{"id":297870,"date":"2025-09-16T15:00:00","date_gmt":"2025-09-16T13:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=297870"},"modified":"2025-09-16T17:09:49","modified_gmt":"2025-09-16T15:09:49","slug":"geopolitique-de-lapocalypse","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/09\/16\/geopolitique-de-lapocalypse\/","title":{"rendered":"G\u00e9opolitique de l’apocalypse"},"content":{"rendered":"\n
En 1750, la population mondiale comptait 700 millions de personnes, elle d\u00e9passe aujourd\u2019hui 8,2 milliards. Le taux d\u2019urbanisation \u00e9tait alors de 8 %, il atteint aujourd\u2019hui 57 % d\u2019apr\u00e8s le Programme des Nations unies pour le d\u00e9veloppement, il d\u00e9passe 85 % d\u2019apr\u00e8s les travaux du projet Global Human Settlement<\/em> de la Commission europ\u00e9enne bas\u00e9 notamment sur des donn\u00e9es de satellites d\u2019observation. Au d\u00e9but du XVIIIe si\u00e8cle, 66 % des terres \u00e9merg\u00e9es \u00e9taient recouvertes de for\u00eat, il n\u2019y en a plus que 31 % aujourd\u2019hui. De toute \u00e9vidence, il nous arrive quelque chose, \u00e0 nous, les \u00eatres humains. Et il arrive quelque chose \u00e0 la Terre.<\/p>\n\n\n\n Cette \u00e9vidence est due aux sciences, qui nous procurent le savoir par lequel nous pouvons prendre conscience de cette situation. Le GIEC (Groupe d\u2019experts Intergouvernemental sur l\u2019\u00c9volution du Climat) fait r\u00e9guli\u00e8rement la synth\u00e8se des connaissances scientifiques disponibles sur l\u2019environnement, mais son existence m\u00eame t\u00e9moigne aussi de l\u2019unanimit\u00e9 <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> de ses 195 \u00c9tats membres \u00e0 reconna\u00eetre dans la science la norme de la v\u00e9rit\u00e9. Notre rapport \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 est ainsi d\u00e9termin\u00e9 par la science, plus pr\u00e9cis\u00e9ment la science issue de ce que l\u2019on a pris l\u2019habitude de nommer \u00ab r\u00e9volution copernicienne \u00bb, qui en l\u2019occurrence est le fait de Galil\u00e9e, Descartes et Newton au XVIIe<\/sup> si\u00e8cle, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019axiomatisation, l\u2019alg\u00e9brisation et la math\u00e9matisation du savoir, ainsi en mesure de procurer des donn\u00e9es chiffr\u00e9es et quantifi\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n Les progr\u00e8s de la connaissance scientifique furent aussi ceux de la g\u00e9ologie, de la pal\u00e9ontologie, de l\u2019arch\u00e9ologie, de l\u2019histoire\u2026 qui ont impos\u00e9 de situer l\u2019humanit\u00e9 dans le temps long. L\u2019anthropologie contemporaine montre que l\u2019humanit\u00e9 \u00e9merge de l\u2019animalit\u00e9, que notre esp\u00e8ce \u2014 l\u2019Homo <\/em>qui s\u2019est lui-m\u00eame nomm\u00e9 sapiens<\/em> \u2014 appara\u00eet il y a plus de 315 000 ans, et pendant plus de 300 000 ans a v\u00e9cu en petits groupes de chasseurs-cueilleurs nomades, pour lesquels la nature est un \u00ab environnement donateur \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le passage aux soci\u00e9t\u00e9s d\u2019agriculteurs-\u00e9leveurs s\u00e9dentaires \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire ce que l\u2019on a pris l\u2019habitude de nommer \u00ab r\u00e9volution n\u00e9olithique \u00bb il y a environ 10 000 ans \u2014 fut effectivement r\u00e9volutionnaire, en ce qu\u2019il a red\u00e9fini la position de l\u2019homme au sein de la nature : l\u2019environnement devient alors mati\u00e8re premi\u00e8re pour un travail productif. L\u2019av\u00e8nement des soci\u00e9t\u00e9s de production \u2014 li\u00e9 \u00e0 une premi\u00e8re explosion d\u00e9mographique puisque la n\u00e9olithisation s\u2019est traduite par l\u2019augmentation de la f\u00e9condit\u00e9 <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 inaugure l\u2019histoire, qui s\u2019est caract\u00e9ris\u00e9e par un processus continu d\u2019anthropisation de l\u2019environnement.<\/p>\n\n\n\n La situation contemporaine r\u00e9sulte d\u2019un nouveau seuil atteint par ce processus, qui correspond ce que l\u2019on a pris l\u2019habitude de nommer \u00ab r\u00e9volution industrielle \u00bb. L\u2019anthropisation est devenue illimit\u00e9e, elle ne porte plus simplement sur l\u2019environnement (par d\u00e9finition limit\u00e9) d\u2019un \u00eatre parmi d\u2019autres, mais sur la plan\u00e8te enti\u00e8re, dont elle modifie le syst\u00e8me climatique, jusqu\u2019\u00e0 modifier la vitesse de rotation du globe terrestre <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le concept d\u2019Anthropoc\u00e8ne<\/a> <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> s\u2019est alors impos\u00e9 pour d\u00e9signer ce moment o\u00f9 l\u2019\u00eatre humain rivalise avec les forces g\u00e9ologiques dans son impact sur la nature.<\/p>\n\n\n\n De toute \u00e9vidence, il nous arrive quelque chose, \u00e0 nous, les \u00eatres humains. Et il arrive quelque chose \u00e0 la Terre.<\/p>Jean Vioulac<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La question est d\u2019abord : comment en sommes-nous arriv\u00e9s l\u00e0 ?<\/p>\n\n\n\n Elle requiert une philosophie de l\u2019histoire.<\/p>\n\n\n\n Le genre est pourtant discr\u00e9dit\u00e9 : non seulement parce que personne ne peut pr\u00e9tendre totaliser le savoir historique et conqu\u00e9rir sur l\u2019histoire un point de vue en surplomb, mais aussi parce que la philosophie de l\u2019histoire, telle qu\u2019elle fut \u00e9labor\u00e9e de Hegel \u00e0 Heidegger, fut profond\u00e9ment tributaire de la th\u00e9ologie.<\/p>\n\n\n\n Le livre que Karl L\u00f6with \u00e9crit en 1949 sous le titre Histoire et salut : les pr\u00e9suppos\u00e9s th\u00e9ologiques de la philosophie de l\u2019Histoire<\/em> <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span> a mis en \u00e9vidence ce qu\u2019elle devait au sch\u00e8me providentialiste et eschatologique de la th\u00e9ologie chr\u00e9tienne et de son \u00e9conomie du salut. Or la science moderne fut r\u00e9volutionnaire en ce qu\u2019elle a impos\u00e9 le renversement de la th\u00e9ologie \u2014 qui expliquait les ph\u00e9nom\u00e8nes par une cause transcendante \u00e9ternelle \u2014 en arch\u00e9ologie \u2014 qui les explique par des causes immanentes et temporelles : parachever la d\u00e9th\u00e9ologisation de la philosophie conduit donc \u00e0 renoncer \u00e0 cette th\u00e9ologie s\u00e9cularis\u00e9e qu\u2019\u00e9tait la philosophie de l\u2019histoire.<\/p>\n\n\n\n Si personne ne peut pr\u00e9tendre totaliser le savoir pourtant, ce savoir est totalis\u00e9 de fait, dans et par des dispositifs en charge de sa production, de son accumulation, de sa circulation et de sa mise \u00e0 disposition : le XXe si\u00e8cle est aussi celui o\u00f9 la science a fait sa r\u00e9volution industrielle, passant de l\u2019artisanat \u00e0 une recherche mondialis\u00e9e d\u00e9finie par le travail en \u00e9quipe et la sp\u00e9cialisation des t\u00e2ches. Ce savoir a sa coh\u00e9rence : il pr\u00e9sente le devenir de la Terre, l\u2019\u00e9volution de la vie, et aussi le ph\u00e9nom\u00e8ne humain, comme un processus qu\u2019il est possible de replacer en ses limites et ressaisir en son unit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Ce processus est celui de l\u2019hominisation, par lequel une esp\u00e8ce cesse d\u2019\u00eatre animale pour devenir humaine, il est l\u2019av\u00e8nement de l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 partir de l\u2019animalit\u00e9, et met donc en jeu l\u2019\u00eatre de l\u2019homme. <\/p>\n\n\n\n Penser ce processus ne peut pas se r\u00e9duire \u00e0 une accumulation de faits empiriques : cette ontogen\u00e8se requiert une ontologie, ce qui d\u00e9finit la t\u00e2che de la philosophie de l\u2019histoire. Au point de vue en surplomb sur la totalit\u00e9 historique que revendiquait la th\u00e9ologie, il s\u2019agit alors d\u2019opposer un point de vue critique, qui l\u2019aborde \u00e0 partir de ses sous-sols arch\u00e9ologiques, c\u2019est-\u00e0-dire des bases r\u00e9elles \u2014 notamment techniques \u2014 par lesquelles l\u2019homme a fray\u00e9 son histoire au sein de la nature, a fray\u00e9 son \u00eatre, et ainsi est devenu ce qu\u2019il est.