{"id":30093,"date":"2019-04-11T08:18:42","date_gmt":"2019-04-11T06:18:42","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=30093"},"modified":"2020-03-02T15:28:04","modified_gmt":"2020-03-02T14:28:04","slug":"securite-privee-et-gouvernance-en-afrique-de-louest","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/04\/11\/securite-privee-et-gouvernance-en-afrique-de-louest\/","title":{"rendered":"Guerres priv\u00e9es :\u00a0qui sont les \u00ab gardiens \u00bb en Afrique de l\u2019Ouest ?"},"content":{"rendered":"\n
Quis custodiet ipsos custodes ?<\/em> Mais qui gardera les gardiens ? Dans les Satires<\/em>, le po\u00e8te Juv\u00e9nal s\u2019interroge : comment s\u2019assurer de la loyaut\u00e9 de ceux charg\u00e9s de garantir la fid\u00e9lit\u00e9 des \u00e9pouses romaines en l\u2019absence de leurs maris ? Qui a d\u00e9j\u00e0 arpent\u00e9 les rues de Dakar, Abidjan, Lagos ou toute autre m\u00e9tropole d\u2019Afrique de l\u2019Ouest a pu partager une interrogation similaire : qui garde les gardiens ? Face visible d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne structurel plus furtif \u2013 la privatisation croissante de la s\u00e9curit\u00e9 \u2013 ces agents de l\u2019ordre aux appellations multiples n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 aussi pr\u00e9sents au m\u00e8tre carr\u00e9, et semblent \u00e9chapper \u00e0 toutes formes de contr\u00f4le. Pourquoi sont-ils si nombreux ? Quels rapports entretiennent-ils avec l\u2019\u00c9tat et le militaire ? Qu\u2019est ce que cela nous apprend sur la situation s\u00e9curitaire de la sous-r\u00e9gion et plus g\u00e9n\u00e9ralement sur les \u00e9volutions de nos mod\u00e8les de s\u00e9curit\u00e9 ? L\u2019ethnologue et africaniste Georges Balandier \u00e9crivait que \u00ab la soci\u00e9t\u00e9 est toujours le lieu d\u2019un affrontement permanent entre facteurs de maintien et facteurs de changement<\/em> \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, il en va de m\u00eame pour la s\u00e9curit\u00e9, et la privatisation de cette derni\u00e8re en Afrique de l\u2019Ouest ne peut se comprendre en dehors de ce dialogue entre continuit\u00e9 et rupture. Le monopole de la violence l\u00e9gitime, d\u00e9finition sociologique w\u00e9b\u00e9rienne de l\u2019\u00c9tat, \u00e9bauch\u00e9e et employ\u00e9e depuis l\u2019Europe, n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 exclusivement d\u00e9tenu par un acteur unique en Afrique de l\u2019Ouest. Sous la colonisation, des acteurs non-\u00e9tatiques de la s\u00e9curit\u00e9, comme des milices communales, ont coexist\u00e9 avec des forces publiques de s\u00e9curit\u00e9 coloniales ou indig\u00e8nes. Aucunes de ces derni\u00e8res n\u2019ayant jamais pu exercer une coercition et un contr\u00f4le absolus sur l\u2019ensemble du territoire <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le monopole de la violence l\u00e9gitime, d\u00e9finition sociologique w\u00e9b\u00e9rienne de l\u2019\u00c9tat, \u00e9bauch\u00e9e et employ\u00e9e depuis l\u2019Europe, n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 exclusivement d\u00e9tenu par un acteur unique en Afrique de l\u2019Ouest.<\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Historiquement, la norme fut plut\u00f4t une coexistence peu encadr\u00e9e entre forces de police professionnelles et m\u00e9canismes locaux de coercition. Aujourd\u2019hui encore, les agents s\u00e9curitaires des \u00c9tats ouest-africains, policiers et militaires, c\u00f4toient quotidiennement des acteurs non-\u00e9tatiques de la s\u00e9curit\u00e9. Plut\u00f4t que de d\u00e9fendre le \u00ab tout public \u00bb, on peut consid\u00e9rer qu’un usage encadr\u00e9 et r\u00e9fl\u00e9chi de la s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9e participerait de la stabilit\u00e9 des \u00c9tats ouest-africains. Afin de garantir le principe de continuit\u00e9 du service, il serait m\u00eame utile de tracer la ligne de partage : quel est le p\u00e9rim\u00e8tre qu\u2019il faut accorder au priv\u00e9 ? Quelles activit\u00e9s doivent demeurer publiques ? Comment cat\u00e9goriser ces disparit\u00e9s, ces rapports de concurrence mais \u00e9galement parfois de compl\u00e9mentarit\u00e9 entre forces publiques et priv\u00e9s ?