{"id":298855,"date":"2025-09-24T18:25:32","date_gmt":"2025-09-24T16:25:32","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=298855"},"modified":"2025-09-26T20:35:11","modified_gmt":"2025-09-26T18:35:11","slug":"enshittification-la-nouvelle-doctrine-de-lempire-americain","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/09\/24\/enshittification-la-nouvelle-doctrine-de-lempire-americain\/","title":{"rendered":"\u00ab Enshittification \u00bb : la nouvelle doctrine de l’Empire am\u00e9ricain"},"content":{"rendered":"\n
Pour d\u00e9crire la politique \u00e9trang\u00e8re de l’administration Trump, sa puissance et ses abus, nous avons r\u00e9cemment emprunt\u00e9 \u00e0 Cory Doctorow un concept <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> : l\u2019enshittification<\/em>. <\/p>\n\n\n\n Dans un important ouvrage qui para\u00eet le mois prochain <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, il retrace la d\u00e9gradation progressive des principaux r\u00e9seaux sociaux, n\u00e9gligeant tant leurs utilisateurs que la qualit\u00e9 de leurs services.<\/p>\n\n\n\n Il montre comment, en faisant pression sur leurs usagers et en abaissant progressivement leur offre, les propri\u00e9taires de ces plateformes ont cherch\u00e9 \u00e0 optimiser le rendement de leur audience.<\/p>\n\n\n\n Aujourd\u2019hui, les \u00c9tats-Unis semblent emprunter le m\u00eame chemin.<\/p>\n\n\n\n L’h\u00e9g\u00e9monie am\u00e9ricaine, qui repose sur le contr\u00f4le des r\u00e9seaux<\/a> \u2014 syst\u00e8mes financiers, alliances militaires, avantages technologiques \u2014, est d\u00e9sormais explicitement exploit\u00e9e pour extraire des ressources et faire usage de sa puissance.<\/p>\n\n\n\n Le r\u00e9cent accord commercial avec le Japon<\/a> est un excellent exemple.<\/p>\n\n\n\n Ailleurs, la domination am\u00e9ricaine est d\u00e9sormais mise \u00e0 profit pour faire payer aux alli\u00e9s les avantages dont ils b\u00e9n\u00e9ficieraient au sein de l’ordre \u00e9tabli par les \u00c9tats-Unis apr\u00e8s la Seconde guerre mondiale.<\/p>\n\n\n\n Dans un discours prononc\u00e9 au Hudson Institute en avril<\/a>, le nouveau membre du Conseil de la R\u00e9serve f\u00e9d\u00e9rale Stephen Miran<\/a> a esquiss\u00e9 la forme que pourrait prendre ce nouveau tribut imp\u00e9rial : droits de douane, augmentation des achats de biens am\u00e9ricains, investissements aux \u00c9tats-Unis ou paiement direct au Tr\u00e9sor.<\/p>\n\n\n\n Le dispositif d\u00e9ploy\u00e9 par Washington est bien plus subtil qu\u2019un simple chantage : l’administration Trump veut utiliser son contr\u00f4le sur les infrastructures num\u00e9riques pour faire de l’Europe un vassal d’extr\u00eame droite.<\/p>\n\n\n\n Pour cela, elle peut exploiter des r\u00e9seaux clefs.<\/p>\n\n\n\n Car en l\u2019espace de deux d\u00e9cennies, les soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes se sont radicalement transform\u00e9es. Sans s\u2019en rendre compte, \u00e0 bas bruit, les d\u00e9mocraties du continent se sont d\u00e9velopp\u00e9es en s\u2019appuyant directement sur des infrastructures d\u2019information et de communication am\u00e9ricaines.<\/p>\n\n\n\n Les structures de l\u2019\u00c9tat et leurs architectures administratives se sont progressivement estomp\u00e9es : le r\u00e8gne des technocrates et des entreprises publiques qui g\u00e9raient autrefois les syst\u00e8mes t\u00e9l\u00e9phoniques a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 par celui des r\u00e9seaux en ligne.