine&#160;?&#160;\u00bb Difficile de se faire une id\u00e9e, c\u2019est toujours un probl\u00e8me, les vrais gens. Nous vivons dans nos bulles. Un autre de mes amis, italien, me disait&#160;: \u00ab&#160;Mon pays a \u00e9t\u00e9 dirig\u00e9 dix ans par Berlusconi et je n\u2019ai jamais rencontr\u00e9 quelqu\u2019un qui vote pour Berlusconi.&#160;\u00bb Mes copains les expatri\u00e9s fran\u00e7ais sont ou \u00e9taient poutiniens mais ils ne sont pas du tout pour la guerre, qui ruine leurs vies. Mes amis russes sont partis ou ne r\u00e9pondent pas, alors mon seul moyen de rencontrer des vrais gens c\u2019est de prendre des taxis. Un tiers des chauffeurs refusent tout \u00e9change \u2013 surtout au d\u00e9but, quand j\u2019employais le mot <em>vo\u00efna<\/em>, guerre, parce que je ne savais pas encore que rien que l\u2019entendre pouvait vous envoyer au trou. Deuxi\u00e8me tiers&#160;: ceux qui r\u00e9p\u00e8tent ce que dit la t\u00e9l\u00e9 sur le g\u00e9nocide des Russes dans le Donbass, les nazis qu\u2019il faut \u00e9radiquer, Poutine qui ne d\u00e9sire que la paix et fait de son mieux pour sauver le monde. Le troisi\u00e8me tiers, le plus gros tiers, dit que c\u2019est des conneries, tout \u00e7a. Guerre&#160;? Quelle guerre&#160;? Regardez, il fait beau, les gens sont dehors, ils se prom\u00e8nent, ils font leurs courses. C\u2019est \u00e7a, la guerre&#160;? La guerre, c\u2019est Stalingrad. <em>Vsio normal\u2019no<\/em>&#160;: tout est normal \u2013 mais <em>normal\u2019no<\/em>, un des mots les plus usit\u00e9s en russe, veut dire beaucoup plus que \u00ab&#160;normal&#160;\u00bb. En gros&#160;: c\u2019est OK, tout est sous contr\u00f4le, les gens dont c\u2019est le m\u00e9tier de g\u00e9rer g\u00e8rent, ils savent ce qu\u2019ils font, circulez. <em>Normal\u2019no<\/em>. Je rentre \u00e0 l\u2019h\u00f4tel, je remonte dans ma chambre, la dame responsable de l\u2019\u00e9tage a pleur\u00e9, elle dit que ce qui se passe est <em>oujasno<\/em>, affreux. J\u2019essaie d\u2019\u00e9crire le reportage que j\u2019ai promis \u00e0 l\u2019<em>Obs<\/em>, l\u2019hebdomadaire pour lequel je suis au long cours, cette ann\u00e9e, le monumental proc\u00e8s des attentats du 13 novembre 2015, \u00e0 Paris. C\u2019est la premi\u00e8re fois que je manque les audiences, j\u2019ai promis de les reprendre \u00e0 mon retour, mon article est suppos\u00e9 para\u00eetre la semaine prochaine mais personne ne sait \u00e0 quoi ressemblera la semaine prochaine, ni m\u00eame s\u2019il y aura une semaine prochaine. Le 6 mars au petit-d\u00e9jeuner, toujours sur <em>Pervy Kanal<\/em>, Poutine qu\u2019on n\u2019avait plus vu depuis son grand discours parano\u00efaque, \u00e0 l\u2019aube du 24 f\u00e9vrier, repara\u00eet \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, repoussant les fronti\u00e8res du surr\u00e9alisme parce qu\u2019au lieu de se tenir en haut d\u2019une tr\u00e8s haute chaire, \u00e9crasant ses vassaux, ou s\u00e9par\u00e9 de son interlocuteur par une table de 15 m\u00e8tres, il est cette fois famili\u00e8rement attabl\u00e9 avec une d\u00e9l\u00e9gation d\u2019h\u00f4tesses de l\u2019air et leur explique o\u00f9 on en est de la guerre. Les h\u00f4tesses de l\u2019air sont une vingtaine autour de lui, attentives et pimpantes, jolies sans exc\u00e8s, tout ce monde au coude-\u00e0-coude et lui-m\u00eame d\u00e9tendu, avunculaire, buvant du th\u00e9 \u2013 la prochaine fois, on se dit qu\u2019il aura comme Staline des petits enfants sur les genoux. Avec \u00e7a, il dit les choses sans ambages mais pas comme un parano\u00efaque, cette fois, plut\u00f4t comme un type \u00e9nergique et franc du collier, qui aime les affaires rondement men\u00e9es. Il dit par exemple que les sanctions, \u00e7a commence \u00e0 bien faire, si \u00e7a continue on va consid\u00e9rer que c\u2019est un acte