{"id":298057,"date":"2025-09-18T07:00:00","date_gmt":"2025-09-18T05:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=298057"},"modified":"2025-11-03T15:21:42","modified_gmt":"2025-11-03T14:21:42","slug":"priorites-pentagone-revisionnisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/09\/18\/priorites-pentagone-revisionnisme\/","title":{"rendered":"\u00ab Le Groenland est plus important pour les \u00c9tats-Unis que le Donbass \u00bb : quelles seront les priorit\u00e9s du Pentagone ?"},"content":{"rendered":"\n

La politique \u00e9trang\u00e8re est probablement l\u2019un des sujets sur lesquels la coalition trumpiste est la plus h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne.<\/em><\/p>\n\n\n\n

Trois courants s\u2019y affrontent : les \u00ab primacists \u00bb \u2014 partisans d\u2019un interventionnisme plan\u00e9taire et h\u00e9ritiers des n\u00e9oconservateurs \u2014, les \u00ab prioritizers \u00bb \u2014 partisans d\u2019une \u00ab priorisation \u00bb des ressources militaires vers l\u2019Indopacifique \u2014 et enfin les \u00ab restrainers \u00bb \u2014 partisans d\u2019un retrait strat\u00e9gique total vers \u00ab l\u2019h\u00e9misph\u00e8re occidental \u00bb. <\/em><\/p>\n\n\n\n

Dan Caldwell et Jennifer Kavanagh sont de cette troisi\u00e8me faction, l\u2019une des plus \u00e9mergentes \u00e0 Washington, et ont fait r\u00e9cemment parler d\u2019eux <\/em>en produisant une longue note visant \u00e0 influencer la prochaine doctrine am\u00e9ricaine de d\u00e9ploiement des forces dans le monde \u2014 int\u00e9gralement traduite et comment\u00e9e dans la revue<\/em><\/a>.<\/em><\/p>\n\n\n\n

Dans quelle mesure leur vision radicale pr\u00e9figure-t-elle la strat\u00e9gie de d\u00e9fense nationale que l\u2019administration s\u2019appr\u00eate \u00e0 publier ? <\/em><\/p>\n\n\n\n

Les informations qui ont fuit\u00e9 indiquent d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 que l\u2019accent sera mis sur la s\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure et \u00ab l\u2019h\u00e9misph\u00e8re occidental \u00bb<\/em> <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 au d\u00e9triment de l\u2019Europe et m\u00eame de l\u2019affrontement avec la Chine. <\/em><\/p>\n\n\n\n

En tant qu\u2019ancien conseiller sp\u00e9cial de Pete Hegseth, \u00e9vinc\u00e9 \u00e0 la faveur de luttes internes au sein du Pentagone, Dan Caldwell cherche d\u00e9sormais \u00e0 influencer l\u2019administration de l\u2019ext\u00e9rieur en misant sur sa proximit\u00e9 avec Elbridge Colby et J. D. Vance<\/em> <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Au sein de son think tank Defense Priorities, Kavanagh mobilise quant \u00e0 elle sa cr\u00e9dibilit\u00e9 de chercheuse pour imaginer les d\u00e9tails d\u2019un grand retrait strat\u00e9gique am\u00e9ricain.<\/em><\/p>\n\n\n\n

Si la strat\u00e9gie nationale de d\u00e9fense risque d\u2019\u00eatre moins ambitieuse que leurs propositions, les visions des deux auteurs, align\u00e9es sur celles de la base du parti, repr\u00e9sentent tr\u00e8s probablement l\u2019avenir de la pens\u00e9e strat\u00e9gique r\u00e9publicaine : un positionnement radical et r\u00e9visionniste aussi bien sur l\u2019Ukraine que sur l\u2019Indopacifique \u2014 o\u00f9 l\u2019abandon de Ta\u00efwan \u00e0 la Chine est d\u00e9sormais une option explicitement envisag\u00e9e.<\/em><\/p>\n\n\n\n

