{"id":286114,"date":"2025-06-30T19:28:16","date_gmt":"2025-06-30T17:28:16","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=286114"},"modified":"2025-09-01T19:07:24","modified_gmt":"2025-09-01T17:07:24","slug":"iran-israel-militaire-industriel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/06\/30\/iran-israel-militaire-industriel\/","title":{"rendered":"L\u2019Iran face \u00e0 ses limites : 10 points sur les causes structurelles d\u2019une cassure tactique"},"content":{"rendered":"\n
Le Guide supr\u00eame s\u2019appuie sur deux structures pour diriger et coordonner les forces arm\u00e9es : l\u2019\u00e9tat-major g\u00e9n\u00e9ral (AFGS), charg\u00e9 de la strat\u00e9gie militaire, et le quartier g\u00e9n\u00e9ral central de Khatam-al Anbiya, responsable des op\u00e9rations conjointes. Ces deux structures r\u00e9gissent ensuite le fonctionnement de trois piliers : l\u2019arm\u00e9e r\u00e9guli\u00e8re (Artesh<\/em>), le Corps des Gardiens de la r\u00e9volution (Pasdaran<\/em>) et le Commandement des forces de l\u2019ordre (LEC).<\/p>\n\n\n\n L\u2019Artesh<\/em> est l\u2019arm\u00e9e r\u00e9guli\u00e8re de l\u2019Iran, charg\u00e9e de d\u00e9fendre le territoire national. Elle comprend des forces terrestres, a\u00e9riennes, navales, ainsi qu\u2019une force de d\u00e9fense a\u00e9rienne. Les Pasdaran<\/em>, quant \u00e0 eux, sont une force militaire id\u00e9ologique destin\u00e9e \u00e0 prot\u00e9ger le r\u00e9gime et ses valeurs r\u00e9volutionnaires. Il dispose de ses propres forces terrestres, navales et a\u00e9rospatiales, ainsi que d\u2019unit\u00e9s sp\u00e9ciales comme les milices Basij<\/em>, la force Al-Qods<\/em> et le renseignement. <\/p>\n\n\n\n Ces diff\u00e9rents acteurs ob\u00e9issant \u00e0 des logiques de commandement distinctes et pas n\u00e9cessairement coordonn\u00e9es, il est difficile d\u2019\u00e9valuer leur efficacit\u00e9 op\u00e9rationnelle et donc de comparer l\u2019arm\u00e9e iranienne aux autres forces de la r\u00e9gion. <\/em><\/p>\n\n\n\n Selon les chiffres du Military Balance 2025 <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, l\u2019Iran disposerait de la plus grande force arm\u00e9e de la r\u00e9gion en nombre, avec environ 610 000 personnels actifs, dont 350 000 pour l\u2019Artesh et 190 000 pour les Gardiens de la r\u00e9volution, pla\u00e7ant le pays devant l\u2019\u00c9gypte (438 500 effectifs) et l\u2019Arabie saoudite (257 000 effectifs). <\/p>\n\n\n\n Cette sup\u00e9riorit\u00e9 num\u00e9rique masque des lacunes capacitaires importantes, notamment dans les domaines naval et a\u00e9rien. La marine iranienne a des capacit\u00e9s limit\u00e9es tandis que l\u2019arsenal a\u00e9rien repose encore sur des appareils am\u00e9ricains (tel que le <\/em>F-14) des ann\u00e9es 1970 et 1990, aujourd\u2019hui obsol\u00e8tes et v\u00e9tustes.<\/p>\n\n\n\n Toujours selon le Military Balance, le budget officiel de la d\u00e9fense iranienne pour l\u2019ann\u00e9e 2024 s\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 8,04 milliards de dollars, calcul\u00e9 sur la base du taux de change officiel. Si celui de 2025 demeure encore inconnu, des m\u00e9dias officiels iraniens<\/a> feraient \u00e9tat d\u2019une hausse de 200 % <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En comparaison, le budget militaire d\u2019Isra\u00ebl d\u00e9passe les 33 milliards de dollars, celui de l\u2019Arabie saoudite les 71 milliards de dollars, et les \u00c9mirats arabes unis d\u00e9passent les 20 milliards de dollars <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Face \u00e0 cette disparit\u00e9 budg\u00e9taire, l\u2019Iran compense par une doctrine hybride, m\u00ealant guerre asym\u00e9trique, proxies<\/em>, d\u00e9ploiement de milices affili\u00e9es, et usage tactique de la dissuasion balistique.