{"id":291478,"date":"2025-08-06T06:00:00","date_gmt":"2025-08-06T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=291478"},"modified":"2025-08-12T12:04:07","modified_gmt":"2025-08-12T10:04:07","slug":"a-la-charite-je-retrouve-les-sensations-quevoque-mon-pere-en-parlant-de-son-jardin-grand-tour-avec-mazarine-mitterrand-pingeot","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/08\/06\/a-la-charite-je-retrouve-les-sensations-quevoque-mon-pere-en-parlant-de-son-jardin-grand-tour-avec-mazarine-mitterrand-pingeot\/","title":{"rendered":"\u00ab \u00c0 La Charit\u00e9, je retrouve les sensations qu\u2019\u00e9voque mon p\u00e8re en parlant de son jardin \u00bb, Grand Tour avec Mazarine Mitterrand Pingeot"},"content":{"rendered":"\n
Grand Tour<\/em><\/a>, notre historique s\u00e9rie d\u2019\u00e9t\u00e9 est de retour pour une nouvelle saison.<\/em><\/p>\n\n\n\n Comme chaque ann\u00e9e, nous vous invitons \u00e0 explorer le rapport d\u2019affinit\u00e9 entre des personnalit\u00e9s et des espaces g\u00e9ographiques o\u00f9 elles ne sont pas n\u00e9s ou qu\u2019elles n\u2019ont pas vraiment habit\u00e9s \u2014 et qui ont pourtant jou\u00e9 un r\u00f4le crucial dans leur propre trajectoire intellectuelle ou artistique.<\/em><\/p>\n\n\n\n Apr\u00e8s <\/em>Nikos Aliagas<\/em><\/a> sur Missolonghi, <\/em>Fran\u00e7oise Nyssen<\/em><\/a> sur Arles, <\/em>G\u00e9rard Araud<\/em><\/a> sur Hydra, <\/em>\u00c9douard Louis<\/em><\/a> sur Ath\u00e8nes, <\/em>Anne-Claire Coudray<\/em><\/a> sur Rio,<\/em> Edoardo Nesi<\/em><\/a> sur Forte dei Marmi,<\/em> Helen Thompson<\/em><\/a> sur Naples,<\/em> Pierre Assouline<\/em><\/a> sur la Corse, Denis Crouzet et \u00c9lisabeth Crouzet-Pavan<\/a> sur Venise ou Carla Sozzani<\/a> sur Milan et Edwy Plenel<\/a> sur la Martinique, Mazarine Mitterrand Pingeot nous emm\u00e8ne au bord de la Loire.<\/em><\/p>\n\n\n\n Pour recevoir tous les \u00e9pisodes, <\/em>abonnez-vous au Grand Continent<\/em><\/a><\/p>\n\n\n\n C\u2019est un endroit que nous avons d\u00e9couvert gr\u00e2ce \u00e0 des amis qui travaillent dans la diplomatie culturelle et qui y ont une maison. Ce sont des musiciens \u2014 ce qui n\u2019est pas anodin, car c\u2019est un lieu qui attire de nombreux artistes. En \u00e9t\u00e9, La Charit\u00e9-sur-Loire est un lieu assez anim\u00e9 qui accueille de nombreux festivals et concerts. La pr\u00e9sence de nombreux intermittents du spectacle en fait un lieu de mixit\u00e9 sociale original, au c\u0153ur de la ruralit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Ind\u00e9pendamment de ces amis, nous nous \u00e9tions \u00e9galement d\u00e9j\u00e0 rendus au Festival des id\u00e9es <\/em>de La Charit\u00e9<\/a> \u2014 qu\u2019on appelle aussi parfois le festival des gauches, et o\u00f9 j\u2019\u00e9tais intervenue. Plusieurs fils nous liaient donc \u00e0 ce lieu. Enfin, il y a un avantage tr\u00e8s concret : sa proximit\u00e9 avec Paris. <\/p>\n\n\n\n Pour toutes ces raisons \u2014 pratiques, affectives, politiques \u2014 nous avons fini par tomber amoureux du lieu.