<\/p>\n\n\n\n La pens\u00e9e est elle-m\u00eame situ\u00e9e dans une histoire.<\/p>\n\n\n\n Nous ne pensons que pour autant que nous h\u00e9ritons d\u2019une tradition, d\u2019une culture, d\u2019une langue. Notre savoir scientifique est un h\u00e9ritage, issu de toute l\u2019histoire des sciences, dont l\u2019origine est la Gr\u00e8ce ancienne, de Pythagore et Thal\u00e8s \u00e0 Euclide et Aristote. Or la pens\u00e9e grecque est fondamentalement une physique, qui rompt avec le mythe parce qu\u2019elle explique les ph\u00e9nom\u00e8nes naturels par d\u2019autres ph\u00e9nom\u00e8nes naturels et non plus par des forces surnaturelles : la pens\u00e9e scientifique est ainsi une naturalisation des ph\u00e9nom\u00e8nes. Par l\u00e0 m\u00eame, elle s\u2019av\u00e8re incapable de penser l\u2019histoire : Thucydide fait certes sortir l\u2019histoire du mythe pour l\u2019\u00e9laborer comme science, mais il le fait en concevant toutes les actions humaines comme des r\u00e9alit\u00e9s naturelles situ\u00e9es dans la nature.<\/p>\n\n\n\n Mais nous ne sommes pas seulement h\u00e9ritiers des Grecs : nous sommes d\u00e9finis par ce que Jean-Luc Nancy<\/a> appelait \u00ab la schizophr\u00e9nie gr\u00e9co-juive de l\u2019Occident \u00bb. Or si le peuple grec s\u2019est fondamentalement situ\u00e9 dans la nature, son \u00e9ternit\u00e9 et ses cycles, le peuple juif s\u2019est fondamentalement situ\u00e9 dans l\u2019histoire, inaugur\u00e9e par la chute et orient\u00e9e vers le jour du jugement. La pens\u00e9e de l\u2019histoire vient du massif h\u00e9bra\u00efque, et s\u2019est impos\u00e9e en Europe au d\u00e9but du Ve si\u00e8cle avec la Cit\u00e9 de Dieu<\/em> de saint Augustin, qui a \u00e9labor\u00e9 la premi\u00e8re th\u00e9ologie de l\u2019histoire dans cette structure eschatologique.<\/p>\n\n\n\n Notre \u00e9poque se caract\u00e9rise aussi par le triomphe de l\u2019inhumanit\u00e9.<\/p>Jean Vioulac<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Les sch\u00e8mes de la pens\u00e9e h\u00e9bra\u00efque s\u2019av\u00e8rent alors indispensables pour penser l\u2019histoire : mais il s\u2019agit d\u2019y recourir en maintenant l\u2019exigence arch\u00e9ologique de leur d\u00e9mystification.<\/p>\n\n\n\n Affirmer en effet que la th\u00e9ologie de l\u2019histoire n\u2019est qu\u2019une th\u00e9ologie s\u00e9cularis\u00e9e ne suffit pas : parachever la d\u00e9th\u00e9ologisation impose une arch\u00e9ologie de ses concepts et cat\u00e9gories, qui tente d\u2019acc\u00e9der aux soubassements historiques dont ils furent l\u2019expression dans la langue du mythe, de la po\u00e9sie, de la lamentation, de la pri\u00e8re. La chute peut ainsi \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme un \u00e9cho de la r\u00e9volution n\u00e9olithique, par laquelle l\u2019homme a quitt\u00e9 un \u00ab environnement donateur \u00bb pour une condition qui lui a impos\u00e9 de \u00ab gagner son pain \u00e0 la sueur de son front \u00bb (Gn 3 :19) et l\u2019a conduit \u00e0 \u00ab dominer sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le b\u00e9tail, sur toute la terre (Gn 1 : 26).<\/p>\n\n\n\n La philosophie du XXe si\u00e8cle s\u2019est caract\u00e9ris\u00e9e par le recours \u00e0 la ressource h\u00e9bra\u00efque : ainsi Walter Benjamin ou Jacques Derrida ont fait du messianisme une cat\u00e9gorie centrale de leur pens\u00e9e, mais un messianisme non religieux \u2014 ce que Derrida soulignait en le renommant \u00ab messianicit\u00e9 \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Le messianisme rel\u00e8ve de la promesse, de la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 cette promesse et de l\u2019attente inqui\u00e8te de sa r\u00e9alisation : or la science contemporaine, en abordant l\u2019av\u00e8nement de l\u2019homme \u00e0 partir de l\u2019\u00e9volution, le con\u00e7oit comme un \u00eatre en devenir, dans un processus de diff\u00e9renciation avec l\u2019animalit\u00e9, et en cela comme la promesse de l\u2019humanit\u00e9. L\u2019humanit\u00e9 de l\u2019homme \u2014 au sens \u00e9thique qu\u2019a aussi le mot fran\u00e7ais \u2014 est toujours rest\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9tat de promesse, jamais tout \u00e0 fait tenue, jamais tout \u00e0 fait trahie. L\u2019homme est la promesse de lui-m\u00eame, et si l\u2019histoire appara\u00eet aujourd\u2019hui comme un processus d\u2019anthropisation et d\u2019humanisation, alors se pose la question du devenir de cette promesse.<\/p>\n\n\n\n\n\n Or notre \u00e9poque se caract\u00e9rise aussi par le triomphe de l\u2019inhumanit\u00e9 : le XXe si\u00e8cle s\u2019est inaugur\u00e9 en juillet 1914 par la mobilisation totale, qui a r\u00e9duit des masses humaines au rang de mat\u00e9riau, non plus simplement exploitable, mais consommable, ainsi vou\u00e9 \u00e0 \u00eatre consum\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Les totalitarismes en proc\u00e8dent directement : l\u2019inhumanit\u00e9 s\u2019est alors d\u00e9cha\u00een\u00e9e sans plus aucune limite dans la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale, jusqu\u2019\u00e0 aboutir \u00e0 la Shoah, o\u00f9 les Juifs, selon le vocabulaire m\u00eame des bureaucrates du IIIe Reich, \u00e9taient \u00ab trait\u00e9s \u00bb (behandelt<\/em>) comme des \u00ab pi\u00e8ces \u00bb (St\u00fcck<\/em>) \u00e0 \u00ab liquider \u00bb (liquidieren<\/em>). Jamais une telle inhumanit\u00e9 n\u2019avait \u00e9t\u00e9 ainsi organis\u00e9e, planifi\u00e9e, syst\u00e9matis\u00e9e et institutionnalis\u00e9e : la promesse de l\u2019humanit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 trahie \u00e0 Auschwitz.<\/p>\n\n\n\n Mais un tel massacre ne peut pas s\u2019expliquer par la \u00ab m\u00e9chancet\u00e9 \u00bb des nazis \u2014 comme le faisait Vladimir Jank\u00e9l\u00e9vitch \u2014, il est le fait d\u2019une structure, d\u2019une organisation, d\u2019un syst\u00e8me et non de volont\u00e9s individuelles ; de m\u00eame, la puissance de destruction inou\u00efe qui s\u2019est d\u00e9cha\u00een\u00e9e en Europe <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span> ne peut s\u2019expliquer par la seule inhumanit\u00e9 de Hitler et Staline et de leurs s\u00e9ides, mais par le dispositif industriel qui mettait cette puissance de destruction \u00e0 leur disposition. La question porte sur la civilisation qui a mis en place un tel dispositif, et d\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1940 Theodor Adorno demandait : \u00ab Des millions de Juifs ont \u00e9t\u00e9 massacr\u00e9s, et on voudrait que ce ne soit qu\u2019un interm\u00e8de et non pas la catastrophe m\u00eame. Qu\u2019est-ce que cette civilisation attend de plus ? \u00bb <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n La question d\u2019Adorno subsiste, intacte : qu\u2019est ce que cette civilisation attend de plus ?<\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n En Gr\u00e8ce comme \u00e0 Rome, un \u00ab monstre \u00bb \u00e9tait un signe que les augures devaient interpr\u00e9ter pour savoir ce qu\u2019il annon\u00e7ait.