{"id":287933,"date":"2025-07-17T17:23:42","date_gmt":"2025-07-17T15:23:42","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=287933"},"modified":"2025-07-17T18:51:16","modified_gmt":"2025-07-17T16:51:16","slug":"jensen-in-china-la-diplomatie-parallele-de-nvidia-entre-pekin-et-washington","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/07\/17\/jensen-in-china-la-diplomatie-parallele-de-nvidia-entre-pekin-et-washington\/","title":{"rendered":"Jensen in China : la diplomatie parall\u00e8le de NVIDIA entre P\u00e9kin et Washington"},"content":{"rendered":"\n

Lorsque Richard Nixon posa le pied en Chine en 1972, il d\u00e9clencha une onde de choc g\u00e9opolitique dont les r\u00e9percussions se font encore sentir aujourd\u2019hui. L\u2019id\u00e9e, m\u00fbrie par Henry Kissinger dans les couloirs feutr\u00e9s de la Maison\u2011Blanche, \u00e9tait aussi simple qu\u2019audacieuse : nouer un dialogue avec P\u00e9kin pour isoler Moscou au c\u0153ur de la guerre froide. Mais alors que la Chine grandissait et se transformait, certains finirent par se demander si Nixon et Kissinger n\u2019avaient pas sous\u2011estim\u00e9 le dragon qu\u2019ils venaient d\u2019\u00e9veiller. Ces doutes ont resurgi \u00e0 maintes reprises \u2014 des prises de position tranch\u00e9es de Mike Pompeo sous Trump aux analyses strat\u00e9giques de Jake Sullivan sous Biden. Plus r\u00e9cemment, on a m\u00eame parl\u00e9 d\u2019un \u00ab Kissinger invers\u00e9 \u00bb pour qualifier le rapprochement de Washington et Moscou<\/a> : un coup de poker pour mettre un coin entre la Russie de Poutine et la Chine de Xi, li\u00e9es par une \u00ab amiti\u00e9 sans limite \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Si l\u2019expression \u00ab Nixon in China \u00bb \u2014 popularis\u00e9e par le titre de l\u2019op\u00e9ra de John Adams cr\u00e9\u00e9 en 1987 \u2014 n\u2019a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre une r\u00e9f\u00e9rence au point de devenir idiomatique, une autre formule, tout aussi simple \u00e0 retenir, semble plus utile pour \u00e9clairer plus pr\u00e9cis\u00e9ment la rivalit\u00e9 sino-am\u00e9ricaine aujourd\u2019hui : \u00ab Jensen in China \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Pour comprendre cette bascule fondamentale, il faut prolonger l’intuition d’un diplomate de Singapour.<\/p>\n\n\n\n

La piste de George Yeo<\/h2>\n\n\n\n

George Yeo, ancien ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res de Singapour, est un homme cultiv\u00e9. Dans les milieux autoris\u00e9s, on loue sa grande intelligence, comme d\u2019ailleurs celle de bon nombre de hauts fonctionnaires et responsables politiques singapouriens. Mais parmi ses brillants coll\u00e8gues, George Yeo se distingue nettement sur un point : il s\u2019adresse fr\u00e9quemment au public chinois dans des discours toujours d\u2019une grande finesse pour analyser les relations entre la Chine et Singapour, en proposant des intuitions intellectuelles profondes, qui exc\u00e8dent la g\u00e9opolitique. Il poss\u00e8de une compr\u00e9hension claire et une curiosit\u00e9 authentique pour la pens\u00e9e occidentale, l\u2019histoire chinoise et indienne, ainsi que bien d\u2019autres sujets.<\/p>\n\n\n\n

Le 12 mai 2025, une conversation int\u00e9ressante a eu lieu entre George Yeo et Zhang Weiwei, doyen du China Institute<\/em> \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Fudan de Shanghai \u2014 l\u2019alma mater<\/em> de Wang Huning<\/a>.<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Jensen \u00bb agit comme un canal de communication, une courroie de transmission entre P\u00e9kin et Washington.<\/p>Alessandro Aresu<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