<\/p>\n\n\n\n Je dis \u00ab nous \u00bb parce que c\u2019est un projet \u00e0 deux, avec mon mari \u2014 notre premier achat commun. Mais pour moi, il y avait aussi un lien myst\u00e9rieux. Depuis toujours, je suis en qu\u00eate d\u2019un go\u00fbt de l\u2019enfance, que je cherche \u00e0 travers les lieux. <\/p>\n\n\n\n Ma grand-m\u00e8re vivait en Auvergne, dans une campagne verte et humide, propice \u00e0 un rapport direct avec la terre. C\u2019\u00e9tait au c\u0153ur du pays, pr\u00e8s de Clermont-Ferrand et des volcans, au milieu de la campagne. J\u2019ai grandi avec ce go\u00fbt pour la terre et les promenades. Dans la Ni\u00e8vre, j\u2019ai imm\u00e9diatement retrouv\u00e9 quelque chose de cette sensation d\u2019enfance. C’est un territoire un peu d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9, \u00e0 l’\u00e9cart des grands axes, pas spectaculaire mais dot\u00e9 d’un charme discret que l’on d\u00e9couvre peu \u00e0 peu et qui finit par s’imposer.<\/p>\n\n\n\n Voil\u00e0 ce qui pousse \u00e0 aimer un lieu : il renvoie \u00e0 quelque chose d\u2019enfoui, \u00e0 une image qu\u2019on s\u2019est form\u00e9e de l\u2019enfance, un paysage id\u00e9al que l\u2019on croyait perdu. <\/p>\n\n\n\n Ce coup de c\u0153ur se greffe sur une perp\u00e9tuelle envie de fuir Paris. Aujourd\u2019hui, je partage ma vie entre Bordeaux, Paris et La Charit\u00e9-sur-Loire. Je passe ma vie dans les trains \u2014 ce qui ne me d\u00e9pla\u00eet pas.<\/p>\n\n\n\n\n\n Ironie du sort, \u00e9videmment, car je n\u2019ai jamais vraiment connu la r\u00e9gion. Quand mon p\u00e8re y \u00e9tait d\u00e9put\u00e9, je n\u2019\u00e9tais m\u00eame pas encore n\u00e9e. Je n\u2019en garde donc aucun souvenir direct \u2014 je crois n\u2019y \u00eatre all\u00e9e qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte, pour quelques visites rapides.<\/p>\n\n\n\n Voil\u00e0 ce qui pousse \u00e0 aimer un lieu : il renvoie \u00e0 quelque chose d\u2019enfoui, \u00e0 une image qu\u2019on s\u2019est form\u00e9e de l\u2019enfance, un paysage id\u00e9al que l\u2019on croyait perdu. <\/p>Mazarine Mitterrand Pingeot<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n En somme, les r\u00e9cits de la Ni\u00e8vre, qui ont irrigu\u00e9 mon enfance et mon adolescence bien que je ne la connaisse pas, donnent une forme d\u2019\u00e9vidence \u00e0 mon installation tardive dans la r\u00e9gion. <\/p>\n\n\n\n Le souvenir retrouv\u00e9 de l\u2019enfance, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, et la m\u00e9moire familiale indirecte, de l\u2019autre. <\/p>\n\n\n\n Je ne suis pas croyante, mais j\u2019aime ces lieux sacr\u00e9s. L’\u00e9glise est magnifique, mais je n\u2019assiste jamais \u00e0 la messe. <\/p>\n\n\n\n Je suis davantage frapp\u00e9e par la signification du nom m\u00eame de \u00ab charit\u00e9 \u00bb \u2013 l\u2019id\u00e9e d\u2019un lieu d\u2019accueil, de soin, d\u2019attention port\u00e9e aux d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s et aux malades.<\/p>\n\n\n\n Avant d\u2019\u00eatre une terre de gauche, la Ni\u00e8vre \u00e9tait une terre ardemment r\u00e9volutionnaire, et certaines de ces \u00e9glises romanes ont grav\u00e9 sur la fa\u00e7ade \u00ab Libert\u00e9, \u00c9galit\u00e9, Fraternit\u00e9 \u00bb.