{"id":301400,"date":"2025-10-15T16:29:40","date_gmt":"2025-10-15T14:29:40","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=301400"},"modified":"2025-10-15T19:25:41","modified_gmt":"2025-10-15T17:25:41","slug":"manifeste-pour-un-doge-progressiste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/10\/15\/manifeste-pour-un-doge-progressiste\/","title":{"rendered":"Manifeste pour un DOGE de gauche"},"content":{"rendered":"\n
De l’Argentine de Milei<\/a> \u00e0 l’Am\u00e9rique de Trump<\/a>, le Grand Continent scrute les transformations de l’\u00c9tat. Pour soutenir une r\u00e9daction ind\u00e9pendante, d\u00e9couvrez nos offres d’abonnement<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n En 2024, Elon Musk a popularis\u00e9 l\u2019id\u00e9e d\u2019un DOGE<\/a> \u2014 Department of Government Efficiency : un instrument destin\u00e9 \u00e0 \u00ab traquer le gaspillage \u00bb dans l\u2019administration f\u00e9d\u00e9rale am\u00e9ricaine.<\/p>\n\n\n\n En surface, la promesse est simple et connue : appliquer \u00e0 l\u2019\u00c9tat les m\u00e9thodes radicales d\u2019optimisation des start-ups, automatiser, supprimer les structures redondantes, r\u00e9duire la taille des bureaucraties. Elle repose sur l\u2019imaginaire libertarien qui impr\u00e8gne la Silicon Valley \u2014 prolongement d\u2019une culture anti-\u00c9tat analys\u00e9e par Fred Turner <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Si l\u2019on creuse davantage, le projet est encore plus radical, puisqu\u2019il s\u2019agit, pour certains penseurs associ\u00e9s \u00e0 la Silicon Valley, proches du Pr\u00e9sident Trump, d\u2019instaurer une gouvernance technique et \u00e9litaire. Curtis Yarvin<\/a>, par exemple, imagine une sorte de \u00ab monarchie technologique \u00bb, un pouvoir confi\u00e9 aux ing\u00e9nieurs ou PDG plut\u00f4t qu\u2019aux institutions d\u00e9mocratiques classiques, certaines infrastructures publiques pouvant ainsi \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme des \u00ab activit\u00e9s technologiques \u00bb \u00e0 int\u00e9grer dans des mod\u00e8les similaires \u00e0 ceux des plateformes num\u00e9riques. <\/p>\n\n\n\n Le projet n\u2019est donc pas seulement de r\u00e9duire l\u2019action de l\u2019\u00c9tat sous couvert d\u2019une r\u00e9forme de l\u2019efficacit\u00e9 publique, mais aussi de r\u00e9\u00e9crire le contrat social au profit d\u2019une \u00e9lite technologique.<\/p>\n\n\n\n La situation europ\u00e9enne est diff\u00e9rente. <\/p>\n\n\n\n Nos \u00c9tats-providence sont plus denses : pour l\u2019instant, le centre semble tenir \u2014 mais sous les cendres la confiance s\u2019\u00e9rode, l\u2019effet d\u2019une double frustration est en train de consommer le syst\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n D\u2019un c\u00f4t\u00e9, il y a des administrations nationales et europ\u00e9ennes jug\u00e9es lourdes et bureaucratiques. <\/p>\n\n\n\n Pierre Rosanvallon a d\u2019ailleurs montr\u00e9 comment la d\u00e9fiance envers les institutions s\u2019est nourrie de la perception d\u2019un \u00c9tat et d\u2019une Europe devenus opaques et impuissants <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span> : complexit\u00e9 des guichets sociaux et du syst\u00e8me fiscal, multiplication des agences, millefeuille territorial, r\u00e9glementation europ\u00e9enne per\u00e7ue comme lointaine, etc. <\/p>\n\n\n\n De l\u2019autre, des services publics qui perdent de leur qualit\u00e9 : l\u2019\u00e9cole publique peine \u00e0 r\u00e9duire les in\u00e9galit\u00e9s <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>, l\u2019h\u00f4pital craque sous la tension d\u00e9mographique et le manque de personnel, certaines d\u00e9marches administratives restent labyrinthiques malgr\u00e9 la num\u00e9risation.