{"id":297481,"date":"2025-09-12T11:53:08","date_gmt":"2025-09-12T09:53:08","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=297481"},"modified":"2026-05-05T20:00:55","modified_gmt":"2026-05-05T18:00:55","slug":"karaganov-poutine-homme-russe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/09\/12\/karaganov-poutine-homme-russe\/","title":{"rendered":"Le rapport Karaganov"},"content":{"rendered":"\n
Le 11 juillet dernier, dans les locaux de l\u2019agence de presse TASS, le politiste russe Sergue\u00ef Karaganov a pr\u00e9sent\u00e9 un rapport intitul\u00e9 L\u2019id\u00e9e-r\u00eave vivante de la Russie<\/em>. Il y d\u00e9veloppait une id\u00e9e qui lui est ch\u00e8re depuis des ann\u00e9es : celle de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00e9laborer et d\u2019imposer, dans la Russie d\u2019aujourd\u2019hui, une v\u00e9ritable id\u00e9ologie d\u2019\u00c9tat. <\/p>\n\n\n\n Ce rapport a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9 dans le cadre du projet \u00ab L\u2019id\u00e9e-r\u00eave russe et le Code de l\u2019homme russe au XXIe<\/sup> si\u00e8cle \u00bb, sous l\u2019\u00e9gide du Conseil de politique \u00e9trang\u00e8re et de d\u00e9fense et de la Facult\u00e9 d\u2019\u00e9conomie et de politique mondiales de l\u2019\u00c9cole des hautes \u00e9tudes en sciences \u00e9conomiques. Sergue\u00ef Karaganov y r\u00e9alise la synth\u00e8se d\u2019un certain nombre de discussions ant\u00e9rieures, \u00e0 commencer par celles de l\u2019Assembl\u00e9e du Conseil de politique \u00e9trang\u00e8re et de d\u00e9fense, tout en ouvrant des perspectives d\u2019approfondissement futur.<\/p>\n\n\n\n L\u2019objectif de ce document d\u2019une quarantaine de pages est expos\u00e9 on ne peut plus nettement : il s\u2019agit bien de dessiner les contours d\u2019une politique id\u00e9ologique d\u2019\u00c9tat. Cette proposition doit donc faire l\u2019objet d\u2019un double commentaire, portant respectivement sur sa dimension conceptuelle et sur ses vis\u00e9es pragmatiques. Le rapport Karaganov appelle tout d\u2019abord une analyse de son langage politique et de sa logique argumentative, lesquels mobilisent un ensemble de repr\u00e9sentations et d\u2019id\u00e9es relatives \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 russe et \u00e0 ses relations avec l\u2019\u00c9tat. En m\u00eame temps, l\u2019examen de ce rapport doit chercher \u00e0 \u00e9tablir les effets politiques que la mise en \u0153uvre de ces id\u00e9es pourrait produire.<\/p>\n\n\n\n Dans cette premi\u00e8re perspective, il faut commencer par souligner que le rapport Karaganov ne renferme aucune id\u00e9e ou proposition fondamentalement nouvelle. Le texte constitue bien plut\u00f4t un pot-pourri de repr\u00e9sentations sur la culture, la morale et l\u2019identit\u00e9 russes d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sentes dans les allocutions pr\u00e9sidentielles devant l\u2019Assembl\u00e9e f\u00e9d\u00e9rale ou au Club Valda\u00ef, dans les pr\u00e9c\u00e9dentes publications de Karaganov lui-m\u00eame, et m\u00eame dans certains d\u00e9crets pr\u00e9sidentiels, comme celui sur les valeurs traditionnelles<\/a>. La notion m\u00eame de \u00ab r\u00eave \u00bb, qui pourrait sembler originale et intrigante au premier regard, est un emprunt \u00e0 la prose d\u2019Alexandre Prokhanov, que nous avons d\u00e9crit dans ces pages comme l\u2019un des chantres du carnage en Ukraine<\/a>. Voil\u00e0 de nombreuses ann\u00e9es que Prokhanov c\u00e9l\u00e8bre la facult\u00e9 unique du peuple russe au \u00ab r\u00eave \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Promoteur d\u2019une doctrine du \u00ab R\u00eave russe \u00bb, il en a m\u00eame fait l\u2019intitul\u00e9 d\u2019un mouvement social <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00c0 l\u2019instar de Prokhanov, Karaganov comprend la facult\u00e9 de r\u00eave des Russes de deux mani\u00e8res : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, une chaleur humaine et une disposition intuitive et cr\u00e9ative, \u00e0 l\u2019origine d\u2019un rejet de la pens\u00e9e exclusivement analytique et rationaliste qui serait le monopole de la culture occidentale ; de l\u2019autre, une aspiration \u00e0 aller toujours plus haut, toujours plus loin, source de r\u00eaveries contemplatives et d\u2019une propension naturelle \u00e0 s\u2019engager dans les exploits les plus fous.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Karaganov et ses coll\u00e8gues travaillent depuis plusieurs ann\u00e9es \u00e0 modeler leur id\u00e9ologie sous la forme d\u2019un \u00ab r\u00eave \u00bb. Un certain nombre de th\u00e8ses d\u00e9velopp\u00e9es dans le texte qui suit ont d\u00e9j\u00e0 fait leur apparition \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une table ronde de 2023 sur le th\u00e8me : \u00ab Id\u00e9ologie d\u2019\u00c9tat ? De l\u2019id\u00e9e russe au r\u00eave russe \u00bb <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La lecture de ces diff\u00e9rents mat\u00e9riaux confirme que le terme de \u00ab r\u00eave \u00bb a \u00e9t\u00e9 retenu pour sa dimension apolitique : l\u2019id\u00e9ologie d\u2019\u00c9tat, qui n\u2019est consign\u00e9e dans aucun document officiel, aurait une source apolitique, puisqu\u2019elle plongerait ses racines dans les tr\u00e9fonds les plus secrets du c\u0153ur russe.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Nous sommes un \u00c9tat-civilisation \u2014 et m\u00eame une civilisation de civilisations. Plusieurs civilisations diff\u00e9rentes, avec chacune leurs particularit\u00e9s et leur destin historique propre, coexistent et prosp\u00e8rent harmonieusement au sein de notre civilisation.<\/p>\n\n\n\n Toutes et tous, nous sommes porteurs d\u2019une conscience civilisationnelle partag\u00e9e, unis par un esprit commun. Nous portons devant l\u2019humanit\u00e9, notre pays et le Tr\u00e8s-Haut une responsabilit\u00e9 : celle de l\u2019avenir de notre terre et de l\u2019humanit\u00e9 tout enti\u00e8re. Cette responsabilit\u00e9 intangible, nous la buvons au sein de notre m\u00e8re ; elle nous accompagne toutes et tous, quels que soient notre confession, notre nationalit\u00e9, la couleur de notre peau et le type de conscience qui domine en nous \u2014 le type sensible de l\u2019Orient ou celui, rationnel, de l\u2019Occident. <\/p>\n\n\n\n Guillaume Lancereau<\/span> Comme souvent dans les \u00e9crits th\u00e9oriques ou pseudo-th\u00e9oriques russes, ce texte profite pleinement des possibilit\u00e9s linguistiques offertes par la langue, \u00e0 commencer par la substantification des adjectifs, beaucoup plus d\u00e9licate en fran\u00e7ais. Si nous traduisions Evald Ilienkov ou Lev Vygotskij, nous devrions prendre le temps de soupeser chacun de ces termes \u2014 mais nous avons affaire ici \u00e0 un \u00e9crit