{"id":279707,"date":"2025-05-18T11:00:00","date_gmt":"2025-05-18T09:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=279707"},"modified":"2025-05-19T09:56:54","modified_gmt":"2025-05-19T07:56:54","slug":"thiel-nihilisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/05\/18\/thiel-nihilisme\/","title":{"rendered":"Apocalypse zombie : la le\u00e7on de t\u00e9n\u00e8bres de Peter Thiel"},"content":{"rendered":"\n

\u00ab Bien plus qu’un professeur de litt\u00e9rature, la v\u00e9ritable vocation de Girard \u00e9tait d’\u00eatre un pr\u00e9dicateur de la fin des temps. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

En 2005, Peter Thiel interrogea une derni\u00e8re fois son vieux ma\u00eetre : croyait-il encore \u00e0 la fin des temps et si oui \u00e0 quoi ressemblerait-elle ?<\/p>\n\n\n\n

La r\u00e9ponse de Ren\u00e9 Girard fut \u00e9tonnante.<\/p>\n\n\n\n

En substance, il lui soutint que l\u2019apocalypse pourrait venir pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 il ne se passe pas grand-chose et qui pourrait perdurer pendant des d\u00e9cennies \u2014 un peu \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un zombie.<\/p>\n\n\n\n

Dans ce texte a publi\u00e9 \u00e0 l\u2019occasion de la Novitate Conference de la Catholic University of America \u00e0 Washington, \u00e0 l\u2019automne 2023, Peter Thiel livre un expos\u00e9 synth\u00e9tique de cette obsession : la multiplication des signes avant-coureurs de l\u2019apocalypse dans un monde domin\u00e9 par la technique et \u00ab affaibli \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Sa th\u00e8se est au fond assez simple : les conditions de la fin des temps sont r\u00e9unies, mais les traces de ce qui pourrait la retenir sont absentes ou d\u00e9grad\u00e9es : \u00ab le katechon<\/em> ne suffit plus \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Un autre danger l\u2019inqui\u00e8te : ce qui pourrait nous faire croire que la fin des temps est \u00e9vitable \u2014 l\u2019Ant\u00e9christ \u2014 s\u2019est d\u00e9sormais constitu\u00e9 en syst\u00e8me et est devenu d\u2019autant plus difficile \u00e0 discerner et \u00e0 combattre.<\/p>\n\n\n\n

Car le monde d\u00e9crit par Thiel est paradoxal : \u00ab Le provincialisme, l’assistanat et la bureaucratie ont d\u00e9grad\u00e9 la science au rang d’institution sociopathe et pseudo-malthusienne. Mais ils l’ont aussi emp\u00each\u00e9 de faire exploser le monde. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Dans un entre-deux, une transformation se serait op\u00e9r\u00e9e par laquelle le monde ext\u00e9rieur serait devenu une chose fondamentalement inqui\u00e9tante :\u00a0<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Ce passage du monde des atomes \u2014 et des bombes atomiques \u2014 au monde des bits peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un glissement vers l’int\u00e9riorit\u00e9, une perte d’int\u00e9r\u00eat pour le monde ext\u00e9rieur au profit des mondes int\u00e9rieurs ou virtuels. Les jeunes g\u00e9n\u00e9rations ont pass\u00e9 plus de temps retranch\u00e9es dans le m\u00e9tavers, plus de temps dans leurs sous-sols \u00e0 jouer \u00e0 des jeux vid\u00e9o, plus de temps \u00e0 s’adonner maladivement au yoga et \u00e0 la m\u00e9ditation \u2014 peu importe la quantit\u00e9, cette pratique est toujours excessive \u2014 et se sont tourn\u00e9s vers la psychologie, la parapsychologie, les drogues psych\u00e9d\u00e9liques et la psychopharmacologie quand leur mode de vie sous s\u00e9datifs leur procurait peu de joie. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Pour celui qui fut le premier soutien de Trump dans la Silicon Valley, cette d\u00e9cadence est manifeste : <\/p>\n\n\n\n

\u00ab La r\u00e9ticence \u00e0 procr\u00e9er, \u00e0 d\u00e9sirer autrui et \u00e0 avoir des enfants est l’indicateur le plus inqui\u00e9tant d’une mimesis<\/em> radicalement affaiblie dans son ensemble. Les baby-boomers<\/em> et la g\u00e9n\u00e9ration X \u00e9taient les derni\u00e8res g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 pouvoir d\u00e9sirer sans complexe : voitures de sport, maisons de luxe, richesse. Les millennials<\/em> et la g\u00e9n\u00e9ration Z des ann\u00e9es 2020 doivent se contenter de marijuana, de Netflix et des r\u00e9seaux sociaux. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Dans cette \u00e9poque zombie, \u00eatre \u00ab Hamlet ne suffit plus \u00bb. <\/p>\n\n\n\n

Pour Thiel, \u00ab l\u2019ath\u00e9isme politique \u00bb atteint partout ses limites et il ne reste que peu d\u2019espoir : \u00ab prions pour que les spectacles de marionnettes puissent perdurer encore un peu, pour que ce qui reste des anciennes structures sacr\u00e9es et des vestiges du katechon puisse perdurer \u00e0 notre \u00e9poque \u2014 et pour que le Jour du Seigneur n’arrive pas de sit\u00f4t. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

I. La philosophie ne suffit pas<\/h2>\n\n\n\n

Le christianisme avait r\u00e9pondu \u00e0 la question des pr\u00e9socratiques \u2014 \u00ab Pourquoi y a-t-il quelque chose plut\u00f4t que rien ? \u00bb \u2014 de fa\u00e7on assez simple : parce que Dieu l\u2019a voulu. Mais d\u00e8s le premier si\u00e8cle, les chr\u00e9tiens continu\u00e8rent \u00e0 se demander pourquoi il y avait toujours quelque chose plut\u00f4t que rien. Le renouveau cosmique de la parousie semblait tardif \u00e0 ces premiers croyants <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qui ont fini par accepter ce retard en rationalisant l\u2019histoire profane et ses institutions \u2014 l\u2019Empire romain et l\u2019\u00c9glise catholique \u2014 comme vecteurs de diffusion de l\u2019\u00c9vangile. Dans un monde persistant (persistent universe<\/em>), l\u2019\u00ab ath\u00e9isme politique \u00bb de la retraite monastique semblait inappropri\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Pour comprendre ce d\u00e9but abrupt et volontairement obscur, il faut partir d’une image. Pour se repr\u00e9senter le monde dans lequel vivaient les premiers chr\u00e9tiens, le gourou girardien de la Silicon Valley qui cherche \u00e0 retenir la fin des temps<\/a> a une repr\u00e9sentation en t\u00eate : un vaste jeu vid\u00e9o.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019expression persistent universe <\/em>a un sens bien pr\u00e9cis : elle semble ici faire r\u00e9f\u00e9rence au monde du gaming<\/em>, d\u00e9signant les univers de jeu o\u00f9 l\u2019action continue m\u00eame lorsque le joueur est d\u00e9connect\u00e9 \u2014 d\u2019autres joueurs peuvent alors interagir, perdre, gagner, b\u00e2tir des choses\u2026 Cette possibilit\u00e9 du jeu interconnect\u00e9 est le postulat de base du concept de m\u00e9tavers : un monde en parall\u00e8le, qui \u00ab continue \u00bb, qui persiste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 ou en dessous du monde r\u00e9el. Plusieurs \u0153uvres de science-fiction y font r\u00e9f\u00e9rence \u2014 comme le jeu des \u00ab Trois corps \u00bb, central dans la construction de l\u2019intrigue du grand roman de Liu Cixin.<\/p>\n\n\n\n

