{"id":279624,"date":"2025-05-18T06:00:00","date_gmt":"2025-05-18T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=279624"},"modified":"2025-05-19T10:21:34","modified_gmt":"2025-05-19T08:21:34","slug":"les-bons-ecrivains-sont-des-sauvages-absolus-une-conversation-avec-milena-busquets","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/05\/18\/les-bons-ecrivains-sont-des-sauvages-absolus-une-conversation-avec-milena-busquets\/","title":{"rendered":"\u00ab Les bons \u00e9crivains sont des sauvages absolus \u00bb, une conversation avec Milena Busquets"},"content":{"rendered":"\n
Le nouveau livre de Milena Busquets (<\/em>La dulce existencia, Anagrama) est un roman particulier. Son point de d\u00e9part et sa trame est l\u2019adaptation cin\u00e9matographique du roman ant\u00e9rieur de Busquets, <\/em>Tambi\u00e9n esto pasar\u00e1 (<\/em>\u00c7a aussi, \u00e7a passera publi\u00e9 chez Gallimard en fran\u00e7ais). <\/em><\/p>\n\n\n\n Un r\u00e9cit sur un film qui porte lui-m\u00eame sur un premier r\u00e9cit de la m\u00eame autrice. <\/em><\/p>\n\n\n\n De multiples dimensions \u00e0 travers lesquelles la narratrice fait voyager le lecteur avec l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 pour tenter de figer non sans m\u00e9lancolie certaines images, le vent, la mer ; en un mot, les souvenirs des jours heureux de son enfance sur la c\u00f4te catalane, \u00e0 Barcelone, \u00e0 Cadaqu\u00e9s, avec sa m\u00e8re \u2014 si centrale \u2014 et ses amis \u2014 si importants.<\/em><\/p>\n\n\n\n Pour soutenir la revue et recevoir tous les nouveaux \u00e9pisodes de notre s\u00e9rie consacr\u00e9e \u00e0 la litt\u00e9rature,<\/em> abonnez-vous au Grand Continent<\/em><\/a><\/p>\n\n\n\n Pour moi \u2014 et je pense que c’est le cas pour beaucoup d’\u00e9crivains \u2014 \u00e9crire est toujours une tentative de reprendre le contr\u00f4le ou d’avoir le sentiment de reprendre un minimum de contr\u00f4le sur la vie et sur ce qui nous arrive.<\/p>\n\n\n\n Annie Ernaux<\/a>, que j’admire beaucoup, dit que lorsqu’il lui arrive quelque chose, elle le raconte. C’est une fa\u00e7on de classer le dossier, de le clore ou de le comprendre. Je ne parviens quant \u00e0 moi jamais \u00e0 comprendre compl\u00e8tement ce qui m\u2019arrive et ce que je raconte. Il reste toujours des chemins ouverts, des pistes que je n’ai pas explor\u00e9es, des choses qui reviennent apr\u00e8s un certain temps. Je pensais vraiment avoir clos le sujet avec ma m\u00e8re en \u00e9crivant \u00c7a aussi, \u00e7a passera<\/em>. Pour moi, publier ce livre \u00e9tait un geste d\u00e9finitif.<\/p>\n\n\n\n Pourtant, dix ans plus tard, je me suis retrouv\u00e9e \u00e0 \u00e9crire \u00e0 nouveau sur cela.<\/p>\n\n\n\n Ce n’\u00e9tait pas tout \u00e0 fait volontaire : le film m’est tomb\u00e9 dessus.<\/p>\n\n\n\n Oui d\u2019un seul coup. De mani\u00e8re tr\u00e8s folle, j’ai rencontr\u00e9 une femme qui jouait le r\u00f4le de ma m\u00e8re \u2014 et qui ressemblait \u00e0 ma m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n Il y a deux types d’auteurs : ceux qui, dans chaque livre, r\u00e9solvent un sujet et ceux qui ne le r\u00e9solvent jamais compl\u00e8tement.