de la seconde cat\u00e9gorie, celle des textes pseudo-th\u00e9oriques. Pr\u00e9cisons que nous avons traduit sobrement sobornost\u2019<\/em> par \u00ab solidarit\u00e9 \u00bb, \u010delove\u010dnost\u2019<\/em> (ce qui est rel\u00e8ve de l\u2019humain) par \u00ab humanit\u00e9 \u00bb. Nous avons traduit indistinctement rodina<\/em> et ote\u010destvo<\/em> par \u00ab patrie \u00bb ; en revanche, nous avons maintenu la distinction entre les noms rossijane<\/em> et russkie<\/em> et les adjectifs correspondants (rossijskij <\/em>et russkij<\/em>), qui d\u00e9signent respectivement les citoyennes et citoyens de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, ind\u00e9pendamment de leur origine, et les personnes ethniquement russes. L\u2019auteur lui-m\u00eame attribue ou retire des majuscules \u00e0 certains mots (Foi, Victoire, Patrie) ; nous avons respect\u00e9 ces effets. Il utilise \u00e9galement les termes \u00ab id\u00e9e \u00bb et \u00ab id\u00e9ologie \u00bb sans distinction stricte, comme en t\u00e9moigne l\u2019alternance entre \u00ab id\u00e9e-r\u00eave \u00bb et \u00ab id\u00e9ologie-r\u00eave \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Le traducteur d\u00e9cline toute responsabilit\u00e9 pour les passages qui sembleraient abscons ou r\u00e9p\u00e9titifs. L\u2019auteur du texte affirme \u2014 et assume \u2014 lui-m\u00eame quatorze fois de \u00ab r\u00e9p\u00e9ter \u00bb la m\u00eame id\u00e9e, y compris lorsqu\u2019il s\u2019agit de notions vagues et de formules peu lisibles, sans que l\u2019on per\u00e7oive bien ce qui motive ce choix, si ce n\u2019est une imitation du style oratoire poutinien.<\/p>\n\n\n\n Chacune et chacun de nous porte au fond de lui, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, cette chaleur qui unit \u2014 une conscience d\u2019amour, qu\u2019il nous revient de pr\u00e9server et de cultiver. Nous avons vocation \u00e0 entretenir en nous et \u00e0 partager avec le reste du monde cette qualit\u00e9 salvatrice, cette capacit\u00e9 d\u2019aimer et de vivre ensemble dans la communion, dans l\u2019amour.<\/p>\n\n\n\n Nous sommes un peuple porteur de Dieu. Notre mission, \u00e0 chacune et chacun d\u2019entre nous comme \u00e0 l\u2019ensemble du pays, est de pr\u00e9server et d\u2019entretenir ce qu\u2019il y a de meilleur et de plus noble en l\u2019Homme, de d\u00e9fendre la souverainet\u00e9 des nations et des peuples, de veiller \u00e0 la paix.<\/p>\n\n\n\n M\u00eame celles et ceux qui n\u2019ont pas encore trouv\u00e9 la Foi, cette Foi opprim\u00e9e chez nous pendant pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle, connaissent ou pressentent notre mission sp\u00e9cifique : celle d\u2019un peuple lib\u00e9rateur, ennemi de toutes les h\u00e9g\u00e9monies ; un peuple spirituellement \u00e9lev\u00e9 ; un peuple protecteur de l\u2019humain dans l\u2019humain, de ce qu\u2019il y a de sup\u00e9rieur en l\u2019Homme. Nous tendons toutes et tous vers cet id\u00e9al, m\u00eame lorsque nous ne l\u2019avons pas encore r\u00e9alis\u00e9 pleinement. Pour cela, il nous faut composer ensemble \u2014 ou seulement porter au jour ce qui se loge d\u00e9j\u00e0 en nous \u2014 un r\u00eave, le Code des citoyens russes, le Code russe. Il faut entendre ce mot dans un sens civilisationnel et non pas national. Grands-Russes, Bi\u00e9lorusses, Tatars, Petits-Russes, Tch\u00e9tch\u00e8nes, Bachkirs, Iakoutes, G\u00e9orgiens, Ouzbeks, Bouriates et autres : le mot \u00ab russe \u00bb inclut ici tous les peuples qui souhaitent partager nos valeurs, qui parlent la langue russe, qui connaissent et qui aiment notre culture commune, qui sont pr\u00eats \u00e0 b\u00e2tir ensemble notre Patrie, \u00e0 se d\u00e9fendre mutuellement et \u00e0 prot\u00e9ger notre monde commun.<\/p>\n\n\n\n Nous ne rel\u00e8verons aucun des grands d\u00e9fis communs de l\u2019Humanit\u00e9 sans cette capacit\u00e9 \u00e0 aimer, \u00e0 vivre dans l\u2019amour, dans une solidarit\u00e9 intime.<\/p>\n\n\n\n S\u2019il existait sur cette voie salvatrice des points de rep\u00e8re clairs, des orientations m\u00fbries, comprises et accept\u00e9es par la majorit\u00e9, ils pourraient constituer une v\u00e9ritable politique id\u00e9ologique de l\u2019\u00c9tat russe.<\/p>\n\n\n\n Aux yeux du monde d\u2019aujourd\u2019hui, nous sommes tous per\u00e7us comme des Russes, quelle que soit la mani\u00e8re dont les diff\u00e9rentes composantes de notre civilisation commune choisissent de se d\u00e9finir. Pour une s\u00e9rie de motifs, il est possible qu\u2019une partie de notre soci\u00e9t\u00e9 \u00e9prouve dans un premier temps un certain malaise \u00e0 se d\u00e9signer comme \u00ab russe \u00bb. Il faudra donc ouvrir un large d\u00e9bat, doubl\u00e9 d\u2019un travail collectif d\u2019explicitation et d\u2019approfondissement de cette conception. Nous proposons d\u2019adopter une double d\u00e9signation : celle de \u00ab citoyens russes \u00bb et celle de \u00ab Russes \u00bb. Pouchkine lui-m\u00eame emploie ces deux termes c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te dans plusieurs de ses po\u00e8mes.<\/p>\n\n\n\n Notre chemin est r\u00e9solument tourn\u00e9 vers l\u2019avenir, mais ses racines plongent dans notre histoire et notre culture. Il nous faut un guide, une \u00e9toile commune \u00e0 suivre ensemble, \u00e0 l\u2019unisson.<\/p>\n\n\n\n Il nous faut une id\u00e9ologie capable de nous porter vers l\u2019avant, soutenue par l\u2019\u00c9tat et ancr\u00e9e dans les esprits gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019instruction et l\u2019\u00e9ducation. Sans faire l\u2019objet d\u2019un ordre ou d\u2019une obligation, cette conception doit \u00eatre propos\u00e9e et impos\u00e9e \u00e0 travers les manuels scolaires, les discussions, l\u2019imagerie, la litt\u00e9rature et l\u2019art. Sans conception partag\u00e9e, l\u2019extinction, la d\u00e9gradation du peuple et du pays, sont in\u00e9vitables.<\/p>\n\n\n\n Guillaume Lancereau<\/span> On saisit mal la distinction que voudrait \u00e9tablir ici Sergue\u00ef Karaganov entre, d\u2019une part, un \u00ab ordre \u00bb, et, d\u2019autre part, quelque chose d\u2019\u00ab impos\u00e9 \u00bb. Plus loin dans le texte, ce m\u00eame verbe (navjazyvat\u2019<\/em>) d\u00e9signe l\u2019id\u00e9ologie contemporaine suppos\u00e9ment \u00ab impos\u00e9e \u00bb par les \u00e9lites lib\u00e9rales occidentales. L\u2019auteur avoue m\u00eame, en employant le m\u00eame mot, qu\u2019il est impossible d\u2019\u00ab imposer \u00bb aux Russes d\u2019aujourd\u2019hui un socle id\u00e9ologique unique comme au temps de l\u2019URSS. <\/p>\n\n\n\n Les pratiques du pouvoir russe, de la censure \u00e0 l\u2019endoctrinement des adultes et des enfants, confirment qu\u2019il ne s\u2019agit pas, dans les faits, de \u00ab proposer \u00bb des contenus id\u00e9ologiques, comme le laisse entendre Karaganov par pur souci rh\u00e9torique, mais bien de les \u00ab imposer \u00bb.