{"id":278589,"date":"2025-05-10T07:00:00","date_gmt":"2025-05-10T05:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=278589"},"modified":"2025-05-10T19:46:07","modified_gmt":"2025-05-10T17:46:07","slug":"cervantes-inedit-un-sonnet-retrouve-de-lauteur-du-quichotte-premiere-traduction-francaise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/05\/10\/cervantes-inedit-un-sonnet-retrouve-de-lauteur-du-quichotte-premiere-traduction-francaise\/","title":{"rendered":"Cervant\u00e8s in\u00e9dit : un sonnet retrouv\u00e9 de l\u2019auteur du Quichotte (premi\u00e8re traduction fran\u00e7aise)"},"content":{"rendered":"\n
L\u2019aubaine est rare, d\u2019un nouveau texte attribu\u00e9 \u00e0 un \u00e9crivain de la taille de Cervant\u00e8s (1547-1616). M\u00eame quand elle ne consiste qu\u2019en un modeste sonnet, la trouvaille est susceptible d\u2019\u00e9veiller des r\u00e9flexes qui ne sont pas sans rappeler ceux que cause l\u2019invention des reliques de saints \u2014 on oublie trop combien la canonisation litt\u00e9raire emprunte \u00e0 la religieuse, outre son nom, ses modalit\u00e9s et ses processus de sanctification des auteurs et des textes.<\/p>\n\n\n\n
D\u2019ardents d\u00e9bats ont pu multiplier les papiers attribuant ou retirant tel ou tel texte \u00e0 l\u2019auteur de Don Quichotte<\/em>, le c\u00e9l\u00e8bre manchot de L\u00e9pante Miguel de Cervant\u00e8s qui, par l\u2019ironie qui le caract\u00e9rise, semble avoir anticip\u00e9 dans ses fictions ces jeux d\u2019autorit\u00e9 et d\u2019auctorialit\u00e9. Songeons, ainsi \u2014 par ordre de probabilit\u00e9 d\u2019attribution croissant \u2014, au bref Dialogue entre Cil\u00e8ne et S\u00e9lane sur la vie paysanne<\/em> (mais l\u2019attribution \u00e0 Cervant\u00e8s depuis 1874 est bien loin d\u2019en \u00eatre consensuelle), \u00e0 La Tante suppos\u00e9e<\/em>, nouvelle red\u00e9couverte en 1788 et dont l\u2019attribution \u00e0 Cervant\u00e8s par Isidoro Bosarte est aujourd\u2019hui majoritairement accept\u00e9e, \u00e0 l\u2019\u00c9p\u00eetre en vers \u00e0 Mateo V\u00e1zquez<\/em>, d\u00e9couverte en 1861 et dont la red\u00e9couverte du manuscrit en 2005 par Jos\u00e9 Luis Gonzalo S\u00e1nchez-Molero semble confirmer l\u2019attribution, et enfin, \u00e0 La Conqu\u00eate de J\u00e9rusalem par Godefroy de Bouillon<\/em>, hommage \u00e0 l\u2019\u00e9pop\u00e9e du Tasse (que l’on s\u2019accorde \u00e0 attribuer \u00e0 l\u2019auteur de Don Quichotte<\/em> depuis sa d\u00e9couverte par l\u2019hispaniste italien Stefano Arata, en 1992). <\/p>\n\n\n\n Cependant, quand ce nouveau texte, sonnet de circonstance qui ne brille pas par son originalit\u00e9, ne pr\u00e9sente \u00e0 premi\u00e8re vue qu’un tr\u00e8s mince int\u00e9r\u00eat litt\u00e9raire, il serait dommage de ne pas saisir l\u2019occasion d\u2019une r\u00e9flexion sur ce qu’il permet malgr\u00e9 tout d\u2019\u00e9tablir, notamment en ce qui concerne les rapports de Cervant\u00e8s \u00e0 la politique de son temps.<\/p>\n\n\n\n Que la r\u00e9daction du Grand Continent<\/em> accueille les pr\u00e9sentes consid\u00e9ration est l’occasion de mesurer \u00e0 quel point les perspectives politiques et g\u00e9opolitiques sont de nature \u00e0 \u00e9clairer la pens\u00e9e de Cervant\u00e8s et, particuli\u00e8rement, le nouveau sonnet que j\u2019ai eu l\u2019honneur de porter \u00e0 la connaissance de la communaut\u00e9 scientifique dans les pages de la revue Critic\u00f3n<\/em> <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Le texte en question est un sonnet d\u2019\u00e9loge, plac\u00e9, comme cela se faisait fr\u00e9quemment \u00e0 l\u2019\u00e9poque, au d\u00e9but d\u2019un petit imprim\u00e9 publi\u00e9 \u00e0 Madrid en ao\u00fbt 1612. Cet imprim\u00e9 contient un r\u00e9cit de f\u00eate (une relaci\u00f3n<\/em>, une chronique) dans lequel un certain Juan de Oquina, tr\u00e9sorier du vice-roi de Naples, le comte de Lemos, rapporte les r\u00e9jouissances publiques organis\u00e9es trois jours durant \u00e0 Naples pour c\u00e9l\u00e9brer la double union entre les maisons de Bourbon et de Habsbourg.