<\/p>\n\n\n\n Certes, la r\u00e9alit\u00e9 est plus complexe \u2014 la transformation digitale des services fiscaux fran\u00e7ais est remarquable, Notre-Dame a \u00e9t\u00e9 reconstruite en cinq ans, l\u2019Union europ\u00e9enne a su en quelques mois mettre en place un m\u00e9canisme commun d\u2019endettement de 750 milliards d\u2019euros pour relancer l\u2019\u00e9conomie apr\u00e8s la crise Covid, entre autres faits remarquables. <\/p>\n\n\n\n Nos faiblesses ne doivent donc pas non plus nous faire oublier nos forces : par exemple, la couverture universelle, la qualit\u00e9 des personnels de sant\u00e9 et celle des infrastructures.<\/p>\n\n\n\n Le diagnostic reste cependant s\u00e9v\u00e8re : si les Fran\u00e7ais demeurent profond\u00e9ment attach\u00e9s \u00e0 leurs services publics, ils les jugent en d\u00e9clin et estiment leur fonctionnement trop in\u00e9gal et complexe. Seul un Fran\u00e7ais sur trois estime que \u00ab les services publics fonctionnent bien \u00bb <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> ; 60 % des Fran\u00e7ais estiment que la qualit\u00e9 des services publics s\u2019est d\u00e9t\u00e9rior\u00e9e en dix ans <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n En laissant \u00e0 la droite populiste et aux libertariens le monopole du discours sur l\u2019efficacit\u00e9, la gauche se prive d\u2019un levier d\u00e9cisif pour regagner les classes populaires. <\/p>Alexandre Pointier<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Dans ce contexte de d\u00e9fiance envers les institutions, les partis populistes de droite se sont saisis de l\u2019id\u00e9e d\u2019un \u00c9tat \u00ab nettoy\u00e9 \u00bb de sa bureaucratie.<\/p>\n\n\n\n Les victoires de formations comme Fratelli d\u2019Italia en Italie, le Rassemblement national en France et le PVV de Geert Wilders aux Pays-Bas, tout comme l\u2019essor de l\u2019AfD en Allemagne<\/a>, traduisent une col\u00e8re qui ne vise plus seulement les \u00e9lites politiques, mais l\u2019appareil administratif lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n La promesse d\u2019un \u00c9tat plus \u00ab simple \u00bb et moins co\u00fbteux devient un vecteur de mobilisation \u00e9lectorale.<\/p>\n\n\n\n Pour ces partis, Elon Musk est devenu une r\u00e9f\u00e9rence explicite. Son rachat de Twitter\/X, pr\u00e9sent\u00e9 comme une croisade pour la \u00ab libert\u00e9 d\u2019expression \u00bb, a \u00e9t\u00e9 salu\u00e9 par Giorgia Meloni, Matteo Salvini ou encore des figures du Rassemblement national. Musk a \u00e9galement interagi publiquement avec des responsables de droite radicale, retweetant des contenus du Premier ministre hongrois Viktor Orb\u00e1n ou de la pr\u00e9sidente du Conseil italien et s\u2019opposant frontalement \u00e0 l\u2019Union europ\u00e9enne lorsqu\u2019elle a voulu r\u00e9guler X au nom du Digital Services Act.<\/p>\n\n\n\n Cette affinit\u00e9 id\u00e9ologique s\u2019articule autour de trois th\u00e8mes : rejet de la r\u00e9gulation environnementale et sociale jug\u00e9e excessive, hostilit\u00e9 aux politiques de mod\u00e9ration des plateformes et c\u00e9l\u00e9bration d\u2019un entrepreneuriat h\u00e9ro\u00efque face aux bureaucraties publiques.<\/p>\n\n\n\n Ces convergences nourrissent l\u2019id\u00e9e que l\u2019Europe pourrait s\u2019inspirer du DOGE libertarien pour \u00ab simplifier \u00bb l\u2019\u00c9tat tout en consolidant un pouvoir politique plus autoritaire et nationaliste.