<\/p>\n\n\n\n 1.1. \u2014 <\/strong>Depuis de nombreuses ann\u00e9es, une question revient dans le d\u00e9bat public avec une insistance toujours croissante : celle de la n\u00e9cessit\u00e9 de cr\u00e9er et d\u2019injecter dans la soci\u00e9t\u00e9 une plateforme id\u00e9ologique commune, susceptible de servir de fil conducteur \u00e0 l\u2019\u00e9dification de l\u2019\u00c9tat et au d\u00e9veloppement social comme personnel, mais aussi de crit\u00e8re fondamental pour la s\u00e9lection des citoyennes et citoyens appel\u00e9s \u00e0 former l\u2019\u00e9lite dirigeante du pays.<\/p>\n\n\n\n Cette plateforme id\u00e9ologique \u00e0 construire collectivement doit \u00eatre inculqu\u00e9e d\u00e8s l\u2019enfance. Autrefois, ce r\u00f4le appartenait aux commandements divins, puis au Code moral du b\u00e2tisseur du communisme<\/em>. Aujourd\u2019hui, c\u2019est un vide qui s\u2019est form\u00e9, un vide dangereux. <\/p>\n\n\n\n Marina Simakova<\/span> Nous sommes ici en pr\u00e9sence d\u2019une citation quasi-litt\u00e9rale du pr\u00e9sident. Vladimir Poutine a soulign\u00e9 plus d\u2019une fois les vertus du Code moral du b\u00e2tisseur du communisme<\/em> en soulignant sa proximit\u00e9 avec les dix commandements. Adopt\u00e9 en 1961 lors du XXIIe<\/sup> Congr\u00e8s du PCUS, ce code moral a marqu\u00e9, pour l\u2019id\u00e9ologie sovi\u00e9tique officielle, un virage de la politique de classe \u00e0 la morale individuelle, en mettant l\u2019accent sur l\u2019\u00e9ducation de l\u2019individu et du citoyen, et non plus sur l\u2019organisation de la soci\u00e9t\u00e9 en tant que telle. C\u2019est dans ce cadre institutionnel, dans cette atmosph\u00e8re nouvelle, que des gens comme Poutine et Karaganov ont grandi et se sont ouverts au monde. \u00c0 la veille de la Perestro\u00efka, ces institutions (depuis les programmes \u00e9ducatifs comme l\u2019ath\u00e9isme scientifique jusqu\u2019aux organisations pan-sovi\u00e9tiques comme le Komsomol) \u00e9taient totalement d\u00e9clinantes et devaient bient\u00f4t cesser d\u2019exister, emport\u00e9es par la chute de l\u2019\u00c9tat sovi\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n La Perestro\u00efka a proclam\u00e9 la libert\u00e9 de conscience. Depuis lors, et jusqu\u2019aux ann\u00e9es 2010, les questions relevant de la morale et de l\u2019\u00e9ducation civique ont \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9es \u00e0 l\u2019initiative des citoyennes et citoyens eux-m\u00eames. Dans le m\u00eame temps, la fin de la Guerre froide a laiss\u00e9 planer l\u2019illusion d\u2019une \u00ab fin des id\u00e9ologies \u00bb. Les premi\u00e8res tentatives du pouvoir central tendant \u00e0 reprendre en main les valeurs morales et les dispositions \u00e9thiques des Russes datent de la nouvelle politique familiale inaugur\u00e9e en 2008. <\/p>\n\n\n\n Le troisi\u00e8me mandat pr\u00e9sidentiel de Vladimir Poutine, entam\u00e9 en 2012, a \u00e9t\u00e9 l\u2019occasion d\u2019un \u00ab tournant conservateur \u00bb qui a vu le pr\u00e9sident, le patriarche de l\u2019\u00c9glise orthodoxe et les d\u00e9put\u00e9s de la Douma d\u2019\u00c9tat s\u2019engager dans un remodelage de l\u2019\u00e9tat spirituel de la soci\u00e9t\u00e9 russe. La morale traditionnelle, cens\u00e9e distinguer la Russie de la soci\u00e9t\u00e9 occidentale, a acquis dans ces m\u00eames ann\u00e9es une place de choix dans les d\u00e9clarations des responsables politiques, les nouvelles lois et programmes d\u2019\u00c9tat, ainsi que dans les m\u00e9dias proches du Kremlin. La propagande agressive visant \u00e0 d\u00e9fendre cette morale contre ses ennemis ext\u00e9rieurs ou int\u00e9rieurs, ainsi que sa canonisation dans une s\u00e9rie de documents officiels, en trahissaient le caract\u00e8re profond\u00e9ment id\u00e9ologique. Karaganov n\u2019en a pas moins \u00e9t\u00e9 le premier porte-parole du r\u00e9gime \u00e0 proclamer de mani\u00e8re explicite et d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e que la morale devait \u00eatre le fondement de l\u2019id\u00e9ologie d\u2019\u00c9tat de la Russie.<\/p>\n\n\n\n Historiquement, notre \u00c9tat s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 et a surmont\u00e9 les plus rudes \u00e9preuves en s\u2019appuyant sur un socle de convictions qui en d\u00e9finissaient la signification essentielle. Si l\u2019esprit du temps a pu infl\u00e9chir en un sens ou un autre ce syst\u00e8me d\u2019id\u00e9es, son noyau est rest\u00e9 inchang\u00e9 : la Russie est une entit\u00e9 civilisationnelle unique, investie d\u2019une mission particuli\u00e8re devant Dieu et devant l\u2019humanit\u00e9. Cette conscience de soi s\u2019est forg\u00e9e durant de longs si\u00e8cles, au fil des \u00e9preuves \u2014 parfois d\u2019ordre existentiel \u2014 que notre Patrie a d\u00fb affronter. \u00c0 l\u2019heure o\u00f9 nous sommes, une fois de plus, confront\u00e9s \u00e0 un d\u00e9fi de cette ampleur, nous ressentons assur\u00e9ment le besoin de red\u00e9finir notre place dans le monde, de d\u00e9terminer ce que nous sommes, ce qui a de la valeur \u00e0 nos yeux. Autrement dit, nous devons discerner, dans la vo\u00fbte brumeuse et incertaine de l\u2019avenir, l\u2019\u00e9toile qui nous servira de guide.<\/p>\n\n\n\n Dans cette p\u00e9riode de basculement civilisationnel d\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire, nous avons plus que jamais besoin d\u2019un tel point de rep\u00e8re. La civilisation contemporaine a fini par menacer d\u2019extinction \u2014 si ce n\u2019est physique, tout du moins morale et spirituelle \u2014 l\u2019humanit\u00e9 et l\u2019humain lui-m\u00eame, par l\u2019effacement, voire le renversement des valeurs sur lesquelles reposent son existence et sa croissance. Plusieurs technologies r\u00e9centes sont d\u00e9j\u00e0 en train de nous y mener.<\/p>\n\n\n\n La culture et la civilisation contemporaines semblent engag\u00e9es dans un processus de destruction de l\u2019humain. Ce mouvement, en grande partie impuls\u00e9 par l\u2019Occident, a commenc\u00e9 avec le scepticisme des Lumi\u00e8res, avant de sombrer dans le nihilisme le plus absolu : la glorification de l\u2019ego. Cette d\u00e9rive profite aux \u00e9lites n\u00e9olib\u00e9rales, car elle d\u00e9sarme toutes les formes de r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019ordre socio-\u00e9conomique impos\u00e9 par l\u2019imp\u00e9rialisme lib\u00e9ral et globaliste, un ordre de plus en plus injuste et n\u00e9faste pour l\u2019humanit\u00e9. Notre objectif minimal consiste \u00e0 faire obstacle \u00e0 cette vague destructrice et \u00e0 tracer notre propre voie, celle qui nous permettra de conduire notre pays et notre peuple vers un avenir lumineux, un avenir humain. L\u2019objectif maximal serait de proposer cette voie \u00e0 l\u2019ensemble de l\u2019humanit\u00e9. Car une Russie qui n\u2019aurait rien \u00e0 proposer au monde ne serait plus la Russie, et encore moins la Russie de l\u2019avenir.