Dans un papier dans lequel vous tentez d\u2019influencer la prochaine Posture Review <\/em>am\u00e9ricaine, vous dites clairement que la s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9enne devrait reposer sur un nouvel \u00e9quilibre des puissances. En quoi distinguez-vous cette id\u00e9e de celle des sph\u00e8res d\u2019influence qui voudrait, pour le dire simplement, que Ta\u00efwan revienne \u00e0 la Chine et l\u2019Ukraine \u2014 voire l\u2019Europe \u2014 \u00e0 la Russie ?<\/h3>\n\n\n\n
\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Dan Caldwell<\/span> Je sais que vous souhaitez parler de l\u2019Europe, mais sur la question des sph\u00e8res d\u2019influence, je voudrais aborder ce qui me semble avoir \u00e9t\u00e9 absent du d\u00e9bat sur la politique \u00e9trang\u00e8re am\u00e9ricaine : \u00e0 savoir ce qui est r\u00e9ellement n\u00e9cessaire pour assurer en premier lieu la s\u00e9curit\u00e9 des Am\u00e9ricains et pr\u00e9server les conditions de notre prosp\u00e9rit\u00e9 \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n

Suivant cette logique, la zone d\u2019influence des \u00c9tats-Unis se \u00ab limiterait \u00bb \u00e0 \u00ab l\u2019h\u00e9misph\u00e8re occidental \u00bb ? <\/h3>\n\n\n\n

Compte tenu de la position g\u00e9ographique des \u00c9tats-Unis, de notre puissance \u00e9conomique actuelle et de ce qui est r\u00e9ellement requis pour garantir notre s\u00e9curit\u00e9 et les conditions de notre prosp\u00e9rit\u00e9, cela conduit, en effet, \u00e0 porter une attention croissante et continue \u00e0 l\u2019h\u00e9misph\u00e8re occidental.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs l\u00e0 que se concentrait l\u2019essentiel de notre politique pendant la plus grande partie de notre histoire. Or depuis la fin de la Guerre froide, cet h\u00e9misph\u00e8re a \u00e9t\u00e9 rel\u00e9gu\u00e9 \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan \u2014 derri\u00e8re l\u2019Europe, le Moyen-Orient, le Pacifique et m\u00eame l\u2019Afrique.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019administration a, d\u00e8s le d\u00e9but, clairement indiqu\u00e9 que l\u2019h\u00e9misph\u00e8re occidental allait redevenir une priorit\u00e9<\/a>. C\u2019est pourquoi l\u2019attention se concentre davantage, notamment d\u2019un point de vue militaire, sur les commandements g\u00e9ographiques couvrant l\u2019h\u00e9misph\u00e8re occidental \u2014 le Northern Command et le Southern Command <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 et que le D\u00e9partement d\u2019\u00c9tat y consacre aussi davantage de ressources.<\/p>\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Jennifer Kavanagh<\/span> Le point de d\u00e9part de ma vision de la grande strat\u00e9gie et de notre positionnement international est que les \u00c9tats-Unis sont en r\u00e9alit\u00e9 un pays tr\u00e8s s\u00fbr.<\/p>\n\n\n\n

On entend souvent dans la presse qu\u2019il y aurait des menaces partout et que nous vivrions la p\u00e9riode la plus dangereuse de notre histoire : je ne partage absolument pas cet avis. <\/p>\n\n\n\n

Les \u00c9tats-Unis sont prot\u00e9g\u00e9s par deux oc\u00e9ans et par des voisins faibles au nord comme au sud. L\u2019argument souvent avanc\u00e9 est que les \u00c9tats-Unis devraient d\u00e9ployer une forte pr\u00e9sence militaire \u00e0 l’ext\u00e9rieur pour emp\u00eacher les menaces lointaines d\u2019atteindre leur territoire. Mon argument est pr\u00e9cis\u00e9ment le contraire : une telle pr\u00e9sence cr\u00e9e plus de risques que de b\u00e9n\u00e9fices, car elle entra\u00eene les \u00c9tats-Unis dans des conflits et des crises qui ne touchent pas directement leurs int\u00e9r\u00eats.<\/p>\n\n\n\n

Est-ce \u00e0 dire que vous consid\u00e9rez qu\u2019il n\u2019y aurait aucun int\u00e9r\u00eat am\u00e9ricain en dehors de \u00ab l\u2019h\u00e9misph\u00e8re occidental \u00bb ?<\/h3>\n\n\n\n

Dan Caldwell<\/span> En ce qui concerne le monde dans son ensemble, Jennifer et moi reconnaissons que les \u00c9tats-Unis ont des int\u00e9r\u00eats qui lui imposent une pr\u00e9sence globale. Mais nous sommes dans un contexte o\u00f9 il est impossible d\u2019agir partout et en m\u00eame temps. C\u2019est l\u00e0 que la logique des \u00e9quilibres de puissance prend toute son importance \u2014 le meilleur moyen \u00e9tant de maintenir des \u00e9quilibres r\u00e9gionaux favorables.<\/p>\n\n\n\n