<\/p>Mazarine Mitterrand Pingeot<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Un grand h\u00f4pital psychiatrique se trouve dans la ville. Il est, encore aujourd\u2019hui, l\u2019un des principaux employeurs de La Charit\u00e9. Il existe une continuit\u00e9 entre la vocation hospitali\u00e8re de la ville chr\u00e9tienne et son r\u00f4le d\u2019accueil des plus vuln\u00e9rables.<\/p>\n\n\n\n Cette fonction irrigue encore tr\u00e8s concr\u00e8tement la ville, y compris sur le plan \u00e9conomique. La Charit\u00e9 reste, en quelque sorte, fid\u00e8le \u00e0 son nom. On y accueille encore un grand nombre de patients psychiatriques, avec un h\u00f4pital ferm\u00e9 et un h\u00f4pital ouvert, des personnes qui circulent dans l\u2019espace public. Cette r\u00e9alit\u00e9 urbaine, sociale et symbolique est tr\u00e8s forte.<\/p>\n\n\n\n Elle s\u2019enracine dans un h\u00e9ritage chr\u00e9tien mais d\u00e9passe largement le cadre religieux.<\/p>\n\n\n\n Bien s\u00fbr. C\u2019est un lieu o\u00f9, d\u00e8s qu\u2019on creuse un peu, on d\u00e9couvre quelque chose, ce qui attire beaucoup de m\u00e9di\u00e9vistes. Il y a une \u00e9paisseur, une richesse.<\/p>\n\n\n\n Et l\u2019histoire de La Charit\u00e9 va bien au-del\u00e0 du prieur\u00e9. <\/p>\n\n\n\n R\u00e9cemment, en me promenant dans les bois, j\u2019ai d\u00e9couvert l\u2019existence d\u2019un extraordinaire site gallo-romain, au lieu-dit de Compierre, o\u00f9 nous \u00e9tions compl\u00e8tement seuls. \u00c0 l’\u00e9poque, 5 000 personnes y habitaient, soit presque autant qu’\u00e0 La Charit\u00e9 aujourd’hui. C\u2019\u00e9tait un centre extr\u00eamement actif, avec des commerces, un amphith\u00e9\u00e2tre, un temple romain octogonal, qui a progressivement \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9. <\/p>\n\n\n\n\n\n Il y a aussi beaucoup d\u2019\u00e9glises romanes dans chaque village, qui sont magnifiques. Elles gardent la marque de l\u2019histoire. La Ni\u00e8vre \u00e9tait une terre ardemment r\u00e9volutionnaire, et certaines de ces \u00e9glises romanes ont grav\u00e9 sur la fa\u00e7ade \u00ab Libert\u00e9, \u00c9galit\u00e9, Fraternit\u00e9 \u00bb. Aux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019art roman coexistent les traces d\u2019une culture r\u00e9volutionnaire et anticl\u00e9ricale tr\u00e8s forte.<\/p>\n\n\n\n Par ailleurs, \u00e0 Gu\u00e9rigny \u2014 \u00e0 une vingtaine de kilom\u00e8tres de La Charit\u00e9 \u2014 se trouvaient les forges royales o\u00f9 \u00e9taient produites les ancres pour la Marine royale. Elles \u00e9taient ensuite achemin\u00e9es vers Nantes ou Rochefort par la Loire et des canaux, depuis le centre de la France. Une partie de la marine r\u00e9sidait donc autour de ces forges.<\/p>\n\n\n\n Enfin \u2014 pour l\u2019anecdote \u2014, il y avait pr\u00e8s des fonderies, la maison de vacances de l\u2019oncle de Sartre, qu\u2019il \u00e9voque dans Les Mots<\/em>.<\/p>\n\n\n\n En effet. Nous sommes \u00e0 deux pas de Pouilly et de Sancerre. Nous habitons dans l\u2019ancienne rue des vignerons. Toutes les maisons ont de grandes caves.<\/p>\n\n\n\n Il y a beaucoup de vignes, et un tissu agricole assez dense li\u00e9 \u00e0 cette culture. Le vin de La Charit\u00e9 n\u2019est pas le plus r\u00e9put\u00e9, mais de Pouilly \u00e0 Sancerre, le vin est excellent, et fait vivre de nombreuses familles. <\/p>\n\n\n\n La Loire est le seul fleuve sauvage de France.