<\/p>\n\n\n\n La promesse d\u2019efficacit\u00e9 est ainsi instrumentalis\u00e9e par les droites radicales et extr\u00eames pour nourrir une autre transformation : un \u00c9tat recentr\u00e9 sur la protection nationale, l\u2019identit\u00e9 et l\u2019autorit\u00e9, plut\u00f4t que sur la coh\u00e9sion sociale et la transition \u00e9cologique :<\/p>\n\n\n\n Le risque est clair : l\u2019Europe pourrait adopter une \u00ab efficacit\u00e9 \u00bb sans finalit\u00e9 sociale \u2014 r\u00e9duisant l\u2019\u00c9tat \u00e0 un bras arm\u00e9 identitaire ou autoritaire. <\/p>\n\n\n\n Bien s\u00fbr, les plateformes am\u00e9ricaines se tiennent pr\u00eates \u00e0 soutenir ces d\u00e9marches pour \u00e9tendre davantage leur emprise.<\/p>\n\n\n\n En laissant \u00e0 la droite populiste et aux libertariens le monopole du discours sur l\u2019efficacit\u00e9, la gauche se prive d\u2019un levier d\u00e9cisif pour regagner les classes populaires. <\/p>\n\n\n\n Depuis deux d\u00e9cennies, la gauche europ\u00e9enne s\u2019est concentr\u00e9e sur un discours m\u00ealant taxation additionnelle des hauts revenus et des grandes entreprises et augmentation des prestations sociales.<\/p>\n\n\n\n Cette approche est intellectuellement l\u00e9gitime<\/a> tant l\u2019injustice fiscale et la mont\u00e9e des in\u00e9galit\u00e9s ne sont plus \u00e0 d\u00e9montrer <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Elle laisse toutefois un angle mort : l\u2019exp\u00e9rience concr\u00e8te des services publics.<\/p>\n\n\n\n Ce faisant, la gauche fragilise la l\u00e9gitimit\u00e9 des \u00c9tats-providence, qui d\u00e9pend autant de la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 que de la qualit\u00e9 per\u00e7ue des services publics. Si pour une majorit\u00e9 d\u2019Europ\u00e9ens, le probl\u00e8me n\u2019est pas seulement la redistribution, mais la d\u00e9gradation ressentie des services essentiels, les d\u00e9bats sur la fiscalit\u00e9 ou la taxation des GAFAM ne suffiront pas \u00e0 r\u00e9pondre aux frustrations du quotidien. <\/p>\n\n\n\n L\u2019\u00e9quit\u00e9, c\u2019est aussi et avant tout un \u00c9tat qui fonctionne.<\/p>\n\n\n\n Le ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019\u00e9rosion du vote populaire en faveur de la gauche a largement \u00e9t\u00e9 analys\u00e9 par Thomas Frank aux \u00c9tats-Unis <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span> et par J\u00e9r\u00f4me Fourquet en France <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>, avec des dynamiques semblables : sentiment d\u2019abandon territorial (fermetures d\u2019h\u00f4pitaux, disparition des services publics hors m\u00e9tropoles), complexification administrative, perception d\u2019un \u00c9tat capt\u00e9 par d\u2019autres (minorit\u00e9s, m\u00e9tropoles, insiders<\/em>) et choc culturel (accent mis par la gauche sur les enjeux post-mat\u00e9rialistes \u2014 \u00e9cologie, diversit\u00e9, droits soci\u00e9taux).<\/p>\n\n\n\n En France comme ailleurs, les d\u00e9marches de simplification et de modernisation administrative existent pourtant depuis longtemps : ainsi, l\u2019initiative \u00ab modernisation de l\u2019action publique \u00bb (MAP) lanc\u00e9e en 2012 sous Fran\u00e7ois Hollande a repris la dynamique de la \u00ab r\u00e9vision g\u00e9n\u00e9rale des politiques publiques \u00bb (RGPP) lanc\u00e9e en 2007 par le Pr\u00e9sident Sarkozy. Ces programmes ont en commun de vouloir r\u00e9duire les co\u00fbts, mutualiser les fonctions supports, supprimer les redondances et encourager la d\u00e9mat\u00e9rialisation des services pour all\u00e9ger la charge administrative.<\/p>\n\n\n\n Leur bilan est tr\u00e8s mitig\u00e9 pour une bonne raison : souvent focalis\u00e9s sur les \u00e9conomies de court terme, sans transformation profonde des missions ni \u00e9valuation d\u2019impact, ils n\u2019ont pas permis d\u2019am\u00e9liorer la perception par les usagers de la qualit\u00e9 des principaux services publics.