{"id":288369,"date":"2025-07-20T18:21:56","date_gmt":"2025-07-20T16:21:56","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=288369"},"modified":"2025-07-20T23:23:32","modified_gmt":"2025-07-20T21:23:32","slug":"je-suis-sur-le-point-de-vous-dire-lindicible-mais-je-passe-ma-vie-a-craindre-quon-frappe-a-ma-porte-une-conversation-avec-enrique-vila-matas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/07\/20\/je-suis-sur-le-point-de-vous-dire-lindicible-mais-je-passe-ma-vie-a-craindre-quon-frappe-a-ma-porte-une-conversation-avec-enrique-vila-matas\/","title":{"rendered":"\u00ab Je suis sur le point de vous dire l’indicible \u2014 mais je passe ma vie \u00e0 craindre qu’on frappe \u00e0 ma porte \u00bb, une conversation avec Enrique Vila-Matas"},"content":{"rendered":"\n
Paul Auster avait l\u2019habitude de dire qu\u2019avec Enrique Vila-Matas on ne craint rien, on peut se laisser porter \u2014 car on est \u00ab entre les mains d’un ma\u00eetre. \u00bb <\/em><\/p>\n\n\n\n Son nouveau roman, <\/em>Canon de c\u00e1mara oscura (\u00ab Canon de chambre noire \u00bb) publi\u00e9 en Espagne par Seix Barral, est une sorte d\u2019objet litt\u00e9raire non-identifi\u00e9. <\/em><\/p>\n\n\n\n Vidal Escabia, le protagoniste principal, est un robot.<\/em><\/p>\n\n\n\n Plus exactement, c\u2019est un \u00ab Denver-7 \u00bb. Mais il est en tout \u2014 ou presque \u2014 pareil \u00e0 un \u00eatre humain. D\u2019autant plus qu\u2019il est un grand lecteur ; il \u00e9crit et se fixe une grande mission : \u00e9tablir son propre \u00ab Canon \u00bb personnel et intime de la litt\u00e9rature mondiale. <\/em><\/p>\n\n\n\n Tous les matins, cet andro\u00efde choisit un livre dont un extrait int\u00e9grera la pi\u00e8ce, la \u00ab chambre noire \u00bb, dans laquelle prend forme le fameux canon au quotidien, au fur et mesure de la lecture \u2014 et d\u2019une \u00e9criture qui semble simultan\u00e9e et elle-m\u00eame influenc\u00e9e par les textes choisis.<\/em><\/p>\n\n\n\n Dans un \u00e9l\u00e9gant concert de citations et r\u00e9f\u00e9rences parfaitement \u00e9quilibr\u00e9es, Vila-Matas nous emm\u00e8ne dans l\u2019univers de ses sujets de pr\u00e9dilection : la fiction, le simulacre, le double, l\u2019\u00e9criture, le narrateur\/auteur \u2014 cette figure avec laquelle l\u2019\u00e9crivain catalan aime jouer \u2014 l\u2019absurde mais aussi l\u2019absence.<\/em><\/p>\n\n\n\n Vila-Matas est bien un ma\u00eetre, un virtuose dans l\u2019art de la narration \u2014 et ce <\/em>Canon de c\u00e1mara oscura en est la plus belle illustration.<\/em><\/p>\n\n\n\n Pour recevoir chaque dimanche un nouvel entretien litt\u00e9raire, abonnez-vous au Grand Continent<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n Que ceux qui veulent le voir ainsi pensent que c’est effectivement le cas.<\/p>\n\n\n\n Mais qu’ils consid\u00e8rent alors \u00e9galement que cela repr\u00e9sente absolument tout, tout sauf un monument fun\u00e9raire.<\/p>\n\n\n\n Car il n’y a pas de plus grande joie pour moi que de voir que j’ai su assembler ces diverses pi\u00e8ces mentales pour construire \u2014 et je veux vous confier que c’est in\u00e9dit \u2014 cet artifice litt\u00e9raire<\/a>. Un Canon ouvert aux quatre vents. <\/p>\n\n\n\n Il peut \u00eatre lu ainsi, comme un manuscrit ancien qui conserve les traces d’une \u00e9criture ant\u00e9rieure, effac\u00e9e artificiellement. <\/p>\n\n\n\n Il peut \u00eatre lu ainsi, oui. Je n’y avais pas pens\u00e9, mais c’est magnifique que nous puissions le voir de la sorte.<\/p>\n\n\n\n Et aussi de ce qui reste de la litt\u00e9rature, n’est-ce pas ? <\/p>\n\n\n\n Car on peut penser ici aux r\u00eanes l\u00e2ch\u00e9es quand est mentionn\u00e9 dans le livre le grand r\u00e9cit de Kafka<\/a>, \u00ab R\u00eave de devenir un Indien \u00bb<\/a>, dans lequel le d\u00e9sir du protagoniste de voler, de s’\u00e9lancer, de fuir absolument est justement tr\u00e8s important.