{"id":291308,"date":"2025-08-05T06:00:00","date_gmt":"2025-08-05T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=291308"},"modified":"2025-08-21T10:22:51","modified_gmt":"2025-08-21T08:22:51","slug":"grand-tour-martinique-plenel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/08\/05\/grand-tour-martinique-plenel\/","title":{"rendered":"\u00ab L\u2019appel de la Martinique fut l\u2019occasion de ma premi\u00e8re \u00e9chapp\u00e9e \u00bb, Grand Tour avec Edwy Plenel"},"content":{"rendered":"\n

Grand Tour<\/em><\/a>, notre historique s\u00e9rie d\u2019\u00e9t\u00e9 est de retour pour une nouvelle saison.<\/em><\/p>\n\n\n\n

Comme chaque ann\u00e9e, nous vous invitons \u00e0 explorer le rapport d\u2019affinit\u00e9 entre des personnalit\u00e9s et des espaces g\u00e9ographiques o\u00f9 elles ne sont pas n\u00e9s ou qu\u2019elles n\u2019ont pas vraiment habit\u00e9s \u2014 et qui ont pourtant jou\u00e9 un r\u00f4le crucial dans leur propre trajectoire intellectuelle ou artistique.<\/em><\/p>\n\n\n\n

Apr\u00e8s <\/em>Nikos Aliagas<\/em><\/a> sur Missolonghi, <\/em>Fran\u00e7oise Nyssen<\/em><\/a> sur Arles, <\/em>G\u00e9rard Araud<\/em><\/a> sur Hydra, <\/em>\u00c9douard Louis<\/em><\/a> sur Ath\u00e8nes, <\/em>Anne-Claire Coudray<\/em><\/a> sur Rio,<\/em> Edoardo Nesi<\/em><\/a> sur Forte dei Marmi,<\/em> Helen Thompson<\/em><\/a> sur Naples,<\/em> Pierre Assouline<\/em><\/a> sur la Corse, Denis Crouzet et \u00c9lisabeth Crouzet-Pavan<\/a> sur Venise ou Carla Sozzani<\/a> sur Milan, cap sur la Martinique avec Edwy Plenel<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

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La Martinique, o\u00f9 vous \u00eates arriv\u00e9 tr\u00e8s jeune, est demeur\u00e9e l\u2019un des fils rouges de votre existence.<\/h3>\n\n\n\n

Je n\u2019ai gu\u00e8re d\u2019autres souvenirs d\u2019enfance que ceux de la Martinique. J\u2019y suis arriv\u00e9 deux ans apr\u00e8s ma naissance \u00e0 Nantes et je l\u2019ai quitt\u00e9e quand j\u2019avais dix ans. Ce qui me fait dire parfois que je suis un Breton d\u2019outre-mer, m\u00eame si cette notion d\u2019\u00ab outre-mer \u00bb est discutable car elle l\u00e9gitime la France en m\u00e9tropole qui s\u2019annexe, parce qu\u2019elle les domine et les colonise, les terres et les peuples concern\u00e9s. La Martinique, c\u2019est le pays o\u00f9 j\u2019ai fait mes premiers pas, mes premiers gadins, connus mes premiers bonheurs, mes premi\u00e8res odeurs, mes premi\u00e8res frayeurs, mes premiers camarades. Cette Martinique des ann\u00e9es 1950 n\u2019a rien \u00e0 voir avec celle que, superficiellement, l\u2019on conna\u00eet aujourd\u2019hui o\u00f9, souvent, domine le regard touristique. On la rejoignait au prix d\u2019une longue travers\u00e9e en paquebot au cours de laquelle on franchissait le tropique du Cancer, occasion d\u2019un charivari maritime traditionnel.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019\u00e9tait un petit monde colonial, profond\u00e9ment enracin\u00e9 dans l\u2019injustice que cr\u00e9e le colonialisme, particuli\u00e8rement celui dont l\u2019esclavage fut la matrice, ce si long crime contre l\u2019humanit\u00e9. Un monde marqu\u00e9 par les in\u00e9galit\u00e9s et les r\u00e9pressions, o\u00f9 dominait toujours \u2014 et c\u2019est encore le cas, \u00e9conomiquement \u2014 la minorit\u00e9 privil\u00e9gi\u00e9e b\u00e9k\u00e9, issue des premiers colons europ\u00e9ens. Les gr\u00e8ves ouvri\u00e8res et les mobilisations populaires \u00e9taient imm\u00e9diatement r\u00e9prim\u00e9es avec une extr\u00eame violence. Mais c\u2019\u00e9tait aussi un grand monde humaniste, par la force de l\u2019imaginaire qui r\u00e9sistait \u00e0 cette oppression dont Aim\u00e9 C\u00e9saire \u00e9tait alors la voix primordiale et dont, pour moi, Frantz Fanon et \u00c9douard Glissant furent les prolongateurs, formant ainsi une trinit\u00e9 intellectuelle qui ne cesse de m\u2019inspirer.<\/p>\n\n\n\n

Je suis rest\u00e9 profond\u00e9ment attach\u00e9 \u00e0 ce pays, si bien que je peux dire que la Martinique est mon lieu. On est du lieu de son enfance \u2014 plus que de son lieu de naissance \u2014 mais aussi du lieu qui, sur la dur\u00e9e, finit par vous habiter. Par devenir votre lieu d\u2019imaginaire, de r\u00e9f\u00e9rence. Le lieu \u00e0 partir duquel vous probl\u00e9matisez votre chemin de vie. M\u00eame si vous n\u2019y habitez plus ou n\u2019y revenez que par \u00e0-coups. \u00ab Agis en ton lieu mais pense avec le monde \u00bb, a dit \u00c9douard Glissant, une recommandation que je fais mienne. J\u2019agis en tant que journaliste, c\u2019est mon lieu d\u2019engagement depuis bient\u00f4t un demi-si\u00e8cle. Mais je pense le monde \u00e0 partir de cet autre lieu, la Martinique, gr\u00e2ce \u00e0 lui, gr\u00e2ce \u00e0 ce qu\u2019il m\u2019a appris.<\/p>\n\n\n\n

Dans mon cas, c\u2019est d\u2019autant plus une trace, au double sens d\u2019un chemin et d\u2019une empreinte, que l\u2019appel de la Martinique fut l\u2019occasion de ma premi\u00e8re \u00e9chapp\u00e9e : j\u2019avais huit ans, nous avions d\u00fb rentrer en France pour habiter en banlieue parisienne \u00e0 cause des prises de position de mon p\u00e8re, et je ne me consolais pas de cet exil au point de demander \u00e0 mes parents de me laisser repartir avec l\u2019un de leurs amis martiniquais. Ils m\u2019ont laiss\u00e9 m\u2019en aller, et c\u2019est ainsi que j\u2019ai v\u00e9cu entre huit et dix ans dans une famille antillaise, les De Thor\u00e9, qui m\u2019ont adopt\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

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Je n\u2019ai pas d\u2019autres souvenirs d\u2019enfance que ceux de la Martinique.<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

\u00ab Il ne faut pas essayer de fixer l\u2019homme, puisque son destin est d\u2019\u00eatre l\u00e2ch\u00e9 \u00bb, a \u00e9crit Fanon \u00e0 la fin de Peau noire, masques blancs<\/em> (1952). Dans ce que les biographies ont d\u2019anecdotique, mon lien \u00e0 la Martinique s\u2019inscrit dans ce sillage humaniste et internationaliste, celui des \u00ab identit\u00e9s-relation \u00bb th\u00e9oris\u00e9es ensuite par Glissant, o\u00f9 il s\u2019agit, Fanon encore, \u00ab de d\u00e9couvrir et de vouloir l\u2019homme, o\u00f9 qu\u2019il se trouve \u00bb. J\u2019en ai fait un h\u00e9ritage sensible qui est travers\u00e9 d\u2019une \u00e9motion que, parfois, j\u2019ai du mal \u00e0 contenir.<\/p>\n\n\n\n

Ce sont les hasards de la vie professionnelle de votre p\u00e8re qui vous conduisent en Martinique. Peut-\u00eatre pourriez-vous revenir sur les conditions de son arriv\u00e9e dans l\u2019\u00eele.<\/h3>\n\n\n\n

Alain Pl\u00e9nel, mon p\u00e8re \u2014 j\u2019ai, pour ma part et avec son accord, supprim\u00e9 l\u2019accent aigu h\u00e9rit\u00e9 d\u2019une graphie fran\u00e7aise inconnue de la langue bretonne \u2014 \u00e9tait un haut fonctionnaire brillant. Il avait, avant la Seconde Guerre mondiale, \u00e9pous\u00e9 la renaissance culturelle bretonne, dans sa version humaniste et progressiste, oppos\u00e9e \u00e0 une tendance majoritaire, autour du Parti national breton, qui a \u00e9t\u00e9 fasciste et collaborationniste. Il m\u2019a souvent rappel\u00e9 cette histoire pour me mettre en garde contre les identit\u00e9s closes, ferm\u00e9es au monde et aux autres.<\/p>\n\n\n\n

