{"id":290390,"date":"2025-08-01T09:32:17","date_gmt":"2025-08-01T07:32:17","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=290390"},"modified":"2025-08-02T20:02:12","modified_gmt":"2025-08-02T18:02:12","slug":"grand-tour-venise-crouzet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/08\/01\/grand-tour-venise-crouzet\/","title":{"rendered":"\u00ab On a besoin de Venise comme on a besoin de la fin du monde \u00bb, Grand Tour avec Denis Crouzet et \u00c9lisabeth Crouzet-Pavan"},"content":{"rendered":"\n

Grand Tour<\/em><\/a>, notre historique s\u00e9rie d\u2019\u00e9t\u00e9 est de retour pour une nouvelle saison.<\/em><\/p>\n\n\n\n

Comme chaque ann\u00e9e, nous vous invitons \u00e0 explorer le rapport d\u2019affinit\u00e9 entre des personnalit\u00e9s et des espaces g\u00e9ographiques o\u00f9 elles ne sont pas n\u00e9s ou qu\u2019elles n\u2019ont pas vraiment habit\u00e9s \u2014 et qui ont pourtant jou\u00e9 un r\u00f4le crucial dans leur propre trajectoire intellectuelle ou artistique.<\/em><\/p>\n\n\n\n

Apr\u00e8s Nikos Aliagas<\/a> sur Missolonghi, Fran\u00e7oise Nyssen<\/a> sur Arles, G\u00e9rard Araud<\/a> sur Hydra, \u00c9douard Louis<\/a> sur Ath\u00e8nes, Anne-Claire Coudray<\/a> sur Rio, Edoardo Nesi<\/a> sur Forte dei Marmi, Helen Thompson<\/a> sur Naples, Pierre Assouline<\/a> sur la Corse, nous suivons Denis Crouzet et \u00c9lisabeth Crouzet-Pavan \u00e0 Venise. <\/em><\/p>\n\n\n\n

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\u00c0 quand remonte votre premi\u00e8re rencontre avec Venise ? <\/h3>\n\n\n\n

\u00c9lisabeth Crouzet-Pavan<\/h4>\n\n\n\n
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\u00c9lisabeth Crouzet-Pavan<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

J\u2019avais, je crois, 13 ou 14 ans. <\/p>\n\n\n\n

Il me semble que ma premi\u00e8re rencontre avec la ville a \u00e9t\u00e9 avant tout un premier rapport \u00e0 l\u2019eau, ce qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9terminant pour la suite de mon rapport \u00e0 la lagune et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, \u00e0 l’espace v\u00e9nitien.<\/p>\n\n\n\n

Un lieu o\u00f9 l\u2019on arrive par l\u2019eau, donc.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Oui. Des cousins \u00e9loign\u00e9s, que je connaissais \u00e0 peine, \u00e9taient venus me chercher \u00e0 l’a\u00e9roport de Venise, dans une barque traditionnelle v\u00e9nitienne, une sanpierota<\/em> \u2014 ce qui serait tr\u00e8s difficile aujourd\u2019hui vu le trafic tumultueux de taxis dans le canal qui m\u00e8ne \u00e0 l’a\u00e9roport \u2014 et m\u2019avaient conduite jusqu\u2019\u00e0 la place Saint-Marc.<\/p>\n\n\n\n

Ma premi\u00e8re rencontre avec Venise a donc \u00e9t\u00e9 aquatique, au ras de l\u2019eau, dans une barque v\u00e9nitienne. <\/p>\n\n\n\n

Il me semble alors avoir imm\u00e9diatement pris conscience du lien fondamental entre la ville et les eaux qui l\u2019entourent. <\/p>\n\n\n\n

Pour moi, dans mes travaux comme dans mes itin\u00e9raires, la lagune compte autant que la ville. Cette premi\u00e8re exp\u00e9rience a \u00e9t\u00e9 d\u2019autant plus marquante qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 ensuite prolong\u00e9e par bien d\u2019autres parcours. <\/p>\n\n\n\n

L’espace lagunaire est devenu tr\u00e8s rapidement un territoire familier \u2014 ce qui est loin d’\u00eatre donn\u00e9 \u00e0 la plupart de ceux qui voient Venise pour la premi\u00e8re fois.<\/p>\n\n\n\n

Cette premi\u00e8re rencontre est donc davantage marqu\u00e9e par la dimension lagunaire de la ville que par son paysage urbain ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Mon arriv\u00e9e \u00e0 Venise s’est fait selon ce que les textes v\u00e9nitiens de la fin du Moyen \u00c2ge recommandaient au b\u00e9n\u00e9fice de la mise en sc\u00e8ne de leur ville : par la place Saint-Marc, et en voyant cet espace, depuis l\u2019eau, \u00e0 travers les deux colonnes dress\u00e9es pour d\u00e9limiter, \u00e0 la fronti\u00e8re de la terre et du canal, un seuil symbolique. <\/p>\n\n\n\n

\u00c9lisabeth m\u2019avait guid\u00e9 \u2014 mal r\u00e9veill\u00e9 \u2014 \u00e0 travers une multitude de calli<\/em>, jusqu\u2019\u00e0 une pension qui incarne, dans mon souvenir, la Venise aujourd\u2019hui disparue  : une pension tr\u00e8s modeste, o\u00f9 les chambres \u00e9taient faites de grands lits avec d\u2019\u00e9normes oreillers<\/p>Denis Crouzet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Denis Crouzet, votre d\u00e9couverte de Venise est plus tardive, n\u2019est-ce pas ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Denis Crouzet<\/h4>\n\n\n\n
\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
Denis Crouzet<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Je devais avoir 27 ou 28 ans. <\/p>\n\n\n\n

Auparavant, nous \u00e9tions souvent partis \u2014 ma famille et moi \u2014 en Italie \u00e0 bord de notre Peugeot 403 ou 404. Toutefois ma m\u00e8re avait d\u00e9cid\u00e9 que Venise \u00e9tait un lieu o\u00f9 il ne fallait pas aller en famille.<\/p>\n\n\n\n

Pourquoi ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Il fallait y aller mari\u00e9s comme elle et mon p\u00e8re jadis\u2026 <\/p>\n\n\n\n

Nous y all\u00e2mes donc avant notre mariage. <\/p>\n\n\n\n

Je me souviens avoir d\u00e9barqu\u00e9 du Simplon Express<\/em>, le train de nuit qui reliait alors Paris \u00e0 Belgrade et qui permettait, quand il \u00e9tait \u00e0 l\u2019heure, d\u2019arriver \u00e0 Venise un peu avant 8 heures. <\/p>\n\n\n\n