Pr\u00e8s de deux mill\u00e9naires plus tard, au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, les missionnaires chr\u00e9tiens avaient parcouru la majeure partie du globe et propag\u00e9 la nouvelle \u00e0 qui voulait l’entendre. Presque au m\u00eame moment, les signes et les prodiges se multipli\u00e8rent. Les derniers \u00ab C\u00e9sars \u00bb ou \u00ab Empereurs romains \u00bb restants \u2014 l’empereur Guillaume II et le tsar Nicolas II \u2014 moururent. C\u2019\u00e9tait le signe avant-coureur de l’arriv\u00e9e de l’Ant\u00e9christ annonc\u00e9e dans l’Apocalypse du Pseudo-M\u00e9thode<\/em> (vers 692) et le Libellus de l’Ant\u00e9christ<\/em> d’Adson de Montier-en-Der (vers 950) ; l’Europe se cannibalisa, non pas une mais deux fois ; le soleil se coucha sur l’Empire britannique ; et la d\u00e9sint\u00e9gration totale de la civilisation humaine devint envisageable \u00e0 Los Alamos. \u00ab Pour ce qui est du jour et de l’heure, personne ne le sait \u00bb (Matthieu 24:36), nous avertit la Bible. Peut-\u00eatre pouvons-nous conna\u00eetre le si\u00e8cle \u2014 pendant un temps, le XXe si\u00e8cle sembla une hypoth\u00e8se aussi fiable qu’une autre.<\/p>\n\n\n\n

Cette question de la violence apocalyptique d\u00e9voile l’ag\u00f4n<\/em> entre Ath\u00e8nes et J\u00e9rusalem, entre la philosophie politique et la r\u00e9v\u00e9lation biblique. Georg Wilhelm Friedrich Hegel et ses \u00e9pigones philosophiques justifient la violence de masse comme passage n\u00e9cessaire vers la \u00ab fin de l’histoire \u00bb. Le rationnel est le r\u00e9el. L’actuel est l’id\u00e9al. Apr\u00e8s le bain de sang, la fin n’entra\u00eenera pas une destruction ardente, mais une paix fade. Hegel a pr\u00e9matur\u00e9ment identifi\u00e9 la fin \u00e0 l’arriv\u00e9e de Napol\u00e9on \u00e0 I\u00e9na en 1806. Il a \u00e9t\u00e9 suivi par Alexandre Koj\u00e8ve, qui l\u2019identifiait \u00e0 Joseph Staline dans les ann\u00e9es 1930 \u2014 m\u00eame s\u2019il aurait \u00e9t\u00e9 plus juste viser les ann\u00e9es 1950, avec la cr\u00e9ation Communaut\u00e9 \u00e9conomique europ\u00e9enne <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Francis Fukuyama a repris l’argument de Koj\u00e8ve et a annonc\u00e9 que la fin \u00e9tait enfin arriv\u00e9e en 1989, quelques mois avant la chute du mur de Berlin.<\/p>\n\n\n\n

L’argument de Fukuyama a tenu de fa\u00e7on instable. La derni\u00e8re d\u00e9cennie du si\u00e8cle le plus tumultueux de l’histoire humaine a culmin\u00e9 avec une sorte d\u2019interminable \u00ab jouir le plus long \u00bb : le Web mondial. Les crises de 2001, 2008 et 2016 ont menac\u00e9 de catalyser de nouvelles \u00e8res plus sombres pour l’humanit\u00e9, et se sont \u00e0 chaque fois \u00e9vanouies. Les guerres post-11 septembre ont davantage ressembl\u00e9 \u00e0 des projets postmodernes co\u00fbteux qu’\u00e0 des guerres de civilisations ; le syst\u00e8me financier s’est redress\u00e9 \u2014 bien que sous une forme entrav\u00e9e \u2014 apr\u00e8s l’\u00e9clatement de la bulle des subprimes<\/em> ; et les r\u00e9voltes populistes aux \u00c9tats-Unis et au Royaume-Uni ont d\u00e9tourn\u00e9 l’attention des r\u00e9formes plus qu’elles ne les ont provoqu\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n

L’endiguement de chacune de ces crises a n\u00e9cessit\u00e9 un \u00e9largissement toujours plus important \u2014 des d\u00e9ficits budg\u00e9taires, des instruments politiques, de la confiance institutionnelle. Mais pendant longtemps, le centre a tenu bon. Dans sa chronique de la Sicile aristocratique tardive, Le Gu\u00e9pard<\/em>, Giuseppe Tomasi di Lampedusa a formul\u00e9 la quintessence de la banalit\u00e9 r\u00e9volutionnaire : \u00ab Il faut que tout change pour que rien ne change. \u00bb <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> Dans notre monde statique, on nous dit l’inverse : pour que les choses continuent, tout doit rester exactement pareil.<\/p>\n\n\n\n

II. Les boucs \u00e9missaires ne suffisent pas<\/h2>\n\n\n\n

Le passage \u00e0 un monde de torpeur et d’indiff\u00e9rence semble r\u00e9futer \u2014 ou du moins compliquer \u2014 la compr\u00e9hension de l’histoire moderne par Ren\u00e9 Girard. Il envisageait une violence incontr\u00f4lable, \u00e0 la fois interpersonnelle et internationale, aliment\u00e9e par des doubles belliqueux : le fascisme contre le communisme, les \u00c9tats-Unis contre l’Union sovi\u00e9tique, les arm\u00e9es antiterroristes secr\u00e8tes contre les cellules terroristes. Une telle violence est incontr\u00f4lable en raison de la venue du Christ dans le monde. Girard aimait \u00e0 dire que le Christ \u00e9tait le premier ath\u00e9e politique, le premier \u00e0 ne pas croire que l’\u00c9tat suivait un ordre divin, ou qu\u2019un \u00ab Gott mit uns<\/em> \u00bb existait au ciel. Car, sur le plan de la th\u00e9ologie politique, qu’est-ce que le Trinitarisme, sinon l’affirmation selon laquelle le Christ est le v\u00e9ritable Fils de Dieu et, par cons\u00e9quent, que C\u00e9sar Auguste, fils du C\u00e9sar divinis\u00e9, n’est pas v\u00e9ritablement le Fils de Dieu, et que, ipso facto<\/em>, l’Empire romain n’est pas la pure volont\u00e9 de Dieu ? Ou plus largement, qu\u2019est-ce que le Notre P\u00e8re sinon un rappel quotidien que la volont\u00e9 de Dieu est toujours faite au ciel et rarement ici bas ?<\/p>\n\n\n\n

La pr\u00e9tention de C\u00e9sar \u00e0 la transcendance repose sur un instrument de torture : celui-l\u00e0 m\u00eame dont le Christ a d\u00e9truit le pouvoir unifiant et coercitif. Plus g\u00e9n\u00e9ralement, l’existence de tous les pouvoirs et de toutes les principaut\u00e9s d\u00e9pend de la violence avec laquelle on d\u00e9signe des boucs \u00e9missaires. Pour Girard, la violence mim\u00e9tique et la d\u00e9signation des victimes comme boucs \u00e9missaires sont des \u00ab choses cach\u00e9es depuis la fondation du monde \u00bb. Contrairement aux march\u00e9s fonctionnels ou aux lois naturelles de la science, dont une meilleure compr\u00e9hension n’emp\u00eache ni les march\u00e9s ni les lois naturelles de fonctionner, la d\u00e9signation de boucs \u00e9missaires ne fonctionne que lorsque, \u00e0 un certain niveau, les pers\u00e9cuteurs ignorent ce qu’ils font. On peut canaliser l’\u00e9nergie n\u00e9gative d’un village rancunier contre une femme \u00e2g\u00e9e et peu attirante et l’accuser de sorcellerie. Cette accusation peut m\u00eame unir les villageois, \u00e0 condition qu’ils la per\u00e7oivent comme une r\u00e9v\u00e9lation quasi religieuse et non comme le produit d’une manie psychosociale. Si le sacr\u00e9 est une violence d\u00e9guis\u00e9e ou mythifi\u00e9e, alors la r\u00e9v\u00e9lation \u00e9vang\u00e9lique de cette violence fondatrice entra\u00eenera, au fil du temps, la d\u00e9sacralisation, la d\u00e9construction, la destruction et la mort progressives de toutes les cultures.<\/p>\n\n\n\n

