La troisi\u00e8me vie<\/em>.<\/p>\n\n\n\nJ’ai une relation ambivalente avec Lyon. C’est une ville que j’ai ador\u00e9e, comme on pourrait avoir une sorte de chauvinisme municipal. Quand on commence le journalisme dans la presse locale, on veut faire de sa ville le centre d’int\u00e9r\u00eat de tout \u2014 pour moi, cet int\u00e9r\u00eat est pass\u00e9 par des biais particuliers, comme la musique. <\/p>\n\n\n\n
En m\u00eame temps, j’ai pris des distances qui ne sont pas que g\u00e9ographiques avec Lyon. M\u00eame si mes parents y habitent toujours et que j\u2019y ai v\u00e9cu des ann\u00e9es ch\u00e8res, j’ai aujourd’hui le z\u00e8le des convertis avec Paris : je suis un fou de Paris. Par contraste, la ville de Lyon, qui a beaucoup chang\u00e9 ces 25 derni\u00e8res ann\u00e9es, me para\u00eet ne pas avoir les charmes que je trouve \u00e0 Paris. <\/p>\n\n\n\n
Lyon est tr\u00e8s belle mais \u00e0 chaque fois que j’y retourne, je suis frapp\u00e9 par l\u2019homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 du centre-ville.<\/p>\n\n\n\n
C’est \u00e0 Lyon que vous avez entam\u00e9 votre carri\u00e8re de journaliste dans la presse locale : faites-vous un lien entre votre environnement lyonnais et le choix de votre profession ?<\/h3>\n\n\n\n Oui \u2014 si ce n’est que je suis arriv\u00e9 dans le journalisme presque par accident. <\/p>\n\n\n\n
Ce n’\u00e9tait pas le m\u00e9tier que je voulais faire.<\/p>\n\n\n\n
Que vouliez-vous faire ?<\/h3>\n\n\n\n Je voulais \u00eatre musicien. <\/p>\n\n\n\n
Racontez-nous.<\/h3>\n\n\n\n \u00c0 la sortie de mon baccalaur\u00e9at, je me suis inscrit dans une \u00e9cole de journalisme dans laquelle je suis rest\u00e9 si peu que je ne me souviens m\u00eame pas de son nom. D\u00e8s les premiers mois, il fallait faire un stage : en novembre 1999, j\u2019ai donc commenc\u00e9 un stage pour le quotidien Lyon-Figaro<\/em>, au service culture.<\/p>\n\n\n\nCela s’est bien pass\u00e9, et comme il y avait encore des reliquats du 35 heures qui cr\u00e9ent de l’emploi, on m’a royalement propos\u00e9 un poste de \u00ab pigiste permanent \u00bb \u2014 c’est-\u00e0-dire qu’on est mal pay\u00e9 comme un pigiste, mais tout le temps. On me confie la mission d\u2019\u00e9crire sur toute la musique sauf la musique classique, qui \u00e9tait la chasse gard\u00e9e d’un chroniqueur musical extr\u00eamement respectable \u00e0 Lyon. <\/p>\n\n\n\n
J’ai 18 ans, un travail, une voiture, et je sillonne toute la r\u00e9gion pour voir des concerts, rencontrer des artistes, \u00e9crire tr\u00e8s pompeusement sur la musique avec beaucoup de pr\u00e9tention. Autrement dit : le r\u00eave. <\/p>\n\n\n\n
Mais vous faites en m\u00eame temps le deuil de votre r\u00eave de carri\u00e8re musicale\u2026 <\/h3>\n\n\n\n Ne m’orientant pas vers le fait de vivre de la musique, je me projette alors comme voulant \u00eatre le nouveau Lester Bangs, Greil Marcus ou Nick Tosches fran\u00e7ais. <\/p>\n\n\n\n
Mais je fais face \u00e0 trois obstacles. <\/p>\n\n\n\n
Lesquels ? <\/h3>\n\n\n\n Je n’en ai pas le talent, je ne vis pas \u00e0 la bonne \u00e9poque et ce n\u2019est pas la bonne ville. <\/p>\n\n\n\n
Ce n\u2019est pas Detroit ou New York dans les ann\u00e9es 1970 : c’est Lyon, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990 \u2014 \u00e0 Lyon-Figaro<\/em>. <\/p>\n\n\n\n\u00c0 Lyon-Figaro<\/em>, on m’a royalement propos\u00e9 un poste de \u00ab pigiste permanent \u00bb \u2014 c’est-\u00e0-dire qu’on est mal pay\u00e9 comme un pigiste, mais tout le temps.<\/p>Fabrice Arfi<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nMais je m’inventais un paysage mental. Et rapidement, j\u2019ai cherch\u00e9 Lyon dans mon travail. J’\u00e9tais obs\u00e9d\u00e9 par l’id\u00e9e de l’identit\u00e9 musicale lyonnaise, comme on planterait un drapeau \u00e0 un endroit pr\u00e9cis pour marquer un territoire. <\/p>\n\n\n\n