<\/p>\n\n\n\n Verdun, Auschwitz, Hiroshima, Tchernobyl sont les \u00e9v\u00e9nements monstrueux qui montrent la catastrophe dans laquelle l\u2019humanit\u00e9 est aujourd\u2019hui emport\u00e9e. Les donn\u00e9es pr\u00e9cises, v\u00e9rifi\u00e9es et recoup\u00e9es que procurent les sciences contemporaines ne laissent plus aucun doute sur le processus en cours depuis les d\u00e9buts de la r\u00e9volution industrielle : r\u00e9chauffement global et extinction massive d\u2019esp\u00e8ces, d\u00e9forestation et d\u00e9sertification, acidification et eutrophisation des mers et oc\u00e9ans, fonte des banquises et glaciers, pluies acides et rar\u00e9faction des ressources en eau potable\u2026 La seule pollution atmosph\u00e9rique fait aujourd\u2019hui 9 millions de morts par an, dont plus de 90 % sont dues \u00e0 l\u2019exposition aux particules fines (PM 2,5) issues de la combustion d\u2019hydrocarbures, la pollution des eaux d\u2019origine chimique (plomb, pesticides, dioxines, bisph\u00e9nols, phtalates\u2026) fait 1,8 million de morts par an : le niveau de l\u00e9talit\u00e9 est celui de la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale. La question d\u2019Adorno subsiste, intacte : qu\u2019est ce que cette civilisation attend de plus ? <\/p>\n\n\n\n Penser le processus historique aujourd\u2019hui, c\u2019est constater que, de fait, et sans pr\u00e9tendre qu\u2019il y avait l\u00e0 une n\u00e9cessit\u00e9, nous en sommes arriv\u00e9s l\u00e0, et que la multiplicit\u00e9 originaire des historicit\u00e9s s\u2019est dissoute dans un processus global qui n\u2019\u00e9pargne pas les peuples d\u2019Amazonie ou du Nunavut. La seule question qui vaille est alors de savoir comment s\u2019en sortir.<\/p>\n\n\n\n Cette question rel\u00e8ve de la politique, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019action collective et concert\u00e9e d\u2019\u00eatres humains qui ainsi rassemblent leurs forces pour peser sur les \u00e9v\u00e9nements. Ce rassemblement de forces constitue une puissance, dont l\u2019usage d\u00e9finit le pouvoir : d\u00e9tient le pouvoir qui peut man\u0153uvrer et mettre en \u0153uvre cette puissance.<\/p>\n\n\n\n Cette puissance s\u2019est manifest\u00e9e dans les \u00e9v\u00e9nements du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n Verdun, Auschwitz, Hiroshima, Tchernobyl, aujourd\u2019hui le r\u00e9chauffement global, sont des catastrophes en lesquelles se r\u00e9v\u00e8le la destructivit\u00e9 de la puissance lib\u00e9r\u00e9e par la r\u00e9volution industrielle.<\/p>\n\n\n\n Une catastrophe r\u00e9v\u00e9latrice, une r\u00e9v\u00e9lation qui advient dans une catastrophe, en laquelle s\u2019ach\u00e8ve un processus historique dont se d\u00e9voile ainsi une v\u00e9rit\u00e9 cach\u00e9e, c\u2019est ce que d\u00e9finit le concept d\u2019apocalypse \u2014 en grec apok\u00e1lupsis<\/em>, \u00ab r\u00e9v\u00e9lation \u00bb, litt\u00e9ralement \u00ab d\u00e9voilement \u00bb. Penser l\u2019histoire impose ainsi le recours \u00e0 cette autre cat\u00e9gorie de la pens\u00e9e juive, mais en un sens non th\u00e9ologique : le concept doit s\u2019entendre au sens o\u00f9 Emilio Gentile<\/a> parle d\u2019\u00ab apocalypse de la modernit\u00e9 \u00bb <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span> pour d\u00e9finir la Premi\u00e8re Guerre mondiale comme \u00e9v\u00e9nement en lequel s\u2019est brutalement r\u00e9v\u00e9l\u00e9 le potentiel de destruction de la civilisation industrielle, ou au sens o\u00f9 Philippe Lacoue-Labarthe a pu dire que \u00ab dans l\u2019apocalypse d\u2019Auschwitz, ce n\u2019est ni plus ni moins que l\u2019Occident, en son essence, qui s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00bb <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Le concept philosophique d\u2019apocalypse ne consiste donc en rien \u00e0 pr\u00e9dire \u2014 proph\u00e9tiquement \u2014 quoi que ce soit, il d\u00e9finit l\u2019exigence \u2014 ph\u00e9nom\u00e9nologique \u2014 de d\u00e9crire ce qui se manifeste dans de tels \u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n\n\n\n Les catastrophes contemporaines r\u00e9v\u00e8lent l\u2019\u00e9normit\u00e9 d\u2019une puissance qui a \u00e9merg\u00e9 en Europe aux Temps modernes. Thomas Hobbes au XVIIe si\u00e8cle fut le premier \u00e0 la concevoir en se confrontant \u00e0 l\u2019\u00c9tat : la puissance de cet \u00c9tat proc\u00e8de d\u2019un transfert de souverainet\u00e9, qui d\u00e9poss\u00e8de tous les hommes de leur force individuelle, pour la concentrer, la massifier et la d\u00e9l\u00e9guer \u00e0 une entit\u00e9 distincte d\u2019eux, vou\u00e9e \u00e0 les dominer. Cette puissance est ainsi fond\u00e9e sur l\u2019ali\u00e9nation (latin alius<\/em>, \u00ab autre \u00bb), c\u2019est-\u00e0-dire le transfert de la puissance des hommes \u00e0 autre chose qu\u2019eux-m\u00eames, qui institue ainsi une puissance autre : autre que les hommes, et en cela inhumaine. Pour en souligner la monstruosit\u00e9, Hobbes a alors eu recours \u00e0 la pens\u00e9e juive et \u00e0 un nom issu de la Bible, le L\u00e9viathan.<\/p>\n\n\n\n Les individus n\u2019ont pas seulement une carte d\u2019identit\u00e9 et un passeport, mais un num\u00e9ro d\u2019identit\u00e9 bancaire et un IBAN : l\u2019\u00c9tat exerce sa puissance par l\u2019appareil d\u2019\u00c9tat, le Capital par l\u2019appareil bancaire.<\/p>Jean Vioulac<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le \u00ab pacte \u00bb par lequel Hobbes con\u00e7oit ce transfert n\u2019est qu\u2019un mod\u00e8le th\u00e9orique cependant. En pratique, le transfert de puissance des individus \u00e0 l\u2019\u00c9tat s\u2019op\u00e8re par l\u2019imp\u00f4t, le pouvoir gouvernemental s\u2019exerce par des politiques d\u2019allocations budg\u00e9taires, et par la r\u00e9mun\u00e9ration de ses fonctionnaires. La constitution de l\u2019\u00c9tat-nation en Europe \u00e0 partir du XIVe si\u00e8cle est indissociable de l\u2019institution de la monnaie, qui d\u00e9finit la majest\u00e9 royale par la souverainet\u00e9 mon\u00e9taire. L\u2019argent est ainsi le vecteur et l\u2019op\u00e9rateur par lequel se met en \u0153uvre un transfert r\u00e9el de la puissance de la soci\u00e9t\u00e9 dans l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n Par l\u00e0 m\u00eame, l\u2019\u00c9tat est lui-m\u00eame soumis aux principes et aux lois de la monnaie, qui s\u2019imposent tout autant \u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s red\u00e9finies par la mon\u00e9tarisation de tous les liens et toutes les choses ; les individus ont par ailleurs tendance \u00e0 se d\u00e9finir non plus comme citoyens par leurs droits civiques, mais comme consommateurs par leur pouvoir d\u2019achat. Cette puissance mon\u00e9taire, issue de la d\u00e9possession et de l\u2019ali\u00e9nation des hommes en chair et en os, qui s\u2019accro\u00eet et se concentre toujours davantage pour les dominer, c\u2019est ce que Karl Marx a con\u00e7u comme Capital : et de m\u00eame que Hobbes, il a eu recours \u00e0 la pens\u00e9e juive et \u00e0 un nom issu de la Bible, le Moloch.<\/p>\n\n\n\n Il reconnaissait ainsi dans la dette publique un nouveau transfert de souverainet\u00e9 : non plus de la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00c9tat, mais de l\u2019\u00c9tat au Capital, transfert aujourd\u2019hui achev\u00e9 dans la substitution \u00e0 l\u2019\u00c9tat fiscal de l\u2019\u00c9tat d\u00e9biteur <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Les individus n\u2019ont pas seulement une carte d\u2019identit\u00e9 et un passeport, mais un num\u00e9ro d\u2019identit\u00e9 bancaire et un IBAN : l\u2019\u00c9tat exerce sa puissance par l\u2019appareil d\u2019\u00c9tat, le Capital par l\u2019appareil bancaire.