{"id":302167,"date":"2025-10-21T18:40:45","date_gmt":"2025-10-21T16:40:45","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=302167"},"modified":"2025-10-21T18:40:48","modified_gmt":"2025-10-21T16:40:48","slug":"ia-face-au-nouveau-taylorisme-une-strategie-du-renouveau-luddite-conversation-avec-juan-sebastian-carbonell","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/10\/21\/ia-face-au-nouveau-taylorisme-une-strategie-du-renouveau-luddite-conversation-avec-juan-sebastian-carbonell\/","title":{"rendered":"IA : face au nouveau taylorisme, une strat\u00e9gie du \u00ab renouveau luddite \u00bb, conversation avec Juan Sebasti\u00e1n Carbonell"},"content":{"rendered":"\n
Juan Sebasti\u00e1n Carbonell<\/a> \u00c0 premi\u00e8re vue, il n\u2019y a rien de commun entre, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, Taylor et le taylorisme, associ\u00e9 \u00e0 la cha\u00eene de montage et au chronom\u00e9trage du travail ouvrier, et de l\u2019autre le monde de la tech, de l\u2019intelligence artificielle et du cloud. C\u2019est pourtant mal comprendre ce qu\u2019est le taylorisme, en tant que pens\u00e9e de l\u2019organisation et ensemble de pratiques dont l\u2019objectif est la mise au travail des \u00ab masses r\u00e9fractaires \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Taylor \u00e9tait un ing\u00e9nieur am\u00e9ricain. N\u00e9 en 1856, il est l\u2019inventeur de l\u2019organisation \u00ab scientifique \u00bb du travail. Il a occup\u00e9 une s\u00e9rie de postes de contrema\u00eetre et d\u2019ing\u00e9nieur dans des entreprises de la m\u00e9tallurgie, dont les plus connues sont Midvale et Bethlehem Steel, o\u00f9 il va d\u00e9velopper son \u00ab management scientifique \u00bb en \u00e9tudiant le comportement des ouvriers. <\/p>\n\n\n\n Contrairement \u00e0 ce que l\u2019on entend souvent, les id\u00e9es de Taylor ne se r\u00e9duisent ni \u00e0 la cha\u00eene de montage, ni \u00e0 la parcellisation des t\u00e2ches. En effet, il n\u2019a pas connu la cha\u00eene de montage de son vivant. Il meurt en 1915, alors que celle-ci, sous sa forme moderne, a \u00e9t\u00e9 introduite \u00e0 l\u2019usine Ford de Highland Park, dans la banlieue de D\u00e9troit, en 1913.<\/p>\n\n\n\n Certes, le travail \u00e0 la cha\u00eene a \u00e9t\u00e9 exp\u00e9riment\u00e9 d\u00e8s la fin du XIXe si\u00e8cle pour les op\u00e9rations de d\u00e9pe\u00e7age des abattoirs de Chicago. De la m\u00eame fa\u00e7on, la th\u00e9orisation de la parcellisation des t\u00e2ches \u00e0 laquelle Taylor est associ\u00e9 date du XIXe si\u00e8cle ; Adam Smith en parle au sujet de la manufacture d\u2019\u00e9pingles <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, de m\u00eame que Charles Babbage \u00e0 propos de la diminution du co\u00fbt de la main-d\u2019\u0153uvre <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. D\u2019une certaine fa\u00e7on, Marx en discute aussi \u00e0 sa fa\u00e7on, lorsqu\u2019il fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00ab ouvrier partiel \u00bb, produit du machinisme et de la grande industrie <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Ce que le taylorisme apporte de nouveau par rapport \u00e0 ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs est une pens\u00e9e du contr\u00f4le sur le processus du travail.<\/p>\n\n\n\n Avant cette doctrine, le contr\u00f4le s\u2019exer\u00e7ait de diverses fa\u00e7ons, en regroupant les travailleurs dans un seul lieu, avec la prescription de la journ\u00e9e de travail, le r\u00e8glement des ateliers, les quotas de production, les punitions et les amendes des chefs, ainsi que tout ce qui fait partie du \u00ab d\u00e9sordre proscrit \u00bb. Toutefois ce contr\u00f4le ne s\u2019exer\u00e7ait pas sur la fa\u00e7on d\u2019accomplir le travail et la prescription des t\u00e2ches.