de guerre \u2013 et donc que \u00e7a n\u2019est plus seulement avec l\u2019Ukraine que la Russie, malgr\u00e9 sa patience, est en guerre, mais avec tous les pays qui soutiennent l\u2019Ukraine. Avec nous par exemple, <em>nous la France<\/em>. Ce qu\u2019il dit est hallucinant, mais il le dit aux h\u00f4tesses de l\u2019air sur un ton raisonnable, humain, et si on trouvait d\u00e9j\u00e0 terrifiant que notre sort \u00e0 tous d\u00e9pende d\u2019un homme aux abois, on se demande tout \u00e0 coup si ce n\u2019est pas encore plus terrifiant qu\u2019il n\u2019ait pas du tout l\u2019air aux abois.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Le r\u00eave de Macha<\/h3>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;Quand j\u2019\u00e9tais petite, je r\u00eavais que je me cachais dans la cave d\u2019une maison bombard\u00e9e, \u00e0 moiti\u00e9 en ruine. J\u2019entendais, dehors, des rafales de mitraillettes. Ceux qui tiraient, c\u2019\u00e9taient les nazis. J\u2019avais peur qu\u2019ils me trouvent et me tuent comme ils avaient tu\u00e9 ma famille. Depuis le d\u00e9but de la guerre, je refais ce r\u00eave mais il est pire. Parce qu\u2019il y a un moment o\u00f9 je comprends que si on me recherche pour me tuer c\u2019est parce que <em>c\u2019est moi la nazie<\/em>, et je me r\u00e9veille en criant.&#160;\u00bb Macha, mon ex-\u00e9ditrice avec qui, rappelez-vous, j\u2019ai assist\u00e9 \u00e0 la remise des m\u00e9dailles dans l\u2019ordre \u00ab&#160;Gloire de la Russie&#160;\u00bb, est en face de moi dans le hall de l\u2019h\u00f4tel. Elle a toujours son \u00e9l\u00e9gance excentrique, sa finesse nerveuse, sa voix \u00e9raill\u00e9e, mais ce qui a disparu, c\u2019est l\u2019ironie qui \u00e9tait sa mani\u00e8re d\u2019\u00eatre par d\u00e9faut. Elle dit&#160;: \u00ab&#160;Le monde entier nous hait maintenant, nous les Russes.&#160;\u00bb J\u2019essaie de la r\u00e9conforter, je lui dis que les gens, enfin les gens, je ne sais pas, mais beaucoup de Fran\u00e7ais comme moi sont parfaitement capables de faire la diff\u00e9rence entre les Russes et leur pr\u00e9sident. Elle est sceptique&#160;: \u00ab&#160;Tu crois vraiment qu\u2019ils font la diff\u00e9rence&#160;? Moi, ce que je peux te dire, c\u2019est que les Ukrainiens, je les envie. Ce sont des h\u00e9ros, ils sont pr\u00eats \u00e0 se battre et \u00e0 mourir. Ils agissent. Nous on vit soit dans la folie soit dans la peur et la honte.&#160;\u00bb Elle se met \u00e0 pleurer. \u00ab&#160;Ne fais pas attention, dit-elle, je n\u2019arr\u00eate pas de pleurer maintenant.&#160;\u00bb Le r\u00eave qu\u2019elle vient de me raconter, elle l\u2019a \u00e9crit sur sa page Facebook \u2013 quand il y avait encore Facebook. Sa m\u00e8re l\u2019a appel\u00e9e, terrifi\u00e9e, furieuse, parce qu\u2019elle les mettait tous en danger. La plupart de ses amis se sont d\u00e9sinscrits de son compte. Elle les a tous perdus.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;C\u2019est comme vous le 11 septembre 2001, tout le monde en Russie se rappellera jusqu\u2019\u00e0 sa mort ce qu\u2019il faisait le matin du 24 f\u00e9vrier 2022. Moi j\u2019\u00e9tais en G\u00e9orgie pour le mariage de ma meilleure amie, Sonia. On \u00e9tait toute une bande, qui nous connaissons depuis longtemps. Sonia est riche, son nouveau mari aussi, ils avaient privatis\u00e9 un h\u00f4tel magnifique, peut-\u00eatre le plus bel h\u00f4tel o\u00f9 j\u2019aie jamais dormi, au pied du mont Kazbek, si tu as l\u2019occasion d\u2019y aller un jour ne rate pas \u00e7a. On \u00e9tait inquiets, la veille. Comme tout le monde, on parlait de la situation mais on a quand m\u00eame fait la f\u00eate, on s\u2019est couch\u00e9s vers 4 heures, 4 h 30 du matin, et puis \u00e0 7 heures Olga a frapp\u00e9 \u00e0 ma porte et elle m\u2019a dit&#160;: \u00ab&#160;R\u00e9veille-toi, c\u2019est la guerre.