\u00c9lisabeth m’avait guid\u00e9 \u2014 mal r\u00e9veill\u00e9 \u2014 \u00e0 travers une multitude de calli<\/em>, jusqu’\u00e0 une pension qui incarne, dans mon souvenir, la Venise aujourd’hui disparue : une pension tr\u00e8s modeste, o\u00f9 les chambres \u00e9taient faites de grands lits avec d’\u00e9normes oreillers qu’on n’aurait plus l’id\u00e9e de proposer \u00e0 des touristes\u2026<\/p>\n\n\n\n

\u00c9lisabeth Crouzet-Pavan<\/h4>\n\n\n\n

\u2026et beaucoup de poussi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
J\u2019ai en fait d\u00e9couvert Venise de la fa\u00e7on qui est celle que les textes v\u00e9nitiens de la fin du Moyen \u00c2ge recommandaient au b\u00e9n\u00e9fice de la mise en sc\u00e8ne de leur ville  : par la place Saint-Marc, et en voyant cet espace, depuis l\u2019eau, \u00e0 travers les deux colonnes dress\u00e9es pour d\u00e9limiter, \u00e0 la fronti\u00e8re de la terre et du canal, un seuil symbolique.\u00a0\u00a9 SIPA<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Denis Crouzet<\/h4>\n\n\n\n

En effet. Il ne fallait pas trop regarder sous les lits. D’ailleurs, je ne me souviens pas s’il y avait la douche dans la chambre ou si elle \u00e9tait \u00e0 l’\u00e9tage. <\/p>\n\n\n\n

C’est un monde qui n\u2019existe plus maintenant, un lieu o\u00f9 aucun touriste n’irait : m\u00eame les AirBnB de basse cat\u00e9gorie pr\u00e9tendent \u00e0 plus. Mais c’\u00e9tait tr\u00e8s sympathique.<\/p>\n\n\n\n

\u00c9lisabeth Crouzet-Pavan<\/h4>\n\n\n\n

C’\u00e9tait surtout tr\u00e8s pr\u00e8s de l\u2019Archivio di Stato<\/em> et beaucoup de chercheurs habitu\u00e9s \u00e0 y travailler y logeaient, pendant des semaines. \u00c9videmment, il fallait que les tarifs soient tr\u00e8s bas pour que des jeunes docenti<\/em> puissent y s\u00e9journer pendant de longues dur\u00e9es. Aujourd\u2019hui, on chercherait en vain l\u2019\u00e9quivalent.<\/p>\n\n\n\n

Venise est une ville o\u00f9 l\u2019on se perd et o\u00f9 il faut se perdre.<\/p>Denis Crouzet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Quel \u00e9tait le nom de ce lieu ? <\/h3>\n\n\n\n

Denis Crouzet<\/h4>\n\n\n\n

Il s\u2019agissait de la pension De Stefani<\/em>, pr\u00e8s de San Barnab\u00e0<\/em>, calle del Traghetto<\/em>, qui est aujourd\u2019hui devenue un h\u00f4tel \u00ab tre stelle \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Je crois qu\u2019une partie de ma nostalgie de Venise \u2014 depuis, monstruosis\u00e9e<\/em>, par l’hyper-tourisme \u2014 vient aussi de ce que j\u2019ai tout de suite connu pr\u00e8s de l\u00e0 une trattoria populaire, la Trattoria Dona Onesta <\/em>o\u00f9 l\u2019on servait d’\u00e9normes plats de fegato alla veneziana<\/em> et autres choses d\u00e9licieuses.<\/p>\n\n\n\n

\u00c9lisabeth Crouzet-Pavan<\/h4>\n\n\n\n

Elle existe toujours. Sur le Ponte de la Dona Onesta<\/em> ; mais le style a chang\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Aujourd\u2019hui, comment se perdre avec un t\u00e9l\u00e9phone ? On en vient \u00e0 manquer le decorum<\/em> urbain et l\u2019on ne voit rien des sc\u00e8nes bibliques sculpt\u00e9es sur les porches.<\/p>Denis Crouzet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Vous avez l\u2019air nostalgiques.<\/h3>\n\n\n\n

Denis Crouzet<\/h4>\n\n\n\n

Je me rends compte que j\u2019ai tout de suite connu et appr\u00e9ci\u00e9 Venise pour ce qu\u2019elle n\u2019est plus et ne sera jamais plus.<\/p>\n\n\n\n

Est-ce que la Venise que vous d\u00e9couvriez \u00e0 27 ou 28 ans correspondait \u00e0 l\u2019id\u00e9e que vous vous en \u00e9tiez faite ?<\/h3>\n\n\n\n

Je ne m\u2019attendais \u00e0 rien. Dans cette perspective, j\u2019ai toujours d\u00e9ambul\u00e9 dans Venise dans le flou, et je ne m\u2019y oriente toujours pas.<\/p>\n\n\n\n

Venise est une ville o\u00f9 l\u2019on se perd et o\u00f9 il faut se perdre.<\/p>\n\n\n\n

Aujourd\u2019hui, comment se perdre avec un t\u00e9l\u00e9phone que l\u2019on regarde en permanence et qui vous dicte o\u00f9 aller pour arriver au plus vite et au plus s\u00fbr l\u00e0 o\u00f9 on souhaite se rendre ? On en vient \u00e0 manquer le decorum<\/em> urbain et l\u2019on ne voit rien des sc\u00e8nes bibliques sculpt\u00e9es sur les porches.<\/p>\n\n\n\n

La vision de la ville qui demeure en moi est celle d’une Venise encore enchant\u00e9e dans laquelle on allait en devant repartir en arri\u00e8re pour tenter de retrouver son chemin.<\/p>\n\n\n\n

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J\u2019ai toujours d\u00e9ambul\u00e9 dans Venise dans le flou, et je ne m\u2019y oriente toujours pas. \u00a9 Walter Mori\/Mondadori Portfolio\/Sipa USA<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

\u00c9lisabeth Crouzet-Pavan<\/h4>\n\n\n\n

\u00c0 mon sens, les t\u00e9l\u00e9phones sont l\u2019un des probl\u00e8mes principaux de la Venise d\u2019aujourd\u2019hui. Pendant longtemps \u2014 comme un certain nombre d\u2019habitu\u00e9s de Venise continuent \u00e0 le r\u00e9p\u00e9ter\u2014 certains quartiers de la ville demeuraient relativement \u00e9pargn\u00e9s du tourisme.<\/p>\n\n\n\n