Dans les premi\u00e8res pages de ce texte, Thiel adopte un ton volontairement sibyllin, voire proph\u00e9tique. Ici, \u00ab l\u2019instrument de torture \u00bb fait bien s\u00fbr r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la croix \u2014 mais l\u2019image sert en fait \u00e0 introduire la figure girardienne du bouc \u00e9missaire.<\/p>\n\n\n\n

Au cours de l’histoire, la r\u00e9v\u00e9lation chr\u00e9tienne rend impossible la recherche de boucs \u00e9missaires et nous oblige \u00e0 trouver des explications alternatives et naturelles (\u00ab une multitude alors cherchera, et la connaissance augmentera \u00bb [Daniel 12:4]). Cette acc\u00e9l\u00e9ration de la science et de la technologie conduit \u00e9galement \u00e0 l’acc\u00e9l\u00e9ration d’une violence illimit\u00e9e, qui a d\u00e9sormais le potentiel de d\u00e9truire la plan\u00e8te : \u00ab Pour comprendre que nous vivons d\u00e9j\u00e0 cette r\u00e9v\u00e9lation, il suffit de r\u00e9fl\u00e9chir au rapport que nous entretenons tous, en tant que membres de la communaut\u00e9 humaine mondiale \u00e0 l\u2019armement formidable que s\u2019est donn\u00e9 l’humanit\u00e9 depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. \u00bb <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00c0 la question fondamentale des armes nucl\u00e9aires et thermonucl\u00e9aires, il faudrait peut-\u00eatre ajouter celles de la destruction de l’environnement (Matthieu 24:7 ou 24:29, sp\u00e9culait Girard), la bio-ing\u00e9nierie et les armes biologiques (la d\u00e9mystification scientifique des \u00ab noyaux jumeaux \u00bb, en 1952 avec les bombes H et en 1953 avec l’ADN), les nanotechnologies, les robots tueurs ou l’IA incontr\u00f4lable \u2014 notamment sous ses formes rudimentaires de surveillance totalitaire<\/a>.<\/p>\n\n\n\n

III. Le katechon ne suffit pas<\/h2>\n\n\n\n

Pour Girard, les solutions politiques modernes \u00e0 la violence n’\u00e9taient efficaces que dans la mesure o\u00f9 elles demeuraient mythiques ou \u00ab kat\u00e9chontiques \u00bb <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>, contribuant \u00e0 ralentir l’appauvrissement culturel. Dans le pire des cas, elles s’av\u00e9raient tragi-comiques et contre-productives. M\u00eame les philosophes politiques les plus modernes, qui tent\u00e8rent d’asseoir la nouvelle soci\u00e9t\u00e9 sur le \u00ab fondement vil mais solide \u00bb <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span> des Lumi\u00e8res au sens large, ne comprirent pas que leur projet d\u00e9truirait la soci\u00e9t\u00e9 plus qu’il ne la reconstruirait.<\/p>\n\n\n\n

Thomas Hobbes, Friedrich Nietzsche et Carl Schmitt \u00e9taient des penseurs fondamentaux mais qui n’ont pas r\u00e9fl\u00e9chi assez profond\u00e9ment pour atteindre vraiment les fondements. Ils ne sont pas parvenus \u00e0 tout d\u00e9mythifier depuis le d\u00e9but. La guerre hobbesienne du \u00ab tous contre tous \u00bb ne s’est pas r\u00e9solue dans un pass\u00e9 lointain, quand des combattants d\u00e9cha\u00een\u00e9s se sont assis pour tenir une agr\u00e9able conversation juridique au cours de laquelle ils ont \u00e9labor\u00e9 un \u00ab contrat social \u00bb. Elle a \u00e9t\u00e9 r\u00e9solue en transformant la guerre du \u00ab tous contre tous \u00bb en une guerre du \u00ab tous contre un \u00bb. Girard comprenait l’\u00e9ternel retour de Nietzsche comme un cycle sacrificiel dans lequel la \u00ab mort de Dieu \u00bb r\u00e9currente est v\u00e9ritablement le \u00ab meurtre de Dieu \u00bb. Girard pensait que Nietzsche \u2014 contrairement aux ath\u00e9es plus banals du XVIIIe si\u00e8cle \u2014 comprenait au moins cela de la victimisation du Christ et de Dionysos. Mais il pensait aussi que l’effet de cette lutte acharn\u00e9e entre la modernit\u00e9 et la violence du pass\u00e9 serait tout \u00e0 fait \u00e0 l’oppos\u00e9 du renouveau et de la lib\u00e9ration nietzsch\u00e9ens : \u00ab L’\u00e9ternel retour est le pass\u00e9 que le christianisme a aboli. L’histoire foule d\u00e9sormais les espaces sans fond du savoir chr\u00e9tien… On ne sait pas si la fin colossale [du Cr\u00e9puscule des dieux] marque seulement la fin d’un cycle, la promesse de mille renouvellements, ou si elle est vraiment la fin du monde, l’apocalypse chr\u00e9tienne, l’ab\u00eeme sans fond de la victime inoubliable. \u00bb <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n

Schmitt a ancr\u00e9 sa th\u00e9ologie politique sur le katechon et n’a donc jamais oubli\u00e9 la possibilit\u00e9 latente d’une apocalypse <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Girard comprenait le katechon comme \u00ab une principaut\u00e9 et un pouvoir \u00bb \u2014 et donc, d\u2019une certaine mani\u00e8re, un \u00e9l\u00e9ment d\u00e9moniaque <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 qui avait n\u00e9anmoins un r\u00f4le stabilisateur et pacificateur \u00e0 jouer dans le christianisme historique. Il joue toujours ce r\u00f4le en 2023. Mais Girard consid\u00e9rait que La Notion de politique<\/em> de Schmitt et les m\u00e9saventures nationalistes de l\u2019auteur \u00e9taient \u00e0 l’exact oppos\u00e9 du katechontique, et permettaient plut\u00f4t une acc\u00e9l\u00e9ration de l’histoire vers les Nations Unies et l’\u00c9tat-unique mondial. D’un point de vue girardien, Schmitt \u00e9tait trop centr\u00e9 sur le politique et trop focalis\u00e9 sur la pr\u00e9servation des distinctions \u2014 finalement nihilistes \u2014 entre amis et ennemis.<\/p>\n\n\n\n