<\/p>\n\n\n\n La d\u00e9cision de ce mariage avait \u00e9t\u00e9 rendue publique au mois de f\u00e9vrier 1612, au terme de longues tractations entre la r\u00e9gente de France, Marie de M\u00e9dicis, et le roi d’Espagne, Philippe III : en 1615, apr\u00e8s avoir effectu\u00e9 l\u2019\u00e9change des princesses sur l\u2019\u00eele des Faisans, au milieu de la Bidasoa, le jeune Louis XIII allait \u00e9pouser l\u2019infante, Anne d\u2019Autriche, et sa s\u0153ur Elisabeth allait devenir l\u2019\u00e9pouse du futur Philippe IV. Cette union traduisait un renversement strat\u00e9gique radical, apr\u00e8s la mort d\u2019Henri IV qui, juste avant son assassinat par Ravaillac en 1610, avait lanc\u00e9 les accords et les pr\u00e9paratifs mat\u00e9riels n\u00e9cessaires \u00e0 une guerre d\u2019ampleur europ\u00e9enne contre l\u2019Espagne, en s\u2019alliant avec des princes protestants d\u2019Allemagne et avec la Savoie. <\/p>\n\n\n\n L\u2019\u00e9v\u00e9nement \u00e9tait donc d\u2019importance et les capitales europ\u00e9ennes rivalis\u00e8rent de fastes pour dire symboliquement tant leur joie que leurs r\u00f4les politiques respectifs. <\/p>\n\n\n\n Paris fut la premi\u00e8re \u00e0 f\u00eater l\u2019\u00e9v\u00e9nement, avec l\u2019inauguration, en avril 1612, de la place des Vosges, alors place Royale, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour r\u00e9pondre \u00e0 ces fastes que le comte de Lemos voulut organiser \u00e0 Naples des f\u00eates, qui venaient apr\u00e8s celles d\u2019autres cours italiennes, mais en rench\u00e9rissant de magnificence. Cervant\u00e8s lui-m\u00eame devait faire r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ces c\u00e9l\u00e9brations dans son Voyage au Parnasse<\/em>, publi\u00e9 en 1614, mais commenc\u00e9 probablement deux ans plus t\u00f4t, t\u00e9moignant de leur retentissement dans le monde litt\u00e9raire et politique de l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n Cervant\u00e8s, en mettant son talent au service de cette entreprise, se fait le partisan du comte de Lemos, et c\u2019est ce qu\u2019il c\u00e9l\u00e8bre d\u00e9j\u00e0 en 1612 dans le sonnet maintenant red\u00e9couvert :<\/p>\n\n\n\n De Miguel de Cervantes a don Juan de Oquina<\/em><\/p>\n\n\n\n Soneto<\/em><\/p>\n\n\n\n Salen a luz por vuestro buen deseo,<\/p>\n\n\n\n don Juan de Oquina, las heroicas fiestas<\/p>\n\n\n\n que a la envidia ser\u00e1n siempre molestas<\/p>\n\n\n\n en cuanto al mundo diere luz Timbreo ;<\/p>\n\n\n\n el alto ingenio y las grandezas veo<\/p>\n\n\n\n (a la tierra y al cielo manifiestas)<\/p>\n\n\n\n de vuestro due\u00f1o en ellas, y son estas<\/p>\n\n\n\n honra de Lemos, gloria de Himineo.<\/p>\n\n\n\n De generosos \u00e1nimos modelo,<\/p>\n\n\n\n leyes de quien las galas la reciben,<\/p>\n\n\n\n demostraci\u00f3n de bien fundado gusto,<\/p>\n\n\n\n fiestas en fin de quien se alegra el cielo,<\/p>\n\n\n\n se enamora la tierra, y que aperciben<\/p>\n\n\n\n venturas nuevas al novel Augusto.<\/p>\n\n\n\n *<\/p>\n\n\n\n En voici une version prosa\u00efque :<\/p>\n\n\n\n Sonnet de Cervant\u00e8s \u00e0 don Juan de Oquina<\/em><\/p>\n\n\n\n Sous l\u2019impulsion de votre noble d\u00e9sir, don Juan de Oquina, paraissent au grand jour les f\u00eates h\u00e9ro\u00efques qui seront toujours, tant que le monde recevra la lumi\u00e8re d\u2019Apollon Thymbr\u00e9e, d\u00e9test\u00e9es par l\u2019envie. J\u2019y reconnais l\u2019\u00e9l\u00e9vation de l\u2019esprit et la grandeur de votre ma\u00eetre, manifestes tant \u00e0 la terre qu\u2019au ciel : ces f\u00eates sont l\u2019honneur de Lemos, la gloire d\u2019Hym\u00e9n\u00e9e, le mod\u00e8le pour les \u00e2mes g\u00e9n\u00e9reuses, une loi de qui fait la loi en mati\u00e8re d’\u00e9l\u00e9gance, la d\u00e9monstration d\u2019un go\u00fbt solidement fond\u00e9 \u2014 en somme, ces f\u00eates sont la r\u00e9jouissance du ciel, la s\u00e9duction de la terre, et elles pr\u00e9parent de nouveaux bonheurs pour le jeune Auguste !<\/p>\n\n\n\n Qui fut ce comte de Lemos, en qui Cervant\u00e8s semble voir l\u2019homme providentiel, mod\u00e8le, loi et exemple, semblable \u00e0 un nouvel Auguste ?