Il n\u2019y en a plus aucun depuis que les applications permettent \u00e0 tout le monde de circuler partout. <\/p>\n\n\n\n

Ces applications le permettent d’autant plus qu\u2019elles sont indispensables : il suffit de voir la carte des AirBnB, pour mesurer \u00e0 quel point elle co\u00efncide avec celle de la ville. Il n’y a pas un endroit dans Venise \u2014 m\u00eame dans les p\u00e9riph\u00e9ries les plus excentr\u00e9es \u2014 o\u00f9 il n’y ait pas un certain nombre de ces logements touristiques, identifiables gr\u00e2ce aux bo\u00eetes \u00e0 clefs. <\/p>\n\n\n\n

Bien que la circulation se concentre toujours dans les lieux centraux, les touristes ont envahi l’ensemble du p\u00e9rim\u00e8tre urbain, sans pour autant chercher \u00e0 \u00ab apprendre \u00bb la ville.<\/p>\n\n\n\n

O\u00f9 iriez-vous faire une passeggiata<\/em> ?<\/h3>\n\n\n\n

Il y a, autour de San Francesco della Vigna<\/em>, une sorte de micro quartier relativement prot\u00e9g\u00e9, mais qui change aussi rapidement.<\/p>\n\n\n\n

Il faut aller de plus en plus loin pour trouver des lieux o\u00f9 habitent encore les v\u00e9nitiens : via Garibaldi<\/em>, Sant\u2019Alvise<\/em> ou San Pietro di Castello<\/em>. Ce sont toutefois des lieux qui se situent \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de Venise et qui \u2014 dans le cas de via Garibaldi<\/em> \u2014, n\u2019appartenaient d\u2019ailleurs pas \u00e0 la Venise historique. Ces zones, tout comme l’extr\u00e9mit\u00e9 nord-occidentale de Venise, autour du rio di Cannaregio<\/em>, \u00e9taient encore il y a 20 ou 30 ans des \u00ab lieux incommodes et extr\u00eames \u00bb, <\/em>pour reprendre un terme qu\u2019employaient les v\u00e9nitiens au XVe si\u00e8cle pour nommer ces marges urbaines. <\/p>\n\n\n\n

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Les lieux encore pr\u00e9serv\u00e9s du tourisme me paraissent de moins en moins nombreux et toujours plus excentr\u00e9s. \u00a9 Mario De Biasi\/Mondadori Portfolio\/Sipa USA<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Aujourd\u2019hui, le rio di Cannareggio est jalonn\u00e9 de bars, de trattorie, <\/em>de terrasses o\u00f9 l\u2019on boit et l\u2019on mange jour et nuit.<\/p>\n\n\n\n

Les lieux encore pr\u00e9serv\u00e9s du tourisme me paraissent de moins en moins nombreux et toujours plus excentr\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

Dans vos livres sur l\u2019histoire de la ville, vous \u00e9crivez que Venise est une invention, une construction permanente, inlassable, presque absurde. Vous semblez pourtant d\u00e9crire actuellement une dynamique irr\u00e9versible.<\/h3>\n\n\n\n

La mus\u00e9ification<\/em> a aujourd\u2019hui rejoint un point extr\u00eame. Je ne suis d\u2019ailleurs m\u00eame pas s\u00fbre qu\u2019il soit pertinent de parler de mus\u00e9ification<\/em>, dans la mesure o\u00f9 la plus grande partie des touristes qui visitent Venise ne voient pas la ville et en ignorent les monuments et les mus\u00e9es : ils s\u2019y prom\u00e8nent comme on se prom\u00e8ne dans un parc d\u2019attractions.<\/p>\n\n\n\n

La ville est devenue un d\u00e9cor dans lequel les touristes \u00e9voluent ; elle est une sc\u00e8ne qui leur permet de jouer leur r\u00f4le de touristes.<\/p>\n\n\n\n

Il suffit pour le comprendre d\u2019observer \u2014 mais pas trop longtemps car le spectacle est finalement provocateur \u2014 les touristes qui envahissent Venise pour le carnaval. <\/p>\n\n\n\n

Beaucoup des habitants pr\u00e9f\u00e8rent ignorer le carnaval, ou plut\u00f4t ce qu\u2019il est devenu. Certains filent \u00e0 la montagne durant ce qui est certainement, pour eux, une des semaines les plus \u00e9prouvantes de l\u2019ann\u00e9e. Des jours durant, d\u00e9ambulent en effet des non-V\u00e9nitiens, d\u00e9guis\u00e9s en faux XVIIIe si\u00e8cle, pour certains portant des masques faits en Chine. Ils s\u2019admirent les uns les autres, ils se prennent en photo, ils ne regardent qu\u2019eux-m\u00eames, sans jamais contempler la beaut\u00e9 de Venise. Il s\u2019op\u00e8re \u00e0 cette occasion une appropriation de la ville, encourag\u00e9e depuis des ann\u00e9es par le pouvoir politique local.<\/p>\n\n\n\n

Venise, c\u2019est un tourisme-\u00e9clair, un Blitz-tourisme !<\/p>Denis Crouzet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Denis Crouzet<\/h4>\n\n\n\n

Cette perte d\u2019identit\u00e9 de Venise, dans laquelle les touristes, multipliant les selfies<\/em>, se voient sans voir la ville, se traduit par une marginalisation des hauts-lieux : si vous passez devant le mus\u00e9e de l\u2019Acad\u00e9mie, qui est l\u2019un des plus beaux mus\u00e9es du monde, vous constaterez que la fr\u00e9quentation y est faible. <\/p>\n\n\n\n

\u00c9lisabeth Crouzet-Pavan<\/h4>\n\n\n\n

Pendant le mariage Bezos, les journaux italiens ont pr\u00e9sent\u00e9 comme une nouvelle absolument extraordinaire le fait qu\u2019un ou deux invit\u00e9s du mariage se soient rendus \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie, mais uniquement pour voir l\u2019Homme de Vitruve<\/em> \u2014 pas les Carpaccio.<\/p>\n\n\n\n

Denis Crouzet<\/h4>\n\n\n\n

L\u2019une de mes grandes distractions \u2014 que j’ai cultiv\u00e9e avec \u00c9lisabeth \u2014 est de partir au hasard, jusqu\u2019\u00e0 me retrouver devant une \u00e9glise que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 visit\u00e9e, d\u2019y p\u00e9n\u00e9trer et d\u2019y voir trois ou quatre tableaux extraordinaires de toutes les \u00e9poques. <\/p>\n\n\n\n