<\/p>Mazarine Mitterrand Pingeot<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n En novembre de cette ann\u00e9e, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 invit\u00e9e \u00e0 devenir bailli et \u00e0 participer aux f\u00eates de la confr\u00e9rie des baillis de Pouilly, qui rassemble une importante communaut\u00e9 de vignerons. Historiquement, ce n\u2019\u00e9taient pas de grands vins, mais ils sont aujourd\u2019hui tr\u00e8s bien travaill\u00e9s et excellents.<\/p>\n\n\n\n Le Pouilly est d\u00e9licieux. Et juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, le Sancerre, le Menetou-Salon… C\u2019est une tr\u00e8s belle terre viticole, encore tr\u00e8s vivante.<\/p>\n\n\n\n\n\n Oui, c\u2019est \u00e9videmment central, d\u2019autant que la Loire est le seul fleuve sauvage de France. <\/p>\n\n\n\n C’est un fleuve magnifique, mais r\u00e9put\u00e9 dangereux. Il est vivant et changeant. Son cours change selon les saisons, les crues et les s\u00e9cheresses. Il est tr\u00e8s impressionnant de voir \u00e0 quel point son lit \u00e9volue.<\/p>\n\n\n\n La v\u00e9g\u00e9tation et l\u2019environnement de la Loire sont tr\u00e8s particuliers. Y apparaissent des plages, des bancs de sable quand le fleuve se retire. <\/p>\n\n\n\n Tout cela conf\u00e8re une identit\u00e9 singuli\u00e8re \u00e0 La Charit\u00e9 et \u00e0 toute la r\u00e9gion. Pour une ville, il est crucial d’avoir un point de vue, une ouverture, un lien physique avec un paysage. La Loire joue ce r\u00f4le pour La Charit\u00e9. Il para\u00eet m\u00eame qu\u2019elle cr\u00e9e un microclimat au-dessus de la ville. Il s’agit peut-\u00eatre d’une l\u00e9gende mais il fait presque toujours beau \u00e0 un moment de la journ\u00e9e \u2014 et la persistance de cette l\u00e9gende t\u00e9moigne du lien presque mystique qui unit les habitants \u00e0 la Loire.<\/p>\n\n\n\n Dans la ville m\u00eame, il y a un petit acc\u00e8s \u00e0 la baignade en centre-ville, sur une \u00eele. Les familles s’y rendent pour se baigner, c’est un lieu accessible, \u00e0 la fois sublime et tr\u00e8s peu connu. Malgr\u00e9 un peu de tourisme \u00e0 v\u00e9lo avec \u00ab La Loire \u00e0 v\u00e9lo \u00bb et un peu d’\u0153notourisme, la r\u00e9gion reste pr\u00e9serv\u00e9e du tourisme de masse.<\/p>\n\n\n\n Je ne crois pas que ce soit le r\u00e9sultat d\u2019une d\u00e9marche pleinement consciente. Quelque chose s\u2019y est jou\u00e9, une forme de r\u00e9appropriation peut-\u00eatre, bien que je ne l\u2019aurais pas formul\u00e9 de cette fa\u00e7on quand nous nous y sommes install\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n Avec du recul, j\u2019y vois une certaine forme de continuit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n\n J\u2019ai retrouv\u00e9 \u2014 en \u00e9coutant des archives sonores de mon p\u00e8re \u2014 un go\u00fbt commun pour ces lieux, une similarit\u00e9 dans le rapport \u00e0 la terre \u2014 qui m\u2019a beaucoup marqu\u00e9e. La question du lieu, de la terre et des arts revient souvent dans son discours. Ce n\u2019est pas un discours r\u00e9trograde, mais au contraire tr\u00e8s concret, presque paysan : on plante, on conna\u00eet les noms des rivi\u00e8res, des arbres, des collines. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 la Charit\u00e9, je retrouve les sensations qu\u2019\u00e9voque mon p\u00e8re en parlant de son jardin. Je comprends comment un lieu peut devenir une occasion d’enracinement et fa\u00e7onner un rapport durable au monde, bien plus qu’un simple attachement \u00e0 un espace. Je m\u2019y retrouve et partage beaucoup de ses r\u00e9flexions sur la capacit\u00e9 d\u2019un lieu \u00e0 fa\u00e7onner une sensibilit\u00e9, une pens\u00e9e, un go\u00fbt pour une certaine litt\u00e9rature.<\/p>\n\n\n\n Bien que les paysages soient tr\u00e8s diff\u00e9rents, il y a quelque chose, avec La Charit\u00e9, qui entre en r\u00e9sonance avec ses r\u00e9cits de Jarnac en Charente Maritime. Un parall\u00e8le inattendu et qui pourtant me parle. <\/p>\n\n\n\n Il y avait pr\u00e8s des fonderies la maison de vacances de l\u2019oncle de Sartre, qu\u2019il \u00e9voque dans Les Mots<\/em>.<\/p>Mazarine Mitterrand Pingeot<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Dans une moindre mesure : ce n\u2019est pas la m\u00eame Ni\u00e8vre. Le Morvan, o\u00f9 se trouve Ch\u00e2teau-Chinon, est une r\u00e9gion beaucoup plus sauvage. La Charit\u00e9, situ\u00e9e \u00e0 la fronti\u00e8re du Berry, est dans une r\u00e9gion tr\u00e8s diff\u00e9rente, encore rurale, mais moins isol\u00e9e et plus accessible.<\/p>\n\n\n\n Mais la Ni\u00e8vre, y compris \u00e0 l\u2019ouest, o\u00f9 passe la Loire, est en difficult\u00e9. De nombreux petits commerces ferment et de nombreux villages sont abandonn\u00e9s. C\u2019est un territoire souvent qualifi\u00e9 de d\u00e9sert m\u00e9dical, on attend parfois qu\u2019une plaie s\u2019infecte pour appeler les urgences plut\u00f4t que de demander \u00e0 quelqu\u2019un de vous emmener dans une grande ville \u2014 Dijon ou Clermont-Ferrand pour consulter un m\u00e9decin. Les listes d\u2019attente sont interminables. <\/p>\n\n\n\n\n\n Certes, on y trouve l\u2019un des plus grands h\u00f4pitaux psychiatriques. Ce n\u2019est pas sans importance, c\u2019est un p\u00f4le fondamental. Cela peut parfois rendre l\u2019ambiance de la ville un peu \u00e9trange \u2014 cela effrayait mes enfants quand ils \u00e9taient petits.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est encore une r\u00e9gion un peu abandonn\u00e9e par les pouvoirs publics, mais avec un ancrage tr\u00e8s fort. Les gens sont tr\u00e8s attach\u00e9s \u00e0 leur territoire. <\/p>\n\n\n\n On observe aussi \u2014 comme pratiquement partout d\u2019ailleurs \u2014, un basculement politique. Une majorit\u00e9 de communes ont aujourd\u2019hui gliss\u00e9 vers le Rassemblement national. <\/p>\n\n\n\n Ce basculement est d’autant plus frappant que la Ni\u00e8vre \u00e9tait historiquement une terre marqu\u00e9e \u00e0 gauche. Il y avait une v\u00e9ritable culture politique, une pr\u00e9sence, entre B\u00e9r\u00e9govoy et Nevers.<\/p>\n\n\n\n Cela me r\u00e9volte, car on y observe ce qui est souvent d\u00e9crit abstraitement comme \u00ab les territoires abandonn\u00e9s par la gauche \u00bb. C\u2019est devenu presque un lieu commun mais on en voit la traduction concr\u00e8te, \u00e9lectorale, sociale. Ce sont des gens qui ont \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9s et ne rentrent plus dans les cases du discours de la gauche aujourd\u2019hui. C\u2019est d\u00e9solant.