On est du lieu de son enfance \u2014 plus que de son lieu de naissance \u2014 mais aussi du lieu qui, sur la dur\u00e9e, finit par vous habiter.<\/p>Edwy Plenel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

C\u2019\u00e9tait un homme sans parti, un humaniste progressiste. Il avait \u00e9t\u00e9 interpr\u00e8te des arm\u00e9es am\u00e9ricaines \u00e0 la Lib\u00e9ration \u00e0 Rennes, au point qu\u2019on l\u2019avait sollicit\u00e9 pour entrer dans l\u2019administration de la France lib\u00e9r\u00e9e du nazisme et du p\u00e9tainisme. Mais, muni de son agr\u00e9gation de g\u00e9ographie, il pr\u00e9f\u00e9ra choisir la voie de l\u2019enseignement. Son premier poste est \u00e0 Alger, au Lyc\u00e9e Bugeaud. L\u2019Alg\u00e9rie fut donc son premier contact avec la r\u00e9alit\u00e9 coloniale, et c\u2019est peu dire qu\u2019il en fut r\u00e9volt\u00e9. Il n\u2019y est pas rest\u00e9, obtenant une bourse pour les \u00c9tats-Unis afin d\u2019y travailler sa th\u00e8se, qu\u2019il n\u2019ach\u00e8vera pas \u2014 je crois qu\u2019elle \u00e9tait sur les p\u00eacheurs d’hu\u00eetres de la baie de Chesapeake. C\u2019\u00e9tait encore le contexte politique rooseveltien, fonci\u00e8rement d\u00e9mocratique, qui l\u2019a fortement marqu\u00e9, avant que le maccarthysme, f\u00e9rocement anticommuniste, n\u2019y mette un terme.<\/p>\n\n\n\n

De retour en France au d\u00e9but des ann\u00e9es 1950, comme enseignant \u00e0 Nantes, il candidate avec succ\u00e8s pour devenir inspecteur d\u2019acad\u00e9mie, et c\u2019est \u00e0 ce titre qu\u2019il est envoy\u00e9 en 1955 en Martinique pour occuper le poste de vice-recteur. Dans le cadre colonial extr\u00eamement pr\u00e9gnant \u2014 la France ne c\u00e8de rien aux peuples colonis\u00e9s qui l\u2019ont aid\u00e9e \u00e0 se lib\u00e9rer et, inaugurant un \u00ab double standard \u00bb qui persiste de nos jours, refuse alors toute d\u00e9colonisation \u2014, l\u2019enseignement de l\u2019outre-mer des Am\u00e9riques est sous la tutelle du recteur de Bordeaux. Sur place, l\u2019inspecteur d\u2019acad\u00e9mie a rang de vice-recteur et, \u00e0 cette \u00e9poque o\u00f9 l\u2019\u00e9cole publique est vue comme une voie d\u2019\u00e9mancipation, c\u2019est un personnage qui compte, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres fonctions symboliques de l\u2019administration coloniale \u2014 le pr\u00e9fet, le g\u00e9n\u00e9ral, le procureur\u2026 Alain Pl\u00e9nel est alors le plus jeune inspecteur d\u2019acad\u00e9mie de France, colonies comprises.<\/p>\n\n\n\n

Mais l\u2019action de votre p\u00e8re en Martinique suscite vite des remous aupr\u00e8s de sa hi\u00e9rarchie…<\/h3>\n\n\n\n

La Martinique des ann\u00e9es 1950 dans laquelle il est affect\u00e9 est port\u00e9e par la promesse d\u2019assimilation de la d\u00e9partementalisation, avec ses illusions o\u00f9 perdure l\u2019ali\u00e9nation coloniale. \u00c0 son poste, par le biais de l\u2019\u00e9ducation, Alain Pl\u00e9nel essaie d\u2019accompagner cette esp\u00e9rance, celle de l\u2019\u00e9galit\u00e9 des droits. D\u2019incarner le r\u00f4le de l\u2019\u00e9cole publique et de ses id\u00e9aux \u00e9mancipateurs, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 il y avait encore en Martinique un analphab\u00e9tisme r\u00e9siduel.<\/p>\n\n\n\n

Mais, saisi par une v\u00e9ritable passion pour cette \u00eele et son peuple, il ne s\u2019en contente pas. Il invente des manuels scolaires adapt\u00e9s au contexte g\u00e9ographique \u2014 en lieu et place de l\u2019imposition d\u2019une vision eurocentr\u00e9e du monde \u2014, donne des conf\u00e9rences historiques d\u2019\u00e9ducation populaire \u2014 par exemple, sur la grande insurrection du sud de septembre 1870 \u2014, se lie d\u2019amiti\u00e9 avec le bouillonnement intellectuel sans \u00e9quivalent de la Martinique au mitan du XXe si\u00e8cle. Une atmosph\u00e8re aussi miraculeuse que magique. D\u00e9couvrant en 1941 Aim\u00e9 C\u00e9saire, sa revue Tropiques<\/em> et son Cahier d\u2019un retour au pays natal<\/em>, Andr\u00e9 Breton \u00e9crira Martinique charmeuse de serpents<\/em>. Quand on ressent jusqu\u2019\u00e0 nos jours la r\u00e9sonance des \u0153uvres-vies de C\u00e9saire, Fanon et Glissant, avec tous ceux, \u00e9crivains, artistes, po\u00e8tes, conteurs, qui les accompagnent ou les prolongent, je dirais plut\u00f4t, pr\u00e9cisant Breton : Martinique \u00e9veilleuse du monde.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019\u00e9tait par ailleurs l\u2019\u00e9poque des \u00e9mancipations anticoloniales et tiers-mondistes, celle de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie, de la conf\u00e9rence de Bandung, du premier Congr\u00e8s des \u00e9crivains noirs de Paris et, bient\u00f4t, dans la Cara\u00efbe, de la r\u00e9volution cubaine. La premi\u00e8re \u00e9dition du Discours sur le colonialisme <\/em>d\u2019Aim\u00e9 C\u00e9saire, dont la puissance de feu est intacte, date de 1950, l\u2019\u00e9dition d\u00e9finitive \u00e9tant de 1955. C\u2019est aussi, dans ce moment fondateur d\u2019\u00e9branlement \u2014 inachev\u00e9 et toujours en cours \u2014 de la domination occidentale sur le monde, une p\u00e9riode o\u00f9, durant la seule ann\u00e9e 1956, le Congr\u00e8s des \u00e9crivains noirs de la Sorbonne \u2014 qui, aujourd\u2019hui, serait sans doute vilipend\u00e9 comme \u00ab wokiste \u00bb \u2014 est contemporain de l\u2019exp\u00e9dition franco-britannique pro-isra\u00e9lienne \u00e0 Suez, de l\u2019insurrection anti-stalinienne de Budapest en Hongrie, de l\u2019exceptionnelle lettre de rupture avec le PCF adress\u00e9e par Aim\u00e9 C\u00e9saire \u00e0 Maurice Thorez, du congr\u00e8s de la Soummam o\u00f9 le FLN alg\u00e9rien adopte sa charte ind\u00e9pendantiste\u2026<\/p>\n\n\n\n

S\u2019agissant de mon p\u00e8re, les choses se compliquent quand, en d\u00e9cembre 1959, des \u00e9meutes \u00e9clatent \u00e0 Fort-de-France \u00e0 la suite d\u2019un incident raciste. En 1969, \u00e9crit depuis Alger o\u00f9 la famille s\u2019\u00e9tait exil\u00e9e en 1965, mon premier article, dans Rouge<\/em>, un journal trotskyste de l\u2019apr\u00e8s-1968, sera consacr\u00e9 \u00e0 cet \u00e9v\u00e9nement pour son dixi\u00e8me anniversaire. Son titre, hugolien : \u00ab Les Trois Glorieuses du peuple martiniquais \u00bb\u2026 Fin 1959, lors de l\u2019inauguration d\u2019une \u00e9cole au Morne-Rouge, une commune situ\u00e9e sur les pentes de la Montagne Pel\u00e9e, o\u00f9 fut \u00e9voqu\u00e9 le souvenir de Christian Marajo, l\u2019un des trois jeunes tu\u00e9s par la r\u00e9pression fran\u00e7aise lors de ces \u00e9v\u00e9nements (qui n\u2019\u00e9taient en rien des manifestants), Alain Pl\u00e9nel fait un discours dans lequel il dit qu\u2019il est le repr\u00e9sentant d\u2019une autre France que celle qui a tu\u00e9 cet enfant. Ce faisant, il franchit une ligne symbolique : non seulement il critique l\u2019action de l\u2019\u00c9tat qu\u2019il sert, mais de plus il le dit tout haut. Du jamais vu dans un contexte colonial. Ce que ne manquera pas de souligner un rapport factuel d\u2019un gendarme pr\u00e9sent sur les lieux.<\/p>\n\n\n\n