L’ath\u00e9isme politique de Girard, sa pens\u00e9e anti-politique et apocalyptique, sont devenus la cible de l’attaque la plus d\u00e9vastatrice jamais lanc\u00e9e contre lui, celle de Pierre Manent en 1982. Manent a d\u00e9nonc\u00e9 Girard comme \u00e9tant plus mauvais, m\u00e9chant ou fou qu’un autre philosophe politique moderne, Nicolas Machiavel : \u00ab Mais plus qu’\u00e0 celle de Marx, de Freud ou de Nietzsche, la th\u00e9orie de Ren\u00e9 Girard se rattache \u00e0 celle du premier et du plus grand des ma\u00eetres du soup\u00e7on : Machiavel. Machiavel aussi affirme que la fondation et la pr\u00e9servation des cit\u00e9s sont <\/em>essentiellement violentes, et que les hommes vivent continuellement des bons effets de cette violence qu’ils ne veulent pas regarder en face. Mais Machiavel, lui, sait ce qu’il dit : si ce que nous appelons humanit\u00e9 est fond\u00e9 sur la violence, alors il faut pr\u00e9server ce pouvoir actif de la violence et emp\u00eacher les hommes de tomber sous l’influence d’une non-violence mensong\u00e8re \u2014 celle du christianisme \u2014 qui tend \u00e0 d\u00e9truire les conditions m\u00eames de leur humanit\u00e9. (…) Ren\u00e9 Girard reste strictement dans les termes du machiav\u00e9lisme. Simplement, il met un signe positif o\u00f9 Machiavel mettait un signe n\u00e9gatif, et r\u00e9ciproquement. Mais ce renversement est absurde. Si la nature politique de l’homme est violence ou fond\u00e9e sur la violence, alors la non-violence du christianisme est bien ce que dit Machiavel, violence contre nature, au second degr\u00e9, \u00ab pieuse cruaut\u00e9 \u00bb. Si la \u00ab culture \u00bb humaine est fond\u00e9e essentiellement sur la violence, alors le christianisme ne peut rien apporter d’autre que la destruction de l’humanit\u00e9 sous les apparences fallacieuses de la non-violence.<\/em> \u00bb <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n

Manent reconna\u00eetra plus tard que sa critique \u00e9tait trop g\u00e9n\u00e9rale. L’ath\u00e9isme politique de Girard n’\u00e9tait pas absolu. Girard n’\u00e9tait pas moine. C’\u00e9tait un fin observateur de l’actualit\u00e9. Il \u00e9tait enthousiasm\u00e9 par le conservatisme mod\u00e9r\u00e9 de Charles de Gaulle. Il esp\u00e9rait que la politique th\u00e9\u00e2trale de Ronald Reagan mettrait fin \u00e0 la Guerre froide, et il craignait que le n\u00e9oconservatisme rigide de George W. Bush ne nous entra\u00eene dans un conflit sans fin. Il consid\u00e9rait le nazisme et le communisme comme des doubles mim\u00e9tiques, deux mouvements extr\u00e9mistes et totalitaires qui s’imitaient l\u2019un l\u2019autre dans leur haine r\u00e9ciproque et dans leur massacre de millions de personnes ; n\u00e9anmoins, il distinguait le communisme comme le plus dangereux des deux, une forme d’\u00ab ultrachristianisme \u00bb plus tentante et donc plus dangereuse dans notre monde post-R\u00e9v\u00e9lation<\/a> <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Mais au niveau th\u00e9orique, au niveau de ce que l’on pourrait appeler la \u00ab v\u00e9rit\u00e9 absolue \u00bb, de telles interventions pratiques et circonstancielles manquent de fondement. Girard croyait qu\u2019il fallait d\u00e9sirer devenir saint et \u00eatre pr\u00eat \u00e0 devenir martyr. En ce sens, il s’\u00e9carte radicalement du paradigme \u00ab politique \u00bb ou \u00ab philosophique \u00bb de Manent. Bien plus qu’un professeur de litt\u00e9rature, la v\u00e9ritable vocation de Girard \u00e9tait d’\u00eatre un pr\u00e9dicateur de la fin des temps. \u00ab Dire que nous sommes objectivement dans une situation apocalyptique (\u2026) revient \u00e0 dire que l’humanit\u00e9 est devenue, pour la premi\u00e8re fois, capable de s’autod\u00e9truire, ce qui \u00e9tait inimaginable il y a seulement deux ou trois si\u00e8cles. \u00bb <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span> S’il existe un espoir pour Girard, ce n’est que l’espoir d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de Jonas \u00e0 Ninive. Contre toute attente raisonnable, la ville pourrait \u00e9couter la j\u00e9r\u00e9miade de malheur et se repentir de ses mauvaises actions. La grande violence pourrait alors, pour l\u2019instant, \u00eatre diff\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

Le positionnement de Girard trahit un sentiment d’impuissance face \u00e0 la vague de violence. Il n’exag\u00e8re pas son propre r\u00f4le dans les \u00e9v\u00e9nements mondiaux. Pour Girard, l\u2019important n\u2019est pas son propre message dangereux et subversif, ni sa th\u00e9orie globale, ni ses ouvrages consid\u00e9rables mais, tout simplement, le grand Esprit jud\u00e9o-chr\u00e9tien \u00e0 l’\u0153uvre dans l’Histoire :<\/p>\n\n\n\n

Je crois que nous vivons une mutation proprement inou\u00efe, la plus radicale qu\u2019ait jamais subie l’humanit\u00e9. (…) Cette mutation (\u2026) ne d\u00e9pend pas des livres que nous pouvons \u00e9crire ou ne pas \u00e9crire. Elle ne fait qu\u2019un avec l’histoire terrifiante et merveilleuse de notre temps, qui s\u2019incarne ailleurs que dans nos \u00e9crits (\u2026). Les livres eux-m\u00eames n’auront qu’une importance mineure ; les \u00e9v\u00e9nements qui les feront \u00e9merger seront infiniment plus \u00e9loquents que tout ce que nous \u00e9crirons et \u00e9tabliront des v\u00e9rit\u00e9s que nous avons du mal \u00e0 d\u00e9crire, que nous d\u00e9crivons mal, m\u00eame dans des cas simples et banals.<\/em> <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n

IV. La modernit\u00e9 \u2014 pr\u00e9coce, moyenne et tardive \u2014 ne suffit pas<\/h2>\n\n\n\n

Comment en sommes-nous arriv\u00e9s l\u00e0 ?<\/p>\n\n\n\n

La plupart des grands proph\u00e8tes du d\u00e9but de la modernit\u00e9 n’envisageaient pas un avenir morose. Aux XVIe et d\u00e9but du XVIIe si\u00e8cles, Thomas More, Tommaso Campanella et Johann Valentin Andreae pressentaient le changement et \u00e9crivaient des ouvrages sp\u00e9culant sur l’avenir, d\u00e9battant des nouvelles soci\u00e9t\u00e9s id\u00e9ales que nous pourrions b\u00e2tir <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Mais aucun d’entre eux ne fut aussi sensible \u00e0 l’importance du progr\u00e8s technologique que Francis Bacon, dont la Nouvelle Atlantide<\/em>, publi\u00e9e \u00e0 titre posthume, pr\u00e9disait, voire prescrivait, le cours de l’histoire moderne.<\/p>\n\n\n\n