<\/p>\n\n\n\n Oui certainement, le besoin de se ressourcer n\u2019est pas qu\u2019intellectuel mais aussi politique. <\/p>\n\n\n\n Il faut mettre fin \u00e0 l\u2019emprise quasi exclusive des centres urbains sur la pens\u00e9e politique. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est \u00e0 mes yeux l\u2019un des biais les plus graves de l\u2019\u00e9volution de la gauche depuis les ann\u00e9es 2000. Tant que l\u2019on ne se r\u00e9approprie pas la ruralit\u00e9 \u2014 les petites villes, les bourgades, les campagnes \u2014 et que l\u2019on continue \u00e0 les m\u00e9priser et \u00e0 les ignorer dans le discours public, je ne vois pas comment on peut esp\u00e9rer reconstruire un programme politique digne de ce nom.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est l\u00e0, dans ce clivage tr\u00e8s concret entre Paris et une certaine ruralit\u00e9, qu\u2019il se passe quelque chose. <\/p>Mazarine Mitterrand Pingeot<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Notre imaginaire politique \u2014 mais aussi urbanistique et litt\u00e9raire \u2014 est tr\u00e8s biais\u00e9. On a tendance \u00e0 le consid\u00e9rer comme naturel alors qu\u2019il est historiquement construit. Il est le produit d\u2019un moment, d\u2019une dynamique li\u00e9e \u00e0 la r\u00e9volution industrielle, \u00e0 la concentration, \u00e0 l\u2019artificialisation du territoire.<\/p>\n\n\n\n Je suis persuad\u00e9e que des id\u00e9es nouvelles \u00e9mergeront des \u00ab provinces \u00bb. La centralisation historique du d\u00e9bat intellectuel et politique me semble pr\u00e9judiciable \u00e0 la mani\u00e8re de s’adresser aux \u00e9lecteurs. Le Rassemblement national l\u2019a tr\u00e8s bien compris. Il s\u2019est install\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 les autres ne vont plus.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est l\u00e0, dans ce clivage tr\u00e8s concret entre Paris et une certaine ruralit\u00e9, qu\u2019il se passe quelque chose. Ce clivage est devenu un probl\u00e8me majeur. On peut le formuler autrement, mais il se ressent. Il s\u2019\u00e9prouve physiquement. Il structure nos r\u00e9flexions.<\/p>\n\n\n\n\n\n Le mod\u00e8le urbain, qui s\u2019est impos\u00e9 comme une \u00e9vidence, n\u2019est pas l\u2019avenir. Il faudra un jour d\u00e9concentrer, repenser l\u2019organisation du territoire. Il ne s\u2019agit pas de r\u00e9investir toutes les campagnes \u2014 ce serait absurde \u2014 mais de changer de regard, de sortir d\u2019un r\u00e9flexe de surplomb. M\u00eame la pens\u00e9e \u00e9cologique dominante reste tr\u00e8s souvent structur\u00e9e par des cat\u00e9gories urbaines. <\/p>\n\n\n\n Je ressens r\u00e9guli\u00e8rement \u2014 physiquement \u2014 la n\u00e9cessit\u00e9 de partir de Paris, d’aller \u00e0 La Charit\u00e9 et de me confronter \u00e0 cet \u00e9cart.