{"id":291772,"date":"2025-08-07T18:00:32","date_gmt":"2025-08-07T16:00:32","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=291772"},"modified":"2025-08-07T18:06:40","modified_gmt":"2025-08-07T16:06:40","slug":"pourquoi-les-economistes-ne-semblent-ils-plus-comprendre-la-realite-une-conversation-avec-jonathan-levy","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/08\/07\/pourquoi-les-economistes-ne-semblent-ils-plus-comprendre-la-realite-une-conversation-avec-jonathan-levy\/","title":{"rendered":"Pourquoi les \u00e9conomistes ne semblent-ils plus comprendre la r\u00e9alit\u00e9&#160;? une conversation avec Jonathan Levy"},"content":{"rendered":"\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Vous commencez votre livre en affirmant que, contrairement \u00e0 toutes les autres sciences humaines et sociales, l&rsquo;\u00e9conomie n&rsquo;a pas de sujet. Elle se d\u00e9finit par sa m\u00e9thode, qui a permis \u00e0 cette discipline d&#8217;empi\u00e9ter sur les autres. Pouvez-vous revenir sur cette affirmation fondatrice&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Si l\u2019on veut comprendre pourquoi la science \u00e9conomique ne s&rsquo;est jamais v\u00e9ritablement int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 l&rsquo;objet \u00ab&#160;\u00e9conomie&#160;\u00bb ou a cess\u00e9 d&rsquo;\u00e9tudier l&rsquo;\u00e9conomie, il faut analyser son d\u00e9veloppement dans les ann\u00e9es 1930, avec la mont\u00e9e d&rsquo;une tradition micro\u00e9conomique qui a fait des choix humains dans certaines conditions, comme la raret\u00e9, sa principale pr\u00e9occupation. Lorsqu\u2019on \u00e9voque les ann\u00e9es 1930, on pense souvent \u00e0 Keynes et \u00e0 la <em>Th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale, <\/em>qui ont g\u00e9n\u00e9r\u00e9 une tradition et un discours sur l&rsquo;\u00e9conomie, en macro\u00e9conomie et dans le discours public. Il s&rsquo;agit de l&rsquo;\u00e9conomie qui cro\u00eet, qui se d\u00e9veloppe et o\u00f9 l\u2019emploi et le ch\u00f4mage peuvent \u00eatre mesur\u00e9s par des statistiques telles que le PIB.<\/p>\n\n\n\n<p>De nombreux chercheurs, et peut-\u00eatre surtout Timothy Mitchell, ont affirm\u00e9 que l&rsquo;\u00e9conomie avait \u00e9t\u00e9 \u00ab&#160;fix\u00e9e&#160;\u00bb dans la p\u00e9riode d&rsquo;apr\u00e8s-guerre dans le cadre d&rsquo;un tel discours macro\u00e9conomique et quantitatif. Mais si l&rsquo;on regarde du c\u00f4t\u00e9 universitaire, d\u00e8s les ann\u00e9es 1960, c\u2019est la tradition micro\u00e9conomique prend le pas sur la tradition macro\u00e9conomique. Et dans les ann\u00e9es 1970, une tendance dominante de l&rsquo;\u00e9conomie anglo-am\u00e9ricaine orthodoxe \u00e9tait que la macro\u00e9conomie devait \u00eatre \u00ab&#160;micro-fond\u00e9e&#160;\u00bb et enracin\u00e9e dans une \u00e9conomie du choix individuel.<\/p>\n\n\n\n<p>Par cons\u00e9quent, lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agissait de choisir un sujet, c&rsquo;\u00e9tait toujours quelque chose d&rsquo;autre que l&rsquo;\u00e9conomie, quelle que soit la d\u00e9finition que nous en donnions. Et comme le choix humain est un ph\u00e9nom\u00e8ne qui se produit dans de nombreux domaines diff\u00e9rents \u2014 l&rsquo;\u00e9conomie, la soci\u00e9t\u00e9, la culture, la famille, la politique \u2014 cela a permis \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie de revendiquer un vaste territoire d&rsquo;application. Il s&rsquo;agit l\u00e0 d&rsquo;une premi\u00e8re approche de la question.<\/p>\n\n\n\n<p>La deuxi\u00e8me concerne l\u2019importance accord\u00e9e, au sein de la science \u00e9conomique, \u00e0 la m\u00e9thode \u2014 ou plut\u00f4t au raffinement et \u00e0 l&rsquo;affinement des m\u00e9thodes. De nombreux historiens de l&rsquo;\u00e9conomie et de nombreux \u00e9conomistes eux-m\u00eames ont soulign\u00e9 que diff\u00e9rentes m\u00e9thodes \u00e9taient au c\u0153ur de la discipline \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de l&rsquo;individualisme m\u00e9thodologique, d&rsquo;un postulat de rationalit\u00e9 ou d&rsquo;une pr\u00e9f\u00e9rence pour des formes quantitatives de preuves et d&rsquo;interpr\u00e9tation par rapport \u00e0 des formes qualitatives. Or il me semble plut\u00f4t que la v\u00e9ritable continuit\u00e9 au sein de cette discipline a \u00e9t\u00e9 un engagement en faveur de la m\u00e9thode plut\u00f4t que du sujet, et cela a \u00e9t\u00e9 vrai m\u00eame lorsque les m\u00e9thodes ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9volutionn\u00e9es ou ont \u00e9volu\u00e9 de mani\u00e8re spectaculaire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la fin du XXe si\u00e8cle, la science \u00e9conomique dominante \u00e9tait une discipline hautement th\u00e9oris\u00e9e, voire m\u00eame \u00ab&#160;sur-th\u00e9oris\u00e9e&#160;\u00bb. Mais au cours des vingt derni\u00e8res ann\u00e9es, avec ce que l&rsquo;on appelle la cr\u00e9dibilit\u00e9 ou la \u00ab&#160;r\u00e9volution empirique&#160;\u00bb, l&rsquo;\u00e9conomie est devenue, pr\u00e9cis\u00e9ment, tr\u00e8s empirique. Au point qu\u2019on peut dire qu&rsquo;elle est aujourd\u2019hui plut\u00f4t \u00ab&#160;sous-th\u00e9oris\u00e9e&#160;\u00bb. Pour autant, l\u2019int\u00e9r\u00eat port\u00e9 \u00e0 la m\u00e9thode par rapport au sujet n\u2019a pas chang\u00e9 chez les \u00e9conomistes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, le vrai sujet de la discipline a \u00e9t\u00e9 moins l&rsquo;\u00e9conomie que le choix humain. De l&rsquo;autre, l&rsquo;\u00e9conomie s&rsquo;est davantage concentr\u00e9e sur le d\u00e9veloppement de m\u00e9thodes que sur l&rsquo;\u00e9tude d&rsquo;un sujet, quel qu&rsquo;il soit.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Dans les ann\u00e9es 1970, une tendance dominante de l&rsquo;\u00e9conomie anglo-am\u00e9ricaine orthodoxe \u00e9tait que la macro\u00e9conomie devait \u00eatre \u00ab&#160;micro-fond\u00e9e&#160;\u00bb et enracin\u00e9e dans une \u00e9conomie du choix individuel.<\/p><cite>Jonathan Levy<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Votre livre est divis\u00e9 en deux parties&#160;: l\u2019une est une critique de la science \u00e9conomique telle qu\u2019elle s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e, l\u2019autre s\u2019attelle \u00e0 la construction d\u2019une alternative. Comment comprendre cette division et quel est le lien entre tous les sujets que vous \u2014 l&rsquo;incertitude radicale, le profit, le capitalisme, l&rsquo;\u00e9go\u00efsme et l&rsquo;altruisme, le capital primitif&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Permettez-moi de r\u00e9pondre \u00e0 vos questions en disant d&rsquo;abord quelques mots sur le titre du livre.<\/p>\n\n\n\n<p>Le terme \u00ab&#160;\u00e9conomie r\u00e9elle&#160;\u00bb est issu de l&rsquo;\u00e9conomie de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, les \u00e9conomistes tentent de mod\u00e9liser l&rsquo;\u00e9conomie. Pour d\u00e9velopper le mod\u00e8le qui aurait la traction analytique qu&rsquo;ils pr\u00e9f\u00e9raient, il fallait exclure certains ph\u00e9nom\u00e8nes. Ce qui fut surtout exclu, c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;argent. Si vous demandiez \u00e0 n&rsquo;importe qui&#160;: \u00ab&#160;L\u2019argent fait-il partie de l\u2019\u00e9conomie&#160;?&#160;\u00bb, on vous r\u00e9pondrait&#160;: \u00ab&#160;Bien s\u00fbr que oui&#160;\u00bb. Les \u00e9conomistes le savaient bien s\u00fbr, mais le terme \u00ab&#160;d&rsquo;\u00e9conomie r\u00e9elle&#160;\u00bb d\u00e9signait non pas une \u00e9conomie r\u00e9aliste mais tout ce que les \u00e9conomistes \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 exclure pour obtenir la traction analytique qu&rsquo;ils voulaient, par le biais des m\u00e9thodes qu&rsquo;ils avaient choisies.<\/p>\n\n\n\n<p>Au fil des ann\u00e9es, l&rsquo;\u00e9conomie a fait l&rsquo;objet de nombreuses critiques. Il y a les critiques selon lesquelles elle \u00e9tait m\u00e9thodologiquement d\u00e9faillante ou encore une critique id\u00e9ologique de l&rsquo;\u00e9conomie, du travail qu&rsquo;elle fait pour l\u00e9gitimer id\u00e9ologiquement les structures et les hi\u00e9rarchies existantes en son sein.