<\/p>\n\n\n\n L’obscurit\u00e9 est l’essence m\u00eame de la chambre.<\/p>Enrique Vila-Matas<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L’obscurit\u00e9 est l’essence m\u00eame de la chambre, c’est ce que recherche le livre ou l’extrait choisi avec ce jeu de lumi\u00e8re \u00e0 travers la fen\u00eatre de la fameuse pi\u00e8ce \u2014 et cette obscurit\u00e9 est finalement ce qui permet, en effet, au narrateur de vivre.<\/p>\n\n\n\n Beaucoup de choses. Il suffit de fermer les yeux. Regardons.<\/p>\n\n\n\n Canon de c\u00e1mara oscura<\/em> soul\u00e8ve des questions comme la v\u00f4tre et laisse au lecteur le soin d’y r\u00e9pondre, s’il le souhaite, comme il le pr\u00e9f\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n Bien s\u00fbr. Mais si vous souhaitez en douter, libre \u00e0 vous de le faire !<\/p>\n\n\n\n Celui qui dit cela dans l’extrait que vous citez le dit avec beaucoup de conviction.<\/p>\n\n\n\n Exactement.<\/p>\n\n\n\n Et le narrateur\/auteur revendique avec une grande conviction le fragment d\u00e8s les premiers instants de cet artifice qu\u2019est le Canon. \u00ab Les fragments ! Ils ne sont pas, comme on le croit souvent, une partie du tout, mais une partie tr\u00e8s importante du tout. C’est pourquoi ils doivent avoir suffisamment de puissance pour que nous puissions ouvrir un livre \u00e0 n’importe quelle page et lire sans avoir besoin de savoir ce qui s’est pass\u00e9 avant ou ce qui se passera apr\u00e8s. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Ce sont des fragments qui me rappellent ce type de livres sans couverture, parce qu’ils sont ouverts et libres, et qu’on peut \u00e9crire avant et apr\u00e8s eux.<\/p>\n\n\n\n J\u2019\u00e9cris toujours en pensant que je suis plong\u00e9 dans un fragment.<\/p>Enrique Vila-Matas<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n \u00ab Le fragment a quelque chose d\u2019une puissance pr\u00e9sente qui n’a besoin ni du pass\u00e9 ni du futur \u00bb, \u00e9crit dans son livre Biblioteca<\/em> le Portugais Gon\u00e7alo M. Tavares (dans l’obscurit\u00e9 de la chambre noire, attendant le Canon), un auteur auquel on peut appliquer ce qu’il dit, dans ce m\u00eame livre, de Ludwig Wittgenstein, qu’il qualifie de \u00ab mentalement d\u00e9plac\u00e9, comme tous les individus int\u00e9ressants \u00bb.<\/p>\n\n\n\n J’aimerais que Ryo d\u00e9crive un jour mon Canon ainsi : \u00ab Mentalement d\u00e9plac\u00e9 et intempestif, comme tous les canons int\u00e9ressants \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Une note sur Ryo : c’est la fille de l’andro\u00efde, c’est-\u00e0-dire du responsable du Canon de l’Andro\u00efde.<\/p>\n\n\n\n Et une derni\u00e8re remarque : j’\u00e9cris toujours en pensant que je suis plong\u00e9 dans un fragment. Mais si, lorsque je termine ce fragment, je constate qu’il est li\u00e9 au c\u0153ur du livre, cela ne me bouleverse pas du tout. Au contraire, je pense que je suis sur la bonne voie, peut-\u00eatre parce que je me sens de plus en plus proche du Grand Chemin<\/em> dont parlait Julien Gracq. <\/p>\n\n\n\n Je ne me souviens pas pr\u00e9cis\u00e9ment quand Borges appara\u00eet<\/a>, peut-\u00eatre parce que c’est un auteur qui est pr\u00e9sent \u00e0 tout moment. <\/p>\n\n\n\n Le fait est que je le cite souvent dans les entretiens d\u00e8s qu’on me parle de lui. Et si je le cite, c’est pour clarifier un malentendu. Ou simplement pour rappeler que le nouveau genre fantastique de la litt\u00e9rature, c’est la litt\u00e9rature elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n C’est le mat\u00e9riau avec lequel je travaille et dont on m’accuse parfois de travailler. C’est un mat\u00e9riau \u2014 le mat\u00e9riau litt\u00e9raire \u2014 que je place dans cet ordre fantastique tel que le voyait Borges lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\nPourrait-on dire que cet excellent livre est votre grand hommage \u00e0 l’\u00e9criture et \u00e0 la lecture, c’est-\u00e0-dire \u00e0 la litt\u00e9rature ?<\/h3>\n\n\n\n