<\/p>\n\n\n\n La diff\u00e9rence est radicale et trouve son origine dans la diff\u00e9rence fondamentale du rapport au temps. <\/p>\n\n\n\n La conception du temps fait partie du probl\u00e8me \u00e9cologique, dans la mesure o\u00f9 il est complexe de d\u00e9velopper une pens\u00e9e \u00e9cologique ancr\u00e9e dans la r\u00e9alit\u00e9 lorsque l’on agit dans un cadre urbain. L\u2019on pense aussi avec son corps et l\u2019on ne peut pas penser \u00e0 la nature quand le corps agit selon des rythmes qui n\u2019ont rien de naturel.<\/p>\n\n\n\n Je suis persuad\u00e9e que des id\u00e9es nouvelles \u00e9mergeront des \u00ab provinces \u00bb.<\/p>Mazarine Mitterrand Pingeot<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n En ville \u2014 lorsqu’on est actif \u2014 on est perp\u00e9tuellement requis, quelque chose vous attend toujours. C\u2019est agr\u00e9able car cela \u00e9vite de devoir remplir soi-m\u00eame ses journ\u00e9es. Quand on ne travaille pas, il y a toujours un bien culturel \u00e0 consommer. Seuls certains cycles, comme ceux li\u00e9s \u00e0 la parentalit\u00e9, peuvent rapprocher de la temporalit\u00e9 organique, mais c\u2019est rare.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 la campagne \u2014 sans vouloir faire de dichotomies trop caricaturales \u2014 la vie s’inscrit dans un cycle beaucoup plus large. La vie quotidienne est dict\u00e9e par les cycles de la nature, qu’il s’agisse de la journ\u00e9e ou des saisons. La possibilit\u00e9 d\u2019observer la cyclicit\u00e9 des saisons inscrit le rapport au monde dans une temporalit\u00e9 plus proche de celle de la nature. C\u2019est un pr\u00e9sent incarn\u00e9, qui est aussi facteur d\u2019\u00e9galit\u00e9 et de r\u00e9union. <\/p>\n\n\n\n Le rapport au temps dans la nature s\u2019oppose au projet d\u2019avenir transhumain<\/a>, qui est purement urbain, techniciste. La seule immortalit\u00e9 qui l’int\u00e9resse est mat\u00e9rielle. <\/p>\n\n\n\n Se confronter \u00e0 la nature permet de synchroniser les temporalit\u00e9s urbaines et rurales. La d\u00e9synchronisation des g\u00e9ographies s’aggrave : il suffit de penser aux diff\u00e9rences dans le rapport \u00e0 l’espace entre ceux qui prennent l’avion pour un rien et ceux qui restent. Mais elle s’accompagne aussi d’une d\u00e9synchronisation des temporalit\u00e9s. Si l’on consid\u00e8re \u00e9galement la fragmentation des m\u00e9dias et l’imperm\u00e9abilit\u00e9 croissante des sph\u00e8res cognitives \u00e0 travers les r\u00e9seaux sociaux, l’existence d’une certaine forme de commun est fortement remise en cause.<\/p>\n\n\n\n\n\n Or est-il seulement possible de penser l\u2019action politique sans l\u2019existence d\u2019un socle commun ? Le rapport \u00e0 la nature permet une resynchronisation avec la seule temporalit\u00e9 vraiment commune : celle de la nature.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est un lieu d\u2019\u00e9criture exceptionnel. J\u2019y ai beaucoup travaill\u00e9, notamment \u00e0 Vivre sans<\/em> et Le Salon de massage<\/em>. Il y a une forme de calme, de densit\u00e9 dans les journ\u00e9es : je travaille, je marche, je me baigne dans la Loire.<\/p>\n\n\n\n Le rapport \u00e0 la nature permet une resynchronisation avec la seule temporalit\u00e9 vraiment commune : celle de la nature.