Bacon pressentait que la ma\u00eetrise et le contr\u00f4le de la science \u00e9taient indissociables de la ma\u00eetrise et du contr\u00f4le de toutes choses. La ville hyper-avanc\u00e9e, \u00e9ponyme du livre, Bensalem <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>, est administr\u00e9e par une institution technocratique de type \u00c9tat-profond, dite Maison de Salomon (ou \u00ab Coll\u00e8ge des Travaux des Six Jours \u00bb) <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Caract\u00e9ristique du d\u00e9but de la modernit\u00e9, les ambitions de la Maison sont presque illimit\u00e9es : \u00ab La Fin de notre Fondation \u00bb, r\u00e9v\u00e8le l’un des P\u00e8res de la Maison de Salomon au narrateur, \u00ab est de conna\u00eetre les Causes, les Mouvements, et les Vertus secr\u00e8tes que la nature renferme en elle-m\u00eame ; de donner \u00e0 l\u2019empire de l\u2019esprit humain, toute l\u2019\u00e9tendue qu\u2019il peut avoir. \u00bb <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cela sugg\u00e8re que la science rendra obsol\u00e8te un Dieu interventionniste. En effet, le P\u00e8re cite parmi l’impressionnant \u00e9ventail de pouvoirs de la Maison de Salomon la capacit\u00e9 de cr\u00e9er \u00ab toutes les illusions et tromperies de la vue, en figures, grandeurs, mouvements, couleurs \u00bb <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 ce qui lui aurait donn\u00e9 la capacit\u00e9 de fabriquer m\u00eame les miracles sur lesquels repose la foi chr\u00e9tienne des Bensalemites ordinaires <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Lorsque le narrateur de Bacon d\u00e9couvre Bensalem, elle est cach\u00e9e au reste du monde. Mais les descriptions d\u00e9taill\u00e9es de l’arsenal de la ville (\u00ab artillerie et instruments de guerre, et engins de toutes sortes (…) nouvelles compositions de poudre : nous savons faire les feux gr\u00e9geois qui br\u00fblent dans l\u2019eau, et qui sont inextinguibles \u00bb) <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span> peuvent pr\u00e9sager une violente conqu\u00eate mondiale. En laissant entendre que la science et la technologie pourraient conqu\u00e9rir le Ciel et la Terre, Bacon a fait preuve d’une vision exceptionnelle en anticipant le zeitgeist<\/em> du d\u00e9but de l’\u00e8re moderne.<\/p>\n\n\n\n

La Maison de Salomon est une institution quasi omnipotente mais elle ne fonctionne pas en pilotage automatique : sa grandeur est due aux grands hommes qui la contr\u00f4lent. Dans le monde r\u00e9el, Bacon \u00e9tait de ceux-l\u00e0. Il a pressenti et orient\u00e9 le cours des d\u00e9buts de la modernit\u00e9 avec une capacit\u00e9 \u00e0 agir et une intelligence \u00e0 peine croyables aujourd’hui. Mais malgr\u00e9 son niveau de compr\u00e9hension de son \u00e9poque et de l’orientation de la science et de la technologie, Bacon lui-m\u00eame n’aurait pu imaginer, parmi les \u00ab armes et instruments de guerre \u00bb de Bensalem, quelque chose d\u2019aussi puissant qu\u2019une bombe nucl\u00e9aire. Une telle arme aurait ouvert la bo\u00eete de Pandore pour la Maison de Salomon. Son expansion militaire serait pass\u00e9e d’une croisade vertueuse \u00e0 un moyen n\u00e9cessaire d’auto-pr\u00e9servation, de peur de permettre \u00e0 d’autres nations de d\u00e9velopper une telle technologie. Pour emp\u00eacher un tel d\u00e9veloppement, la Maison de Salomon aurait peut-\u00eatre d\u00fb \u00e9tablir un gouvernement mondial \u2014 qui \u00e9tait autrefois compris comme le synonyme de l’Ant\u00e9christ biblique. Selon la conception du d\u00e9but de l\u2019\u00e9poque moderne de Bacon, un individu isol\u00e9 pouvait \u00eatre suffisamment puissant pour incarner l’Ant\u00e9christ. Une lecture attentive du texte de Bacon r\u00e9v\u00e8le que Joabin, un myst\u00e9rieux marchand se faisant \u00e9galement passer pour un roi-philosophe de ce monde, pourrait \u00eatre le pas-tout-\u00e0-fait-antipathique Ant\u00e9christ <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Depuis un peu plus de deux ans, le \u00ab gouvernement mondial \u00bb pr\u00e9sent\u00e9 comme pouvant r\u00e9pondre aux d\u00e9fis de l\u2019humanit\u00e9 serait l\u2019Ant\u00e9christ est une obsession de Peter Thiel. Il s\u2019en \u00e9tait expliqu\u00e9 dans un important entretien en d\u00e9cembre 2024.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 mesure que la science et la technologie progressaient dans le monde r\u00e9el, nous sommes entr\u00e9s dans une \u00ab modernit\u00e9 moyenne \u00bb, mat\u00e9riellement plus prosp\u00e8re que la modernit\u00e9 pr\u00e9coce, mais qui pr\u00e9sentait des signes du scepticisme de la modernit\u00e9 tardive \u00e0 l’\u00e9gard de l’action humaine <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le roman Perte et gain<\/em> (1848) de John Henry Newman refl\u00e8te cette \u00e9volution. Ce roman semi-autobiographique suit un jeune homme, Charles Reding, dans son cheminement spirituel \u00e0 l’Universit\u00e9 d’Oxford. Ses pairs anglicans lui expliquent que la doctrine anglicane consid\u00e8re le pape comme l’Ant\u00e9christ, comme enseign\u00e9 par l’archev\u00eaque Thomas Cranmer dans son Premier livre d’hom\u00e9lies<\/em> (1547). Cependant, Reding r\u00e9alise peu \u00e0 peu que ses pairs contemporains ne croient pas r\u00e9ellement qu’un individu comme le pape soit, ou m\u00eame puisse \u00eatre, l’Ant\u00e9christ, et ses doutes sur l’\u00c9glise catholique se dissipent. Un demi-si\u00e8cle plus tard, les plus puissants traitements litt\u00e9raires de l’Ant\u00e9christ \u2014 Guerre, Progr\u00e8s et Fin de l’histoire<\/em> (1900) de Vladimir Soloviev et Le Seigneur du monde<\/em> (1908) de Robert Hugh Benson \u2014 d\u00e9peignent tous deux l’Ant\u00e9christ comme un individu, mais un individu ayant curieusement peu de traits distinctifs <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Quelque chose a subtilement chang\u00e9 entre le r\u00e9cit de Bacon et le leur. Leurs Ant\u00e9christs sont des \u00e9crivains et des orateurs convaincants mais leurs paroles sont, dans le cas de Soloviev, des synth\u00e8ses invraisemblablement miraculeuses d’id\u00e9es diff\u00e9rentes, ou, dans le cas de Benson, totalement oubli\u00e9es de ceux qui les entendent <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ce sont des constructions \u2014 des incarnations d’id\u00e9es, des miroirs de nos \u00e9checs.<\/p>\n\n\n\n

Notre peur de la bombe atomique a achev\u00e9 notre glissement vers la modernit\u00e9 tardive. \u00c0 Los Alamos, nous avons de tout \u00e9vidence pass\u00e9 les r\u00eanes aux scientifiques, et la science a, de toute \u00e9vidence, \u00ab fini \u00bb \u2014 au double sens h\u00e9g\u00e9lien de culminer et de prendre fin. Par la suite, de grands penseurs comme Bacon ont c\u00e9d\u00e9 la place \u00e0 des bureaucrates universitaires incontest\u00e9s, qui ne con\u00e7oivent pas la machine dans son ensemble, mais en sont plut\u00f4t les minuscules rouages. Cette machine r\u00e9prime nos potentiels Bacon, dans ce que l’on pourrait appeler g\u00e9n\u00e9reusement une ferveur kat\u00e9chontique ou \u2014 moins g\u00e9n\u00e9reusement \u2014 une angoisse existentielle.<\/p>\n\n\n\n

Le bureaucrate universitaire d’aujourd’hui par excellence est le professeur d’Oxford Nick Bostrom,qui, autant que ses contemporains, incarne et exprime notre m\u00e9diocrit\u00e9 et notre conformisme paralys\u00e9s. Bacon avait malicieusement laiss\u00e9 entendre qu’il sympathisait avec un Ant\u00e9christ dot\u00e9 d’une grande capacit\u00e9 d’action, tandis que Newman, Soloviev et Benson \u00e9taient plus durs contre cette figure. L’\u0153uvre de Bostrom, impr\u00e9gn\u00e9e de la logique de paix et de s\u00e9curit\u00e9 de la modernit\u00e9 tardive, sugg\u00e8re une absence totale de compr\u00e9hension du probl\u00e8me. Dans \u00ab L’hypoth\u00e8se du monde vuln\u00e9rable \u00bb, Bostrom \u2014 ou peut-\u00eatre simplement une simulation de lui-m\u00eame \u2014 \u00e9num\u00e8re les voies par lesquelles le monde pourrait prendre fin. Il propose ensuite quatre contre-mesures :<\/p>\n\n\n\n

