{"id":285897,"date":"2025-06-29T15:12:30","date_gmt":"2025-06-29T13:12:30","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=285897"},"modified":"2025-06-29T17:05:38","modified_gmt":"2025-06-29T15:05:38","slug":"poutine-veut-il-devenir-staline-en-russie-enquete-sur-la-renaissance-du-tyran-rouge","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/06\/29\/poutine-veut-il-devenir-staline-en-russie-enquete-sur-la-renaissance-du-tyran-rouge\/","title":{"rendered":"Poutine veut-il devenir Staline ? En Russie, enqu\u00eate sur la renaissance du tyran rouge"},"content":{"rendered":"\n
Je voulais vous remercier, au nom de tout Stalingrad, oui, d\u00e9sormais Stalingrad, d\u2019avoir renomm\u00e9 notre ville\u2026 <\/p>\n\n\n\n
Pas la ville, l\u2019a\u00e9roport, seulement l\u2019a\u00e9roport !<\/p>\n\n\n\n
Parce que vous pensez qu\u2019il faudrait aussi renommer la ville ? <\/p>\n\n\n\n
Oui ! Parce que, quand m\u00eame, c\u2019est li\u00e9 \u00e0 une histoire tr\u00e8s profonde. Et au nom de toute la population\u2026 Nous en serions tr\u00e8s heureux, merci beaucoup ! <\/p>\n\n\n\n
Dans de nombreux pays europ\u00e9ens, personne n\u2019a renomm\u00e9 les places, les avenues\u2026 Malgr\u00e9 nos relations complexes avec ces pays, il existe encore aujourd\u2019hui de nombreuses rues et places qui portent ce nom, Stalingrad. Mais renommer la ville\u2026 c\u2019est aux habitants de d\u00e9cider. Nous allons y r\u00e9fl\u00e9chir \u00bb. <\/p>\n\n\n\n
*<\/p>\n\n\n\n
Ce dialogue s\u2019est tenu le 30 avril 2025 \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une visite officielle du pr\u00e9sident de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie dans la ville de Volgograd, fond\u00e9e sous le nom de Tsaritsyne en 1589, renomm\u00e9e Stalingrad en 1925, puis Volgograd en 1961 dans le contexte de la d\u00e9stalinisation. <\/p>\n\n\n\n
La veille, Vladimir Poutine avait acc\u00e9d\u00e9 \u00e0 la demande des v\u00e9t\u00e9rans de la ville visant \u00e0 renommer l\u2019a\u00e9roport local en \u00ab a\u00e9roport de Stalingrad \u00bb par d\u00e9cret pr\u00e9sidentiel. La raison avanc\u00e9e consistait \u00e0 comm\u00e9morer la victoire sovi\u00e9tique dans la Grande Guerre patriotique de 1941-1945. La presse russe s\u2019est imm\u00e9diatement empar\u00e9e des quelques mots du pr\u00e9sident russe qui laissaient entendre que le d\u00e9bat sur l\u2019opportunit\u00e9 de renommer, non plus seulement l\u2019a\u00e9roport, mais la ville tout enti\u00e8re, \u00e9tait l\u00e9gitime. <\/p>\n\n\n\n
Dans les faits, la question peut \u00eatre r\u00e9gl\u00e9e simplement : puisque Vladimir Poutine a affirm\u00e9 qu\u2019il conviendrait de recueillir l\u2019opinion de la population \u00e0 ce propos, il suffirait de lui adresser un sondage du VTsIOM (Centre panrusse d\u2019\u00e9tude de l\u2019opinion publique) de 2023, d\u2019apr\u00e8s lequel seuls 26 % des habitants interrog\u00e9s soutenaient l\u2019id\u00e9e de ce changement de nom, tandis que 67 % s\u2019y opposaient, tant\u00f4t parce qu\u2019ils refusaient de \u00ab vivre dans le pass\u00e9 \u00bb, tant\u00f4t parce qu\u2019ils avaient une image n\u00e9gative de Staline, ou encore parce qu\u2019ils ne voyaient, tout simplement, aucun sens dans cette proposition.<\/p>\n\n\n\n