<\/p>\n\n\n\n L\u2019histoire litt\u00e9raire a gard\u00e9 sa m\u00e9moire avant tout, et presque exclusivement, pour le r\u00f4le de m\u00e9c\u00e8ne qu\u2019il exer\u00e7a en faveur de Cervant\u00e8s, qui \u00e0 son tour lui d\u00e9dica\u00e7a toutes les \u0153uvres qu’il devait publier au cours des ann\u00e9es qui lui restaient \u00e0 vivre. Ce point est essentiel si l\u2019on veut comprendre la relative stabilit\u00e9 \u00e9conomique qui permit ensuite \u00e0 Cervant\u00e8s l\u2019incroyable rafale de publications qui caract\u00e9rise ses derni\u00e8res ann\u00e9es, avant sa mort en 1616 (la m\u00eame ann\u00e9e que Shakespeare) : les c\u00e9l\u00e8bres Nouvelles exemplaires<\/em> (1613), l\u2019\u00e9dition de son th\u00e9\u00e2tre (1615), la seconde partie du Don Quichotte<\/em> (1615), et enfin, posthumes, Les Travaux de Persil\u00e8s et Sigismonde<\/em> (1617), avec une d\u00e9dicace sign\u00e9e peu de jours avant qu\u2019il s\u2019\u00e9teign\u00eet, qui redit l\u2019importance pour lui de son m\u00e9c\u00e8ne : \u00ab Le pied dans l\u2019\u00e9trier, en agonie mortelle, Seigneur, je t\u2019\u00e9cris ce billet… \u00bb<\/p>\n\n\n\n Le p\u00e8re du comte de Lemos avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 vice-roi de Naples, de 1599 \u00e0 1601, et lui-m\u00eame pr\u00e9sida le Conseil des Indes, entre 1603 et 1609, avant d\u2019acc\u00e9der \u00e0 son tour \u00e0 la dignit\u00e9 de vice-roi de Naples, en 1610. Au Conseil des Indes, particuli\u00e8rement, il s’\u00e9tait int\u00e9ress\u00e9 aux affaires des colonies espagnoles et cherchait \u00e0 renforcer l’autorit\u00e9 de l’Espagne en Am\u00e9rique et en Asie, jusqu\u2019aux confins les plus \u00e9loign\u00e9s de la Monarchie \u2014 l\u2019Amazonie, le Chili et les Moluques, c\u2019est-\u00e0-dire la mer de Chine. En qualit\u00e9 de vice-roi de Naples, il lui revenait de veiller sur une pi\u00e8ce centrale de l\u2019\u00e9chiquier italien, qui lui-m\u00eame assurait la p\u00e9rennit\u00e9 de la pr\u00e9sence espagnole \u00e0 la fois contre la R\u00e9publique de Venise et, surtout, l\u2019Empire ottoman. Install\u00e9 dans la capitale du Sud de l\u2019Italie, il entreprit un programme de r\u00e9formes, fond\u00e9 sur une s\u00e9rie d\u2019enqu\u00eates publiques et encouragea les lettres et la pens\u00e9e <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Ce programme s\u2019inscrivait \u00e0 son tour dans un programme politique plus g\u00e9n\u00e9ral, celui du duc de Lerma, favori (valido<\/em>) tout-puissant de Philippe III, et \u00e0 la fois l\u2019oncle et le beau-p\u00e8re du comte de Lemos. Le duc poursuivait une politique de pacification progressive des relations de l\u2019Espagne avec les autres puissances europ\u00e9ennes, dans un esprit alors impr\u00e9gn\u00e9 de ce que les historiens d\u00e9nomment le tacitisme, sorte de pragmatisme politique qui portait l’empreinte de la pens\u00e9e de Machiavel, inavou\u00e9e car le Prince<\/em> sentait le soufre. Une s\u00e9rie de trait\u00e9s europ\u00e9ens avantageux pour l\u2019Espagne avait pu \u00eatre conclue : d\u2019abord, en 1598, la paix de Vervins signifia la fin d\u2019un affrontement de plus d\u2019un si\u00e8cle avec la France \u2014 et Henri IV, juste avant son assassinat par Ravaillac, avait sembl\u00e9 vouloir rouvrir les hostilit\u00e9s \u2014 ; puis, en 1604, le trait\u00e9 de Londres pacifia les relations anglo-espagnoles de mani\u00e8re tr\u00e8s favorable \u00e0 l’Espagne \u2014 malgr\u00e9 le d\u00e9sastre de l\u2019Invincible armada, en 1588 \u2014 ; enfin, en 1609, la tr\u00eave de Douze ans mit un terme, malheureusement provisoire, \u00e0 la guerre faisant rage dans les Pays-Bas espagnols. <\/p>\n\n\n\n La puissance espagnole, dans cette \u00e8re de ce qu\u2019on a pu appeler la Pax hispanica<\/em>, pouvait enfin se consolider, et l\u2019alliance matrimoniale avec la France, dont le duc de Lerma fut l\u2019artisan, semblait venir couronner ce syst\u00e8me d\u2019alliances duquel on attendait la paix de la Chr\u00e9tient\u00e9. Celle-ci \u00e9tait alors loin de se douter que, tr\u00e8s peu d\u2019ann\u00e9es apr\u00e8s, la Guerre de succession de Montferrat (1613-1617), puis la D\u00e9fenestration de Prague (1618) allaient la plonger dans l\u2019horreur d\u2019un affrontement g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 de plus de trente ans, jusqu\u2019aux trait\u00e9s de paix de Westphalie (1648), \u00e0 l\u2019origine, politiquement parlant, de l\u2019Europe, une nouvelle r\u00e9alit\u00e9 qui remplacerait la Chr\u00e9tient\u00e9 d\u00e9funte. Ces trait\u00e9s mirent d\u00e9finitivement fin aux aspirations de supr\u00e9matie de l\u2019une ou l\u2019autre puissance europ\u00e9enne et consacraient, par ailleurs, le triomphe d\u2019une nouvelle conception de la chose politique, dont la religion \u00e9tait d\u00e9sormais exclue et qui allait recevoir sa formulation radicale dans l\u2019\u0153uvre politique d\u2019un Thomas Hobbes.