1. Limiter le d\u00e9veloppement technologique.
2. \u00c9viter qu\u2019une large population d\u2019individus, dot\u00e9s de motivations humaines normales, puisse exister et agir librement.
3. Mettre en place une police pr\u00e9ventive extr\u00eamement efficace.
4. Mettre en place une gouvernance mondiale efficace. <\/span>
25<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n

Restreints par les cha\u00eenes de la modernit\u00e9 tardive, les grands hommes sont m\u00e9pris\u00e9s ou ignor\u00e9s. M\u00eame les Ant\u00e9christs en papier m\u00e2ch\u00e9 de Soloviev et Benson peineraient \u00e0 convaincre les foules. Mais un monde hostile aux individus n’est pas \u00e0 l’abri de la menace de l’Ant\u00e9christ ; au contraire, l’Ant\u00e9christ pourrait bien arriver sous la forme d’une institution ou d’un syst\u00e8me<\/a>. Comment un tel Ant\u00e9christ pourrait-il acc\u00e9der au pouvoir ? Aussi puissantes que soient les histoires de Soloviev et Benson, les m\u00e9thodes de daemonium ex machina<\/em> par lesquelles leurs Ant\u00e9christs conqui\u00e8rent le monde semblent maigres. Mais \u00e0 lire Bostrom, on peut d\u00e9duire une r\u00e9ponse : en jouant sur nos peurs de la technologie et en nous incitant \u00e0 la d\u00e9cadence avec le slogan de l’Ant\u00e9christ, \u00ab paix et s\u00e9curit\u00e9 \u00bb. Bostrom ne diff\u00e8re pas de Bacon par son ath\u00e9isme et son mat\u00e9rialisme, que Bacon partageait, et qui ont d\u00e9fini m\u00eame la modernit\u00e9 pr\u00e9coce. Mais lui et le zeitgeist<\/em> qu’il incarne sont r\u00e9solument d\u00e9termin\u00e9s \u00e0 nous sauver du progr\u00e8s, \u00e0 tout prix.<\/p>\n\n\n\n

Il n’y a pas eu de grande litt\u00e9rature s’attaquant \u00e0 l’Ant\u00e9christ depuis Soloviev et Benson au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. Mais si un auteur courageux \u00e9crivait un roman r\u00e9futant Bostrom, il ferait bien de rappeler qu’une force suffisamment puissante pour contr\u00f4ler le monde est une force suffisamment puissante aussi pour le d\u00e9truire. \u00ab Car vous savez bien vous-m\u00eames que le jour du Seigneur viendra comme un voleur dans la nuit. Quand les hommes diront : Paix et s\u00fbret\u00e9 ! alors une ruine soudaine les surprendra, comme les douleurs de l’enfantement surprennent la femme enceinte, et ils n’\u00e9chapperont pas. Mais vous, fr\u00e8res, vous n’\u00eates pas dans les t\u00e9n\u00e8bres, pour que ce jour vous surprenne comme un voleur. \u00bb (1 Thessaloniciens 5:2-4)<\/p>\n\n\n\n

V. La d\u00e9cadence ne suffit pas<\/h2>\n\n\n\n

Tout cela nous ram\u00e8ne \u00e0 cette question vieille de deux mill\u00e9naires : pourquoi y a-t-il encore quelque chose plut\u00f4t que rien ? Pour le jeune Girard, les longues d\u00e9cennies de l\u2019\u00e8re nucl\u00e9aire ressemblaient \u00e0 un compte \u00e0 rebours vers l\u2019Armageddon, avec quelques tentatives tr\u00e8s proches dans les ann\u00e9es 1950 et 1960, et un sentiment de crise encore persistant dans les ann\u00e9es 1970 et 1980. Lorsque j\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 un Girard plus \u00e2g\u00e9, en 2005, s\u2019il croyait toujours que nous vivions la fin des temps, il a r\u00e9pondu par l\u2019affirmative, mais avec une certaine nuance : la fin des temps pourrait ressembler \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 il ne se passe pas grand-chose et qui pourrait perdurer pendant des d\u00e9cennies \u2014 \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un zombie.<\/p>\n\n\n\n

Que peut dire l\u2019irr\u00e9ductible girardien de ces pr\u00e9dictions apparemment d\u00e9menties concernant la fin du monde ?<\/p>\n\n\n\n

Peut-\u00eatre faudrait-il interpr\u00e9ter notre \u00e9poque (en particulier les trente ou cinquante derni\u00e8res ann\u00e9es) comme un \u00e9trange \u00ab no man’s land<\/em> \u00bb, entre vengeance totale et absence totale de vengeance, cet espace sp\u00e9cifiquement moderne o\u00f9 tout est impr\u00e9gn\u00e9 d’une vengeance malsaine <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>, comme un lieu o\u00f9 les hommes ne sont ni assez fous pour provoquer l’Apocalypse, ni assez sains d’esprit pour embrasser le Royaume de Dieu. Bien que cela d\u00e9passe largement le cadre de cet essai, l\u2019esquisse d’une telle \u00e8re culturelle \u00ab zombie \u00bb, dans laquelle l’histoire ne s’arr\u00eate pas mais semble ralentir, couvrirait de nombreux sujets.<\/p>\n\n\n\n

La stagnation de la science et de la technologie est surd\u00e9termin\u00e9e, aliment\u00e9e en partie par une r\u00e9glementation excessive \u2014 pensez \u00e0 la Food and Drug Administration<\/em> ou \u00e0 la Nuclear Regulatory Commission<\/em> \u2014, en partie par un enseignement trop surveill\u00e9 \u2014 pensez aux doctorants en robotique et en sciences sous contrat \u2014, mais surtout par la crainte d’une course aux armements incontr\u00f4lable. Le massacre industriel de la Premi\u00e8re Guerre mondiale avait d\u00e9j\u00e0 an\u00e9anti notre optimisme du si\u00e8cle des Lumi\u00e8res selon lequel la science et la technologie \u00e9taient des forces inalt\u00e9rables au service du bien. Mais \u00e0 Los Alamos, la science semblait, pour la premi\u00e8re fois, avoir v\u00e9ritablement propuls\u00e9 l’histoire dans une direction plus sombre.<\/p>\n\n\n\n

A \u00e9merg\u00e9 ensuite une science sous une forme nouvelle, \u00e9chelonn\u00e9e et bureaucratique, loin de l’id\u00e9al enfantin de l’inventeur solitaire et brillant. La premi\u00e8re institutionnalisation de ce mod\u00e8le \u2014 le projet Apollo \u2014 nous a permis de marcher sur la Lune. Mais l’\u00e9chelonnage est vite devenu un d\u00e9faut \u2014 plut\u00f4t qu\u2019une caract\u00e9ristique \u2014 transformant le progr\u00e8s scientifique en une bureaucratie incr\u00e9mentaliste, politique et g\u00e9rontocratique <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Plus largement, la technologie a connu un ralentissement similaire, avec des exceptions dans les t\u00e9l\u00e9communications et l’informatique <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Mais peut-\u00eatre avons-nous tort de qualifier ce ralentissement d’inconv\u00e9nient, si la poursuite des progr\u00e8s ne faisait que d\u00e9nicher toujours plus de moyens d’autodestruction. On peut se plaindre des physiciens et des scientifiques moindres qui s’embarrassent de \u00ab DEI \u00bb, de politiques d’\u00e9valuation par les pairs et de demandes de subventions. Le provincialisme, l’assistanat et la bureaucratie ont d\u00e9grad\u00e9 la science au rang d’institution sociopathe et pseudo-malthusienne. Mais ils l’ont aussi emp\u00each\u00e9 de faire exploser le monde.<\/p>\n\n\n\n

