{"id":297893,"date":"2025-09-16T12:26:44","date_gmt":"2025-09-16T10:26:44","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=297893"},"modified":"2025-09-16T15:33:31","modified_gmt":"2025-09-16T13:33:31","slug":"mario-draghi-a-bruxelles-un-an-apres-texte-integral","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/09\/16\/mario-draghi-a-bruxelles-un-an-apres-texte-integral\/","title":{"rendered":"Mario Draghi \u00e0 Bruxelles un an apr\u00e8s : texte int\u00e9gral"},"content":{"rendered":"\n
Un an apr\u00e8s la publication de son rapport<\/a>, Mario Draghi s\u2019est exprim\u00e9 \u00e0 Bruxelles devant la pr\u00e9sidente de la Commission Ursula von der Leyen.<\/p>\n\n\n\n Appelant \u00e0 mettre en pause l\u2019AI Act<\/a> \u2014 et alors que le CEO de Mistral, Arthur Mensch, \u00e9tait pr\u00e9sent dans la salle \u2014 il a fustig\u00e9 \u00ab l\u2019inertie \u00bb d\u2019un syst\u00e8me reposant sur des \u00ab bureaucrates \u00bb et livr\u00e9 un plaidoyer en faveur d\u2019une d\u00e9r\u00e9gulation plus rapide.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 mots couverts, l\u2019ancien Pr\u00e9sident de la Banque centrale europ\u00e9enne a \u00e9galement attaqu\u00e9 l\u2019accord commercial in\u00e9gal entre l\u2019Union et les \u00c9tats-Unis : \u00ab la d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis des \u00c9tats-Unis en mati\u00e8re de d\u00e9fense a \u00e9t\u00e9 cit\u00e9e comme l’une des raisons pour lesquelles nous avons d\u00fb accepter un accord commercial largement dict\u00e9 par les conditions am\u00e9ricaines \u00bb.<\/p>\n\n\n\n En ligne avec les conclusions de notre derni\u00e8re enqu\u00eate Eurobazooka<\/a>, Mario Draghi a commenc\u00e9 son discours en rappelant la r\u00e9alit\u00e9 du sursaut citoyen europ\u00e9en apr\u00e8s un \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par le sentiment d\u2019humiliation apr\u00e8s Turnberry : \u00ab les Europ\u00e9ens sont pr\u00eats \u00e0 agir \u2014 mais ils craignent que les gouvernements n’aient pas saisi la gravit\u00e9 de la situation. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Passant en revue les avanc\u00e9es sur les grandes recommandations de son rapport dans un monde devenu plus dangereux pour le continent qu\u2019il y a un an, il a appel\u00e9 les dirigeants europ\u00e9ens, accus\u00e9s de \u00ab complaisance \u00bb, \u00e0 \u00ab lever les yeux \u00bb pour engager une bifurcation \u2014 cesser d\u2019\u00eatre une puissance r\u00e9glementaire pour \u00ab s’adapter \u00e0 un paysage technologique en rapide \u00e9volution. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Sans na\u00efvet\u00e9, Mario Draghi a \u00e9galement renouvel\u00e9 son appel \u00e0 l\u2019endettement commun \u2014 \u00ab une \u00e9mission conjointe de dette n’\u00e9largirait pas comme par magie l’espace budg\u00e9taire mais elle permettrait \u00e0 l’Europe de financer des projets plus importants dans des domaines qui stimulent la productivit\u00e9 \u00bb \u2014 et \u00e0 une r\u00e9forme \u00ab plus profonde \u00bb, l\u00e0 encore en admettant qu\u2019elle n\u00e9cessiterait \u00ab un temps que nous n\u2019avons peut-\u00eatre pas \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Alors que seulement 14 % du rapport Draghi aurait \u00e9t\u00e9 mis en \u0153uvre <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, l\u2019ancien pr\u00e9sident du Conseil italien appelle \u00e0 acc\u00e9l\u00e9rer en avan\u00e7ant s\u2019il le faut par groupe de pays sur le mod\u00e8le de coalitions des volontaires voire m\u00eame, sur certains sujets, en ouvrant la porte \u00e0 un mod\u00e8le plus f\u00e9d\u00e9ral : \u00ab dans certains domaines clefs, l’Europe doit commencer \u00e0 agir moins comme une conf\u00e9d\u00e9ration et plus comme une f\u00e9d\u00e9ration. \u00bb English version available at this link<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n Il y a un an, nous nous sommes r\u00e9unis ici pour discuter des trois d\u00e9fis pr\u00e9sent\u00e9s dans notre rapport<\/a> : le mod\u00e8le de croissance europ\u00e9en \u00e9tait depuis longtemps mis \u00e0 rude \u00e9preuve ; les d\u00e9pendances mena\u00e7aient sa r\u00e9silience ; et sans une croissance plus rapide, l’Europe serait incapable de r\u00e9aliser ses ambitions en mati\u00e8re de climat, de num\u00e9rique et de s\u00e9curit\u00e9, sans parler du financement de ses soci\u00e9t\u00e9s vieillissantes.<\/p>\n\n\n\n Au cours de l’ann\u00e9e \u00e9coul\u00e9e, chacun de ces d\u00e9fis s’est aggrav\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Les fondements de la croissance europ\u00e9enne \u2013 l’expansion du commerce mondial et les exportations \u00e0 forte valeur ajout\u00e9e \u2013 se sont encore affaiblis.<\/p>\n\n\n\n Les \u00c9tats-Unis ont impos\u00e9 leurs droits de douane les plus \u00e9lev\u00e9s depuis l’\u00e8re Smoot-Hawley. <\/p>\n\n\n\n La Chine est devenue un concurrent encore plus puissant, tant sur les march\u00e9s tiers qu’au sein m\u00eame de l’Europe, les droits de douane am\u00e9ricains ayant d\u00e9tourn\u00e9 les flux commerciaux. <\/p>\n\n\n\n Depuis d\u00e9cembre dernier, l’exc\u00e9dent commercial de la Chine avec l’Union europ\u00e9enne a augment\u00e9 de pr\u00e8s de 20 %.<\/p>\n\n\n\n Nous avons \u00e9galement constat\u00e9 \u00e0 quel point la capacit\u00e9 de r\u00e9action de l’Europe \u00e9tait limit\u00e9e par ses d\u00e9pendances, m\u00eame si notre poids \u00e9conomique est consid\u00e9rable.<\/p>\n\n\n\n La d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis des \u00c9tats-Unis en mati\u00e8re de d\u00e9fense a \u00e9t\u00e9 cit\u00e9e comme l’une des raisons pour lesquelles nous avons d\u00fb accepter un accord commercial largement dict\u00e9 par les conditions am\u00e9ricaines. La d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis des mat\u00e9riaux critiques chinois<\/a> a r\u00e9duit notre capacit\u00e9 \u00e0 emp\u00eacher la surcapacit\u00e9 chinoise d’inonder l’Europe ou \u00e0 contrer son soutien \u00e0 la Russie.<\/p>\n\n\n\n L’Europe a commenc\u00e9 \u00e0 r\u00e9agir.<\/p>\n\n\n\n \u00c9tant donn\u00e9 que les \u00c9tats-Unis absorbent environ les trois quarts du d\u00e9ficit courant mondial, il n’est pas r\u00e9aliste \u00e0 court terme de se diversifier en s’\u00e9loignant de leur march\u00e9. Mais l’accord avec le Mercosur en Am\u00e9rique latine peut offrir un certain soulagement aux exportateurs. La Commission a lanc\u00e9 des projets strat\u00e9giques pour les mati\u00e8res premi\u00e8res critiques. Et les d\u00e9penses de d\u00e9fense augmentent fortement.