<\/p>\n\n\n\n D\u00e9sormais, les citoyens europ\u00e9ens pensent, communiquent et d\u00e9battent sur des services cr\u00e9\u00e9s aux \u00c9tats-Unis et contr\u00f4l\u00e9s par des entreprises am\u00e9ricaines. Ces services sont bien plus \u00e9troitement li\u00e9s \u00e0 notre vie quotidienne, \u00e0 nos soci\u00e9t\u00e9s et nos d\u00e9cisions politiques que les technologies de communication du pass\u00e9 ne l\u2019\u00e9taient.<\/p>\n\n\n\n Cette d\u00e9pendance a conduit \u00e0 une situation de distorsion : les choix europ\u00e9ens en mati\u00e8re de libert\u00e9 d’expression sont devenus d\u00e9pendants de ceux des \u00c9tats-Unis \u2014 sur le plan l\u00e9gislatif, ce qui se passe l\u00e0-bas influence et r\u00e9git ce qui a lieu ici.<\/p>\n\n\n\n Tant que la conception europ\u00e9enne de la d\u00e9mocratie et de la libert\u00e9 d’expression ne s\u2019\u00e9loignait pas trop de celle des \u00c9tats-Unis, cette situation \u00e9tait tol\u00e9rable \u2014 et tol\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Certes, l’attachement des Am\u00e9ricains au premier amendement jurait avec la pratique de pays comme l’Allemagne et la France : pour Berlin par exemple, la possibilit\u00e9 de prise du pouvoir par l\u2019extr\u00eame droite doit \u00eatre th\u00e9oriquement emp\u00each\u00e9e par la loi<\/a>.<\/p>\n\n\n\n Malgr\u00e9 ces divergences, il \u00e9tait g\u00e9n\u00e9ralement possible de trouver des compromis \u2014 aussi imparfaits fussent-ils.<\/p>\n\n\n\n Cette \u00e9poque est r\u00e9volue.<\/p>\n\n\n\n L’administration am\u00e9ricaine actuelle n’a aucun int\u00e9r\u00eat \u00e0 chercher le compromis.<\/p>\n\n\n\n Sur son territoire, elle qualifie les propos politiques de ses opposants de discours haineux ; elle fait tout ce qui est en son pouvoir pour les punir, les censurer, les interdire.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 l’\u00e9tranger, elle exige que les autres pays adoptent son approche de la libert\u00e9 d’expression en ligne \u2014 sous peine de sanctions<\/a>.<\/p>\n\n\n\n L’administration Trump veut utiliser son contr\u00f4le sur les infrastructures num\u00e9riques pour faire de l’Europe un vassal d’extr\u00eame droite.<\/p>Henry Farrell et Abraham Newman<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Politiquement, cette situation est chaque jour plus b\u00e9n\u00e9fique pour l’extr\u00eame droite.<\/p>\n\n\n\n Les plateformes am\u00e9ricaines influentes ont renonc\u00e9 \u00e0 leurs anciennes politiques de mod\u00e9ration des contenus.<\/p>\n\n\n\n On constate depuis une recrudescence des contenus violents et des actes de harc\u00e8lement sur des services tels que ceux propos\u00e9s par Meta \u2014 notamment Facebook et Instagram. D’autres, comme X \u2014 anciennement Twitter \u2014 ne se contentent pas de laisser l’extr\u00eame droite s’exprimer : ils l’encouragent activement gr\u00e2ce \u00e0 un algorithme qui supprime les liens vers des sources externes au r\u00e9seau.<\/p>\n\n\n\n X favorise ainsi les opinions radicales de son propri\u00e9taire, Elon Musk, qui rejoignent celles de hauts responsables de l’administration Trump : J. D. Vance a ainsi condamn\u00e9 \u00e0 de nombreuses reprises les restrictions europ\u00e9ennes sur ce qu\u2019il serait possible ou non de dire en ligne. Par un canal officiel, le d\u00e9partement d’\u00c9tat am\u00e9ricain a qualifi\u00e9 ces restrictions de \u00ab campagne agressive contre la civilisation occidentale \u00bb<\/a>.<\/p>\n\n\n\n Ce ne sont pas que des menaces sans effets.