Le \u00ab canon de la chambre noire \u00bb n’est-il pas, en fin de compte, ce roman lui-m\u00eame sous la forme d’un grand palimpseste ?<\/h3>\n\n\n\n
Au chapitre 40, le narrateur expose la condition de non-lieu de sa biblioth\u00e8que. Le \u00ab canon de la chambre noire \u00bb pourrait-il \u00eatre n’importe quel bon livre qui, par son absence de lieu, permet de voyager vers d’autres lieux \u2014 en pensant m\u00eame \u00e0 une remotivation po\u00e9tique des \u00ab non-lieux \u00bb de Marc Aug\u00e9 \u2014 dans lesquels \u00ab on s’interroge n\u00e9cessairement sur l’errance, la dispersion, la diaspora, tout ce qui est rel\u00e9gu\u00e9, tout ce qui nous montre en silence le peu qui reste du monde \u00bb ?<\/h3>\n\n\n\n
Comment d\u00e9finiriez-vous ou caract\u00e9riseriez-vous le r\u00f4le \u2014 paradoxal peut-\u00eatre \u2014 de l’obscurit\u00e9 dans le roman ? Dans le dernier paragraphe du chapitre 55, on peut lire : \u00ab Je ris, par exemple, du paradoxe comique que je d\u00e9tecte dans le fait que pour un Denver-7 qui pr\u00e9voit de se venger, sortir \u00e0 la lumi\u00e8re<\/em> et d\u00e9ployer sa ranc\u0153ur contre \u2014 pour prendre un exemple de sujet duquel se venger \u2014 son ancien propri\u00e9taire peut lui co\u00fbter la vie alors que s’il jouit d’une longue vie, c’est pr\u00e9cis\u00e9ment gr\u00e2ce \u00e0 une coupure d’\u00e9lectricit\u00e9. \u00bb<\/h3>\n\n\n\n
\u00ab Rien ne semblait lui faire autant plaisir que l’obscurit\u00e9 \u00bb, dit le narrateur en parlant d’Altobelli, avant que celui-ci n’ajoute : \u00ab Et parce que, sans les ombres, les livres que nous aimons tant ne seraient rien. \u00bb Qu’est-ce que l’obscurit\u00e9 permet dans la litt\u00e9rature que la lumi\u00e8re emp\u00eacherait ? <\/h3>\n\n\n\n
Il y a un jeu presque syst\u00e9matique qui s’installe dans la dialectique toujours complexe et floue entre l’auteur (ou \u00ab Auctor \u00bb) et le narrateur : ce dernier se moque du premier et celui-ci, en donnant au narrateur la possibilit\u00e9 de se moquer, montre paradoxalement qu’il contr\u00f4le tout. \u00c0 un moment donn\u00e9, le narrateur \u00ab soup\u00e7onne \u00bb que \u00ab l’Auteur, cette figure qui plane sur la vie de nombreux narrateurs \u00bb est intervenu dans le r\u00e9cit. On parle d’une voix pr\u00e9sente, \u00e9trang\u00e8re, d’un \u00ab occupant \u00bb. Qui est la figure omnipotente dans ce cas : le narrateur ou l’auteur ?<\/h3>\n\n\n\n
\u00cates-vous \u00ab l’un d’entre eux \u00bb \u2014 un Denver-7<\/a> ? <\/h3>\n\n\n\n
Et diriez-vous aussi, comme le dit le narrateur au chapitre 56, que vous \u00eates \u00ab un \u00e9crivain de cave \u00bb en parlant de votre cabinet et en faisant r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 \u00ab K \u00bb ? Nous revenons d\u2019ailleurs au th\u00e8me de l’obscurit\u00e9. <\/h3>\n\n\n\n
En parlant de Kafka, on trouve dans l’\u0153uvre du ma\u00eetre de Prague tout un imaginaire qui tourne autour du couteau et du corps fragment\u00e9<\/a>, ce qui peut faire penser \u00e0 son style et \u00e0 sa m\u00e9thode d’\u00e9criture. \u00c9crivez-vous \u00e9galement par fragments, par morceaux de texte qu’il faut ensuite assembler pour obtenir le texte final ? <\/h3>\n\n\n\n
Borges<\/a> est bien s\u00fbr cit\u00e9 dans le roman. Le Canon de la chambre noire <\/em>donne l’impression d’\u00eatre dans une sorte de Biblioth\u00e8que de Babel, un labyrinthe infini \u00ab sans savoir o\u00f9 tout a commenc\u00e9 ni m\u00eame pourquoi cela a commenc\u00e9 \u00bb (chapitre 7) \u2014 sans savoir non plus n\u00e9cessairement o\u00f9 cela finit\u2026 Je pense ici aussi \u00e0 la magnifique phrase de Val\u00e9ry cit\u00e9e dans le chapitre 18 du livre : \u00ab L’infini\u2026 est une affaire d’\u00e9criture. L’univers n’existe que sur le papier. \u00bb <\/h3>\n\n\n\n