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Fin 1959, lors de l\u2019inauguration d\u2019une \u00e9cole au Morne-Rouge, une commune situ\u00e9e sur les pentes de la Montagne Pel\u00e9e, o\u00f9 fut \u00e9voqu\u00e9 le souvenir de Christian Marajo, l\u2019un des trois jeunes tu\u00e9s par la r\u00e9pression fran\u00e7aise lors de ces \u00e9v\u00e9nements (qui n\u2019\u00e9taient en rien des manifestants), Alain Pl\u00e9nel fait un discours dans lequel il dit qu\u2019il est le repr\u00e9sentant d\u2019une autre France que celle qui a tu\u00e9 cet enfant.<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Alors que la guerre d\u2019Alg\u00e9rie n\u2019est pas termin\u00e9e, ce repr\u00e9sentant de l\u2019\u00c9tat appara\u00eet d\u00e8s lors comme un soutien des causes \u00e9mancipatrices, ce qui lui vaut d\u2019\u00eatre rappel\u00e9 en M\u00e9tropole. Commencera alors une longue p\u00e9riode de pers\u00e9cution administrative. En v\u00e9rit\u00e9, il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 dans le collimateur de la part d\u2019ombre du gaullisme d\u2019\u00c9tat dont on a oubli\u00e9 aujourd\u2019hui la brutalit\u00e9. R\u00e9cemment, Fabrice Arfi, faisant des recherches pour Mediapart<\/em> dans les archives de Jacques Foccart sur un tout autre sujet, est tomb\u00e9 par hasard sur une note adress\u00e9e au pr\u00e9fet de la Martinique par l\u2019ind\u00e9boulonnable \u2014 il le restera jusqu\u2019en 1974 \u2014 secr\u00e9taire \u00e9lys\u00e9en aux affaires africaines et malgaches, en r\u00e9alit\u00e9 aux affaires coloniales quelles qu\u2019elles soient, bref charg\u00e9 du maintien et de la prolongation de l\u2019empire fran\u00e7ais. Elle est dat\u00e9e du 30 novembre 1959, et voici ce qu\u2019y \u00e9crit Foccart : \u00ab V\u00e9rifier si M. Pl\u00e9nel, vice-recteur de la Martinique, a une conduite \u2014 sur le plan politique \u2014 qui peut justifier des sanctions. D\u2019apr\u00e8s tous les renseignements que je re\u00e7ois, il milite ouvertement en faveur du Parti communiste \u00bb. Cette derni\u00e8re phrase est une pure invention \u2014 mon p\u00e8re, r\u00e9tif au stalinisme, n\u2019a jamais adh\u00e9r\u00e9 au PCF. Il n\u2019est pas inutile de pr\u00e9ciser que le p\u00e8re de Jacques Foccart \u00e9tait un riche planteur et exportateur de bananes en Guadeloupe.<\/p>\n\n\n\n

Votre p\u00e8re ne reverra plus la Martinique avant longtemps ?<\/h3>\n\n\n\n

De retour en France, Alain Pl\u00e9nel assiste en 1961 \u00e0 la cr\u00e9ation du Front antillo-guyanais pour l\u2019autonomie, dont l\u2019une des figures \u00e9tait \u00c9douard Glissant, qui fut imm\u00e9diatement dissous. Cet engagement purement intellectuel se traduit en 1963 et en 1965 par deux contributions dans Les Temps modernes<\/em>, la revue de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, qui compteront pour la jeune g\u00e9n\u00e9ration \u00e9tudiante de ce que l\u2019on appelait alors les DOM. Il est victime d\u2019une mesure de police administrative, totalement ill\u00e9gale, qui lui interdit de quitter l\u2019Hexagone, ainsi qu\u2019\u00e0 d\u2019autres militants antillais. Visitant n\u00e9anmoins, par des chemins d\u00e9tourn\u00e9s, l\u2019Alg\u00e9rie ind\u00e9pendante \u00e0 l\u2019invitation de l\u2019ex-doyen de la facult\u00e9 de droit d’Alger Jacques Peyrega, dont le comportement avait \u00e9t\u00e9 exemplaire durant la mal nomm\u00e9e \u00ab Bataille d\u2019Alger \u00bb de 1957, il publie dans la presse alg\u00e9rienne un long entretien sur les Antilles comme symbole de la persistance d\u2019une France coloniale.<\/p>\n\n\n\n

La Martinique a honor\u00e9 mon p\u00e8re en 2016, en cr\u00e9ant une \u00e9cole primaire Alain Pl\u00e9nel sur la commune du Morne-Rouge.<\/p>Edwy Plenel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Quelques mois plus tard, en f\u00e9vrier 1965, cet \u00e9cart lui vaut d\u2019\u00eatre sanctionn\u00e9 par un d\u00e9cret pr\u00e9sidentiel qui le radie de l\u2019inspection acad\u00e9mique et, par cons\u00e9quent, le d\u00e9met des fonctions qu\u2019il occupait \u00e0 l\u2019Institut p\u00e9dagogique national de la rue d\u2019Ulm \u00e0 Paris \u2014 il dirigeait l\u2019\u00e9bauche d\u2019un service audiovisuel de l\u2019\u00e9ducation nationale. C\u2019est alors qu\u2019il choisit l\u2019exil, se mettant en cong\u00e9 de la fonction publique fran\u00e7aise et assurant un enseignement universitaire dans l\u2019Alg\u00e9rie ind\u00e9pendante, jusqu\u2019au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970. Travaillant par la suite en Inde et en C\u00f4te d\u2019Ivoire pour l\u2019UNESCO, il ne sera r\u00e9tabli dans ses droits et titres qu\u2019apr\u00e8s l\u2019\u00e9lection de Fran\u00e7ois Mitterrand de 1981.<\/p>\n\n\n\n

Il lui en aura donc co\u00fbt\u00e9 pr\u00e8s de vingt ans d\u2019exil. L\u2019exil d\u2019un homme solitaire, sans parti, donc sans collectivit\u00e9 pour le d\u00e9fendre. Un homme qui a pay\u00e9 le prix cher, au fond, d\u2019un simple \u00ab non \u00bb : non \u00e0 l\u2019injustice, \u00e0 l\u2019in\u00e9galit\u00e9, au mensonge. Les femmes de la famille, ma m\u00e8re et ma s\u0153ur, embarqu\u00e9es dans cette \u00e9chapp\u00e9e paternelle, ont pay\u00e9 un prix encore plus fort, de tristesse et de d\u00e9pression. Je le comprends en mesurant mon privil\u00e8ge, ce sursaut vital que j\u2019ai revendiqu\u00e9, autant que re\u00e7u, en h\u00e9ritage, comme si je ne voulais garder que le meilleur de cette aventure.<\/p>\n\n\n\n

La Martinique a honor\u00e9 mon p\u00e8re en 2016, en cr\u00e9ant une \u00e9cole primaire Alain Pl\u00e9nel sur la commune du Morne-Rouge, dont l\u2019actuel directeur se distingue par sa p\u00e9dagogie active. Ce qui fait qu\u2019au pays de mon enfance, certains croient d\u00e9sormais que je suis n\u00e9 sur cette commune. Auparavant, en 2009, lors du cinquantenaire des \u00e9v\u00e9nements de d\u00e9cembre 1959, \u00c9douard Glissant et son complice Patrick Chamoiseau, avec le jury unanime du Prix Carbet de la Cara\u00efbe, lui avaient d\u00e9cern\u00e9 cette distinction litt\u00e9raire alors qu\u2019il n\u2019avait jamais publi\u00e9 un seul livre de sa vie. Quatre ans avant qu\u2019il ne s\u2019efface en 2013, cette vie, inconnue en France, est ainsi devenue l\u00e0-bas une \u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n

Les attendus du jury, lus par le po\u00e8te guadeloup\u00e9en Ernest P\u00e9pin, me bouleversent encore :<\/p>\n\n\n\n