\t Dans un article intitul\u00e9 Plural Policing and Democratic Governance,<\/em> Ian Loader, professeur de Criminologie \u00e0 Oxford mod\u00e9lise les rapports entre \u00c9tats et acteurs de la s\u00e9curit\u00e9, fournissant un cadre th\u00e9orique int\u00e9ressant <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il observe qu\u2019en parall\u00e8le des services de s\u00e9curit\u00e9 fournis par l\u2019\u00c9tat (policing by government<\/em>) la s\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure peut \u00eatre assur\u00e9e par des formes de coop\u00e9ration internationale (policing above governments<\/em>), \u00eatre le produit d\u2019arrangements commerciaux entre op\u00e9rateurs priv\u00e9s et l\u2019\u00c9tat (policing through government<\/em>), r\u00e9sulter d\u2019enchev\u00eatrements de protections priv\u00e9es contract\u00e9es par des individus ou des entreprises (policing beyond government<\/em>) ou bien \u00eatre directement prise en charge par les citoyens eux-m\u00eames (policing below governments<\/em>). \u00c0 partir de ce mod\u00e8le, trois tendances majeures des \u00e9volutions de la s\u00e9curit\u00e9 se d\u00e9gagent : l\u2019internationalisation (above<\/em>) la civilianisation (below<\/em>) et la privatisation (through, beyond<\/em>) de la s\u00e9curit\u00e9. Ce sont ces deux derni\u00e8res tendances et leurs rapports aux institutions qu\u2019on observe dans le contexte ouest-africain. Au sein d\u2019un syst\u00e8me international n\u00e9olib\u00e9ral, la perception de la s\u00e9curit\u00e9 comme un bien commun semble perdre progressivement du terrain au profit d\u2019une vision de la s\u00e9curit\u00e9 comme un droit individuel, un bien priv\u00e9, ou un club. Seul ceux qui payent peuvent profiter de services que l\u2019on imaginait hier encore du ressort public. Superpos\u00e9e \u00e0 un contexte africain o\u00f9 des secteurs entiers de la vie sont d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pendants des investissements que l\u2019on veut bien leur consacrer, la s\u00e9curit\u00e9 du quotidien serait devenue un march\u00e9 comme un autre. \u00c0 l\u2019image des pr\u00e9sidents africains allant se faire soigner en Europe tandis que leurs concitoyens sont contraints de faire appel \u00e0 des services publics d\u00e9faillants, la s\u00e9curit\u00e9 serait marchande, et donc relative. Comme tout secteur marchand, elle semble alors r\u00e9gie par l\u2019offre et la demande. La r\u00e9duction des effectifs militaires sur le continent, associ\u00e9e \u00e0 des taux de ch\u00f4mage \u00e9lev\u00e9s entra\u00eene une importante main d\u2019oeuvre masculine, parfois, mais pas toujours, socialis\u00e9e dans la violence. Si une exp\u00e9rience militaire est appr\u00e9ci\u00e9e, elle n\u2019est pas toujours obligatoire et \u00eatre un homme entre 25 et 45 ans en bonne sant\u00e9 et sans casier judiciaire suffit bien souvent \u00e0 convaincre l\u2019employeur. La pr\u00e9sence d\u2019expatri\u00e9s et d\u2019entreprises multinationales dans la sous-r\u00e9gion a dop\u00e9 la demande de protections et de gardiennage tandis que les r\u00e9centes menaces terroristes alimentent une m\u00e9fiance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e profitant financi\u00e8rement aux entrepreneurs de s\u00e9curit\u00e9. Au Kenya, suite \u00e0 l\u2019attaque terroriste