Quelle est cette identit\u00e9 musicale lyonnaise \u00e0 laquelle vous pensez ? <\/h3>\n\n\n\n \u00c0 Lyon, on a \u00e9t\u00e9 capable de mille choses. <\/p>\n\n\n\n
Lyon, c\u2019est Rachid Taha et Carte de s\u00e9jour, c\u2019est L’Affaire Louis\u2019 Trio d\u2019Hubert Mounier. Dans le milieu du punk rock, c’est le groupe Starshooter \u2014 qui m\u00e9rite, de mon point de vue, une post\u00e9rit\u00e9 vraiment plus importante \u2014 dont le chanteur Kent Hutchinson a ensuite fait une grande carri\u00e8re dans la chanson fran\u00e7aise. \u00c0 une \u00e9chelle plus r\u00e9gionale, c\u2019est le groupe Marie et les Gar\u00e7ons, dont le bassiste \u00c9ric Fitoussi va ouvrir l’une des premi\u00e8res grandes librairies ind\u00e9pendantes \u00e0 Lyon, Passages<\/em>, qui existe toujours dans le centre-ville. <\/p>\n\n\n\nCe besoin de trouver une empreinte lyonnaise dans la discipline journalistique que je travaillais, j’allais m\u00eame le chercher dans les morceaux. J’ai le souvenir d’un morceau de Thomas Fersen, \u00ab Les tours d’horloge \u00bb, racontant un d\u00e9pit amoureux :<\/p>\n\n\n\n
Depuis ton d\u00e9part<\/em>Lyon est une gare<\/em>Et moi je suis rest\u00e9 Lyonnais<\/em>(…)<\/em>Et le long du Rh\u00f4ne<\/em>C’est pour ton fant\u00f4me<\/em>Que je laisse pendre ma main<\/em><\/p>\n\n\n\nC\u2019est notamment le fait que cela se passe \u00e0 Lyon qui vous plaisait ? <\/h3>\n\n\n\n Oui, je trouvais cela g\u00e9nial que cela se passe \u00e0 Lyon. Les Filles de l\u2019aurore<\/em> de William Sheller, c\u2019est \u00e9crit \u00e0 Saint-Jean. J\u2019avais cette obsession bizarre de vouloir ancrer ce que je faisais dans le paysage de ma ville, pour le nom de la ville qui \u00e9tait en haut du journal pour lequel je travaillais \u2014 Lyon-Figaro<\/em>. <\/p>\n\n\n\nEn plus, j’ai commenc\u00e9 le journalisme au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, \u00e0 un moment o\u00f9 Lyon commen\u00e7ait \u00e0 se transformer. <\/p>\n\n\n\n
C\u2019est-\u00e0-dire ?<\/h3>\n\n\n\n Lyon quitte de plus en plus ses oripeaux de ville brumeuse, gris\u00e2tre, ombrageuse, dure \u00e0 cerner \u2014 m\u00eame si je crois qu’elle l\u2019est toujours un peu \u2014 pour entrer dans une forme de modernit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n
Je suis l\u00e0 au moment o\u00f9 le festival de musique \u00e9lectro Les Nuits Sonores<\/em>, lanc\u00e9 par Vincent Carry, sort de terre, puis quelques temps apr\u00e8s, le festival Quais du Polar<\/em>. Il y avait d\u00e9j\u00e0 eu des initiatives avant, notamment avec Michel Noir, mais sous les mandats de G\u00e9rard Collomb, la ville se transforme culturellement.<\/p>\n\n\n\nJe d\u00e9rive ensuite par la vie de bureau.<\/p>\n\n\n\n
Au service culture de Lyon-Figaro<\/em>, je suis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de quelqu’un qui travaille aux \u00ab informations g\u00e9n\u00e9rales \u00bb, le chroniqueur judiciaire du journal, G\u00e9rard Schmitt \u2014 quelqu’un de tr\u00e8s important pour moi professionnellement. <\/p>\n\n\n\nC\u2019est G\u00e9rard Schmitt, avec qui j’avais un rapport affectif fort, qui me dit, lorsqu\u2019il part \u00e0 la retraite que c\u2019\u00e9tait moi qui allais le remplacer. <\/p>\n\n\n\nJ\u2019avais cette obsession bizarre de vouloir ancrer ce que je faisais dans le paysage de ma ville.<\/p>Fabrice Arfi<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nVotre \u00ab obsession bizarre \u00bb de jeune journaliste pour la musique et l’identit\u00e9 musicale lyonnaise a-t-elle disparue ?<\/h3>\n\n\n\n Oui, compl\u00e8tement. <\/p>\n\n\n\n
Elle \u00e9tait en fait plus li\u00e9e \u00e0 une forme de justification de ce que je faisais. Elle s’est tout \u00e0 fait \u00e9vapor\u00e9e et dilu\u00e9e dans l’immensit\u00e9 de la musique, de sa g\u00e9ographie et de son histoire. Il est vrai que je faisais preuve d\u2019un \u00e9trange chauvinisme culturel \u2014 \u00ab bizarre \u00bb parce qu\u2019il me semble que la culture est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui fait tomber les murs. <\/p>\n\n\n\n