Ce sondage d\u00e9montre que le matraquage id\u00e9ologique des politiciens locaux<\/a> n\u2019atteint pas n\u00e9cessairement les populations.<\/p>\n\n\n\n Depuis 2013, la douma locale de Volgograd a pris la d\u00e9cision inattendue d\u2019autoriser les manifestations politiques et m\u00e9morielles \u00e0 appeler la ville \u00ab Stalingrad \u00bb certains jours de l\u2019ann\u00e9e, dont le 22 juin, o\u00f9 commen\u00e7a l\u2019invasion allemande de 1941, le 9 mai, date de la victoire sur l\u2019Allemagne nazie, ou encore le 2 f\u00e9vrier, qui marque la fin de la bataille de Stalingrad en 1943. <\/p>\n\n\n\n Si, \u00e0 Volgograd, la majorit\u00e9 des habitants ne semble pas souhaiter un changement de nom, la situation pourrait \u00eatre amen\u00e9e \u00e0 \u00e9voluer au cours des ann\u00e9es \u00e0 venir, sous l\u2019effet d\u2019une revalorisation de la figure de celui qui dirigea l\u2019URSS de la fin des ann\u00e9es 1920 \u00e0 sa mort en 1953.<\/p>\n\n\n\n\n Les parall\u00e8les entre la Russie de Poutine et celle de Staline sont monnaie courante depuis cette longue dizaine d\u2019ann\u00e9es de durcissement de la politique r\u00e9pressive, militariste et imp\u00e9rialiste russe.<\/p>\n\n\n\n Sur les r\u00e9seaux sociaux, certains soutiens du r\u00e9gime actuel se font un plaisir de souligner que Staline a propuls\u00e9 l\u2019URSS au deuxi\u00e8me ou premier rang mondial dans la plupart des secteurs strat\u00e9giques, en se r\u00e9jouissant de voir Vladimir Poutine s\u2019efforcer d\u2019imiter ce prodige. Par ailleurs, ses opposants soulignent \u00e0 quel point la politique parano\u00efaque et polici\u00e8re de Poutine se rapproche des grandes heures du stalinisme. Staline est bien le seul dirigeant russe du si\u00e8cle dernier \u00e0 surpasser Poutine en termes de r\u00e9pression. Selon les donn\u00e9es r\u00e9unies par Ekaterina Reznikova et Alekse\u00ef Korostelev pour le projet Proekt Media<\/em>, la Russie a vu 5 613 condamnations judiciaires pour motifs explicitement politiques \u2014 \u00ab discr\u00e9dit de l\u2019arm\u00e9e \u00bb, \u00ab diffusion de fausses informations \u00bb ou \u00ab justification du terrorisme \u00bb \u2014 entre 2018 \u00e0 2024, soit davantage que le nombre de condamnations enregistr\u00e9es sur une p\u00e9riode de six ans dans toute l\u2019histoire de l\u2019URSS apr\u00e8s 1956.<\/p>\n\n\n\n Si imiter ou offrir des comparaisons est une chose, c\u00e9l\u00e9brer en est une autre. La r\u00e9habilitation de Staline \u00e0 laquelle on assiste dans la Russie d\u2019aujourd\u2019hui \u00e9tait tout sauf une trajectoire id\u00e9ologique lin\u00e9aire pour le pays.<\/p>\n\n\n\n Celui qui \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9 il y a trente ans encore comme un dictateur sanguinaire et parano\u00efaque appara\u00eet dans une s\u00e9rie de discours officiels comme un dirigeant vou\u00e9 \u00e0 la cause russe, au projet de restauration et de maintien de la grandeur du pays.<\/p>Guillaume Lancereau<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Dans la d\u00e9cennie qui a suivi l\u2019effondrement de l\u2019URSS, l\u2019attitude la plus l\u00e9gitime politiquement consistait plut\u00f4t en une rupture radicale avec le syst\u00e8me totalitaire stalinien, signalant que la Russie comptait d\u00e9sormais parmi les nations lib\u00e9rales.