<\/p>\n\n\n\n Parmi ces derniers, il y a bien s\u00fbr parmi les plus grands, Proust \u2014 qui tra\u00eene les sujets dans le temps. <\/p>\n\n\n\n \u00c9crire pour soi-m\u00eame me semble toujours \u00eatre un mensonge.<\/p>Milena Busquets<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il y a en effet un sentiment de perte.<\/p>\n\n\n\n Dans mon cas particulier, tout est tellement personnel et proche de l’autofiction que c’est aussi un peu une perte de ma vie. <\/p>\n\n\n\n Je rencontre beaucoup de gens \u2014 presque toujours bien intentionn\u00e9s, mais pas toujours \u2014 qui ont l’impression de me conna\u00eetre. Or conna\u00eetre quelqu’un, c’est d\u00e9j\u00e0 un peu le poss\u00e9der. Il s’agit surtout de femmes qui ne me connaissent pas du tout, qui ont des vies compl\u00e8tement diff\u00e9rentes et qui appartiennent \u00e0 des g\u00e9n\u00e9rations tr\u00e8s diff\u00e9rentes. Mais d’une certaine mani\u00e8re, elles ont le sentiment que je leur appartiens un peu. C\u2019est un peu vertigineux.<\/p>\n\n\n\n Quand un livre sort, il cesse d’\u00eatre \u00e0 vous : il devient ce qu’il doit \u00eatre.<\/p>\n\n\n\n Un livre doit \u00eatre jug\u00e9 par les lecteurs \u2014 sinon vous trichez. Si vous commencez un livre, vous devez le terminer. Si vous avez l’incroyable chance de vous consacrer \u00e0 une activit\u00e9 cr\u00e9ative, vous avez l’obligation morale de la pr\u00e9senter au public \u00e0 un moment donn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Je n’ai jamais vraiment cru, par exemple, que Kafka voulait vraiment que Max Brod br\u00fble ses manuscrits<\/a>. J’ai toujours pens\u00e9 qu’il savait que son ami les conserverait et qu’ils seraient publi\u00e9s. \u00c9crire pour soi-m\u00eame me semble toujours \u00eatre un mensonge.<\/p>\n\n\n\n Je m’appelle Milena pr\u00e9cis\u00e9ment en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Kafka, \u00e0 cause des lettres ! <\/p>\n\n\n\n En mati\u00e8re de litt\u00e9rature sur les parents, personne n’est all\u00e9 plus loin que la Lettre au p\u00e8re<\/em> de Kafka pour demander des comptes \u00e0 un p\u00e8re et sur ce qu’est la relation paternelle. \u00c0 partir de ce texte, nous avons commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire sur les p\u00e8res et les m\u00e8res d’une mani\u00e8re compl\u00e8tement diff\u00e9rente.<\/p>\n\n\n\n Dans les trois derni\u00e8res pages de Lettre au p\u00e8re<\/em>, Kafka semble finalement sauver son p\u00e8re, puis soudainement il renverse la situation. C’est un v\u00e9ritable coup de force. Kafka est un sauvage. Kafka, comme tous les grands \u00e9crivains tels que Proust ou Annie Ernaux, est un vrai sauvage. Les bons \u00e9crivains sont des sauvages absolus.<\/p>\n\n\n\n On ne peut jamais faire confiance aux \u00e9crivains.<\/p>Milena Busquets<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La sauvagerie englobe tout, dans toutes ses dimensions.<\/p>\n\n\n\n Ils se moquent de ce qui peut arriver aux personnes qui composent leur environnement.