<\/p>\n\n\n\n Marina Simakova<\/span> Ce passage confirme que le cadrage id\u00e9ologique propos\u00e9 ici par Karaganov repr\u00e9sente d\u2019abord et avant tout une large synth\u00e8se de ses propres d\u00e9clarations, de celles du pr\u00e9sident, de l\u2019administration pr\u00e9sidentielle et des m\u00e9dias pro-Kremlin. La principale nouveaut\u00e9 de son rapport r\u00e9side dans le fait de d\u00e9signer l\u2019avenir comme le principal terrain de r\u00e9flexion ouvert aux id\u00e9ologues. Jusqu\u2019alors, les constructions id\u00e9ologiques port\u00e9es par les porte-parole du r\u00e9gime avaient port\u00e9 en priorit\u00e9 sur le pass\u00e9 du pays : les responsables officiels, de Poutine \u00e0 Vladimir Medinski, s\u2019\u00e9taient avant tout attach\u00e9s \u00e0 \u00e9tablir un lien entre la glorieuse histoire de la Russie et son pr\u00e9sent. Du financement de films historiques grand public \u00e0 la cr\u00e9ation de centaines de parcs patriotiques sur l\u2019ensemble du territoire, toute la politique culturelle et m\u00e9morielle de la d\u00e9cennie pass\u00e9e soulignait l\u2019importance du pass\u00e9 pour l\u2019identit\u00e9 du r\u00e9gime \u2014 en \u00e9cho aux constantes digressions historiques du pr\u00e9sident lui-m\u00eame, dont l\u2019exemple le plus frappant a \u00e9t\u00e9 son entretien avec Tucker Carlson.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est ainsi qu\u2019a vu le jour la notion de \u00ab Russie historique \u00bb, dont les origines remonteraient \u00e0 la nuit des temps et qui durerait encore, inchang\u00e9e. L\u2019accent r\u00e9solument mis sur le pass\u00e9 national ne faisait ainsi que renforcer la tonalit\u00e9 conservatrice de la rh\u00e9torique officielle des autorit\u00e9s. Apr\u00e8s ces ann\u00e9es de politique du pass\u00e9, dont on peut vraisemblablement supposer qu\u2019elle a atteint ses objectifs, le document programmatique de Karaganov marque, \u00e0 l\u2019inverse, l\u2019inauguration d\u2019une politique de l\u2019avenir. Il confirme ainsi une tendance qui se dessine dans les travaux d\u2019autres centres id\u00e9ologiques, \u00e0 l\u2019instar du tr\u00e8s controvers\u00e9 Tsargrad-TV, qui a tenu un \u00ab Forum de l\u2019avenir \u00bb les 9 et 10 juin dernier. <\/p>\n\n\n\n On doit \u00e9galement faire mention ici de l\u2019un des tropes essentiels de l\u2019opposition russe, c\u00e9l\u00e9brant par anticipation \u00ab La belle Russie \u00e0 venir \u00bb. Apparu pour la premi\u00e8re fois dans le programme politique d\u2019Alexe\u00ef Navalny, ce slogan a fini par se transformer en v\u00e9ritable mantra de l\u2019opposition russe qui a quitt\u00e9 le pays apr\u00e8s l\u2019invasion de l\u2019Ukraine, mais qui fait le pari d\u2019un effondrement prochain du r\u00e9gime et r\u00eave d\u00e9j\u00e0 d\u2019un avenir dans la Russie post-Poutine. Le mantra s\u2019est transform\u00e9 en trope, qui permet \u00e0 l\u2019opposition et \u00e0 ses aspirations progressistes tourn\u00e9es vers l\u2019avenir de rompre avec la \u00ab Russie d\u2019hier \u00bb, militariste et meurtri\u00e8re, tout en insistant sur son caract\u00e8re \u00e9ph\u00e9m\u00e8re et sa fin imminente. Le rapport Karaganov soutient qu\u2019il n\u2019en est rien : l\u2019avenir, selon lui, appartient \u00e0 Poutine et \u00e0 son r\u00e9gime.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 premi\u00e8re vue, les accomplissements de la civilisation contemporaine peuvent avoir quelque chose de sublime \u2014 et ils le sont souvent. Cela ne change rien au fait qu\u2019ils privent objectivement l\u2019humain de son essence humaine. L\u2019\u00eatre humain n\u2019a plus besoin de savoir compter, s\u2019orienter dans l\u2019espace, lutter contre la faim. Il n\u2019a plus besoin d\u2019enfants ni de famille, socle fondamental de toute soci\u00e9t\u00e9 humaine \u2014 la famille \u00e9tait n\u00e9cessaire au temps o\u00f9 les enfants soutenaient les anciens \u00e0 mesure qu\u2019ils avan\u00e7aient en \u00e2ge. Beaucoup ne ressentent m\u00eame plus le besoin d\u2019avoir une terre \u00e0 eux, une Patrie. Les ordinateurs, les flux d\u2019information, et, d\u00e9sormais, l\u2019intelligence artificielle, lorsqu\u2019ils sont utilis\u00e9s sans pr\u00e9caution ni raison, affaiblissent notre capacit\u00e9 de r\u00e9flexion et de lecture de textes complexes. La pornographie omnipr\u00e9sente se substitue \u00e0 l\u2019amour chez beaucoup de nos contemporains. Tout indique que, dans ce monde, le culte de la consommation est devenu le principal outil de soumission des humains, entre les mains habiles des \u00e9lites globalistes.<\/p>\n\n\n\n Les bienfaits d\u2019une consommation quasi-illimit\u00e9e peuvent para\u00eetre s\u00e9duisants, surtout par rapport aux \u00e9poques o\u00f9 l\u2019on mourait litt\u00e9ralement de faim. Mais cette abondance, rendue possible par une croissance sans pr\u00e9c\u00e9dent du secteur des services, a subordonn\u00e9 les intelligences et rel\u00e9gu\u00e9 dans l\u2019ombre la morale, le savoir et la r\u00e9sistance face aux risques qui menacent l\u2019humanit\u00e9. Le progr\u00e8s mat\u00e9riel a remplac\u00e9 le progr\u00e8s spirituel et scientifique : on voit appara\u00eetre sans cesse de nouveaux gadgets et des services in\u00e9dits, toujours plus raffin\u00e9s, mais l\u2019humanit\u00e9 a cess\u00e9 de s\u2019\u00e9lancer vers les \u00e9toiles lointaines, tandis que d\u2019innombrables maladies restent invaincues, trahissant les r\u00eaves des \u00e9crivains de science-fiction et des futurologues du si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent.<\/p>\n\n\n\n La menace qui plane et grandit concerne donc la nature humaine. Le scepticisme des Lumi\u00e8res a d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 en nihilisme, tournant le dos \u00e0 ce qu\u2019il y a de plus \u00e9lev\u00e9 en l\u2019homme. Ce terreau est propice \u00e0 toutes les pseudo-id\u00e9ologies incongrues qui prolif\u00e8rent de nos jours : le transhumanisme, le f\u00e9minisme radical, la n\u00e9gation de l\u2019histoire, et bien d\u2019autres. La rationalit\u00e9 occidentale a outrepass\u00e9 ses propres limites et, apr\u00e8s avoir d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 qu\u2019elle en avait le droit, s\u2019est imagin\u00e9 pouvoir donner un sens et une l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 tout ce qui contredit l\u2019ordre naturel des choses. L\u2019id\u00e9al de libert\u00e9 s\u2019est converti en une permissivit\u00e9 absolue, jusqu\u2019\u00e0 devenir sa propre caricature.