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ma critique porte davantage sur le fait que la science \u00e9conomique est incompl\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019on veut \u00e9tudier l&rsquo;\u00e9conomie, on ne peut pas ignorer les d\u00e9veloppements de la discipline au cours des XXe et XXIe si\u00e8cles, il fallait les int\u00e9grer \u00e0 la r\u00e9flexion. Pour moi, la question \u00e9tait de savoir comment s&rsquo;engager dans la discipline de mani\u00e8re \u00e0 d\u00e9velopper un compte rendu de l&rsquo;\u00e9conomie incluant les ph\u00e9nom\u00e8nes que nous devrions \u00e0 juste titre consid\u00e9rer comme en relevant&#160;: la monnaie est sans doute l\u2019exemple le plus frappant. Id\u00e9alement, cette description de l&rsquo;\u00e9conomie devrait permettre de l&rsquo;\u00e9tudier \u00e0 partir d&rsquo;une vari\u00e9t\u00e9 de m\u00e9thodes et de disciplines diff\u00e9rentes, tant \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur de la science \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque chapitre de la premi\u00e8re partie du livre traite donc d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne qui a souvent, sinon toujours, \u00e9t\u00e9 exclu par l&rsquo;\u00e9conomie dominante au fil des ans.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque chapitre se concentre sur l&rsquo;un de ces ph\u00e9nom\u00e8nes pour pouvoir \u00e9tablir ensuite une th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9conomie. Il y a un chapitre sur la monnaie, un sur l&rsquo;incertitude, un autre sur l&rsquo;altruisme, un sur l&rsquo;entreprise du point de vue de la souverainet\u00e9 et un autre sur l&rsquo;irrationalit\u00e9. Beaucoup de ces chapitres sont \u00e9galement historiques. Ils travaillent souvent en historicisant des ph\u00e9nom\u00e8nes consid\u00e9r\u00e9s comme acquis par les \u00e9conomistes. Beaucoup de ces chapitres, par exemple, discutent de la signification du \u00ab&#160;profit&#160;\u00bb et tentent de l\u2019historiciser \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse du profit comme motif ou de la cat\u00e9gorie comptable du profit.<\/p>\n\n\n\n<p>La deuxi\u00e8me partie du livre tente de donner une d\u00e9finition constructive de ce qu&rsquo;est l&rsquo;\u00e9conomie.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon objectif n&rsquo;est pas d&rsquo;essayer d&rsquo;offrir une th\u00e9orie transhistorique sur laquelle tout le monde puisse s&rsquo;accorder ind\u00e9finiment et en tout lieu, mais plut\u00f4t d&rsquo;offrir une th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9conomie qui est elle-m\u00eame contingente et historique, et ouverte \u00e0 des critiques productives, \u00e0 la fois th\u00e9oriques et empiriques.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Bien s\u00fbr, je d\u00e9fends la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9conomie que je donne, mais mon ambition est de fournir une th\u00e9orie qui peut \u00eatre lue et pens\u00e9e en m\u00eame temps qu&rsquo;elle est critiqu\u00e9e. Il n&rsquo;est pas possible de donner une d\u00e9finition abstraite et d\u00e9finitive de l&rsquo;\u00e9conomie&#160;: \u00e0 des moments donn\u00e9s, dans des lieux diff\u00e9rents et pour des usages diff\u00e9rents, on peut souhaiter disposer de diff\u00e9rentes d\u00e9finitions de l&rsquo;\u00e9conomie.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>La science \u00e9conomique est incompl\u00e8te.<\/p><cite>Jonathan Levy<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Vous vous d\u00e9finissez comme un pragmatique. Veblen et Keynes sont des figures centrales de votre livre. Comment d\u00e9finiriez-vous le pragmatisme en tant qu&rsquo;historien, et en quoi Keynes et Veblen appartiennent \u00e0 ce courant&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Veblen est consid\u00e9r\u00e9 comme l&rsquo;un des plus \u00e9minents pragmatistes classiques am\u00e9ricains. Il a obtenu deux doctorats et a commenc\u00e9 par \u00e9tudier la philosophie \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 Johns Hopkins, o\u00f9 il \u00e9tait camarade de classe de John Dewey, qui est \u00e9galement consid\u00e9r\u00e9 comme l&rsquo;un des plus importants pragmatistes am\u00e9ricains classiques, avec Charles Sanders Peirce et William James.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Veblen a obtenu son doctorat en philosophie \u00e0 Yale et a r\u00e9dig\u00e9 une th\u00e8se sur la <em>Critique du jugement de <\/em>Kant. Il obtient ensuite un second doctorat en \u00e9conomie politique \u00e0 Cornell puis se rend \u00e0 Chicago, o\u00f9 John Dewey \u00e9tait membre du d\u00e9partement de philosophie et George Herbert Mead, un autre pragmatiste important, membre du d\u00e9partement de sociologie. Plus que Boston, Chicago a donc \u00e9t\u00e9 l&rsquo;endroit le plus important pour le d\u00e9veloppement du pragmatisme am\u00e9ricain classique.<\/p>\n\n\n\n<p>Le pragmatisme de Veblen, et celui auquel j&rsquo;adh\u00e8re \u00e9galement, pr\u00e9sente certaines caract\u00e9ristiques assez nettes.<\/p>\n\n\n\n<p>Premi\u00e8rement, il est historique et \u00e9volutif. Il replace tous les concepts dans leur contexte historique. Deuxi\u00e8mement, il \u00e9value la signification des concepts en fonction de leur utilisation. Veblen voulait proposer une th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9conomie qui ne transcende pas l&rsquo;\u00e9poque et le lieu o\u00f9 il vivait, qui ne soit pas axiomatique, mais qui soit d\u00e9riv\u00e9e de l&rsquo;exp\u00e9rience de la vie \u00e9conomique et qui puisse \u00eatre utilis\u00e9e pour mieux comprendre et changer l&rsquo;\u00e9conomie dans laquelle il vivait. Le sens le plus minimal du pragmatisme serait donc simplement une ouverture et un engagement \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la contingence et de l&rsquo;historicit\u00e9 de tout concept.<\/p>\n\n\n\n<p>Le pragmatisme am\u00e9ricain classique s\u2019appuie sur la notion de \u00ab&#160;m\u00e9thode scientifique&#160;\u00bb. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une sorte \u00ab&#160;d&#8217;empirisme radical&#160;\u00bb, comme l&rsquo;a dit James, et, dans le m\u00eame temps, d&rsquo;une philosophie ouverte \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rimentation conceptuelle et qui appr\u00e9cie r\u00e9ellement l&rsquo;importance des concepts et de leurs relations avec notre vie pratique.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pense \u2014 et je ne suis pas le seul \u00e0 faire ce rapprochement \u2014 qu&rsquo;il existe de r\u00e9elles r\u00e9sonances entre le pragmatisme de Veblen et la perspective philosophique de Keynes. Keynes venait de Cambridge, o\u00f9 il a \u00e9crit son <em>Trait\u00e9 sur les probabilit\u00e9s<\/em>, qui \u00e9tait profond\u00e9ment impr\u00e9gn\u00e9 des d\u00e9bats philosophiques entre Bertrand Russell, George Edward Moore et surtout Ludwig Wittgenstein. La fa\u00e7on la plus utile de lire Keynes d&rsquo;un point de vue philosophique est de le faire \u00e0 travers Wittgenstein et surtout la philosophie tardive de Wittgenstein, qui souligne \u00e0 nouveau l\u2019id\u00e9e que les concepts, et notre activit\u00e9 conceptuelle, sont enracin\u00e9s dans des formes de vie qui \u00e9voluent et changent au fil du temps.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Le capitalisme est au c\u0153ur de votre livre, qui intervient apr\u00e8s votre magistrale <em>Histoire du capitalisme am\u00e9ricain<\/em>. Vous sugg\u00e9rez que nous devrions comprendre le capitalisme comme un processus, tout en sugg\u00e9rant que le marxisme et le n\u00e9oclassicisme sont \u00ab&#160;incomplets&#160;\u00bb. Qu\u2019entendez-vous par l\u00e0&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>En fin de compte, il n\u2019y a que deux mani\u00e8res de faire de l&rsquo;\u00e9conomie.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;appelle la premi\u00e8re l&rsquo;\u00e9conomie de la richesse et la seconde l&rsquo;\u00e9conomie de la valeur ou de la valeur relative.