{"id":276101,"date":"2025-05-04T06:00:00","date_gmt":"2025-05-04T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=276101"},"modified":"2025-06-27T17:51:35","modified_gmt":"2025-06-27T15:51:35","slug":"conversation-francois-sureau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/05\/04\/conversation-francois-sureau\/","title":{"rendered":"\u00ab Le roman policier est augustinien \u00bb, une conversation avec Fran\u00e7ois Sureau"},"content":{"rendered":"\n
J\u2019y ai trouv\u00e9 je crois l\u2019occasion d\u2019une r\u00e9conciliation avec mes amours de jeunesse, Holmes, Lupin, Poirot, Maigret. Cette formule est d\u2019ailleurs impr\u00e9cise. Ce n\u2019est pas comme si j\u2019avais cess\u00e9 de les fr\u00e9quenter. Ils n\u2019ont au contraire jamais cess\u00e9 de m\u2019accompagner. Eux, d\u2019ailleurs, et non pas l\u2019intrigue polici\u00e8re prise en elle-m\u00eame. Ce sont des h\u00e9ros que j\u2019ai aim\u00e9 suivre, plus que des intrigues que j\u2019ai aim\u00e9 r\u00e9soudre. Suivre comme on peut suivre Phileas Fogg ou Montecristo. On aime Phileas Fogg parce qu\u2019il nous apprend \u00e0 voyager sans se perdre ; Montecristo, parce qu\u2019il venge les offenses qui nous ont \u00e9t\u00e9 faites. La question qui se pose alors c\u2019est de savoir pourquoi j\u2019ai voulu cr\u00e9er un h\u00e9ros pour le suivre, un h\u00e9ros \u00e0 aimer ? Simplement parce que la vie tout enti\u00e8re, comme dans l\u2019\u00e9p\u00eetre de Paul, m\u2019est toujours apparue \u00ab comme en miroir, en \u00e9nigme<\/em> \u00bb, et que j\u2019ai plaisir \u00e0 me faire aider d\u2019un personnage de fiction pour m\u2019en approcher. Un personnage que son talent, sa complexion, sa vocation pr\u00e9cis\u00e9ment de d\u00e9chiffreur d\u2019\u00e9nigmes rendent agr\u00e9able \u00e0 suivre. L\u2019essentiel, ce n\u2019est pas le crime, c\u2019est la v\u00e9rit\u00e9 des caract\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n Reste la question du \u00ab pourquoi maintenant ?<\/em> \u00bb. Personne n\u2019y a mieux r\u00e9pondu que T.S. Eliot lorsqu\u2019il \u00e9crit : \u00ab Je sais par exp\u00e9rience que vers le milieu de sa vie un homme se trouve en pr\u00e9sence de trois choix : ne plus \u00e9crire du tout, se r\u00e9p\u00e9ter avec, peut-\u00eatre, un degr\u00e9 toujours plus grand de virtuosit\u00e9, ou, par un effort de la pens\u00e9e, s\u2019adapter \u00e0 cet \u00ab <\/em>\u00e2ge moyen \u00bb et trouver une autre fa\u00e7on de travailler \u00bb<\/em>. J\u2019en suis plut\u00f4t au dernier tiers qu\u2019au milieu, mais l\u2019id\u00e9e est la bonne. Le roman policier me fournit cette \u00ab autre fa\u00e7on de travailler<\/em> \u00bb. Pour autant que je puisse le dire \u2014 et vous avez s\u00fbrement remarqu\u00e9 que les auteurs parlant de leur travail, je veux dire de la substance, pas de la m\u00e9thode, sont soit niais, soit amphigouriques, si bien que je ne me livrerai pas \u00e0 l\u2019exercice \u2014 si la mani\u00e8re est nouvelle, le fond de l\u2019affaire ne l\u2019est pas. Il est toujours le m\u00eame. Pour moi, c\u2019est un peu comme trouver une voie nouvelle pour r\u00e9aliser l\u2019ascension du m\u00eame massif granitique en haut duquel j\u2019esp\u00e8re y voir plus clair.<\/p>\n\n\n\n Le roman policier me fournit cette \u00ab autre fa\u00e7on de travailler<\/em> \u00bb dont parlait T.S. Eliot.