\u00c0 un certain moment de l\u2019\u00e9change, alors que George Yeo parle de la technique de n\u00e9gociation de Trump, il \u00e9voque les voyages de Jensen Huang, le PDG de NVIDIA \u00e0 P\u00e9kin. S\u2019il prend soin de pr\u00e9ciser d\u2019embl\u00e9e qu\u2019il n\u2019a \u00ab aucune preuve \u00bb de ce qu\u2019il avance, il a manifestement des raisons d\u2019exposer la th\u00e9orie suivante :<\/p>\n\n\n\n

Jensen Huang, de NVIDIA, est all\u00e9 voir Trump. Il a d\u00een\u00e9 avec lui \u00e0 Mar-a-Lago au sujet de sa puce H20. Ce d\u00eener fut excellent. Trump lui a dit : \u00ab Tr\u00e8s bien, vous pouvez vendre vos puces H20 \u00e0 la Chine. \u00bb Une semaine plus tard, Jensen Huang arrivait \u00e0 P\u00e9kin. Cette fois, il avait laiss\u00e9 de c\u00f4t\u00e9 son c\u00e9l\u00e8bre blouson en cuir, avait mis une cravate, et avait une allure tr\u00e8s chinoise. En le regardant, je me disais : \u00ab C\u2019est tr\u00e8s risqu\u00e9 pour Huang d\u2019aller \u00e0 P\u00e9kin. Il va se faire critiquer chez lui, aux \u00c9tats-Unis. \u00bb Mais non, il ne fut pas critiqu\u00e9. Ma conclusion de diplomate et observateur des relations internationales, c\u2019est qu\u2019il portait un message, qu\u2019il transmettait un message. Deux jours plus tard, Scott Bessent d\u00e9clarait que les droits de douane n\u2019\u00e9taient pas viables \u2014 et les march\u00e9s sortaient un temps de la panique. Trump expliquait ensuite qu\u2019il \u00e9tait en discussion avec les Chinois, froissant P\u00e9kin \u2014 et tout s\u2019est enray\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

En plus de livrer une analyse du style de n\u00e9gociation de Trump, de son attention port\u00e9e aux march\u00e9s et de son d\u00e9sir ultime de parvenir \u00e0 un accord avec la Chine, George Yeo avance un point important.<\/p>\n\n\n\n

Selon lui, les visites du PDG de l\u2019entreprise au c\u0153ur de l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me de l\u2019intelligence artificielle \u2014 la premi\u00e8re de l\u2019histoire \u00e0 avoir d\u00e9pass\u00e9 une capitalisation de 4000 milliards de dollars \u2014 n\u2019ont pas seulement trait \u00e0 ses int\u00e9r\u00eats commerciaux : elles rel\u00e8vent aussi de la diplomatie parall\u00e8le. \u00c0 en croire Yeo, \u00ab Jensen \u00bb agit comme un canal de communication, une courroie de transmission entre P\u00e9kin et Washington.<\/p>\n\n\n\n

Les voyages de Jensen Huang en Chine<\/h2>\n\n\n\n

Avec son dernier d\u00e9placement en juillet, c\u2019est la troisi\u00e8me fois que Jensen Huang se rend en Chine depuis le d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e 2025 \u2014 ce n\u2019est pas rien.<\/p>\n\n\n\n

Lors de son premier voyage, en janvier, le PDG de NVIDIA s’est rendu \u00e0 Ta\u00efwan et en Chine au moment de la c\u00e9r\u00e9monie d\u2019investiture de Trump.<\/p>\n\n\n\n

Le d\u00e9placement d\u2019avril, lui \u2014 celui auquel fait r\u00e9f\u00e9rence George Yeo \u2014 a donn\u00e9 lieu \u00e0 des rencontres de haut niveau avec le minist\u00e8re du Commerce.<\/p>\n\n\n\n

Lors de son dernier voyage, il est notamment intervenu \u00e0 la China International Supply Chain Expo (CISCE), une initiative pr\u00e9sid\u00e9e par Ren Hongbin, figure importante du commerce chinois, qui a accumul\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience dans tous les domaines clefs \u2014 de l\u2019OMC \u00e0 la politique d\u2019investissement. <\/p>\n\n\n\n