<\/p>\n\n\n\n<p>Commen\u00e7ons par la deuxi\u00e8me. Dans les trois premiers chapitres de son ouvrage <em>La richesse des nations<\/em>, Adam Smith d\u00e9crit le processus de croissance, un processus par lequel l&rsquo;\u00e9tendue du march\u00e9, la division du travail et les gains du commerce conduisent \u00e0 une plus grande production de richesses. Mais apr\u00e8s ces trois chapitres, Smith pose une question diff\u00e9rente&#160;: quel est le prix relatif ou la valeur relative de deux marchandises&#160;? Comment savoir, lors d&rsquo;un \u00e9change, quel est le prix d&rsquo;une marchandise par rapport \u00e0 l&rsquo;autre&#160;? C&rsquo;est une question tr\u00e8s diff\u00e9rente de celle qu&rsquo;il a pos\u00e9e dans les trois premiers chapitres. C&rsquo;est en r\u00e9alit\u00e9 une question de justice distributive qui remonte \u00e0 Aristote. En ce sens, l&rsquo;\u00e9conomie n\u00e9oclassique est une \u00e9conomie de la valeur relative. Son analyse centrale est le march\u00e9, et elle cherche \u00e0 comprendre la valeur relative de deux ou plusieurs marchandises lorsqu&rsquo;elles sont \u00e9chang\u00e9es en m\u00eame temps sur le m\u00eame march\u00e9. Elle cherche une r\u00e9ponse qui soit axiomatique et qui puisse transcender le temps et le lieu.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;autre tradition est celle de l&rsquo;\u00e9conomie de la richesse, qui s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 une dynamique diff\u00e9rente, la dynamique cumulative de la cr\u00e9ation, de la production, de la distribution et de la consommation de la richesse au sein d&rsquo;une \u00e9conomie donn\u00e9e. Mon livre s&rsquo;inscrit dans cette tradition de l&rsquo;\u00e9conomie de la richesse et, pour comprendre le capitalisme, je commence par me demander ce qu&rsquo;est le capital et ce qui fait du capital une forme distincte de richesse. La r\u00e9ponse est qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une richesse \u00e9valu\u00e9e d&rsquo;une mani\u00e8re particuli\u00e8re, par rapport \u00e0 un profit futur ou vers la fin de la r\u00e9alisation d&rsquo;un profit, et c&rsquo;est \u00e0 ce moment que la valeur entre en jeu en tant que processus actif se produisant dans le temps historique r\u00e9el. La tradition \u00e9conomique sur laquelle je me concentre correspond donc \u00e0 une enqu\u00eate sur ce qu&rsquo;est la richesse et sur la dynamique de la richesse dans le temps.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>La fa\u00e7on la plus utile de lire Keynes d&rsquo;un point de vue philosophique est de le faire \u00e0 travers Wittgenstein.<\/p><cite>Jonathan Levy<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>S\u2019il est ais\u00e9 d&rsquo;affirmer que le n\u00e9oclassicisme se pr\u00e9occupe de la question de la valeur relative, le marxisme est plus difficile \u00e0 caract\u00e9riser. Je pense que personne n\u2019a vraiment r\u00e9ussi \u00e0 int\u00e9grer une \u00e9conomie de la richesse \u00e0 une \u00e9conomie de la valeur, mais la tentative de Marx \u2014 avec, pour la richesse, sa loi d&rsquo;accumulation capitaliste et, pour la valeur, sa th\u00e9orie de la valeur-travail \u2014 est \u00e0 mes yeux la tentative la plus fructueuse. J\u2019estime n\u00e9anmoins que la th\u00e9orie de la valeur-travail, m\u00eame dans les mains de Marx, souffre de bon nombre des m\u00eames d\u00e9fauts que la th\u00e9orie marginaliste n\u00e9oclassique de la valeur \u2014 m\u00eame s&rsquo;il s&rsquo;agit de th\u00e9ories tr\u00e8s diff\u00e9rentes de la valeur relative, bien entendu.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, la th\u00e9orie de la valeur-travail de Marx n&rsquo;est pas aussi anhistorique que la th\u00e9orie n\u00e9oclassique de la valeur. La pr\u00e9misse de la th\u00e9orie de la valeur-travail de Marx \u00e9tait en effet d&rsquo;affirmer une relation avec le pass\u00e9, la valeur de la marchandise \u00e9tant d\u00e9termin\u00e9e par la quantit\u00e9 de temps de travail socialement n\u00e9cessaire qu&rsquo;elle contenait dans le pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Or pour comprendre le capital, il faut comprendre une relation de valeur avec un avenir incertain, et non une relation pass\u00e9e, d\u00e9finie par le travail durant le processus de production. Cela nous ram\u00e8ne \u00e0 la compr\u00e9hension pragmatiste de la contingence et de l&rsquo;incertitude de tous les ph\u00e9nom\u00e8nes. Elle va donc dans une direction diff\u00e9rente de celle du n\u00e9oclassicisme, mais aussi du marxisme. La construction analytique permet de comprendre comment le pr\u00e9sent est li\u00e9 \u00e0 un avenir incertain et les processus par lesquels cette relation temporelle se d\u00e9ploie.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Vous construisez votre th\u00e9orie du capitalisme sur deux \u00e9l\u00e9ments&#160;: l&rsquo;incertitude radicale et le profit. Ces deux \u00e9l\u00e9ments, ainsi que le capitalisme lui-m\u00eame, ont une relation \u00e9troite avec le temps \u2014 un \u00e9l\u00e9ment qui reste abstrait, dites-vous, dans \u00ab&#160;l&rsquo;\u00e9conomie r\u00e9elle&#160;\u00bb telle que d\u00e9finie par l&rsquo;\u00e9conomie n\u00e9oclassique. Pouvez-vous revenir sur cette centralit\u00e9 du temps&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Le temps est l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment le plus important de ma th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9conomie, et cela vient probablement de ma formation disciplinaire. Je pense que l\u2019histoire, parmi toutes les disciplines des sciences sociales, est la plus ax\u00e9e sur un sujet. Les historiens discutent bien s\u00fbr des m\u00e9thodes, et il y a des moments d&rsquo;innovation m\u00e9thodologique, des \u00ab&#160;vagues&#160;\u00bb et des \u00ab&#160;tournants&#160;\u00bb dans l&rsquo;histoire. Mais nous avons tendance \u00e0 emprunter des m\u00e9thodes de mani\u00e8re assez \u00e9clectique et \u00e0 entretenir une promiscuit\u00e9 avec une vari\u00e9t\u00e9 de disciplines diff\u00e9rentes. Cependant, nous nous concentrons toujours sur le m\u00eame sujet&#160;: le temps. Les historiens \u00e9tudient les processus temporels. Nous avons une compr\u00e9hension tr\u00e8s sophistiqu\u00e9e de la temporalit\u00e9, et je pense que, comme vous le sugg\u00e9rez, les m\u00e9thodes qui me frustrent le plus sont celles qui emp\u00eachent de voir ou d&rsquo;appr\u00e9cier le temps historique \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre dans l&rsquo;\u00e9conomie. Le temps est l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment fondamental du livre&#160;: en d\u00e9coule l&rsquo;accent mis sur l&rsquo;incertitude, en particulier dans le cadre du capitalisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit en effet d\u2019une caract\u00e9ristique sp\u00e9cifique du capitalisme, qui oriente n\u00e9cessairement le pr\u00e9sent \u00e9conomique, en particulier en termes de valorisation, vers l&rsquo;avenir. Bien s\u00fbr, l&rsquo;\u00e9conomie a une fa\u00e7on de comprendre l&rsquo;avenir, de le rendre lisible, qui est la distinction entre risque et incertitude. Le risque correspond \u00e0 des probabilit\u00e9s connues, quantifiables et calculables, tandis que l&rsquo;incertitude fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des \u00e9ventualit\u00e9s qui ne peuvent pas \u00eatre calcul\u00e9es, et l&rsquo;\u00e9conomie a pu obtenir une traction analytique en conceptualisant l&rsquo;avenir comme \u00e9tant adapt\u00e9 aux probabilit\u00e9s math\u00e9matiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier chapitre du livre, consacr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;incertitude radicale, propose ainsi une lecture de Keynes et de l&rsquo;accent mis par Keynes sur le fait que l&rsquo;incertitude radicale correspond aux \u00e9v\u00e9nements futurs qui ne peuvent \u00eatre soumis aux probabilit\u00e9s. Or c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette incertitude radicale qui fait r\u00e9ellement avancer le capitalisme. Il s&rsquo;agit l\u00e0 d&rsquo;un autre \u00e9l\u00e9ment constitutif du livre&#160;: la d\u00e9finition de l&rsquo;incertitude radicale en tant que facteur fondamental de la modernit\u00e9 capitaliste.