<\/p>\n\n\n\n Ce virage id\u00e9ologique a \u00e9t\u00e9 impos\u00e9 par les \u00e9lites lib\u00e9rales-globalistes atlantistes, soucieuses de consolider leur pouvoir et les privil\u00e8ges qui en d\u00e9coulent. Il est \u00e9videmment plus ais\u00e9 de contr\u00f4ler les masses en leur offrant une libert\u00e9 illusoire dans leurs choix de consommation et une licence totale dans leurs modes de vie. Mais ces tendances ont des racines qui affectent l\u2019humanit\u00e9 tout enti\u00e8re. Si nous entendons rester humains, ne pas ali\u00e9ner notre identit\u00e9, alors nous n\u2019avons d\u2019autre choix que celui de r\u00e9sister consciemment \u00e0 ces tendances de fond, en leur opposant une alternative : la sauvegarde de l\u2019humain et, pour les croyants, de la part de divin qui r\u00e9side en l\u2019Homme \u2014 qui r\u00e9side en l\u2019Homme russe.<\/p>\n\n\n\n 1.2. \u2014 <\/strong>Les voix hostiles \u00e0 cette alternative, celles qui dominaient encore la sc\u00e8ne russe au cours des d\u00e9cennies pass\u00e9es, s\u2019effacent peu \u00e0 peu. Les discours pr\u00e9sidentiels et les allocutions du ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res, tout comme le dernier Livre blanc de politique \u00e9trang\u00e8re russe, sont \u00e9maill\u00e9s de nombreuses id\u00e9es susceptibles, \u00e0 notre sens, de fonder une nouvelle plateforme id\u00e9ologique pour la Russie, sa soci\u00e9t\u00e9 et sa v\u00e9ritable \u00e9lite, de r\u00e9concilier le pays avec ses racines et de le projeter avec force vers un avenir triomphant.<\/p>\n\n\n\n 1.3. \u2014 <\/strong>Pour l\u2019heure, il n\u2019existe aucun cadre d\u00e9fini, et encore moins de cadre formellement valid\u00e9 dans les plus hautes sph\u00e8res de l\u2019\u00c9tat \u2014 un cadre qui serait \u00e0 la fois r\u00e9solument orient\u00e9 vers un objectif pr\u00e9cis, tout en s\u2019offrant \u00e0 la discussion vivante et cr\u00e9ative dans les cercles de l\u2019\u00e9lite \u00e9largie, avant d\u2019\u00eatre implant\u00e9 dans la conscience publique du pays. Dans le monde d\u2019aujourd\u2019hui, et surtout dans la Russie relativement libre et pluraliste d\u2019aujourd\u2019hui, il est inconcevable d\u2019imposer un ensemble de principes id\u00e9ologiques obligatoires, comme ce fut le cas sous l\u2019Union sovi\u00e9tique. L\u2019imposition de la pens\u00e9e unique marxiste-l\u00e9niniste et d\u2019un ath\u00e9isme forc\u00e9 a \u00e9t\u00e9 parmi les principales causes de l\u2019atrophie intellectuelle des couches dirigeantes sovi\u00e9tiques et de la d\u00e9faite finale du mod\u00e8le qu\u2019elles incarnaient. <\/p>\n\n\n\n Marina Simakova<\/span> Apr\u00e8s la fin de la Guerre froide et la dislocation de l\u2019URSS, la notion d\u2019id\u00e9ologie a longtemps \u00e9t\u00e9 per\u00e7ue de mani\u00e8re p\u00e9jorative, d\u00e8s lors qu\u2019on l\u2019associait exclusivement \u00e0 l\u2019histoire politique de l\u2019URSS, r\u00e9duite \u00e0 sa dimension de pur endoctrinement. Cette association durable a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 une illusion inverse : l\u2019id\u00e9e que la soci\u00e9t\u00e9 post-sovi\u00e9tique \u00e9tait pr\u00e9serv\u00e9e de toute forme d\u2019id\u00e9ologie et que les populations avaient enfin acc\u00e8s \u00e0 une image v\u00e9ridique du monde, tout en \u00e9tant capables de distinguer l\u2019ordre naturel des choses de son aspect artificiel. Cette illusion a \u00e9t\u00e9 d\u2019un grand secours aux porte-parole du r\u00e9gime, du pr\u00e9sident aux repr\u00e9sentants de divers partis et mouvements, qui soutenaient le caract\u00e8re non-id\u00e9ologique de leurs messages et axiomes politiques.<\/p>\n\n\n\n Paradoxalement, lorsqu\u2019il revendique et r\u00e9habilite le terme d\u2019id\u00e9ologie, Karaganov ne remet pas en cause cette illusion r\u00e9pandue de l\u2019\u00e8re post-sovi\u00e9tique : il lui donne plut\u00f4t une nouvelle dimension. Son programme repose toujours sur l\u2019id\u00e9e qu\u2019il serait possible de voir le monde sans filtre. Contrairement \u00e0 celle de l\u2019\u00c9tat sovi\u00e9tique, l\u2019id\u00e9ologie de l\u2019\u00c9tat russe contemporain devrait s\u2019\u00e9manciper des doctrines existantes pour ne reposer que sur la morale. Autrement dit, l\u2019id\u00e9ologie russe devrait \u00eatre d\u00e9pourvue de contenu politique propre (mais pas de pragmatique politique) \u2014 et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que r\u00e9siderait, selon Karaganov, son principal avantage.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 bien des \u00e9gards, ces dogmes in\u00e9branlables ont fait de nous des d\u00e9racin\u00e9s. Ils nous ont fait perdre de vue l\u2019essentiel de notre histoire et de ses le\u00e7ons, l\u2019esprit du peuple que nous avions re\u00e7u en h\u00e9ritage, et m\u00eame les r\u00e9alit\u00e9s du monde ext\u00e9rieur \u2014 \u00e0 commencer par celles du monde occidental, auquel tant d\u2019entre nous ont jadis aspir\u00e9, lass\u00e9s de la pauvret\u00e9 et de l\u2019absence de libert\u00e9 du \u00ab socialisme r\u00e9el \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Guillaume Lancereau<\/span> L\u2019auteur utilise ici le terme \u00ab mankurty<\/em> \u00bb (que nous traduisons par \u00ab d\u00e9racin\u00e9s \u00bb), qui d\u00e9signe dans le roman Le jour dure plus de cent ans<\/em> de l\u2019\u00e9crivain kirghiz Tchinguiz A\u00eftmatov (1980) des prisonniers sans \u00e2me, r\u00e9duits \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019esclavage et ayant perdu le lien avec leur histoire et leur patrie d\u2019origine. <\/p>\n\n\n\n 1.4. \u2014 <\/strong>Il faut se souvenir de cet axiome et le r\u00e9p\u00e9ter autant de fois que n\u00e9cessaire : les grandes nations, les nations puissantes, ne naissent pas sans grandes et puissantes id\u00e9es capables de les porter vers l\u2019avant. Lorsqu\u2019une nation perd le contact avec ces id\u00e9es, elle d\u00e9cline, bruyamment ou silencieusement, et se retire de l\u2019ar\u00e8ne mondiale avec un soupir de d\u00e9pit. Le monde est jonch\u00e9 de tombes et d\u2019ombres, celles des grandes puissances disparues, qui ont rompu ce lien entre leurs \u00e9lites et leurs peuples : l\u2019id\u00e9e nationale, le socle id\u00e9ologique.