<\/p>\n\n\n\n L\u2019appareil est ainsi l\u2019instrument de la mise en \u0153uvre de la puissance dont la modernit\u00e9 est le d\u00e9cha\u00eenement. <\/p>\n\n\n\n Tout exercice d\u2019une puissance requiert en effet des techniques, et la r\u00e9volution industrielle est une r\u00e9volution technologique : elle est le passage de l\u2019outil \u00e0 la machine, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019instruments et savoir-faire d\u00e9tenus par des \u00eatres humains \u00e0 des instruments et savoir-faire mis en \u0153uvre par des dispositifs automatiques. L\u2019histoire des techniques depuis trois si\u00e8cles est ce transfert continu des comp\u00e9tences des sujets dans les objets, des hommes dans les choses : non pas un progr\u00e8s, mais une ali\u00e9nation. La technique n\u2019est plus la multiplicit\u00e9 des outils par lesquels les \u00eatres humains mettent en \u0153uvre leur puissance individuelle, elle est le dispositif par lequel se met en \u0153uvre la puissance qui les domine. G\u00fcnther Anders a consacr\u00e9 son \u0153uvre \u00e0 l\u2019av\u00e8nement de cet appareillage plan\u00e9taire auquel est assujetti un homme aujourd\u2019hui toujours appareill\u00e9, et il a eu aussi recours \u00e0 la pens\u00e9e juive et \u00e0 un nom issu de la Bible, le B\u00e9h\u00e9moth.<\/p>\n\n\n\n Pour d\u00e9crire la machinerie industrielle, Marx parlait d\u2019un \u00ab monstre m\u00e9canique \u00bb, et pr\u00e9cisait que \u00ab nous nous sommes tir\u00e9s sur les yeux et les oreilles une capuche pour pouvoir faire comme si les monstres n\u2019existaient pas \u00bb <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. D\u2019o\u00f9 l\u2019imp\u00e9ratif d\u2019une ph\u00e9nom\u00e9nologie, puisqu\u2019il s\u2019agit de faire appara\u00eetre \u2014 en grec pha\u00edn\u00e9ta\u00ef<\/em>, participe pr\u00e9sent pha\u00efn\u00f3menon<\/em>, qui a donn\u00e9 en fran\u00e7ais \u00ab ph\u00e9nom\u00e8ne \u00bb \u2014 quelque chose qui non seulement reste d\u2019abord inapparent, mais que personne ne veut voir.<\/p>\n\n\n\n Cette ph\u00e9nom\u00e9nologie est t\u00e9ratologique \u2014 du grec t\u00e9ras<\/em>, \u00ab monstre \u00bb \u2014 en ce qu\u2019elle doit montrer la monstruosit\u00e9 de la puissance dont notre \u00e9poque est la r\u00e9v\u00e9lation (apok\u00e1lupsis<\/em>) : l\u2019Anthropoc\u00e8ne est en cela T\u00e9ratoc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n Mais cette monstruosit\u00e9 est le r\u00e9sultat de l\u2019ali\u00e9nation m\u00e9thodique de l\u2019humanit\u00e9, elle est inhumaine : l\u2019Anthropoc\u00e8ne est en r\u00e9alit\u00e9 Ananthropoc\u00e8ne \u2014 du grec an\u00e1nthr\u00f4pos<\/em>, \u00ab inhumain \u00bb \u2014 et c\u2019est pourquoi, \u00e0 l\u2019anthropisation de l\u2019environnement, a succ\u00e9d\u00e9 sa d\u00e9vastation.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Anthropoc\u00e8ne est l\u2019\u00e9poque de l\u2019atomisme : la diss\u00e9mination de radionucl\u00e9ides depuis 1945 est un possible marqueur isochrone stratigraphique pour d\u00e9finir cette nouvelle \u00e9poque g\u00e9ologique.<\/p>Jean Vioulac<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Une pens\u00e9e de l\u2019Anthropoc\u00e8ne ne peut donc pas prendre pour seul objet l\u2019ensemble des effets d\u00e9vastateurs de l\u2019activit\u00e9 humaine sur le globe terrestre, elle doit plus essentiellement prendre pour objet la puissance globale de d\u00e9vastation dont la modernit\u00e9 est l\u2019av\u00e8nement. \u00c0 supposer qu\u2019une hypoth\u00e9tique \u00ab transition \u00bb <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span> permette de supprimer la nocivit\u00e9 de ces effets, il resterait \u00e0 se confronter \u00e0 cette puissance globale dont le d\u00e9ploiement emporte et red\u00e9finit l\u2019humanit\u00e9 tout enti\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n Cette puissance est inhumaine, et en cela lib\u00e9r\u00e9e des limites inh\u00e9rentes \u00e0 la condition humaine, elle s\u2019adjoint les forces illimit\u00e9es de la nature, ce qui est rendu possible par la science moderne. La r\u00e9volution scientifique du XVIIe si\u00e8cle europ\u00e9en rel\u00e8ve \u00e9galement de l\u2019ali\u00e9nation : Galil\u00e9e d\u00e9poss\u00e8de les hommes de leur l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 interpr\u00e9ter les ph\u00e9nom\u00e8nes au profit de l\u2019abstraction math\u00e9matique ; la r\u00e9volution scientifique moderne n\u2019est pas copernicienne \u2014 passage du g\u00e9ocentrisme \u00e0 l\u2019h\u00e9liocentrisme \u2014, elle est galil\u00e9enne \u2014 passage de l\u2019anthropocentrisme \u00e0 l\u2019arithmocentrisme. Le cadre interpr\u00e9tatif pour la totalit\u00e9 du r\u00e9el est le champ math\u00e9matique, \u00e0 partir duquel la nature appara\u00eet comme r\u00e9serve de puissance et la mati\u00e8re comme r\u00e9serve d\u2019\u00e9nergie (E=MC2<\/sup>) : le rapport au r\u00e9el se d\u00e9finit par l\u2019atomisation.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Anthropoc\u00e8ne est l\u2019\u00e9poque de l\u2019atomisme : la diss\u00e9mination de radionucl\u00e9ides depuis 1945 est un possible marqueur isochrone stratigraphique pour d\u00e9finir cette nouvelle \u00e9poque g\u00e9ologique.<\/p>\n\n\n\n La politique est l\u2019exercice du pouvoir, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019usage de la puissance : celle-ci n\u2019est plus seulement puissance sociale, elle est la puissance d\u00e9mesur\u00e9e des forces fondamentales de la nature.<\/p>\n\n\n\n La politique ne peut donc plus \u00eatre qu\u2019une g\u00e9opolitique, o\u00f9 le concept doit cependant \u00eatre entendu en un sens nouveau, c\u2019est-\u00e0-dire comme g\u00e9ologie politique, qui assume le fait que la puissance en jeu est g\u00e9ologique.<\/p>\n\n\n\n Emmanuel Levinas l\u2019a compris d\u00e8s 1956 face \u00e0 l\u2019av\u00e8nement du nucl\u00e9aire : \u00ab l\u2019\u00e9nergie atomique lib\u00e9r\u00e9e a pr\u00e9cis\u00e9ment soustrait la marche du r\u00e9el aux volont\u00e9s humaines. Cela s\u2019appelle, tr\u00e8s exactement, la fin de l\u2019histoire \u00bb, et il concluait que d\u00e9sormais, \u00ab \u00e0 la politique se substitue une cosmo-politique qui est une physique \u00bb <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n La r\u00e9volution industrielle a d\u00e9cha\u00een\u00e9 des puissances telluriques qui d\u00e9terminent le cours de l\u2019histoire. Celle-ci devient un processus g\u00e9ophysique qui r\u00e9duit l\u2019humanit\u00e9 au rang de ressource et de mat\u00e9riau. La puissance de l\u2019atomisme en effet ne s\u2019exerce pas seulement dans la th\u00e9orie scientifique, pas seulement dans la technique nucl\u00e9aire, mais aussi sur des soci\u00e9t\u00e9s elles-m\u00eames transform\u00e9es en r\u00e9serves de puissance.