Si vous faites comme moi, vous serez surpris de constater qu\u2019il n’y a personne pour vous accompagner. Vous jouissez d\u2019une paix royale. Et, d\u2019une \u00e9glise \u00e0 l\u2019autre, vous ferez la m\u00eame observation.<\/p>\n\n\n\n

Je lisais hier dans Il<\/em> Gazzettino<\/em> \u2014 qui est un des deux journaux v\u00e9nitiens \u2014 un article sur la dur\u00e9e moyenne du s\u00e9jour des touristes \u00e0 Venise. Et j’ai \u00e9t\u00e9 navr\u00e9 de voir que les chinois \u2014 qui sont de plus en plus nombreux \u2014 ne restent en moyenne pas plus d\u2019un jour et demi \u2014 en ce compris une excursion \u00e0 Burano et une promenade oblig\u00e9e en gondole.<\/p>\n\n\n\n

Ils ne restent donc pas \u00e0 Venise plus de quelques heures.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est un tourisme-\u00e9clair, un Blitz-tourisme !<\/p>\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
Cette perte d\u2019identit\u00e9 de Venise, dans laquelle les touristes, multipliant les selfies, se voient sans voir la ville, se traduit par une marginalisation des hauts-lieux  : si vous passez devant le mus\u00e9e de l\u2019Acad\u00e9mie, qui est l\u2019un des plus beaux mus\u00e9es du monde, vous constaterez que la fr\u00e9quentation y est faible. \u00a9 Angelo Cozzi\/Mondadori Portfolio\/Sipa USA<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

\u00c9lisabeth Crouzet-Pavan<\/h4>\n\n\n\n

La Mairie de Venise publie r\u00e9guli\u00e8rement des statistiques sur le tourisme qui sont une mine de renseignements tout \u00e0 fait d\u00e9solante. On y apprend par exemple qu\u2019il y a 10 \u00e0 12 millions de touristes dans l\u2019ann\u00e9e. Quelques centaines de milliers vont au Palais Ducal ; beaucoup moins dans les diff\u00e9rents mus\u00e9es. Ce sont des chiffres absolument ridicules si on les confronte la masse de touristes pr\u00e9sents chaque jour quelques heures au moins dans la ville : autour de 100 000 soit le double de la population locale. <\/p>\n\n\n\n

Paradoxalement, les traces d’un pass\u00e9 parfois tr\u00e8s lointain sont pourtant bien pr\u00e9sentes dans Venise, et ne sont pas atteintes par le sur-tourisme.<\/h3>\n\n\n\n

Comme souvent en Italie, les traces d’histoire sont visibles et facilement d\u00e9chiffrables, mais le cas v\u00e9nitien est particuli\u00e8rement \u00e9clatant. Il faut aller jusqu\u2019aux \u00eelots urbains conquis et urbanis\u00e9s au XXe si\u00e8cle pour ne pas y voir un habitat datant du XVIe ou XVIIe si\u00e8cle au moins. Il n’y a pratiquement rien de moderne dans Venise. L’essentiel du patrimoine architectural est celui que les visiteurs pouvaient d\u00e9couvrir \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n

On entre, marchant \u00e0 travers les calli<\/em>, tr\u00e8s facilement en communication avec le pass\u00e9 : quand on marche dans Venise, on est dans le pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Quel rapport entretenez-vous avec les habitants ? \u00cates-vous int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 la vie universitaire de C\u00e0 Foscari par exemple ?<\/h3>\n\n\n\n

\u00c9lisabeth Crouzet-Pavan<\/h4>\n\n\n\n

Aujourd’hui, la C\u00e0 Foscari est devenue une tr\u00e8s grande universit\u00e9, bien qu\u2019historiquement, durant la R\u00e9publique de Venise, et depuis le XVe si\u00e8cle et la conqu\u00eate de la Terre Ferme, la seule universit\u00e9 \u00e9tait celle de Padoue. <\/p>\n\n\n\n

Pour autant, la greffe de la C\u00e0 Foscari sur la ville n\u2019a pas si bien pris, notamment \u00e0 cause des cons\u00e9quences de l’hyper-tourisme. Il est pratiquement impossible pour les \u00e9tudiants de trouver \u00e0 se loger \u00e0 un prix raisonnable et beaucoup doivent venir tous les jours de la Terre Ferme, o\u00f9 ils habitent. Venise, de ce fait, n\u2019est pas une ville \u00e9tudiante, contrairement \u00e0 Padoue. L\u2019universit\u00e9 aurait pourtant pu repr\u00e9senter une voie alternative \u00e0 la monoculture touristique\u2026 <\/p>\n\n\n\n

En ce qui nous concerne, nous ne fr\u00e9quentons que des V\u00e9nitiens et nous n\u2019entendons, ou presque, que parler v\u00e9nitien. Notre fille, Guillemette, du fait de vacances d\u2019\u00e9t\u00e9 v\u00e9nitiennes, est capable de parler avec l\u2019accent v\u00e9nitien et conna\u00eet toutes les expressions \u00ab pesanti<\/em> \u00bb du dialecte.<\/p>\n\n\n\n

Je suis moi-m\u00eame en partie v\u00e9nitienne de par mon p\u00e8re. Pour nous, la seule fa\u00e7on de rester \u00e0 Venise est de vivre avec les V\u00e9nitiens qui subsistent.<\/p>\n\n\n\n

Denis Crouzet<\/h4>\n\n\n\n

J\u2019ai quant \u00e0 moi d\u00e9couvert Venise par ses habitants.<\/p>\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
Je me souviens avoir pris place dans une grande barque dans laquelle nous \u00e9tions sept ou huit. Dans une autre barque se trouvaient autant de personnes. \u00c0 part moi, tout le monde parlait v\u00e9nitien. \u00a9 Walter Mori\/Mondadori Portfolio\/Sipa USA)<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Racontez-nous.<\/h3>\n\n\n\n

Denis Crouzet<\/h4>\n\n\n\n

Lors de ma premi\u00e8re visite \u00e0 Venise, la famille v\u00e9nitienne d\u2019\u00c9lisabeth m\u2019avait permis de prendre part \u00e0 la f\u00eate du R\u00e9dempteur\u2026<\/p>\n\n\n\n