&#160;\u00bb Je suis descendue, tout le monde \u00e9tait rassembl\u00e9 dans le merveilleux restaurant de l\u2019h\u00f4tel. On pleurait, on se serrait dans les bras, on avait tous compris que la vie assez cool qu\u2019on menait jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent c\u2019\u00e9tait fini. On ne savait pas \u00e0 quel point, on ne savait pas que \u00e7a irait si vite. Le jour s\u2019est lev\u00e9 sur les montagnes, la neige, c\u2019\u00e9tait sublime. Il y en a plusieurs de notre bande qui soutiennent la guerre maintenant, on ne peut plus se parler. On est devenus des ennemis. Et ceux qui ne la soutiennent pas ils sont partis. Beaucoup \u00e0 Tbilissi. \u2013 Mais toi, tu ne veux pas partir&#160;?&#160;\u00bb Elle hausse les \u00e9paules&#160;: \u00ab&#160;Pour aller o\u00f9&#160;? Pour faire quoi&#160;? Je n\u2019ai pas d\u2019argent, pas de visa, j\u2019ai cinquante-deux ans, ma fille en a seize \u2013 heureusement, ce n\u2019est pas un gar\u00e7on, elle ne risque pas d\u2019\u00eatre mobilis\u00e9e. Elle essaie de mener avec ses copains sa vie d\u2019adolescente mais ils ont d\u00e9j\u00e0 compris, elle et ses copains, que maintenant commence la vie sans Netflix, la vie sans TikTok, un voyage dans le temps et vers les t\u00e9n\u00e8bres. La seule chose qui me rassure, c\u2019est que notre pays est tr\u00e8s grand. Tu sais, moi je suis n\u00e9e \u00e0 Magadan\u2026&#160;\u00bb Non, je ne savais pas. C\u2019est souvent comme \u00e7a en Russie, on n\u2019a pas besoin de gratter beaucoup pour que s\u2019ouvre sous une case sociologique rassurante \u2013 \u00e9dition, classe moyenne moscovite \u2013 la trappe de la grande et terrible histoire sovi\u00e9tique. Magadan, au nord de Vladivostok, c\u2019\u00e9tait comme le savent les lecteurs de Soljenitsyne et de Chalamov la porte d\u2019entr\u00e9e du goulag. Macha en est partie \u00e0 cinq ans, ce sont des souvenirs flous pour elle mais elle envisage s\u00e9rieusement d\u2019y retourner, avec sa fille. \u00ab&#160;C\u2019est tr\u00e8s loin, tr\u00e8s froid, on peut s\u2019y cacher. Peut-\u00eatre que l\u00e0-bas on apprendra \u00e0 vivre autrement. Peut-\u00eatre que ce sera bien.&#160;\u00bb Macha \u00e9clate en sanglots.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">La seule v\u00e9rit\u00e9<\/h3>\n\n\n\n<p>Avant de partir, elle me dit&#160;: \u00ab&#160;Moi, je crois aux derniers instants de la vie, au regard que chacun porte sur la sienne quand il la quitte. Est-ce que j\u2019ai bien v\u00e9cu ou non&#160;? Est-ce que j\u2019ai fait plus de bien que de mal&#160;? C\u2019est la seule v\u00e9rit\u00e9. Je n\u2019aimerais pas \u00eatre celui qui a commenc\u00e9 \u00e7a.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Chapitre 26 \u2014 La Nouvelle Rome<\/h2>\n\n\n\n<p>[&#8230;]<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Z<\/h3>\n\n\n\n<p>De tous les \u00e9v\u00e9nements historiques dont j\u2019ai \u00e9t\u00e9 contemporain, aucun ne m\u2019a autant passionn\u00e9 que la guerre en Ukraine. Je n\u2019en ai suivi aucun avec autant de vigilance. Darius Rochebin, sur LCI, ne se contentait pas d\u2019inviter ma m\u00e8re et les dizaines d\u2019experts, diplomates et militaires, qui jouissaient de leur quart d\u2019heure de gloire comme en avaient joui, deux ans plus t\u00f4t, les m\u00e9decins autoproclam\u00e9s sp\u00e9cialistes du Covid. Ses journalistes documentaient aussi, heure par heure, les combats, dans le Donbass, pour 100 m\u00e8tres de terrain, pour un pont, pour une carcasse d\u2019immeuble dans une ville r\u00e9duite en cendres. J\u2019avais bien conscience que toutes ces vid\u00e9os film\u00e9es par des drones ou des cam\u00e9ras fix\u00e9es aux casques des soldats n\u2019aidaient en rien \u00e0 comprendre ce qui se passait \u2013 mais comprendre