<\/p>\n\n\n\n L\u2019histoire du changement technologique n\u2019est pas l\u2019histoire de l\u2019innovation et de ses oppositions mais l\u2019histoire de trajectoires se faisant concurrence.\u00a0<\/p>Juan Sebasti\u00e1n Carbonell<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n C\u2019est ce qui deviendra le but de Taylor : obtenir le maximum possible de la force de travail en une journ\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Avec le taylorisme, on passe donc du \u00ab d\u00e9sordre proscrit \u00bb \u00e0 l\u2019\u00ab ordre prescrit \u00bb.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Harry Braverman r\u00e9sume le taylorisme par trois principes <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Premi\u00e8rement, le processus de travail est d\u00e9compos\u00e9 en un ensemble de t\u00e2ches ; on touche ici \u00e0 un point tr\u00e8s important, qui permettra de penser le r\u00f4le de l\u2019IA sur le monde du travail : aucune t\u00e2che, ni aucun m\u00e9tier n\u2019est si complexe qu\u2019il ne peut \u00eatre r\u00e9duit et rationalis\u00e9. Autrement dit, aucun m\u00e9tier, m\u00eame tr\u00e8s qualifi\u00e9, ne peut \u00e9chapper \u00e0 une logique de taylorisation. Deuxi\u00e8mement, la conception et l\u2019ex\u00e9cution sont s\u00e9par\u00e9es. Ici encore, il ne s\u2019agit pas de s\u00e9parer le travail manuel et intellectuel, car le travail intellectuel lui-m\u00eame peut aussi faire l\u2019objet d\u2019une s\u00e9paration entre conception et ex\u00e9cution. Enfin, troisi\u00e8mement, le travail est planifi\u00e9 par la direction gr\u00e2ce au monopole que celle-ci a de la connaissance de l\u2019ensemble du processus de travail.\u00a0<\/p>\n\n\n\n La th\u00e8se que je d\u00e9fends dans le livre est que la technologie en g\u00e9n\u00e9ral \u2014 et le num\u00e9rique et l\u2019IA en particulier \u2014 favorisent ou provoquent un \u00ab taylorisme augment\u00e9 \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, ces technologies approfondissent les logiques de parcellisation des t\u00e2ches, de s\u00e9paration entre conception et ex\u00e9cution et de d\u00e9possession des travailleurs lors du processus de production. Je m\u2019inscris \u00e0 la suite d\u2019autres travaux contemporains qui \u00e9voquent un sc\u00e9nario n\u00e9o-taylorien \u2014 ou l\u2019\u00e9mergence d\u2019un \u00ab taylorisme num\u00e9rique \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Avec l\u2019IA, on retrouve en plusieurs endroits la m\u00eame \u00ab d\u00e9possession machinique \u00bb \u2014 tant dans le travail de pr\u00e9parateur de commandes dans les entrep\u00f4ts logistiques que dans les professions dites \u00ab cr\u00e9atives \u00bb, bien que cette d\u00e9possession prenne dans chaque cas des formes distinctes.<\/p>\n\n\n\n Dans le cas des entrep\u00f4ts Amazon, Alessandro Delfanti a \u00e9tudi\u00e9 comment les marchandises et les gestes sont transform\u00e9s en information <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>, d\u00e9poss\u00e9dant les ouvriers de savoirs tacites qui permettraient de d\u00e9fendre une autonomie au travail tels que la connaissance de l\u2019inventaire ou l\u2019emplacement des marchandises sur les \u00e9tag\u00e8res. Il ne s\u2019agit pas l\u00e0 d\u2019une profession qualifi\u00e9e, mais la num\u00e9risation de ces connaissances et l\u2019organisation du travail par un algorithme exproprie les connaissances que les ouvriers ont de leur activit\u00e9, renfor\u00e7ant le contr\u00f4le de la direction sur les d\u00e9cisions prises au cours du travail.<\/p>\n\n\n\n Avec le taylorisme, on passe du \u00ab d\u00e9sordre proscrit \u00bb \u00e0 l\u2019\u00ab ordre prescrit \u00bb.