\u00ab C’est par leurs blessures que les nations s’expriment. 1959 fut la porte d’entr\u00e9e d’une nouvelle histoire des Cara\u00efbes. Je dis bien la porte d’entr\u00e9e car les ann\u00e9es 1960 furent travers\u00e9es par de nombreux bouleversements dont l’un des derniers fut le massacre de Guadeloup\u00e9ens en Mai 1967 alors qu’ils r\u00e9clamaient une augmentation de leurs salaires. Pour en revenir \u00e0 1959, comment oublier que des \u00e9tudiants martiniquais furent tu\u00e9s et que ce fait a remis singuli\u00e8rement en cause la donne issue de 1946, date de la d\u00e9partementalisation. Suivirent les proc\u00e8s de l’OJAM [Organisation de la jeunesse anticolonialiste de la Martinique], le Front Antillo-Guyanais, la naissance du GONG [Groupe d\u2019organisation nationale de la Guadeloupe], les ind\u00e9pendances de nombreux pays de la Cara\u00efbe et de l’Afrique.<\/em><\/p>\n\n\n\n

Comment oublier \u00e9galement qu’il se trouva un homme, fonctionnaire de l’\u00c9tat fran\u00e7ais, qui sut faire le choix de la dignit\u00e9, de la fraternit\u00e9, de la solidarit\u00e9 face \u00e0 une situation o\u00f9 le colonialisme durcissait ses positions dans un contexte o\u00f9 la guerre d’Alg\u00e9rie, l’arriv\u00e9e de Fidel Castro \u00e0 La Havane, semaient nombre d’inqui\u00e9tudes parmi les poss\u00e9dants. Cet homme-l\u00e0, non seulement n’approuva pas les exactions mais encore proposa de donner \u00e0 un \u00e9tablissement scolaire le nom de Christian Marajo. C’\u00e9tait pour l’\u00e9poque un tremblement de terre, que ce juste paya cher tout au long de sa carri\u00e8re. Il y a l\u00e0 une conscience \u00e0 l’\u0153uvre dont tout nous donne \u00e0 croire qu’elle est un symbole. Symbole d’un anticolonialisme. Symbole d’une foi en un autre avenir. Symbole d’une id\u00e9e noble des rapports entre les soci\u00e9t\u00e9s. [\u2026]<\/em><\/p>\n\n\n\n

Nous, jury du Prix Carbet, croyons fermement que l’imaginaire, la po\u00e9tique, la conscience, sont les seules cr\u00eates d’o\u00f9 le monde est vraiment visible, les piliers sur lesquels reposent la beaut\u00e9 du monde, les leviers qui permettent de soulever les montagnes de l’injustice. Ce Prix Carbet 2009 a d\u00e9cid\u00e9 d’honorer un principe, une vie, un exemple. Un geste. Une conscience. La bonne conscience peut \u00eatre anesth\u00e9siante. La mauvaise conscience cr\u00e9e des enfers solitaires. La conscience ouverte est de l’ordre de la Relation. [\u2026] Cinquante ans apr\u00e8s, alors que r\u00f4dent tant de d\u00e9mons, que se multiplient tant d’appels \u00e0 la justice, que se soul\u00e8vent tant d’esp\u00e9rances, il nous a paru faire acte non seulement de m\u00e9moire mais encore de la plus haute des exigences esth\u00e9tiques en d\u00e9cernant \u00e0 M. Alain Pl\u00e9nel, et \u00e0 l’unanimit\u00e9, le Prix Carbet de la Cara\u00efbe 2009. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n

Imagine-t-on un autre pays o\u00f9 la litt\u00e9rature, la po\u00e9sie, l\u2019imaginaire, la cr\u00e9ation, c\u00e9l\u00e8brent aussi simplement que g\u00e9n\u00e9reusement l\u2019acte solitaire d\u2019un homme : une protestation, un refus, une main tendue ? En 2014, peu apr\u00e8s la mort d\u2019Alain Pl\u00e9nel, j\u2019ai publi\u00e9 un essai intitul\u00e9 Dire non<\/em>, en \u00e9cho au d\u00e9but de L\u2019homme r\u00e9volt\u00e9<\/em> de Camus : \u00ab L\u2019homme r\u00e9volt\u00e9 est d\u2019abord un homme qui dit non<\/a> \u00bb. Apr\u00e8s, bien s\u00fbr, il faut inventer un \u00ab oui \u00bb qui r\u00e9ussit \u00e0 rassembler un \u00ab nous \u00bb. Reste que le saut dans l\u2019inconnu de mon p\u00e8re, cet homme qui ne calculait pas, demeure pour moi fondateur.<\/p>\n\n\n\n

Mon enfance martiniquaise est une enfance heureuse. L\u00e0-bas, les lucioles dont Pasolini d\u00e9plorait la disparition s\u2019ent\u00eatent toujours, heureusement.<\/p>Edwy Plenel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Revenons \u00e0 votre enfance martiniquaise. Quels en sont pr\u00e9cis\u00e9ment les lieux ?<\/h3>\n\n\n\n

Le lieu dans lequel je grandis est un appartement de fonction dans une grande maison, qui existe toujours : la maison Clitandre, situ\u00e9e au-dessus du lyc\u00e9e Victor Sch\u0153lcher. C\u2019\u00e9tait le logement des repr\u00e9sentants de deux institutions symboliques, la justice et l\u2019\u00e9ducation. Raison pour laquelle les parterres de la villa \u00e9taient entretenus par des prisonniers dont je me rappelle les tenues bleues. Dans cette b\u00e2tisse construite durant l\u2019entre-deux-guerres, logeaient \u00e0 la fois le procureur de la R\u00e9publique et le vice-recteur.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 quoi ressemble concr\u00e8tement cette enfance ?<\/h3>\n\n\n\n

Mon enfance martiniquaise est une enfance heureuse. C\u2019est mon bain personnel. Mes amis sont antillais, je parle cr\u00e9ole. Je grandis avec une institutrice formidable, Madame Montalin. Nous avions de nombreux amis antillais qui, parfois, venaient le dimanche pr\u00e9parer un plat collectif qu\u2019on ne fait plus si souvent, le trempage. <\/p>\n\n\n\n

Au-del\u00e0 de Fort-de-France et des petites classes du Lyc\u00e9e Sch\u0153lcher, mon lieu de pr\u00e9dilection \u00e9tait la commune de Sainte-Anne, au sud-est de l\u2019\u00eele. J\u2019y avais des amis avec lesquels, sur un radeau, nous allions p\u00eacher des lambis dans la rade du Marin qui, avec sa marina r\u00e9put\u00e9e, est aujourd\u2019hui pleine de voiliers. J\u2019aimais aller servir les punchs \u00e0 la Dunette, l\u2019h\u00f4tellerie de la famille Norbert, o\u00f9 je retrouvais, comme dans les romans de Stevenson, un p\u00eacheur unijambiste qui m\u2019expliquait que c\u2019\u00e9tait un requin qui avait d\u00e9vor\u00e9 sa jambe. J\u2019ai grandi dans les go\u00fbts, les rythmes, les odeurs de la Martinique, avec une mention sp\u00e9ciale pour le bruit infernal des nuits antillaises qui me font dire qu\u2019au moins, l\u00e0-bas, les lucioles dont Pasolini d\u00e9plorait la disparition s\u2019ent\u00eatent toujours, heureusement.<\/p>\n\n\n\n

Un abonn\u00e9 de Mediapart<\/em> m\u2019a fait red\u00e9couvrir un dessin colori\u00e9 que j\u2019avais fait \u00e0 \u00ab six ans et demi \u00bb \u2014 enfantine, la pr\u00e9cision y accompagne ma signature \u2014 et qui avait paru dans Pipolin<\/em>, un journal pour enfants lanc\u00e9 par les \u00c9ditions Vaillant. C\u2019est en quelque sorte mon v\u00e9ritable premier article, m\u00eame s\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019un texte. Il fut publi\u00e9 parce que j\u2019avais gagn\u00e9 un concours o\u00f9 il fallait repr\u00e9senter sa famille. Depuis la Martinique, j\u2019ai donc peint mes parents et moi-m\u00eame noirs de peau, coiff\u00e9s de bakouas, le chapeau traditionnel martiniquais, dans un d\u00e9cor de plage tropicale avec des cocotiers. \u00c0 pr\u00e8s de 70 ans de distance, je ne sais \u00e9videmment pas ce qui a travers\u00e9 la t\u00eate de cet enfant. Mais j\u2019aime interpr\u00e9ter son dessin comme une r\u00e9futation de la ligne de couleur \u2014 cette \u00ab color line<\/em> \u00bb qui est au c\u0153ur des impens\u00e9s racistes. C\u2019est sans doute ce que je dois \u00e0 la Martinique, ce qu\u2019elle a fait de moi : un \u00eatre farouchement r\u00e9tif aux pr\u00e9jug\u00e9s, aux assignations identitaires, aux discriminations d\u2019origine, d\u2019apparence ou de croyance.<\/p>\n\n\n\n

