{"id":291760,"date":"2025-08-09T06:50:00","date_gmt":"2025-08-09T04:50:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=291760"},"modified":"2025-08-11T17:34:57","modified_gmt":"2025-08-11T15:34:57","slug":"grand-tour-albanie-jean-christophe-rufin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/08\/09\/grand-tour-albanie-jean-christophe-rufin\/","title":{"rendered":"\u00ab L\u2019\u00e9nigme permanente de l\u2019Albanie \u00bb, Grand Tour avec Jean-Christophe Rufin"},"content":{"rendered":"\n
Grand Tour<\/em><\/a>, notre historique s\u00e9rie d\u2019\u00e9t\u00e9 est de retour pour une nouvelle saison.<\/em><\/p>\n\n\n\n Comme chaque ann\u00e9e, nous vous invitons \u00e0 explorer le rapport d\u2019affinit\u00e9 entre des personnalit\u00e9s et des espaces g\u00e9ographiques o\u00f9 elles ne sont pas n\u00e9s ou qu\u2019elles n\u2019ont pas vraiment habit\u00e9s \u2014 et qui ont pourtant jou\u00e9 un r\u00f4le crucial dans leur propre trajectoire intellectuelle ou artistique.<\/em><\/p>\n\n\n\n Apr\u00e8s <\/em>Nikos Aliagas<\/em><\/a> sur Missolonghi, <\/em>Fran\u00e7oise Nyssen<\/em><\/a> sur Arles, <\/em>G\u00e9rard Araud<\/em><\/a> sur Hydra, <\/em>\u00c9douard Louis<\/em><\/a> sur Ath\u00e8nes, <\/em>Anne-Claire Coudray<\/em><\/a> sur Rio,<\/em> Edoardo Nesi<\/em><\/a> sur Forte dei Marmi,<\/em> Helen Thompson<\/em><\/a> sur Naples,<\/em> Pierre Assouline<\/em><\/a> sur la Corse, Denis Crouzet et \u00c9lisabeth Crouzet-Pavan<\/a> sur Venise ou Carla Sozzani<\/a> sur Milan, Edwy Plenel<\/a> sur la Martinique, Mazarine Mitterrand Pingeot<\/a> sur La Charit\u00e9-sur-Loire et Jean-Pierre Dupuy<\/a> sur la Californie ou H\u00e9l\u00e8ne Landemore<\/a> sur l’Islande, Jean-Christophe Rufin nous fait visiter la sc\u00e8ne de son dernier roman : l’Albanie.<\/em><\/p>\n\n\n\n Pour recevoir tous les \u00e9pisodes, <\/em>abonnez-vous au Grand Continent<\/em><\/a><\/p>\n\n\n\n C\u2019\u00e9tait en 1997, au moment de la guerre civile, apr\u00e8s l\u2019effondrement des pyramides de Ponzi. J\u2019\u00e9tais all\u00e9 l\u00e0-bas seulement pour trois ou quatre jours. <\/p>\n\n\n\n L\u2019Albanie \u00e9tait un pays fascinant mais qui avait \u00e9t\u00e9 coup\u00e9 du monde \u00e0 un degr\u00e9 inimaginable pendant la dictature. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, la Cor\u00e9e du Nord, c\u2019est Las Vegas. Le r\u00e9gime \u00e9tait extr\u00eamement dur \u2014 m\u00e9chamment dur.<\/p>\n\n\n\n Pourtant, l\u2019Albanie est au c\u0153ur des Balkans, juste en face de l\u2019Italie. Ce n\u2019est pas un pays isol\u00e9 g\u00e9ographiquement.<\/p>\n\n\n\n Quand je suis arriv\u00e9 \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990, les stigmates de cette \u00e9poque \u00e9taient encore tr\u00e8s visibles. <\/p>\n\n\n\n Je pense notamment \u00e0 ces petits bunkers en forme de champignons \u2014 qui aujourd\u2019hui font sourire. Ils en font m\u00eame des cendriers, c\u2019est devenu une sorte de plaisanterie nationale.<\/p>\n\n\n\n Mais \u00e0 l\u2019\u00e9poque, ce n\u2019\u00e9tait pas dr\u00f4le du tout.<\/p>\n\n\n\n Chaque citoyen devait avoir son propre bunker. On vivait litt\u00e9ralement en \u00e9tat de si\u00e8ge, dans l\u2019id\u00e9e que le monde entier voulait envahir ce pays pr\u00e9tendument merveilleux \u2014 alors m\u00eame que la population mourait de faim.