Le canal entre Ren Hongbin et Jensen Huang semble solide et fond\u00e9 sur la confiance. \u00c0 la demande de ses interlocuteurs chinois, le PDG de NVIDIA a prononc\u00e9 le 16 juillet un discours comportant quelques mots en chinois ; mais surtout, il salue la contribution de la Chine aux diff\u00e9rentes \u00e9tapes de l\u2019histoire de NVIDIA et de l\u2019intelligence artificielle, ainsi que le \u00ab miracle \u00bb de la cha\u00eene d\u2019approvisionnement chinoise.<\/p>\n\n\n\n

Si Ren Hongbin orchestre cet \u00e9v\u00e9nement, c\u2019est, de fait, essentiellement pour mettre en valeur la puissance de la cha\u00eene d\u2019approvisionnement chinoise et pour montrer au public de la conf\u00e9rence que \u2014 m\u00eame dans un monde de guerres commerciales \u2014 il est impossible de se passer des capacit\u00e9s chinoises. Cette ambition se refl\u00e8te dans les donn\u00e9es du premier semestre 2025 : l\u2019\u00e9conomie chinoise a montr\u00e9 qu\u2019elle \u00e9tait capable de diversifier ses d\u00e9bouch\u00e9s au-del\u00e0 des \u00c9tats-Unis. Cette diversification s\u2019est appuy\u00e9e principalement sur l\u2019Asie du Sud-Est, mais aussi sur l\u2019Europe et d\u2019autres r\u00e9gions du monde.<\/p>\n\n\n\n

Selon Jensen Huang, plus d\u2019un million et demi de d\u00e9veloppeurs en Chine s\u2019appuient sur les technologies de NVIDIA.<\/p>Alessandro Aresu<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Dans son discours, le PDG de NVIDIA loue Alibaba, Baidu, Tencent, Xiaomi, DeepSeek et les autres g\u00e9ants chinois. <\/p>\n\n\n\n

Il s\u2019attarde sur la robotique \u2014 un domaine d\u2019int\u00e9r\u00eat pour le march\u00e9 et pour l\u2019ambition de leadership de la Chine de mani\u00e8re de plus en plus manifeste \u2014 et revient sur un point qu\u2019il souligne r\u00e9guli\u00e8rement : la sup\u00e9riorit\u00e9 des chercheurs, d\u00e9veloppeurs et entrepreneurs chinois, qu\u2019il appelle \u00ab les h\u00e9ros de l\u2019innovation de la Chine \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Selon Jensen Huang, plus d\u2019un million et demi de d\u00e9veloppeurs en Chine s\u2019appuient sur les technologies de NVIDIA.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019investissement de sa firme sur le territoire \u2014 comme celui d\u2019autres grandes entreprises technologiques am\u00e9ricaines \u2014 s\u2019inscrit dans le long terme, nourri \u00e0 la fois par le capital humain et par le march\u00e9 de la R\u00e9publique populaire.<\/p>\n\n\n\n

En 2016, quelques mois apr\u00e8s la victoire d\u2019AlphaGo contre Lee Sedol \u2014 un moment clef dans le d\u00e9bat public sur la technologie en Chine \u2014, le PDG de NVIDIA consacrait son intervention \u00e0 la GTC China \u00e0 la r\u00e9volution de l\u2019intelligence artificielle et \u00e0 sa port\u00e9e g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. L\u2019\u00e9cosyst\u00e8me de ses partenaires \u00e9tait repr\u00e9sent\u00e9 sur sc\u00e8ne par un chercheur renomm\u00e9, Andrew Ng, alors directeur scientifique de Baidu. Lors de cette prise de parole, Jensen mit en avant sa collaboration avec les grandes entreprises technologiques chinoises, en insistant sur plusieurs domaines, notamment la smart city<\/em> \u2014 ou AI city<\/em> \u2014, et il s\u2019attarde longuement sur le travail men\u00e9 avec Hikvision. Lors de la rencontre de 2017, parmi les nombreuses coop\u00e9rations, figurent aussi celles avec Dahua et Huawei, autour de la s\u00e9curit\u00e9 urbaine et de la r\u00e9gulation du trafic. \u00c0 cette \u00e9poque, NVIDIA revendique sa collaboration avec des entreprises comme SenseTime, qui seront plus tard vis\u00e9es par des sanctions am\u00e9ricaines.<\/p>\n\n\n\n