\u00a0<\/p>Juan Sebasti\u00e1n Carbonell<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Avec l\u2019IA, et notamment l\u2019IA g\u00e9n\u00e9rative, on trouve les m\u00eames logiques de \u00ab d\u00e9possession machinique \u00bb dans des m\u00e9tiers qualifi\u00e9s, qui se voient expropri\u00e9s de la dimension \u00ab cr\u00e9ative \u00bb de leur travail. En somme, l\u2019IA n\u2019est pas l\u2019adjuvante de ces professions mais contribue \u00e0 leur d\u00e9qualification, comme dans le cas des graphistes, journalistes ou traducteurs. <\/p>\n\n\n\n Je m\u2019attarde sur l\u2019exemple des traducteurs car il illustre cette nouvelle dynamique de taylorisation. Il s\u2019agit d\u2019une profession segment\u00e9e, entre langues et types de traduction, avec la traduction \u00ab technique \u00bb d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et la traduction \u00ab \u00e9ditoriale \u00bb ou \u00ab litt\u00e9raire \u00bb de l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n Une premi\u00e8re analyse serait de dire que la profession pourrait \u00eatre affect\u00e9e in\u00e9galement par la traduction automatique. La traduction \u00ab technique \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire la litt\u00e9rature grise (scientifique, juridique, m\u00e9dicale, d\u2019entreprise, etc.), serait alors la plus expos\u00e9e aux changements en raison de sa standardisation. Ne resterait alors autour de ces textes qu\u2019une activit\u00e9 de \u00ab post-\u00e9dition \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire une activit\u00e9 de mise en forme des textes. Il s\u2019agirait alors de r\u00e9viser et de corriger ce qu\u2019une machine produirait.\u00a0<\/p>\n\n\n\n La traduction \u00ab litt\u00e9raire \u00bb pourrait quant \u00e0 elle b\u00e9n\u00e9ficier de la traduction automatique, car ce genre de traduction serait une activit\u00e9 moins routini\u00e8re et plus cr\u00e9ative. Selon cette m\u00eame logique, la traduction automatique \u00e9pargnerait les langues rares ou minoritaires, car faiblement num\u00e9ris\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n Plusieurs raisons conduisent cependant \u00e0 \u00e9carter cette interpr\u00e9tation.<\/p>\n\n\n\n D\u2019un c\u00f4t\u00e9, la distinction entre traduction \u00ab litt\u00e9raire \u00bb et traduction \u00ab technique \u00bb est contest\u00e9e au sein m\u00eame de la profession de traducteur : l\u2019une n\u2019est pas plus facile ou plus routini\u00e8re que l\u2019autre, mais chacune n\u00e9cessite des comp\u00e9tences diff\u00e9rentes, acquises par la formation et par l\u2019exp\u00e9rience. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, l\u2019usage de la traduction automatique ne d\u00e9coule pas de la nature de la langue ou du texte, mais de choix \u00e9conomiques, puisque des entreprises ont \u00e9galement recours \u00e0 la traduction automatique pour des textes litt\u00e9raires. <\/p>\n\n\n\n Dans cette profession, l\u2019IA produit une perte de contr\u00f4le sur le geste cr\u00e9atif ; elle prive les traducteurs du premier jet, des allers-retours avec l\u2019auteur et r\u00e9duit l\u2019activit\u00e9 \u00e0 de la post-\u00e9dition.<\/p>\n\n\n\n Une des principales cons\u00e9quences, d\u00e9nonc\u00e9e par les associations professionnelles de traduction, est moins la disparition du m\u00e9tier que la baisse des tarifs, et, de fa\u00e7on incidente, la baisse de la qualit\u00e9 de la traduction.<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai beaucoup de r\u00e9ticences \u00e0 employer le mot de \u00ab progr\u00e8s \u00bb d\u00e8s lors qu\u2019on parle de changements technologiques ; je ne nie pas que ceux-ci puissent am\u00e9liorer la sant\u00e9 ou le bien-\u00eatre g\u00e9n\u00e9ral, mais il s\u2019agit d\u2019un terme connot\u00e9, souvent utilis\u00e9 pour faire taire les oppositions aux effets n\u00e9gatifs de certaines technologies. <\/p>\n\n\n\n Jean-Baptiste Fressoz montre tr\u00e8s bien dans Apocalypse joyeuse<\/em> <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 qui est une histoire du risque technologique \u2014 le r\u00f4le de l\u2019\u00ab id\u00e9ologie du progr\u00e8s \u00bb dans l\u2019acceptation d\u2019une technologie, et ce malgr\u00e9 les doutes, voire la documentation sur ses effets n\u00e9gatifs. Il rappelle qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019un c\u00f4t\u00e9 l\u2019innovation et de l\u2019autre la r\u00e9sistance ou les oppositions qu\u2019elle suscite, mais une concurrence permanente entre des trajectoires technologiques diff\u00e9rentes.