<\/p>\n\n\n\n Les grandes guerres elles-m\u00eames \u2014 y compris celle que l\u2019on a d\u00e9clench\u00e9e il y a peu contre nous, et que nous appelons encore une \u00ab Op\u00e9ration militaire sp\u00e9ciale \u00bb \u2014 ne se remportent pas sans grandes id\u00e9es, sans sources profondes d\u2019inspiration pour le peuple, sans que le peuple lui-m\u00eame saisisse la port\u00e9e de son existence, sans que chaque citoyen prenne conscience de soi et de sa responsabilit\u00e9 propre dans l\u2019\u0153uvre collective. La d\u00e9fense de la Patrie et le patriotisme sont des conditions n\u00e9cessaires de cette mission, mais il ne faut pas perdre de vue les objectifs plus \u00e9lev\u00e9s de cette guerre : elle n\u2019a pas seulement pour enjeu la survie physique de la Russie, mais le salut de l\u2019humain dans l\u2019Homme, la sauvegarde du code civilisationnel russe, l\u2019endiguement de la guerre nucl\u00e9aire mondiale, l\u2019\u00e9mancipation de l\u2019humanit\u00e9 face \u00e0 un \u00e9ni\u00e8me pr\u00e9tendant \u00e0 la domination mondiale, et enfin la libert\u00e9 faite aux peuples et aux \u00c9tats de choisir leur propre destin politique et social, de prot\u00e9ger leur culture propre.<\/p>\n\n\n\n Marina Simakova<\/span> Au cours de ces trois ans et demi de guerre en Ukraine, sa mise en r\u00e9cit l\u00e9gitimatrice par le pouvoir russe a connu un profond remaniement. Si, au d\u00e9but de l\u2019op\u00e9ration militaire, son ambition premi\u00e8re consistait en une soi-disant \u00ab d\u00e9nazification de l\u2019Ukraine \u00bb, laissant au second plan la lutte contre l\u2019OTAN et les pr\u00e9tentions de l\u2019Occident \u00e0 la supr\u00e9matie id\u00e9ologique mondiale, ces \u00e9l\u00e9ments sont, depuis lors, pass\u00e9s du statut de fond rh\u00e9torique \u00e0 celui de v\u00e9ritable objectif de guerre. <\/p>\n\n\n\n On sait de surcro\u00eet que le terme m\u00eame de \u00ab guerre \u00bb, appliqu\u00e9 au conflit russo-ukrainien, a longtemps fait l\u2019objet d\u2019une censure syst\u00e9matique : son usage pouvait constituer un motif de poursuites p\u00e9nales pour discr\u00e9ditation ou diffusion de fausses informations sur l\u2019arm\u00e9e russe. Pourtant, au cours de cette quatri\u00e8me ann\u00e9e de guerre, on a commenc\u00e9 \u00e0 le rencontrer de plus en plus fr\u00e9quemment dans la rh\u00e9torique des repr\u00e9sentants de l\u2019\u00c9tat, bien que la loi et l\u2019appareil de censure soient demeur\u00e9s inchang\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n Karaganov appelle \u00e0 reconna\u00eetre ouvertement l\u2019\u00e9tat de guerre du pays, tout en soutenant, en accord avec l\u2019id\u00e9e martel\u00e9e par Poutine, que l\u2019Occident est le v\u00e9ritable initiateur du conflit militaire \u2014 et m\u00eame un agresseur d\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire. En entrant en confrontation avec l\u2019Occident sur le front ukrainien, la Russie n\u2019aurait fait que d\u00e9fendre son identit\u00e9, son code culturel, voire sa souverainet\u00e9 culturelle. <\/p>\n\n\n\n Dans le rapport Karaganov, l\u2019interpr\u00e9tation des buts de guerre va m\u00eame plus loin : la Russie ne lutterait pas seulement pour elle-m\u00eame, mais pour des objectifs universels \u2014 sauver le monde et l\u2019humanisme. Dans la perspective de l\u2019\u00e9laboration d\u2019une nouvelle id\u00e9ologie, cette mission universelle n\u2019est pas qu\u2019une pr\u00e9tention spectaculaire \u2014 c\u2019est le moins qu\u2019on puisse dire. Elle devient surtout la justification morale universelle de l\u2019agression russe.<\/p>\n\n\n\n Fondamentalement, c\u2019est une guerre pour que l\u2019Homme reste un Homme, pour qu\u2019il ne se transforme pas en un simple animal consommateur, priv\u00e9 d\u2019\u00e2me, comme l\u2019y encouragent de nombreuses tendances \u2014 et peut-\u00eatre m\u00eame les tendances les plus essentielles \u2014 de la civilisation contemporaine, d\u00e9sormais que les \u00e9lites occidentales-globalistes s\u2019efforcent de conserver leur domination mondiale en semant des valeurs inhumaines, qui privent l\u2019\u00eatre humain de sa qualit\u00e9 de sujet et fragmentent les soci\u00e9t\u00e9s au point de leur faire perdre leur capacit\u00e9 \u2014 et jusqu\u2019\u00e0 leur volont\u00e9 \u2014 de r\u00e9sistance.<\/p>\n\n\n\n 1.5. \u2014 <\/strong>Beaucoup d\u2019entre nous ont fantasm\u00e9 \u2014 et certains persistent encore dans ce r\u00eave \u00e9veill\u00e9 \u2014 que la Russie devienne \u00ab un pays europ\u00e9en comme les autres \u00bb, baignant dans le confort et la tranquillit\u00e9. Mais on ne nous a pas laiss\u00e9 ce choix, on ne nous a pas laiss\u00e9s nous retirer discr\u00e8tement dans un recoin calme du monde, en marge des grands processus mondiaux. De toute \u00e9vidence, on ne nous laissera jamais le faire. L\u2019histoire, le Tr\u00e8s-Haut et les efforts de nos anc\u00eatres ont fait de la Russie une grande nation \u2014 trop grande, trop riche en ressources. Surtout, nous avons d\u00e9montr\u00e9 plus d\u2019une fois notre attachement \u00e0 l\u2019autonomie et \u00e0 la souverainet\u00e9 : un attachement profond, g\u00e9n\u00e9tique. Pendant pr\u00e8s de quarante ans, nous avons \u00ab n\u00e9goci\u00e9 \u00bb, multipli\u00e9 les concessions, nous persuadant de la bonne foi de nos interlocuteurs tout en nous mentant \u00e0 nous-m\u00eames. En retour, nous avons r\u00e9colt\u00e9 une expansion toujours plus brutale de l\u2019Occident \u2014 et la guerre. Si nous avions renonc\u00e9 plus t\u00f4t \u00e0 nos fantasmes et nos r\u00eaves, peut-\u00eatre ce bain de sang aurait-il pu \u00eatre \u00e9vit\u00e9, peut-\u00eatre la violence aurait-elle \u00e9t\u00e9 att\u00e9nu\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Quoi qu\u2019il en soit, il n\u2019est pas jusqu\u2019aux pays les plus \u00ab tranquilles \u00bb qui ne finissent par \u00eatre secou\u00e9s un jour ou l\u2019autre, dans le tumulte du monde actuel. <\/p>\n\n\n\n 1.6. \u2014 <\/strong>L\u2019expression d\u2019id\u00e9ologie d\u2019\u00c9tat p\u00e2tit aujourd\u2019hui d\u2019une connotation p\u00e9jorative dans la langue (politique) russe. Il serait donc plus judicieux de parler d\u2019\u00ab id\u00e9e russe \u00bb, de \u00ab r\u00eave de la Russie \u00bb, voire, tout simplement, de \u00ab monde dans lequel on aurait envie de vivre \u00bb, si certains estiment que le mot \u00ab r\u00eave \u00bb serait plus propre aux jeunes \u00c9tats et aux nations \u00e9mergentes. Pour notre part, nous consid\u00e9rons que notre \u00c9tat et son peuple multinational sont \u00e0 la fois matures et passionn\u00e9s, et que la facult\u00e9 de construire et de r\u00eaver constructivement en a toujours \u00e9t\u00e9 une qualit\u00e9 essentielle.<\/p>\n\n\n\n L\u2019id\u00e9e d\u2019un r\u00eave tourn\u00e9 vers l\u2019avenir, mais profond\u00e9ment enracin\u00e9 dans l\u2019histoire, un r\u00eave qui \u00e9l\u00e8ve et porte vers l\u2019avant, correspond bien \u00e0 l\u2019un des traits fondamentaux de notre caract\u00e8re national : le cosmisme, l\u2019aspiration \u00e0 aller toujours plus loin, toujours plus haut. Ce m\u00eame r\u00eave est bien celui qui devait animer nos anc\u00eatres pendant les longs hivers russes et leur inspirer des exploits sans pr\u00e9c\u00e9dent. L\u2019un de ces exploits a \u00e9t\u00e9 la conqu\u00eate, ou plut\u00f4t l\u2019appropriation de la Sib\u00e9rie : en six d\u00e9cennies \u00e0 peine, et \u00e0 une vitesse \u00e0 peine croyable, les Cosaques ont parcouru, d\u2019abord de leur propre initiative, puis avec l\u2019aval du tsar, toute la distance qui s\u00e9pare l\u2019Oural du Pacifique.