\u00c9lisabeth Crouzet-Pavan<\/h4>\n\n\n\n

Jusque dans les ann\u00e9es 1970-1980, la f\u00eate avait encore un d\u00e9roul\u00e9 traditionnel : tout se passait sur l\u2019eau. Depuis le canal de la Giudecca et le bassin de Saint-Marc, les barques allaient au Lido ou, dans une \u00eele plus ou moins proche, attendre l\u2019aube dans la lagune. Le soleil levant \u00e9tait le signe de la r\u00e9surrection de la ville apr\u00e8s la peste. Ces rituels ont quasi disparu aujourd\u2019hui et les V\u00e9nitiens sont peu \u00e0 peu remplac\u00e9s par les touristes venus assister \u00e0 la f\u00eate sur l\u2019eau.<\/p>\n\n\n\n

Denis Crouzet<\/h4>\n\n\n\n

Je me souviens avoir pris place dans une grande barque dans laquelle nous \u00e9tions sept ou huit. Dans une autre barque se trouvaient autant de personnes. \u00c0 part moi, tout le monde parlait v\u00e9nitien : c’\u00e9tait l’occasion pour eux de se retrouver ensemble et de pr\u00e9server leur identit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n

Les costauds ramaient.<\/p>\n\n\n\n

Apr\u00e8s avoir vu le feu d\u2019artifice dans le bacino<\/em> nous sommes all\u00e9s jusqu\u2019aux Vignole, une \u00eele de la lagune, pour attendre le lever de soleil en mangeant des plats traditionnels qui avaient \u00e9t\u00e9 embarqu\u00e9s et en buvant des quantit\u00e9s astronomiques de vin \u2014 je n’\u00e9tais pas encore form\u00e9 \u00e0 la capacit\u00e9 v\u00e9nitienne d’absorption.<\/p>\n\n\n\n

Je me souviens en particulier d\u2019un grand rameur, nomm\u00e9 Bobo, qui avait apport\u00e9 un gros radio-cassette et qui mettait de la musique \u00e0 toute force au milieu de la nuit.  <\/p>\n\n\n\n

Quelqu’un lui avait fait une r\u00e9flexion et la situation avait tourn\u00e9 \u00e0 la semi-bagarre. Finalement le radiocassette a fini dans l\u2019eau : Bobo avait d\u00e9clar\u00e9 que, puisqu\u2019on ne voulait pas l’\u00e9couter, il ne voyait pas la peine de le garder. <\/p>\n\n\n\n

Il l\u2019avait lanc\u00e9 \u2014 et le soleil \u00e9tait arriv\u00e9 synchroniquement. Il \u00e9tait 5 heures du matin et il nous fallut encore deux heures \u00e0 coups de rames pour revenir \u00e0 Venise. Aujourd\u2019hui, ce serait \u00e9videmment impossible \u2014 \u00e0 cause des bateaux \u00e0 moteurs surpuissants qui causent des remous tels qu\u2019il en devient impossible de circuler.  <\/p>\n\n\n\n

Une autre fois, toujours durant le petit matin, alors que nous abordions au Lido \u2014 o\u00f9 nous \u00e9tions log\u00e9s \u2014 sautant sur le ponton pour amarrer la sanpierota<\/em> du cousin, un \u00e9norme zodiac passa et les vagues me firent tomber dans la lagune \u2014 particuli\u00e8rement poisseuse en cet endroit. <\/p>\n\n\n\n

En revenant, je me souviens qu\u2019\u00c9lisabeth et sa cousine avaient d\u00fb me suivre \u00e0 distance tant je sentais la vase. L\u2019odeur \u00e9tait forte au point qu\u2019on m\u2019avait fait presqu\u2019enti\u00e8rement d\u00e9shabiller ! <\/p>\n\n\n\n

Vous avez \u00e9voqu\u00e9 des plats typiques. Quel rapport entretenez-vous avec la gastronomie v\u00e9nitienne ? <\/h3>\n\n\n\n

\u00c9lisabeth Crouzet-Pavan<\/h4>\n\n\n\n

Elle reste l\u2019une des plus pauvres d\u2019Italie. Elle peut parfois \u00eatre int\u00e9ressante, notamment par ces influences orientales et ses go\u00fbts doux-amers, qui sont pr\u00e9sents d\u00e8s la fin du Moyen \u00c2ge et le d\u00e9but de la Renaissance. Mais la ville s\u2019appauvrissant, la cuisine s’est \u00e9galement appauvrie. <\/p>\n\n\n\n

Erasme, au d\u00e9but du XVIe si\u00e8cle, se plaint d\u00e9j\u00e0 am\u00e8rement de la cuisine v\u00e9nitienne et parle de crabes qui lui \u00e9taient propos\u00e9s et que l\u2019on aurait pu p\u00eacher dans des latrines, de fromages extr\u00eamement durs\u2026<\/p>\n\n\n\n

Quand on marche dans Venise, on est dans le pass\u00e9.<\/p>\u00c9lisabeth Crouzet-Pavan<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Il reste tout de m\u00eame quelques sp\u00e9cialit\u00e9s, comme les sarde<\/em> in saor<\/em>, une pr\u00e9paration de sardines frites avec du vinaigre, des raisins secs et des oignons qui peut se conserver longtemps. L\u2019on pr\u00e9parait aussi, le jour de la f\u00eate du R\u00e9dempteur, le canard de la lagune. Mais les canards ont disparu.<\/p>\n\n\n\n

Denis Crouzet<\/h4>\n\n\n\n

Il y avait aussi les spaghetti alle vongole<\/em>\u2026<\/p>\n\n\n\n

\u00c9lisabeth Crouzet-Pavan<\/h4>\n\n\n\n

\u2026mais il n\u2019y a plus \u2014 ou presque plus \u2014 de vongole parce que les crabes bleus les mangent ! Les bateaux sp\u00e9cialis\u00e9s dans la p\u00eache aux vongole sont d\u00e9sormais \u00e0 l\u2019arr\u00eat \u00e0 Chioggia\u2026<\/p>\n\n\n\n

Denis Crouzet<\/h4>\n\n\n\n

Quand on se l\u00e8ve t\u00f4t \u00e0 Venise, on peut voir des livreurs apportant aux trattorie<\/em> des grands cartons de poissons congel\u00e9s qui viennent de Tha\u00eflande ou d\u2019Indon\u00e9sie. <\/p>\n\n\n\n