du centre commercial Westgate ayant fait 68 morts en septembre 2013, la s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9e a connu une p\u00e9riode de forte croissance. On compte d\u00e9sormais pr\u00e8s de 300 000 gardiens priv\u00e9s pour seulement 40 000 policiers pour l\u2019ensemble du pays et une population avoisinant les 50 millions <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dans plusieurs pays africains, les forces priv\u00e9es de s\u00e9curit\u00e9 disposent d\u2019effectifs mais aussi d\u2019\u00e9quipements sup\u00e9rieurs aux forces publiques. On compte en C\u00f4te d\u2019Ivoire trois agents de s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9e pour un policier, et les voitures de police s\u00e9n\u00e9galaises ont tristes mines par rapport aux pick-ups des entreprises de s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9e Sagam <\/em>et Phoenix<\/em> \u00e0 Dakar.<\/p>\n\n\n\n Pour autant, la privatisation partielle ou totale de la s\u00e9curit\u00e9 du quotidien n\u2019est pas sans risque. Rappelons-nous la tristement c\u00e9l\u00e8bre entreprise \u00e9tatsunienne Blackwater<\/em>, responsable de la mort de 17 civils innocents \u00e0 Nissour Square en Irak. Ce dernier \u00e9pisode d\u2019une longue s\u00e9rie de bavures a raviv\u00e9 le stigmate mercenaire, une filiation que les entreprises de s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9e rejettent toutes en bloc aujourd\u2019hui, mais qui reste un terme populaire <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019inflation \u2013 r\u00e9elle ou per\u00e7ue \u2013 des menaces en Afrique de l\u2019Ouest provoque un r\u00e9armement des gardiens, les matraques sont remplac\u00e9es par des armes subl\u00e9tales, voire des armes \u00e0 feu.<\/p>\n\n\n\n L\u2019accroissement du nombre de gardiens arm\u00e9s risque \u00e9galement d\u2019entra\u00eener une prolif\u00e9ration d\u2019armes l\u00e9g\u00e8res et de petit calibre, propices \u00e0 d\u00e9clencher des affrontements en tous genres. Un directeur de soci\u00e9t\u00e9 de s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9 agissant en C\u00f4te d\u2019Ivoire nous expliquait en janvier 2019 qu\u2019il \u00e9tait heureux que la l\u00e9gislation ivoirienne interdise les armes \u00e0 feu pour les gardiens, nous confiant qu\u2019il aurait \u00e9t\u00e9 inquiet que certains gardiens de soci\u00e9t\u00e9s concurrentes r\u00e9put\u00e9es moins scrupuleuse sur la formation puissent se retrouver en possession d\u2019une arme de poing. L\u2019accroissement du nombre de gardiens arm\u00e9s risque d\u2019entra\u00eener une prolif\u00e9ration d\u2019armes l\u00e9g\u00e8res et de petit calibre, propices \u00e0 d\u00e9clencher des affrontements en tous genres.<\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Les risques sociaux sont \u00e9galement \u00e0 prendre en compte, comme nous le disait un pr\u00e9sident de syndicat de gardiens \u00e0 Dakar en juin 2018 : \u00ab \u00c0 part Dieu, personne ne peut rien contre les employeurs de s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9e <\/em> \u00bb. Peu d\u2019entreprises respectent ainsi leurs obligations sociales vis-\u00e0-vis de leurs employ\u00e9s, multipliant souvent les contrats \u00e0 l\u2019essai ou les CDD pour des emplois souvent p\u00e9nibles et, en fonction de leur localisation, pouvant \u00eatre expos\u00e9s \u00e0 des formes extr\u00eames de violence. Les gardiens exercent ainsi souvent leur profession dans la pr\u00e9carit\u00e9. Les employ\u00e9s de l\u2019entreprise Risk<\/em> en C\u00f4te d\u2019Ivoire ont notamment pu \u00eatre vis\u00e9s \u00e0 l\u2019arme lourde lors des affrontements abidjanais de 2010, tandis qu\u2019\u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Cheikh Anta Diop de Dakar en 2018, des