<\/p>\n\n\n\n Sur place, j\u2019ai vu des choses absurdes. Par exemple, un minuscule bout d\u2019autoroute menant \u00e0 l\u2019a\u00e9roport \u00e0 la fin duquel on devait s\u2019arr\u00eater et finir \u00e0 pied dans la boue. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, on voyait des immeubles sovi\u00e9tiques : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, des fen\u00eatres ; de l\u2019autre, des balcons sans fen\u00eatres. C\u2019\u00e9tait le r\u00e8gne de la folie bureaucratique.<\/p>\n\n\n\n Bien s\u00fbr, le culte de la personnalit\u00e9 \u00e9tait omnipr\u00e9sent. J\u2019avais visit\u00e9 la maison du dictateur Enver Hoxha. Il \u00e9tait frappant de voir \u00e0 quel point m\u00eame les \u00e9lites, m\u00eame les plus hauts plac\u00e9s comme lui et son entourage, vivaient pauvrement. Sa maison n\u2019avait rien d\u2019un ch\u00e2teau.<\/p>\n\n\n\n Tous \u00e9taient dans cette m\u00eame frugalit\u00e9 et beaucoup commen\u00e7aient alors \u00e0 partir en exil. C\u2019\u00e9tait mon tout premier contact avec ce pays.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Albanie \u00e9tait un pays fascinant mais qui avait \u00e9t\u00e9 coup\u00e9 du monde \u00e0 un degr\u00e9 inimaginable pendant la dictature. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, la Cor\u00e9e du Nord, c\u2019est Las Vegas.<\/p>Jean-Christophe Rufin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Je suis d\u2019abord all\u00e9 en Albanie dans le cadre d\u2019une mission exploratoire pour une ONG. Ensuite, je me souviens avoir \u00e9t\u00e9 \u00e0 Mitrovica, au Kosovo, en pleine p\u00e9riode de conflit, mais mon s\u00e9jour l\u00e0-bas a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s bref. <\/p>\n\n\n\n Il \u00e9tait assez frappant de voir combien de r\u00e9fugi\u00e9s du Kosovo se trouvaient d\u00e9j\u00e0 en Albanie. Pour les ONG comme MSF, il existait des kits standards pour les camps de r\u00e9fugi\u00e9s : kits contre la malaria, contre la malnutrition, etc. Mais en r\u00e9alit\u00e9, ces r\u00e9fugi\u00e9s n\u2019avaient pas besoin de cela.<\/p>\n\n\n\n Leurs besoins relevaient plut\u00f4t de la m\u00e9decine des pays d\u00e9velopp\u00e9s : il leur fallait des antihypertenseurs, ou bien des traitements pour continuer leurs prescriptions habituelles \u2014 que nous n\u2019avions \u00e9videmment pas. <\/p>\n\n\n\n Et il y avait parmi ces r\u00e9fugi\u00e9s des m\u00e9decins et des infirmiers tr\u00e8s bien form\u00e9s. Mais ils n\u2019avaient tout simplement aucun mat\u00e9riel.<\/p>\n\n\n\n J\u2019avais donc propos\u00e9 une autre approche \u2014 qui est aussi une des raisons pour lesquelles je ne suis pas rest\u00e9 longtemps : plut\u00f4t que d\u2019intervenir directement, on avait d\u00e9cid\u00e9 de rep\u00e9rer les personnes comp\u00e9tentes sur place et de leur fournir les moyens n\u00e9cessaires.<\/p>\n\n\n\n Je savais que j\u2019allais \u00e9crire sur les Balkans.