<\/p>\n\n\n\n Ces engagements en mati\u00e8re de d\u00e9fense s’ajoutent toutefois \u00e0 des besoins de financement d\u00e9j\u00e0 consid\u00e9rables. La Banque centrale europ\u00e9enne estime d\u00e9sormais les besoins d’investissement annuels pour la p\u00e9riode 2025-2031 \u00e0 pr\u00e8s de 1 200 milliards d’euros, contre 800 milliards il y a un an. La part publique a presque doubl\u00e9, passant de 24 % \u00e0 43 %, soit 510 milliards d’euros suppl\u00e9mentaires par an, la d\u00e9fense \u00e9tant principalement financ\u00e9e par des fonds publics.<\/p>\n\n\n\n La marge de man\u0153uvre budg\u00e9taire est limit\u00e9e. M\u00eame sans ces nouvelles d\u00e9penses, la dette publique de l’Union devrait augmenter de 10 points de pourcentage au cours de la prochaine d\u00e9cennie, pour atteindre 93 % du PIB, sur la base d’hypoth\u00e8ses de croissance plus optimistes que la r\u00e9alit\u00e9 actuelle.<\/p>\n\n\n\n Nous avons d\u00fb accepter un accord commercial largement dict\u00e9 par les conditions am\u00e9ricaines.<\/p>Mario Draghi<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Un an apr\u00e8s, l’Europe se trouve donc dans une situation encore plus difficile.<\/p>\n\n\n\n Notre mod\u00e8le de croissance s’essouffle. Les vuln\u00e9rabilit\u00e9s s’accumulent. Et il n’existe pas de voie claire pour financer les investissements dont nous avons besoin.<\/p>\n\n\n\n Nous avons \u00e9t\u00e9 douloureusement rappel\u00e9s \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 : l’inaction menace non seulement notre comp\u00e9titivit\u00e9, mais aussi notre souverainet\u00e9 m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n Le rapport d\u00e9finit trois priorit\u00e9s pour l’Europe : combler le retard en mati\u00e8re d’innovation dans les technologies de pointe, tracer un chemin vers la d\u00e9carbonisation qui soutienne la croissance et renforcer la s\u00e9curit\u00e9 \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n Comme l’a soulign\u00e9 la pr\u00e9sidente von der Leyen, ces priorit\u00e9s sont \u00e9galement au c\u0153ur du programme de la Commission. Je salue sa d\u00e9cision de replacer la comp\u00e9titivit\u00e9 au c\u0153ur de ses pr\u00e9occupations, et je trouve ce programme ambitieux.<\/p>\n\n\n\n Les citoyens et les entreprises du continent se r\u00e9jouissent d\u2019avoir un diagnostic, des priorit\u00e9s claires et des plans d’action.<\/p>\n\n\n\n Mais ils expriment \u00e9galement une frustration croissante.<\/p>\n\n\n\n Ils sont d\u00e9\u00e7us par la lenteur avec laquelle l’Union \u00e9volue. Ils voient bien que nous ne parvenons pas \u00e0 suivre le rythme des changements qui s’op\u00e8rent ailleurs. Ils sont pr\u00eats \u00e0 agir \u2014 mais craignent que les gouvernements n’aient pas saisi la gravit\u00e9 de la situation.<\/p>\n\n\n\n On a souvent des excuses toutes trouv\u00e9es pour justifier cette lenteur.<\/p>\n\n\n\n On dit simplement que c\u2019est ainsi que l’Union s\u2019est construite ; qu’il faudrait respecter un processus complexe impliquant de nombreux acteurs. Parfois, l’inertie est m\u00eame pr\u00e9sent\u00e9e comme relevant du respect de l’\u00c9tat de droit.<\/p>\n\n\n\n Je pense que c\u2019est de la pure complaisance.<\/p>\n\n\n\n Nos concurrents aux \u00c9tats-Unis et en Chine sont beaucoup moins contraints, m\u00eame lorsqu’ils agissent dans le respect de la loi. <\/p>\n\n\n\n Continuer \u00e0 faire comme si, c’est se r\u00e9signer \u00e0 prendre du retard.