<\/p>\n\n\n\n Les premi\u00e8res ann\u00e9es du r\u00e8gne de Vladimir Poutine n\u2019avaient pas fondamentalement remis en cause cette orientation, malgr\u00e9 certains \u00e9l\u00e9ments symboliques, comme le r\u00e9tablissement de l\u2019hymne sovi\u00e9tique, avec des paroles modernis\u00e9es. Au cours de ces deux d\u00e9cennies, comme l\u2019a r\u00e9cemment expos\u00e9 un article de Daniil Traubenberg pour la revue Posle<\/em> <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, la nostalgie stalinienne restait confin\u00e9e dans des franges sp\u00e9cifiques de la population : les perdants des privatisations et les patriotes bless\u00e9s d\u2019entendre les \u00e9lites lib\u00e9rales jeter l\u2019opprobre sur l\u2019ensemble de la p\u00e9riode sovi\u00e9tique. Politiquement, la revendication explicite de l\u2019h\u00e9ritage stalinien \u00e9tait largement le monopole de groupuscules \u00ab rouges-bruns \u00bb, qui m\u00ealaient un discours nationaliste, aussi hostile \u00e0 l\u2019Occident qu\u2019\u00e0 la lib\u00e9ralisation \u00e9conomique du pays, \u00e0 des \u00e9l\u00e9ments volontiers religieux et monarchistes \u2014 pensons par exemple \u00e0 Aleksandr Prokhanov, dont on peut lire certaines envol\u00e9es \u00e0 tendance fasciste qui permettent de pr\u00e9senter le personnage<\/a>.<\/p>\n\n\n\n La seule vraie force politique qui pourrait avoir jou\u00e9 un r\u00f4le actif dans l\u2019entretien d\u2019une m\u00e9moire historique favorable \u00e0 Staline est donc le KPRF, le Parti communiste de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie. Pass\u00e9 de l\u2019\u00e9tat de force d\u2019opposition anti-lib\u00e9rale dans les ann\u00e9es 1990-2000 \u00e0 un parti compl\u00e8tement inf\u00e9od\u00e9 au programme politique de Vladimir Poutine, le KPRF n\u2019a eu de cesse de mobiliser l\u2019image de Staline dans ses manifestations nationales, r\u00e9gionales et locales, tout en soutenant l\u2019id\u00e9e d\u2019une continuit\u00e9 historique entre la Russie de ces ann\u00e9es et l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de son pass\u00e9 sovi\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n Les sympathies politiques d\u2019une partie \u2014 vieillissante, voire d\u00e9sormais d\u00e9c\u00e9d\u00e9e \u2014 de la population russe \u00e0 l\u2019\u00e9gard du KPRF n\u2019ont sans doute pas \u00e9t\u00e9 pour rien dans la normalisation du stalinisme m\u00e9moriel qui allait conna\u00eetre un second souffle apr\u00e8s 2014 sous l\u2019impulsion, cette fois, de Vladimir Poutine.<\/p>\n\n\n\n De fait, depuis plusieurs ann\u00e9es, celui qui \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9 il y a trente ans encore comme un dictateur sanguinaire et parano\u00efaque appara\u00eet dans une s\u00e9rie de discours officiels comme un dirigeant, certes excessif, mais enti\u00e8rement vou\u00e9 \u00e0 la cause russe, au projet de restauration et de maintien de la grandeur du pays. <\/p>\n\n\n\n
\n <\/picture>\n
\n <\/picture>\n D\u00e9stalinisation et restalinisation <\/h2>\n\n\n\n
Une r\u00e9habilitation monumentale <\/h2>\n\n\n\n