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ainsi que Leo L\u00f6wenthal en 1946 dans L\u2019Atomisation de l\u2019homme par la terreur<\/em> expliquait la terreur fasciste : non pas comme une parenth\u00e8se politique li\u00e9e \u00e0 un r\u00e9gime particulier, mais comme l\u2019essence m\u00eame de la modernit\u00e9 industrielle. La terreur est l\u2019exercice illimit\u00e9 d\u2019une puissance d\u2019atomisation par laquelle l\u2019humanit\u00e9 sort de l\u2019histoire parce qu\u2019elle est \u00ab enti\u00e8rement ramen\u00e9e \u00e0 sa mat\u00e9rialit\u00e9 naturelle [\u2026] L\u2019humanit\u00e9, \u00e0 nouveau domestiqu\u00e9e, rejoint la surabondance de la nature. Elle devient ainsi un mat\u00e9riau \u00e0 part enti\u00e8re, \u00e0 exploiter si n\u00e9cessaire et \u00e0 an\u00e9antir dans le cas contraire. \u00bb <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n\n\n Ainsi devenue g\u00e9opolitique, la politique est profond\u00e9ment transform\u00e9e : elle ne peut plus se contenter de promouvoir telle ou telle organisation sociale selon tel ou tel principe puisque, de fait, les soci\u00e9t\u00e9s sont remodel\u00e9es de fond en comble par la puissance d\u2019atomisation de l\u2019appareil industriel et n\u2019ob\u00e9issent plus qu\u2019\u00e0 ses principes d\u2019efficacit\u00e9 et de productivit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019accroissement de la puissance. La question n\u2019est plus seulement de r\u00e9gler le rapport des hommes entre eux, mais aussi et surtout de r\u00e9gler leurs rapports \u00e0 la Terre, et donc de g\u00e9rer la puissance d\u00e9mesur\u00e9e dont la soci\u00e9t\u00e9 industrielle est l\u2019av\u00e8nement : l\u2019enjeu n\u2019est plus de se rendre \u00ab comme ma\u00eetre et possesseur de la nature \u00bb selon les mots de Descartes, mais de tenter de devenir comme ma\u00eetre et possesseur de cette puissance.<\/p>\n\n\n\n La politique ne peut plus \u00eatre qu\u2019une g\u00e9opolitique, o\u00f9 le concept doit cependant \u00eatre entendu en un sens nouveau, c\u2019est-\u00e0-dire comme g\u00e9ologie politique, qui assume le fait que la puissance en jeu est g\u00e9ologique.<\/p>Jean Vioulac<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Une premi\u00e8re option consiste \u00e0 d\u00e9finir la politique par son endiguement, ce qui procure au pouvoir une fonction tout \u00e0 fait nouvelle : non plus monopoliser la puissance pour l\u2019exercer, mais s\u2019employer \u00e0 la contenir et \u00e0 la limiter.<\/p>\n\n\n\n Cette politique d\u2019endiguement s\u2019est impos\u00e9e d\u00e8s l\u2019av\u00e8nement du nucl\u00e9aire, par des institutions et des trait\u00e9s de contr\u00f4le des installations et de limitation de la prolif\u00e9ration, de m\u00eame avec l\u2019ing\u00e9nierie g\u00e9n\u00e9tique, encadr\u00e9e par les principes de la bio\u00e9thique, ainsi que dans la lutte contre le r\u00e9chauffement climatique et la crise \u00e9cologique. La politique se d\u00e9finit alors par la mise en place d\u2019institutions destin\u00e9es \u00e0 pr\u00e9server certains domaines des effets d\u2019une puissance reconnue en sa dangerosit\u00e9. Ce fut toute la sagesse de Montesquieu face \u00e0 l\u2019av\u00e8nement du L\u00e9viathan de l\u2019\u00c9tat, ou de Tocqueville face \u00e0 celui de la puissance de nivellement de la masse, que de comprendre et promouvoir la n\u00e9cessit\u00e9 de digues, de protections, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019institutions destin\u00e9es \u00e0 pr\u00e9server l\u2019humanit\u00e9 de ces puissances nouvelles, et tout particuli\u00e8rement \u00e0 sauvegarder la libert\u00e9 : c\u2019est pourquoi ce mouvement politique est connu sous le nom de lib\u00e9ralisme.<\/p>\n\n\n\n Ce que l\u2019on a pris l\u2019habitude de nommer \u00ab n\u00e9olib\u00e9ralisme \u00bb en constitue la pure et simple perversion : \u00e9labor\u00e9 dans les ann\u00e9es 1930 en r\u00e9action aux totalitarismes \u2014 et en cela obnubil\u00e9 par la question de l\u2019\u00c9tat \u2014 il s\u2019est d\u00e9fini par le d\u00e9mant\u00e8lement m\u00e9thodique de ses institutions et la d\u00e9l\u00e9gation m\u00e9thodique de ses fonctions au march\u00e9. Si le march\u00e9 peut exercer de lui-m\u00eame ces fonctions de r\u00e9gulation, c\u2019est qu\u2019il est autor\u00e9gul\u00e9 : le c\u0153ur de la doctrine de Friedrich Hayek consiste \u00e0 d\u00e9finir le march\u00e9 comme \u00ab machinerie cybern\u00e9tique \u00bb, qui exerce son pouvoir par le num\u00e9rique \u2014 le syst\u00e8me des prix en tant que syst\u00e8me de codage et de communication de l\u2019information \u2014 et \u00e0 promouvoir ainsi un gouvernement cybern\u00e9tique. La politique n\u00e9olib\u00e9rale ne transf\u00e8re la souverainet\u00e9 du politique au march\u00e9 qu\u2019en tant que celui-ci est une machine : ce transfert s\u2019acc\u00e9l\u00e8re toujours davantage, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019automatisation de la finance dans le trading algorithmique, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019automatisation de la justice <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span> qui tend ainsi \u00e0 substituer le code \u00e0 la loi. La d\u00e9sinstitutionnalisation syst\u00e9matique est alors cens\u00e9e \u00ab lib\u00e9rer les \u00e9nergies \u00bb : la politique n\u00e9olib\u00e9rale \u2014 focalis\u00e9e sur la dangerosit\u00e9 du L\u00e9viathan de l\u2019\u00c9tat et r\u00e9solument aveugle au Moloch du Capital et au B\u00e9h\u00e9moth de la machine \u2014 n\u2019est plus ainsi l\u2019endiguement de la puissance mais son d\u00e9cha\u00eenement illimit\u00e9 sous la forme de l\u2019exploitation maximale d\u2019une terre r\u00e9duite au rang de \u00ab ressources naturelles \u00bb et d\u2019une humanit\u00e9 r\u00e9duite au rang de \u00ab ressource humaine \u00bb, mais aussi d\u2019une atomisation du champ social, o\u00f9 ne subsiste plus que l\u2019agent calculateur de ses int\u00e9r\u00eats.<\/p>\n\n\n\n Les \u00c9tats-Unis aujourd\u2019hui m\u00e8nent ce processus \u00e0 son paroxysme : Elon Musk en fut la manifestation caricaturale quand il dirigeait le DOGE (Department of Government Efficience<\/em>), o\u00f9 il s\u2019est employ\u00e9 \u00e0 d\u00e9manteler le maximum d\u2019institutions tout en promouvant son r\u00e9seau X comme substitut \u00e0 la presse \u2014 une institution en charge de r\u00e9guler l\u2019information par sa v\u00e9rification. L\u2019irruption de Donald Trump dans le champ politique est celle d\u2019un programme id\u00e9ologique qui a sa coh\u00e9rence : celui du techno-libertarianisme de la Silicon Valley, qui entend en finir avec les institutions de l\u2019\u00c9tat au profit de la r\u00e9gulation algorithmique et du dispositif technique, dont l\u2019emprise est telle aujourd\u2019hui qu\u2019il peut suffire \u00e0 g\u00e9rer les masses, \u00e0 moindre co\u00fbt.<\/p>\n\n\n\n Le libertarianisme, qui promeut la libert\u00e9 individuelle par la d\u00e9sinstitutionnalisation totale et la d\u00e9r\u00e9gulation totale, n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un atomisme : sa libert\u00e9 est celle de l\u2019\u00e9lectron libre dans le champ d\u2019attraction du march\u00e9, celle d\u2019un individu int\u00e9gralement d\u00e9termin\u00e9 par les processus d\u2019individuation impos\u00e9s par la puissance d\u2019atomisation.<\/p>\n\n\n\n Leo L\u00f6wenthal \u00e9crivait que \u00ab la terreur accomplit son \u0153uvre de d\u00e9shumanisation par l\u2019int\u00e9gration totale de la population au sein de collectivit\u00e9s qu\u2019elle prive ensuite des moyens psychologiques de communiquer directement, en d\u00e9pit \u2014 ou plut\u00f4t en raison \u2014 de l\u2019\u00e9norme dispositif de communication auquel elles sont expos\u00e9es \u00bb : il comprenait d\u00e8s 1946 que le dispositif de t\u00e9l\u00e9communication \u2014 \u00ab t\u00e9l\u00e9- \u00bb : du grec t\u00eal\u00f3s<\/em>, \u00ab lointain \u00bb et t\u00eal\u00f3th\u00e9, <\/em>\u00ab de loin \u00bb \u2014 \u00e9tait un dispositif d\u2019\u00e9loignement, qu\u2019il fonctionnait comme appareil d\u2019atomisation, il devinait son potentiel de d\u00e9shumanisation, et y voyait l\u2019essence de la terreur fasciste.