<\/p>\n\n\n\n Guillaume Lancereau<\/span> L\u2019auteur a d\u00e9j\u00e0 expos\u00e9 plus d\u2019une fois, y compris dans nos pages<\/a>, sa conception toute personnelle du pass\u00e9 et de l\u2019avenir de la Sib\u00e9rie, c\u0153ur historique du \u00ab miracle \u00bb russe. Il y revient amplement en plusieurs points du texte qui suit. \u00c0 l\u2019heure o\u00f9 nous traduisons ces lignes, la probabilit\u00e9 d\u2019un transfert de la capitale russe \u00e0 Omsk ou Irkoutsk reste toujours aussi faible, n\u2019en d\u00e9plaise \u00e0 Sergue\u00ef Karaganov.<\/p>\n\n\n\n Aujourd\u2019hui, nous reprenons peu \u00e0 peu conscience de ce que doit \u00eatre notre direction historique. De ce mouvement d\u00e9pendront non seulement les caract\u00e8res physiques et spirituels des g\u00e9n\u00e9rations futures, mais aussi la survie m\u00eame de notre pays. En ce sens, notre id\u00e9e-r\u00eave est constante, mais elle ne saurait rester fig\u00e9e. L\u2019URSS nous a fourni un exemple suffisamment \u00e9loquent d\u2019id\u00e9ologie \u2014 ou, si l\u2019on veut, de r\u00eave \u2014 devenue une id\u00e9e fixe. Si l\u2019URSS a \u00e9chou\u00e9 \u00e0 r\u00e9aliser le r\u00eave communiste, ce n\u2019est pas seulement parce que ce r\u00eave \u00e9tait irr\u00e9aliste, mais aussi en raison de l\u2019immobilisme du r\u00e9gime, incapable d\u2019adapter ses instruments \u00e0 des r\u00e9alit\u00e9s changeantes.<\/p>\n\n\n\n 1.6.1. \u2014 <\/strong>Les historiens devront n\u00e9cessairement chercher des explications rationnelles \u00e0 ces exploits \u2014 la conqu\u00eate du pr\u00e9-Oural et de la Sib\u00e9rie, mais aussi le triomphe sur toute l\u2019Europe au d\u00e9but du XIXe<\/sup> si\u00e8cle et, \u00e0 nouveau, au milieu du XXe<\/sup> si\u00e8cle \u2014 afin de nourrir notre compr\u00e9hension de l\u2019exp\u00e9rience historique nationale. Mais, au fond, l\u2019explication tient surtout \u00e0 la foi russe dans la protection divine et dans l\u2019appui de puissances sup\u00e9rieures. N\u2019est-ce pas pour cette raison que tant d\u2019\u00e9pisodes de notre histoire \u00e9chappent \u00e0 toute logique purement rationnelle, tout en demeurant parfaitement compr\u00e9hensibles pour l\u2019\u00e2me russe ? C\u2019est ce qui donne tout son sens et son actualit\u00e9 au propos d\u2019un grand commandant militaire du XVIIIe<\/sup> si\u00e8cle, d\u2019origine allemande, le mar\u00e9chal d\u2019arm\u00e9e Burckhardt Christoph von M\u00fcnnich, phrase en r\u00e9alit\u00e9 \u00e9crite par son fils, auteur de m\u00e9moires sur son p\u00e8re et son \u00e9poque : \u00ab La Russie est directement gouvern\u00e9e par le Seigneur notre Dieu. Autrement, il est impossible de comprendre comment un tel \u00c9tat existe encore \u00bb. <\/p>\n\n\n\n L\u2019auteur de ce rapport a souvent cit\u00e9 ce propos au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000. \u00c0 la fin de la d\u00e9cennie pr\u00e9c\u00e9dente, il semblait que le pays, d\u00e9chir\u00e9 par l\u2019oligarchie des \u00ab sept banquiers \u00bb, les crises \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition et un pr\u00e9sident de plus en plus incapable, avait d\u00e9j\u00e0 un pied dans la tombe. Avec ses coll\u00e8gues du Conseil de politique \u00e9trang\u00e8re et de d\u00e9fense, l\u2019auteur luttait avec le z\u00e8le du d\u00e9sespoir pour emp\u00eacher le pays de sombrer dans l\u2019ab\u00eeme. C\u2019est alors qu\u2019un miracle s\u2019est produit. La seule explication \u00ab scientifique \u00bb que l\u2019on puisse en donner, c\u2019est que le Seigneur a eu piti\u00e9 de la Russie, qu\u2019il lui a pardonn\u00e9 ses p\u00e9ch\u00e9s. Quelque chose de similaire s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 produit au d\u00e9but du XVIIe<\/sup> si\u00e8cle, lorsque la Russie \u00e9tait parvenue \u00e0 s\u2019arracher au Temps des Troubles.<\/p>\n\n\n\n Marina Simakova<\/span> L\u2019id\u00e9e que la Russie aurait syst\u00e9matiquement d\u00fb son salut \u00e0 une intervention divine lors de ses diverses crises historiques tranche avec le registre habituel des rapports officiels, r\u00e9dig\u00e9s par des experts politiques. Elle n\u2019en a pas moins sa pragmatique propre, sans rapports v\u00e9ritables avec la vie religieuse des citoyennes et citoyens russes. Ce passage, comme les d\u00e9clarations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es et emphatiques de Karaganov sur les Russes comme peuple \u00ab porteur de Dieu \u00bb, produit un effet bien particulier.<\/p>\n\n\n\n Tout d\u2019abord, il s\u00e9pare une fois de plus la Russie des \u00c9tats occidentaux, en les d\u00e9finissant respectivement comme un espace de spiritualit\u00e9 et de sensibilit\u00e9, et comme une civilisation fond\u00e9e sur une rationalit\u00e9 excessive \u2014 une opposition binaire que l\u2019on rencontre d\u00e9j\u00e0, au demeurant, dans la pens\u00e9e russe du XVIIIe si\u00e8cle. C\u2019est ainsi qu\u2019il faut interpr\u00e9ter l\u2019id\u00e9e, s\u00e9culi\u00e8re et assez simple, que Karaganov va r\u00e9p\u00e9tant, \u00e0 la suite de Poutine et de repr\u00e9sentants de l\u2019administration pr\u00e9sidentielle : il est vital pour l\u2019Homme russe de croire, peu importe en quoi. Par ailleurs, l\u2019affirmation relative au salut divin de la Russie exploite \u00e0 fond le mythe de son exceptionnalisme et de son myst\u00e8re \u2014 un mythe bien ancr\u00e9 dans le canon culturel classique, et donc familier \u00e0 tout Russe.<\/p>\n\n\n\n D\u2019une mani\u00e8re d\u00e9tourn\u00e9e, ce retour \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019exceptionnalit\u00e9 et de signification cach\u00e9e des \u00e9v\u00e9nements et des ph\u00e9nom\u00e8nes s\u2019int\u00e8gre parfaitement dans le r\u00e9cit contemporain qui sert de l\u00e9gitimation \u00e0 presque toutes les d\u00e9cisions du pouvoir russe : un r\u00e9cit que l\u2019on pourrait qualifier de \u00ab conspirationnisme positif \u00bb. Ce r\u00e9cit, particuli\u00e8rement r\u00e9pandu au cours de la premi\u00e8re ann\u00e9e de guerre, suppose que la connaissance de l\u2019\u00e9tat r\u00e9el du monde (par exemple, les intentions et les plans d\u2019action d\u2019autres pays ou encore leur atmosph\u00e8re politique interne) serait une propri\u00e9t\u00e9 exclusive des hauts responsables, des services de renseignement et de l\u2019\u00e9tat-major.