<\/p>Jean-Christophe Rufin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n J\u2019ai beaucoup travaill\u00e9 sur les guerres des Balkans \u2014 Bosnie, Kosovo, Croatie, etc. Plusieurs de ces sujets ont donn\u00e9 lieu \u00e0 des livres. L\u2019un d\u2019eux s\u2019intitule, en effet, Check-point<\/em>. C\u2019est un r\u00e9cit qui s\u2019inscrit dans ce que j\u2019appelle \u00ab l\u2019\u00e8re de la peur \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Le roman met en sc\u00e8ne deux camions, avec deux \u00e9quipes d\u2019humanitaires, qui entrent en Bosnie pendant la guerre. Une personne se retrouve prise entre les deux groupes, et le livre soul\u00e8ve toute une s\u00e9rie de questions, notamment celle de savoir si, face \u00e0 la guerre, une r\u00e9ponse humanitaire neutre a encore un sens \u2014 ou s\u2019il faut, \u00e0 un moment, s\u2019engager plus directement.<\/p>\n\n\n\n J\u2019avais Check-point <\/em>en t\u00eate depuis un moment. Je savais que j\u2019allais \u00e9crire sur les Balkans.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Albanie, en revanche, je ne l\u2019avais pas suffisamment explor\u00e9e. J\u2019y avais rencontr\u00e9 quelques \u00e9crivains, comme Besnik Mustafaj, qui est ensuite devenu ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res et ambassadeur en France. Mais \u00e0 l\u2019\u00e9poque, rien n\u2019\u00e9tait clair.<\/p>\n\n\n\n On ne savait pas du tout quelle direction allait prendre le pays. Quand on vit un \u00e9v\u00e9nement historique, on ne conna\u00eet pas la fin du film \u2014 et c\u2019est toute la diff\u00e9rence avec les historiens. Eux savent comment les choses se sont termin\u00e9es. Nous, quand on est au c\u0153ur de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, on est plong\u00e9 dans ce que j\u2019appelle un brouillard historique.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est quelque chose qui me fascine\u2026 <\/p>\n\n\n\n Parce que c\u2019est dans ce brouillard que se font les vrais choix. Vous agissez sans savoir o\u00f9 cela m\u00e8nera.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 l\u2019\u00e9poque, il \u00e9tait tr\u00e8s difficile d\u2019imaginer ce que deviendrait l\u2019Albanie.<\/p>\n\n\n\n La Croatie, par exemple, c\u2019\u00e9tait diff\u00e9rent. On voyait tout de suite qu\u2019elle allait s\u2019en sortir. C\u2019est d\u2019ailleurs, en un sens, la grande gagnante des guerres en ex-Yougoslavie.<\/p>\n\n\n\n Je me souviens d\u2019un dernier vol que j\u2019ai pris depuis Split, en pleine guerre : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, il y avait les casques bleus qui partaient ; de l\u2019autre, les premiers touristes commen\u00e7aient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 arriver. On voyait des ouvriers en train de carreler le sol de l\u2019a\u00e9roport en marbre pour pr\u00e9parer la reconversion touristique. On sentait bien que le pays red\u00e9marrait.<\/p>\n\n\n\n En Albanie, c\u2019\u00e9tait tout le contraire. Rien ne permettait de deviner ce que le pays allait devenir. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 l\u2019\u00e9poque, il \u00e9tait tr\u00e8s difficile d\u2019imaginer ce que deviendrait l\u2019Albanie.<\/p>Jean-Christophe Rufin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Quand j\u2019y suis retourn\u00e9 r\u00e9cemment, j\u2019ai retrouv\u00e9 certains lieux.<\/p>\n\n\n\n Par exemple, la pyramide de Tirana \u2014 ce monument \u00e0 la gloire d\u2019Hoxha \u2014 est toujours l\u00e0. Donc quelque chose se maintient.