Je ne saurais pas trop d\u00e9crire de quoi c’\u00e9tait le nom. C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre le besoin de se sentir appartenir \u00e0 quelque part et d’\u00eatre un acteur de cette identit\u00e9, en essayant de la mettre en forme dans un espace ferm\u00e9 qu’on appelle un journal.<\/p>\n\n\n\n
Cela n\u2019a pas chang\u00e9 lorsque vous \u00eates pass\u00e9 aux pages justice dans le journal ?<\/h3>\n\n\n\n Non, cela a \u00e9t\u00e9 pareil apr\u00e8s. Je me suis passionn\u00e9 pour Lyon, notamment gr\u00e2ce aux livres de Pierre M\u00e9rindol, \u00e9crits dans les ann\u00e9es 1980, Lyon, le sang et l’encre<\/em> et Lyon, le sang et l’argent,<\/em> qui sont des portraits de ville par le journalisme. <\/p>\n\n\n\nLyon, c’est cette g\u00e9ographie qui a connu le grand banditisme. <\/p>\n\n\n\n
Il y a eu un juge assassin\u00e9 \u00e0 Lyon, le juge Renaud, mais aussi des enl\u00e8vements extr\u00eamement c\u00e9l\u00e8bres. Cela a \u00e9t\u00e9 une ville de mafias politiques. Dans mon dernier livre, La troisi\u00e8me vie<\/em>, je cite cette formule de Pierre M\u00e9rindol, qui est pour moi le plus grand journaliste lyonnais, d\u00e9crivant \u00e0 merveille ce que peut \u00eatre le Lyon un peu patin\u00e9 dont je parle : <\/p>\n\n\n\n\u00ab Lyon, tass\u00e9e \u00e0 la fourche du Rh\u00f4ne et de la Sa\u00f4ne, comme un d\u00e9p\u00f4t de cendres sous lesquelles couve un feu dont on ne sait jamais s’il s’agit de veilleuse de la foi ou de braise du mal. \u00bb <\/em><\/p>\n\n\n\nPourrait-on dire que Lyon est la ville des contraires ?<\/h3>\n\n\n\n Quand on vit \u00e0 Lyon, qu\u2019on s’int\u00e9resse \u00e0 cette ville, on la pr\u00e9sente toujours comme la ville \u00e0 double polarit\u00e9 : c’est la ville de Klaus Barbie et de Jean Moulin ; c’est la ville de la colline qui prie, Fourvi\u00e8re, et de la colline qui travaille, la Croix-Rousse ; c’est la ville d’une forte religiosit\u00e9, mais c’est aussi celle de la r\u00e9volution des Canuts. C\u2019est la ville des deux fleuves, du Rh\u00f4ne et de la Sa\u00f4ne \u2014 un poncif qui entretient cette mythologie sur Lyon. <\/p>\n\n\n\n
C’est aussi une ville qui a la r\u00e9putation d’\u00eatre tr\u00e8s ferm\u00e9e, tr\u00e8s difficile d’acc\u00e8s. On ne sait pas trop quel est le manuel pour percer ses myst\u00e8res, ses secrets. Les choses se passent derri\u00e8re le rideau, dans les cercles\u2026<\/p>\n\n\n\n
Davantage qu’\u00e0 Paris ?<\/h3>\n\n\n\n Oui, beaucoup plus qu\u2019\u00e0 Paris. Je consid\u00e8re m\u00eame qu\u2019un bon journaliste \u00e0 Lyon est un tr\u00e8s bon journaliste ailleurs.<\/p>\n\n\n\n
Lyon est une ville qui a quelque chose de cryptique, de difficile \u00e0 saisir. En r\u00e9alit\u00e9, ce n’est pas une tr\u00e8s grande ville : Lyon intra-muros, son centre-ville, c’est un village. Dans cet univers-l\u00e0, rester ind\u00e9pendant journalistiquement, trouver les bonnes sources et les bonnes informations en sachant soulever le rideau, est, selon mon exp\u00e9rience personnelle, plus difficile qu\u2019ailleurs. <\/p>\n\n\n\nUn bon journaliste \u00e0 Lyon est un tr\u00e8s bon journaliste ailleurs.<\/p>Fabrice Arfi<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n\u00c0 cet \u00e9gard, je consid\u00e8re que Paris est une ville beaucoup plus disponible, plus offerte. Cela peut para\u00eetre paradoxal, mais les portes s’ouvrent plus facilement pour un journaliste. C’est aussi tr\u00e8s li\u00e9 au jacobinisme \u2014 les minist\u00e8res, la pr\u00e9sidence, beaucoup de si\u00e8ges sociaux sont ici. <\/p>\n\n\n\n
Paradoxalement, je trouve donc que Lyon est une \u00e9cole de journalisme fascinante.<\/p>\n\n\n\n