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Outre le temps, vous abordez un autre aspect de la \u00ab&#160;r\u00e9alit\u00e9&#160;\u00bb&#160;: les motivations humaines. Vous montrez en effet qu&rsquo;il y a toujours <em>quelque chose de plus<\/em> dans l&rsquo;\u00e9conomie, des motivations qui ne sont pas seulement des motivations de profit, mais qui s&rsquo;accordent finalement avec les logiques de l&rsquo;\u00e9conomie, et donc du capitalisme. Pourquoi avoir consacr\u00e9 un chapitre \u00e0 part enti\u00e8re du livre aux notions d\u2019\u00e9go\u00efsme et d\u2019altruisme&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai essay\u00e9 d&rsquo;expliquer comment le livre oppose une \u00e9conomie de la richesse \u00e0 une \u00e9conomie de la valeur, donc le march\u00e9 est l\u2019\u00e9l\u00e9ment analytique central. Or il est important de pouvoir penser l&rsquo;\u00e9conomie ind\u00e9pendamment du march\u00e9. Le march\u00e9, d&rsquo;un point de vue g\u00e9n\u00e9alogique, \u00e9tait un lieu. En tant que lieu, vous pouvez \u00eatre \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur ou \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur du march\u00e9, de mani\u00e8re binaire. Lorsque c&rsquo;est l\u2019\u00e9l\u00e9ment central pour comprendre l&rsquo;\u00e9conomie, il devient tr\u00e8s facile d&rsquo;analyser et de s\u00e9parer des choses qui, dans la pratique, ne devraient pas \u00eatre analys\u00e9es de mani\u00e8re s\u00e9par\u00e9e. On commence alors \u00e0 penser que la motivation humaine, l&rsquo;\u00e9go\u00efsme et l&rsquo;altruisme, sont binaires. Au contraire, je pense que nous avons besoin d&rsquo;analyses qui englobent la coexistence et la tension entre des motivations concurrentes. Ce n&rsquo;est pas que nous ne devions pas d\u00e9finir les motivations en tant que telles, mais nous avons besoin de cat\u00e9gories analytiques qui peuvent nous aider \u00e0 d\u00e9celer la pr\u00e9sence de diff\u00e9rentes motivations comme faisant partie de la discipline \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>C\u2019est l\u2019incertitude radicale qui fait r\u00e9ellement avancer le capitalisme.<\/p><cite>Jonathan Levy<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Le chapitre sur l&rsquo;\u00e9go\u00efsme et l&rsquo;altruisme se concentre sur les entreprises \u00e0 but lucratif et non lucratif.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout au long du XXe si\u00e8cle, les entreprises \u00e0 but non lucratif telles que les universit\u00e9s priv\u00e9es am\u00e9ricaines ont \u00e9t\u00e9 d&rsquo;extraordinaires accumulateurs de richesse. Mais il est \u00e9galement vrai que les universit\u00e9s sont des espaces o\u00f9 l&rsquo;activit\u00e9 intentionnelle en jeu n&rsquo;est pas n\u00e9cessairement motiv\u00e9e par le profit. N\u00e9anmoins, elles continuent d&rsquo;accumuler des milliards et des milliards de dollars. Lorsqu\u2019on s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la richesse et aux institutions comme les entreprises, mais aussi les \u00c9tats et les m\u00e9nages, qui accumulent de la richesse, la produisent, la redistribuent et la consomment, on peut dire qu&rsquo;il existe une grande vari\u00e9t\u00e9 de motivations humaines qui s&rsquo;int\u00e8grent, au moins dans une certaine mesure, dans l&rsquo;\u00e9conomie telle qu&rsquo;elle est d\u00e9finie.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">De nombreux \u00e9l\u00e9ments de votre livre font \u00e9videmment \u00e9cho au contemporain, et notamment la collusion entre les plus grandes fortunes, les entreprises et le pouvoir politique. Prenons par exemple le cas de la philanthropie et la mani\u00e8re dont, \u00e0 partir des ann\u00e9es 1960, le \u00ab&#160;triangle fiscal&#160;\u00bb dont vous parlez s&rsquo;est estomp\u00e9. Vous parlez d&rsquo;une logique de \u00ab&#160;travers\u00e9e&#160;\u00bb des int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s et lucratifs au sein des organisations philanthropiques qui se serait renforc\u00e9e dans les ann\u00e9es 1960 et peut-\u00eatre encore plus apr\u00e8s 1980. Cela nous permet-il de comprendre les contributions \u00e9lectorales d\u2019Elon Musk ou les propos de Marc Andreessen sur la trahison d\u00e9mocrate du pacte jusqu\u2019alors en vigueur entre la Silicon Valley et l\u2019\u00c9tat&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Cette histoire est assez sp\u00e9cifique aux \u00c9tats-Unis en raison du r\u00f4le important que la philanthropie a jou\u00e9 dans ce pays par rapport \u00e0 d&rsquo;autres au cours du XXe si\u00e8cle. On assiste en fait \u00e0 deux ph\u00e9nom\u00e8nes en parall\u00e8le. Tout d&rsquo;abord, ce n&rsquo;est qu&rsquo;apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale que, d&rsquo;un point de vue id\u00e9ologique, des efforts sont d\u00e9ploy\u00e9s pour cr\u00e9er un secteur \u00e0 but non lucratif&#160;: une part de la soci\u00e9t\u00e9 civile domin\u00e9e par la philanthropie et qui pourrait \u00eatre distincte de l&rsquo;\u00c9tat. Cela faisait partie d\u2019une id\u00e9ologie de guerre froide selon laquelle les \u00c9tats-Unis disposaient d&rsquo;un secteur priv\u00e9 et b\u00e9n\u00e9vole d&rsquo;activit\u00e9s philanthropiques pouvant \u00eatre s\u00e9par\u00e9 de l&rsquo;\u00c9tat, alors que dans les r\u00e9gimes communistes ou autres r\u00e9gimes totalitaires, cette partie de la soci\u00e9t\u00e9 civile \u00e9tait compl\u00e8tement engloutie par l&rsquo;\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n<p>Tel \u00e9tait du moins le cadre id\u00e9ologique.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais si l&rsquo;on regarde la pratique, d\u00e8s les ann\u00e9es 1960, le secteur philanthropique a \u00e9t\u00e9 enr\u00f4l\u00e9 ou incorpor\u00e9 dans l&rsquo;\u00c9tat-providence am\u00e9ricain.<\/p>\n\n\n\n<p>De nombreuses soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 but non lucratif, dans le domaine de la sant\u00e9, du logement ou d&rsquo;autres types de services sociaux, ont \u00e9t\u00e9 englob\u00e9es dans l&rsquo;\u00c9tat pour fournir des services sociaux et peut-\u00eatre, d&rsquo;une certaine mani\u00e8re, pour les financer en compl\u00e9tant les fonds apport\u00e9s par l&rsquo;\u00c9tat.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019autre partie de l\u2019histoire est celle de la relation entre la philanthropie et le secteur lucratif de l&rsquo;\u00e9conomie. Existe-t-il un mur infranchissable ou les normes, les logiques, les richesses et les pratiques se confondent-elles&#160;? Dans les ann\u00e9es 1990, avec l&rsquo;essor de la nouvelle \u00e9conomie, une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d&rsquo;entrepreneurs, des gens extr\u00eamement riches, ont cr\u00e9\u00e9 de nouvelles fondations. La Fondation Gates est peut-\u00eatre la plus c\u00e9l\u00e8bre. Ils consid\u00e9raient que la philanthropie pouvait non seulement compl\u00e9ter l&rsquo;action de l&rsquo;\u00c9tat mais aussi la remplacer, car ils pensaient qu\u2019elle \u00e9tait sup\u00e9rieure et plus efficace que l&rsquo;action de l&rsquo;\u00c9tat. Plus r\u00e9cemment, la philanthropie a fait partie d&rsquo;une critique de l&rsquo;\u00c9tat, d&rsquo;une critique de l&rsquo;\u00c9tat-providence et de la capacit\u00e9 de l&rsquo;\u00c9tat \u00e0 fournir des services humains de base.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>On a observ\u00e9 ce tournant au moment o\u00f9 les grandes entreprises technologiques, bas\u00e9es dans la Silicon Valley, \u00e9taient autoris\u00e9es \u00e0 se d\u00e9velopper et \u00e0 op\u00e9rer sans trop de r\u00e9glementation de la part du gouvernement f\u00e9d\u00e9ral. Les ann\u00e9es Obama repr\u00e9sentent peut-\u00eatre le point culminant de cette logique.<\/p>\n\n\n\n<p>Au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es, cette question est devenue de plus en plus complexe sur le plan politique. Le \u00ab&#160;pacte&#160;\u00bb que la Silicon Valley pensait avoir avec les deux partis, le Parti r\u00e9publicain et le Parti d\u00e9mocrate, et surtout le Parti d\u00e9mocrate, avait \u00e9t\u00e9 \u00ab&#160;rompu&#160;\u00bb selon Marc Andreesen. Lorsque Joe Biden a cherch\u00e9 \u00e0 r\u00e9glementer de mani\u00e8re plus agressive les grandes entreprises technologiques, l&rsquo;\u00c9tat a, selon eux, d\u00e9truit cette relation. Si bien qu\u2019on ne sait pas trop aujourd\u2019hui d\u2019o\u00f9 viendra la recomposition.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">La logique du profit et de \u00ab&#160;l&rsquo;efficacit\u00e9&#160;\u00bb int\u00e9gr\u00e9e au sein m\u00eame de l\u2019\u00c9tat semble \u00e9galement faire \u00e9cho \u00e0 une partie de votre d\u00e9monstration, notamment lorsque vous abordez la th\u00e9orie de Veblen sur les universit\u00e9s dans <em>Higher Learning<\/em>. Que dirait Veblen de l&rsquo;imposition de cette logique du profit \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur m\u00eame de l&rsquo;\u00c9tat&#160;? Est-ce quelque chose de nouveau&#160;?