<\/p>\n\n\n\n Cervant\u00e8s se faisait influenceur<\/em> : il mettait son renom litt\u00e9raire international au service de la strat\u00e9gie de communication du vice-roi.<\/p>Roland B\u00e9har<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n En \u00e9change de la protection re\u00e7ue, Cervant\u00e8s relayait, \u00e0 Madrid, la politique culturelle de son protecteur. Il se faisait ainsi, pour le dire d\u2019un mot d\u2019aujourd\u2019hui, influenceur<\/em> : il mettait son renom litt\u00e9raire international \u2014 qui \u00e9tait grand, depuis 1605 (ann\u00e9e de la publication de son best-seller<\/em>, Don Quichotte<\/em>) \u2014 au service de la strat\u00e9gie de communication du vice-roi, qui tenait \u00e0 ce que l\u2019on s\u00fbt \u00e0 Madrid combien il travaillait \u00e0 la gloire de l\u2019Espagne, en particulier par l\u2019organisation de somptueuses f\u00eates en l\u2019honneur du mariage des princes h\u00e9ritiers d\u2019Espagne et de France. <\/p>\n\n\n\n Comment comprendre, d\u00e8s lors, les \u00e9loges dont Cervant\u00e8s se montra si prodigue \u00e0 l\u2019\u00e9gard du comte de Lemos ? Est-il raisonnable de voir dans l\u2019auteur de Don Quichotte<\/em> un penseur politique ? Nous ne nous aventurerons pas jusque-l\u00e0, et ce malgr\u00e9 la vision europ\u00e9enne des probl\u00e8mes qui se d\u00e9gage notamment de la derni\u00e8re de ses \u0153uvres, Les Travaux de Persil\u00e8s et Sigismonde<\/em>, publi\u00e9e \u00e0 titre posthume en 1617.<\/p>\n\n\n\n La question m\u00eame de la pens\u00e9e<\/em> de Cervant\u00e8s a fait couler bien des litres d\u2019encre, notamment depuis la publication d\u2019un ouvrage capital des \u00e9tudes cervantines, dont on ne f\u00eate pas assez, en cette ann\u00e9e 2025, le centi\u00e8me anniversaire : El pensamiento de Cervantes<\/em>, d\u2019Am\u00e9rico Castro \u2014 ouvrage dont son auteur allait ensuite se d\u00e9dire car il refl\u00e9tait, selon lui, une vision trop id\u00e9aliste de la Renaissance europ\u00e9enne, dont Cervant\u00e8s aurait \u00e9t\u00e9, \u00e0 son avis, le sommet espagnol. La notion de politique est \u00e9trangement absente de ce livre qui r\u00e9habilite Cervant\u00e8s comme porteur de vues th\u00e9oriques que ses fictions d\u00e9ploient : Castro \u00e9crivait \u00e0 une \u00e9poque qui ne pressentait pas encore les d\u00e9chirements de la Guerre civile et qui cherchait encore, pour l\u2019Espagne, \u00e0 r\u00e9pondre aux inqui\u00e9tudes h\u00e9rit\u00e9es des g\u00e9n\u00e9rations de 98 et de 14, celles d\u2019un Miguel de Unamuno et d\u2019un Jos\u00e9 Ortega y Gasset. Or aux yeux de ces auteurs, Cervant\u00e8s \u00e9tait la pierre de touche de toute d\u00e9finition de la monarchie espagnole consid\u00e9r\u00e9e dans la splendeur de sa gloire et la mis\u00e8re de son d\u00e9clin, le t\u00e9moin le plus lucide de l’une comme de l’autre.<\/p>\n\n\n\n Cervant\u00e8s, n\u00e9anmoins, faisait montre de songer \u00e0 la politique plus souvent qu\u2019on ne pourrait le penser : depuis l\u2019\u00c9p\u00eetre en vers \u00e0 Mateo V\u00e1zquez <\/em>compos\u00e9e en 1577, alors que Cervant\u00e8s \u00e9tait prisonnier \u00e0 Alger (V\u00e1zquez \u00e9tait alors secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat de Philippe II) jusqu\u2019\u00e0 la seconde partie de Don Quichotte<\/em>, de 1615 \u2014 chapitres 47-53, o\u00f9 le h\u00e9ros \u00e9ponyme adresse \u00e0 son fid\u00e8le compagnon Sancho Panza, \u00e0 l\u2019occasion de l\u2019\u00e9pisode burlesque de la \u00cdnsula barataria<\/em> o\u00f9 Sancho est appel\u00e9 \u00e0 devenir le gouverneur d\u2019une \u00eele, une s\u00e9rie de conseils de bon gouvernement dans lesquels il est difficile de ne pas voir le reflet d\u2019une pens\u00e9e politique.