Jennifer Kavanagh<\/span> Si la puissance militaire doit avoir un r\u00f4le, celui-ci doit rester tr\u00e8s limit\u00e9. Pour moi, les int\u00e9r\u00eats vitaux des \u00c9tats-Unis se r\u00e9sument \u00e0 prot\u00e9ger le territoire national et \u00e0 garantir leurs int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019acc\u00e8s aux march\u00e9s clefs. Pour atteindre ces deux objectifs, les \u00c9tats-Unis doivent aussi maintenir des \u00e9quilibres r\u00e9gionaux favorables afin d\u2019assurer cet acc\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n

Vous dites malgr\u00e9 tout vouloir \u00ab emp\u00eacher l\u2019\u00e9mergence d\u2019un h\u00e9g\u00e9mon en Eurasie \u00bb <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qui est la justification de la pr\u00e9sence am\u00e9ricaine continue sur le continent depuis 1945. Comment cela s\u2019articule-t-il avec la position de retenue strat\u00e9gique que vous d\u00e9fendez ?<\/h3>\n\n\n\n

Emp\u00eacher une telle \u00e9mergence ne signifie pas que les \u00c9tats-Unis doivent \u00eatre l\u2019h\u00e9g\u00e9mon. Ils doivent \u00eatre en mesure de contrebalancer tout concurrent potentiel dans l\u2019un des grands th\u00e9\u00e2tres. Or dans le monde actuel, le seul pays qui pourrait pr\u00e9tendre devenir un h\u00e9g\u00e9mon r\u00e9gional mena\u00e7ant les int\u00e9r\u00eats am\u00e9ricains est la Chine.<\/p>\n\n\n\n

Mais m\u00eame cela reste tr\u00e8s hypoth\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n

La Chine dispose certes de capacit\u00e9s militaires impressionnantes, mais atteindre l\u2019h\u00e9g\u00e9monie r\u00e9gionale en Asie serait extr\u00eamement difficile. Il lui faudrait non seulement s\u2019emparer de Ta\u00efwan, mais aussi exercer un contr\u00f4le effectif sur le Japon et les Philippines.<\/p>\n\n\n\n

Nous sommes dans un contexte o\u00f9 il est impossible d\u2019agir partout et en m\u00eame temps. C\u2019est l\u00e0 que la logique des \u00e9quilibres de puissance prend toute son importance<\/p>Dan Caldwell<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Et la Russie ? Vous semblez parier sur le fait qu\u2019elle n\u2019est pas assez puissante alors qu\u2019elle d\u00e9pense 40 % de son PIB dans sa d\u00e9fense et qu\u2019elle affiche des vell\u00e9it\u00e9s imp\u00e9rialistes qui, au-del\u00e0 de l\u2019Ukraine, s\u2019\u00e9tendent \u00e0 l\u2019Europe.<\/h3>\n\n\n\n

Certains avancent que la Russie pourrait pr\u00e9tendre \u00e0 ce r\u00f4le, mais je ne pense pas qu\u2019elle ait les moyens militaires ou \u00e9conomiques de placer toute l\u2019Europe sous son influence.<\/p>\n\n\n\n

M\u00eame avec les capacit\u00e9s actuelles, l\u2019Europe serait capable de repousser une invasion russe. La Russie peut sans doute proc\u00e9der \u00e0 des gains territoriaux limit\u00e9s \u00e0 ses fronti\u00e8res, mais elle n\u2019ira pas \u00ab jusqu\u2019\u00e0 Berlin \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Dans votre rapport vous projetez de r\u00e9duire l\u2019empreinte militaire am\u00e9ricaine en Europe de moiti\u00e9 sur les quatre prochaines ann\u00e9es. Pourquoi ce calendrier et quelle flexibilit\u00e9 envisagez-vous ? N\u2019y voyez-vous pas, justement, le risque d\u2019affaiblir s\u00e9rieusement la dissuasion contre la Russie ? <\/h3>\n\n\n\n

Dan Caldwell<\/span> S\u2019agissant du calendrier, il faut rappeler que la guerre en Ukraine dure depuis plus de trois ans et demi, et que cela fait plus de vingt ans \u2014 si ce n\u2019est davantage \u2014 que les \u00c9tats-Unis insistent sur la n\u00e9cessit\u00e9 pour l\u2019Europe d\u2019investir davantage dans la d\u00e9fense et de renforcer ses capacit\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n