\u00a0<\/h3>\n\n\n\n<p>Le profit est une mesure comptable tr\u00e8s contingente. Il existe de nombreuses fa\u00e7ons de le d\u00e9finir, et il n&rsquo;a pas toujours \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 comme mesure dans l&rsquo;\u00e9conomie, ainsi que je le montre dans mon chapitre sur ce concept. La cr\u00e9dibilit\u00e9, au d\u00e9but de l&rsquo;\u00e9conomie moderne, \u00e9tait par exemple un indicateur bien plus important que le profit. De nombreuses pratiques comptables existaient uniquement pour montrer que les gens avaient ou n&rsquo;avaient pas de cr\u00e9dit. Autrement dit, pendant longtemps, l&rsquo;\u00e9quilibre entre les cr\u00e9dits et les dettes d&rsquo;une personne \u00e9tait bien plus important que celui entre ses d\u00e9penses et ses revenus, qui permettent de calculer le profit.<\/p>\n\n\n\n<p>Le profit est devenu la cat\u00e9gorie centrale de l&rsquo;\u00e9conomie en raison des entreprises.<\/p>\n\n\n\n<p>Les soci\u00e9t\u00e9s, parce qu&rsquo;elles avaient la capacit\u00e9 bureaucratique et la volont\u00e9 de calculer des choses comme les profits, et parce qu&rsquo;elles \u00e9taient souvent endett\u00e9es ou voulaient faire appel aux march\u00e9s du cr\u00e9dit, ont permis \u00e0 cet objet de devenir un point de r\u00e9f\u00e9rence pour savoir dans quelle mesure on avait la capacit\u00e9 de rembourser ses dettes ou non.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le profit a ensuite trouv\u00e9 une nouvelle importance avec l&rsquo;apparition de l&rsquo;imp\u00f4t sur le revenu \u2014 le revenu \u00e9tant une mesure du profit. Le profit est une forme de revenu que l&rsquo;\u00c9tat am\u00e9ricain a commenc\u00e9 \u00e0 taxer fiscalement, d&rsquo;abord au cours du XXe si\u00e8cle, bien que la Grande-Bretagne ait eu un imp\u00f4t sur le revenu un si\u00e8cle plus t\u00f4t. Il y a donc un aspect fiscal \u00e0 la compr\u00e9hension de la fa\u00e7on dont le profit est devenu une cat\u00e9gorie centrale ou un point de r\u00e9f\u00e9rence de la performance et de la r\u00e9ussite \u00e9conomiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que Veblen avait \u00e0 dire \u00e0 ce sujet, c&rsquo;est que la concurrence au sein du march\u00e9 pour les profits n&rsquo;est pas toujours la meilleure r\u00e9f\u00e9rence pour \u00e9valuer l&rsquo;activit\u00e9 des entreprises. Veblen \u00e9tait un th\u00e9oricien de l&rsquo;\u00e9mulation, et il est surtout connu pour avoir appliqu\u00e9 cette th\u00e9orie \u00e0 la consommation. Dans <em>The Theory of the Leisure Class, <\/em>il sugg\u00e8re que lorsque nous achetons des choses, lorsque nous consommons des choses, nous le faisons souvent pour imiter d&rsquo;autres personnes appartenant ou non \u00e0 notre propre classe sociale, \u00e9conomique ou culturelle. Cependant, il a \u00e9galement appliqu\u00e9 l&rsquo;\u00e9mulation \u00e0 l&rsquo;activit\u00e9 des entreprises, et il ne pensait pas que la comptabilisation des b\u00e9n\u00e9fices au sein des entreprises permettait \u00e0 ces derni\u00e8res de se concurrencer les unes les autres. Il pensait souvent qu&rsquo;elles s&rsquo;imitaient les unes les autres en pr\u00e9sentant les m\u00eames types de crit\u00e8res comptables au monde ext\u00e9rieur, entre elles et \u00e0 elles-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>D\u00e8s les ann\u00e9es 1960, le secteur philanthropique a \u00e9t\u00e9 enr\u00f4l\u00e9 ou incorpor\u00e9 dans l&rsquo;\u00c9tat-providence am\u00e9ricain.<\/p><cite>Jonathan Levy<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Il devient tr\u00e8s facile de voir comment des soci\u00e9t\u00e9s qui ne sont pas impliqu\u00e9es dans l&rsquo;entreprise commerciale de la r\u00e9alisation de profits pourraient d\u2019elles-m\u00eames s&rsquo;engager dans une dynamique d&rsquo;\u00e9mulation par laquelle elles s&rsquo;imposeraient des crit\u00e8res comptables parce qu&rsquo;elles verraient d&rsquo;autres soci\u00e9t\u00e9s, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur et \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur des secteurs \u00e0 but lucratif, faire la m\u00eame chose.<\/p>\n\n\n\n<p>Ayant enseign\u00e9 dans une universit\u00e9 priv\u00e9e am\u00e9ricaine pendant de nombreuses ann\u00e9es, j&rsquo;ai pu constater ce ph\u00e9nom\u00e8ne en permanence. Tous les quatre ou cinq ans, \u00e0 mon dernier poste, l&rsquo;administration parlait de la n\u00e9cessit\u00e9 de modifier nos pratiques comptables pour les rendre conformes aux principes comptables g\u00e9n\u00e9raux. Pourquoi&#160;? Parce que c&rsquo;est efficace. Pourquoi est-ce efficace&#160;? Parce que c&rsquo;est ce que font les entreprises \u00e0 but lucratif. Mais pourquoi devrions-nous le faire&#160;? Nous ne sommes pas une soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 but lucratif. Or nous le faisons quand m\u00eame.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Lire Veblen peut vraiment aider \u00e0 comprendre comment ces dynamiques peuvent se manifester dans diff\u00e9rents types d&rsquo;institutions.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">J&rsquo;aimerais mettre en discussion votre ouvrage avec <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/03\/25\/du-mercantilisme-au-xxie-siecle\/\"><em>Le monde confisqu\u00e9<\/em><\/a> d&rsquo;Arnaud Orain. Il y distingue en effet deux formes de capitalisme&#160;: le capitalisme lib\u00e9ral (1815-1880 et 1945-2010) et le capitalisme de la finitude, qui op\u00e8re dans un monde fini, dans un jeu \u00e0 somme nulle o\u00f9 les pays sont en comp\u00e9tition pour obtenir des ressources et des march\u00e9s, \u00e0 la fois sur le plan \u00e9conomique et militaire. Au c\u0153ur du capitalisme de la finitude se trouvent \u00e9galement les entreprises d&rsquo;\u00c9tat, qui poss\u00e8dent une souverainet\u00e9 et sont parfois en concurrence avec les \u00c9tats. Selon Arnaud Orain, <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/03\/20\/mercantilisme-et-capitalisme-de-la-finitude-aux-origines-de-lempire-trump\/\">le capitalisme de la finitude serait de retour depuis les ann\u00e9es 2010<\/a>. Comment pourriez-vous discuter cette th\u00e9orie en fonction de votre propre d\u00e9finition de l&rsquo;\u00e9conomie et du capitalisme&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Le discours d&rsquo;Arnaud Orain sur le capitalisme ne peut sans doute pas \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 mes propres cat\u00e9gories, mais j\u2019y vois une certaine intersection, en particulier avec les derniers chapitres de mon livre. Dans le huiti\u00e8me chapitre du livre, intitul\u00e9 \u00ab&#160;La th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;\u00e9conomie&#160;\u00bb, je pr\u00e9sente la th\u00e9orie de la demande de Keynes et la mani\u00e8re de penser la demande et la contrainte de la demande que Keynes a th\u00e9oris\u00e9e comme existant dans toutes les \u00e9conomies. Keynes a th\u00e9oris\u00e9 le fait que, si vous avez un bien dans l&rsquo;\u00e9conomie qui peut stocker de la valeur dans le temps, le pouvoir d&rsquo;achat dans le pr\u00e9sent s&rsquo;\u00e9chappe vers l&rsquo;avenir et cr\u00e9e une contrainte de la demande. La particularit\u00e9 du capitalisme r\u00e9side en partie dans le fait que le bien qui stocke la valeur dans le temps est l&rsquo;argent. Et la simple existence de l&rsquo;argent signifie que la valeur peut traverser le temps de sorte que le pouvoir d&rsquo;achat est th\u00e9sauris\u00e9, cr\u00e9ant une contrainte de la demande dans le pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a deux fa\u00e7ons de lever cette contrainte de la demande.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re est de <em>traverser le temps<\/em>, en tirant les d\u00e9penses du futur vers le pr\u00e9sent. C\u2019est ce que Keynes appelle \u00ab&#160;l&rsquo;incitation \u00e0 investir&#160;\u00bb. Vous pouvez le faire en utilisant le cr\u00e9dit, et lorsque vous le faites, vous augmentez les d\u00e9penses dans le pr\u00e9sent qui vont contribuer \u00e0 tous les gains de productivit\u00e9 possibles, \u00e0 un moment donn\u00e9, du c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;offre de l&rsquo;\u00e9conomie.