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Depuis la Martinique, j\u2019ai peint mes parents et moi-m\u00eame noirs de peau, coiff\u00e9s de bakouas, le chapeau traditionnel martiniquais, dans un d\u00e9cor de plage tropicale avec des cocotiers. \u00c0 pr\u00e8s de 70 ans de distance, je ne sais \u00e9videmment pas ce qui a travers\u00e9 la t\u00eate de cet enfant. Mais j\u2019aime interpr\u00e9ter son dessin comme une r\u00e9futation de la ligne de couleur.<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

\u00ab Mon ultime pri\u00e8re : \u00d4 mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge ! \u00bb : c\u2019est de Frantz Fanon encore, les derniers mots de Peau noire, masques blancs<\/em>. Rentr\u00e9 en France lorsque mon p\u00e8re fut contraint de quitter son poste de vice-recteur, nous nous sommes install\u00e9s dans une cit\u00e9 nouvelle de Sucy-en-Brie, la \u00ab Cit\u00e9 verte \u00bb, o\u00f9 je d\u00e9couvre mon premier hiver. Je vis mal ce d\u00e9racinement, si bien que j\u2019explique \u00e0 mes parents que j\u2019aimerais retourner en Martinique. \u00c0 l\u2019\u00e2ge de huit ans, comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9, un ami antillais, le docteur De Thor\u00e9, \u00e9tant de passage, mes parents acceptent cette demande et me voil\u00e0 reparti pour la Martinique o\u00f9 je suis adopt\u00e9 durant un an et demi par cette famille. C\u2019est la premi\u00e8re des \u00e9chapp\u00e9es qui marqueront ma vie. La Martinique n\u2019est pas pour moi un lieu d\u2019ancrage au sens d\u2019un lieu enracin\u00e9. C\u2019est un lieu d\u2019\u00e9chapp\u00e9e, en somme de d\u00e9placement.<\/p>\n\n\n\n

Vous empruntez \u00e0 Georges Balandier la notion de \u00ab situation coloniale \u00bb \u00e0 propos de la Martinique de votre enfance. Pourtant, depuis 1946, la Martinique n\u2019\u00e9tait officiellement plus une colonie, mais un d\u00e9partement fran\u00e7ais.<\/h3>\n\n\n\n

J\u2019arrive en Martinique en 1955 au moment m\u00eame o\u00f9 Aim\u00e9 C\u00e9saire publie aux \u00e9ditions Pr\u00e9sence africaine la version finale de son Discours sur le colonialisme <\/em>qui d\u00e9crit tr\u00e8s bien tout cela. C\u2019est un texte qui n\u2019a rien perdu de sa d\u00e9rangeante acuit\u00e9, dans lequel C\u00e9saire s\u2019adresse \u00e0 la bonne conscience progressiste et humaniste fran\u00e7aise. Celle de ce qu\u2019il appellera plus tard, en s\u2019adressant \u00e0 Maurice Thorez, le \u00ab fraternalisme \u00bb qui, d\u2019une main forte, pr\u00e9tend amener l\u2019autre, l\u2019opprim\u00e9, le colonis\u00e9, sur le chemin de l\u2019\u00e9mancipation. Parce que le \u00ab grand fr\u00e8re \u00bb pr\u00e9tend savoir, \u00e0 la place du premier concern\u00e9, ce qui est bon et juste pour lui. La force, intacte, du Discours<\/em> de C\u00e9saire, c\u2019est de souligner qu\u2019au bout du bout du colonialisme, de cette logique des races, des civilisations, des cultures, des religions, des origines sup\u00e9rieures \u00e0 d\u2019autres, il y a in\u00e9vitablement Hitler, l\u2019effacement et la destruction de l\u2019Autre. \u00c0 cette aune, C\u00e9saire est d\u2019une actualit\u00e9 br\u00fblante : toute civilisation qui se pr\u00e9tend sup\u00e9rieure \u00e0 des Barbares qu\u2019elle d\u00e9signe comme tels, justifiant ainsi qu\u2019elle les opprime, voire les extermine, finit par se barbariser elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n

C\u00e9saire avait port\u00e9 la loi de d\u00e9partementalisation de 1946 en tant que d\u00e9put\u00e9 communiste mais il a lui-m\u00eame reconnu que ce fut une illusion. L\u2019illusion de l\u2019assimilation qui n\u2019a rien chang\u00e9 \u00e0 la situation coloniale. Une situation faite de d\u00e9pendance \u00e9conomique totale, de domination de la minorit\u00e9 issue de la conqu\u00eate et de l\u2019esclavage (les b\u00e9k\u00e9s) et, plus fondamentalement, d\u2019ali\u00e9nation. La d\u00e9partementalisation n\u2019a pas mis fin \u00e0 cette pathologie, l\u2019ali\u00e9nation, qui r\u00e9sulte du fait de ne pas \u00eatre souverain, d\u2019\u00eatre domin\u00e9 par des r\u00e9f\u00e9rences, un imaginaire, des codes, des administrations qui ne sont pas les v\u00f4tres. En Martinique, la grande majorit\u00e9 des hauts fonctionnaires, aujourd\u2019hui encore, sont blancs. Ils ne sont pas Antillais, ils sont import\u00e9s dans un pays qui a sa propre histoire, sa propre culture, sa propre trag\u00e9die surtout.  Sur une terre marqu\u00e9e par la longue dur\u00e9e d\u2019une hi\u00e9rarchie et d\u2019une oppression raciales, au-del\u00e0 m\u00eame de leurs propres convictions ou attitudes, ils sont in\u00e9vitablement pris au pi\u00e8ge de la \u00ab ligne de couleur \u00bb. <\/strong> Le meilleur signe de la persistance de cette ali\u00e9nation coloniale est la faible relation qu\u2019entretiennent les pays de la Cara\u00efbe entre eux. Cet archipel est un monde \u00e0 part enti\u00e8re qui partage la m\u00eame culture, par-del\u00e0 la diversit\u00e9 des h\u00e9ritages coloniaux. Il devrait \u00eatre structur\u00e9 en une grande f\u00e9d\u00e9ration, dont les membres devraient s\u2019entraider et s\u2019entrelier, plut\u00f4t que de regarder vers de lointains pays europ\u00e9ens. On en est bien loin\u2026<\/p>\n\n\n\n

La Martinique n\u2019est pas pour moi un lieu d\u2019ancrage au sens d\u2019un lieu enracin\u00e9. C\u2019est un lieu d\u2019\u00e9chapp\u00e9e, en somme de d\u00e9placement.<\/p>Edwy Plenel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Mais C\u00e9saire n\u2019\u00e9tait pas ind\u00e9pendantiste. Il militait pour l\u2019assimilation, pour que les Martiniquais ne soient plus \u00ab des Fran\u00e7ais enti\u00e8rement \u00e0 part mais des Fran\u00e7ais \u00e0 part enti\u00e8re \u00bb.<\/h3>\n\n\n\n

La cause que porte C\u00e9saire en 1946, alors qu\u2019il est encore communiste, c\u2019est l\u2019\u00e9galit\u00e9 des droits sous couvert de ce que l\u2019on nommera l\u2019assimilation. Mais la situation coloniale n\u2019en est pas abolie pour autant. Il le sait, et c\u2019est pourquoi il la d\u00e9nonce en 1950, dans la premi\u00e8re version du Discours sur le colonialisme<\/em> qui, je le r\u00e9p\u00e8te, n\u2019a rien perdu de sa force et de sa hauteur. Puis il va d\u00e9fendre la singularit\u00e9 antillaise, notamment lorsque Aragon, qui \u00e9pouse dans Les Lettres fran\u00e7aises<\/em> le discours de l\u2019Union fran\u00e7aise port\u00e9 par le Parti communiste, lance un appel \u00e0 retrouver la suppos\u00e9e grandeur racin\u00e9e de la langue fran\u00e7aise : revenir au classicisme, \u00e0 l\u2019alexandrin, au sonnet, \u00e0 Ronsard\u2026 Il s\u2019agissait, pour le po\u00e8te officiel du  PCF, d\u2019exalter une pr\u00e9tendue identit\u00e9 \u00e9ternelle de la langue fran\u00e7aise, en revendiquant son universalit\u00e9 et, partant, sa sup\u00e9riorit\u00e9 intrins\u00e8que.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 l\u2019autre bout de la plan\u00e8te, r\u00e9sidant alors au Br\u00e9sil, le po\u00e8te communiste ha\u00eftien Ren\u00e9 Depestre prend au mot cet appel du camarade Aragon et se met \u00e0 la t\u00e2che. Approuvant cette rupture avec les audaces surr\u00e9alistes, il soutient ce retour \u00e0 une \u00e9criture po\u00e9tique classique. C\u00e9saire, alors d\u00e9put\u00e9 communiste, s\u2019en insurge. Il \u00e9crit un po\u00e8me dans lequel il s\u2019adresse \u00e0 Ren\u00e9 Depestre en d\u00e9fense de leur imaginaire commun, dont le cr\u00e9ole, cette langue n\u00e9e dans le fracas de la rencontre, avec ses malheurs terribles et ses ruses admirables, est le terreau f\u00e9cond. \u00ab Et pour le reste, que le po\u00e8me tourne bien ou mal sur l\u2019huile de ses gonds, fous t\u2019en Depestre, fous t\u2019en et laisse dire Aragon ! \u00bb, ass\u00e8ne le d\u00e9put\u00e9-po\u00e8te C\u00e9saire, qui n\u2019a jamais d\u00e9vi\u00e9 de la voie ouverte par son Cahier d\u2019un retour au pays natal <\/em>dont l\u2019invention continue de me surprendre.<\/p>\n\n\n\n