<\/p>\n\n\n\n Quand l\u2019\u00c9tat-providence est per\u00e7u comme inefficace, la demande de protection se d\u00e9place alors vers des formes identitaires ou autoritaires. <\/p>\n\n\n\n Les d\u00e9bats sur la fiscalit\u00e9 ne suffiront pas \u00e0 r\u00e9pondre aux frustrations du quotidien. L\u2019\u00e9quit\u00e9, c\u2019est aussi et avant tout un \u00c9tat qui fonctionne.<\/p>Alexandre Pointier<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Un DOGE progressiste inverserait le paradigme libertarien : l\u2019efficacit\u00e9 n\u2019y serait pas synonyme de retrait mais de r\u00e9allocation strat\u00e9gique.<\/p>\n\n\n\n Cette approche d\u00e9fend la tradition europ\u00e9enne d\u2019un \u00c9tat-providence social-d\u00e9mocrate \u2014 mais l\u2019actualise apr\u00e8s quatre-vingts ans de bureaucratisation.<\/p>\n\n\n\n Elle s\u2019oppose \u00e0 l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 technocratique <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span> mais cherche \u00e0 maximiser l\u2019utilit\u00e9 sociale de chaque euro public avec la m\u00eame obsession que celle des libertariens et des droites populistes quand ils s\u2019emploient \u00e0 d\u00e9tricoter le mod\u00e8le social europ\u00e9en.<\/p>\n\n\n\n Weber rappelait que la rationalit\u00e9 bureaucratique, si elle n\u2019est pas r\u00e9orient\u00e9e par une finalit\u00e9 politique claire, devient purement proc\u00e9durale. Le DOGE progressiste vise pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 r\u00e9introduire un principe de finalit\u00e9 \u2014 qualit\u00e9 de vie, coh\u00e9sion sociale, transition \u00e9cologique \u2014 dans la rationalisation administrative.<\/p>\n\n\n\n La m\u00e9thode ne surprendra personne :<\/p>\n\n\n\n Si ces intuitions ne sont pas nouvelles, le niveau d\u2019ambition, la centralit\u00e9 dans le discours et la radicalit\u00e9 de la mise en \u0153uvre doivent l\u2019\u00eatre. <\/p>\n\n\n\n Soyons clair : le chantier est titanesque.<\/p>\n\n\n\n Il n\u00e9cessite des transformations majeures des administrations et des op\u00e9rateurs, qui ne seront pas sans cons\u00e9quences sur les agents du service public \u2014 \u00e9lectorat traditionnel de la gauche et du centre. <\/p>\n\n\n\n Cela implique d\u2019assumer un double mouvement : r\u00e9organiser, simplifier, parfois supprimer des structures devenues inefficaces \u2014 tout en r\u00e9affirmant la valeur et la mission des agents publics. Il faudra leur offrir des perspectives claires, de nouvelles comp\u00e9tences, une reconnaissance du service rendu et des parcours professionnels adapt\u00e9s. Sans cette dimension sociale et politique, la r\u00e9forme risquerait de n\u2019\u00eatre per\u00e7ue que comme un nouvel \u00e9pisode d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 manag\u00e9riale. L\u2019enjeu est de transformer en profondeur la machine administrative tout en r\u00e9conciliant les agents avec une id\u00e9e exigeante mais positive du service public : utile, efficace et centr\u00e9 sur l\u2019impact social. Une large partie d\u2019entre eux y est pr\u00eate.<\/p>\n\n\n\n Au c\u0153ur de ce projet se trouve la r\u00e9humanisation des services publics.<\/p>\n\n\n\n Les enqu\u00eates de satisfaction montrent qu\u2019appeler une administration ou obtenir un rendez-vous physique est souvent un parcours d\u2019obstacles : files d\u2019attente t\u00e9l\u00e9phoniques interminables, plateformes satur\u00e9es, rendez-vous indisponibles pendant des semaines, absence de suivi personnalis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n La num\u00e9risation massive des d\u00e9marches a am\u00e9lior\u00e9 l\u2019acc\u00e8s pour beaucoup, mais elle a aussi cr\u00e9\u00e9 une fracture pour ceux qui ne ma\u00eetrisent pas les outils digitaux ou se sentent abandonn\u00e9s face \u00e0 des interfaces impersonnelles et complexes. <\/p>\n\n\n\n Le rapport direct avec un agent comp\u00e9tent, capable d\u2019expliquer, d\u2019orienter et surtout d\u2019adapter la r\u00e8gle au cas concret, demeure essentiel pour restaurer la confiance.