<\/p>\n\n\n\n<p>La deuxi\u00e8me fa\u00e7on de lever la contrainte de la demande est l&rsquo;espace.<\/p>\n\n\n\n<p>Selon ma th\u00e9orie, toutes les \u00e9conomies ont une limite spatiale et une limite temporelle qui sont li\u00e9es. Une fa\u00e7on de rel\u00e2cher la contrainte de la demande est d\u2019incorporer l&rsquo;espace litt\u00e9ralement, g\u00e9ographiquement, en dehors du cadre territorial existant d&rsquo;une \u00e9conomie. Lorsque je pense \u00e0 une dynamique \u00e0 somme nulle, elle a tendance \u00e0 se jouer g\u00e9ographiquement et spatialement. Il y a par exemple une contrainte de ressources rares, et cette contrainte de ressources poss\u00e8de une dimension spatiale. Diff\u00e9rents \u00c9tats ou diff\u00e9rentes entreprises, diff\u00e9rentes entit\u00e9s, publiques ou priv\u00e9es, commencent \u00e0 se disputer les m\u00eames biens.<\/p>\n\n\n\n<p>Si l&rsquo;on se concentre sur l&rsquo;aspect temporel, il s&rsquo;agit plut\u00f4t de puiser dans l&rsquo;avenir pour augmenter la productivit\u00e9 actuelle au sein d&rsquo;un m\u00eame espace. J&rsquo;ai tendance \u00e0 penser que c&rsquo;est la premi\u00e8re dynamique d&rsquo;Arnaud Orain qui a exist\u00e9 au XXe si\u00e8cle pendant l&rsquo;expansion lib\u00e9rale du capitalisme et qui a de nouveau exist\u00e9 pendant la phase dite keyn\u00e9sienne du capitalisme apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, lorsque les gains de productivit\u00e9 ont augment\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ces moments o\u00f9 les gains de productivit\u00e9 ont tendance \u00e0 ralentir, et o\u00f9 la relation d&rsquo;avenir n&rsquo;est pas \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre, le processus \u00e9conomique tend \u00e0 prendre la forme d&rsquo;une concurrence imp\u00e9riale et d&rsquo;une comp\u00e9tition entre \u00c9tats-nations.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Toutes les \u00e9conomies ont une limite spatiale et une limite temporelle.<\/p><cite>Jonathan Levy<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Un autre ouvrage r\u00e9cent important sur le capitalisme est <em>Le capitalisme de l\u2019apocalypse <\/em>de Quinn Slobodian. Il affirme que nous pourrions d\u00e9sormais concevoir une nouvelle carte du monde reposant sur de micro-espaces territoriaux avec des lois exceptionnelles, o\u00f9 le capitalisme peut s&rsquo;\u00e9panouir sans limites. Il retrace l&rsquo;histoire d&rsquo;une lutte contre la d\u00e9mocratie, que l&rsquo;on voit se d\u00e9rouler aujourd&rsquo;hui m\u00eame aux \u00c9tats-Unis. Quel est votre point de vue sur le lien entre d\u00e9mocratie et capitalisme, et que pensez-vous de la th\u00e9orie de Quinn Slobodian&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>La th\u00e9orie du capitalisme que j&rsquo;essaie de proposer dans ce livre tente de prendre l&rsquo;\u00e9conomie politique au s\u00e9rieux. Elle exige que l&rsquo;on r\u00e9fl\u00e9chisse \u00e0 la mani\u00e8re dont la politique, les lois et les normes fa\u00e7onnent le capitalisme. Je pense que c&rsquo;est une th\u00e9orie qui permet de d\u00e9finir le capitalisme au plus haut niveau d&rsquo;abstraction, mais qui permet aussi d&rsquo;appr\u00e9cier la multiplicit\u00e9 des diff\u00e9rentes formes de capitalisme, dues \u00e0 la politique.<\/p>\n\n\n\n<p>Le capitalisme est selon moi un syst\u00e8me amoral \u2014 et c&rsquo;est un point de vue qui me mettrait en opposition avec les chercheurs qui ont associ\u00e9 le capitalisme au lib\u00e9ralisme ou m\u00eame \u00e0 la d\u00e9mocratie. Elle me mettrait \u00e9galement en porte-\u00e0-faux par rapport aux chercheurs qui associent in\u00e9vitablement le capitalisme \u00e0 des formations politiques antid\u00e9mocratiques. Mais c&rsquo;est une th\u00e9orie qui permet d&rsquo;appr\u00e9cier les nombreuses fa\u00e7ons dont le capitalisme peut \u00eatre li\u00e9 \u00e0 la sph\u00e8re politique. Les travaux de Quinn Slobodian, tant ce livre que ses autres ouvrages, sont des t\u00e9moignages extr\u00eamement puissants, sophistiqu\u00e9s et convaincants de la compatibilit\u00e9 du capitalisme avec des formations politiques non d\u00e9mocratiques, voire antid\u00e9mocratiques et illib\u00e9rales. Slobodian fait exploser la notion selon laquelle l&rsquo;histoire du capitalisme et l&rsquo;histoire de la d\u00e9mocratie seraient \u00e9troitement li\u00e9es de quelque mani\u00e8re que ce soit. Par cons\u00e9quent, je consid\u00e8re que son r\u00e9cit historique des fantasmes capitalistes antid\u00e9mocratiques de la droite sugg\u00e8re des r\u00e9cits du capitalisme qui seraient, \u00e0 bien des \u00e9gards, compatibles avec ceux que je propose dans mon livre.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Poursuivant votre histoire de l&rsquo;\u00e9conomie et des motivations qui la sous-tendent, vous consacrez de nombreux passages \u00e0 Keynes, et en particulier \u00e0 sa <em>Th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale. <\/em>Vous montrez comment il inclut le temps et l&rsquo;argent dans sa th\u00e9orie, ce qui constitue un changement par rapport \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie classique ou n\u00e9oclassique. De mani\u00e8re plus surprenante, vous \u00e9tablissez \u00e9galement une comparaison entre Freud et Keynes, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment entre <em>Totem et Tabou <\/em>et la <em>Th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale<\/em>. Pourriez-vous nous en dire plus&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9 le lien entre Keynes et Wittgenstein, mais il est \u00e9galement vrai que Keynes, dans les ann\u00e9es 1920, a fait partie du Bloomsbury Group \u00e0 Londres, o\u00f9 il s&rsquo;est associ\u00e9 \u00e0 plusieurs figures litt\u00e9raires et artistiques comme E.M. Forster et Virginia Woolf, mais aussi Lytton Strachey, ou James Strachey, qui a \u00e9t\u00e9 le premier traducteur de Freud en anglais. Keynes baigne dans un milieu o\u00f9 circulent les id\u00e9es de Freud.&nbsp; Au c\u0153ur de la th\u00e9orie \u00e9conomique de Keynes se trouve sa th\u00e9orie de la \u00ab&#160;pr\u00e9f\u00e9rence pour la liquidit\u00e9&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un syst\u00e8me capitaliste, la pr\u00e9f\u00e9rence pour la liquidit\u00e9 s&rsquo;exerce \u00e0 travers l&rsquo;argent et les actifs assimilables \u00e0 l&rsquo;argent. Keynes pose la question suivante&#160;: pourquoi voudrions-nous poss\u00e9der de l&rsquo;argent comme r\u00e9serve de valeur&#160;?<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Freud a vraiment aid\u00e9 Keynes \u00e0 comprendre comment la sp\u00e9culation financi\u00e8re, pour l&rsquo;\u00e9conomie dans son ensemble, y compris pour les non-propri\u00e9taires du capital, \u00e9tait une forme d&rsquo;inactivit\u00e9 pathologique, par laquelle le capital \u00e9tait tenu \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart, sapant la vie \u00e9conomique.<\/p><cite>Jonathan Levy<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Pensez \u00e0 la monnaie, typiquement. La tradition classique l&rsquo;envisage avant tout comme un moyen d&rsquo;\u00e9change. L&rsquo;argent permet d&rsquo;obtenir ce que l&rsquo;on veut, mais il ne devrait pas \u00eatre quelque chose que l&rsquo;on souhaite poss\u00e9der en tant que tel. L&rsquo;argent ne se mange pas. Il ne vous apporte rien. Il n&rsquo;offre aucun moyen de jouissance. Jusqu\u2019\u00e0 un certain point, Keynes a donc consid\u00e9r\u00e9 la pr\u00e9f\u00e9rence pour la liquidit\u00e9 comme une pathologie irrationnelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Or je pense que Freud l&rsquo;a aid\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir aux raisons de l&rsquo;existence de ces pathologies irrationnelles. La th\u00e9orie de base de Freud sur les n\u00e9vroses est que celles-ci sont souvent une r\u00e9ponse \u00e0 l&rsquo;incertitude. Pire encore, la n\u00e9vrose survient souvent lorsqu&rsquo;une personne veut g\u00e9n\u00e9rer de l&rsquo;incertitude dans sa vie, m\u00eame lorsqu&rsquo;il n&rsquo;y en a pas. Se d\u00e9veloppe alors un attachement pathologique \u00e0 l&rsquo;incertitude.