La p\u00e2tisserie reste locale, notamment le petit four<\/em>, une sorte de long g\u00e2teau \u00e0 la p\u00e2te d\u2019amande \u2014 qui n\u2019a rien de fran\u00e7ais malgr\u00e9 son nom. <\/p>\n\n\n\n

Les touristes mangent des menus types dont les ingr\u00e9dients viennent de tr\u00e8s, tr\u00e8s loin, bien souvent.<\/p>\n\n\n\n

Il reste bien, quand m\u00eame, l’habitude des cicchetti<\/em> et du verre de vin sec \u00e0 l\u2019ap\u00e9ritif, non ?<\/h3>\n\n\n\n

\u00c9lisabeth Crouzet-Pavan<\/h4>\n\n\n\n

Oui, mais j\u2019observe toutefois une certaine d\u00e9rive des cicchetti<\/em>, qui se \u00ab tapassisent<\/em> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Les plus traditionnels disparaissent parce que les mati\u00e8res premi\u00e8res, comme les petits poulpes, les moscardini<\/em>, se font rares.<\/p>\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
Au Lido, le temps s\u2019y est arr\u00eat\u00e9 dans les ann\u00e9es 1960 \u00e0 peu pr\u00e8s. Et c’est tr\u00e8s agr\u00e9able. \u00a0\u00a9 JAMET PIERRE\/SIPA<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Vous logez habituellement au Lido. \u00cates-vous plus en contact avec une r\u00e9alit\u00e9 moins marqu\u00e9e par l’hyper-tourisme que vous d\u00e9plorez ?<\/h3>\n\n\n\n

Oui parce que le Lido est la plage de Venise \u2014 mais c’est une plage o\u00f9 il n’y a quasiment que des V\u00e9nitiens. Quelques touristes viennent parfois y prendre un bain ou s\u2019y aventurent pour une promenade mais \u00ab l\u2019\u00eele \u00bb, comme l\u2019appelle les locaux, reste un endroit pr\u00e9serv\u00e9. <\/p>\n\n\n\n

Le temps s\u2019y est arr\u00eat\u00e9 dans les ann\u00e9es 1960 \u00e0 peu pr\u00e8s. Et c’est tr\u00e8s agr\u00e9able.<\/p>\n\n\n\n

Denis Crouzet<\/h4>\n\n\n\n

L\u2019hiver, c’est un monde congel\u00e9. Il n’y a personne ou presque dans les rues \u00e0 partir de 6 heures du soir.<\/p>\n\n\n\n

\u00c9lisabeth Crouzet Pavan<\/h4>\n\n\n\n

Oui, l\u2019hiver, un petit monde envelopp\u00e9 d’humidit\u00e9, de brouillard\u2026 Rien \u00e0 voir avec l\u2019\u00eele de Burano, qui a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9e aux circuits touristiques \u00e0 un certain moment, ce qui a entra\u00een\u00e9 sa transformation profonde : cette \u00eele de p\u00eacheurs, comme d\u2019autres micro-\u00eeles, conna\u00eet aujourd\u2019hui une v\u00e9ritable submersion touristique avec un nombre toujours croissant de trattorie<\/em> , alors qu\u2019en face, \u00e0 Torcello, il n’y a que tr\u00e8s peu de monde.<\/p>\n\n\n\n

Denis Crouzet<\/h4>\n\n\n\n

Torcello reste une isola<\/em> pr\u00e9serv\u00e9e parce qu’il faut changer de vaporetto. Il n\u2019y a pas obligatoirement de synchronisation entre les lignes, donc on rate souvent la correspondance. <\/p>\n\n\n\n

Torcello reste le secret le mieux gard\u00e9 de la lagune ?<\/h3>\n\n\n\n

\u00c9lisabeth Crouzet Pavan<\/h4>\n\n\n\n

Un secret tout de m\u00eame un peu \u00e9vent\u00e9 !<\/p>\n\n\n\n

Denis Crouzet<\/h4>\n\n\n\n

La Locanda Cipriani \u00e9tant trop petite pour Jeff Bezos, il n’a pas pu venir \u00e0 Torcello et aura certainement \u00e9t\u00e9 regrett\u00e9 !<\/p>\n\n\n\n

L\u2019hiver, c’est un monde congel\u00e9. Il n’y a personne ou presque dans les rues \u00e0 partir de 6 heures du soir.<\/p>Denis Crouzet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Au-del\u00e0 de la lagune, avez-vous voyag\u00e9 en V\u00e9n\u00e9tie ?<\/h3>\n\n\n\n

\u00c9lisabeth Crouzet Pavan<\/h4>\n\n\n\n

Nous connaissons bien l\u2019\u00c9tat de Terre Ferme \u2014 \u00e0 la fois ses villes et ses villas.<\/p>\n\n\n\n

Denis Crouzet<\/h4>\n\n\n\n

En voiture, c’est tr\u00e8s agr\u00e9able : on peut s’y perdre et arriver jusqu’\u00e0 une \u00e9glise m\u00e9connue o\u00f9 personne ne va.<\/p>\n\n\n\n

\u00c9lisabeth Crouzet Pavan<\/h4>\n\n\n\n

Soyons honn\u00eates : nos exp\u00e9ditions les plus fr\u00e9quentes nous y conduisent surtout pour acheter du vin, vers les collines du prosecco, \u00e0 Conegliano ou Valdobbiadene, ou vers le Frioul.<\/p>\n\n\n\n

Denis Crouzet<\/h4>\n\n\n\n

Il est int\u00e9ressant de constater l\u00e0-bas comment la destruction de la Venise Ancienne est pilot\u00e9e en r\u00e9alit\u00e9 par les V\u00e9nitiens, non seulement de Venise, mais aussi de la Terre Ferme : il y a 30 ans, le prosecco \u00e9tait tr\u00e8s peu diffus\u00e9 en V\u00e9n\u00e9tie m\u00eame. Depuis, il a connu un succ\u00e8s mondial : la vigne est d\u00e9sormais plant\u00e9e non plus seulement sur les collines sub-alpines mais dans un territoire toujours plus vaste\u2026<\/p>\n\n\n\n

\u00c9lisabeth Crouzet Pavan<\/h4>\n\n\n\n

\u2026jusqu’\u00e0 la mer.<\/p>\n\n\n\n

Denis Crouzet<\/h4>\n\n\n\n

Oui, ce qui fait qu’en m\u00eame temps la qualit\u00e9 a fortement baiss\u00e9. Il vaut mieux \u00e9viter parfois les bouteilles de prosecco, voire les verres remplis souvent dans les bars avec une tireuse.<\/p>\n\n\n\n