<\/p>\n\n\n\n Mais dans mon souvenir, tout \u00e9tait plus sinistre, plus d\u00e9vast\u00e9. Aujourd\u2019hui, le centre-ville est agr\u00e9able. Il y a de tr\u00e8s beaux immeubles et on sent un vrai effort pour proposer une architecture originale.<\/p>\n\n\n\n\n Sur le choix des lieux, je dirais qu\u2019il y a un lien \u2014 m\u00eame si le mot est un peu fort \u2014 avec ce qu\u2019on pourrait appeler la carri\u00e8re du personnage. Ce n\u2019est pas une carri\u00e8re au sens strict, mais plut\u00f4t un parcours, une trajectoire qui doit garder une certaine coh\u00e9rence. Pas une coh\u00e9rence bureaucratique ou lin\u00e9aire \u2014 il ne s\u2019agit pas de progression ou de m\u00e9rite \u2014 mais plut\u00f4t une logique li\u00e9e aux risques qu\u2019il peut affronter.<\/p>\n\n\n\n Le choix du Mexique, et d\u2019Acapulco en particulier, s\u2019inscrit dans cette logique. \u00c0 ce moment-l\u00e0, j\u2019avais demand\u00e9 conseil \u00e0 mon ami Pierre Lema\u00eetre que je consid\u00e8re comme une r\u00e9f\u00e9rence en mati\u00e8re de polar. Il m\u2019avait dit : \u00ab Il faut que tu mettes ton personnage en danger. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Je me suis donc demand\u00e9 o\u00f9 je pouvais le mettre en danger et le Mexique m\u2019a paru \u00eatre un bon choix. <\/p>\n\n\n\n Ensuite, j\u2019ai voulu l\u2019inverse : donner au personnage un moment de repos. Le placer dans un endroit o\u00f9 il ne serait pas directement menac\u00e9 \u2014 sauf, bien s\u00fbr, s\u2019il provoque lui-m\u00eame le danger.<\/p>\n\n\n\n Je voulais aussi que ce lieu fonctionne comme une sorte de r\u00e9compense. Un endroit qui le rapproche de son \u00e9cosyst\u00e8me, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019Europe centrale. Et c\u2019est l\u00e0 qu\u2019est venue l\u2019id\u00e9e de l\u2019Albanie.<\/p>\n\n\n\n Pierre Lema\u00eetre m\u2019avait dit : \u00ab il faut que tu mettes ton personnage en danger. \u00bb<\/p>Jean-Christophe Rufin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Comme souvent, tout est aussi n\u00e9 de rencontres.<\/p>\n\n\n\n Fr\u00e9d\u00e9ric Mitterrand, que j\u2019aimais beaucoup, avait un ami qui vivait l\u00e0-bas depuis plus de 35 ans, un commer\u00e7ant devenu une sorte de figure locale \u2014 il a inspir\u00e9 le personnage de Ga\u00ebtan dans le livre.<\/p>\n\n\n\n Un jour, cet homme m\u2019a contact\u00e9 pour me conseiller d\u2019aller en Albanie. <\/p>\n\n\n\n Absolument. <\/p>\n\n\n\n De plus en plus de gens me sugg\u00e8rent d\u00e9sormais des lieux pour mes livres. J\u2019en ai publi\u00e9 six, alors il arrive qu\u2019on me dise : \u00ab Ce serait formidable que tu places ton personnage ici ou l\u00e0. \u00bb<\/p>\n\n\n\n L\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, je suis donc all\u00e9 en Albanie. J\u2019y ai pass\u00e9 plusieurs semaines, puis je suis revenu en janvier. Et tout r\u00e9cemment, nous y sommes retourn\u00e9s avec mon \u00e9pouse pour nous marier !<\/p>\n\n\n\n Il est vrai que je me moque un peu de cette tendance \u00e0 exag\u00e9rer les progr\u00e8s du pays. Il faut bien s\u00fbr reconna\u00eetre ce qui a \u00e9t\u00e9 accompli \u2014 on ne peut pas tout balayer. L\u2019Albanie a \u00e9volu\u00e9, c\u2019est \u00e9vident.<\/p>\n\n\n\n Mais en m\u00eame temps, il reste \u00e9norm\u00e9ment d\u2019incertitudes, de menaces \u2014 un revers de la m\u00e9daille, en quelque sorte.