<\/p>\n\n\n\n Marco Rubio, Secr\u00e9taire d’\u00c9tat am\u00e9ricain, a impos\u00e9 des sanctions financi\u00e8res \u00e0 un juge de la Cour supr\u00eame br\u00e9silienne, officiellement pour avoir ordonn\u00e9 aux r\u00e9seaux sociaux de suspendre des comptes de Br\u00e9siliens <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En r\u00e9alit\u00e9, le juge Moraes est la figure de proue de l\u2019enqu\u00eate lanc\u00e9e en 2022 qui a conduit \u00e0 la condamnation cette ann\u00e9e de l\u2019ancien pr\u00e9sident Jair Bolsonaro.<\/p>\n\n\n\n Mais cela va plus loin : les \u00c9tats-Unis envisageraient de prendre des sanctions contre les fonctionnaires de l’Union et de ses \u00c9tats membres lorsque ceux-ci mettent en \u0153uvre le Digital Services Act \u2014 cet ensemble r\u00e9glementaire qui oblige les plateformes op\u00e9rant en Europe \u00e0 appliquer les r\u00e8gles europ\u00e9ennes en mati\u00e8re de discours haineux.<\/p>\n\n\n\n Suivant cette ligne, le pr\u00e9sident Trump a menac\u00e9 \u2014 et ce malgr\u00e9 le pr\u00e9tendu \u00ab deal \u00bb de Turnberry avec l\u2019Union \u2014 d’imposer des \u00ab droits de douane suppl\u00e9mentaires substantiels \u00bb et des restrictions \u00e0 l\u2019exportation de semi-conducteurs. S\u2019il se r\u00e9f\u00e9rait vaguement aux \u00ab pays appliquant des taxes, des lois, des r\u00e8gles ou des r\u00e9glementations relatives au num\u00e9rique \u00bb sans nommer l\u2019Europe, la cible est \u00e9vidente.<\/p>\n\n\n\n L’administration Trump veut utiliser son contr\u00f4le sur les infrastructures num\u00e9riques pour remodeler l’Europe, afin d’en faire un vassal d’extr\u00eame droite.<\/p>Henry Farrell et Abraham Newman<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Ces changements s’inscrivent dans le cadre d’une transformation plus large des relations transatlantiques.<\/p>\n\n\n\n Pour la comprendre, il faut partir d\u2019un cadre interpr\u00e9tatif nouveau : l’administration Trump ne consid\u00e8re pas les pays europ\u00e9ens comme des partenaires mais comme des vassaux.<\/p>\n\n\n\n Pour tenter de faire plier l\u2019Europe, elle utilise le type d’outils internationaux que nous avons d\u00e9crits dans nos recherches sur l\u2019arsenalisation des d\u00e9pendances<\/a> : sanctions, contr\u00f4les des exportations et droits de douane.<\/p>\n\n\n\n Contrairement \u00e0 ce que l’on pourrait croire, il ne s’agit pas uniquement d’un changement dans les relations d\u2019\u00c9tat \u00e0 \u00c9tat \u2014 ni d\u2019un plan pour garantir \u00e0 Washington une plus grande part des b\u00e9n\u00e9fices \u00e9conomiques du commerce mondial.<\/p>\n\n\n\n\n\n Le v\u00e9ritable but de ce dispositif est de changer la fa\u00e7on dont est r\u00e9gie l\u2019information sur les r\u00e9seaux que les \u00c9tats-Unis et les pays de l\u2019Union ont en partage. Or on sait que ces plateformes sous-tendent d\u00e9sormais leurs syst\u00e8mes politiques.<\/p>\n\n\n\n Autrement dit : l\u2019administration Trump exige d\u00e9sormais que des structures essentielles \u00e0 la d\u00e9mocratie europ\u00e9enne soient remodel\u00e9es afin de supprimer les mesures limitant la capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019exprimer de l’extr\u00eame droite.<\/p>\n\n\n\n Pour se faire entendre, Washington a les moyens de faire peser une menace r\u00e9elle : l’infrastructure europ\u00e9enne du d\u00e9bat politique et social est contr\u00f4l\u00e9e par des entreprises am\u00e9ricaines. La nouveaut\u00e9 est que leurs dirigeants ont renonc\u00e9 \u00e0 la d\u00e9fense de la d\u00e9mocratie pour rallier les politiques de l’administration Trump \u2014 et parfois \u00e9pouser ses valeurs.