\u00c9lisabeth Crouzet Pavan<\/h4>\n\n\n\n

La mondialisation du spritz est en quelque sorte l’image la plus forte de ce qu\u2019est aujourd\u2019hui Venise. <\/p>\n\n\n\n

Un article paru, toujours dans la presse locale, apr\u00e8s le fameux mariage Bezos, nous a beaucoup marqu\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n

Malgr\u00e9 une s\u00e9rie de protestations, l\u2019opinion s\u2019\u00e9tait plut\u00f4t ralli\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e9nement, gr\u00e2ce \u00e0 la pluie d\u2019argent tomb\u00e9e sur les h\u00f4tels, les restaurants et les taxis. La semaine suivant le mariage, un professeur d’\u00e9conomie en a vant\u00e9 les m\u00e9rites dans un des journaux locaux en expliquant que ce type de manifestations faisait monter en qualit\u00e9 la \u00ab marque Venise \u00bb. La marque<\/em> Venise. Tout \u00e9tait dit : Venise est devenue une \u00ab marque \u00bb. <\/p>\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
Aller \u00e0 Venise, c’est cultiver une sorte de m\u00e9lancolie, qui est associ\u00e9e intimement \u00e0 l\u2019histoire que l\u2019on a devant soi, face \u00e0 ce bouleversement complet qui ne peut pas faire machine arri\u00e8re. \u00a9\u00a0Mario De Biasi\/Mondadori Portfolio\/Sipa USA<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Comment fait-on pour voir Venise sans la marque ?<\/h3>\n\n\n\n

Denis Crouzet<\/h4>\n\n\n\n

Il faut se lever t\u00f4t. <\/p>\n\n\n\n

Aux aurores, les touristes les plus aventureux sont encore \u00e0 Piazzale Roma, occup\u00e9s \u00e0 chercher leur chemin.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 ce moment-l\u00e0, Venise vous appartient, seule, silencieuse.<\/p>\n\n\n\n

\u00c9lisabeth Crouzet Pavan<\/h4>\n\n\n\n

Paul Morand raconte dans Venises<\/em> des histoires de brouillard o\u00f9 les gens tombaient dans les canaux tous les jours faute d\u2019y voir clair\u2026 Mais il y en a de moins en moins de brouillard. Et puis, c\u2019est Paul Morand\u2026<\/p>\n\n\n\n

Le matin, on n\u2019entend que les livreurs qui crient \u00ab occhio<\/em> \u00bb, c’est-\u00e0-dire \u00ab \u0153il, attention \u00bb, parce qu’ils poussent leurs diables sur les ponts. C\u2019est un moment particulier o\u00f9 le paysage v\u00e9nitien est l\u00e0, bien visible ; quant au paysage sonore, lui aussi, en quelque sorte, reste v\u00e9nitien.<\/p>\n\n\n\n

Venise est prise dans une forme de contradiction profonde. Tous ou presque se plaignent des exc\u00e8s du tourisme alors que les revenus de la ville proviennent du tourisme sans que des alternatives \u00e9conomiques ne soient vraiment cherch\u00e9es.<\/p>\u00c9lisabeth Crouzet Pavan<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Faut-il parfois sortir de Venise pour retrouver ces paysages ?<\/h3>\n\n\n\n

Denis Crouzet<\/h4>\n\n\n\n

En effet. Au Lido, il y a ce petit bourg \u2014 ce n\u2019est m\u00eame pas une vraie ville \u2014 qui s\u2019appelle Malamocco. Il poss\u00e8de une \u00e9glise magnifique et garde encore quelque chose de ce moment o\u00f9 il n\u2019y avait presque personne.<\/p>\n\n\n\n

Ou bien Murano : l\u00e0 aussi, il y a quelques \u00e9glises qui sont de v\u00e9ritables tr\u00e9sors. Mais les touristes, eux, sont accroch\u00e9s aux vitrines, \u00e0 regarder de la verrerie chinoise : des petits chiens ou des petits canards en verre, ou n\u2019importe quelle babiole. <\/p>\n\n\n\n

Il ne s’agit pas de dire que le tourisme est une catastrophe. Le pouvoir politique local, en r\u00e9alit\u00e9, est un pouvoir qui consid\u00e8re Venise comme une sorte de parc dans lequel les touristes doivent d\u00e9ambuler. <\/p>\n\n\n\n

\u00c9lisabeth Crouzet Pavan<\/h4>\n\n\n\n

Venise est une ville fondamentalement schizophr\u00e8ne, aussi bien du c\u00f4t\u00e9 des responsables politiques que des habitants eux-m\u00eames. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, on entend sans cesse un lamento<\/em> collectif sur la d\u00e9ch\u00e9ance de la ville. La faute en est imput\u00e9e aux touristes :  les touristes ne respectent pas la ville qui se vide de ses habitants, qui perd son \u00e2me, c\u2019est la \u00ab povera Venezia<\/em> \u00bb, pauvre victime d\u2019une modernit\u00e9 coupable.<\/p>\n\n\n\n

Depuis la fin du XVIIIe si\u00e8cle au moins, Venise est v\u00e9cue comme une ville triste.<\/p>\u00c9lisabeth Crouzet Pavan<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Mais, dans le m\u00eame temps, les autorit\u00e9s politiques, et pas seulement la municipalit\u00e9 actuelle car le ph\u00e9nom\u00e8ne est plus ancien, ne cessent de multiplier les initiatives pour attirer toujours plus de visiteurs : on cr\u00e9e des \u00e9v\u00e9nements, des festivals, tout pour faire venir toujours et sans r\u00e9pit plus de monde.<\/p>\n\n\n\n

Et les habitants eux-m\u00eames ne sont pas en dehors de cette logique : beaucoup s\u2019accommodent ou profitent du syst\u00e8me. D\u00e8s qu\u2019un appartement est disponible, on le met sur AirBnb, on cherche \u00e0 rentrer dans le circuit de la rentabilit\u00e9 qui fait que la \u00ab venetianit\u00e0<\/em> \u00bb est toujours plus \u00e0 vendre.<\/p>\n\n\n\n

Venise est donc prise dans une forme de contradiction profonde. Tous ou presque se plaignent des exc\u00e8s du tourisme alors que les revenus de la ville proviennent du tourisme sans que des alternatives \u00e9conomiques ne soient vraiment cherch\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n