Je pense que nous avons, aux \u00c9tats-Unis, commis une erreur majeure sous l\u2019administration Biden en d\u00e9ployant des dizaines de milliers de soldats suppl\u00e9mentaires en Europe apr\u00e8s l\u2019invasion de l\u2019Ukraine <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> : ce geste a envoy\u00e9 le signal que nous assurerions toujours le parapluie s\u00e9curitaire et d\u00e9courag\u00e9 les Europ\u00e9ens d\u2019assumer davantage de responsabilit\u00e9s. Ce n\u2019est v\u00e9ritablement que depuis six ou sept mois, sous l\u2019effet de la crainte de ce que pourrait faire Donald Trump, que l\u2019on observe en Europe des \u00e9volutions qui auraient d\u00fb commencer au moins trois ans plus t\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n

Jennifer Kavanagh<\/span> Maintenir trop de forces positionn\u00e9es devient en soi un risque, comme on le voit en Ukraine ou au Moyen-Orient, o\u00f9 les \u00c9tats-Unis ont plus de 40 000 soldats. Tout \u00e9v\u00e9nement dans la r\u00e9gion entra\u00eene automatiquement une implication am\u00e9ricaine, comme cet \u00e9t\u00e9 avec l\u2019Iran. \u00c0 mes yeux, ces d\u00e9ploiements avanc\u00e9s sont un handicap. D\u2019o\u00f9 ma pr\u00e9f\u00e9rence pour une forme de repli g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n\n\n\n

Je ne pr\u00f4ne donc pas un \u00ab pivot vers l\u2019Asie \u00bb mais pour ainsi dire un \u00ab pivot vers l\u2019int\u00e9rieur \u00bb. <\/p>\n\n\n\n

C\u2019est assez radical \u2014 et tr\u00e8s diff\u00e9rent, sur ce point, du discours de l\u2019administration. \u00c0 quel point pensez-vous que cette vision des choses influencera effectivement la strat\u00e9gie du Pentagone ?<\/h3>\n\n\n\n

J\u2019imagine que la Revue aboutira \u00e0 une approche moins ambitieuse que la n\u00f4tre, mais l\u2019administration conserve un esprit de \u00ab priorisation \u00bb, avec toujours l\u2019id\u00e9e d\u2019un pivot vers l\u2019Asie et d\u2019un renforcement de la posture militaire dans cette r\u00e9gion. Si je diverge sur ce point, sur la tendance g\u00e9n\u00e9rale \u2014 notamment au Moyen-Orient \u2014 je m\u2019attends \u00e0 une ligne au moins partiellement align\u00e9e avec celle que Dan et moi d\u00e9fendons.<\/p>\n\n\n\n

Dan Caldwell, vous \u00e9tiez encore r\u00e9cemment dans l\u2019administration, en tant que conseiller sp\u00e9cial du secr\u00e9taire de la D\u00e9fense, Pete Hegseth : quel est aujourd\u2019hui le rapport de force entre les diff\u00e9rentes factions \u2014 interventionnistes contre partisans du retranchement \u2014 sur l\u2019avenir de la posture am\u00e9ricaine ?<\/h3>\n\n\n\n

Dan Caldwell<\/span> Comme vous l\u2019avez not\u00e9, je ne suis plus dans l\u2019administration et je n\u2019ai donc plus la m\u00eame visibilit\u00e9 directe qu\u2019auparavant <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Je dirais qu\u2019au niveau civil, il existe un large consensus sur la n\u00e9cessit\u00e9 de r\u00e9orienter la priorit\u00e9 donn\u00e9e aux ressources de s\u00e9curit\u00e9 nationale.<\/p>\n\n\n\n

Il y aura bien s\u00fbr des r\u00e9sistances \u2014 et il y en a d\u00e9j\u00e0 de la part de certaines factions de l\u2019appareil de s\u00e9curit\u00e9 nationale attach\u00e9es au statu quo<\/em> \u2014 mais il faut bien comprendre que l\u2019accent mis sur l\u2019h\u00e9misph\u00e8re occidental aura un impact presque plus fort sur la posture des forces en Europe que le pivot asiatique.<\/p>\n\n\n\n

