{"id":295683,"date":"2025-08-31T06:00:00","date_gmt":"2025-08-31T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=295683"},"modified":"2025-09-01T16:07:39","modified_gmt":"2025-09-01T14:07:39","slug":"poutine-xi-jinping-amitie-limites","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/08\/31\/poutine-xi-jinping-amitie-limites\/","title":{"rendered":"Une amiti\u00e9 asym\u00e9trique : Poutine, Xi et les limites du \u00ab sans limites \u00bb"},"content":{"rendered":"\n
Au XIXe si\u00e8cle, \u00e0 l’instar des puissances occidentales et du Japon, la Russie a particip\u00e9 au \u00ab scramble for China<\/em> \u00bb ; cependant, contrairement aux autres, elle n’a jamais restitu\u00e9 les vastes territoires qu’elle avait annex\u00e9s. Apr\u00e8s une longue et tumultueuse histoire des relations sino-russes, Mikha\u00efl Gorbatchev a lanc\u00e9 la politique sovi\u00e9tique du \u00ab tournant vers l’Asie \u00bb en juillet 1986, lors de son discours \u00e0 Vladivostok. S’adressant directement aux Chinois, il d\u00e9clarait alors : \u00ab Je voudrais m’attarder sur la question la plus importante de nos relations. Ces relations sont extr\u00eamement importantes pour plusieurs raisons, \u00e0 commencer par le fait que nous sommes voisins, que nous partageons la plus longue fronti\u00e8re terrestre du monde et que nos enfants et petits-enfants sont destin\u00e9s \u00e0 vivre les uns \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres pour toujours et \u00e0 jamais. \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n Cette politique a \u00e9t\u00e9 r\u00e9affirm\u00e9e par le pr\u00e9sident Vladimir Poutine apr\u00e8s son arriv\u00e9e au pouvoir en 2000, renforc\u00e9e lors de l’annexion de la Crim\u00e9e en 2014, puis intensifi\u00e9e \u00e0 la suite de l’invasion \u00e0 grande \u00e9chelle de l’Ukraine en 2022. Cette ann\u00e9e-l\u00e0, la Chine et la Russie ont sign\u00e9 de longues d\u00e9clarations grandiloquentes c\u00e9l\u00e9brant leur \u00ab amiti\u00e9 sans limites \u00bb, mises en avant lors des comm\u00e9morations \u00e0 Moscou marquant le 80e anniversaire de la victoire sur l’Allemagne nazie. Pourtant, cette amiti\u00e9 sans limites, malgr\u00e9 un \u00e9panchement rh\u00e9torique sans cesse r\u00e9p\u00e9t\u00e9, n’a jamais \u00e9t\u00e9 officialis\u00e9e et comporte plusieurs limites claires \u2014 que l’administration am\u00e9ricaine actuelle a tent\u00e9 en vain d’exploiter. <\/p>\n\n\n\n Cet article examine les relations sino-russes et leur \u00e9volution souvent contradictoire. <\/p>\n\n\n\n La dynamique strat\u00e9gique entre ces deux puissances eurasiennes a en effet donn\u00e9 naissance \u00e0 un partenariat qui s’est davantage renforc\u00e9 avec l’agression de la Russie en Ukraine, malgr\u00e9 les tentatives de m\u00e9diation de P\u00e9kin. Si la solidit\u00e9 de ce partenariat le rend en apparence indestructible, elle ne doit pas emp\u00eacher la poursuite du dialogue entre la Chine et l’Occident, en particulier l’Union europ\u00e9enne et ses \u00c9tats membres.<\/p>\n\n\n\n Pour comprendre les relations sino-russes actuelles, il est n\u00e9cessaire de revenir sur quelques \u00e9tapes historiques clefs.<\/p>\n\n\n\n S\u00e9par\u00e9es pendant des si\u00e8cles par des d\u00e9serts inhospitaliers, des for\u00eats denses et des montagnes imposantes, les entit\u00e9s chinoises et russes n\u2019ont eu que tr\u00e8s peu de contacts directs avant le XVIe si\u00e8cle, principalement dans le cadre du commerce. Au XIIIe si\u00e8cle, la Horde d’Or <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, un khanat<\/em> mongol dirig\u00e9 par Batu, petit-fils de Gengis Khan, a conquis les principaut\u00e9s russes <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00c0 peu pr\u00e8s \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, un autre petit-fils, Kubilai Khan, a soumis la Chine et fond\u00e9 la dynastie Yuan. La Pax Mongolica qui a suivi n’a que partiellement combl\u00e9 le foss\u00e9 culturel et civilisationnel entre les deux r\u00e9gions.