<\/p>\n\n\n\n Dans mon cas, il arrive parfois que des gens me demandent ouvertement d’appara\u00eetre dans mes livres, ils vous disent m\u00eame qu’ils vont vous raconter une histoire qui fera un roman g\u00e9nial \u2014 c’est toujours assez embarrassant\u2026<\/p>\n\n\n\n De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du spectre, d’autres personnes souhaitent que je les retire de mon livre. C’est un pi\u00e8ge absolu : si vous \u00e9crivez et si vous travaillez dans et sur le monde qui vous entoure, vous vous nourrissez de tout. <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai \u00e9t\u00e9 amus\u00e9e d\u2019apprendre, quand Yoga<\/em> est sorti, que Carr\u00e8re avait sign\u00e9 un document auparavant pour ne pas parler de sa femme et de leur histoire. Il l’a quand m\u00eame fait !<\/p>\n\n\n\n La relation avec la r\u00e9alit\u00e9 des \u00e9crivains, et surtout des \u00e9crivains du XXe et du XXIe si\u00e8cle qui ne font pas totalement de la fiction, mais parlent de leur monde, est tr\u00e8s sauvage. <\/p>\n\n\n\n En ce qui me concerne, c\u2019est la raison pour laquelle je ne me mettrai jamais en couple avec un \u00e9crivain…<\/p>\n\n\n\n\n On ne peut jamais les croire ! On sait parfaitement qu’on est de la mati\u00e8re premi\u00e8re pour un \u00e9crivain. C’est encore pire si on est leur partenaire. <\/p>\n\n\n\n D\u00e8s qu’on entre dans le domaine de l’intimit\u00e9 \u2014 surtout physique \u2014 on passe dans une autre dimension. Si on laisse entrer quelqu’un dans son intimit\u00e9, c’est de l’or pur pour un \u00e9crivain. La nudit\u00e9 physique et la nudit\u00e9 morale sont quelque chose de tr\u00e8s intime.<\/p>\n\n\n\n D\u00e8s que vous avez couch\u00e9 avec quelqu’un, vous passez vraiment dans une autre dimension. <\/p>\n\n\n\n Certains disent qu’une aventure d’un soir peut \u00eatre insignifiante. Je pense que cela signifie toujours quelque chose \u2014 et toujours quelque chose d’important.<\/p>\n\n\n\n Laisser un \u00e9crivain entrer dans votre vie est une chose tr\u00e8s dangereuse.<\/p>\n\n\n\n C’est diff\u00e9rent avec les amis m\u00eame si, d’une certaine mani\u00e8re, on est toujours un peu amoureux de ses vrais amis.<\/p>\n\n\n\n \u00c9crire sur soi-m\u00eame est tr\u00e8s difficile mais d’une certaine mani\u00e8re, on peut puiser dans ses sentiments, dans ce qu’on ressent, dans ses \u00e9motions, dans quelque chose de tr\u00e8s physique, \u2014 tr\u00e8s cutan\u00e9, disons.<\/p>\n\n\n\n Virginia Woolf dit aussi que la meilleure fa\u00e7on de d\u00e9crire un personnage est de raconter une petite anecdote \u00e0 son sujet.<\/p>\n\n\n\n Dans le livre, par exemple, quand je parle de Marina Salas \u2014 l’actrice qui joue mon r\u00f4le dans le film \u2014 je raconte une petite anecdote dans un restaurant avec son compagnon, qui est un chef \u00e9toil\u00e9 au guide Michelin, o\u00f9 c\u2019est elle qui finit par commander le repas. Je trouve que cela d\u00e9crit beaucoup mieux Marina que si j’essayais de me mettre \u00e0 sa place. Il faut qu’il y ait une distance.<\/p>\n\n\n\n La difficult\u00e9 est donc de trouver la bonne histoire : il faut avoir l’anecdote. <\/p>\n\n\n\n Par exemple, pour parler de vous, il me manquerait cet \u00e9l\u00e9ment. Nous nous connaissons, il peut y avoir une sympathie, il peut y avoir un tr\u00e8s bel appartement, une veste qui semble tr\u00e8s bien, mais je n’ai pas d’anecdote avec laquelle je peux travailler. Tout est tr\u00e8s beau. J’aurais besoin de voir par exemple que vous vous grattez l’oreille toutes les minutes ou qu’il y a une lampe horrible derri\u00e8re vous\u2026 Ce serait un mat\u00e9riau de d\u00e9part.