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Aujourd\u2019hui, l\u2019IA emprunte une certaine trajectoire ; il faudrait se d\u00e9partir de l\u2019id\u00e9e qu\u2019une technologie est neutre, avec de \u00ab bons \u00bb usages et de \u00ab mauvais \u00bb usages, et qu\u2019il faudrait faire la part entre les deux, ind\u00e9pendamment de la technologie elle-m\u00eame. Une trajectoire concerne tant les conditions de possibilit\u00e9 de cette technologie que ses effets sur la soci\u00e9t\u00e9, ce qui veut dire que l\u2019IA n\u2019est pas \u00ab juste un outil \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Par exemple, l\u2019IA telle qu\u2019elle existe aujourd\u2019hui a besoin pour fonctionner d\u2019une infrastructure \u00e9nerg\u00e9tique immense et chaque jour plus grande, \u00e0 mesure qu\u2019on am\u00e9liore les grands mod\u00e8les d\u2019IA. Le Shift Project a montr\u00e9 dans un rapport r\u00e9cent <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> que les besoins d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 des data centers<\/em> pourraient tripler d\u2019ici 2030, ce qui implique aussi une augmentation annuelle de +9 % des gaz \u00e0 effet de serre.<\/p>\n\n\n\n L\u2019IA produit une perte de contr\u00f4le sur le geste cr\u00e9atif.<\/p>Juan Sebasti\u00e1n Carbonell<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cela provoque d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 des conflits d\u2019usage de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, tout comme des conflits de voisinage avec les populations vivant pr\u00e8s de ces data centers<\/em>. Ceux-ci sont souvent situ\u00e9s dans des quartiers populaires.<\/p>\n\n\n\n Une telle situation \u00e9voque encore une fois le XIXe si\u00e8cle : Jean-Baptiste Fressoz, que j\u2019\u00e9voquais, a bien montr\u00e9 comment, \u00e0 cette \u00e9poque, certains discours ont accompagn\u00e9 l\u2019installation d\u2019industries polluantes dans des quartiers urbains ouvriers, afin de faire accepter les risques industriels \u2014 ainsi, par exemple de l\u2019\u00ab id\u00e9ologie techno-lib\u00e9rale \u00bb et l\u2019id\u00e9e de b\u00e9n\u00e9fices collectifs.<\/p>\n\n\n\n De la m\u00eame fa\u00e7on, des besoins en micro-travail sont n\u00e9cessaires aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019existence de l\u2019IA.<\/p>\n\n\n\n Cette situation a bien \u00e9t\u00e9 document\u00e9e par Antonio Casilli<\/a>, Paola Tubaro et l\u2019\u00e9quipe du DiPLab <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Certes, des langues \u00e9trang\u00e8res deviennent accessibles \u00e0 un plus grand nombre, ChatGPT peut \u00e9crire nos lettres de motivation, mais ces \u00ab progr\u00e8s \u00bb reposent sur l\u2019exploitation de millions de travailleurs pr\u00e9caires. <\/p>\n\n\n\n Mon intention n\u2019est pas de r\u00e9ifier le langage !<\/p>\n\n\n\n Je ne soutiens pas non plus qu\u2019il y aurait des comportements irr\u00e9ductiblement humains qui ne pourraient jamais \u00eatre reproduits par des machines.<\/p>\n\n\n\n Ce propos est plut\u00f4t une invitation \u00e0 ne pas prendre pour argent comptant les annonces sur les performances des outils de traduction automatique ou de l\u2019IA en g\u00e9n\u00e9ral. Ces performances sont d\u2019abord pr\u00e9sent\u00e9es comme r\u00e9volutionnaires, laissant de c\u00f4t\u00e9 ou occultant leurs limites.