<\/p>\n\n\n\n Ce tournant donne \u00e0 l’extr\u00eame droite europ\u00e9enne un avantage certain. <\/p>\n\n\n\n Les responsables am\u00e9ricains n\u2019avancent pas masqu\u00e9s, ils sont r\u00e9solus et francs. Leur but est le changement de r\u00e9gime : fa\u00e7onner les d\u00e9mocraties \u2014 d’Europe et d’ailleurs \u2014 \u00e0 leur image<\/a>.<\/p>\n\n\n\n Sans surprise, les populistes de droite du monde entier sont en ordre de bataille.<\/p>\n\n\n\n La famille de Jair Bolsonaro \u2014 l’ancien pr\u00e9sident du Br\u00e9sil condamn\u00e9 par la justice pour tentative de coup d’\u00c9tat \u2014 aurait fait pression sur les \u00c9tats-Unis pour qu’ils sanctionnent les tribunaux et le gouvernement br\u00e9siliens.<\/p>\n\n\n\n Ailleurs en Europe, les politiciens d’extr\u00eame droite encouragent l’administration Trump \u00e0 s’attaquer aux r\u00e8gles de l\u2019Union en mati\u00e8re de r\u00e9seaux sociaux : plus les plateformes deviendront le lieu de d\u00e9sinhibition des pr\u00e9jug\u00e9s et du sectarisme, meilleures seront les chances de leurs partis aux \u00e9lections.<\/p>\n\n\n\n L\u2019alliance qui se forge aujourd\u2019hui est in\u00e9dite : elle est issue d\u2019une coalition entre les entreprises am\u00e9ricaines du num\u00e9rique et des partis politiques \u00e9trangers afin de d\u00e9ployer l’\u00e9norme pouvoir coercitif des \u00c9tats-Unis contre leurs alli\u00e9s.<\/p>Henry Farrell et Abraham Newman<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Pour comprendre ce qui est en train de se passer, il faut d’abord cartographier la co-occurence de deux changements dans la politique mondiale.<\/p>\n\n\n\n Nous avions d\u00e9velopp\u00e9 l’id\u00e9e d’\u00ab arsenalisation des d\u00e9pendances \u00bb<\/a> en examinant comment les grandes puissances peuvent utiliser \u00e0 leur avantage les goulots d’\u00e9tranglement des syst\u00e8mes mondiaux.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 mesure que les r\u00e9seaux \u00e9conomiques de la communication, de la finance et de la production se concentraient autour d’un petit nombre d’acteurs du march\u00e9, le gouvernement am\u00e9ricain a compris qu’il pouvait faire pression sur ses alli\u00e9s et ses adversaires en limitant l’acc\u00e8s \u00e0 ces points nodaux.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est pour cette raison que les Europ\u00e9ens et d\u2019autres responsables non am\u00e9ricains ont tant \u00e0 craindre de sanctions financi\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n S’ils sont cibl\u00e9s par le d\u00e9partement du Tr\u00e9sor am\u00e9ricain, c’est leurs propres banques qui fermeront leurs comptes et les entreprises expos\u00e9es aux \u00c9tats-Unis refuseront de traiter avec eux. Ce pouvoir peut s\u2019\u00e9tendre plus loin : m\u00eame les compagnies d’\u00e9lectricit\u00e9 peuvent h\u00e9siter \u00e0 fournir de l\u2019\u00e9nergie \u00e0 des clients sous sanctions.<\/p>\n\n\n\n Cette mainmise sur les r\u00e9seaux financiers donne aux \u00c9tats-Unis un avantage dans les relations transatlantiques : c\u2019est \u00e0 cause d\u2019un tel levier que l’Europe n’a pu faire grand-chose lorsque la premi\u00e8re administration Trump s’est retir\u00e9e de l’accord sur le nucl\u00e9aire iranien et a d\u00e9cid\u00e9 ensuite de poursuivre les entreprises europ\u00e9ennes li\u00e9es \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran.<\/p>\n\n\n\n Mais cette dynamique en recoupe une autre, que nous nommons la \u00ab nouvelle interd\u00e9pendance \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Nous entendons par l\u00e0 la mani\u00e8re dont les entreprises, les groupes d’int\u00e9r\u00eat et les partis politiques prennent acte du fait que la politique ne peut d\u00e9sormais plus \u00eatre enferm\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des fronti\u00e8res d\u2019un \u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n Pour parler plus concr\u00e8tement : si les institutions de votre pays vous emp\u00eachent de faire ce que vous voulez, vous pouvez vous rendre \u00e0 l’\u00e9tranger pour \u00e9chapper aux r\u00e8gles qui s\u2019appliquent chez vous ; vous pouvez trouver des partenaires dans d’autres juridictions et cr\u00e9er des coalitions transnationales. \u00c0 l\u2019inverse, comme les march\u00e9s d\u00e9passent les fronti\u00e8res, un changement sur un march\u00e9 important qui n’est pas le v\u00f4tre peut se r\u00e9percuter sur votre territoire national, remodelant, voire renversant les r\u00e8gles qui vous nuisent.<\/p>\n\n\n\n Ces deux types d’interd\u00e9pendances ont d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 \u00e0 se renforcer mutuellement.<\/p>\n\n\n\n D\u00e9sormais lib\u00e9r\u00e9e des contraintes bureaucratiques h\u00e9rit\u00e9es du pass\u00e9, l\u2019administration Trump cherche \u00e0 remodeler les r\u00e8gles des autres pays pour y favoriser ses alli\u00e9s politiques \u2014 qu\u2019importe la volont\u00e9 de leurs dirigeants \u00e9lus.<\/p>\n\n\n\n Cette instrumentalisation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e permet de d\u00e9terminer quand ce moyen sera utilis\u00e9 et contre qui ; en retour, des factions \u00e9trang\u00e8res se tournent vers l’administration Trump pour remodeler les modes de gouvernement de leurs pays, de mani\u00e8re \u00e0 ce qu\u2019ils leur soient favorables et d\u00e9savantagent leurs ennemis.<\/p>\n\n\n\n C’est l\u00e0 quelque chose de totalement nouveau \u2014 et de tr\u00e8s inqui\u00e9tant.<\/p>\n\n\n\n\n\n Un exemple r\u00e9cent permet d’illustrer cette nouvelle r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n D\u00e9but septembre, Nigel Farage, parlementaire populiste britannique, a t\u00e9moign\u00e9 devant la Commission judiciaire de la Chambre des repr\u00e9sentants des \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n Il souhaitait chercher l\u2019appui de Washington pour attaquer les r\u00e8ges europ\u00e9ennes et britanniques en mati\u00e8re de libert\u00e9 d’expression en ligne. <\/p>\n\n\n\n Le Royaume-Uni, comme d’autres pays europ\u00e9ens, poursuit en justice les menaces contre les immigr\u00e9s et les minorit\u00e9s ; or les consommateurs europ\u00e9ens utilisent principalement des plateformes bas\u00e9es aux \u00c9tats-Unis, telles que Facebook et X. Cela signifie que si les r\u00e9gulateurs europ\u00e9ens et britanniques veulent r\u00e9glementer ce que leurs citoyens disent \u2014 et lisent \u2014 en ligne, ils ont besoin que les entreprises am\u00e9ricaines qui exploitent ces plateformes se conforment aux r\u00e8gles qu\u2019ils leur dictent.<\/p>\n\n\n\n Devant les repr\u00e9sentants, Nigel Farage a fait valoir que les restrictions europ\u00e9ennes sur les \u00ab services am\u00e9ricains \u00bb \u00e9taient injustifi\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n Lorsque la Britannique Lucy Connolly avait pr\u00e9conis\u00e9 sur X de mettre le feu aux h\u00f4tels remplis de migrants, elle fut condamn\u00e9e pour crime de haine et envoy\u00e9e en prison. Farage avait alors affirm\u00e9 que les propos de Connolly \u00ab avaient peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 exprim\u00e9s de mani\u00e8re in\u00e9l\u00e9gante \u00bb, mais qu’ils n’auraient pas d\u00fb \u00eatre criminalis\u00e9s puisque beaucoup de gens \u00e9taient d’accord avec elle.