Le ralentissement des sciences et des technologies \u00e9tait palpable d\u00e8s mes \u00e9tudes de premier cycle, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980. La plupart des domaines scientifiques et technologiques (g\u00e9nie nucl\u00e9aire, g\u00e9nie a\u00e9rospatial, g\u00e9nie m\u00e9canique, physique, chimie, etc.) \u00e9taient alors devenus des impasses. Une voie de progr\u00e8s \u00e9troite et sp\u00e9cifique s’est poursuivie avec les ordinateurs, les logiciels, le Web, l’Internet mobile, etc. Ce passage du monde des atomes \u2014 et des bombes atomiques \u2014 au monde des bits peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un glissement vers l’int\u00e9riorit\u00e9, une perte d’int\u00e9r\u00eat pour le monde ext\u00e9rieur au profit des mondes int\u00e9rieurs ou virtuels <\/span>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dans les d\u00e9cennies qui ont suivi, les jeunes g\u00e9n\u00e9rations ont pass\u00e9 plus de temps retranch\u00e9es dans le m\u00e9tavers, plus de temps dans leurs sous-sols \u00e0 jouer \u00e0 des jeux vid\u00e9o, plus de temps \u00e0 s’adonner maladivement au yoga et \u00e0 la m\u00e9ditation \u2014 en presque n’importe quelle quantit\u00e9 cette pratique est excessive \u2014 et se sont tourn\u00e9s vers la psychologie, la parapsychologie, les drogues psych\u00e9d\u00e9liques et la psychopharmacologie quand leur mode de vie sous s\u00e9datifs leur procurait peu de joie.<\/p>\n\n\n\n

Notre repli vers l’int\u00e9rieur est difficile \u00e0 expliquer, mais la cosmologie pourrait nous en fournir un indice.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 mesure que nos mod\u00e8les cosmologiques supposaient un univers de plus en plus vaste \u2014 et finalement un multivers \u2014 notre insignifiance est devenue plus \u00e9vidente. La th\u00e9orie selon laquelle le monde est une simulation informatique, avec un cr\u00e9ateur au moins semi-bienveillant \u00e0 l’origine, est \u00e9trangement plus rassurante que le mod\u00e8le du multivers des physiciens, qui implique que nous occupions une partie radicalement non repr\u00e9sentative du cosmos. Raisonner par induction \u2014 comme dans presque toute investigation scientifique \u2014 est impossible dans un multivers quasi infini. Par cons\u00e9quent, le multivers devient une porte d’entr\u00e9e pour des exp\u00e9riences de pens\u00e9e sur la conscience \u2014 cerveaux de Boltzmann, Matrix<\/em>, d\u00e9mons cart\u00e9siens \u2014 et une horreur lovecraftienne du monde ext\u00e9rieur s’installe.<\/p>\n\n\n\n

La science et la technologie ne furent pas les seules \u00e0 refl\u00e9ter la peur d’une violence apocalyptique : nos relations interpersonnelles devinrent tendues au point de conduire \u00e0 la st\u00e9rilit\u00e9 et \u00e0 une sexualit\u00e9 ext\u00e9nu\u00e9e. Le taux de croissance d\u00e9mographique mondial culmina en 1968 \u00e0 2,1 % par an, d\u00e9clenchant une vague de lamentations n\u00e9o-malthusiennes de la part de Paul Ehrlich <\/span>30<\/sup><\/a><\/span><\/span>, du Club de Rome <\/span>31<\/sup><\/a><\/span><\/span> et d’Hollywood <\/span>32<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Aussi rapidement que le taux de croissance avait grimp\u00e9 en fl\u00e8che, il s’effondra. Dans les d\u00e9cennies qui suivirent, le taux de f\u00e9condit\u00e9 s’effondra sous le seuil de remplacement dans des pays aussi divers en apparence que les \u00c9tats-Unis, la Cor\u00e9e du Sud, l’Iran et l’Italie. L’universalit\u00e9 troublante de notre antinatalisme r\u00e9siste \u00e0 toute explication locale.<\/p>\n\n\n\n

En 1967, lors du Summer of Love<\/em>, ni Gore Vidal ni William Buckley n’avaient pr\u00e9dit que la r\u00e9volution sexuelle se terminerait par une r\u00e9duction des rapports sexuels et de la procr\u00e9ation ; que la jurisprudence Roe v. Wade<\/em> serait renvers\u00e9e dans le contexte d\u2019une relative diminution des avortements, de la natalit\u00e9 et de relations tendues entre les genres ; ou que l’homosexualit\u00e9 dispara\u00eetrait avec les \u00ab trans \u00bb. Les conservateurs traditionalistes voient le ph\u00e9nom\u00e8ne transgenre comme une automutilation narcissique des organes sexuels \u2014 m\u00e9tamorphosant hommes et femmes en eunuques m\u00e9di\u00e9vaux. Mais s’\u00e9vader vers une nouvelle identit\u00e9 est une r\u00e9ponse compr\u00e9hensible \u2014 quoique malsaine \u2014 au dysfonctionnement des dynamiques de genre modernes.<\/p>\n\n\n\n

La r\u00e9ticence \u00e0 procr\u00e9er, \u00e0 d\u00e9sirer autrui et \u00e0 avoir des enfants est l’indicateur le plus inqui\u00e9tant d’une mim\u00easis<\/em> radicalement affaiblie dans son ensemble. Les baby-boomers<\/em> et la g\u00e9n\u00e9ration X \u00e9taient les derni\u00e8res g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 pouvoir d\u00e9sirer sans complexe : voitures de sport, maisons de luxe, richesse. Les millennials<\/em> et la g\u00e9n\u00e9ration Z des ann\u00e9es 2020 doivent se contenter de marijuana, de Netflix et des r\u00e9seaux sociaux <\/span>33<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Le boom financier de 1982-2007 peut \u00eatre per\u00e7u comme un glissement vers l’int\u00e9riorit\u00e9, les aspirants cow-boys sublimant leur \u00e9nergie masculine dans les salles de march\u00e9 et sur des tableurs Excel. Mais m\u00eame \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980, le mat\u00e9rialisme de Patrick Bateman ou de Gordon Gekko semblait non seulement maladroit mais dangereux. Dans les ann\u00e9es 1990 et 2000, le \u00ab trashpirationalisme \u00bb a perdur\u00e9 dans la culture hip-hop bling-bling, mais m\u00eame celui-ci s’est adouci avec les costumes de cr\u00e9ateurs et la splendeur (relativement) discr\u00e8te de Drake et Kanye West dans les ann\u00e9es 2010. La Silicon Valley, la plus grande source de richesse de l’histoire am\u00e9ricaine moderne, d\u00e9sapprouve totalement le mat\u00e9rialisme. L’\u00ab athleisure<\/em> \u00bb, les montres Apple et les modestes r\u00e9sidences de Palo Alto des ing\u00e9nieurs et des investisseurs en capital-risque grassement r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s pourraient sugg\u00e9rer un \u00e9vitement sain des jeux de statut, ou peut-\u00eatre simplement l’affaiblissement des fonctions utilitaires et la peur de se distinguer.<\/p>\n\n\n\n

Ce monde \u00e0 faible taux de testost\u00e9rone semble incompatible avec l\u2019esprit animal du capitalisme expansionniste ; mais peut-\u00eatre que s\u2019il y a moins de choses pour lesquelles nous sommes en comp\u00e9tition, il y aura aussi moins de choses pour lesquelles nous pourrions nous blesser ou nous tuer les uns les autres.<\/p>\n\n\n\n