Je ne pr\u00f4ne pas un \u00ab pivot vers l\u2019Asie \u00bb mais pour ainsi dire un \u00ab pivot vers l\u2019int\u00e9rieur \u00bb.<\/p>Jennifer Kavanagh<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Que voulez-vous dire ?<\/h3>\n\n\n\n

Nombre d\u2019unit\u00e9s actuellement stationn\u00e9es en Europe sont \u00e9galement sollicit\u00e9es pour des missions en Am\u00e9rique du Sud : nous d\u00e9ployons actuellement des unit\u00e9s d\u2019infanterie et des unit\u00e9s Stryker sur la fronti\u00e8re avec le Mexique. Or pendant ce temps, nous avons une brigade de combat d\u2019infanterie en rotation en Roumanie, et une unit\u00e9 Stryker en permanence avanc\u00e9e en Allemagne, le 2\u1d49 r\u00e9giment de cavalerie. Cela cr\u00e9e des pressions qui imposent des arbitrages entre th\u00e9\u00e2tres. <\/p>\n\n\n\n

Beaucoup ne mesurent pas vraiment cet aspect : certes, l\u2019attention se porte sur le Pacifique. Mais ce que j\u2019ai constat\u00e9 durant mon passage \u00e0 l\u2019administration, ce sont les demandes croissantes de missions dans tous les services. On observe une intensification des d\u00e9ploiements navals dans les Cara\u00efbes et l\u2019Atlantique, davantage d\u2019unit\u00e9s de l\u2019arm\u00e9e envoy\u00e9es \u00e0 la fronti\u00e8re, et des missions d\u2019entra\u00eenement accrues dans des pays comme le Panama. Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette demande, il faut bien puiser quelque part.<\/p>\n\n\n\n

Jennifer Kavanagh<\/span> La dimension navale est clef. Les \u00c9tats-Unis ont accru leurs d\u00e9ploiements en mer vers l\u2019Am\u00e9rique centrale \u2014 notamment en direction du Venezuela \u2014 avec plusieurs destroyers engag\u00e9s <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Or cinq destroyers sont d\u00e9j\u00e0 bas\u00e9s \u00e0 Rota. Un sixi\u00e8me pourrait arriver. Cela fait beaucoup de moyens navals immobilis\u00e9s en Europe. <\/p>\n\n\n\n

Si les \u00c9tats-Unis commencent \u00e0 envoyer r\u00e9guli\u00e8rement trois ou quatre destroyers suppl\u00e9mentaires vers l\u2019Am\u00e9rique centrale et du Sud, il deviendra difficile de maintenir une r\u00e9serve navale suffisante pour r\u00e9pondre \u00e0 une \u00e9ventuelle crise en Asie\u2026 <\/p>\n\n\n\n

La d\u00e9tection r\u00e9cente d\u2019une op\u00e9ration d\u2019influence am\u00e9ricaine au Groenland a secou\u00e9 le Danemark et l\u2019Europe. La volont\u00e9 d\u2019annexer ce territoire fait d\u00e9sormais partie de la politique officielle de Donald Trump. N\u2019est-ce pas contradictoire avec la retenue strat\u00e9gique que vous pr\u00f4nez ?<\/h3>\n\n\n\n

Dan Caldwell<\/span> Tout d\u2019abord, je n\u2019ai aucune information indiquant que les activit\u00e9s d\u00e9crites dans la presse aient \u00e9t\u00e9 officiellement approuv\u00e9es par le gouvernement am\u00e9ricain <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Je resterais donc prudent. Ensuite, du point de vue de la retenue strat\u00e9gique, l\u2019important est de rappeler qu\u2019au cours de l\u2019histoire am\u00e9ricaine, plusieurs dirigeants ont consid\u00e9r\u00e9 le Groenland comme strat\u00e9gique pour les \u00c9tats-Unis et qu\u2019il y a eu \u00e0 plusieurs reprises des discussions sur son acquisition \u2014 ou \u00e0 tout le moins sur un renforcement de la pr\u00e9sence am\u00e9ricaine dans l\u2019\u00eele.<\/p>\n\n\n\n

Je serais encore plus explicite : le Groenland est plus important pour les \u00c9tats-Unis que le Donbass. Cela ne veut pas dire que je plaide pour une invasion ou une annexion. Mais, comme nous l\u2019avons \u00e9crit, il existe un argument tr\u00e8s fort pour accro\u00eetre les entra\u00eenements, les d\u00e9ploiements et l\u2019attention port\u00e9e au Groenland en raison de sa proximit\u00e9 avec les \u00c9tats-Unis, de sa position sur certaines routes maritimes et de ses ressources. C\u2019est une zone qu\u2019il ne faut surtout pas laisser \u00e0 un adversaire, sous aucun pr\u00e9texte.<\/p>\n\n\n\n