ce qui se passait n\u2019\u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 pas difficile, et pas difficile non plus, pour une fois, de choisir son camp. Je pr\u00e9f\u00e9rais \u00e9viter ce sujet avec ma m\u00e8re, mais il me semblait clair que toutes les nuances et complexit\u00e9s historiques qui lui \u00e9taient si ch\u00e8res ne changeaient rien \u00e0 quelque chose de tr\u00e8s simple, c\u2019est qu\u2019il y a dans cette affaire un agress\u00e9 et un agresseur, un faible qui n\u2019a rien demand\u00e9 et un fort d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 imposer sa loi, une d\u00e9mocratie imparfaite, corrompue tant qu\u2019on veut, mais une d\u00e9mocratie, et une dictature de moins en moins dissimul\u00e9e. (J\u2019\u00e9cris cela, au printemps 2024, juste apr\u00e8s l\u2019assassinat d\u2019Alexe\u00ef Navalny et c\u2019est pareil&#160;: Navalny d\u2019un c\u00f4t\u00e9, Poutine de l\u2019autre, il n\u2019y a ni ambigu\u00eft\u00e9, ni zone grise, ni torts partag\u00e9s. Ce qui est en revanche surprenant c\u2019est que le h\u00e9ros ait \u00e0 ce point une t\u00eate de h\u00e9ros et le m\u00e9chant \u00e0 ce point une t\u00eate de m\u00e9chant&#160;: dans un film, on n\u2019oserait pas.) Si j\u2019essaie de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ce qui se joue pour moi dans cette affaire, je vois bien que j\u2019admire la r\u00e9sistance des Ukrainiens et souhaite leur victoire, mais que ce qui me passionne et me terrifie, au fond, ce qui explique cette addiction m\u00e9dus\u00e9e, c\u2019est le visage que cette guerre r\u00e9v\u00e8le de la Russie. Pas seulement celui qu\u2019on voit au front&#160;: les cadavres de civils d\u00e9couverts \u00e0 Boutcha, mains li\u00e9es dans le dos, les femmes viol\u00e9es, les enfants d\u00e9port\u00e9s, le sadisme permis et m\u00eame encourag\u00e9 par le commandement, ce mar\u00e9cage de boue et de sang o\u00f9 pataugent et s\u2019entre-tuent des volontaires h\u00e9ro\u00efques, des pauvres gars envoy\u00e9s dans le hachoir \u00e0 viande et des serial killers tir\u00e9s de prisons russes. C\u2019est la guerre, cela, et la guerre est horrible. C\u2019est le front, et le front est atroce. Mais \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du front il y a le pays. Il y a le peuple russe, et c\u2019est toujours la m\u00eame question&#160;: que pense-t-il, le peuple russe&#160;? Est-ce qu\u2019il soutient Poutine&#160;? Dans quelles proportions&#160;? Cette question est sans r\u00e9ponse car les statistiques, en Russie, ne valent rien. Mais si on a gard\u00e9 des liens avec des amis rest\u00e9s l\u00e0-bas, si on se branche sur la t\u00e9l\u00e9vision et surtout les r\u00e9seaux sociaux russes, comme le fait mon camarade l\u2019\u00e9crivain Iegor Gran, ce qu\u2019on entrevoit, c\u2019est un peuple qui bascule dans une gigantesque dystopie. Dans 1984, chacun doit chaque jour participer \u00e0 deux minutes de haine collective. La t\u00e9l\u00e9 russe mart\u00e8le cette haine 24 heures sur 24. 24 heures sur 24, c\u2019est la m\u00eame incantation&#160;: l\u2019Occident veut la mort de la Russie mais la Russie vaincra comme elle a toujours vaincu parce qu\u2019elle est la Troisi\u00e8me Rome et que sa vie est mis\u00e9rable mais que son \u00e2me est forte, alors que la vie de l\u2019Occident est agr\u00e9able mais son \u00e2me faible, d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e, min\u00e9e par les LGBTQ+, les woke, les \u00e9cologistes, les nazis et les p\u00e9dophiles. \u00ab&#160;La raison de l\u2019op\u00e9ration militaire sp\u00e9ciale, dit le ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res, Sergue\u00ef Lavrov \u2013 celui avec qui Salom\u00e9 se flattait de n\u00e9gocier dans le respect mutuel \u2013, la raison de l\u2019op\u00e9ration militaire sp\u00e9ciale r\u00e9side dans le contentement de soi des pays occidentaux depuis la fin de la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale.&#160;\u00bb \u00ab&#160;Vous avez la belle vie, nous on vit dans la merde&#160;\u00bb&#160;: c\u2019est ce qu\u2019on me disait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 Kotelnitch. Mais \u00e0 Kotelnitch, au d\u00e9but de ce si\u00e8cle, ils avaient encore honte de vivre dans la merde. Ceux qui vivent dans la merde, Poutine leur a rendu la fiert\u00e9. Vivre dans la merde est le signe de leur \u00e9lection. Ils sont le sel de la terre. Ils font peur \u00e0 nouveau&#160;: aux p\u00e9d\u00e9s, aux trans, \u00e0 tous ces d\u00e9viants dont le \u00ab&#160;contentement de soi&#160;\u00bb offense la Russie. Il est bon de faire partie de cette foule qui fait peur, il est bon de ha\u00efr ceux qui n\u2019en font pas partie. Ceux-l\u00e0, on leur pourrit la vie sur les r\u00e9seaux sociaux, on les pourchasse, on trace de grands Z sur leurs portes. La lettre Z, \u00e0 l\u2019origine un marquage militaire, est devenue le symbole du soutien \u00e0 l\u2019op\u00e9ration sp\u00e9ciale, aux soldats, au pr\u00e9sident. On la voit partout. On en badigeonne les blind\u00e9s, les murs, les statues de L\u00e9nine, les portes de salon de coiffure. On se la tatoue sur le front, on se rase le cr\u00e2ne en tra\u00e7ant sa marque. Les enfants des \u00e9coles se rassemblent pour former d\u2019immenses Z, qu\u2019on voit du ciel et montre \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. Le Z est la croix gamm\u00e9e du poutinisme. Entre Z et non-Z, la division est partout&#160;: au travail, dans les familles. Le mari ne parle plus \u00e0 la femme, le fr\u00e8re pas \u00e0 la s\u0153ur. On s\u2019est fait des illusions en pensant que le poutinisme \u00e9tait simplement un r\u00e9gime mafieux, m\u00fb par cette chose somme toute rassurante qu\u2019est la cupidit\u00e9. Il s\u2019agit de tout autre chose. Il s\u2019agit de cr\u00e9er et d\u2019exposer aux yeux du monde un homme nouveau, un vrai Russe habit\u00e9 par le ressentiment, la violence, l\u2019ignorance crasse et la fiert\u00e9 mauvaise d\u2019avoir compris que la vie, c\u2019est la guerre de tous contre tous. Sur le blog d\u2019un historien russe en exil&#160;: \u00ab&#160;La Russie voulait \u00eatre la Troisi\u00e8me Rome, elle est devenue le Quatri\u00e8me Reich.&#160;\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En attendant la remise du Prix Grand Continent le 5 d\u00e9cembre, nous vous offrons des extraits des cinq \u0153uvres finalistes.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, <em>Kolkhoze<\/em> d&rsquo;Emmanuel Carr\u00e8re \u2014 ou l&rsquo;irruption brutale de la guerre d&rsquo;Ukraine dans une vaste fresque familiale.<\/p>\n","protected":false},"author":5931,"featured_media":306855,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-reviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[3302],"tags":[],"staff":[4713],"editorial_format":[],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-306812","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-prix-grand-continent","staff-emmanuel-carrere","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v26.1.1 - https:\/\/yoast.com\/wordpress\/plugins\/seo\/ -->\n<title>Un extrait de \u00abKolkhoze\u00bb, d&#039;Emmanuel Carr\u00e8re | Le Grand Continent<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/11\/29\/kolkhoze-carrere\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Un extrait de \u00abKolkhoze\u00bb, d&#039;Emmanuel Carr\u00e8re | Le Grand Continent\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"En attendant la remise du Prix Grand Continent le 5 d\u00e9cembre, nous vous offrons des extraits des cinq \u0153uvres finalistes.  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