<\/p>\n\n\n\n Un DOGE progressiste viserait donc \u00e0 r\u00e9inventer la pr\u00e9sence humaine l\u00e0 o\u00f9 elle compte.<\/p>\n\n\n\n Si Elon Musk a progressivement pris ses distances avec le DOGE, c\u2019est d\u2019abord parce qu\u2019il s\u2019est heurt\u00e9 \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 que son imaginaire entrepreneurial avait sous-estim\u00e9e : un \u00c9tat n\u2019est pas une start-up. La promesse d\u2019optimiser en quelques mois l\u2019appareil administratif s\u2019est heurt\u00e9e \u00e0 la complexit\u00e9 des cha\u00eenes de d\u00e9cision, \u00e0 l\u2019enchev\u00eatrement des comp\u00e9tences f\u00e9d\u00e9rales et locales, aux contraintes juridiques et constitutionnelles.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 cela se sont ajout\u00e9es des r\u00e9sistances internes massives. C\u2019est tant mieux, mais cela souligne aussi l\u2019ampleur des obstacles qui attendent un DOGE progressiste. Aussi de la d\u00e9marche initiale ne faut-il retenir que la volont\u00e9 de changement \u2014 pas le fantasme de disruption rapide.<\/p>\n\n\n\n Un DOGE progressiste inverserait le paradigme libertarien : l\u2019efficacit\u00e9 n\u2019y serait pas synonyme de retrait mais de r\u00e9allocation strat\u00e9gique.<\/p>Alexandre Pointier<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Certains \u00e0 gauche objecteront que les mots d\u2019\u00ab audit \u00bb, d\u2019\u00ab \u00e9valuation \u00bb ou de \u00ab performance \u00bb sont ceux du management lib\u00e9ral et du New Public Management<\/em> ; mais c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que ces outils ont \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9s \u00e0 une logique comptable qu\u2019ils ont servi l\u2019aust\u00e9rit\u00e9. Rien n\u2019interdit de les r\u00e9investir politiquement.<\/p>\n\n\n\n \u00c9valuer n\u2019est pas r\u00e9duire : c\u2019est choisir lucidement o\u00f9 l\u2019action publique change r\u00e9ellement la vie des gens.<\/p>\n\n\n\n Auditer peut \u00eatre un acte de justice sociale s\u2019il s\u2019agit de supprimer des d\u00e9penses capt\u00e9es par des insiders<\/em> \u2014 les b\u00e9n\u00e9ficiaires \u00e9tablis du syst\u00e8me \u2014 pour les red\u00e9ployer vers la sant\u00e9, l\u2019\u00e9cole, le logement.<\/p>\n\n\n\n Le vrai clivage n\u2019est pas entre efficacit\u00e9 et solidarit\u00e9, mais entre un usage technocratique des indicateurs pour couper \u00e0 l\u2019aveugle dans les d\u00e9penses, et un usage d\u00e9mocratique pour rendre l\u2019\u00c9tat plus juste, plus lisible et plus puissant l\u00e0 o\u00f9 il est attendu.<\/p>\n\n\n\n Il va de soi qu\u2019un DOGE progressiste aurait par ailleurs comme effet collat\u00e9ral de renforcer le consentement \u00e0 l\u2019imp\u00f4t des plus riches.<\/p>\n\n\n\n Le mod\u00e8le de \u00ab high tax, high trust<\/em> \u00bb des pays nordiques fonctionne car les citoyens voient un retour direct, visible et \u00e9quitable : \u00e9coles performantes, soins de qualit\u00e9, administration simple. Les travaux acad\u00e9miques d\u00e9montrent que la perception d\u2019un \u00c9tat impartial et efficace explique l\u2019acceptation fiscale \u00e9lev\u00e9e <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Un tel projet doit aussi se penser \u00e0 l\u2019\u00e9chelle europ\u00e9enne.