<\/p>\n\n\n\n Parce que dans le cas des amies, tout ce qui pr\u00e9c\u00e8de se m\u00e9lange \u00e0 l’affection \u2014 et l’affection est un voile.<\/p>\n\n\n\n C’est un voile qui fait que quelqu’un vous int\u00e9resse beaucoup. Je ne peux parler que des gens que j’aime ; je ne peux pas parler des gens que je n’aime pas, des gens que je d\u00e9teste. Je ne peux pas perdre une minute avec eux. <\/p>\n\n\n\n C’est pourquoi mes romans ne sont jamais tr\u00e8s sanglants : je veux toujours rester proche de ce que j’aime. Avec les amis, le voile est aussi quelque chose qui vous emp\u00eache de juger avec une totale lucidit\u00e9 \u2014 \u00e0 moins, l\u00e0 encore, d’avoir la bonne histoire.<\/p>\n\n\n\n Laisser un \u00e9crivain entrer dans votre vie est une chose tr\u00e8s dangereuse.<\/p>Milena Busquets<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Bien s\u00fbr m\u00eame si, dans mon cas, c’est un peu le contraire de Proust : je ne suis all\u00e9e sur le tournage que pendant cinq jours.<\/p>\n\n\n\n Je n’ai pas eu le temps d’\u00eatre d\u00e9\u00e7ue ni de voir tous les masques tomber.<\/p>\n\n\n\n Comme je le raconte dans le livre, toute la r\u00e9alit\u00e9 qui a \u00e9t\u00e9 sp\u00e9cialement mise en place pour raconter l’histoire de \u00c7a aussi, \u00e7a passera<\/em> est beaucoup mieux \u00e9clair\u00e9e. Tout le monde est beaucoup plus beau que dans la vie.<\/p>\n\n\n\n Je suis rest\u00e9e dans cette fascination sans avoir le temps d’\u00eatre d\u00e9\u00e7ue.<\/p>\n\n\n\n Je pense que c’est en partie pour cela que j’ai d\u00e9cid\u00e9 de ne pas lire le sc\u00e9nario et de ne pas voir le film avant d’avoir termin\u00e9 ce livre.<\/p>\n\n\n\n Tout devient plus complexe si l’on consid\u00e8re que la r\u00e9alit\u00e9 est le film \u2014 qui est une fiction absolue invent\u00e9e par quelqu’un de compl\u00e8tement diff\u00e9rent, interpr\u00e9t\u00e9e par d\u2019autres personnes. Comme vous l\u2019avez dit, c’est une version de quelque chose que j’ai v\u00e9cu, que j’ai ensuite \u00e9crit et que j’ai enfin en quelque sorte r\u00e9\u00e9crit. En g\u00e9n\u00e9ral, la fiction est toujours meilleure que la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Je sens que j’ai une obligation non seulement envers la v\u00e9rit\u00e9, mais aussi envers la r\u00e9alit\u00e9. Dans mon cas, la v\u00e9rit\u00e9 est capitale, c’est le plus important.<\/p>Milena Busquets<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n C’est une bonne question. Je ne sais pas, cela d\u00e9pend de la qualit\u00e9 du livre ou du film.<\/p>\n\n\n\n La plupart des gens vivent toujours avec un pied dans chaque monde. Il s’agit de trouver l’\u00e9quilibre pour ne pas devenir fou et, \u00e0 l\u2019inverse, ne pas inventer un monde parall\u00e8le. Dans le cas particulier de ce film tir\u00e9 de mon livre, cela m’a permis de r\u00eaver \u00e0 l’id\u00e9e que la vie a une solution.<\/p>\n\n\n\n C’est en partie ce que permet la fiction. Dans la vie, ce qui est important n’a pas de solution. \u00catre quitt\u00e9 n’a pas de solution. Cesser d’aimer quelqu’un que l’on aimait il y a six mois n’a pas de solution. C’est comme la mort. En revanche, dans le film, on peut faire ce qu’on veut, d\u00e9cider que ces deux-l\u00e0 vont s’aimer \u00e9ternellement, etc. C’est un pouvoir incroyable.