<\/p>\n\n\n\n La relation avec la diaspora albanaise est un des aspects les plus ambivalents. Elle est immense par rapport \u00e0 la taille du pays. <\/p>\n\n\n\n D\u2019un c\u00f4t\u00e9, c\u2019est un facteur de d\u00e9veloppement : les transferts d\u2019argent, la circulation des id\u00e9es, une certaine ouverture. Mais d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, il y a aussi une r\u00e9alit\u00e9 plus sombre : en termes d\u2019image, la diaspora est parfois associ\u00e9e \u00e0 des r\u00e9cits li\u00e9s \u00e0 la mafia, \u00e0 la criminalit\u00e9 organis\u00e9e. Et il faut \u00eatre honn\u00eate : certains ressortissants albanais sont bel et bien impliqu\u00e9s dans des r\u00e9seaux criminels.<\/p>\n\n\n\n Certains diplomates \u2014 pas tous, bien s\u00fbr, mais c\u2019est un ph\u00e9nom\u00e8ne assez r\u00e9pandu \u2014 adoptent une forme d\u2019adh\u00e9sion exag\u00e9r\u00e9e au pays. C\u2019est un peu comme dans le film L\u2019Enqu\u00eate corse<\/em> o\u00f9 les Parisiens install\u00e9s en Corse, pour \u00e9viter les tensions avec les locaux, se mettent \u00e0 \u00e9couter de la polyphonie corse \u00e0 fond pour montrer qu\u2019ils sont du coin.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est une sorte de syndrome de Stockholm diplomatique : \u00e0 force de vouloir plaire, on en vient \u00e0 surjouer l\u2019enthousiasme \u2014 parfois au d\u00e9triment de la lucidit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n C’est souvent ce type de personnages, comme ce Grobert, qui sont les plus int\u00e9ressants. Il est certes un peu trash<\/em>, mais pas du tout idiot. Au contraire, je pense qu\u2019il a per\u00e7u des choses que d\u2019autres n\u2019ont pas vues. Il a peut-\u00eatre mis le doigt sur un secret fondamental du pays : cette relation tr\u00e8s particuli\u00e8re au temps.<\/p>\n\n\n\n On n\u2019est jamais vraiment en face de quelqu\u2019un, en Albanie, qui serait enti\u00e8rement en phase avec notre temporalit\u00e9. Il a aussi en lui la m\u00e9moire de tout ce qui pr\u00e9c\u00e8de \u2014 et cette m\u00e9moire n\u2019est pas enfouie. Elle est l\u00e0, disponible, susceptible de revenir \u00e0 tout instant.<\/p>\n\n\n\n Cela donne une impression d\u2019\u00e9nigme permanente.<\/p>\n\n\n\n L\u2019\u00e9nigme permanente de l\u2019Albanie qui ne peut \u00eatre r\u00e9solue qu\u2019en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 quelque chose du pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Il existe un syndrome de Stockholm diplomatique : \u00e0 force de vouloir plaire, on en vient \u00e0 surjouer l\u2019enthousiasme \u2014 parfois au d\u00e9triment de la lucidit\u00e9.<\/p>Jean-Christophe Rufin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Et ce pass\u00e9 est double : il s\u2019agit \u00e0 la fois du pass\u00e9 personnel du personnage, et celui d\u2019un canon, d\u2019un h\u00e9ritage culturel, de traditions plus larges.