<\/p>Fran\u00e7ois Sureau<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il y a la technique, bien s\u00fbr, et une mani\u00e8re d\u2019\u00e9crire qui est diff\u00e9rente. Commettre le crime soi-m\u00eame, en esprit, puis semer les indices en remontant, comme autant de cailloux. Mais ce n\u2019est pas important. Quant aux questions, il s\u2019agit moins d\u2019y r\u00e9pondre que de les poser. Qu\u2019en est-il de ce myst\u00e9rieux passage de la ligne<\/em> qui fait tout d\u2019un coup d\u2019un innocent un coupable, et un coupable \u00e0 jamais ? Qu\u2019en est-il de cette v\u00e9rit\u00e9 qui toujours se d\u00e9robe, de cette condamnation impossible \u00e0 prononcer ? Vous aurez remarqu\u00e9 que mon h\u00e9ros ne juge gu\u00e8re. C\u2019est la v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019il cherche, et pas le ch\u00e2timent.<\/p>\n\n\n\n\n\n Ici le roman policier \u2014 et c\u2019est vrai de la plupart \u2014 transcende les conditions historiques de son apparition. Vous vous souvenez, \u00e0 cet \u00e9gard, du c\u00e9l\u00e8bre \u00e9change de Caillois et de Borges \u00e0 propos de l\u2019origine du roman policier. Dans son essai de 1941, Caillois fait d\u00e9river le roman policier d\u2019une circonstance historique bien particuli\u00e8re, la cr\u00e9ation par Fouch\u00e9 d\u2019un corps d\u2019espions d\u00e9guis\u00e9s, pr\u00e9sent dans toutes les classes de la soci\u00e9t\u00e9. Borges lui r\u00e9pond que la chronologie n\u2019y est pas, sauf \u00e0 admettre un temps de latence extr\u00eamement long. Une t\u00e9n\u00e9breuse affaire <\/em>n\u2019annonce le roman policier que de tr\u00e8s loin, et date de 1841, l\u2019ann\u00e9e m\u00eame du Double assassinat dans la rue Morgue<\/em>, lequel ne proc\u00e8de, selon lui, que de la pure imagination de Poe. Quant au premier roman qu\u2019on pourrait croire inspir\u00e9 par l\u2019organisation de la police parisienne, L\u2019affaire Lerouge<\/em> de Gaboriau, il date de 1865. Ainsi donc, \u00e9crit Borges, la \u00ab pr\u00e9histoire du genre policier r\u00e9side dans les habitudes mentales d\u2019Edgar Allan Poe, son inventeur, et dans ses irr\u00e9cup\u00e9rables Erlebnisse<\/em>, mais certes pas dans l\u2019aversion que produisirent, vers 1799, les \u00ab agents provocateurs \u00bb de Fouch\u00e9 \u00bb. S\u2019ensuit un bref contentieux litt\u00e9raire, m\u00e9moire en r\u00e9ponse de Caillois, m\u00e9moire en r\u00e9plique de Borges, publi\u00e9 dans Sur<\/em>, dans lequel d\u2019ailleurs Borges met, pour les condamner, Leblanc et Simenon sur le m\u00eame pied que V\u00e9ry et Gaboriau, et ne sauve gu\u00e8re, dans les lettres fran\u00e7aises que Le myst\u00e8re de la chambre jaune<\/em>, malgr\u00e9 son \u00ab effroyable r\u00e9daction \u00bb, \u00e0 cause de son \u00ab excellent argument \u00bb. Borges se trompait souvent, d\u2019une mani\u00e8re \u00e0 laquelle son ton de certitude donne une inimitable saveur. J\u2019ai plaisir \u00e0 l\u2019imiter sans le savoir.<\/p>\n\n\n\n Quoi qu\u2019il en soit, le d\u00e9tective, au fond, malgr\u00e9 quelques singularit\u00e9s de fa\u00e7ade, ne semble appartenir \u00e0 aucun milieu, les traversant tous. Comme le juge d\u2019instruction, il est anim\u00e9 par cette indiff\u00e9rence m\u00e9thodologique qui est la condition de l\u2019efficacit\u00e9 de son art. Il peut \u00eatre plus moral, comme Holmes, que religieux, comme Poirot, ou raisonnable et indiff\u00e9rent, comme Maigret. L\u2019essentiel est ailleurs, dans ces m\u00e9caniques du mal qu\u2019il met au jour, pour en faire rapport pour finir au lecteur, comme les mouches font rapport au ministre de la police.