<\/p>\n\n\n\n \u00ab On ne sait pas tout \u00bb, \u00ab Ils voient des choses auxquelles on n\u2019a pas acc\u00e8s \u00bb, \u00ab Peut-\u00eatre que l\u2019OTAN est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la fronti\u00e8re russe, comment est-ce qu\u2019on le saurait ? \u00bb, \u00ab Nous sommes des gens simples, comment pourrait-on savoir ce qu\u2019il en est vraiment ? \u00bb \u2014 ces commentaires et d\u2019autres de la m\u00eame eau ont fleuri dans les paroles et les \u00e9crits d\u2019innombrables Russes, simples soldats ou citoyens ordinaires, qui justifiaient malgr\u00e9 eux le lancement de l\u2019op\u00e9ration militaire par l\u2019acc\u00e8s exclusif \u00e0 l\u2019information \u2014 voire \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 \u2014 dont auraient b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 les autorit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Le pays s\u2019est effondr\u00e9 une premi\u00e8re fois, en 1917, lorsqu\u2019une partie consid\u00e9rable de l\u2019\u00e9lite et du peuple a perdu sa foi dans le Seigneur, le Tsar et la Patrie. Il s\u2019est effondr\u00e9 une seconde fois dans les ann\u00e9es 1980-1990, lorsque l\u2019id\u00e9ologie communiste, sur laquelle reposait tout l\u2019\u00e9difice \u00e9tatique, est elle-m\u00eame tomb\u00e9e en ruine.<\/p>\n\n\n\n 1.7. \u2014 <\/strong>L\u2019id\u00e9e-r\u00eave de la Russie, le Code du citoyen russe, voire une authentique id\u00e9ologie d\u2019\u00c9tat sont aujourd\u2019hui n\u00e9cessaires pour une autre raison. L\u2019histoire nous montre que la vie de chaque personne, de chaque nation et de chaque peuple est d\u00e9termin\u00e9e par les rapports entre trois forces intimement li\u00e9es : l\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9conomique, c\u2019est-\u00e0-dire la recherche du bien-\u00eatre mat\u00e9riel ; la force de l\u2019esprit et des id\u00e9es ; la force brute, autrement dit la puissance militaire. \u00c0 l\u2019heure du tournant historique que nous connaissons aujourd\u2019hui, ces deux derni\u00e8res composantes sont en train de prendre le dessus. Il est temps de le comprendre et de l\u2019assumer. L\u2019\u00e9conomie reste certes indispensable : sans elle, l\u2019esprit du peuple s\u2019\u00e9puise et la puissance militaire s\u2019\u00e9tiole. Mais dans notre conjoncture historique, ce facteur est \u2014 peut-\u00eatre provisoirement \u2014 en passe d\u2019\u00eatre rel\u00e9gu\u00e9 au second plan. Le facteur \u00e9conomique doit avoir vocation \u00e0 servir les deux premiers, l\u2019\u00e9lan de l\u2019esprit et la force des armes, qui occupent d\u00e9sormais le devant de la sc\u00e8ne, comme cela s\u2019est d\u00e9j\u00e0 produit par le pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n 1.8. \u2014 <\/strong>Pour en venir \u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 \u00e9vidente, mais essentielle : l\u2019image du monde dans lequel nous voulons vivre, l\u2019id\u00e9e-r\u00eave vivante de la Russie, l\u2019id\u00e9ologie d\u2019\u00c9tat, promue et diffus\u00e9e par l\u2019\u00c9tat, sont indispensables pour que nous sachions toutes et tous, du pr\u00e9sident au fermier, de l\u2019ouvrier \u00e0 l\u2019ing\u00e9nieur, de l\u2019officier au savant, de l\u2019entrepreneur au fonctionnaire, ce que nous voulons \u00eatre et ce que nous aimerions voir la Russie devenir. Sans l\u2019id\u00e9e d\u2019un avenir meilleur, les \u00c9tats \u2014 et surtout un \u00c9tat comme la Russie \u2014 ne peuvent se d\u00e9velopper ; au lieu de cela, ils pourrissent sur pied. Le destin a voulu que l\u2019\u00e9ternelle question \u00ab Pour quoi faire ? \u00bb r\u00e9sonne et pulse en continu dans notre caract\u00e8re national. Telle est la clef de notre force \u2014 ou de notre faiblesse, si la r\u00e9ponse nous est dict\u00e9e ou confisqu\u00e9e par ceux qui souhaitent notre disparition. \u00c0 la question \u00ab Pour quoi faire ? \u00bb, ceux-l\u00e0 nous r\u00e9pondent : \u00ab Pour rien \u00bb. Ou plut\u00f4t : \u00ab Juste pour soi. Pour vivre, et rien d\u2019autre que vivre \u00bb. Et chaque fois que nous leur accordons du cr\u00e9dit, nous nous affaiblissons, puis commen\u00e7ons \u00e0 d\u00e9cliner.<\/p>\n\n\n\n 1.9. \u2014 <\/strong>Une autre \u00e9vidence s\u2019impose : l\u2019existence d\u2019une plateforme id\u00e9ologique partag\u00e9e, d\u2019une id\u00e9e nationale, est l\u2019un des signes qui garantissent que l\u2019on a affaire \u00e0 un \u00c9tat souverain \u2014 et nous ne voulons ni ne pouvons \u00eatre autre chose qu\u2019un \u00c9tat souverain. \u00c0 l\u2019inverse, l\u2019absence de cette id\u00e9e trahit un d\u00e9ficit de souverainet\u00e9. Au cours des longues ann\u00e9es o\u00f9 nos \u00e9lites, priv\u00e9es du r\u00eave communiste, se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9es incapables d\u2019en formuler un nouveau, pour elles-m\u00eames et pour le pays, nous avons sombr\u00e9 dans la confusion. Nous avons perdu notre souverainet\u00e9, notre foi en nous-m\u00eames, la confiance dans notre avenir.<\/p>\n\n\n\n Marina Simakova<\/span> Ce passage suscite un certain \u00e9tonnement : quel lien pourrait-il bien exister entre l\u2019id\u00e9ologie et la souverainet\u00e9, deux notions qui appartiennent \u00e0 des dimensions compl\u00e8tement diff\u00e9rentes de la vie politique ? L\u2019objet de ce passage est en r\u00e9alit\u00e9 l\u2019identit\u00e9, con\u00e7ue comme une sorte de \u00ab souverainet\u00e9 culturelle \u00bb. Ce concept, en usage chez les propagandistes russes de Vladislav Sourkov<\/a> \u00e0 Vladimir Medinski<\/a>, suppose qu\u2019il faudrait individualiser, rendre reconnaissable et visibiliser l\u2019image et les id\u00e9es de la Russie sur la sc\u00e8ne internationale. Apr\u00e8s sa d\u00e9faite dans la Guerre froide, la Russie a perdu la singularit\u00e9 qu\u2019elle devait au socialisme sovi\u00e9tique (le communisme comme orientation politique, le marxisme-l\u00e9ninisme comme doctrine, etc.) et qui la distinguait si nettement sur le fond des autres \u00c9tats. Selon Karaganov, c\u2019est l\u00e0 une source de faiblesse aux yeux des autres acteurs de la politique globale. <\/p>\n\n\n\n Il est significatif que le socialisme historique, en tant que syst\u00e8me, notamment de relations \u00e9conomiques et d\u2019institutions sociales et politiques, se trouve r\u00e9duit \u00e0 une id\u00e9e purement abstraite, \u00e0 laquelle l\u2019auteur s\u2019efforce d\u2019opposer une alternative. En son absence, selon lui, le vide se verrait automatiquement rempli par des id\u00e9es nocives, diffus\u00e9es dans l\u2019espace informationnel russe au profit d\u2019autres \u00c9tats, sapant ainsi la souverainet\u00e9 de la Russie de l\u2019ext\u00e9rieur comme de l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\nIntroduction<\/h2>\n\n\n\n
Pourquoi l\u2019id\u00e9e-r\u00eave de la Russie est-elle n\u00e9cessaire ? <\/h2>\n\n\n\n