<\/p>\n\n\n\n Ils ont \u00e9t\u00e9 tellement m\u00e9pris\u00e9s, marginalis\u00e9s, \u00e9cras\u00e9s, qu\u2019ils entretiennent aujourd\u2019hui un rapport tr\u00e8s modeste au reste du monde. C\u2019est tr\u00e8s frappant. <\/p>\n\n\n\n Pourtant, en parall\u00e8le, ils portent en eux une conscience aigu\u00eb de leur histoire \u2014 une histoire puissante, enracin\u00e9e, qui leur conf\u00e8re une forme d\u2019universalit\u00e9 qu\u2019ils n\u2019ont peut-\u00eatre pas dans le pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Albanie n\u2019est pas un pays qui p\u00e8se lourd sur la sc\u00e8ne internationale ; il n\u2019y a en lui aucune forme d\u2019imp\u00e9rialisme. Mais ce pays contient en lui une r\u00e9f\u00e9rence historique d\u2019une profondeur et d\u2019une ampleur remarquables.<\/p>\n\n\n\n Les Albanais sont assez \u00e9tonnants. Souvent, le premier contact est un peu rude, voire hostile. Par la suite, peu \u00e0 peu, on d\u00e9couvre une grande gentillesse.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est un contraste assez fort \u2014 presque \u00e0 l\u2019inverse d\u2019Acapulco, o\u00f9 les gens peuvent sembler tr\u00e8s sympathiques, mais risquent de vous tirer dessus \u00e0 tout moment\u2026 <\/p>\n\n\n\n En Albanie, il y a une forme de gravit\u00e9. C\u2019est li\u00e9 \u00e0 l\u2019histoire profond\u00e9ment tragique des Albanais. Il ne faut pas oublier qu\u2019ils ont v\u00e9cu cinquante ans de communisme extr\u00eamement dur. Ce r\u00e9gime a impos\u00e9 une sorte de face : il ne fallait pas rire, il fallait se montrer ob\u00e9issant, s\u00e9rieux, soumis.<\/p>\n\n\n\n Le rapport que les Albanais entretiennent avec leur diaspora est fascinant. Presque chaque famille a un proche \u00e0 l\u2019\u00e9tranger.<\/p>\n\n\n\n On le voit dans les rues l\u2019\u00e9t\u00e9 : les plaques d\u2019immatriculation \u00e9trang\u00e8res se multiplient, les gens reviennent. Ce sont des personnes qui connaissent tr\u00e8s bien d\u2019autres cultures, parlent plusieurs langues, vivent ailleurs une grande partie de l\u2019ann\u00e9e. Mais d\u00e8s qu\u2019ils reviennent, ils se r\u00e9ins\u00e8rent imm\u00e9diatement dans leur quartier, leur village, leur ville. Ils font cohabiter les deux mondes de mani\u00e8re naturelle.<\/p>\n\n\n\n Ensuite, il y a la question du territoire. Tirana est une ville qui se d\u00e9veloppe rapidement. Mais elle a un c\u00f4t\u00e9 un peu artificiel. D\u2019autres villes du pays portent un poids historique bien plus fort.<\/p>\n\n\n\n En Albanie, il y a une forme de gravit\u00e9.<\/p>Jean-Christophe Rufin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Au nord, il y a Shkod\u00ebr, proche de la fronti\u00e8re mont\u00e9n\u00e9grine. \u00c0 l\u2019ouest, Durr\u00ebs, ville portuaire \u00e0 l\u2019influence tr\u00e8s italienne<\/a>, qui fut un centre n\u00e9vralgique sous le fascisme. Et dans le sud, des villes comme Gjirokast\u00ebr sont extr\u00eamement vivantes.<\/p>\n\n\n\n En r\u00e9alit\u00e9, malgr\u00e9 la petite taille du pays, Tirana n\u2019absorbe pas toute l\u2019\u00e9nergie humaine ou symbolique. On ne peut pas dire que ce soit une capitale \u00e9crasante. C\u2019est, au fond, une ville parmi d\u2019autres, m\u00eame si elle concentre aujourd\u2019hui un certain engouement \u2014 notamment en raison de son architecture \u00e9clectique, avec des b\u00e2timents fascistes, staliniens, modernistes\u2026<\/p>\n\n\n\n L\u2019Albanie reste donc un pays relativement d\u00e9centralis\u00e9, malgr\u00e9 sa petite superficie.<\/p>\n\n\n\n\nVotre premier voyage en Albanie remonte au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, juste apr\u00e8s la chute du communisme. Pourriez-vous nous raconter cette premi\u00e8re rencontre avec le pays ?<\/h3>\n\n\n\n