Jennifer Kavanagh<\/span> Je ne pense pas pour ma part qu\u2019une invasion ou une prise de contr\u00f4le militaire du Groenland soit compatible avec une approche de retenue strat\u00e9gique\u2026<\/p>\n\n\n\n

Notre boussole est la question suivante : qu\u2019est-ce qui est n\u00e9cessaire pour servir les int\u00e9r\u00eats am\u00e9ricains ?<\/p>\n\n\n\n

Pas forc\u00e9ment le contr\u00f4le territorial du Groenland mais pouvoir y op\u00e9rer militairement si besoin, garantir la s\u00e9curit\u00e9 des voies maritimes et mener des activit\u00e9s de lutte anti-sous-marine. Certains points de passage y sont essentiels pour rep\u00e9rer les sous-marins russes \u2014 ou d\u2019autres \u2014 avant qu\u2019ils n\u2019atteignent l\u2019oc\u00e9an Atlantique. Il est utile d\u2019y avoir des bases et il y a aussi des ressources naturelles \u2014 ce qui rel\u00e8ve plus de l\u2019\u00e9conomie que du militaire. Mais renforcer l\u2019empreinte am\u00e9ricaine par l\u2019investissement \u00e9conomique et, \u00e9ventuellement, la r\u00e9ouverture ou la reconstruction de sites militaires utilis\u00e9s par le pass\u00e9, voil\u00e0 des mesures qui peuvent servir les int\u00e9r\u00eats am\u00e9ricains. C\u2019est bien plus efficace \u2014 et moins co\u00fbteux \u2014 que de prendre le contr\u00f4le d\u2019un pays et d\u2019assumer ensuite sa gouvernance, comme l\u2019histoire des interventions am\u00e9ricaines l\u2019a largement montr\u00e9\u2026<\/p>\n\n\n\n

Mais vous semblez compl\u00e8tement faire fi d\u2019une chose essentielle : le Groenland, c\u2019est le Danemark \u2014 un pays alli\u00e9, membre de l\u2019OTAN !<\/h3>\n\n\n\n

Je suis d\u2019accord : m\u00eame si je plaide pour un d\u00e9sengagement militaire des \u00c9tats-Unis en Europe, je ne vois aucun int\u00e9r\u00eat \u00e0 introduire de la rivalit\u00e9 dans les relations am\u00e9ricano-europ\u00e9ennes. Ce partenariat doit continuer, mais il ne devrait plus reposer principalement sur la s\u00e9curit\u00e9 et la d\u00e9fense. \u00c0 long terme, je souhaiterais qu\u2019il se fonde sur l\u2019\u00e9conomie et la technologie \u2014 l\u2019espace, le cyber et l\u2019intelligence artificielle.<\/p>\n\n\n\n

Le Groenland est plus important pour les \u00c9tats-Unis que le Donbass. Cela ne veut pas dire que je plaide pour une invasion ou une annexion.<\/p>Dan Caldwell<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Dans la continuit\u00e9 de ce que vous venez de dire : la retenue strat\u00e9gique ne devrait-elle pas \u00eatre coh\u00e9rente avec le renforcement de l\u2019autonomie strat\u00e9gique europ\u00e9enne ? L\u2019administration Trump semble toutefois ne vouloir laisser aucune marge de man\u0153uvre \u00e0 l\u2019industrie de d\u00e9fense europ\u00e9enne.<\/h3>\n\n\n\n

Dan Caldwell<\/span> Je renverrais simplement aux d\u00e9clarations de mon ancien patron [Pete Hegseth, ndlr]<\/em>, en f\u00e9vrier, lors du groupe de contact sur l\u2019Ukraine au sommet minist\u00e9riel de l\u2019OTAN<\/a>. Il avait alors insist\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises sur l\u2019importance pour les Europ\u00e9ens de revitaliser leur base industrielle de d\u00e9fense car les \u00c9tats-Unis ne pouvaient pas \u00e0 la fois se fournir eux-m\u00eames et approvisionner leurs partenaires europ\u00e9ens uniquement avec leur propre base industrielle. <\/p>\n\n\n\n