<\/p>\n\n\n\n Cervant\u00e8s, penseur politique alors ? Non, sans doute. <\/p>\n\n\n\n Du moins pas au sens o\u00f9 purent l\u2019\u00eatre nombre d\u2019\u00ab arbitristes \u00bb de son temps <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>, \u00ab primitifs espagnols de la pens\u00e9e \u00e9conomique \u00bb, d’apr\u00e8s Pierre Vilar, et pas non plus comme put l\u2019\u00eatre, un Baltasar \u00c1lamos de Barrientos, auteur en 1613 d\u2019un Tacite espagnol illustr\u00e9 par des aphorismes<\/em> pour ne citer qu\u2019un exemple de ce que l’on appelle le \u00ab tacitisme \u00bb, une sorte de libertinage \u00e9rudit \u00e0 l’espagnole. Cervant\u00e8s fut proche d’humanistes tels que Pedro de Valencia, d\u00e9fenseur, \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, d\u2019un scepticisme en mati\u00e8re d\u2019opinions et de doctrines : on peut donc cr\u00e9diter l\u2019auteur de notre sonnet d\u2019un relatif d\u00e9sengagement d\u2019avec les id\u00e9ologies politiques et confessionnelles de son temps, constamment d\u00e9montr\u00e9 dans son \u0153uvre. Sa connaissance effective de la r\u00e9alit\u00e9 administrative de l\u2019Espagne lui fit nourrir un sain d\u00e9senchantement (desenga\u00f1o<\/em>) <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Fils d\u2019un temps qui connut \u2014 et craignit \u2014 Machiavel et qui, contemporain de Bacon, pressentait Hobbes, Cervant\u00e8s d\u00e9crit trop les relations humaines pour ce qu\u2019elles sont et non pour ce qu\u2019elles devraient \u00eatre pour entretenir beaucoup d’illusions. En revanche, la bonne politique, qui veut la paix tout en pr\u00e9parant la guerre, repose sur une gestion \u00e9quilibr\u00e9e des ressources des diff\u00e9rentes contr\u00e9es, en fonction de leurs poids respectifs \u2014 raison du m\u00e9moire sur l\u2019administration fiscale du royaume de Naples publi\u00e9 en 1612, que le comte de Lemos connaissait d\u00e9j\u00e0 depuis le temps o\u00f9 son p\u00e8re avait exerc\u00e9 la fonction de vice-roi, dix ans plus t\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n Cervant\u00e8s d\u00e9crit trop les relations humaines pour ce qu\u2019elles sont \u2014 et non pour ce qu\u2019elles devraient \u00eatre \u2014 pour entretenir beaucoup d’illusions.\u00a0<\/p>Roland B\u00e9har<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Les pays p\u00e8sent : c\u2019est ce qu\u2019enseigne, hier comme aujourd\u2019hui, la g\u00e9opolitique, et c\u2019est ce que savait le comte de Lemos, comme peu de responsables de la Monarchie espagnole d\u2019alors.<\/p>\n\n\n\n Ses hautes fonctions politiques l\u2019avaient mis au fait de l\u2019\u00e9tat du monde et l\u2019avaient progressivement convaincu de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un certain nombre de r\u00e9formes. Pr\u00e9sident du Conseil des Indes, il avait \u00e9tudi\u00e9 de pr\u00e8s la situation des vice-royaut\u00e9s des Indes occidentales, et plus particuli\u00e8rement de celles du P\u00e9rou \u2014 et il n\u2019est pas un hasard que Juan de Oquina, son tr\u00e9sorier, ait \u00e9t\u00e9 auparavant l\u2019administrateur de l’\u00e9norme fortune de la \u00ab Coya \u00bb Ana Mar\u00eda de Loyola, derni\u00e8re descendante des Incas. Par-del\u00e0 les Indes occidentales, le comte de Lemos avait cependant m\u00eame consid\u00e9r\u00e9 les Indes orientales. C’est ainsi que l’on appelait les deux moiti\u00e9s du monde que se r\u00e9servaient, depuis le trait\u00e9 de Tordesillas de 1496, l’Espagne et le Portugal. Ces deux moiti\u00e9s se trouvaient r\u00e9unies \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Cervant\u00e8s dans ce qu\u2019on conna\u00eet comme l\u2019Union des couronnes, sous un seul sceptre, celui de Philippe III. <\/p>\n\n\n\n 1612 marqua donc le d\u00e9but de la fructueuse entente entre Cervant\u00e8s et le comte de Lemos, son m\u00e9c\u00e8ne \u2014 ce qui devait bien convenir \u00e0 Cervant\u00e8s, digne h\u00e9ritier de l\u2019esprit ironique d\u2019un Horace \u2014 : le premier fruit litt\u00e9raire en furent les fameuses Nouvelles exemplaires<\/em> publi\u00e9es en 1613 mais pr\u00eates pour l\u2019imprimerie d\u00e8s 1612. Dans le prologue au lecteur, vers la fin, apr\u00e8s s\u2019\u00eatre orgueilleusement d\u00e9peint lui-m\u00eame en auteur de Don Quichotte <\/em>et d\u2019autres \u0153uvres qui lui ont valu la gloire, apr\u00e8s avoir revendiqu\u00e9, tel un nouveau Boccace, l\u2019honneur d\u2019\u00eatre le premier \u00e0 s\u2019illustrer dans l\u2019art de la nouvelle en Espagne, et apr\u00e8s avoir affirm\u00e9 la double valeur de divertissement et d\u2019utilit\u00e9 de ces nouvelles, Cervant\u00e8s glisse une phrase qui a d\u00e9rout\u00e9 depuis lors les commentateurs : \u00ab Je veux n\u00e9anmoins que tu consid\u00e8res ceci : puisque j\u2019ai eu la hardiesse d\u2019adresser ces nouvelles au grand comte de Lemos, elles enferment quelque myst\u00e8re cach\u00e9, qui en rehausse le prix. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Comment comprendre le mot \u00ab myst\u00e8re \u00bb, quand Cervant\u00e8s le glisse malicieusement \u00e0 la fin de son prologue, en guise de clin d\u2019\u0153il au comte de Lemos, d\u00e9sign\u00e9 comme lecteur id\u00e9al parmi tous les lecteurs ?<\/p>\n\n\n\n Sans doute faut-il rappeler, avec Am\u00e9rico Castro encore, que Cervant\u00e8s distinguait le miracle du myst\u00e8re : le premier se produit en-dehors de l\u2019ordre naturel, le second n\u2019est un miracle qu\u2019en apparence, n\u2019\u00e9tant qu\u2019un cas naturel se produisant rarement, comme Cervant\u00e8s l\u2019affirmerait dans les Travaux de<\/em> Persil\u00e8s et Sigismonde<\/em> (\u00ab los milagros suceden fuera del orden de la naturaleza, y los misterios son aquellos que parecen milagros y no lo son, sino casos que acontecen raras veces<\/em> \u00bb, II, 2) <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cervant\u00e8s, en cela, s\u2019inscrit dans le courant intellectuel issu de la philosophie de Pietro Pomponazzi, qui soulignait cette s\u00e9paration entre ordre naturel et ordre surnaturel dans son De incantationibus<\/em> (1556). Ce courant de pens\u00e9e se prolongea chez certains penseurs du royaume de Naples, notamment Bernardino Telesio, auquel Cervant\u00e8s avait rendu hommage d\u00e8s son premier roman, La<\/em> Galat\u00e9e<\/em> (1585) : son De rerum natura juxta propria principia<\/em> (1565) relevait du courant de Pomponazzi, qu\u2019on peut nommer naturaliste, \u00e0 d\u00e9faut de rationaliste, et auquel appartiennent de grands contemporains de Cervant\u00e8s, Giordano Bruno et Giambattista della Porta \u2014 th\u00e9oricien de la magie \u00ab naturelle \u00bb. La philosophia di Bernardino Telesio, ristretta in verit\u00e0<\/em> (Naples, 1589) condensait encore la doctrine de Telesio, contribuant \u00e0 en diffuser la connaissance dans la capitale du Sud de l\u2019Italie, et bien au-del\u00e0. On sait que le comte de Lemos affectionnait particuli\u00e8rement La<\/em> Galat\u00e9e <\/em>\u2014 c\u2019est-\u00e0-dire, \u00e0 la sortie des Nouvelles exemplaires<\/em>, peut-\u00eatre plus que Don Quichotte<\/em> \u2014 et qu\u2019il encouragea, \u00e0 Naples, les travaux de l\u2019\u00e9cole des disciples de Telesio et Della Porta.<\/p>\n\n\n\n D\u00e8s lors, il ne convient sans doute pas de chercher dans les Nouvelles exemplaires<\/em> de \u00ab plus haut sens \u00bb, mais simplement l\u2019expos\u00e9 de cas humains rares mais non moins naturels, et dans tous les cas instructifs (exemplaires), par un romancier aguerri, parfaitement au fait de la marche du monde, depuis l\u2019administration directe ou indirecte des confins de la monarchie espagnole jusqu\u2019\u00e0 la p\u00e9n\u00e9tration la plus intime des c\u0153urs humains. Ces expos\u00e9s que sont les Nouvelles <\/em>ob\u00e9issent toujours \u00e0 une conception physique des poids et des mesures, fid\u00e8le \u00e0 la tradition de Telesio. <\/p>\n\n\n\n Il semble qu\u2019on n\u2019a jamais vraiment pr\u00eat\u00e9 attention au rapport causal entre l\u2019affirmation d\u2019un \u00ab myst\u00e8re cach\u00e9 \u00bb et l\u2019adresse du recueil au comte de Lemos. Or il suffit de supposer que Cervant\u00e8s souhaita par-l\u00e0 louer en Lemos l\u2019esprit capable de lire les Nouvelles <\/em>comme telles : il le louait comme il le faisait dans son sonnet encomiastique de 1612, quand il soulignait \u00ab l\u2019\u00e9l\u00e9vation de l\u2019esprit et la grandeur \u00bb du vice-roi.<\/p>\n\n\n\n Telle est peut-\u00eatre la le\u00e7on de ce modeste sonnet adress\u00e9 par Cervant\u00e8s en 1612 \u00e0 Juan de Oquina et, par-del\u00e0 ce dernier, \u00e0 son ma\u00eetre, le comte de Lemos : si l\u2019\u00e9loge peut sembler platement courtisan, Cervant\u00e8s allait s\u2019efforcer, d\u00e8s la m\u00eame ann\u00e9e 1612, \u00e0 d\u00e9montrer au vice-roi qu\u2019il n\u2019en \u00e9tait rien et qu\u2019il le tenait v\u00e9ritablement en tr\u00e8s haute estime, par une sorte de connivence \u00e0 laquelle le prologue des Nouvelles exemplaires<\/em> fait allusion.