<\/p>\n\n\n\n Prendre un chemin diff\u00e9rent exige une rapidit\u00e9 nouvelle, une ampleur nouvelle et une intensit\u00e9 nouvelle.<\/p>\n\n\n\n Cela signifie agir ensemble, sans fragmenter nos efforts.<\/p>\n\n\n\n Cela signifie concentrer les ressources l\u00e0 o\u00f9 leur impact est le plus grand.<\/p>\n\n\n\n Et cela signifie obtenir des r\u00e9sultats en quelques mois \u2014 pas en plusieurs ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n Continuer \u00e0 faire comme si, c’est se r\u00e9signer \u00e0 prendre du retard.<\/p>Mario Draghi<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Commen\u00e7ons par la technologie.<\/p>\n\n\n\n Comme l’\u00e9lectricit\u00e9 il y a 140 ans, l\u2019IA est souvent qualifi\u00e9e de technologie \u00ab transformationnelle \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Mais elle d\u00e9pend de la coordination d’au moins quatre autres technologies : le cloud pour stocker d’\u00e9normes quantit\u00e9s de donn\u00e9es, le supercalcul pour traiter ces donn\u00e9es, la cybers\u00e9curit\u00e9 pour prot\u00e9ger les secteurs sensibles et les r\u00e9seaux avanc\u00e9s (5G, fibre optique et satellites) pour la transmission.<\/p>\n\n\n\n Dans certains domaines, l’Europe affiche des progr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n Au moins cinq gigafactories d’IA sont en projet, chacune dot\u00e9e de plus de 100 000 processeurs graphiques avanc\u00e9s. La capacit\u00e9 des centres de donn\u00e9es devrait tripler au cours des sept prochaines ann\u00e9es. Une r\u00e9forme majeure des t\u00e9l\u00e9communications est attendue d’ici la fin de l’ann\u00e9e. L’investissement r\u00e9cent d’ASML dans Mistral est un signe prometteur pour l’\u00e9cosyst\u00e8me national de l’IA.<\/p>\n\n\n\n L’adoption est \u00e9galement en hausse : comme la Pr\u00e9sidente vient de le rappeler, la BEI constate que les entreprises europ\u00e9ennes adoptent les technologies de pointe \u00e0 un rythme proche de celui de leurs homologues am\u00e9ricaines, bien que partant d’un niveau inf\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n Mais les \u00e9carts sont criants.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 la pointe de l’IA, les \u00c9tats-Unis ont produit 40 grands mod\u00e8les de base l’ann\u00e9e derni\u00e8re, la Chine 15 \u2014 l’Union, seulement 3. Dans les PME, l’adoption de l’IA reste faible, oscillant entre 13 et 21 %. Et dans le domaine le plus strat\u00e9gique \u2014 l’IA fond\u00e9e sur la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle europ\u00e9enne pour ancrer nos industries de base \u2014 les progr\u00e8s sont minimes.<\/p>\n\n\n\n Trois domaines n\u00e9cessitent davantage d’ambition.<\/p>\n\n\n\n
Le ton particuli\u00e8rement dur de son intervention du 16 septembre contraste avec le dernier discours sur l\u2019\u00e9tat de l\u2019Union de la pr\u00e9sidente de la Commission Ursula von der Leyen<\/a> et son propos introductif au discours de Mario Draghi. Malgr\u00e9 cette ambition affich\u00e9e \u2014 une bifurcation radicale port\u00e9e par des \u00ab mesures exceptionnelles \u00bb dans des \u00ab circonstances exceptionnelles \u00bb \u2014 il semble peu probable que la Commission et les \u00c9tats membres se saisissent pleinement de cet appel.<\/p>\n\n\n\n