Nombre de munitions actuellement achet\u00e9es aux \u00c9tats-Unis pourraient en r\u00e9alit\u00e9 \u00eatre produites par les Europ\u00e9ens eux-m\u00eames. Mais ce ne sont pas les seules capacit\u00e9s dont l\u2019Ukraine a besoin, ni celles que les Europ\u00e9ens  devraient renforcer. Par exemple, l\u2019Europe dispose aujourd\u2019hui d\u2019une capacit\u00e9 de production bien sup\u00e9rieure \u00e0 ce qu\u2019elle exploite pour fabriquer des obus d\u2019artillerie ou des v\u00e9hicules blind\u00e9s, dont l\u2019Ukraine aurait besoin dans une strat\u00e9gie plus d\u00e9fensive.<\/p>\n\n\n\n

Jennifer Kavanagh<\/span> J\u2019aimerais pr\u00e9ciser que du point de vue des partisans de la retenue strat\u00e9gique, l\u2019autonomie strat\u00e9gique europ\u00e9enne est une bonne chose ! Les critiques viennent surtout de ceux qui appr\u00e9cient la domination am\u00e9ricaine sur l\u2019Europe…<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 nouveau : l\u2019administration am\u00e9ricaine a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s contradictoire sur ce sujet\u2026 Prenons le dernier exemple en date : l\u2019accord commercial du 21 ao\u00fbt. En \u00e9change de \u00ab l\u2019abaissement \u00bb des droits de douane, \u00ab l’Union pr\u00e9voit d’accro\u00eetre consid\u00e9rablement l’acquisition d’\u00e9quipements militaires et de d\u00e9fense aupr\u00e8s des \u00c9tats-Unis, avec le soutien et la facilitation du gouvernement am\u00e9ricain. \u00bb<\/h3>\n\n\n\n

Je reconnais que les messages de l\u2019administration sur la base industrielle europ\u00e9enne et l\u2019autonomie strat\u00e9gique ont \u00e9t\u00e9 un peu confus.<\/p>\n\n\n\n

Mais Dan a raison : Pete Hegseth avait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s clair \u00e0 Bruxelles en affirmant que l\u2019Europe devait disposer de sa propre base industrielle de d\u00e9fense. Et j\u2019ai trouv\u00e9 cela positif : l\u2019Europe ne peut pas acheter majoritairement de l\u2019\u00e9quipement am\u00e9ricain et pr\u00e9tendre avoir une d\u00e9fense ind\u00e9pendante. Cela n\u2019a pas de sens. Ce qui entretient l\u2019effort militaire, ce qui maintient un haut niveau de d\u00e9penses et ce qui assure la primaut\u00e9 de l\u2019arm\u00e9e dans le d\u00e9bat \u00e0 Washington, c\u2019est le complexe militaro-industriel. Le fait qu\u2019il g\u00e9n\u00e8re de l\u2019argent et des emplois alimente un soutien politique. <\/p>\n\n\n\n

L\u2019Europe doit avoir son propre complexe militaro-industriel si elle veut r\u00e9ussir son r\u00e9armement \u2014 car les responsables politiques doivent pouvoir pr\u00e9senter des r\u00e9sultats tangibles \u00e0 leurs opinions publiques.<\/p>\n\n\n\n

Pourquoi l\u2019administration a-t-elle alors chang\u00e9 de position ?<\/h3>\n\n\n\n

Il y a eu un recul. En avril, le message de Marco Rubio \u00e9tait le suivant : \u00ab Nous sommes l\u00e0 pour vous, nous voulons rester dans l\u2019OTAN, mais \u00e0 condition que vous d\u00e9pensiez plus et que vous achetiez du mat\u00e9riel am\u00e9ricain. \u00bb <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n

La pression pour acheter am\u00e9ricain a donc repris, pour au moins deux raisons.<\/p>\n\n\n\n

D\u2019abord, ceux qui ne sont pas partisans de la retenue strat\u00e9gique craignaient surtout de perdre de l\u2019influence. Ils estiment que la pr\u00e9sence militaire sur le terrain garantit une influence politique am\u00e9ricaine et ils tiennent \u00e0 la conserver.<\/p>\n\n\n\n

Ensuite, les industriels de l\u2019armement am\u00e9ricains ont vivement r\u00e9agi quand l\u2019Europe a commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9voquer l\u2019id\u00e9e de ne plus acheter am\u00e9ricain. Or leur poids \u00e0 Washington reste \u00e9norme. <\/p>\n\n\n\n