<\/p>\n\n\n\n Je pense, au contraire, qu\u2019il faudrait partir de ces limites, de ce que ces mod\u00e8les ne peuvent pas encore faire, pour ensuite mieux comprendre ce qu\u2019ils peuvent d\u00e9j\u00e0 faire. C\u2019est d\u2019ailleurs la fonction des \u00ab attentes technologiques \u00bb que de pr\u00e9senter ces technologies comme r\u00e9volutionnaires, en exag\u00e9rant souvent leurs performances pour les rendre acceptables, pour attirer des financements ou pour cr\u00e9er un march\u00e9 de l\u2019IA. <\/p>\n\n\n\n Par ailleurs, une des questions de recherche qui m\u2019int\u00e9ressent en ce moment est celle des \u00e9checs et des rat\u00e9s des transformations du travail par le num\u00e9rique ou l\u2019IA ; j\u2019accorde moins d\u2019attention \u00e0 ce que l\u2019IA ou le num\u00e9rique fait au travail, et davantage \u00e0 ses limites.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est un sujet que j\u2019ai \u00e9tudi\u00e9 dans le cadre de mes recherches sur l\u2019industrie automobile, o\u00f9 l\u2019automatisation et la digitalisation \u2014 d\u00e9sign\u00e9es dans ce domaine par le terme \u00ab Industrie 4.0 \u00bb \u2014 ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9es comme r\u00e9volutionnaires il y a une dizaine d\u2019ann\u00e9es ; on parlait alors de \u00ab quatri\u00e8me r\u00e9volution industrielle \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Lors d\u2019entretiens avec des ing\u00e9nieurs et des directeurs d\u2019usine, j\u2019ai vu pourtant qu\u2019il y a de nombreux freins \u00e0 l\u2019introduction et l\u2019adoption de ces technologies. Celles-ci apparaissent plut\u00f4t comme des \u00ab solutions pour un probl\u00e8me qu\u2019on cherche encore \u00bb que comme des leviers d\u2019une disruption technologique : ce sont des technologies existantes, mais sans usage pratique, ou qui sont refus\u00e9es m\u00eame par des directeurs d\u2019usine ne voyant tout simplement pas leur int\u00e9r\u00eat !<\/p>\n\n\n\n Mon livre commence par rappeler la condamnation d\u2019Amazon France par la CNIL en d\u00e9cembre 2023, pour avoir mis en place un syst\u00e8me de surveillance de ses salari\u00e9s beaucoup trop intrusif ; l\u2019entreprise recueillait des donn\u00e9es sur la performance individuelle des salari\u00e9s \u00e0 partir des scanners port\u00e9s par ceux-ci.<\/p>\n\n\n\n La surveillance algorithmique est une cons\u00e9quence souvent peu \u00e9voqu\u00e9e par les d\u00e9fenseurs de l\u2019IA, lesquels pr\u00e9f\u00e8rent porter l\u2019accent sur l\u2019utopie d\u2019un travail plus int\u00e9ressant et moins p\u00e9nible. De plus en plus de travaux \u00e9voquent pourtant cette surveillance, qui va au-del\u00e0 des m\u00e9tiers manuels et industriels.<\/p>\n\n\n\n Le mot \u00ab progr\u00e8s \u00bb\u00a0est un terme connot\u00e9, souvent utilis\u00e9 pour faire taire les oppositions aux effets n\u00e9gatifs de certaines technologies.<\/p>Juan Sebasti\u00e1n Carbonell<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Certes, cette surveillance existe dans la logistique ou encore chez les chauffeurs routiers. Chez ces derniers, l\u2019enregistreur de bord \u00e9lectronique stocke les donn\u00e9es sur la localisation et les mouvements du transporteur. Ces donn\u00e9es sont agr\u00e9g\u00e9es au niveau central par un syst\u00e8me de gestion de la flotte automobile \u2014 un outil entre les mains de l\u2019entreprise. La num\u00e9risation de la conduite et le contr\u00f4le de cette information par la direction entrent ensuite en conflit avec l\u2019exp\u00e9rience de la conduite et les besoins des chauffeurs en termes de repos.