<\/p>\n\n\n\n Si l\u2019on s\u2019arr\u00eate \u00e0 examiner les lieux o\u00f9 se d\u00e9roulent les Nouvelles<\/em>, on voit imm\u00e9diatement qu\u2019elles dessinent une g\u00e9ographie remarquablement vaste de la Monarchie espagnole \u2014 pr\u00e9figuration, peut-\u00eatre, de celle des Travaux de Persil\u00e8s et Sigismonde<\/em>. Si La Petite Gitane<\/em> demeurait une nouvelle purement espagnole, qui soulevait le probl\u00e8me des Roms dans la Monarchie, avec le th\u00e8me de l\u2019enl\u00e8vement d\u2019enfant, d\u00e8s la seconde des nouvelles, L\u2019Amant lib\u00e9ral<\/em>, le lecteur se trouve projet\u00e9 dans les al\u00e9as g\u00e9opolitiques de la M\u00e9diterran\u00e9e : originaire de Trapani, en Sicile, le h\u00e9ros s\u2019est vu r\u00e9duit en captivit\u00e9 en Turquie \u2014 comme Cervant\u00e8s l\u2019avait \u00e9t\u00e9 \u00e0 Alger. La troisi\u00e8me des Nouvelles<\/em>, Rincon\u00e8te et Cortadillo<\/em>, d\u00e9peint la vie picaresque des bas-fonds de S\u00e9ville, capitale \u00e9conomique de la Monarchie espagnole, vici\u00e9e par les richesses import\u00e9es depuis les Indes et th\u00e9\u00e2tre des exploits des confr\u00e9ries du crime qui faisaient la loi dans certains quartiers de la ville du Guadalquivir. Faisant \u00e9cho \u00e0 la premi\u00e8re et la seconde des Nouvelles<\/em>, la quatri\u00e8me, L\u2019Espagnole anglaise,<\/em> reprend le motif de l\u2019enfant enlev\u00e9, en partant cette fois de l\u2019\u00e9pisode de la prise de Cadix par la flotte anglaise du comte d\u2019Essex (1596), \u00e9voquant par-l\u00e0 la concurrence grandissante entre empires atlantiques. Le h\u00e9ros du Jaloux d\u2019Estr\u00e9madure<\/em>, au demeurant, a fait fortune aux Indes avant de s\u2019enfermer chez lui, avec son \u00e9pouse, dans une maison de S\u00e9ville. Les r\u00e9cits suivants se restreignent \u00e0 un cadre g\u00e9ographique plus limit\u00e9, revenant dans l\u2019int\u00e9rieur des terres de la Vieille Castille, sauf pour Madame Corn\u00e9lie<\/em>, qui se d\u00e9roule \u00e0 Bologne, mais toutes les nouvelles m\u00e9ditent sur des ressorts humains, toujours \u00e9tonnants car myst\u00e9rieux \u2014 mais non miraculeux \u2014, de la vie espagnole.<\/p>\n\n\n\n Cervant\u00e8s n\u2019a eu de cesse de tracer les contours de cette r\u00e9alit\u00e9 hispanique, laquelle tendait alors \u2014 pr\u00e9figuration de la mondialisation \u2014 \u00e0 se confondre avec ceux du monde. Cette tension vers les confins du monde appara\u00eet constamment dans et autour de son \u0153uvre. Prenons-en deux indices.<\/p>\n\n\n\n Dans la d\u00e9dicace au comte de Lemos de la seconde partie de Don Quichotte<\/em>, de 1615, Cervant\u00e8s feignit d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 approch\u00e9 par un \u00e9missaire de l\u2019empereur de Chine, qui souhaitait devenir son protecteur et faire de Don Quichotte<\/em> le manuel d\u2019apprentissage de la langue espagnole dans un coll\u00e8ge dont l\u2019auteur du roman aurait \u00e9t\u00e9 lui-m\u00eame le recteur. Cervant\u00e8s aurait d\u00e9clin\u00e9 l\u2019offre pour pr\u00e9f\u00e9rer la protection du vice-roi de Naples, et il affirma sans flatterie aucune <\/em>sa reconnaissance au vice-roi, dans le prologue au lecteur, qui suit la d\u00e9dicace. Mais l\u2019anecdote n\u2019en est pas moins r\u00e9v\u00e9latrice d\u2019une vision g\u00e9ostrat\u00e9gique du monde o\u00f9 la Chine est l\u2019horizon ultime de l\u2019empire espagnol : cette vision n\u2019est en rien originale, car l\u2019Espagne avait con\u00e7u d\u00e8s 1588 une entreprise de conqu\u00eate de la Chine et toute l\u2019Europe parlait alors m\u00eame des progr\u00e8s de la mission j\u00e9suitique de Matteo Ricci \u00e0 Canton. La pr\u00e9sence de l\u2019anecdote de l\u2019empereur de Chine inscrit cette dimension g\u00e9ostrat\u00e9gique dans la perception du texte litt\u00e9raire.