<\/p>\n\n\n\n Le techno-libertarianisme est un techno-fascisme, qui entend soumettre les soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 la puissance d\u00e9r\u00e9gul\u00e9e de la \u00ab machinerie cybern\u00e9tique \u00bb dont r\u00eavait Hayek, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la puissance (inhumaine) d\u2019un dispositif anonyme : il m\u00e8ne \u00e0 son terme le renoncement \u00e0 la politique au profit de la technique.<\/p>\n\n\n\n La politique n\u00e9olib\u00e9rale ne transf\u00e8re la souverainet\u00e9 du politique au march\u00e9 qu\u2019en tant que celui-ci est une machine.<\/p>Jean Vioulac<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Ce renoncement est mondial : l\u2019av\u00e8nement de ce que l\u2019on a pris l\u2019habitude de nommer \u00ab intelligence artificielle \u00bb<\/a> parach\u00e8ve la d\u00e9l\u00e9gation \u00e0 des dispositifs automatiques des comp\u00e9tences humaines jusqu\u2019au langage m\u00eame : Jacques Lacan d\u00e9finissait l\u2019homme comme \u00ab parl\u00eatre \u00bb pour souligner que son \u00eatre est parole, il disait ainsi d\u00e8s 1955 de l\u2019av\u00e8nement de l\u2019informatique et de la cybern\u00e9tique que \u00ab c\u2019est beaucoup plus dangereux pour l\u2019homme que la bombe atomique \u00bb. <\/p>\n\n\n\n L\u2019investissement massif dans ces dispositifs de la part de ministres rel\u00e8ve d\u2019ailleurs du suicide, puisque se profile immanquablement le grand remplacement des ministres eux-m\u00eames par des IA : c\u2019est d\u00e9j\u00e0 le cas en Albanie, o\u00f9 Edi Rama a \u00ab nomm\u00e9 \u00bb une IA ministre des march\u00e9s publics, en insistant sur le fait que ses d\u00e9cisions seraient \u00ab exemptes de corruption \u00e0 100 % \u00bb : ce qui revient \u00e0 d\u00e9l\u00e9guer aux machines une moralit\u00e9 dont on admet que les hommes sont incapables, moralit\u00e9 qui pourtant pourrait d\u00e9finir l\u2019humanit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Le techno-fascisme parach\u00e8ve le fascisme, c\u2019est-\u00e0-dire la gr\u00e9garisation des masses et leur animalisation par la d\u00e9l\u00e9gation m\u00e9thodique de leur humanit\u00e9 \u00e0 des dispositifs techniques d\u00e9sormais charg\u00e9s de les gouverner.<\/p>\n\n\n\n Dans La D\u00e9mocratie en Am\u00e9rique<\/em> en 1840 Tocqueville craignait l\u2019av\u00e8nement d\u2019un nouveau mode de domination qui \u00ab d\u00e9graderait les hommes sans les tourmenter \u00bb : un tel pouvoir \u00ab ne cherche qu\u2019\u00e0 les fixer irr\u00e9vocablement dans l\u2019enfance \u00bb, il les assiste en toute chose, \u00ab il g\u00eane, il comprime, il \u00e9nerve, il \u00e9teint, il h\u00e9b\u00e8te \u00bb, et \u00ab \u00e0 la longue il ravirait \u00e0 chacun d\u2019eux plusieurs des principaux attributs de l\u2019humanit\u00e9 \u00bb. <\/p>\n\n\n\n \u00ab Que ne peut-il leur \u00f4ter enti\u00e8rement le trouble de penser et la peine de vivre ? \u00bb demandait Tocqueville, qui craignait que les \u00eatres humains \u00ab ne perdent peu \u00e0 peu la facult\u00e9 de penser, de sentir et d\u2019agir par eux-m\u00eames, et qu\u2019ils ne tombent ainsi graduellement au-dessous du niveau de l\u2019humanit\u00e9 \u00bb <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il faut aujourd\u2019hui constater que ce n\u2019est pas l\u2019\u00c9tat \u2014 et ses institutions \u00e9ducatives, toujours p\u00e9dagogiques, o\u00f9 parfois m\u00eame certains enseignent la philosophie \u2014, qui \u00ab \u00f4te enti\u00e8rement le trouble de penser \u00bb, \u00ab \u00e9nerve, \u00e9teint, h\u00e9b\u00e8te \u00bb les \u00eatres humains et \u00ab ne cherche qu\u2019\u00e0 les fixer irr\u00e9vocablement dans l\u2019enfance \u00bb, mais bien l\u2019appareil technique \u2014 et ses dispositifs m\u00e9diatiques, toujours d\u00e9magogiques \u2014, qui effectivement \u00ab ravit \u00e0 chacun d\u2019eux plusieurs des principaux attributs de l\u2019humanit\u00e9 \u00bb en universalisant l\u2019assistanat, jusqu\u2019\u00e0 les assister dans la t\u00e2che de parler, d\u2019\u00e9crire, d\u2019imaginer, de penser, de d\u00e9cider.<\/p>\n\n\n\n La mise en place de ce pouvoir technocratique est le projet des id\u00e9ologues du techno-fascisme, dont certains assument le programme d\u2019un renoncement, non plus simplement \u00e0 la politique, mais \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 : Nick Land explicite ainsi le refus de toute tentative d\u2019endiguement de la puissance et promeut au contraire le d\u00e9cha\u00eenement illimit\u00e9 du capitalisme et du machinisme, et ce pour pr\u00e9cipiter la catastrophe, afin qu\u2019en ressorte une \u00e9lite transhumaniste<\/a>. L\u2019individu libertarien n\u2019est lui-m\u00eame qu\u2019un pur produit du march\u00e9, il est l\u2019homme red\u00e9fini comme atome individuel et calculateur de ses int\u00e9r\u00eats, le projet transhumaniste est le consentement \u00e0 devenir un pur produit de la technoscience et de la bio-ing\u00e9nierie. En tant que promotion d\u2019une nouvelle esp\u00e8ce humaine, le transhumanisme n\u2019est autre que le projet d\u2019un suicide d\u2019Homo sapiens<\/em> : ainsi se confirme que notre \u00e9poque est l\u2019Ananthropoc\u00e8ne, celle de l\u2019inhumanit\u00e9, et se r\u00e9v\u00e8le qu\u2019elle est aussi Thanatoc\u00e8ne, mue par la pulsion de mort.<\/p>\n\n\n\n L\u2019adjectif \u00ab n\u00e9or\u00e9actionnaire \u00bb<\/a> pour d\u00e9signer ces courants de pens\u00e9e peut donc pr\u00eater \u00e0 confusion.<\/p>\n\n\n\n Ils sont certes r\u00e9actionnaires en ce qu\u2019ils veulent en finir avec tous les acquis \u00e9mancipateurs de la modernit\u00e9 europ\u00e9enne, avec toutes les institutions qui ont tent\u00e9 \u2014 tant bien que mal \u2014 de pr\u00e9server et promouvoir ces acquis \u2014 notamment les institutions \u00e9ducatives \u2014, mais ils n\u2019entendent en rien revenir \u00e0 un \u00e9tat ant\u00e9rieur, et revendiquent au contraire la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019acc\u00e9l\u00e9rer les processus de modernisation par le d\u00e9ploiement illimit\u00e9 de la puissance du machinisme, et ce pour atteindre un \u00e9tat post\u00e9rieur \u00e0 l\u2019\u00eatre humain lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n Dans ce que l\u2019on a pris l\u2019habitude de nommer \u00ab droite \u00bb et \u00ab gauche \u00bb, ils se situent pourtant \u00e0 l\u2019extr\u00eame-droite, et frayent ainsi avec des courants authentiquement r\u00e9actionnaires, notamment ceux du fondamentalisme religieux<\/a>, qui r\u00eavent d\u2019en finir avec Marx et Freud, Foucault et Derrida \u2014 et beaucoup d\u2019autres \u2014, d\u2019en finir m\u00eame avec la science et la litt\u00e9rature, pour revenir aux certitudes apaisantes des dogmes religieux. Il n\u2019y a pourtant l\u00e0 que l\u2019exacerbation de la schizophr\u00e9nie caract\u00e9ristique de la bourgeoisie capitaliste qui pr\u00e9tend sauvegarder en politique des \u00ab valeurs \u00bb que toute son activit\u00e9 \u00e9conomique s\u2019emploie \u00e0 liquider \u2014 au profit de l\u2019unique valeur marchande. Il y a aussi la manifestation d\u2019une panique identitaire face au processus de liquidation totale.<\/p>\n\n\n\n Cette proximit\u00e9 du techno-fascisme avec la r\u00e9action fondamentaliste a favoris\u00e9 son appropriation des cat\u00e9gories de la pens\u00e9e jud\u00e9o-chr\u00e9tienne.