Que les \u00c9tats-Unis s\u2019impliquent dans la guerre ou qu\u2019ils restent \u00e0 l\u2019\u00e9cart, l\u2019acc\u00e8s aux usines de semi-conducteurs de Ta\u00efwan serait de toute fa\u00e7on perdu en cas d\u2019attaque chinoise.<\/p>Jennifer Kavanagh<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

R\u00e9sultat : on a abouti \u00e0 une sorte de compromis o\u00f9 les \u00c9tats-Unis restent pr\u00e9sents mais o\u00f9 l\u2019Europe est pouss\u00e9e \u00e0 d\u00e9penser 5 % de son PIB pour la d\u00e9fense et \u00e0 acheter du mat\u00e9riel am\u00e9ricain. Pour moi, ce n\u2019est pas une position viable \u00e0 long terme pour l\u2019alliance transatlantique. Ce n\u2019est ni dans l\u2019int\u00e9r\u00eat des \u00c9tats-Unis, ni dans celui de l\u2019Europe.<\/p>\n\n\n\n

Poussons un peu plus loin votre raisonnement : vous fixez un horizon de quatre ans pour que l\u2019Europe puisse b\u00e2tir cette base industrielle. N\u2019est-ce pas irr\u00e9aliste dans ce contexte ?<\/h3>\n\n\n\n

Dan Caldwell<\/span> L\u2019Europe a besoin de temps pour d\u00e9velopper certaines capacit\u00e9s comme les satellites, le renseignement, la surveillance, la reconnaissance (ISR), la d\u00e9fense a\u00e9rienne\u2026 qui prendront plus de quatre ans \u00e0 reconstruire. Cela doit \u00eatre dit clairement. <\/p>\n\n\n\n

Mais ce n\u2019est pas aux responsables am\u00e9ricains de caler leur calendrier de d\u00e9sengagement sur celui de l\u2019Europe. <\/p>\n\n\n\n

La retenue strat\u00e9gique et notre retrait doivent suivre leur propre rythme : si l\u2019Europe respecte ses \u00e9ch\u00e9ances, elle ne sera pas abandonn\u00e9e \u00e0 son sort. <\/p>\n\n\n\n

Si elle prend du retard, les \u00c9tats-Unis ne ralentiront pas leur repli pour compenser sa lenteur.<\/p>\n\n\n\n

Prolonger cette attente trop longtemps ouvrira la voie \u00e0 des tentatives de bloquer ou de ralentir le transfert de charges que nous pr\u00e9conisons \u2014 via<\/em> des pressions politiques ou du lobbying<\/em> aux \u00c9tats-Unis comme dans les capitales europ\u00e9ennes \u2014 afin de maintenir le statu quo<\/em>. <\/p>\n\n\n\n

Tr\u00e8s honn\u00eatement, notre crainte est que quatre ans soient d\u00e9j\u00e0 un d\u00e9lai trop long.<\/p>\n\n\n\n

Venons-en \u00e0 l\u2019Asie. On pourrait s\u2019\u00e9tonner de lire sous votre plume que la Chine serait le principal rival des \u00c9tats-Unis tout en expliquant que les soldats am\u00e9ricains devraient se replier \u00ab le long de la deuxi\u00e8me cha\u00eene d\u2019\u00eeles en Asie \u00bb. Comment conciliez-vous ces deux propos apparemment contradictoires ?  <\/h3>\n\n\n\n

On peut dire de la posture militaire am\u00e9ricaine globale que, dans plusieurs r\u00e9gions, elle est davantage un handicap qu\u2019un atout en cas de conflit.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est particuli\u00e8rement vrai au Moyen-Orient et en Asie.<\/p>\n\n\n\n

Jennifer et moi \u00e9crivions dans les pages du Washington Post<\/em> en juin que notre pr\u00e9sence au Moyen-Orient augmentait en r\u00e9alit\u00e9 les risques en cas de guerre <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>, car nos bases peuvent \u00eatre facilement frapp\u00e9es par des missiles iraniens, des drones ou des proxys. Dans bien des cas, cela revient \u00e0 avoir des dizaines de milliers de soldats stationn\u00e9s dans des positions peu d\u00e9fendues \u2014 comme en Syrie et en Irak \u2014 ou toujours vuln\u00e9rables.<\/p>\n\n\n\n

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