agents priv\u00e9s se seraient interpos\u00e9s entre des \u00e9tudiants en col\u00e8re et des policiers. Dans la m\u00eame veine, on peut noter que la plupart des plaintes d\u00e9pos\u00e9es concernant la s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9e au S\u00e9n\u00e9gal ne sont pas des plaintes de particuliers envers des gardiens, mais de gardiens contre leurs employeurs. Parall\u00e8lement \u00e0 ces conditions de travail, l\u2019emploi de civils mal r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s \u00e0 des postes de s\u00e9curit\u00e9 n\u2019est pas sans danger : en cas de mobilisations importantes, de mouvements de protestation, ou de gr\u00e8ve, les chances de paralysie seraient cons\u00e9quentes. Si le sens de la discipline, le pass\u00e9 militaire pour certains ou la peur de perdre son emploi pour d\u2019autres, font que les contestations sont extr\u00eamement rares, la situation n\u2019en demeure pas moins pr\u00e9occupante. De m\u00eame, du fait de leur situation pr\u00e9caire, les vigiles sont facilement manipulables et corruptibles. Un haut fonctionnaire rencontr\u00e9 \u00e0 Abidjan expliquait en janvier 2019 que si les gardiens gardent, ils regardent aussi et sont ainsi susceptibles de se transformer en r\u00e9seau de surveillance low cost<\/em>. Il est ainsi relativement facile, en \u00e9change de quelques milliers de francs CFA par exemple, d\u2019obtenir de la part des gardiens des informations sur les all\u00e9es et venues au sein d\u2019une r\u00e9sidence, ou de r\u00e9cup\u00e9rer des documents mis \u00e0 la poubelle. Pour que ces agents de l\u2019ordre ne deviennent pas agents du d\u00e9sordre, leur situation devrait \u00eatre r\u00e9gularis\u00e9 : les salaires pay\u00e9s selon la l\u00e9gislation, la libert\u00e9 syndicale respect\u00e9e. Enfin, la sous-traitance de la s\u00e9curit\u00e9 au priv\u00e9 pose la question de l\u2019irr\u00e9versibilit\u00e9. Une fois que l\u2019on a choisi de faire appel \u00e0 des entreprises de s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9e, retourner \u00e0 la situation initiale semble d\u00e9licat. La privatisation r\u00e9currente de certaines missions peut ainsi entra\u00eener un abandon de la capacit\u00e9 au niveau \u00e9tatique ; ce qui signifie une perte compl\u00e8te de comp\u00e9tences sur un secteur pr\u00e9cis et une sur-d\u00e9pendance au priv\u00e9. Une fois que l\u2019on a choisi de faire appel \u00e0 des entreprises de s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9e, retourner \u00e0 la situation initiale semble d\u00e9licat. La privatisation r\u00e9currente de certaines missions peut ainsi entra\u00eener un abandon de la capacit\u00e9 au niveau \u00e9tatique.<\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n \u00c0 titre d\u2019exemple plus proche de nous, en France, plus de la moiti\u00e9 des 300 000 agents de s\u00e9curit\u00e9 sont priv\u00e9s (55 %). S\u2019ils d\u00e9cidaient d\u2019arr\u00eater le travail, peu d\u2019\u00e9v\u00e9nements sportifs pourraient se d\u00e9rouler en toute s\u00e9curit\u00e9. Tout indique que l\u2019\u00c9tat aurait donc plut\u00f4t int\u00e9r\u00eat \u00e0 endosser les habits du r\u00e9gulateur de ses partenaires priv\u00e9s s\u2019il veut rester (ou devenir) ma\u00eetre de la situation. <\/p>\n\n\n\n Ainsi, comme l\u2019explique B\u00e9atrice Hibou, \u200bla privatisation de l\u2019\u00c9tat ou de certaines de ses activit\u00e9s ne co\u00efncide pas avec une absence totale de contr\u00f4le \u00e9tatique, encore moins une \u00ab cannibalisation \u00bb de l\u2019\u00c9tat par le secteur priv\u00e9. Si la privatisation entra\u00eene une sous-traitance de fonctions ant\u00e9rieurement \u00e9tatiques \u00e0 des interm\u00e9diaires priv\u00e9s, elle provoque \u00e9galement un red\u00e9ploiement <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le processus de privatisation se traduit concr\u00e8tement par des n\u00e9gociations permanentes entre institutions et acteurs priv\u00e9s et une reconfiguration continuelle des d\u00e9marcations entre public et priv\u00e9. L\u2019\u00c9tat est actif, il se red\u00e9ploie tout au long de ce processus, en d\u00e9l\u00e9gant, en se d\u00e9chargeant sur le priv\u00e9, mais \u00e9galement en exer\u00e7ant un contr\u00f4le \u200ba posteriori <\/em>\u200bsur ce dernier <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Au S\u00e9n\u00e9gal, un projet de loi est en cours suivant le mod\u00e8le fran\u00e7ais de r\u00e9gulation de la s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9e. Il vise \u00e0 rappeler que la s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9e n\u2019est qu\u2019une d\u00e9rogation faite par l\u2019\u00c9tat \u00e0 des entreprises pour l\u2019aider dans sa politique de s\u00e9curit\u00e9. Cr\u00e9\u00e9 \u00e0 cet effet en 2010, le Conseil national des activit\u00e9s priv\u00e9es de s\u00e9curit\u00e9 (CNAPS) fran\u00e7ais est un service de police administrative charg\u00e9 notamment de d\u00e9livrer cartes professionnelles et agr\u00e9ments, pr\u00e9cieux s\u00e9sames sans lesquels il est impossible d\u2019exercer des activit\u00e9s de s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9e dans l\u2019hexagone. En 2018, un rapport (critique) de la Cour des comptes a reconnu la participation croissante de ces entreprises de s\u00e9curit\u00e9s priv\u00e9es au dispositif de s\u00e9curit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ral tout en d\u00e9plorant un secteur \u00e0 la fiabilit\u00e9 al\u00e9atoire <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La surveillance d\u2019une gare parisienne d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e \u00e0 une entreprise priv\u00e9e aurait \u00e9t\u00e9 ainsi assur\u00e9e par des agents cynophiles (avec chien) non form\u00e9s et par ailleurs en situation irr\u00e9guli\u00e8re sur le territoire. Des initiatives internationales visant \u00e0 mieux r\u00e9guler ce secteur ont \u00e9galement vu le jour. Le document de Montreux, promulgu\u00e9 par le Comit\u00e9 International de la Croix-Rouge et adopt\u00e9 en 2008 rappelle les obligations juridiques des \u00c9tats faisant appel \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9e et identifie les \u00ab bonnes pratiques \u00bb en mati\u00e8re de respect du droit international humanitaire. Une premi\u00e8re initiative \u00e0 la port\u00e9e limit\u00e9e sur le continent africain : seuls cinq \u00c9tats africains signataires pour un document non contraignant. Un projet de convention des Nations Unies est \u00e9galement \u00e0 l\u2019\u00e9tude depuis des ann\u00e9es. Une premi\u00e8re \u00e9bauche avait vu le jour en 2009, mais n\u2019a pas connu de suite. La r\u00e9gulation n\u2019est pas la seule carte que les \u00c9tats peuvent jouer face \u00e0 la privatisation croissante de leur s\u00e9curit\u00e9, comme l\u2019illustre le cas s\u00e9n\u00e9galais. Comme dans de nombreux pays d\u2019Afrique de l\u2019Ouest, les dispositifs s\u00e9curitaires s\u00e9n\u00e9galais sont largement h\u00e9rit\u00e9s voire import\u00e9s du mod\u00e8le fran\u00e7ais. En 2013, sous l\u2019impulsion du criminologue Papa Khaly Niang et avec l\u2019accord du pr\u00e9sident nouvellement \u00e9lu, Macky Sall, l\u2019\u00c9tat s\u00e9n\u00e9galais a innov\u00e9 en mettant en place un dispositif original et made in Senegal<\/em> \u2013 les Agents de S\u00e9curit\u00e9 de Proximit\u00e9 (ASP) \u2013 au slogan \u00e9loquent : \u00ab s\u00e9curit\u00e9 partout, pour tous, par tous. \u00bb Rompant d\u00e9finitivement avec la conception w\u00e9b\u00e9rienne de la