Cette querelle po\u00e9tique fut profond\u00e9ment politique. Elle est au c\u0153ur de la distance qui va se cr\u00e9er entre C\u00e9saire et le PCF. Elle l\u2019incite \u00e0 organiser au c\u0153ur de la Sorbonne, avec la revue Pr\u00e9sence africaine<\/em>, le Congr\u00e8s des \u00e9crivains noirs. Un \u00e9v\u00e9nement qui, soit dit en passant, aurait aujourd\u2019hui bien du mal \u00e0 se tenir tant il susciterait une lev\u00e9e de boucliers des r\u00e9actionnaires, c\u2019est un euph\u00e9misme, qui de nos jours ont h\u00e9las le vent en poupe.<\/p>\n\n\n\n

La \u00ab n\u00e9gritude \u00bb dont C\u00e9saire s\u2019est fait le chantre n\u2019est-elle pas une forme \u00ab d\u2019identit\u00e9 close \u00bb \u00e0 l\u2019image d\u2019un certain nationalisme breton que vous \u00e9voquiez ? Cette focalisation sur les seules racines africaines de la Cara\u00efbe a pu lui \u00eatre reproch\u00e9e par les tenants de la cr\u00e9olit\u00e9.<\/h3>\n\n\n\n

Non, je ne le pense pas. La n\u00e9gritude de C\u00e9saire n\u2019\u00e9tait pas identique \u00e0 celle de Senghor, et cela s\u2019entend dans leurs interventions au Congr\u00e8s de 1956, auquel Fanon et Glissant participent aussi. On a pu penser qu\u2019\u00c9douard Glissant, qui re\u00e7oit le prix Renaudot pour son premier roman La L\u00e9zarde<\/em> en 1958, s\u2019est construit dans une forme de distance, d\u2019opposition, de diff\u00e9rence avec la figure tut\u00e9laire d\u2019Aim\u00e9 C\u00e9saire, forc\u00e9ment encombrante. Po\u00e8te et philosophe de la Relation, Glissant rejette en effet les identit\u00e9s fixes, les immobilit\u00e9s, les assignations \u00e0 r\u00e9sidence. Il imagine l\u2019imbrication inextinguible d\u2019un Tout-Monde o\u00f9 se joue la survie du Tout-Vivant. Dans ce cadre, il n\u2019est effectivement pas du c\u00f4t\u00e9 d\u2019une n\u00e9gritude qui serait un enfermement ou un repli. Mais sur la dur\u00e9e, son propos est un prolongement, un \u00e9largissement, un approfondissement des intuitions et des surgissements de C\u00e9saire.<\/p>\n\n\n\n

Il l\u2019\u00e9crira, en 2008, dans un hommage \u00e0 C\u00e9saire lors de son d\u00e9c\u00e8s, publi\u00e9 par Mediapart<\/em>, faisant de la n\u00e9gritude un moment d\u2019affirmation n\u00e9cessaire qui appelait son d\u00e9passement. Je cite Glissant : \u00ab Cette n\u00e9gritude est \u00e0 la fois de r\u00e9veil de la m\u00e9moire et d’appel pr\u00e9monitoire \u00e0 une renaissance, elle pr\u00e9c\u00e8de en quelque sorte la floraison des n\u00e9gritudes modernes de la diaspora africaine, en ce sens elle diff\u00e8re de celle de Senghor qui proc\u00e8de d’une communaut\u00e9 mill\u00e9naire, dont elle r\u00e9sume la sagesse. La po\u00e9tique d’Aim\u00e9 C\u00e9saire est de volcans et d’\u00e9ruptions, elle est d\u00e9chir\u00e9e des emm\u00ealements de la conscience, parcourue des flots d\u00e9hal\u00e9s de la souffrance n\u00e8gre, avec parfois une surprenante tendresse d’eau de source, et des boucans de joie et de liesse. Le lecteur fran\u00e7ais lui reproche parfois un manque de mesure, alors m\u00eame que c’est une po\u00e9sie toute de mesure, mais cette mesure-l\u00e0 est la mesure d’une d\u00e9mesure, celle du monde. Le po\u00e8te est celui qui raccorde les beaut\u00e9s de son h\u00e9ritage aux beaut\u00e9s de son devenir dans le monde. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Comment d\u00e9finiriez-vous la sp\u00e9cificit\u00e9 carib\u00e9enne ?<\/h3>\n\n\n\n

Ce qui frappe dans la Cara\u00efbe, c\u2019est d\u2019abord l\u2019insularit\u00e9. C\u2019est cette r\u00e9alit\u00e9 archip\u00e9lique, ce vert \u00e9clatant qui l\u2019unifie, ce ciel qui change sans cesse, ces nuits qui tombent tr\u00e8s vite, ces pluies de d\u00e9but ou de fin de journ\u00e9e, ce tremblement sensible du monde, ces terres volcaniques o\u00f9 la terre bouge et crache, o\u00f9 la mer temp\u00eate et mugit, o\u00f9 l\u2019aliz\u00e9 peut devenir ouragan\u2026 C\u2019est l\u2019envers d\u2019un univers continental. <\/p>\n\n\n\n

\u00c9douard Glissant a bien montr\u00e9 que la grande force de l\u2019imaginaire continental s\u2019accompagne d\u2019une insigne faiblesse qui est sa dimension uniformisatrice. L\u2019insularit\u00e9 carib\u00e9enne \u2014 cette pluralit\u00e9, cette fragilit\u00e9, ce foisonnement et ce bruissement \u2014 est un antidote \u00e0 ce que j\u2019ai appel\u00e9 l\u2019\u00ab illimitisme \u00bb dans Le jardin et la jungle <\/em>(2024) pour d\u00e9signer l\u2019adversaire que le camp de l\u2019\u00e9galit\u00e9 doit d\u00e9sormais affronter \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale : de Trump \u00e0 Poutine en passant par tant d\u2019autres, il s\u2019agit de ce monde extr\u00eamement minoritaire qui ne conna\u00eet aucune limite \u00e0 sa soif de puissance, de richesse, de plaisir, d\u2019imm\u00e9diatet\u00e9, d\u2019avidit\u00e9, d\u2019accumulation, de destruction\u2026<\/p>\n\n\n\n

La Cara\u00efbe, c\u2019est l\u2019envers d\u2019un univers continental.<\/p>Edwy Plenel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

En 1933, dans ses Vues sur Napol\u00e9on<\/em>, Andr\u00e9 Suar\u00e8s, une autre sorte de Breton d\u2019outre-mer, tiraill\u00e9 quant \u00e0 lui entre identit\u00e9 celte et identit\u00e9 juive, s\u2019en prend avec brio \u00e0 l\u2019\u00e9gotisme qu\u2019incarne l\u2019Empereur, cette avidit\u00e9 jamais satisfaite, qui d\u00e9vore les \u00eatres comme les peuples. D\u00e9non\u00e7ant l\u2019app\u00e9tit de conqu\u00eate sans limites de Napol\u00e9on, il le compare \u00e0 Don Juan et d\u00e9plore \u00ab la catastrophe de la puissance \u00bb. Ce que m\u2019ont appris les territoires archip\u00e9lagiques carib\u00e9ens, qui r\u00e9sistent \u00e0 l\u2019uniformit\u00e9 des continents, \u00e0 la verticalit\u00e9 des dominations, \u00e0 la certitude des syst\u00e8mes, c\u2019est une certaine forme de pr\u00e9caution, et donc de hauteur \u2014 par la langue et les principes \u2014 qui s\u2019oppose \u00e0 l\u2019id\u00e9e de grandeur inn\u00e9e. C\u2019est l\u2019antith\u00e8se de la terrible phrase de De Gaulle pour qui \u00ab la France ne serait rien sans la grandeur \u00bb. Je crois pour ma part que la grandeur, entendue comme un d\u00e9sir de puissance, est une catastrophe.<\/p>\n\n\n\n