\u00a0<\/p>\n\n\n\n On trouve aussi cette surveillance \u00e0 l’\u0153uvre dans les services, comme dans le pr\u00eat-\u00e0-porter. <\/p>\n\n\n\n Dans certaines entreprises, un syst\u00e8me informatique permet d\u2019organiser automatiquement les \u00e9quipes de travail et de programmer les horaires. Or, ces outils reposent \u00e9galement sur une surveillance biom\u00e9trique, notamment \u00e0 travers le scan des empreintes digitales des employ\u00e9s ; ils permettraient de mieux suivre la programmation de leurs semaines et du paiement de leurs heures de travail.<\/p>\n\n\n\n Le plus \u00e9tonnant c\u2019est que cette surveillance concerne aussi des professions hautement qualifi\u00e9es comme les banquiers d\u2019affaires, comme le rapportaient les journaux britanniques il y a quelques ann\u00e9es. Chez Barclays, un logiciel permettait \u00e0 la direction de la banque de mesurer le temps de pr\u00e9sence de ses employ\u00e9s devant leur ordinateur de bureau, ou celui consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019utilisation de certaines applications <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Il faut n\u00e9anmoins nuancer les discours qui verraient l\u2019apparition d\u2019un Big Brother num\u00e9rique.<\/p>\n\n\n\n Premi\u00e8rement, cela reviendrait \u00e0 d\u00e9responsabiliser les employeurs qui sont ceux qui d\u00e9veloppent et mettent en \u0153uvre ces technologies de surveillance. Deuxi\u00e8mement, l\u2019IA au travail a aussi des limites.<\/p>\n\n\n\n Les IA s\u2019ajoutent aux organisations du travail d\u00e9j\u00e0 existantes, ce qui signifie qu\u2019elles doivent s\u2019adapter au type de processus de travail, au rapport de forces dans l\u2019entreprise \u2014 qui peut \u00eatre d\u00e9favorable \u00e0 l\u2019introduction de technologies qui d\u00e9gradent les conditions de travail \u2014 ou au cadre l\u00e9gal en vigueur ; celui-ci peut encadrer fortement toute nouvelle technologie.<\/p>\n\n\n\n Les luddites \u00e9taient des ouvriers anglais qui, au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle (1811-1813), \u00e0 l\u2019aube de l\u2019industrialisation, ont d\u00e9truit des machines pour s\u2019opposer \u00e0 leur introduction et \u00e0 la d\u00e9gradation du travail qu\u2019elles provoquaient. Parce que l\u2019histoire est \u00e9crite par les vainqueurs, la post\u00e9rit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s \u00ab condescendante \u00bb envers eux et les a pr\u00e9sent\u00e9s comme des ouvriers conservateurs, voire r\u00e9actionnaires.<\/p>\n\n\n\nEn quoi cette vision du travail permet-elle de mieux comprendre l\u2019IA et son effet sur le monde professionnel ? <\/h3>\n\n\n\n
Vous montrez dans vos travaux que l’IA d\u00e9grade le travail des traducteurs. Dans quelle mesure ce cas d\u2019\u00e9tude est-il r\u00e9v\u00e9lateur des dynamiques g\u00e9n\u00e9rales que vous \u00e9tudiez ? <\/h3>\n\n\n\n
Avec l’IA, la lecture et la r\u00e9daction de textes en langues \u00e9trang\u00e8res deviennent accessibles, bien que de mani\u00e8re imparfaite, \u00e0 de nouvelles personnes. S\u2019agit-il d\u2019un progr\u00e8s ? Cet usage-l\u00e0 ne profite-t-il pas aux usagers, aux consommateurs et, en somme, au plus grand nombre ?<\/h3>\n\n\n\n
Toujours \u00e0 propos de la traduction, vous \u00e9crivez que \u00ab la langue n’est pas une chose susceptible d’\u00eatre mod\u00e9lis\u00e9e \u00bb. Comment expliquer cette formulation aux accents mystiques, quand le reste de votre travail s\u2019inscrit dans un cadre mat\u00e9rialiste ? <\/h3>\n\n\n\n
Les technologies num\u00e9riques en g\u00e9n\u00e9ral, et l\u2019IA en particulier, permettent de nouvelles formes de surveillance des travailleurs. Comment l\u2019IA modifie-t-elle les moyens d\u2019un tel contr\u00f4le ?<\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi ?<\/h3>\n\n\n\n
La seconde figure historique qui inspire votre livre, bien qu’elle n\u2019apparaisse que dans sa conclusion, est celle des luddites. Quel est leur r\u00f4le dans votre d\u00e9monstration ? <\/h3>\n\n\n\n