 L\u2019UNESCO menace r\u00e9p\u00e9titivement de sanctionner Venise mais les menaces restent des menaces\u2026<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 vous entendre, on a l\u2019impression qu\u2019on recherche toujours \u00e0 Venise quelque chose d\u2019une beaut\u00e9 perdue\u2026<\/h3>\n\n\n\n

Denis Crouzet<\/h4>\n\n\n\n

C\u2019est vrai. Aller \u00e0 Venise, c’est cultiver une sorte de m\u00e9lancolie, qui est associ\u00e9e intimement \u00e0 l\u2019histoire que l\u2019on a devant soi, face \u00e0 ce bouleversement complet qui ne peut pas faire machine arri\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n

Mais la m\u00e9lancolie n’est pas nouvelle, elle faisait d\u00e9j\u00e0 partie de ceux qui venaient \u00e0 Venise dans les ann\u00e9es 1890-1900.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019imaginaire de la mort est indissociable de l\u2019image m\u00eame de la vie \u00e0 Venise.<\/p>\u00c9lisabeth Crouzet Pavan<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

\u00c9lisabeth Crouzet Pavan<\/h4>\n\n\n\n

Depuis la fin du XVIIIe si\u00e8cle au moins, Venise est v\u00e9cue comme une ville triste.<\/p>\n\n\n\n

Venise renvoie-t-elle donc constamment \u00e0 l\u2019id\u00e9e ou la repr\u00e9sentation de sa propre finitude ?<\/h3>\n\n\n\n

Cette ville a toujours \u00e9t\u00e9 hant\u00e9e par le p\u00e9ril de sa mort, parce qu’elle \u00e9tait construite dans un site impropre \u00e0 la vie et qui ne pouvait \u00eatre maintenu que par des travaux incessants. Ce p\u00e9ril de mort hante vraiment, je crois, les consciences v\u00e9nitiennes. <\/p>\n\n\n\n

M\u00eame \u00e0 l\u2019\u00e9poque de l\u2019apog\u00e9e \u00e9conomique de Venise, cette peur \u00e9tait pr\u00e9sente.<\/p>\n\n\n\n

On le voit tr\u00e8s bien dans les registres du S\u00e9nat ou du Grand Conseil : sur un m\u00eame folio, on trouve \u00e0 la fois une d\u00e9cision sur le d\u00e9part de gal\u00e8res vers Beyrouth ou Constantinople, t\u00e9moignage de la richesse et de l\u2019ampleur du commerce v\u00e9nitien et, plus loin, un vote sur la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019engager imm\u00e9diatement des travaux de recreusement sur le Grand Canal, parce que la ville \u00e9tait en p\u00e9ril de demeurer \u00e0 sec et donc de p\u00e9rir car le commerce deviendrait impossible.<\/p>\n\n\n\n

Denis Crouzet<\/h4>\n\n\n\n

Il y a une sorte de m\u00e9tamorphose de la figure de la mort.<\/p>\n\n\n\n

\u00c9lisabeth Crouzet Pavan<\/h4>\n\n\n\n

La mort menace toujours Venise. Mais ce qui m’\u00e9tonne et me fascine, c’est que Venise, condamn\u00e9e \u00e0 dispara\u00eetre selon certaines projections concernant l\u2019\u00e9l\u00e9vation du niveau des oc\u00e9ans, ne serait certainement pas la seule ville en danger. Pourtant, c\u2019est encore et toujours Venise qui cristallise l\u2019angoisse. <\/p>\n\n\n\n

L\u2019imaginaire de la mort est indissociable de l\u2019image m\u00eame de la vie \u00e0 Venise.<\/p>\n\n\n\n

Elle en serait presque une fonction ?<\/h3>\n\n\n\n

Denis Crouzet<\/h4>\n\n\n\n

Voil\u00e0 : on pourrait dire qu\u2019on a besoin de Venise comme on a besoin de la fin du monde.<\/p>\n\n\n\n

Mais aujourd\u2019hui la mort de Venise \u2014 \u00e0 la diff\u00e9rence de ce qu\u2019elle put \u00eatre au temps de Thomas Mann \u2014 ne serait pas loin d\u2019une mort collective volontaire\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

\u00ab  Aller \u00e0 Venise, c’est cultiver une sorte de m\u00e9lancolie, qui est associ\u00e9e intimement \u00e0 l\u2019histoire que l\u2019on a devant soi, face \u00e0 ce bouleversement complet qui ne peut pas faire machine arri\u00e8re \u2014 mais m\u00eame cette m\u00e9lancolie n’est pas nouvelle.  \u00bb<\/p>\n

Depuis leur arriv\u00e9e sur la lagune, les historiens Denis Crouzet et \u00c9lisabeth Crouzet-Pavan n’en sont jamais vraiment partis. Elle a int\u00e9gr\u00e9 leurs vies, leurs r\u00e9flexions, leurs travaux.<\/p>\n

Mais la ville, avec le temps, a chang\u00e9.<\/p>\n

Ils nous racontent comment la fragile Venise reste, m\u00eame aujourd’hui \u2014 h\u00e9sitant entre sa m\u00e9lancolie et sa \u00ab  marque  \u00bb \u2014 fid\u00e8le \u00e0 son histoire.<\/p>\n","protected":false},"author":47071,"featured_media":290871,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-interviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[2984],"tags":[],"geo":[1917],"class_list":["post-290390","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-grand-tour","staff-matheo-malik","geo-europe"],"acf":[],"yoast_head":"\n\u00abOn a besoin de Venise comme on a besoin de la fin du monde\u00bb, Grand Tour avec Denis Crouzet et \u00c9lisabeth Crouzet-Pavan | Le Grand Continent<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/08\/01\/grand-tour-venise-crouzet\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"\u00abOn a besoin de Venise comme on a besoin de la fin du monde\u00bb, Grand Tour avec Denis Crouzet et \u00c9lisabeth Crouzet-Pavan | Le Grand Continent\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"\u00ab Aller \u00e0 Venise, c'est cultiver une sorte de m\u00e9lancolie, qui est associ\u00e9e intimement \u00e0 l\u2019histoire que l\u2019on a devant soi, face \u00e0 ce bouleversement complet qui ne peut pas faire machine arri\u00e8re \u2014 mais m\u00eame cette m\u00e9lancolie n'est pas nouvelle. \u00bb Depuis leur arriv\u00e9e sur la lagune, les historiens Denis Crouzet et \u00c9lisabeth Crouzet-Pavan n'en sont jamais vraiment partis. 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