<\/p>\n\n\n\n Le premier Russe \u00e0 avoir explicitement fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la Chine est peut-\u00eatre le marchand Athanase Nikitine, dans son r\u00e9cit de voyage du XVe si\u00e8cle intitul\u00e9 Voyage au-del\u00e0 des trois mers<\/em>. Plus tard, le tsar Ivan le Terrible<\/a>, dont le grand p\u00e8re Ivan III avait mis fin au paiement du tribut \u00e0 la Horde d’Or, a reconnu l’importance de d\u00e9velopper des relations avec la Chine <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les contacts directs entre celle-ci et la Moscovie, puis l’Empire russe, ont commenc\u00e9 au d\u00e9but du XVIIe si\u00e8cle avec l’expansion de la Russie en Sib\u00e9rie, dans le Pacifique et en Asie centrale.<\/p>\n\n\n\n Malgr\u00e9 son id\u00e9ologie anti-imp\u00e9rialiste proclam\u00e9e apr\u00e8s 1917, la Russie sovi\u00e9tique n’a jamais restitu\u00e9 les pr\u00e8s de deux millions de kilom\u00e8tres carr\u00e9s qu’elle avait annex\u00e9s.<\/p>Pierre Andrieu<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Les premiers conflits ont \u00e9clat\u00e9 lorsque des colons russes se sont install\u00e9s dans les r\u00e9gions du lac Ba\u00efkal et du fleuve Amour, o\u00f9 vivaient des tribus sib\u00e9riennes sous l’autorit\u00e9 imp\u00e9riale Qing. Cette dynastie, adh\u00e9rant \u00e0 une vision hi\u00e9rarchique du monde, ne consid\u00e9rait pas les Russes comme des \u00e9gaux, mais comme des \u00ab barbares \u00bb. Il fallut pr\u00e8s de deux si\u00e8cles \u00e0 la Russie pour \u00e9tablir des relations diplomatiques durables avec la cour Qing <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Les premiers accords officiels entre les deux puissances ont \u00e9t\u00e9 le trait\u00e9 de Nertchinsk (1689) et le trait\u00e9 de Kiakhta (1727). Ils furent suivis d’une s\u00e9rie de \u00ab trait\u00e9s in\u00e9gaux \u00bb, du point de vue chinois, notamment les trait\u00e9s d’A\u00efgoun (1858), de P\u00e9kin (1860), de Saint-P\u00e9tersbourg (1881) et, en Asie centrale, de Chuguchak (1884) <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ceux-ci confirm\u00e8rent l’annexion par la Russie de territoires que P\u00e9kin consid\u00e9rait comme siens. Avec la construction de la branche sud-est du Transsib\u00e9rien pour relier directement Vladivostok et Port-Arthur, en contournant Khabarovsk, la Russie prit le contr\u00f4le de la Mandchourie et de la p\u00e9ninsule du Liaodong.<\/p>\n\n\n\n Malgr\u00e9 son id\u00e9ologie anti-imp\u00e9rialiste proclam\u00e9e apr\u00e8s 1917, la Russie sovi\u00e9tique n’a jamais restitu\u00e9 les pr\u00e8s de deux millions de kilom\u00e8tres carr\u00e9s qu’elle avait annex\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n En d\u00e9pit de ses id\u00e9aux r\u00e9volutionnaires et son soutien \u00e0 la r\u00e9volution chinoise, L\u00e9nine ne renon\u00e7a pas aux acquisitions territoriales. Staline, reprenant les traditions imp\u00e9riales du r\u00e9gime tsariste, maintint une position nationaliste pragmatique et un soutien \u00e9quilibr\u00e9 aux nationalistes et aux communistes chinois pendant l’invasion japonaise de la Chine dans les ann\u00e9es 1930. Cette ambivalence ne prit fin qu’en 1945, lorsque l’arm\u00e9e sovi\u00e9tique entra en Mandchourie et apporta son soutien total au Parti communiste chinois, ouvrant la voie \u00e0 la fondation de la R\u00e9publique populaire de Chine (RPC) en 1949.<\/p>\n\n\n\n Si l\u2019Union sovi\u00e9tique a rapidement reconnu le nouveau gouvernement chinois, leurs relations \u00e9taient marqu\u00e9es par une m\u00e9fiance sous-jacente.