<\/p>\n\n\n\n Ainsi Peter Thiel, id\u00e9ologue parmi les plus influents du nouveau r\u00e9gime \u00e9tatsunien, prend acte des dangers de destruction qui p\u00e8sent sur l\u2019humanit\u00e9 : il aborde alors l\u2019\u00e9poque contemporaine en termes de \u00ab fin des temps \u00bb<\/a>, et, en se r\u00e9clamant de Ren\u00e9 Girard, recourt au concept d\u2019\u00ab apocalypse \u00bb. Mais c\u2019est alors pour faire de Donald Trump l\u2019agent messianique de cette apocalypse<\/a>, comprise comme r\u00e9v\u00e9lation, par l\u2019av\u00e8nement du r\u00e9seau Internet, de la v\u00e9rit\u00e9 que cachaient les institutions de l\u2019\u00c9tat, et pour identifier l\u2019Ant\u00e9christ \u00e0 un hypoth\u00e9tique \u00c9tat mondial<\/a>. Le motif girardien ne sert ainsi qu\u2019\u00e0 ourler le complotisme et l\u2019obnubilation anti-\u00e9tatique du libertarianisme et \u00e0 attribuer un r\u00f4le eschatologique \u00e0 l\u2019Internet, cens\u00e9 rendre possible la r\u00e9v\u00e9lation terminale de la v\u00e9rit\u00e9 : ainsi l\u2019individu parvient \u00e0 la lib\u00e9ration par la connaissance \u2014 en grec gn\u00f4sis<\/em> \u2014 d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 cach\u00e9e depuis la fondation du monde.<\/p>\n\n\n\n Le techno-libertarianisme est un gnosticisme, qui doit en fait moins \u00e0 Ren\u00e9 Girard qu\u2019\u00e0 Pierre Teilhard de Chardin et sa doctrine de la \u00ab noosph\u00e8re \u00bb en laquelle est cens\u00e9e s\u2019achever une histoire finalis\u00e9e par le \u00ab Christ cosmique \u00bb.<\/p>\n\n\n\n En tant que promotion d\u2019une nouvelle esp\u00e8ce humaine, le transhumanisme n\u2019est autre que le projet d\u2019un suicide d\u2019Homo sapiens<\/em>.<\/p>Jean Vioulac<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le sch\u00e8me structurant d\u2019une telle pens\u00e9e demeure th\u00e9ologique : elle est une sot\u00e9riologie, c\u2019est-\u00e0-dire une doctrine du salut \u2014 en grec s\u00f4t\u00e9r\u00eda <\/em>\u2014, qui entend sauver l\u2019humanit\u00e9 de la catastrophe qui vient<\/a>, ou plut\u00f4t en sauver une \u00e9lite, mais la sauver par la technique<\/a>.<\/p>\n\n\n\n Le solutionnisme technologique remplit alors les fonctions de la sot\u00e9riologie th\u00e9ologique, et se fonde sur la m\u00eame hypoth\u00e8se d\u2019une d\u00e9ficience native de l\u2019\u00eatre humain, une insuffisance cong\u00e9nitale qu\u2019il s\u2019agirait de surmonter<\/a>, non plus en le divinisant, mais en le technicisant, jusqu\u2019\u00e0 confier \u00e0 la technique la promesse de l\u2019immortalit\u00e9, et m\u00eame, dans les cas les plus graves \u2014 celui d\u2019Elon Musk, par exemple \u2014, \u00e0 localiser sur la plan\u00e8te Mars la \u00ab nouvelle terre \u00bb destin\u00e9e \u00e0 se substituer \u00e0 l\u2019actuelle apr\u00e8s sa destruction (Ap 21, 1 : \u00ab Puis je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre, car le premier ciel et la premi\u00e8re terre avaient disparu et la mer n\u2019existait plus \u00bb). Le statut du \u00ab progr\u00e8s technique \u00bb dans les soci\u00e9t\u00e9s contemporaines est exactement celui de la providence divine : il est con\u00e7u comme un processus inexorable et forc\u00e9ment b\u00e9n\u00e9fique, auquel il n\u2019y aurait qu\u2019\u00e0 s\u2019abandonner avec confiance en acquies\u00e7ant \u00e0 chaque nouvelle \u00e9tape ; toute politique d\u2019endiguement \u00e9tant r\u00e9put\u00e9e h\u00e9r\u00e9tique, vou\u00e9e \u00e0 \u00eatre \u00e9limin\u00e9e pour que son r\u00e8gne vienne.<\/p>\n\n\n\n Le propos de Peter Thiel a l\u2019int\u00e9r\u00eat de mettre en \u00e9vidence la philosophie de l\u2019histoire dont proc\u00e8de cette technologie politique, et de montrer qu\u2019elle reste d\u00e9termin\u00e9e par un sch\u00e9ma th\u00e9ologique non critiqu\u00e9 : celui de l\u2019av\u00e8nement apocalyptique de la v\u00e9rit\u00e9 absolue dans l\u2019histoire sous la forme du r\u00e9seau informatique \u2014 av\u00e8nement salvateur en ce qu\u2019il terrasse d\u00e9finitivement l\u2019\u00c9tat (l\u2019Ant\u00e9christ) et rend possible l\u2019av\u00e8nement d\u2019un march\u00e9 int\u00e9gralement d\u00e9r\u00e9gul\u00e9, donc parfaitement autor\u00e9gul\u00e9, et en cela identique au dispositif cybern\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n L\u2019alpha et l\u2019om\u00e9ga de cette doctrine est en effet \u00e9conomique, et radicalise la philosophie de l\u2019histoire de Hayek, comprise comme gen\u00e8se spontan\u00e9e de l\u2019ordre universel du march\u00e9. Or le concept m\u00eame d\u2019\u00e9conomie est th\u00e9ologique : il vient des P\u00e8res de l\u2019\u00c9glise et des premiers si\u00e8cles du christianisme, qui distinguaient la th\u00e9olog\u00eda<\/em>, pens\u00e9e de Dieu en son \u00e9ternit\u00e9, de l\u2019o\u00efkonom\u00eda<\/em>, pens\u00e9e de l\u2019histoire du salut, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019action de la providence divine dans le monde au cours du temps ; l\u2019\u00e9laboration du mod\u00e8le de la \u00ab main invisible \u00bb du march\u00e9 par Adam Smith au XVIIIe si\u00e8cle s\u2019inscrivait directement dans la probl\u00e9matique th\u00e9ologique du gouvernement providentiel du monde <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le n\u00e9olib\u00e9ralisme est une th\u00e9ologie providentialiste du march\u00e9 : il renonce \u00e0 tout endiguement de sa puissance et promeut au contraire son d\u00e9ploiement illimit\u00e9, parce que cette puissance est postul\u00e9e bienfaisante et munificente, lib\u00e9ratrice et salvatrice.<\/p>\n\n\n\n\n\n Mais contrairement \u00e0 ce que pr\u00e9tendent les proph\u00e8tes de la noosph\u00e8re, l\u2019av\u00e8nement du r\u00e9seau mondial n\u2019est pas celui de la v\u00e9rit\u00e9, il est celui du simulacre et de la simulation, du pseudo et de l\u2019avatar ; il substitue \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 du monde la virtualit\u00e9 du spectacle et syst\u00e9matise l\u2019atomisation sociale par des algorithmes qui confinent chacun dans une \u00ab bulle filtrante \u00bb <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n L\u2019\u00e9mergence de Donald Trump est aussi le signe de la ruine de l\u2019espace public qui \u00e9tait celui de la politique (res publica<\/em>) au profit d\u2019un cyberespace qui impose aux soci\u00e9t\u00e9s une baisse tendancielle du taux de r\u00e9el<\/a> : Donald Trump est le produit et le triomphe de l\u2019\u00e8re de la post-v\u00e9rit\u00e9 qui tend \u00e0 devenir celle de la post-r\u00e9alit\u00e9. L\u2019empire de l\u2019univers num\u00e9rique ne favorise pas l\u2019av\u00e8nement d\u2019individus lib\u00e9r\u00e9s par le savoir \u2014 programme aussi difficile qu\u2019ambitieux qui en France fut celui de l\u2019\u00e9cole r\u00e9publicaine \u2014, mais de psychotiques enferm\u00e9s dans leur parano\u00efa complotiste ; il ne r\u00e9v\u00e8le pas la v\u00e9rit\u00e9 du monde, il la dissimule<\/a>. <\/p>\n\n\n\n La v\u00e9rit\u00e9 du monde n\u2019est pas donn\u00e9e par les algorithmes du r\u00e9seau et \u00e0 son espace publicitaire, elle est accessible par un travail, qui requiert rigueur et m\u00e9thode, probit\u00e9 et rationalit\u00e9. Ce travail est celui des scientifiques, et les donn\u00e9es procur\u00e9es par les sciences contemporaines imposent de concevoir tout autrement l\u2019\u00e9conomie mondiale.