<\/p>\n\n\n\n Ce pouvoir existe aussi dans la litt\u00e9rature. Mais je ne suis quant \u00e0 moi pas capable de l’exercer. Je sens que j’ai une obligation non seulement envers la v\u00e9rit\u00e9, mais aussi envers la r\u00e9alit\u00e9. Dans mon cas, la v\u00e9rit\u00e9 est capitale, c’est le plus important.<\/p>\n\n\n\n Si je devais vous d\u00e9crire, j’aurais beaucoup de mal, par exemple, \u00e0 dire que vous \u00eates un jeune homme blond \u2014 car cela me semble \u00eatre une trahison. C’est un d\u00e9tail, personne ne s’en soucie, mais je ne sais pas faire cela. Pour raconter quelque chose, j’ai besoin que ce soit vrai, r\u00e9el. Beaucoup consid\u00e8rent que c’est un d\u00e9faut majeur qui emp\u00eache presque de se consacrer \u00e0 la litt\u00e9rature \u2014 mais j’ai besoin de chair et d’os.<\/p>\n\n\n\n Ceux qui se consacrent \u00e0 l’\u00e9criture utilisent un moyen d’expression tr\u00e8s ancien et rudimentaire \u2014 l’ordinateur ou parfois m\u00eame un stylo et du papier…<\/p>\n\n\n\n La repr\u00e9sentation visuelle est beaucoup plus puissante.<\/p>\n\n\n\n Si l\u2019on fait un d\u00e9tour rapide par l\u2019arch\u00e9ologie \u2014 que j\u2019ai \u00e9tudi\u00e9e \u00e0 l\u2019universit\u00e9 \u2014 il est normal que les humains aient d’abord imprim\u00e9 leur main dans une grotte ou dessin\u00e9 un bison avant d\u2019inventer l\u2019\u00e9criture. C’est beaucoup plus imm\u00e9diat, beaucoup plus brut que de penser \u00e0 \u00e9crire. Aujourd’hui, \u00e9tonnamment, tout le monde pense pouvoir \u00e9crire. Tout le monde \u00e9crit des livres.<\/p>\n\n\n\n Mais il est tr\u00e8s difficile de lutter contre l’image, car cela revient \u00e0 essayer de lutter contre l’incarnation : la chair et le sang \u2014 or au fond, nous d\u00e9sirons tous cette incarnation. <\/p>\n\n\n\n Cela varie beaucoup d’un livre \u00e0 l’autre et d’une exp\u00e9rience \u00e0 l’autre.<\/p>\n\n\n\n L’illumination qui me pousse \u00e0 raconter quelque chose ne m’est pas souvent arriv\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n J’ai plut\u00f4t des intuitions, je pense qu’il y a des th\u00e8mes auxquels je dois m’attaquer ; certains me plaisent davantage, d’autres me font plus peur et me plaisent moins \u2014 ce sont peut-\u00eatre d\u2019ailleurs ceux que je devrais aborder.<\/p>\n\n\n\n Dans le cas de ce livre, il y a vraiment une r\u00e9v\u00e9lation. En me retrouvant face \u00e0 moi-m\u00eame, mais vingt ans plus t\u00f4t, en entendant de loin des phrases \u00e9crites et prononc\u00e9es par moi, j’ai pens\u00e9 que je devais \u00e9crire ce livre. Cela me permettait \u00e9galement d’entrer dans une r\u00e9flexion sur le th\u00e8me de la fiction, de la r\u00e9alit\u00e9, de l’autofiction.<\/p>\n\n\n\n On ne peut plus dire aujourd\u2019hui qu’on fait de l’autofiction car c’est un terme qui a \u00e9t\u00e9 horriblement d\u00e9nigr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Mais quoi qu’on en dise, je pense que tout est autofiction.<\/p>\n\n\n\n Il \u00e9tait \u00e9vident que je devais \u00e9crire sur ce que j’avais sous les yeux : revoir ma famille, \u00e0 Cadaqu\u00e9s ou \u00e0 Barcelone, dans des lieux qui sont aussi en quelque sorte des personnages de mes livres et qui me sont tr\u00e8s chers.