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette strat\u00e9gie qu\u2019Isra\u00ebl a cherch\u00e9 \u00e0 d\u00e9samorcer avec son attaque du 13 juin.<\/p>\n\n\n\n Depuis la R\u00e9volution islamique de 1979 et la guerre Iran-Irak (1980-1989), T\u00e9h\u00e9ran a fait de l\u2019autonomie industrielle un imp\u00e9ratif strat\u00e9gique.<\/p>\n\n\n\n La base industrielle et technologique de d\u00e9fense (BITD) iranienne s\u2019est progressivement structur\u00e9e autour d\u2019un noyau \u00e9tatique puissant. Ce dernier est compos\u00e9 d\u2019organismes tels que le minist\u00e8re de la D\u00e9fense (MODAFL), l\u2019Organisation des industries a\u00e9rospatiales (AIO) et les industries a\u00e9ronautiques (HESA). <\/p>\n\n\n\n Sur la base de ce r\u00e9seau ferm\u00e9, \u00e9tanche aux influences ext\u00e9rieures, l\u2019industrie de la d\u00e9fense iranienne s\u2019est donc progressivement construite sur un \u00e9quilibre entre techniques low-cost<\/em>, innovation frugale et optimisation des ressources \u2014 permettant \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran de compenser pour partie son isolement technologique.<\/p>\n\n\n\n La BITD iranienne int\u00e8gre aujourd\u2019hui une large gamme de syst\u00e8mes d\u2019armes.<\/p>\n\n\n\n Elle produit en autonomie relative des missiles balistiques (Fateh-110, Qiam, Khorramshahr), des missiles de croisi\u00e8re (Soumar), des drones (Shahed-136, Mohajer-6), des syst\u00e8mes sol-air (Bavar-373) et des radars.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Iran compense sa faiblesse budg\u00e9taire par une doctrine hybride, m\u00ealant guerre asym\u00e9trique, proxies<\/em>, d\u00e9ploiement de milices affili\u00e9es, et usage tactique de la dissuasion balistique.<\/p>Julia Tomasso<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La mise en service en mai 2025 du missile Qassem Bassir, dot\u00e9 d\u2019un guidage \u00e9lectro-optique, illustre les progr\u00e8s r\u00e9alis\u00e9s dans le domaine de la guerre \u00e9lectronique.<\/p>\n\n\n\n Cette relative autonomie industrielle repose sur plusieurs techniques d\u00e9velopp\u00e9es depuis 46 ans : la r\u00e9tro-ing\u00e9nierie (ou reverse engineering<\/em>), la modularit\u00e9 et un recours important aux composants civils. C\u2019est via des techniques de r\u00e9tro-ing\u00e9nierie que l\u2019Iran a ainsi pu d\u00e9velopper le drone Shahed-171, inspir\u00e9 RQ-170 am\u00e9ricain. Le r\u00e9gime analyse, reproduit et adapte les syst\u00e8mes \u00e9trangers \u00e0 ses besoins. Nombre d\u2019entre eux int\u00e8grent des composants occidentaux acquis via<\/em> des r\u00e9seaux offshore<\/em> ou des plateformes commerciales. La modularit\u00e9 des syst\u00e8mes permet \u00e9galement la r\u00e9utilisation de composants, renfor\u00e7ant ainsi l\u2019efficience industrielle. Un m\u00eame moteur peut donc \u00e9quiper plusieurs types de drones. Enfin, l\u2019emploi croissant de l\u2019impression 3D (ou additive manufacturing<\/em>) ouvre des perspectives suppl\u00e9mentaires, notamment pour la fabrication locale de pi\u00e8ces complexes. <\/p>\n\n\n\n Ces avanc\u00e9es doivent toutefois \u00eatre nuanc\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n La BITD iranienne demeure d\u00e9pendante de certaines importations critiques, en particulier pour les plateformes complexes. Entre 2023 et 2024, l\u2019Iran n\u2019a re\u00e7u que quelques avions Yak-130 de Russie et a sign\u00e9 des contrats pour des Su-35, encore en attente de livraison. Sa flotte a\u00e9rienne est donc faible et limit\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n Cette d\u00e9pendance se retrouve \u00e9galement dans l\u2019\u00e9lectronique : les composants essentiels \u00e0 la navigation, au guidage ou \u00e0 la communication (FPGAs, GPS, DSPs) proviennent ainsi majoritairement d\u2019Europe ou des \u00c9tats-Unis, rendant la BITD iranienne particuli\u00e8rement vuln\u00e9rable aux embargos et aux sanctions en place.