<\/p>\n\n\n\n Au Capitole, il plaide cette cause : les \u00c9tats-Unis devraient refuser de laisser les Europ\u00e9ens fixer des r\u00e8gles pour les plateformes am\u00e9ricaines, en usant de moyens diplomatiques et de \u00ab forums commerciaux \u00bb pour d\u00e9fendre cette position.<\/p>\n\n\n\n Les implications d\u2019une telle proposition sont claires : si les \u00c9tats-Unis exer\u00e7aient une pression politique suffisante et mena\u00e7aient d’imposer des droits de douane, les politiciens britanniques pourraient affaiblir les r\u00e8gles ou assouplir leur application \u2014 pour ainsi soustraire les d\u00e9clarations et les menaces anti-immigr\u00e9s prof\u00e9r\u00e9es en ligne aux poursuites.<\/p>\n\n\n\n Ces d\u00e9clarations ont re\u00e7u un accueil favorable de la part du pr\u00e9sident de la commission, Jim Jordan, qui s’est plaint que le Digital Services Act et le Digital Markets Act \u00ab ciblent nos entreprises technologiques qui fournissent la place publique moderne et [sont] les moteurs de l’innovation dans notre \u00e9conomie mondiale \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Ces lois sont m\u00eame \u00ab les moteurs d’un r\u00e9gime mondial de censure visant les discours politiques mal vus par les bureaucrates europ\u00e9ens \u00bb. Le pr\u00e9sident a ainsi promis que la commission de la Chambre \u00ab continuerait \u00e0 faire avancer la l\u00e9gislation qui prot\u00e8ge la libert\u00e9 d’expression contre les menaces, y compris celles provenant de l’\u00e9tranger \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Du parti adverse, l\u2019influent membre d\u00e9mocrate de la commission Jamie Raskin a soulign\u00e9 l’ironie qu\u2019il y avait \u00e0 voir Farage plaider en faveur d’un changement politique au Congr\u00e8s am\u00e9ricain plut\u00f4t qu’au Parlement britannique.<\/p>\n\n\n\n Ce renversement est en fait le r\u00e9sultat des changements qui s’op\u00e8rent dans les relations entre les \u00c9tats-Unis, l’Union et d’autres pays europ\u00e9ens tels que le Royaume-Uni.<\/p>\n\n\n\n Malgr\u00e9 son nationalisme d\u00e9clar\u00e9, Farage a compris comment manipuler habilement les structures de l’interd\u00e9pendance mondiale \u2014 en poussant cette logique jusqu\u2019\u00e0 faire campagne pour le Brexit au Parlement europ\u00e9en <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 Washington, devant le Congr\u00e8s, il a fait une d\u00e9monstration essentielle, sympt\u00f4me d\u2019une nouvelle \u00e8re : pour d\u00e9fendre ses int\u00e9r\u00eats dans son propre pays, il est plus simple de s\u2019adresser directement aux \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n Sur le sol am\u00e9ricain comme \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, les \u00c9tats-Unis d\u00e9finissent d\u00e9sormais la libert\u00e9 d’expression comme la libert\u00e9 d\u2019exprimer des opinions qui servent les int\u00e9r\u00eats politiques du clan Trump.<\/p>Henry Farrell et Abraham Newman<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cette strat\u00e9gie repose sur deux pr\u00e9misses.<\/p>\n\n\n\n Premi\u00e8rement, elle implique qu’une coalition transnationale puisse \u00eatre form\u00e9e contre les mesures relatives \u00e0 la libert\u00e9 d’expression en ligne.