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est, de tous les niveaux de gouvernance, le plus complexe \u00e0 r\u00e9former \u2014 mais aussi celui o\u00f9 le besoin de clart\u00e9 et de coh\u00e9rence est le plus urgent. L\u2019Union devrait devenir un outil commun d\u2019\u00e9valuation, de coordination et de transparence, capable de mesurer l\u2019impact r\u00e9el des politiques publiques financ\u00e9es par les fonds communautaires selon un crit\u00e8re unique : l\u2019am\u00e9lioration concr\u00e8te de la vie des citoyens europ\u00e9ens.<\/p>\n\n\n\n Cela suppose une r\u00e9forme profonde des r\u00e8gles budg\u00e9taires, distinguant les d\u00e9penses productives \u2014 \u00e9ducation, innovation, infrastructures vertes \u2014 des d\u00e9penses d\u2019inertie, comme le recommande Mario Draghi dans son rapport sur la comp\u00e9titivit\u00e9<\/a> <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Au-del\u00e0 des chiffres, il s\u2019agit de cultiver une obsession du bon usage de chaque euro europ\u00e9en, de garantir la simplicit\u00e9 d\u2019acc\u00e8s pour les b\u00e9n\u00e9ficiaires des services financ\u00e9s et la lisibilit\u00e9 pour les contribuables.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Europe pourrait ainsi s\u2019\u00e9manciper de son r\u00f4le de gardienne des \u00e9quilibres comptables pour devenir l\u2019architecte d\u2019un \u00c9tat social continental : protecteur, efficace et ambitieux. <\/p>\n\n\n\n *<\/strong><\/p>\n\n\n\n L\u2019Union est prise dans un \u00e9tau.<\/p>\n\n\n\n Dans presque tous les pays, le d\u00e9bat public se fige entre aust\u00e9rit\u00e9 et relance, entre r\u00e9duction et d\u00e9pense.<\/p>\n\n\n\n Pendant ce temps, le mod\u00e8le social se fissure, la confiance s\u2019\u00e9rode, la tentation du d\u00e9gagisme grandit \u2014 dans un grand contexte o\u00f9 Washington rejoint Moscou pour pousser au changement de r\u00e9gime sur le continent.<\/p>\n\n\n\n Acc\u00e9l\u00e9rer l\u2019\u00c9tat pour l\u2019actualiser. <\/p>\n\n\n\n Voil\u00e0 peut-\u00eatre la derni\u00e8re utopie raisonnable : une r\u00e9forme d\u2019une exigence et d\u2019une ampleur in\u00e9dites \u2014 non pas param\u00e9trique, mais radicale, avec un seul objectif : l\u2019utilit\u00e9 publique.<\/p>\n\n\n\n Une r\u00e9forme plus exigeante qu\u2019une \u00e9ni\u00e8me mesure fiscale ; plus \u00e9prouvante que la simple indignation ; plus engageante qu\u2019un plateau de t\u00e9l\u00e9vision.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est un programme \u00e0 part enti\u00e8re ; pour la d\u00e9cennie qui vient, il aura suffi ici d\u2019\u00e9noncer quelques lignes d\u2019un manifeste.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" L\u2019efficacit\u00e9 ne peut pas \u00eatre le privil\u00e8ge d\u2019Elon Musk.<\/p>\n Pour Alexandre Pointier, la gauche doit partir d’une nouvelle utopie : une r\u00e9forme radicale de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n Une pi\u00e8ce de doctrine \u00e0 lire \u2014 \u00e0 discuter.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":301401,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-editorials.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[4259],"tags":[],"geo":[1917],"class_list":["post-301400","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-leurope-face-a-trump-que-faire","staff-alexandre-pointier","geo-europe"],"acf":[],"yoast_head":"\nLa nouvelle naissance de l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 libertarienne am\u00e9ricaine<\/h2>\n\n\n\n
L\u2019Europe et le probl\u00e8me de l\u2019\u00c9tat<\/h2>\n\n\n\n
La tentation de r\u00e9pliquer le mod\u00e8le am\u00e9ricain en Europe<\/h2>\n\n\n\n
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L\u2019occasion manqu\u00e9e d\u2019une gauche modernisatrice<\/h2>\n\n\n\n
Pour un DOGE progressiste : transformer pour mieux investir<\/h2>\n\n\n\n
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