<\/p>\n\n\n\n\n En janvier 2025, le r\u00e9gime iranien d\u00e9voilait 1 000 nouveaux drones strat\u00e9giques capables, selon les repr\u00e9sentants du gouvernement, d\u2019atteindre Isra\u00ebl ainsi que les diff\u00e9rentes bases am\u00e9ricaines dans la r\u00e9gion. <\/p>\n\n\n\n Mais le contraste entre l\u2019usage intensif des drones iraniens par la Russie en Ukraine et leur emploi limit\u00e9 par l\u2019Iran contre Isra\u00ebl interroge.<\/p>\n\n\n\n Il s\u2019explique en fait par deux facteurs principaux, d\u2019ordre \u00e0 la fois g\u00e9ographique et technique.<\/p>\n\n\n\n L\u00e0 o\u00f9 le th\u00e9\u00e2tre ukrainien se pr\u00eate particuli\u00e8rement bien \u00e0 l\u2019emploi de drones tactiques \u2014 les distances \u00e0 parcourir de part et d\u2019autre de la ligne de front sont relativement courtes \u2014 l\u2019Iran et Isra\u00ebl sont s\u00e9par\u00e9s par des milliers de kilom\u00e8tres, ce qui rend toute frappe directe par drone beaucoup plus complexe.<\/p>\n\n\n\n Or si les drones iraniens Shahed-129 ou Shahed-149 disposent d\u2019une autonomie importante, ils souffrent n\u00e9anmoins d\u2019un rayon d\u2019action limit\u00e9 \u2014 environ 1 700 kilom\u00e8tres pour l\u2019un et 1 300 kilom\u00e8tres pour l\u2019autre. Seule une poign\u00e9e de mod\u00e8les, comme le HESA Karrar \u2014 d\u00e9riv\u00e9 d\u2019un drone-cible am\u00e9ricain des ann\u00e9es 1970 \u2014 offre une port\u00e9e th\u00e9orique suffisante pour frapper le nord d\u2019Isra\u00ebl. Mais leur usage reste ponctuel et conditionn\u00e9 \u00e0 des lancements \u00e0 proximit\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre, souvent via<\/em> des relais r\u00e9gionaux. <\/p>\n\n\n\n Les Shahed-136 <\/em>export\u00e9s en Russie, sont, quant \u00e0 eux, peu utilis\u00e9s dans le contexte isra\u00e9lo-iranien car ils disposent d\u2019une faible pr\u00e9cision et d\u2019une plus grande vuln\u00e9rabilit\u00e9 face aux d\u00e9fenses a\u00e9riennes isra\u00e9liennes. <\/p>\n\n\n\n Moscou a par ailleurs d\u00e9sormais elle-m\u00eame les moyens de d\u00e9velopper son propre mod\u00e8le de drone inspir\u00e9 du Shahed. Sahara Thunder a ainsi jou\u00e9 un r\u00f4le d\u2019interm\u00e9diaire <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> pour transf\u00e9rer \u00e0 la Russie la technologie, les kits d\u2019assemblages et les comp\u00e9tences n\u00e9cessaires pour produire les Shahed-136 localement, sous le nom de Geran-2 dans une usine exploit\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 Albatross, situ\u00e9e \u00e0 Elabouga au Tartastan. Ce site a \u00e9t\u00e9 financ\u00e9 par un accord d\u2019une valeur de 1,4 milliards d\u2019euros. Ce partenariat met en \u00e9vidence la r\u00e9silience des r\u00e9seaux d\u2019approvisionnement malgr\u00e9 les sanctions, mais aussi la capacit\u00e9 de la Russie et de l\u2019Iran \u00e0 renforcer une collaboration technico-industrielle \u00e0 finalit\u00e9 militaire, m\u00eame en l\u2019absence d\u2019alliance d\u00e9fensive entre les deux pays. <\/p>\n\n\n\n En coh\u00e9rence avec sa doctrine de souverainet\u00e9 qui privil\u00e9gie l\u2019ind\u00e9pendance en refusant toute forme de contrainte externe, le r\u00e9gime iranien n\u2019a pas souhait\u00e9 entrer dans une alliance militaire avec la Russie.