<\/p>Mazarine Mitterrand Pingeot<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n C\u2019est une vie qui me convient parfaitement. Il peut y avoir de la sociabilit\u00e9, bien s\u00fbr, mais ce n\u2019est pas ce que je recherche. J\u2019y trouve un espace propice \u00e0 l\u2019\u00e9criture, \u00e0 la lecture, \u00e0 la concentration \u2014 parce qu\u2019on n\u2019est pas sans cesse interrompu, happ\u00e9 par l\u2019urgence, les sollicitations. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est s\u00fbrement un changement, mais nous avions d\u00e9j\u00e0 l\u2019habitude de fuir Paris le plus souvent possible. <\/p>\n\n\n\n Cette nouvelle \u2014 partielle \u2014 installation \u00e0 la Charit\u00e9-sur-Loire a \u00e9t\u00e9 pour moi un tournant majeur, dans la mesure o\u00f9 j’entretiens un lien tr\u00e8s fort et particulier avec les lieux. L\u2019installation dans un nouveau lieu est toujours une inscription, \u00e0 la fois dans un paysage, dans un \u00e9cosyst\u00e8me, dans une autre socialit\u00e9 mais aussi dans une nouvelle temporalit\u00e9. <\/p>\n\n\n\nComment avez-vous d\u00e9couvert La Charit\u00e9-sur-Loire ?<\/h3>\n\n\n\n
Nous ?<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Il y a aussi un \u00e9l\u00e9ment fondamental : la Ni\u00e8vre.<\/h3>\n\n\n\n
La Charit\u00e9-sur-Loire est profond\u00e9ment marqu\u00e9e par un h\u00e9ritage catholique, comme en t\u00e9moignent son nom et le fait qu\u2019elle s\u2019est construite autour d\u2019un prieur\u00e9, celui de Notre-Dame, son monument le plus visible et le plus embl\u00e9matique. Cet h\u00e9ritage influence-t-il votre rapport au lieu ? <\/h3>\n\n\n\n
Cet h\u00e9ritage est \u00e9galement architectural\u2026<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Il y a \u00e9galement des vignobles\u2026<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n On est souvent marqu\u00e9, en passant par la Charit\u00e9, par la pr\u00e9sence du fleuve, et par le pont \u2014 qui est magnifique. Y d\u00e9veloppe-t-on un rapport particulier au fleuve ? <\/h3>\n\n\n\n
Votre retour dans la Ni\u00e8vre s’inscrit-il dans un processus de r\u00e9appropriation de l\u2019histoire et de votre famille ?<\/h3>\n\n\n\n
\n <\/picture>\n
\n <\/picture>\n Les r\u00e9cits h\u00e9rit\u00e9s de la Ni\u00e8vre correspondaient-ils \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 ?<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Vous en faites donc un lieu d\u2019observation politique ? <\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n En quoi la pens\u00e9e \u00e9cologique d\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 la campagne se distingue-t-elle de celle d\u00e9velopp\u00e9e en ville ?<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n La Charit\u00e9-sur-Loire a-t-elle \u00e9t\u00e9 une source d\u2019inspiration pour votre dernier essai, Vivre sans<\/em> ? Est-ce qu\u2019il y a un lien entre la vie que vous y menez et vos r\u00e9flexions sur le fait de se d\u00e9tacher de l\u2019abondance ?<\/h3>\n\n\n\n
Votre r\u00e9cente acquisition d’une r\u00e9sidence secondaire \u00e0 La Charit\u00e9-sur-Loire et votre nouvelle habitude d’y aller r\u00e9guli\u00e8rement pour travailler ont-elles chang\u00e9 vos habitudes de travail ?<\/h3>\n\n\n\n