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 ce jour, elle comprend non seulement les R\u00e9publicains mais aussi les entreprises du num\u00e9rique elles-m\u00eames<\/a>. Comme l’a indiqu\u00e9 Jamie Raskin \u00e0 Rana Foroohar du Financial Times<\/em> <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>, si \u00ab la force motrice derri\u00e8re la campagne pour la \u2018libert\u00e9 d’expression\u2019 est constitu\u00e9e par les grandes entreprises technologiques am\u00e9ricaines et leurs lobbyistes, Trump, Farage et d’autres personnalit\u00e9s de droite exploitent \u00e9galement ce filon \u00bb. Les faits lui donnent raison : Mark Zuckerberg, le PDG de la soci\u00e9t\u00e9 m\u00e8re de Facebook, aurait ainsi rencontr\u00e9 Trump et fait pression sur lui peu avant que celui-ci ne menace d’imposer des droits de douane suppl\u00e9mentaires importants pour sanctionner la l\u00e9gislation europ\u00e9enne sur le num\u00e9rique.<\/p>\n\n\n\n Deuxi\u00e8mement, cette coalition doit \u00eatre en mesure d’inciter l’administration Trump \u00e0 menacer \u2014 voire \u00e0 mettre en \u0153uvre \u2014 des strat\u00e9gies d\u2019arsenalisation contre le Royaume-Uni et l’Europe.<\/p>\n\n\n\n Des experts am\u00e9ricains <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span> soulignent que l’approche des \u00c9tats-Unis sur la libert\u00e9 d\u2019expression en ligne est tr\u00e8s inhabituelle pour une d\u00e9mocratie.<\/p>\n\n\n\n Or c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette approche que l\u2019administration am\u00e9ricaine veut exporter dans d\u2019autres pays.<\/p>\n\n\n\n Il est clair qu\u2019elle mettra ses menaces \u00e0 ex\u00e9cution de mani\u00e8re s\u00e9lective. Cette retenue est calcul\u00e9e : il ne s\u2019agit pas de prot\u00e9ger les droits universels \u00e0 la libert\u00e9 d’expression mais bien de distribuer les bons et les mauvais points.<\/p>\n\n\n\n Sur le sol am\u00e9ricain comme \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, les \u00c9tats-Unis d\u00e9finissent d\u00e9sormais la libert\u00e9 d’expression comme la libert\u00e9 d\u2019exprimer des opinions qui servent les int\u00e9r\u00eats politiques du clan Trump.<\/p>\n\n\n\n\n\n Cette combinaison est dangereuse pour l’Europe.<\/p>\n\n\n\n La man\u0153uvre n\u2019est certes pas nouvelle : tirer parti de l’interd\u00e9pendance pour former des coalitions transfrontali\u00e8res et remporter des victoires dans d’autres pays comme moyen d\u00e9tourn\u00e9 de faire avancer une cause dans son propre pays est une tactique am\u00e9ricaine \u00e9cul\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Elle a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9e comme arme par Washington pour atteindre des objectifs en mati\u00e8re de s\u00e9curit\u00e9 nationale.<\/p>\n\n\n\n Mais l\u2019alliance qui se forge aujourd\u2019hui est in\u00e9dite : elle est issue d\u2019une coalition entre les entreprises am\u00e9ricaines du num\u00e9rique et des partis politiques \u00e9trangers afin de d\u00e9ployer l’\u00e9norme pouvoir coercitif des \u00c9tats-Unis contre leurs alli\u00e9s.<\/p>\n\n\n\nD\u00e9sinformer pour gagner : le changement de r\u00e9gime num\u00e9rique<\/h2>\n\n\n\n
Le dispositif Trump en ligne : prot\u00e9ger et promouvoir l\u2019extr\u00eame droite europ\u00e9enne<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n De l\u2019arsenalisation des d\u00e9pendances \u00e0 la \u00ab nouvelle interd\u00e9pendance \u00bb<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Nul n\u2019est cens\u00e9 ignorer la loi de Washington<\/h2>\n\n\n\n
Entreprises, \u00c9tats, r\u00e9seaux : la croisade am\u00e9ricaine<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n