<\/p>\n\n\n\n<p>Keynes avait beaucoup \u00e0 dire sur ce sujet, et une bonne fa\u00e7on de le montrer est d&rsquo;\u00e9tudier sa distinction entre trois types de pr\u00e9f\u00e9rence pour la liquidit\u00e9&#160;: la transaction, la sp\u00e9culation et la th\u00e9saurisation.<\/p>\n\n\n\n<p>La transaction fait r\u00e9f\u00e9rence au fait d&rsquo;avoir de l&rsquo;argent pour acheter des choses, ce qui est tr\u00e8s rationnel.<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux formes irrationnelles de pr\u00e9f\u00e9rence pour la liquidit\u00e9 sont alors la sp\u00e9culation et la th\u00e9saurisation.<\/p>\n\n\n\n<p>La th\u00e9saurisation est facile \u00e0 comprendre&#160;: vous prenez de l&rsquo;argent et le mettez sous votre matelas. Vous vous inqui\u00e9tez de ce qui va se passer dans le futur et, au lieu de d\u00e9penser, vous th\u00e9saurisez.<\/p>\n\n\n\n<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne le plus difficile \u00e0 comprendre dans <em>La th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale <\/em>\u2014 et je pense que c&rsquo;est celui que Keynes a eu le plus de mal \u00e0 expliquer \u2014 est la forme sp\u00e9culative.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Keynes consid\u00e9rait la sp\u00e9culation comme une sorte de th\u00e9saurisation, et il opposait la sp\u00e9culation comme une forme de pr\u00e9f\u00e9rence pour la liquidit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;investissement productif, ou ce qu&rsquo;il appelait l&rsquo;incitation \u00e0 l&rsquo;investissement. Il est vrai que certains investissements sp\u00e9culatifs peuvent conduire \u00e0 des investissements productifs. Mais il consid\u00e9rait \u00e9galement qu&rsquo;une grande partie de la sp\u00e9culation \u00e9tait improductive et fonctionnellement \u00e9quivalente au fait de mettre de l&rsquo;argent sous le matelas.<\/p>\n\n\n\n<p>Ceux qui participent aux march\u00e9s financiers cherchent \u00e0 vivre une exp\u00e9rience semblable \u00e0 celle d&rsquo;un casino, o\u00f9 le monde semble plein d&rsquo;activit\u00e9s, de perturbations et de changements.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais en fin de compte, il ne se passe rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n&rsquo;y a pas de d\u00e9veloppement \u00e9conomique, pas d&rsquo;investissement productif, pas de contribution \u00e0 la cr\u00e9ation de richesses ou d&#8217;emplois&#160;: ce n&rsquo;est qu&rsquo;un capital qui s&rsquo;agite dans un domaine sp\u00e9culatif.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Freud a vraiment aid\u00e9 Keynes \u00e0 comprendre comment la sp\u00e9culation financi\u00e8re, pour l&rsquo;\u00e9conomie dans son ensemble, y compris pour les non-propri\u00e9taires du capital, \u00e9tait une forme d&rsquo;inactivit\u00e9 pathologique, par laquelle le capital \u00e9tait tenu \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart, sapant la vie \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Passons maintenant \u00e0 votre deuxi\u00e8me partie, qui cherche \u00e0 construire une nouvelle d\u00e9finition de l&rsquo;\u00e9conomie. S&rsquo;inspirant de Fisher et de Keynes, vous d\u00e9finissez le capital comme un stock et le revenu comme un flux. Au c\u0153ur de cette distinction se trouve donc le temps, dans lequel apparaissent, comme vous le montrez, le d\u00e9sir et l&rsquo;incertitude. En quoi le fait de d\u00e9finir le capital comme un stock permet-il, par exemple, de mieux comprendre le capitalisme d&rsquo;aujourd&rsquo;hui \u2014 y compris la financiarisation mondialis\u00e9e&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Ce chapitre part du constat qu&rsquo;\u00e0 la fin du XXe si\u00e8cle ou au d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, la terminologie du flux \u00e9tait pr\u00e9dominante dans le discours des sciences sociales sur la mondialisation, en particulier en ce qui concerne le capital. Au XXe si\u00e8cle, il avait surtout \u00e9t\u00e9 th\u00e9oris\u00e9 comme un stock, en particulier dans la p\u00e9riode de d\u00e9veloppement \u00e9conomique d&rsquo;apr\u00e8s-guerre, lorsque nous consid\u00e9rions la formation du capital comme faisant partie de l&rsquo;accumulation industrielle, conduisant \u00e0 l&rsquo;industrialisation et aux contributions \u00e0 la productivit\u00e9. \u00c0 la fin du XXe si\u00e8cle et au d\u00e9but du XXIe, il a commenc\u00e9 \u00e0 \u00eatre conceptualis\u00e9 comme un flux par les th\u00e9oriciens de la mondialisation.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;essaie ici de revenir \u00e0 cette d\u00e9finition originale du capital, en consid\u00e9rant le capital comme le stock qui g\u00e9n\u00e8re des flux de revenus, de travail, de consommation et de production. Il s\u2019agit d&rsquo;utiliser cette analyse pour mieux rendre compte de la dynamique d\u2019une mondialisation o\u00f9 les propri\u00e9taires de capitaux souhaitent d\u00e9tenir des stocks d&rsquo;actifs libell\u00e9s en dollars, et de consid\u00e9rer la dynamique du capital mondial du point de vue financier \u2014 les d\u00e9tenteurs de richesses qui modifient leurs portefeuilles \u2014 par opposition aux th\u00e9ories qui consid\u00e8rent que le capitalisme consiste en des flux de capitaux presque sans agent, circulant d&rsquo;une mani\u00e8re ind\u00e9termin\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Le capital est le stock qui g\u00e9n\u00e8re les flux. Car si le capital \u00e9tait un pur flux, alors il n&rsquo;y aurait pas d\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u00e9clencheur.<\/p><cite>Jonathan Levy<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, le discours sur la mondialisation s&rsquo;est surtout concentr\u00e9 sur la perte de contr\u00f4le politique du capital \u00e0 l&rsquo;\u00e8re de la financiarisation, de la d\u00e9r\u00e9glementation ou du n\u00e9olib\u00e9ralisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Or selon moi, il s&rsquo;agit \u00e9galement d&rsquo;une \u00e8re de perte conceptuelle du contr\u00f4le du capital.<\/p>\n\n\n\n<p>Le capital a \u00e9t\u00e9 d\u00e9crit comme quelque chose qui circule dans l&rsquo;espace sans entrave et sans obstacle. C\u2019est pourquoi je vois ce chapitre comme une contribution \u00e0 la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9conomie r\u00e9elle qui nous donnerait des outils conceptuels pour r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la mani\u00e8re dont le capital s\u2019\u00e9tablit dans un espace donn\u00e9, m\u00eame s&rsquo;il se d\u00e9place \u00e9galement, et donc pour r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 une \u00e9conomie mondiale qui pourrait \u00eatre politiquement lisible, afin de la fixer de la m\u00eame mani\u00e8re que l&rsquo;\u00e9conomie industrielle nationale de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre l\u2019a \u00e9t\u00e9, par exemple.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est ce que Timothy Mitchell a \u00e9crit \u00e0 propos du paradigme keyn\u00e9sien.<\/p>\n\n\n\n<p>Au cours des ann\u00e9es d&rsquo;apr\u00e8s-guerre, nous avons pu stabiliser l&rsquo;\u00e9conomie en conceptualisant le capital comme un stock industriel qui contribuait \u00e0 la productivit\u00e9. Nous pouvons donc maintenant essayer de trouver des moyens de conceptualiser le capital comme un stock ou un actif, de mani\u00e8re \u00e0 obtenir un effet de levier et un contr\u00f4le \u00e0 la fois conceptuel et, en fin de compte, politique dans le pr\u00e9sent. Avec un peu de chance, nous y parviendrons mieux que durant l&rsquo;apr\u00e8s-guerre.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Au c\u0153ur de votre d\u00e9finition de l&rsquo;\u00e9conomie, de mani\u00e8re plus large que l&rsquo;\u00e9conomie capitaliste, se trouve donc ce concept de stock, irrigu\u00e9 par le temps et concentr\u00e9 sur le pouvoir et diff\u00e9rentes valeurs \u2014 non seulement \u00e9conomiques mais aussi politiques, morales&#8230; Pouvez-vous expliquer son utilit\u00e9 et sa g\u00e9n\u00e9alogie&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Ce concept provient des travaux d&rsquo;Irving Fisher, qui l&rsquo;a emprunt\u00e9, parmi beaucoup d&rsquo;autres outils conceptuels, \u00e0 la physique.