<\/p>Julia Tomasso<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Malgr\u00e9 la signature du partenariat strat\u00e9gique en janvier 2025<\/a>, Moscou n\u2019a toujours pas livr\u00e9 ses syst\u00e8mes de d\u00e9fense antimissile S-400 <\/em>\u00e0 T\u00e9h\u00e9ran. <\/p>\n\n\n\n Cet accord ne contenant aucune clause d\u2019assistance militaire mutuelle, ce retard n\u2019entre toutefois pas en contradiction avec les termes de l’entente : en d\u2019autres termes, la coop\u00e9ration russo-iranienne repose davantage sur des convergences tactiques plut\u00f4t que sur une alliance militaire formelle. <\/p>\n\n\n\n Si la Russie a condamn\u00e9 fermement les frappes iraniennes et am\u00e9ricaines, Moscou souhaite pr\u00e9server sa marge de man\u0153uvre r\u00e9gionale et une position de relative neutralit\u00e9 entre T\u00e9h\u00e9ran et Tel-Aviv. Le conflit entre l\u2019Iran et Isra\u00ebl d\u00e9tourne l\u2019attention internationale de la guerre en Ukraine et une implication directe au profit de l\u2019Iran risquerait de compromettre les liens de la Russie avec les monarchies du Golfe, l\u2019\u00c9gypte ou Isra\u00ebl. Ces derniers, bien que distendus depuis le 7 octobre, n\u2019ont en effet pas \u00e9t\u00e9 totalement rompus.<\/p>\n\n\n\n Du c\u00f4t\u00e9 iranien, le r\u00e9gime n\u2019a en r\u00e9alit\u00e9 pas non plus sembl\u00e9 souhaiter une alliance militaire formelle avec la Russie. Ce choix est coh\u00e9rent avec la doctrine iranienne de souverainet\u00e9 qui privil\u00e9gie l\u2019ind\u00e9pendance et refuse toute forme de contrainte externe. Cette tradition, n\u00e9e de la R\u00e9volution islamique de 1979 a \u00e9t\u00e9 remise \u00e0 l\u2019ordre du jour en 2005 dans la 20-Year National Vision of the Islamic Republic of Iran for the dawn of the Solar Calendar Year 1404 [2025 C.E.]<\/em> <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> approuv\u00e9e par l\u2019ayatollah Khamenei.<\/p>\n\n\n\n Finalement, les diff\u00e9rences d\u2019approches freinent la construction d\u2019une alliance entre les deux pays \u2014 ce qui n\u2019emp\u00eache pas pour autant des projets bilat\u00e9raux structurants, comme le corridor de transport Nord-Sud ou les investissements iraniens dans le p\u00e9trole russe. En 2022, l’Iran a ainsi sign\u00e9 des accords avec Gazprom pour des projets d\u2019installations gazi\u00e8res s\u2019\u00e9levant \u00e0 40 milliards de dollars. <\/p>\n\n\n\n S\u2019ajoutent \u00e0 cela des consid\u00e9rations militaires et industrielles. <\/p>\n\n\n\n La Russie \u00e9tant soumise \u00e0 un r\u00e9gime de sanctions occidentales de plus en plus strict, elle est contrainte \u00e0 des arbitrages sur ses exportations d\u2019armement. La priorit\u00e9 est donn\u00e9e \u00e0 la production domestique \u2014 notamment de drones iraniens Shahed-136, via<\/em> son usine au Tatarstan. <\/p>\n\n\n\n Le cas des missiles S-300 l\u2019illustre bien : apr\u00e8s avoir suspendu ce programme en 2010 sous pression onusienne, Moscou a finalement livr\u00e9 ces syst\u00e8mes \u00e0 l\u2019Iran entre 2016 et 2017 \u2014 mais non sans retards, tensions diplomatiques, et le d\u00e9veloppement parall\u00e8le, par T\u00e9h\u00e9ran, de son propre syst\u00e8me Bavar-373. <\/p>\n\n\n\n Si l\u2019on se fie aux d\u00e9clarations iraniennes au cours du conflit, T\u00e9h\u00e9ran semble avoir adopt\u00e9 une approche incr\u00e9mentale dans ses frappes, annon\u00e7ant \u00e0 plusieurs reprises l\u2019introduction de nouveaux types de missiles \u00e0 mesure que le conflit \u00e9voluait. <\/p>\n\n\n\n2 \u2014 La BITD iranienne : combien de divisions ?<\/h3>\n\n\n\n
\n <\/picture>\n
\n <\/picture>\n 3 \u2014 Iran-Russie : des drones et une coop\u00e9ration strat\u00e9gique sans alliance<\/h3>\n\n\n\n
Balistique, anti-balistique et a\u00e9rien (Etienne Marcuz)<\/h2>\n\n\n\n
4 \u2014 Les missiles et les drones utilis\u00e9s par l\u2019Iran dans la \u00ab guerre des douze jours \u00bb : comprendre la strat\u00e9gie \u00ab incr\u00e9mentale \u00bb de T\u00e9h\u00e9ran<\/h3>\n\n\n\n