La Cara\u00efbe, c\u2019est une g\u00e9ographie, mais aussi une histoire, au c\u0153ur de laquelle rayonne la r\u00e9volution ha\u00eftienne.<\/h3>\n\n\n\n

C\u2019est effectivement un moment crucial. La r\u00e9volution anti-esclavagiste ha\u00eftienne porte \u00e0 son incandescence la promesse rousseauiste de 1789, celle du droit naturel, de l\u2019\u00e9galit\u00e9 des droits, de l\u2019universalisable comme mouvement et partage. Elle est un saut dans l\u2019inconnu le plus absolu, un au-del\u00e0 des r\u00e9volutions modernes que furent la r\u00e9volution parlementaire britannique, la r\u00e9volution ind\u00e9pendantiste am\u00e9ricaine et la r\u00e9volution r\u00e9publicaine fran\u00e7aise. Et c\u2019est bien pourquoi les puissances occidentales, la France au premier chef, lui feront payer ch\u00e8rement son audace \u2014 notamment par la dette contract\u00e9e en 1825 \u2014 qui, de plus, \u00e9branlait le c\u0153ur \u00e9conomique du capitalisme naissant, surgissant au c\u0153ur de son accumulation primitive dont l\u2019esclavage et la plantation furent le ressort.<\/p>\n\n\n\n

C\u00e9saire a fait une biographie de Toussaint Louverture et Glissant a \u00e9crit une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre intitul\u00e9e Monsieur Toussaint<\/em>. La trag\u00e9die ha\u00eftienne p\u00e8se encore \u00e9norm\u00e9ment. En pensant \u00e0 ce que nous met actuellement sous les yeux la guerre de destruction de la Palestine que m\u00e8ne l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl \u00e0 Gaza, ces crimes contre l\u2019humanit\u00e9 et de g\u00e9nocide aujourd\u2019hui d\u00e9nonc\u00e9s jusqu\u2019en Isra\u00ebl m\u00eame par l\u2019ONG B\u2019Tselem ou l\u2019\u00e9crivain David Grossman, j\u2019ai relu la correspondance du g\u00e9n\u00e9ral Leclerc. Beau-fr\u00e8re de Bonaparte, il \u00e9tait le capitaine g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019exp\u00e9dition de Saint-Domingue, envoy\u00e9 \u00e0 la t\u00eate d\u2019un impressionnant corps exp\u00e9ditionnaire pour vaincre la r\u00e9volution anti-esclavagiste et reconqu\u00e9rir l\u2019\u00eele. C’\u00e9tait en 1802, l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 le Premier Consul r\u00e9tablit l\u2019esclavage et signe des d\u00e9crets d\u2019apartheid sur les relations entre blancs, noirs et gens de couleur. Leclerc a une haute id\u00e9e de sa mission et de sa sup\u00e9riorit\u00e9 civilisatrices, comme l\u2019ont les id\u00e9ologues de cette pr\u00e9tendue \u00ab civilisation jud\u00e9o-chr\u00e9tienne \u00bb, brandie par Benjamin Netanyahou et dont j\u2019ai t\u00f4t d\u00e9mont\u00e9 le mensonge historique sur Mediapart<\/em>, en mai 2024 <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Leclerc est un homme des Lumi\u00e8res, qui partage les id\u00e9aux de la R\u00e9volution \u00e0 laquelle il a pris une part active et qui lui a offert ses galons. Pourtant, arriv\u00e9 aux Antilles, il \u00e9crit \u00e0 son beau-fr\u00e8re : \u00ab J\u2019aurai \u00e0 faire une guerre d\u2019extermination. [\u2026] Il faut d\u00e9truire tous les n\u00e8gres des montagnes, hommes et femmes, ne garder que les enfants au-dessous de douze ans \u00bb. Son adjoint Rochambeau, quelques jours avant la d\u00e9b\u00e2cle de Verti\u00e8res qui verra la victoire de l\u2019arm\u00e9e noire surgie du refus de l\u2019esclavage, abaissera m\u00eame la limite d\u2019\u00e2ge de l\u2019extermination : \u00ab \u00c9clipser de la colonie, sans aucune restriction, tous les individus noirs ou de couleur, \u00e0 partir de l\u2019\u00e2ge de sept ans \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Il faut que nous regardions cela en face, car c\u2019est notre histoire. Nous sommes comptables de ces crimes, devant des principes que nous avons nous-m\u00eames proclam\u00e9s. Le Discours sur le colonialisme<\/em> de C\u00e9saire, tout comme Les damn\u00e9s de la terre<\/em> de Fanon, insistent sur cette trahison par l\u2019Occident des valeurs qu\u2019il proclame. Des hommes \u00e9duqu\u00e9s, pleins de bonne conscience, envisagent sans ciller d\u2019exterminer d\u2019autres hommes. Cela doit nous interpeller, bien au-del\u00e0 du seul contexte antillais. Ce n\u2019est \u00e9videmment pas sans \u00e9chos avec la situation que vivent aujourd\u2019hui les Gazaouis.<\/p>\n\n\n\n

Les Antilles, ce sont aussi des sonorit\u00e9s, une culture musicale tr\u00e8s riche.<\/h3>\n\n\n\n

La clarinette, sorte de saxophone du pauvre, a berc\u00e9 ma jeunesse, avec \u00e9videmment le gwoka dont la Guadeloupe est l\u2019\u00e9picentre. J\u2019ai les rythmes carib\u00e9ens dans la peau, j\u2019en r\u00e9clame \u00e0 chaque occasion. Je sais les \u00e9pouser tandis que le rock m\u2019embarrasse. Je demeure un inconditionnel de l\u2019incomparable pianiste Alain Jean-Marie. Et du trompettiste, par ailleurs linguiste, Jacques Coursil, qui a mis en musique des textes de Fanon et Glissant. Et je pourrais en citer bien d\u2019autres qui ne se limitent pas aux Antilles dites fran\u00e7aises \u2014 du kompa ha\u00eftien au reggae jama\u00efcain. \u00ab Get up, stand up : stand up for your rights ! Get up, stand up : don\u2019t give up the fight ! \u00bb : qui dit mieux que Bob Marley ?<\/p>\n\n\n\n

\u00c9douard Glissant affirmait, sans doute en for\u00e7ant le trait, que, s\u2019il n\u2019y avait pas eu l\u2019\u00e9ruption de la Montagne Pel\u00e9e en 1902, le jazz serait n\u00e9 \u00e0 Saint-Pierre plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans. En vrai, situ\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9picentre de la projection de la France sur le monde, la Martinique abrita et inventa une soci\u00e9t\u00e9 bouillonnante, sophistiqu\u00e9e, subtile, rus\u00e9e. En ce sens, le concept glissantien de \u00ab cr\u00e9olisation \u00bb va bien au-del\u00e0 du m\u00e9tissage : il indique mille et une strat\u00e9gies du faible au fort par lesquelles surgissent des improbables et des impensables.<\/p>\n\n\n\n

J\u2019ai les rythmes carib\u00e9ens dans la peau, j\u2019en r\u00e9clame \u00e0 chaque occasion.<\/p>Edwy Plenel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Dans ce registre, la musique et la danse recouvrent un moment farouche de libert\u00e9 conquis par les esclaves sur le syst\u00e8me totalitaire de la plantation. La nuit n\u2019appartenait pas au planteur, le colon n\u2019en \u00e9tait pas ma\u00eetre. Il s\u2019y passait quelque chose qu\u2019il ne pouvait contr\u00f4ler ni m\u00eame imaginer. Par le corps, la m\u00e9lop\u00e9e, les gestes, les chants, l\u2019imaginaire qui d\u00e8s lors s\u2019inventait, l\u2019esclave s\u2019affirmait et s\u2019\u00e9chappait. Dans l\u2019intimit\u00e9 des cases, \u00e0 l\u2019abri de la nuit, la libert\u00e9 passait par la musique, les chants et les corps.<\/p>\n\n\n\n

En ce sens, le \u00ab marronnage \u00bb, ce mot qui \u00e9voque les esclaves dit \u00ab marrons \u00bb ayant fui la servitude en s\u2019\u00e9chappant dans les mornes escarp\u00e9s et des fonds inaccessibles, est devenu un \u00e9tat d\u2019esprit, une fa\u00e7on d\u2019\u00eatre au monde, un refus des d\u00e9terminismes.<\/p>\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
Sur la commune de Sainte Anne, \u00e0 l’extr\u00e9mit\u00e9 sud-est de la Martinique, le long de la c\u00f4te atlantique, au-del\u00e0 d\u2019une plage sans pareil que l\u2019on nomme les Salines, se trouve la Savane des p\u00e9trifications.<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Vous appr\u00e9ciez \u00e9galement la cuisine et les breuvages martiniquais ?<\/h3>\n\n\n\n