<\/p>\n\n\n\n Cervant\u00e8s n\u2019a eu de cesse de tracer les contours de cette r\u00e9alit\u00e9 hispanique, laquelle tendait alors \u2014 pr\u00e9figuration de la mondialisation \u2014 \u00e0 se confondre avec ceux du monde. <\/p>Roland B\u00e9har<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Un processus similaire se produisit \u00e9galement en 1614-1615, avec la traduction fran\u00e7aise des Nouvelles exemplaires<\/em>, par Fran\u00e7ois de Rosset et Vital d\u2019Audiguier. Non content de donner \u00e0 conna\u00eetre la traduction de ce texte dont le public espagnol faisait alors grand cas et dont les lecteurs fran\u00e7ais, tr\u00e8s attentifs aux choses de l\u2019Espagne depuis la d\u00e9cision du mariage de 1612, attendaient de pouvoir \u00e9galement savourer la verve et l\u2019inventivit\u00e9, l\u2019\u00e9diteur du volume ajouta aux douze nouvelles une treizi\u00e8me d\u2019une autre plume, mais qui tentait de rejoindre l\u2019esprit de celles de Cervant\u00e8s : L\u2019Histoire de Ruis Dias et de Quinze autres princesses des Moluques<\/em>, compos\u00e9e par Louis G\u00e9doyn de Bellan. Il n\u2019est pas question, ici, d\u2019entrer dans les d\u00e9tails de ces nouvelles aventures qui demeur\u00e8rent longtemps associ\u00e9es, en France et m\u00eame au-del\u00e0 (en Angleterre, en particulier, chez un John Fletcher <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>), au nom de Cervant\u00e8s, mais leur horizon g\u00e9ographique manifeste \u00e0 quel point le cadre politico-strat\u00e9gique de Cervant\u00e8s, qui \u00e9tait celui du comte de Lemos, \u00e9tait une \u00e9vidence aux yeux de tous.<\/p>\n\n\n\n Les Nouvelles exemplaires<\/em>, comme autrefois le D\u00e9cam\u00e9ron<\/em> de Boccace, servent le bien de la chose publique, par le polissage des m\u0153urs humaines, mais aussi, et c\u2019est ce que j\u2019ai souhait\u00e9 souligner ici, par l\u2019\u00e9vocation d\u2019un cadre g\u00e9ostrat\u00e9gique dans lequel la mati\u00e8re humaine des Nouvelles <\/em>vient s\u2019inscrire. Cervant\u00e8s partageait sans nul doute avec Lemos le souci de r\u00e9soudre par la voie (g\u00e9o-)politique ce que les armes, pour victorieuses qu\u2019elles fussent, comme \u00e0 L\u00e9pante, n\u2019\u00e9taient pas parvenues \u00e0 emporter en faveur de l\u2019Espagne.<\/p>\n\n\n\n Depuis les ann\u00e9es 1530 et le gouvernement du vice-roi Pedro de Toledo, Naples \u00e9tait sans nul doute le territoire qui contr\u00f4lait l\u2019Italie et, par l\u2019Italie, le centre de la M\u00e9diterran\u00e9e : c\u2019est par Naples que la Monarchie tenait en \u00e9chec les forces de la Sublime Porte, de m\u00eame que c\u2019est par Milan que l\u2019Espagne tenait la voie de l\u2019Europe centrale.<\/p>\n\n\n\n Mais Cervant\u00e8s, de par les p\u00e9rip\u00e9ties de son existence, concevait les d\u00e9terminants strat\u00e9giques, \u00e9conomiques et g\u00e9opolitiques de l\u2019Espagne, surtout par son versant m\u00e9diterran\u00e9en, dont Naples \u00e9tait le centre. De ce fait, il ne pouvait que lui sembler normal de faire l\u2019\u00e9loge de l\u2019homme politique qui, depuis Naples, semblait capable de maintenir l\u2019\u00e9quilibre et la p\u00e9rennit\u00e9 g\u00e9opolitique de la Monarchie espagnole : tel est, sans doute, l\u2019espoir qu\u2019il osa exprimer dans le sonnet de 1612 nouvellement d\u00e9couvert, qui nous encourage \u00e0 prendre au s\u00e9rieux la dimension politique de la vision du monde cervantine.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" … de nouveaux bonheurs pour le jeune Auguste !<\/em><\/p>\n Nous sommes ravis de pouvoir faire d\u00e9couvrir \u00e0 nos lecteurs, en exclusivit\u00e9, un sonnet in\u00e9dit de Miguel de Cervant\u00e8s, l\u2019auteur de Don Quichotte<\/em>.<\/p>\n Roland B\u00e9har en a d\u00e9couvert l’existence et en propose la premi\u00e8re traduction en fran\u00e7ais.<\/p>\n Il l’accompagne d’un essai historique qui restitue toute la port\u00e9e de ce texte sign\u00e9 par l\u2019un des grands \u00ab influenceurs g\u00e9opolitiques \u00bb des lettres espagnoles du d\u00e9but du XVIIe si\u00e8cle.<\/p>\n","protected":false},"author":36974,"featured_media":278613,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-studies.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[4344],"tags":[],"geo":[1917],"class_list":["post-278589","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-litterature","staff-roland-behar","geo-europe"],"acf":[],"yoast_head":"\nLe comte de Lemos, m\u00e9c\u00e8ne de Cervant\u00e8s<\/h2>\n\n\n\n
Cervant\u00e8s, penseur politique ?<\/h2>\n\n\n\n
Le comte de Lemos et le \u00ab myst\u00e8re \u00bb des Nouvelles exemplaires<\/em><\/h2>\n\n\n\n