s\u00e9curit\u00e9 et la pr\u00e9tention du monopole \u00e9tatique de la violence l\u00e9gitime, ce nouveau dispositif d\u00e9fend une vision transversale \u2013 des missions de salubrit\u00e9 publique au maintien de l\u2019ordre \u2013 et citoyenne de la s\u00e9curit\u00e9. L\u2019objectif affich\u00e9 \u00e9tant de faire participer les citoyens \u00e0 l\u2019effort de s\u00e9curit\u00e9 quotidien. Cela se traduit dans les faits par le recrutement simultan\u00e9, sous le statut d\u2019engag\u00e9s civiques, de 10 000 ASP soit presque autant que les forces de polices et de gendarmerie r\u00e9unies. Cette innovation s\u00e9curitaire t\u00e9moigne d\u2019une volont\u00e9 de changement de paradigme : d\u2019un focus sur la r\u00e9pression \u00e0 une nouvelle r\u00e9flexion sur la pr\u00e9vention, mais \u00e9galement d\u2019un opportunisme politique : cr\u00e9er 10 000 emplois pour des jeunes souvent d\u00e9soeuvr\u00e9s. Qualifi\u00e9 de milice politique par des parlementaires de l\u2019opposition ou de nouvelle jeunesse hitl\u00e9rienne par un \u00e9ditorialiste <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>, ce nouvel acteur au sein de l\u2019architecture de la s\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure s\u00e9n\u00e9galaise n\u2019est pas pass\u00e9 inaper\u00e7u. Non arm\u00e9s, disposant de simples t-shirts ou casquettes, peu r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s et sans pouvoir contraignant, les jeunes ASP affrontent un quotidien qui n\u2019est pas toujours des plus faciles, les chauffeurs de taxi n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 dire qu\u2019ils n\u2019auraient pas peur de leur rouler dessus. Un ASP rencontr\u00e9 en juillet 2018 se surnommait lui-m\u00eame une \u00ab feuille morte dont personne ne se soucie. \u00bb D\u2019apr\u00e8s un ancien \u00e9lu local interrog\u00e9 \u00e0 la m\u00eame p\u00e9riode, ces derniers restent toutefois tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9s dans les collectivit\u00e9s territoriales manquant de ressources et par une partie de la population. V\u00e9ritables couteaux-suisses de la s\u00e9curit\u00e9, les policiers et gendarmes les emploient aussi bien pour effectuer des t\u00e2ches administratives que pour la circulation ou la protection d\u2019\u00e9v\u00e9nements sportifs \u00e0 forte affluence. Certains employ\u00e9s et employeurs d\u2019entreprises de s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9e rencontr\u00e9s se d\u00e9clarent plut\u00f4t hostiles \u00e0 cette initiative qu\u2019ils voient comme une concurrence \u00e9tatique sur des missions qui leur avaient \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9es. Dans les faits, contrairement \u00e0 ce que pr\u00e9tendent certains responsables des ASP, il y a bien des formes de concurrence : si certains minist\u00e8res ou b\u00e2timents officiels sont prot\u00e9g\u00e9s par des priv\u00e9s, d\u2019autres le sont d\u00e9sormais par des ASP.<\/p>\n\n\n\n La s\u00e9curit\u00e9, pilier historique de la souverainet\u00e9 et attribut r\u00e9galien par excellence devient de plus en plus une affaire du priv\u00e9. Il ne faut pourtant pas imaginer que cette privatisation croissante se fasse enti\u00e8rement dans le dos de l\u2019\u00c9tat. Le red\u00e9ploiement \u00e9tatique, par la r\u00e9gulation ou des innovations s\u00e9curitaire tels que les ASP au S\u00e9n\u00e9gal montre au contraire que la privatisation de la s\u00e9curit\u00e9 n\u2019est pas la fin de l\u2019\u00c9tat mais \u00ab l\u2019\u00c9tat autrement \u00bb <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Plus int\u00e9ressant encore, la perc\u00e9e du priv\u00e9e et l\u2019adoption par le public de nouvelles formes de s\u00e9curit\u00e9s quotidiennes en r\u00e9action \u00e0 cette impulsion