De m\u00eame que le cr\u00e9ole est une langue m\u00e9lang\u00e9e, la cuisine martiniquaise est le fruit de multiples apports. Le dernier d\u2019entre eux est l\u2019apport indien, fruit de la venue, apr\u00e8s l\u2019abolition de l\u2019esclavage, de ceux que l\u2019on a p\u00e9jorativement appel\u00e9, en cr\u00e9ole, les \u00ab coulis \u00bb. S\u2019agissant des boissons, j\u2019affirme que le rhum martiniquais est le meilleur au monde. Sur ce point, je suis vraiment sectaire. Je ne go\u00fbte gu\u00e8re les rhums arrang\u00e9s de la R\u00e9union. Quant aux rhums de l\u2019Am\u00e9rique latine continentale, ils sont beaucoup trop sucr\u00e9s \u00e0 mon go\u00fbt. Mais j\u2019appr\u00e9cie aussi des breuvages plus abordables et aucunement alcoolis\u00e9s comme le calalou, une exceptionnelle soupe aux herbes. Et ma madeleine in\u00e9gal\u00e9e reste la pur\u00e9e de christophine.<\/p>\n\n\n\n

Quelles lectures conseillerez-vous pour s\u2019impr\u00e9gner de l\u2019univers martiniquais ?<\/h3>\n\n\n\n

J\u2019ai bien du mal, tant les chemins antillais sont divers, et parfois improbables si l\u2019on pense \u00e0 La Mul\u00e2tresse solitude<\/em> d\u2019Andr\u00e9 Schwarz-Bart, cet auteur qui avait eu le prix Goncourt en 1959 pour Le Dernier des justes<\/em> et dont l\u2019\u00e9pouse et complice guadeloup\u00e9enne Simone est elle-m\u00eame une formidable \u00e9crivaine. Il me faudrait inviter nos lectrices et lecteurs \u00e0 prolonger le voyage au-del\u00e0 de la trinit\u00e9 C\u00e9saire-Fanon-Glissant, en allant du c\u00f4t\u00e9 de Patrick Chamoiseau, ce conteur hors pair, un \u00ab marqueur de paroles \u00bb comme il dit si bien, et de tant d\u2019autres, parmi lesquels ce grand po\u00e8te qui revendique sa \u00ab parole sauvage \u00bb, dont l\u2019\u0153uvre est en grande part en cr\u00e9ole, Monchoachi.<\/p>\n\n\n\n

La musique et la danse recouvrent un moment farouche de libert\u00e9 conquis par les esclaves sur le syst\u00e8me totalitaire de la plantation.<\/p>Edwy Plenel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Pour terminer, pouvez-vous nous \u00e9voquer un lieu martiniquais qui vous est particuli\u00e8rement cher ?<\/h3>\n\n\n\n

Il y en aurait tant, \u00e0 l\u2019infini, que le choix est bien difficile. Je pense, par exemple, \u00e0 cette vue in\u00e9puisable que l\u2019on a, \u00e0 la pointe sud-ouest, sur le Rocher du Diamant face au Morne Larcher, depuis la terrasse de la maison d\u2019\u00c9douard Glissant, l\u00e0-m\u00eame o\u00f9, cet \u00e9t\u00e9 2025, je relis cet entretien. Mais j\u2019ai envie d\u2019\u00e9voquer un lieu qui existe toujours et qui, en m\u00eame temps, n\u2019existe plus tel que je l\u2019ai connu enfant, tant ses tr\u00e9sors telluriques ont \u00e9t\u00e9 pill\u00e9s. C\u2019est une ruine du vivant, autrement dit de ce dont nous, humains, sommes issus et dont nous oublions le message, dans notre pr\u00e9tention dominatrice d\u2019Homo Sapiens qui, trop souvent, fait de nous des Homo Demens, pr\u00e9dateurs et destructeurs.<\/p>\n\n\n\n

Sur la commune de Sainte Anne, \u00e0 l’extr\u00e9mit\u00e9 sud-est de la Martinique, le long de la c\u00f4te atlantique, au-del\u00e0 d\u2019une plage sans pareil que l\u2019on nomme les Salines, se trouve la Savane des p\u00e9trifications. Un monument terrestre \u00e0 ciel ouvert. C\u2019est le premier morceau de terre \u00e9merg\u00e9e o\u00f9, d\u2019un de ses innombrables volcans initiaux, est n\u00e9e la Martinique, il y a vingt-cinq millions d\u2019ann\u00e9es. Une for\u00eat enti\u00e8re p\u00e9trifi\u00e9e. Le v\u00e9g\u00e9tal devenu min\u00e9ral. Le vif devenu pierre. Le mouvant devenu immobilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

J\u2019ai plusieurs fois \u00e9voqu\u00e9, dans notre entretien, l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9chapp\u00e9e, ce mouvement par lequel on s\u2019arrache des d\u00e9terminations, des impossibilit\u00e9s et des fatalit\u00e9s. Si cette Savane des p\u00e9trifications m\u2019est ch\u00e8re, c\u2019est sans doute parce qu\u2019elle en symbolise l\u2019exact contraire, \u00e0 l\u2019instar des l\u00e9gendes bretonnes et celtiques autour de Merlin l\u2019enchanteur, de la for\u00eat de Broc\u00e9liande, des amants et des chevaliers p\u00e9trifi\u00e9s. Quelles que soient les libert\u00e9s dont nous nous emparons et pour lesquelles nous nous engageons corps et \u00e2me, nous ne sommes que de passage. Que pierre et poussi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n

Loin de nous inviter \u00e0 renoncer ou \u00e0 s\u2019abstenir, cette lucidit\u00e9 est une invitation \u00e0 prendre soin des humanit\u00e9s qui nous entourent et du vivant dont elles ne sont qu\u2019une infime partie. Ce qui suppose d\u2019affronter r\u00e9solument les forces contraires, nihilistes et \u00e9gotistes, extractivistes et accumulatrices, qui n\u2019ont d\u2019autre mesure qu\u2019elles-m\u00eames, c\u2019est-\u00e0-dire leur plaisir instinctif, leur app\u00e9tit insatiable et leur profit imm\u00e9diat. \u00ab Nous sommes de ceux qui disent non \u00e0 l\u2019ombre \u00bb, \u00e9crivait Aim\u00e9 C\u00e9saire dans le premier num\u00e9ro de Tropiques<\/em>, en 1941 : \u00ab O\u00f9 que nous regardions, l\u2019ombre gagne. Pourtant nous sommes de ceux qui disent non \u00e0 l\u2019ombre. Nous savons que le salut du monde d\u00e9pend de nous aussi. Nous savons que la terre a besoin de n\u2019importe lesquels d\u2019entre ses fils. Les plus humbles. Les hommes de bonne volont\u00e9 feront au monde une lumi\u00e8re nouvelle. Ah ! Tout l\u2019espoir n\u2019est pas de trop pour regarder le si\u00e8cle en face. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Ce programme vaut plus que jamais, tant l\u2019ombre gagne, de nouveau.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

\u00ab  J\u2019agis en tant que journaliste, c\u2019est mon lieu d\u2019engagement depuis bient\u00f4t un demi-si\u00e8cle. Mais je pense le monde \u00e0 partir de cet autre lieu, la Martinique.  \u00bb<\/p>\n

Pour le fondateur de Mediapart, cette \u00eele o\u00f9 il n\u2019est pas n\u00e9 a servi de matrice po\u00e9tique et politique.<\/p>\n

Des r\u00e9miniscences d\u2019\u00c9douard Glissant \u00e0 la Savane des p\u00e9trifications \u2014 en passant par une note in\u00e9dite de Jacques Foccart qu\u2019il nous d\u00e9voile \u2014 nous suivons Edwy Plenel dans un Grand Tour sur les traces de son pass\u00e9 martiniquais.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":291270,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-interviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[2984],"tags":[],"geo":[525],"class_list":["post-291308","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-grand-tour","staff-florian-louis","staff-pierre-ramond","geo-ameriques"],"acf":[],"yoast_head":"\nEdwy Plenel : \u00abL'appel de la Martinique fut l'occasion de ma premi\u00e8re \u00e9chapp\u00e9e\u00bb<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/08\/05\/grand-tour-martinique-plenel\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Edwy Plenel : \u00abL'appel de la Martinique fut l'occasion de ma premi\u00e8re \u00e9chapp\u00e9e\u00bb\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"\u00ab J\u2019agis en tant que journaliste, c\u2019est mon lieu d\u2019engagement depuis bient\u00f4t un demi-si\u00e8cle. 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