Lesquels par exemple ?<\/h3>\n\n\n\n
Le r\u00e8gne de la folie bureaucratique sous l\u2019autorit\u00e9 d\u2019un seul homme\u2026 <\/h3>\n\n\n\n
Dans quel cadre y \u00e9tiez-vous ?<\/h3>\n\n\n\n
Ces r\u00e9gions vont occuper ensuite une place importante dans votre \u0153uvre, je pense notamment \u00e0 Check-point<\/em>. <\/h3>\n\n\n\n
Saviez-vous ou sentiez-vous d\u00e8s le d\u00e9but, au moment o\u00f9 vous \u00e9tiez l\u00e0-bas, que vous alliez \u00e9crire sur ces pays ? <\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi ? <\/h3>\n\n\n\n
Le sort d\u2019autres pays \u00e9tait plus clair ? <\/h3>\n\n\n\n
Quels sont les \u00e9l\u00e9ments qui changent par rapport \u00e0 l\u2019Albanie ?<\/h3>\n\n\n\n
\n <\/picture>\n
\n <\/picture>\n Votre s\u00e9rie de romans autour d\u2019Aurel le Consul nous a emmen\u00e9s dans de nombreux pays, le dernier en date \u00e9tait le Mexique, \u00e0 Acapulco ; maintenant l\u2019Albanie avec Le revenant d\u2019Albanie<\/em> (Calmann-L\u00e9vy). Pourquoi avoir choisi ce pays pour un nouvel \u00e9pisode de ce diplomate atypique, Aurel Timescu, nomm\u00e9 consul \u00e0 Tirana o\u00f9 il devra r\u00e9soudre l\u2019\u00e9nigme d\u2019un myst\u00e9rieux assassinat ? <\/h3>\n\n\n\n
Et pourquoi l\u2019Albanie apr\u00e8s ?<\/h3>\n\n\n\n
J\u2019imagine que cela doit arriver souvent qu\u2019on vous sugg\u00e8re des destinations pour votre personnage. <\/h3>\n\n\n\n
Sans tomber dans les extr\u00eames des diplomates en poste \u00e0 Tirana gentiment moqu\u00e9s dans le livre, avez-vous aussi vu cette \u00e9volution du pays, de cet endroit si triste \u2014 pire que la Roumanie nous dit Aurel en pensant \u00e0 son enfance, \u00e0 celle d\u2019aujourd\u2019hui, destination touristique ?<\/h3>\n\n\n\n
Quels \u00e9l\u00e9ments peuvent illustrer cette sorte d\u2019ambivalence ? <\/h3>\n\n\n\n
Il y a un personnage assez central dans le roman qui est l\u2019\u00e9tonnant attach\u00e9 de police de l\u2019ambassade \u00e0 l\u2019apparence douteuse : chemise trop courte, short et tongs. Mais ce Grobert a des fulgurances, comme \u00e0 la page 57 : \u00ab L\u2019histoire, ici, est vivante \u00bb. Pourrait-on dire que l\u2019Albanie est une sorte de pays palimpseste o\u00f9 chaque Albanais est une synecdoque de l\u2019histoire du pays \u2014 comme vous l\u2019\u00e9crivez dans le livre ? <\/h3>\n\n\n\n
Alma \u2014 qui est albanaise \u2014 dit \u00e0 un moment : \u00ab Comme beaucoup d\u2019Albanais, je ne suis rien. Ou tout. \u00bb (p. 191). Il y a une sorte de tension entre une logique verticale avec la temporalit\u00e9 et une logique horizontale avec les autres d’une certaine fa\u00e7on.<\/h3>\n\n\n\n
Dans le livre, le narrateur \u00e9voque \u00e0 plusieurs reprises les traits des visages des personnages albanais qui peuvent avoir une expression qui change tr\u00e8s rapidement presque d’un extr\u00eame \u00e0 l’autre en passant d\u2019un aspect tr\u00e8s rude \u00e0 des airs plus avenants \u2014 et inversement.<\/h3>\n\n\n\n
Dans la continuit\u00e9 de ces strates, diriez-vous que l\u2019Albanie est un pays de contrastes : entre Tirana et les montagnes, entre modernit\u00e9 et tradition ? <\/h3>\n\n\n\n
Lesquelles ?<\/h3>\n\n\n\n
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