<\/p>\n\n\n\n Le dispositif \u00e9conomique contemporain pr\u00e9l\u00e8ve chaque ann\u00e9e 100 milliards de tonnes de mat\u00e9riaux \u2014 combustibles fossiles, m\u00e9taux, min\u00e9raux non m\u00e9talliques et biomasse \u2014 dans l\u2019environnement \u2014 selon les estimations de l\u2019OCDE, qui \u00e9value ce chiffre \u00e0 167 milliards de tonnes pour 2060 \u2014 et les consomme dans une d\u00e9pense \u00e9nerg\u00e9tique qui \u00e9jecte chaque ann\u00e9e 36 milliards de tonnes de dioxyde de carbone dans l\u2019atmosph\u00e8re \u2014 sans compter le m\u00e9thane, le protoxyde d\u2019azote et les gaz fluor\u00e9s \u2014 pour ensuite rejeter des milliards de tonnes de d\u00e9tritus et polluants dans la nature, dont, chaque ann\u00e9e, deux milliards de tonnes de d\u00e9chets m\u00e9nagers et 400 millions de tonnes de m\u00e9taux lourds, solvants et r\u00e9sidus toxiques d\u00e9vers\u00e9s dans les oc\u00e9ans.<\/p>\n\n\n\n L\u2019obsolescence programm\u00e9e destine les produits m\u00eames de l\u2019industrie au statut de d\u00e9chet : le syst\u00e8me \u00e9conomique contemporain est un gigantesque dispositif de destruction.<\/p>\n\n\n\n Le Capital est le principe de constitution d\u2019une puissance tendanciellement illimit\u00e9e.<\/p>Jean Vioulac<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Ses thurif\u00e9raires s\u2019alarment d\u2019une remise en cause qui se ferait au d\u00e9triment de l\u2019homme <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span> : mais la pollution fait plus de dix millions de morts par an, la pr\u00e9valence du surpoids et de l\u2019ob\u00e9sit\u00e9 a plus que doubl\u00e9 en trente ans, 60 % des adultes et un tiers des enfants seront concern\u00e9s en 2050, avec les pathologies associ\u00e9es \u2014 diab\u00e8tes, insuffisance cardiaque, ost\u00e9oporose\u2026 \u2014, l\u2019incidence mondiale des cancers chez les moins de 50 ans a augment\u00e9 de pr\u00e8s de 80 % entre 1990 et 2020 et devrait encore augmenter de 30 % d\u2019ici 2030, la d\u00e9pression est devenue la premi\u00e8re cause de morbidit\u00e9 et d\u2019invalidit\u00e9 dans le monde. Les centres de production chinois o\u00f9 sont fabriqu\u00e9s entre autres les produits Apple, Dell, Nokia ou Sony \u00ab peuvent \u00eatre compar\u00e9s \u00e0 des camps de concentration \u00bb <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n L\u2019humanit\u00e9 n\u2019est pas b\u00e9n\u00e9ficiaire de ce dispositif, elle en est la victime : ce n\u2019est pas l\u2019\u00e9cologie qui est punitive, c\u2019est l\u2019\u00e9conomie.<\/p>\n\n\n\n Ce syst\u00e8me \u00e9conomique se met en place comme march\u00e9 mondial.<\/p>\n\n\n\n Le march\u00e9 est un milieu int\u00e9gralement d\u00e9termin\u00e9 par l\u2019argent, qui d\u00e9finit toute chose par une quantit\u00e9 num\u00e9rique (un prix) ; rend ainsi les choses commensurables et permet leur \u00e9change. <\/p>\n\n\n\n La th\u00e9orie classique et n\u00e9oclassique de la monnaie n\u2019y voit, selon la formule de Jean-Baptiste Say, <\/em>qu\u2019un \u00ab voile \u00bb sur les activit\u00e9s \u00e9conomiques.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est donc ce voile (en grec kal\u00faptra<\/em>) qu\u2019il faut \u00e9carter (en grec ap\u00f3<\/em>) pour rendre possible le d\u00e9voilement (en grec apok\u00e1lupsis<\/em>) de la r\u00e9alit\u00e9 du dispositif industriel. Or sous la surface des \u00e9changes entre marchandises et du syst\u00e8me des prix se situe le champ social o\u00f9 des hommes et des femmes en chair et en os agissent et travaillent : leurs actions et leurs travaux sont polaris\u00e9s par le centre de gravit\u00e9 du march\u00e9. <\/p>\n\n\n\n L\u2019argent est la finalit\u00e9 commune \u00e0 toutes les activit\u00e9s : le march\u00e9 est mondial parce que l\u2019argent y est le principe d\u2019une mobilisation totale des forces, des \u00e9nergies et des ressources. L\u2019argent n\u2019est donc pas qu\u2019un voile, un moyen neutre, il est le principe de constitution d\u2019une puissance efficace.<\/p>\n\n\n\n L\u2019argent ne semble pourtant qu\u2019une abstraction, ce qu\u2019il est en effet : l\u2019argent appara\u00eet spontan\u00e9ment dans le jeu des \u00e9changes, o\u00f9 il s\u2019agit de comparer des richesses concr\u00e8tes et r\u00e9elles (des denr\u00e9es, des biens, des produits divers et vari\u00e9s) pourtant incomparables. L\u2019\u00e9change impose la r\u00e9duction de ces richesses \u00e0 ce qu\u2019elles ont en commun, qui les rendra commensurables. Ce que les richesses concr\u00e8tes ont en commun, c\u2019est d\u2019\u00eatre des richesses : l\u2019argent repr\u00e9sente ainsi l\u2019essence de la richesse, la forme pure de la richesse, la richesse abstraite. Mais cette abstraction, pour \u00eatre irr\u00e9elle, est bel et bien une forme de richesse : elle est une richesse virtuelle qui d\u00e9tient la possibilit\u00e9 de se r\u00e9aliser dans n\u2019importe quelle richesse concr\u00e8te, et qui elle-m\u00eame devient un bien accumulable par sa r\u00e9ification dans un objet de m\u00e9tal ou de papier.<\/p>\n\n\n\n L\u2019argent devient principe de la mobilisation totale avec la r\u00e9volution industrielle, qui a mis en \u0153uvre une authentique r\u00e9volution en inversant son r\u00f4le et son statut : de moyen d\u2019\u00e9change, il est devenu principe et fin de la production. Le point de d\u00e9part de l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique est une quantit\u00e9 d\u2019argent, sa finalit\u00e9 est l\u2019accroissement de cette quantit\u00e9. Cette inversion est le moment o\u00f9 l\u2019argent est devenu Capital, au sens o\u00f9 Karl Marx l\u2019a con\u00e7u, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab l\u2019argent en tant qu\u2019il se produit lui-m\u00eame \u00bb <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>, dans un mouvement qui en fait un \u00ab sujet automate \u00bb <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le Capital est la logique d\u2019un processus automatique, celui de l\u2019auto-accroissement illimit\u00e9 de la masse mon\u00e9taire : le Capital n\u2019est pas le pouvoir d\u2019une classe sociale, il est celui de la puissance mon\u00e9taire (Geldverm\u00f6gen<\/em>) quand elle a mobilis\u00e9 (par le salariat) toutes les capacit\u00e9s de travail (Arbeitsverm\u00f6gen<\/em>). Y compris celles des capitalistes : bien loin d\u2019\u00eatre oisif ou parasitaire, le capitaliste est \u00ab un fonctionnaire n\u00e9cessaire de la production \u00bb <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>, sa fonction consiste \u00e0 assurer le fonctionnement du processus d\u2019auto-accroissement de la masse mon\u00e9taire en r\u00e9injectant contin\u00fbment la plus-value dans la circulation.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Dans la mesure o\u00f9 il n\u2019est qu\u2019un fonctionnaire du Capital, donc le support de la production capitaliste, l\u2019important pour lui est la valeur d\u2019\u00e9change et son accroissement et non pas la valeur d\u2019usage et son accroissement. Ce qui lui importe, c\u2019est l\u2019augmentation de la richesse abstraite \u00bb La philosophie de l\u2019histoire et l\u2019eschatologie<\/h2>\n\n\n\n
Hell\u00e9nisme et juda\u00efsme<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Histoire et catastrophe : conna\u00eetre les monstres<\/h2>\n\n\n\n
Histoire et apocalypse : r\u00e9v\u00e9ler les monstres<\/h2>\n\n\n\n
Atomisme et g\u00e9ologie politique <\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Lib\u00e9ralisme, techno-libertarianisme et techno-fascisme<\/h2>\n\n\n\n
Une techno-th\u00e9ologie politique<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n L\u2019algorithme et l\u2019\u00e9conomie de la destruction<\/h2>\n\n\n\n