<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai beaucoup plus de mal \u00e0 imaginer mon prochain livre. J’ai plusieurs id\u00e9es\u2026 mais cela me co\u00fbte plus. <\/p>\n\n\n\n Non, Florent, je ne vais pas faire \u00e7a. Ce serait dr\u00f4le, oui \u2014 mais horrible.<\/p>\n\n\n\n Je pense \u00e9crire un roman avec une histoire \u00e9galement tr\u00e8s autobiographique, mais je vais essayer de faire quelque chose de diff\u00e9rent. Il faut que ce soit diff\u00e9rent.<\/p>\n\n\n\n Je vais revenir \u00e0 la troisi\u00e8me personne, comme dans \u00c7a aussi, \u00e7a passera<\/em> \u2014 qui \u00e9tait mon alter ego.<\/p>\n\n\n\n Il est tr\u00e8s difficile de lutter contre l’image, car cela revient \u00e0 essayer de lutter contre l’incarnation : la chair et le sang \u2014 or au fond, nous d\u00e9sirons tous cette incarnation. <\/p>Milena Busquets<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Pour une raison tr\u00e8s personnelle\u2026 tr\u00e8s stupide. Je suis en ce moment tr\u00e8s amoureuse. Mais l’histoire que je veux raconter est une histoire d’amour pass\u00e9e. Et je n\u2019arrive pas \u00e0 ne pas penser que, si je l’\u00e9cris \u00e0 la premi\u00e8re personne, mon compagnon actuel me quittera.<\/p>\n\n\n\n Tout se m\u00e9lange dans ma vie, c’est horrible.<\/p>\n\n\n\n Tout \u00e0 fait. C’est ridicule. Mon plus gros probl\u00e8me avec ce nouveau livre que je commence \u00e0 concevoir, ce sont les justifications que je vais devoir donner.<\/p>\n\n\n\n La prochaine fois qu’on se verra, je vous dirai ce que j’ai finalement d\u00e9cid\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Pour l’instant, j’essaie de faire des essais pour revenir \u00e0 ce \u00ab elle \u00bb. Je pense que cela me donnera plus de libert\u00e9 dans l\u2019exercice de la narration.<\/p>\n\n\n\n En relisant des passages de \u00c7a aussi, \u00e7a passera <\/em>pour le film, j\u2019ai pris conscience que je l’avais \u00e9crit avec plus de libert\u00e9 que je n’en ai aujourd’hui. J’ai \u00e9t\u00e9 surprise par le courage, l’impertinence, parfois le mauvais go\u00fbt de ce que j’avais \u00e9crit. Mais il y avait une libert\u00e9 que je veux retrouver. Quand on a vendu beaucoup de livres, tout \u00e0 coup, qu’on le veuille ou non, et m\u00eame si on est tr\u00e8s habitu\u00e9 \u00e0 g\u00e9rer sa libert\u00e9, sans s’en rendre compte, on se limite dans son champ d’action parce qu’on ne veut pas faire mauvaise figure. On a peur de d\u00e9cevoir. <\/p>\n\n\n\n Enfin, je verrai comment faire pour que cet homme ne m’abandonne pas. En plus il est fran\u00e7ais et il sait que vous m\u2019interviewez \u2014 donc il va lire ce que je suis en train de vous dire\u2026 Bon, c’est mon probl\u00e8me !<\/p>\n\n\n\n Je pense qu’il existe des lieux et des personnes qui repr\u00e9sentent le monde ouvert, les possibilit\u00e9s absolues, les r\u00eaves, le fantasme.<\/p>\n\n\n\n Cadaqu\u00e9s est un endroit tr\u00e8s r\u00e9el qui offre des possibilit\u00e9s infinies. Ce qui m’attire le plus, c’est de penser que tout peut arriver avec telle personne ou que tout peut arriver dans tel endroit. \u00c0 Cadaqu\u00e9s, m\u00eame si c’est un village de 1 500 habitants en hiver et que je le connais tr\u00e8s bien, j’ai toujours cette impression.