Dans son livre de 2019, La Soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9cadente<\/em>, Ross Douthat semble d\u00e9plorer les quatre cavaliers que sont la stagnation, la scl\u00e9rose, la st\u00e9rilit\u00e9 et la r\u00e9p\u00e9tition, mais propose des moyens \u00e9trangement exag\u00e9r\u00e9s pour mettre fin \u00e0 notre langueur : une politique radicalement post-lib\u00e9rale, une Renaissance afro-futuriste, d’immenses avanc\u00e9es technologiques comme les \u00ab moteurs \u00e0 distorsion \u00bb. Si Douthat est en fait tacitement r\u00e9confort\u00e9 par l’invraisemblance de ces propositions, c’est parce qu’il pressent que nos mani\u00e8res douces et confortables militent certes contre une soci\u00e9t\u00e9 plus dynamique \u2014 mais aussi contre une escalade apocalyptique aux extr\u00eames.<\/p>\n\n\n\n

Pourtant, alors que nous nous amusons avec des m\u00e8mes<\/em> et des vid\u00e9os TikTok, nous risquons moins de tomber dans l’une des fantaisies de Douthat que dans une catastrophe, banale, mais plus plausible. Cela pourrait commencer par la d\u00e9t\u00e9rioration de la situation budg\u00e9taire des \u00c9tats-Unis \u2014 en particulier la dette \u00e9tudiante de 1 600 milliards de dollars, les bombes \u00e0 retardement que sont la s\u00e9curit\u00e9 sociale et Medicare<\/em>, et l’envol\u00e9e des int\u00e9r\u00eats compos\u00e9s sur les int\u00e9r\u00eats du d\u00e9ficit et de la dette f\u00e9d\u00e9raux \u2014 sans solution pour l\u2019instant qui ne sorte pas du cadre acceptable au plus grand nombre. Ou cela pourrait \u00eatre le probl\u00e8me \u2014 non sans rapport \u2014 de l’effondrement d\u00e9mographique quasi universel, qui semble \u00e9galement impossible \u00e0 r\u00e9soudre <\/span>34<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Si nous inversons notre d\u00e9clin d\u00e9mographique, la demande \u00e9nerg\u00e9tique n\u00e9cessaire pour subvenir aux besoins de milliards de personnes suppl\u00e9mentaires se heurtera \u00e0 des contraintes li\u00e9es aux ressources ou \u00e0 la pollution \u2014 ou les deux. Mais si nous \u00e9vitons ces contraintes gr\u00e2ce \u00e0 une nouvelle m\u00e9thode de production d’\u00e9nergie \u00e0 grande \u00e9chelle, comme celle qui r\u00e9sulte de la fusion, serions-nous alors mis en p\u00e9ril par ses applications \u00e0 double usage, g\u00e9opolitiquement instables ?<\/p>\n\n\n\n

R\u00e9trospectivement, le consensus et le sc\u00e9nario de base de la mondialisation des ann\u00e9es 1970-2000 \u2014 selon lesquels le monde en d\u00e9veloppement convergerait simplement vers le monde d\u00e9velopp\u00e9 \u2014 semblent utopiques. Les \u00e9conomies de march\u00e9 \u00e9mergentes d’Am\u00e9rique latine, d’Afrique, d’Inde et de Russie ont toutes connu une croissance bien plus lente que ce que le monde pr\u00e9voyait il y a quelques d\u00e9cennies <\/span>35<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Mais nous sommes aujourd’hui confront\u00e9s \u00e0 un dilemme. Si nous atteignons cet objectif utopique, la concurrence entre tant de nations en croissance risque-t-elle de d\u00e9clencher des guerres des ressources \u00e0 travers le monde ? Et si la non-convergence que nous avons connue se poursuit, les pays lass\u00e9s de la stagnation se tourneront-ils vers le mod\u00e8le communiste chinois ?<\/p>\n\n\n\n

VI. Hamlet ne suffit pas<\/h2>\n\n\n\n

Notre \u00e8re zombie a atteint son apog\u00e9e. Comme Hamlet, nous aimerions repousser le plus longtemps possible le choix in\u00e9vitable \u2014 mais m\u00eame ceux qu\u2019un monde apathique r\u00e9conforte savent que toute chose m\u00e9diocre a une fin. Un probl\u00e8me demeure pour le girardien. Le refus d’agir d’Hamlet semble relever d’une forme d’ath\u00e9isme politique \u2014 plut\u00f4t compr\u00e9hensible au milieu de la pourriture du Danemark. Mais il est clair que ni Girard ni Shakespeare ne qualifieraient Hamlet de mod\u00e8le \u2014 sa mort et l’\u00e9chec final de son action semblent sugg\u00e9rer le contraire. Que devons-nous en penser ?<\/p>\n\n\n\n

Il est difficile de distinguer l’ath\u00e9isme politique d’Hamlet de celui de Shakespeare, tout comme il est difficile de distinguer l’Ant\u00e9christ du Christ. Ces deux distinctions reposent sur la sinc\u00e9rit\u00e9 et l’authenticit\u00e9 \u2014 autrement dit : la foi. Hamlet a \u00e9tudi\u00e9 les nobles questions de philosophie \u00e0 l’Universit\u00e9 de Wittenberg et a commis l’erreur de croire que cela l’\u00e9levait au-dessus des affaires terrestres. Sa compr\u00e9hension de la philosophie n’a pas pu le sortir de son malaise, car la singularit\u00e9 de sa situation \u2014 et de la n\u00f4tre \u2014 r\u00e9siste \u00e0 une \u00e9tude cat\u00e9gorique et purement rationnelle. Son action finale est nihiliste, d\u00e9pourvue de conviction politico-th\u00e9ologique et d’un v\u00e9ritable ath\u00e9isme politique.<\/p>\n\n\n\n

Tandis que nous temporisons comme Hamlet, \u00ab nous faisons mine de ne pas voir la d\u00e9sint\u00e9gration de notre vie culturelle, la terrible futilit\u00e9 des jeux de marionnettes qui occupent la sc\u00e8ne durant cet entracte \u00e9trange de l’esprit humain. Un silence s\u2019est abattu sur la terre, comme si un ange s’appr\u00eatait \u00e0 ouvrir le septi\u00e8me et dernier sceau d’une apocalypse. \u00bb <\/span>36<\/sup><\/a><\/span><\/span> Prions pour que les spectacles de marionnettes puissent perdurer encore un peu, pour que ce qui reste des anciennes structures sacr\u00e9es et des vestiges du katechon puisse perdurer \u00e0 notre \u00e9poque \u2014 et pour que le Jour du Seigneur n’arrive pas de sit\u00f4t : \u00ab Qui pourra soutenir le jour de sa venue ? Qui restera debout quand il para\u00eetra ? Car il sera comme le feu du fondeur, comme la potasse des foulons. \u00bb (Malachie 3:2)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

\u00ab Comme Hamlet, nous aimerions repousser le plus longtemps possible le choix in\u00e9vitable \u2014 mais m\u00eame ceux qu\u2019un monde apathique r\u00e9conforte savent que toute chose m\u00e9diocre a une fin. \u00bb<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":279715,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-speeches.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":44,"footnotes":""},"categories":[4079],"tags":[],"staff":[1780],"editorial_format":[4943],"serie":[],"audience":[],"geo":[525],"class_list":["post-279707","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-sources-intellectuelles-de-la-revolution-culturelle-trumpiste","staff-le-grand-continent","editorial_format-discours","geo-ameriques"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false,"_thumbnail_id":279715,"excerpt":"\u00abComme Hamlet, nous aimerions 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