priv\u00e9e t\u00e9moignent d’une transnationalisation de dynamiques s\u00e9curitaires et de l\u2019importation de mod\u00e8les. Du march\u00e9 de Sandaga \u00e0 Dakar, aux immeubles du Plateau \u00e0 Abidjan en passant par le Sephora des Champs-\u00c9lys\u00e9es, la s\u00e9curit\u00e9 a un point commun : elle est coproduite, r\u00e9sultat de partenariats public-priv\u00e9s. \u00c0 travers le monde, l\u2019\u00c9tat n\u2019est plus seulement producteur mais \u00e9galement consommateur de s\u00e9curit\u00e9. La perc\u00e9e du priv\u00e9 et l\u2019adoption par le public de nouvelles formes de s\u00e9curit\u00e9s quotidiennes en r\u00e9action \u00e0 cette impulsion priv\u00e9e t\u00e9moignent d’une transnationalisation des dynamiques s\u00e9curitaires et de l\u2019importation de mod\u00e8les.<\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n En agitant le chiffon rouge des soci\u00e9t\u00e9s militaires priv\u00e9es et du (n\u00e9o)-mercenariat, en se concentrant sur la dimension la plus \u00ab muscl\u00e9e \u00bb et exceptionnelle de la s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9e, les formes les plus classiques et quotidiennes de ce secteur ont \u00e9t\u00e9 n\u00e9glig\u00e9es. Si bien qu\u2019aujourd\u2019hui la s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9e quotidienne est un ph\u00e9nom\u00e8ne diffus, \u00ab normal \u00bb, tacitement accept\u00e9 de tous, et qui semble s\u2019installer sur la dur\u00e9e. Pour autant les l\u00e9gislations nationales n\u2019ont pas \u00e9volu\u00e9 tandis que ce changement de paradigme s\u00e9curitaire s\u2019est fait sans d\u00e9bats ni d\u00e9cisions concert\u00e9es avec les citoyens. Ces logiques marchandes, davantage visibles sur le continent africain n\u2019en restent pas moins saillantes en Europe. \u00c0 une p\u00e9riode o\u00f9 la privatisation de la surveillance des centrales nucl\u00e9aires est envisag\u00e9e, il faut garder en \u00e0 l\u2019esprit que si la s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9e est un outil commode, elle ne le restera que sous le contr\u00f4le de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Si la mobilisation de forces priv\u00e9es dans des situations de crise peut \u00eatre justifi\u00e9e par \u00ab l\u2019exception \u00bb de la p\u00e9riode, que dire alors des agents de surveillance humaine, gardiens, vigiles et autres \u00e9l\u00e9ments de s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9e agissants sous nos yeux, ordinairement, sans que personne n\u2019y trouve \u00e0 redire ?<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":30112,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-angles.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1732],"tags":[],"geo":[522],"class_list":["post-30093","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-guerre","staff-enzo-fasquelle","geo-afriques-subsahariennes"],"acf":[],"yoast_head":"\n
<\/p>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\nLa s\u00e9curit\u00e9 \u00e0 deux vitesses : nouvelle norme n\u00e9olib\u00e9rale ?<\/strong>
<\/h3>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n\u00ab Les gardiens gardent et regardent \u00bb : s\u00e9curit\u00e9 et surveillance<\/strong>
<\/h3>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\nPrivatisation ne signifie pas abandon de l\u2019\u00c9tat<\/strong>
<\/h3>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\nLes Agents de S\u00e9curit\u00e9 de Proximit\u00e9 au S\u00e9n\u00e9gal :<\/strong> milices, feuilles mortes ou civilianisation de la s\u00e9curit\u00e9 ?<\/strong>
<\/h3>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\nCe que l\u2019Afrique de l\u2019Ouest nous apprend sur la s\u00e9curit\u00e9 en Europe<\/strong>
<\/h3>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n