<\/p>\n\n\n\n Staline consid\u00e9rait Mao comme un \u00ab communiste de margarine \u00bb peu fiable, et apr\u00e8s la mort de Staline, Mao m\u00e9prisait Khrouchtchev et Brejnev. Il qualifiait l’Union sovi\u00e9tique de \u00ab r\u00e9visionniste \u00bb et de \u00ab social-imp\u00e9rialiste \u00bb tout en faisant pression pour que la Chine obtienne des territoires. \u00c0 leur tour, les Sovi\u00e9tiques consid\u00e9raient la Chine, en particulier pendant la R\u00e9volution culturelle, comme dangereusement \u00ab d\u00e9viationniste et gauchiste \u00bb <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Au fond, le conflit trouvait son origine dans un choc d’ego et une lutte pour le leadership au sein du mouvement communiste et anti-imp\u00e9rialiste international.<\/p>\n\n\n\n Les tensions entre les deux puissances s’intensifi\u00e8rent jusqu’\u00e0 fr\u00f4ler le conflit nucl\u00e9aire en 1969.<\/p>\n\n\n\n Cette confrontation ne commen\u00e7a \u00e0 s’apaiser qu’avec l\u2019arriv\u00e9e au pouvoir de deux dirigeants pragmatiques, Mikha\u00efl Gorbatchev \u00e0 Moscou et Deng Xiaoping \u00e0 P\u00e9kin, qui s’orient\u00e8rent vers un engagement bilat\u00e9ral plus constructif. Les relations furent alors red\u00e9finies sur la base de \u00ab trois choses \u00e0 ne pas faire \u00bb et \u00ab trois choses \u00e0 faire \u00bb. <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n L’un des principaux points d’achoppement \u2014 le diff\u00e9rend frontalier sino-sovi\u00e9tique \u2014 fut mis de c\u00f4t\u00e9 par Deng dans un geste de conciliation. La question fut officiellement r\u00e9gl\u00e9e par des accords sign\u00e9s le 14 octobre 2003 et le 21 juillet 2008. <\/p>\n\n\n\n N\u00e9anmoins, le souvenir des annexions territoriales reste vivace dans la conscience publique chinoise.<\/p>\n\n\n\n Staline consid\u00e9rait Mao comme un \u00ab communiste de margarine \u00bb peu fiable, et apr\u00e8s la mort de Staline, Mao m\u00e9prisait Khrouchtchev et Brejnev.<\/p>Pierre Andrieu<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n P\u00e9kin publie r\u00e9guli\u00e8rement des cartes qui repr\u00e9sentent ces r\u00e9gions, y compris des villes comme Vladivostok (appel\u00e9e Haishenwai), comme des territoires historiquement chinois. Comme le souligne l’\u00e9crivain britannique Colin Thubron : \u00ab m\u00eame aujourd’hui, les Chinois n’ont pas officiellement renonc\u00e9 \u00e0 leurs revendications sur les territoires saisis par la Russie imp\u00e9riale au nord de l’Amour (le Heilongjiang en chinois)… Le Heilongjiang, comme tous les grands cours d’eau de Chine, coule d’ouest en est \u2014 un axe encore profond\u00e9ment ancr\u00e9 dans la pens\u00e9e chinoise \u2014 et cette trajectoire g\u00e9ographique pourrait sugg\u00e9rer que le fleuve appartient \u00e0 la Chine. \u00bb <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span> La question territoriale continue d’\u00eatre pr\u00e9sente les repr\u00e9sentations g\u00e9ographiques chinoises, tout en alimentant parfois une peur irrationnelle chez une minorit\u00e9 de Russes. Il y a tout lieu de croire que ces \u00e9l\u00e9ments g\u00e9opolitiques continueront \u00e0 marquer les relations sino-russes \u00e0 l’avenir.<\/p>\n\n\n\n Le pivot de la Russie vers l’Asie-Pacifique a commenc\u00e9 \u00e0 la fin de l’\u00e8re sovi\u00e9tique, sous Gorbatchev \u2014 notamment avec son discours de Vladivostok en 1986 \u2014 et s’est poursuivi sous Eltsine. <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span> Vladimir Poutine, apr\u00e8s son arriv\u00e9e au pouvoir en 2000, et Xi Jinping, qui a acc\u00e9d\u00e9 au pouvoir en 2012, ont donn\u00e9 une dimension id\u00e9ologique et g\u00e9opolitique tr\u00e8s marqu\u00e9e \u00e0 cette r\u00e9orientation. Elle est devenue plus urgente en 2014, apr\u00e8s l’annexion de la Crim\u00e9e par la Russie et l’intervention dans le Donbass.<\/p>\n\n\n\nHistoire d\u2019une relation : le grand contexte<\/h2>\n\n\n\n
Le \u00ab tournant vers l’Est \u00bb de la Russie<\/h2>\n\n\n\n