<\/p>\n\n\n\n Cela n’a rien \u00e0 voir avec la familiarit\u00e9. Cela peut aussi arriver avec des gens, m\u00eame ceux que vous connaissez depuis plus de vingt ans. J’avais ce sentiment avec ma m\u00e8re. Ma m\u00e8re \u00e9tait aussi le Pays imaginaire.<\/p>\n\n\n\n L’important, c’est la relation qui se cr\u00e9e avec la personne ou le lieu. Dans le cas d’un village qui est physiquement situ\u00e9 dans un endroit qui, a priori<\/em>, ne peut vous mener nulle part. Mais vous y arrivez \u2014 et vous arrivez ailleurs. Vous mettez soudainement les pieds dans un autre univers, dans un autre genre, dans un ailleurs. C’est formidable quand \u00e7a arrive. Le champ des possibles s\u2019ouvre. Il faut avoir des gens et des endroits comme \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n Cadaqu\u00e9s est l’un de mes personnages pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Je pense qu’il y a en chacun de nous une ambivalence entre le d\u00e9sir de s\u00e9curit\u00e9, de stabilit\u00e9 et les possibilit\u00e9s infinies. Pouvoir r\u00e9unir ces deux choses est un r\u00eave : un lieu tr\u00e8s physique et tr\u00e8s r\u00e9el, mais aussi un lieu o\u00f9 tout peut arriver.<\/p>\n\n\n\n Il y a des villes, des lieux et des personnes qui s’\u00e9puisent. On arrive en pensant qu’ils seront \u00e9ternels et un jour, ils ne sont plus. Si les gens ne vous font pas r\u00eaver, il ne faut pas les fr\u00e9quenter. Pour moi, c\u2019est encore plus important que l’intelligence.<\/p>\n\n\n\n\nLa dulce existencia<\/em> est un livre assez m\u00e9ta : c’est un texte que vous \u00e9crivez sur un film bas\u00e9 sur votre roman Tambi\u00e9n esto pasar\u00e1 <\/em>(\u00c7a aussi, \u00e7a passera<\/em>). La narratrice ressent m\u00eame un l\u00e9ger malaise \u00e0 la fin du chapitre 3 lorsqu’elle prend conscience de ces multiples dimensions. Cherchiez-vous avec ce livre \u00e0 mettre fin pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cette sorte de vertige ? Vous dites par exemple \u00e0 moment que vous aviez l’impression que quelque chose vous \u00e9chappait avec le film : \u00e9crire ce livre vous a-t-il permis de retrouver ce quelque chose, cette histoire \u2014 de reprendre le contr\u00f4le ?<\/h3>\n\n\n\n
Il vous est tomb\u00e9 dessus ?<\/h3>\n\n\n\n
Quelle est la diff\u00e9rence entre la publication d’un livre qui, \u00e0 partir de ce moment-l\u00e0, vous \u00e9chappe puisque les lecteurs s’en emparent et le fait qu’il devienne un film ? Dans les deux cas, on pourrait \u00eatre tent\u00e9 de vouloir reprendre le contr\u00f4le face \u00e0 une sorte de perte du livre…<\/h3>\n\n\n\n
Kafka a-t-il eu une influence sur votre travail, notamment dans la relation avec votre m\u00e8re dans vos livres ?<\/h3>\n\n\n\n
Sauvages dans leur rapport au travail, \u00e0 l’\u00e9criture, qui peut \u00eatre tr\u00e8s extr\u00eame \u2014 et sauvages dans leur rapport \u00e0 leur environnement, \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 ?<\/h3>\n\n\n\n
\n <\/picture>\n
\n <\/picture>\n M\u00eame vous, vous ne faites donc pas confiance aux \u00e9crivains ?<\/h3>\n\n\n\n