<\/p>\n\n\n\n<p>Un stock fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un bien qui existe \u00e0 un moment donn\u00e9. Un flux fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une p\u00e9riode de temps.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Fisher a donc transpos\u00e9 la distinction stock-flux de la physique dans la division entre le capital et le revenu, qui est devenue tr\u00e8s importante pour la comptabilit\u00e9 du revenu national au cours du XXe si\u00e8cle. L&rsquo;id\u00e9e est que le capital est un stock que nous pouvons d\u00e9finir et mesurer \u00e0 un moment donn\u00e9 \u2014 alors que nous ne pouvons mesurer le revenu qu&rsquo;au cours d&rsquo;une p\u00e9riode donn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois encore, l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de cette relation est de mettre en \u00e9vidence la dynamique temporelle qui existe au sein de l&rsquo;\u00e9conomie.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est aussi une fa\u00e7on de donner au capital un pouvoir causal \u2014 le capital \u00e9tant le stock qui g\u00e9n\u00e8re les flux.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Si le capital est le flux, alors il n&rsquo;y a pas d\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u00e9clencheur. Or si vous grattez la surface derri\u00e8re les travaux en sciences sociales sur les flux de capitaux, vous vous rendez compte qu&rsquo;il n&rsquo;y aurait pas de cause, qu\u2019il s\u2019agirait comme d\u2019un processus g\u00e9n\u00e9rique se produisant sans aucune causalit\u00e9 d\u00e9termin\u00e9e de quelque sorte que ce soit. Cela pose un probl\u00e8me lorsque l&rsquo;on souhaite obtenir une vision scientifique et sociale ad\u00e9quate d&rsquo;un processus ou d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement, une d\u00e9finition qui puisse indiquer une forme d\u00e9terminante et cumulative de causalit\u00e9. Si vous ne r\u00e9fl\u00e9chissez qu\u2019\u00e0 partir du flux, votre th\u00e9orie du capital et de l&rsquo;\u00e9conomie mondiale est compl\u00e8tement d\u00e9pourvue de causalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Quelle est alors la particularit\u00e9 du capitalisme&#160;? Essayez-vous de rechercher une g\u00e9n\u00e9alogie \u2014\u00a0de \u00ab&#160;dater&#160;\u00bb le d\u00e9but du capitalisme&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Le chapitre huit, \u00ab&#160;La th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;\u00e9conomie&#160;\u00bb, tente de donner une th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9conomie qui puisse expliquer et pr\u00e9ciser ce qu&rsquo;est une \u00e9conomie capitaliste \u2014 mais aussi qui puisse distinguer une \u00e9conomie capitaliste d&rsquo;une \u00e9conomie non capitaliste, qu&rsquo;elle soit pr\u00e9- ou post- capitaliste.<\/p>\n\n\n\n<p>La g\u00e9n\u00e9alogie de l&rsquo;\u00e9conomie r\u00e9elle dans mon livre provient de ma lecture de Keynes et de la fondation des premiers \u00c9tats dans l&rsquo;ancienne M\u00e9sopotamie et l&rsquo;\u00c9gypte.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier acte qui cr\u00e9e l&rsquo;\u00e9conomie dans ces pays est le stockage de la richesse&#160;: pas le march\u00e9 \u2014 l&rsquo;obsession des \u00e9conomistes n\u00e9oclassiques et de leurs critiques \u2014 mais pas non plus le travail, pas la production \u2014 ce qui rel\u00e8verait davantage d&rsquo;une herm\u00e9neutique marxiste.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu&rsquo;est-ce qui a distingu\u00e9 les premi\u00e8res civilisations s\u00e9dentaires du monde des chasseurs-cueilleurs qui les ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9es&#160;? Les chasseurs-cueilleurs, par d\u00e9finition, consommaient la grande majorit\u00e9 de ce qu&rsquo;ils chassaient, cueillaient, r\u00e9coltaient, produisaient. Il s&rsquo;agissait en grande partie d&rsquo;une \u00e9conomie de consommation imm\u00e9diate.<\/p>\n\n\n\n<p>Les premiers \u00c9tats du monde ont cr\u00e9\u00e9 de nouveaux moyens de stocker la richesse dans le temps. Ce faisant, ils ont introduit une contrainte de demande. Ils devaient alors soit subir cette contrainte, soit la r\u00e9soudre en modifiant les fronti\u00e8res spatio-temporelles de l&rsquo;\u00e9conomie pour attirer une source externe de demande dans le pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 partir de l\u00e0, les nouvelles formes de richesse ont \u00e9t\u00e9 conceptualis\u00e9es comme des richesses stockables.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les \u00e9conomies pr\u00e9capitalistes, ce qui stocke la richesse, ce qui devient l&rsquo;objet de ce que Keynes appelle la pr\u00e9f\u00e9rence pour la liquidit\u00e9, c&rsquo;est g\u00e9n\u00e9ralement la terre, mais aussi d&rsquo;autres formes \u2014 comme les travailleurs d\u00e9pendants ou les esclaves.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour moi, la question qui \u00e9merge avec la naissance du capitalisme est donc la suivante&#160;: comment faire pour que le capital devienne le principal stock dans lequel la richesse est v\u00e9ritablement \u00ab&#160;stock\u00e9e&#160;\u00bb&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Car le capital est une forme tr\u00e8s particuli\u00e8re de stock.<\/p>\n\n\n\n<p>Il peut accro\u00eetre la richesse, la productivit\u00e9 et la valeur tout en poursuivant son objectif futur, \u00e0 savoir le profit. Ce chapitre tente de rendre compte de ce que pourrait \u00eatre un r\u00e9cit global sur l&rsquo;\u00e9mergence du capitalisme centr\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un nouveau stock de richesse, avec ses propres caract\u00e9ristiques tr\u00e8s sp\u00e9cifiques.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je mets ainsi l&rsquo;accent sur les d\u00e9buts de l&rsquo;histoire moderne de la monnaie, dans le contexte de la conqu\u00eate europ\u00e9enne du monde, qui a lev\u00e9 la contrainte temporelle mais aussi spatiale de la demande par une s\u00e9rie de cons\u00e9quences inattendues.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Fondamentalement, je vois le capital et le capitalisme se rencontrer \u00e0 la fin du XVIIe et au d\u00e9but du XVIIIe si\u00e8cle en Angleterre \u2014 en contexte imp\u00e9rial.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&#160;&#160;La science \u00e9conomique a cess\u00e9 d&rsquo;\u00e9tudier l&rsquo;\u00e9conomie.&#160;&#160;\u00bb <\/p>\n<p>\u00c0 partir de cette affirmation, l\u2019historien du capitalisme Jonathan Levy cherche \u00e0 red\u00e9finir cette discipline non pas \u00e0 partir d\u2019une m\u00e9thode, mais d\u2019un sujet.<\/p>\n<p>En relisant Veblen, Fischer et Keynes \u2014 mais aussi Freud et Wittgenstein \u2014 il construit une d\u00e9finition de l\u2019\u00e9conomie capitaliste qui remet au centre le concept de stock.<\/p>\n<p>Pour comprendre son ambitieux projet de refondation th\u00e9orique, nous l\u2019avons rencontr\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":291773,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-reviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1727],"tags":[],"staff":[3045],"editorial_format":[],"serie":[],"audience":[],"geo":[525],"class_list":["post-291772","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-economie","staff-clement-fontanarava","geo-ameriques"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v26.1.1 - https:\/\/yoast.com\/wordpress\/plugins\/seo\/ -->\n<title>Pourquoi les \u00e9conomistes ne semblent-ils plus comprendre la r\u00e9alit\u00e9 ? une conversation avec Jonathan Levy | Le Grand Continent<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/08\/07\/pourquoi-les-economistes-ne-semblent-ils-plus-comprendre-la-realite-une-conversation-avec-jonathan-levy\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Pourquoi les \u00e9conomistes ne semblent-ils plus comprendre la r\u00e9alit\u00e9 ? une conversation avec Jonathan Levy | Le Grand Continent\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"\u00ab&#160;La science \u00e9conomique a cess\u00e9 d&#039;\u00e9tudier l&#039;\u00e9conomie.&#160;\u00bb   \u00c0 partir de cette affirmation, l\u2019historien du capitalisme Jonathan Levy cherche \u00e0 red\u00e9finir cette discipline non pas \u00e0 partir d\u2019une m\u00e9thode, mais d\u2019un sujet.  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