{"id":303485,"date":"2025-11-01T06:45:00","date_gmt":"2025-11-01T05:45:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=303485"},"modified":"2025-11-02T11:40:45","modified_gmt":"2025-11-02T10:40:45","slug":"staline-eisenstein-dialogue-cruaute","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/11\/01\/staline-eisenstein-dialogue-cruaute\/","title":{"rendered":"\u00ab La cruaut\u00e9 \u00e9tait n\u00e9cessaire \u00bb : le dialogue in\u00e9dit entre Staline et Eisenstein"},"content":{"rendered":"\n
Ivan le Terrible<\/em> : c\u2019est le titre du dernier film de Sergue\u00ef Eisenstein, sur une musique compos\u00e9e par Sergue\u00ef Prokofiev et mettant en sc\u00e8ne Nikola\u00ef Tcherkassov. Ayant surv\u00e9cu aux purges staliniennes, ce trio de talents exceptionnels avait d\u00e9di\u00e9 son travail cr\u00e9atif au service du Parti.<\/p>\n\n\n\n Ce projet \u2014 une initiative personnelle de Staline \u2014 avait vu ses r\u00e9alisateurs choisis avec soin par Jdanov : Eisenstein et Tcherkassov avaient port\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cran Alexandre Nevski<\/em>, un film r\u00e9habilitant le prince canonis\u00e9 aux yeux du peuple sovi\u00e9tique apr\u00e8s sa proscription durant la r\u00e9volution bolchevique qui avait particuli\u00e8rement plu au Politburo.<\/p>\n\n\n\n Tourn\u00e9e durant la Seconde Guerre mondiale, la premi\u00e8re partie d\u2019Ivan le Terrible<\/em> sortit en 1945.<\/p>\n\n\n\n La troisi\u00e8me partie ne vit jamais le jour en raison du d\u00e9c\u00e8s du r\u00e9alisateur en 1948, et la deuxi\u00e8me partie ne fut diffus\u00e9e qu’en 1958.<\/p>\n\n\n\n Parmi les obstacles qui l\u2019emp\u00each\u00e8rent d\u2019exister, la censure fut le facteur le plus \u00e9vident : chaque film \u00e9tant minutieusement examin\u00e9 avant sa sortie.<\/p>\n\n\n\n Cette surveillance intense a marqu\u00e9 toute l’\u00e8re stalinienne et s’est accentu\u00e9e durant l’apr\u00e8s-guerre. Dans le contexte de la guerre froide naissante, toutes les ressources, tant mat\u00e9rielles qu’immat\u00e9rielles, \u00e9taient dirig\u00e9es vers la militarisation et une rh\u00e9torique anti-occidentale, conform\u00e9ment \u00e0 la doctrine Jdanov.<\/p>\n\n\n\n Dans le domaine cin\u00e9matographique, cette situation a donn\u00e9 lieu \u00e0 la p\u00e9riode dite de la \u00ab malokartinie<\/em> \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, caract\u00e9ris\u00e9e par une production de films consid\u00e9rablement r\u00e9duite.<\/p>\n\n\n\n Durant la derni\u00e8re d\u00e9cennie du r\u00e8gne de Staline, la production annuelle moyenne de films en URSS chuta \u2014 passant de 21 \u00e0 seulement 7 films.<\/p>\n\n\n\n Chaque millim\u00e8tre de pellicule \u00e9tait alors scrut\u00e9 par le Politburo, qui ordonnait les modifications n\u00e9cessaires ou interdisait la distribution des films.<\/p>\n\n\n\n M\u00eame Eisenstein \u2014 ma\u00eetre pourtant incontest\u00e9 du cin\u00e9ma de propagande sovi\u00e9tique \u2014 n’\u00e9tait pas \u00e9pargn\u00e9 par ces rigueurs.<\/p>\n\n\n\n Le 14 mai 1946, avec une grande d\u00e9f\u00e9rence, il adressa une lettre personnelle \u00e0 Staline, le priant de visionner le deuxi\u00e8me \u00e9pisode et de donner son avis pour autoriser sa sortie.<\/p>\n\n\n\n Cette lettre aboutit \u00e0 une rencontre le 26 f\u00e9vrier 1947 entre Staline, son ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res Molotov et Jdanov d’une part, Eisenstein et l\u2019acteur Nikola\u00ef Tcherkassov d’autre part.<\/p>\n\n\n\n La retranscription de cette conversation de deux heures, bas\u00e9e sur les propos d\u2019Eisenstein et de Tcherkassov, a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e imm\u00e9diatement apr\u00e8s la rencontre par un ami personnel d\u2019Eisenstein, l’\u00e9crivain et journaliste Boris Agapov.<\/p>\n\n\n\n Entre quelques consid\u00e9rations sur l\u2019art et la politique mondiale de Staline, quelques ricanements de Jdanov et Molotov, le r\u00e9alisateur et l\u2019acteur sont soumis \u00e0 la critique de leurs trois interlocuteurs. <\/p>\n\n\n\n Une chose, en particulier, a beaucoup d\u00e9plu au dictateur sovi\u00e9tique et \u00e0 ses lieutenants : Ivan le Terrible est d\u00e9peint comme cruel et parano\u00efaque \u2014 mais Eisenstein n\u2019explique pas assez pourquoi<\/em>. Dans ces notes, Agapov r\u00e9sume : \u00ab Molotov a dit que les r\u00e9pressions en g\u00e9n\u00e9ral peuvent et doivent \u00eatre montr\u00e9es, mais qu’il est n\u00e9cessaire de montrer pourquoi elles ont \u00e9t\u00e9 faites et au nom de quoi. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Dans une conversation o\u00f9 ils n\u2019auront qu\u2019un r\u00f4le de figuration seront faits les principaux arbitrages du film : la mani\u00e8re dont les personnages historiques doivent \u00eatre incarn\u00e9s ainsi que les sc\u00e8nes \u00e0 inclure ou \u00e0 couper.<\/p>\n\n\n\n Au-del\u00e0 des mots, le malaise de la situation est rendu \u00e9vident par un fait sid\u00e9rant, qu\u2019on apprend \u00e0 la fin de la conversation : ni Eisenstein ni Tcherkassov n\u2019ont vu leur film dans sa version finale au moment o\u00f9 ils s\u2019en remettent au jugement de Staline.<\/p>\n\n\n\n Nous rendons ces notes accessibles \u00e0 un public francophone en les traduisant depuis le russe et en les contextualisant, pour la premi\u00e8re fois int\u00e9gralement <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n