Depuis le durcissement des contr\u00f4les \u00e0 l\u2019exportation \u00e0 partir de l\u2019\u00e9t\u00e9 2022, NVIDIA n\u2019a eu de cesse de se montrer critique de la politique am\u00e9ricaine, y compris par la voix de ses principales figures. Bill Dally, directeur scientifique de l\u2019entreprise \u2014 l\u2019une des figures majeures de la recherche appliqu\u00e9e de ce si\u00e8cle \u2014 d\u00e9clarait ainsi en novembre 2023 \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Cornell :<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Les sanctions \u00e0 l\u2019exportation vers la Chine ont en r\u00e9alit\u00e9 pouss\u00e9 des milliers de programmeurs chinois, qui d\u00e9veloppaient des logiciels pour nos machines, \u00e0 se tourner vers celles de Huawei et d\u2019autres entreprises locales comme Biren. En r\u00e9sum\u00e9, cette strat\u00e9gie nuit \u00e0 long terme \u00e0 l\u2019industrie am\u00e9ricaine sans ralentir les avanc\u00e9es de la Chine en intelligence artificielle. Mais \u00e0 Washington, c\u2019est un son de cloche qu\u2019on fait semblant de ne pas entendre. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Autrement dit, loin de freiner la Chine, ces restrictions auraient au contraire renforc\u00e9 ses capacit\u00e9s technologiques, tout en affaiblissant la position am\u00e9ricaine.<\/p>\n\n\n\n

La politique de NVDIA \u00e9volue au moment o\u00f9 s\u2019impose \u00e0 Washington la doctrine de la s\u00e9curit\u00e9 nationale.<\/p>Alessandro Aresu<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

L\u2019ascension politique de Jensen Huang<\/h2>\n\n\n\n

Pour NVIDIA, l\u2019imp\u00e9ratif d\u2019acc\u00e8s au march\u00e9 chinois repose sur deux facteurs : la volont\u00e9 de r\u00e9aliser des profits sur ce march\u00e9 en entretenant les relations avec ses clients et fournisseurs, et la reconnaissance de la force du vivier de talents chinois.<\/p>\n\n\n\n

\u00catre pr\u00e9sent sur le march\u00e9 chinois signifie donc d\u2019abord, pour NVIDIA, gagner de l\u2019argent \u2014 en quantit\u00e9 non n\u00e9gligeable.<\/p>\n\n\n\n

La politique de l\u2019entreprise \u00e9volue au moment o\u00f9 s\u2019impose \u00e0 Washington la doctrine de la s\u00e9curit\u00e9 nationale.<\/p>\n\n\n\n

Pour r\u00e9sumer, sa doctrine vis-\u00e0-vis de l\u2019administration am\u00e9ricaine passe d\u2019un \u00ab laissez-nous vendre ce que nous voulons sur le march\u00e9 chinois \u00bb \u00e0 un \u00ab dites-nous pr\u00e9cis\u00e9ment quelles sont les sp\u00e9cifications techniques de ce que nous n\u2019avons pas le droit de vendre en Chine et nous concevrons un produit qui reste en dessous de ce seuil \u00bb. En somme, la th\u00e9orie de Jake Sullivan \u2014 un \u00ab petit jardin entour\u00e9 d\u2019une haute cl\u00f4ture \u00bb \u2014 se convertit en un ensemble de param\u00e8tres techniques que NVIDIA parvient malgr\u00e9 tout \u00e0 g\u00e9rer.<\/p>\n\n\n\n

Mais pour les int\u00e9r\u00eats de l\u2019entreprise, cette logique cesse de convenir d\u00e8s lors qu\u2019elle se traduit par une volont\u00e9 de diviser le monde entre amis des \u00c9tats-Unis, ennemis des \u00c9tats-Unis, et une zone grise soumise \u00e0 une cascade d\u2019autorisations \u2014 comme le pr\u00e9voit la r\u00e8gle de diffusion de l\u2019IA (AI Diffusion Rule<\/em>) de Biden, entr\u00e9e en vigueur le 13 janvier 2025.<\/p>\n\n\n\n

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