D’ailleurs, la narratrice dit dans le livre \u2014 en paraphrasant Virginia Woolf \u2014 que le plus difficile apr\u00e8s avoir \u00e9crit sur soi-m\u00eame, c’est d’\u00e9crire sur ses amies.<\/h3>\n\n\n\n
Et pourquoi est-ce encore plus difficile avec les amies ?<\/h3>\n\n\n\n
Vous racontez dans le chapitre 4 que vous assistez pour la premi\u00e8re fois \u00e0 un tournage dans le bar Mar\u00edtim qui se trouve \u00e0 Cadaqu\u00e9s o\u00f9 se d\u00e9roule une grande partie de votre \u0153uvre, sur la c\u00f4te catalane. Vous \u00e9crivez : \u00ab Je n’avais jamais vu cet endroit comme \u00e7a. […] Tout ce que j’ai v\u00e9cu pendant les jours de tournage \u00e9tait \u00e0 la fois totalement vrai et le comble de l’invention et du mensonge. \u00bb N’est-ce pas aussi ce qui peut arriver en litt\u00e9rature lorsqu’un lecteur d\u00e9couvre un personnage ou un lieu \u00e0 travers un livre et le voit ensuite pour la premi\u00e8re fois dans la r\u00e9alit\u00e9 ? C’est un peu comme le narrateur de La Recherche <\/em>et sa d\u00e9ception lorsqu’il d\u00e9couvre pour la premi\u00e8re fois en vrai les personnages et les salons de ses lectures. <\/h3>\n\n\n\n
La narratrice dit dans le livre qu’elle veut rester vivre pour toujours dans ce monde qu’elle voit repr\u00e9sent\u00e9 dans le tournage. Pr\u00e9f\u00e9rez-vous la fiction cr\u00e9\u00e9e par le cin\u00e9ma ou par la litt\u00e9rature ?<\/h3>\n\n\n\n
\u00c0 un moment donn\u00e9, la narratrice se souvient d’une sc\u00e8ne d’Anthony Hopkins avec Emma Thompson dans Les Vestiges du jour <\/em>et nous dit : \u00ab Les yeux m\u00e9talliques, presque inhumains, de Hopkins en disaient plus long sur la passion, le d\u00e9sir, la peur, la mort et la solitude que ce que je pourrais \u00e9crire en mille ans. \u00bb<\/h3>\n\n\n\n
La sc\u00e8ne au Mar\u00edtim est centrale : c’est le moment de la r\u00e9v\u00e9lation. C’est l\u00e0 que vous vous rendez compte que vous allez \u00e9crire ce nouveau livre. Cette sc\u00e8ne rappelle celle o\u00f9 le narrateur proustien sent le c\u00e9l\u00e8bre pav\u00e9 dans Le Temps retrouv\u00e9<\/em>, qui lui fait penser \u00e0 la fameuse madeleine. Tout prend alors sens et il comprend sa vocation d’\u00e9crivain. Dans votre cas, pourquoi pensez-vous que cette r\u00e9v\u00e9lation surgit ?<\/h3>\n\n\n\n
Vous faites de l\u2019autofiction ?<\/h3>\n\n\n\n
Votre prochain livre ne pourrait pas porter sur le prochain film qui portera sur ce nouveau livre ? Vous pourriez ainsi cr\u00e9er un univers borg\u00e9sien labyrinthique assez dr\u00f4le et incroyable.<\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi ?<\/h3>\n\n\n\n
C’est un peu le probl\u00e8me quand on dit qu’on fait de l’autofiction\u2026<\/h3>\n\n\n\n
Revenons \u00e0 Cadaqu\u00e9s, que vous avez mentionn\u00e9 tout \u00e0 l’heure. \u00c0 la fin du chapitre 2, vous \u00e9crivez : \u00ab Je n’arrive pas seulement \u00e0 Cadaqu\u00e9s, j’arrive aussi toujours, \u00e0 chaque fois, au Pays imaginaire \u00bb Pourriez-vous expliquer cette phrase dont le rythme semble culminer dans ce \u00ab Pays imaginaire \u00bb ?<\/h3>\n\n\n\n
D’une certaine mani\u00e8re, la litt\u00e9rature est aussi ce champ infini des possibles. Cadaqu\u00e9s est-il votre univers litt\u00e9raire, votre livre pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 ?<\/h3>\n\n\n\n