<\/p>\n\n\n\n Au total, l\u2019amateur de romans policiers se trouve bien plac\u00e9, pour finir, dans la position du juge d\u2019instruction, qui h\u00e9rite du volumineux dossier d\u2019une enqu\u00eate conclue, et, selon ses inclinations, se r\u00e9jouit paradoxalement de l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 du criminel ou s\u2019interroge sur ses motifs, sans oublier de f\u00e9liciter \u00e0 part soi l\u2019enqu\u00eateur, et de se f\u00e9liciter de l\u2019avoir choisi. S\u2019il fallait reprendre le raisonnement de Caillois, on gagnerait \u00e0 lier l\u2019apparition du roman policier \u00e0 la codification moderne de l\u2019enqu\u00eate criminelle, \u00e0 partir des r\u00e9volutions du XVIIIe si\u00e8cle, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 des techniques polici\u00e8res qui, elles, n\u2019ont gu\u00e8re chang\u00e9 depuis le Moyen \u00c2ge. Mais on s\u2019en moque, apr\u00e8s tout.<\/p>\n\n\n\n Qu\u2019en est-il de ce myst\u00e9rieux passage de la ligne<\/em> qui fait tout d\u2019un coup d\u2019un innocent un coupable, et un coupable \u00e0 jamais ?<\/p>Fran\u00e7ois Sureau<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Ce n\u2019est pas \u00e0 dire que ces t\u00e9moins, Poirot, Holmes ou Maigret, ou m\u00eame \u2014 pardonnez-moi ! \u2014 mon Thomas More soient absolument s\u00fbrs. Ils refl\u00e8tent les pr\u00e9f\u00e9rences de leurs auteurs pour tel ou tel point de la pathologie sociale, leur sens du mal, leurs pr\u00e9jug\u00e9s aussi \u2014 en quoi ils ne diff\u00e8rent pas non plus des juges, que la r\u00e9alit\u00e9 ne tient r\u00eanes courtes qu\u2019en apparence, puisque la langue de la justice la trahit d\u00e8s lors qu\u2019elle se propose de l\u2019organiser, afin de permettre ce jugement qui r\u00e9tablira la tranquillit\u00e9 de l\u2019ordre.<\/p>\n\n\n\n Vous avez raison. Pour moi, le roman policier classique, celui dans la tradition duquel j\u2019ai voulu m\u2019inscrire, n\u2019attend aucunement, et peut-\u00eatre m\u00eame au contraire, des institutions qu\u2019elles apportent une solution au myst\u00e8re du mal. Quand bien m\u00eame le coupable serait-il justement condamn\u00e9, il ne peut l\u2019\u00eatre enti\u00e8rement par l\u2019action des professionnels de la justice. Ce n\u2019est pas seulement que les figures officielles soient un peu ridicules, Japp chez Christie, Lestrade ou m\u00eame Gregson chez Conan Doyle, Com\u00e9liau chez Maigret. Des trois Maigret est le seul \u00e0 \u00eatre fonctionnaire, mais il para\u00eet se tenir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du coupable, m\u00eame le pire, comme ne pourront jamais l\u2019\u00eatre ni le juge ni l\u2019avocat, figurants d\u2019une com\u00e9die de la justice qui fait penser chez eux \u00e0 la c\u00e9l\u00e8bre phrase : la justice est une vertu, mais juger est un p\u00e9ch\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Prenez le cycle holm\u00e9sien. Il vaut d\u2019\u00eatre m\u00e9dit\u00e9 parce qu\u2019il vient d\u2019une \u00e9poque o\u00f9 la morale chr\u00e9tienne n\u2019avait pas encore enti\u00e8rement c\u00e9d\u00e9 devant les r\u00e9quisitions judiciaires. C\u2019est le monde de Hugo ou celui de Dickens. La justice est n\u00e9cessaire, mais elle est au service de l\u2019ordre et l\u2019ordre est injuste. Dans Le manoir de l\u2019abbaye, <\/em>Holmes acquitte le coupable \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire ne le d\u00e9nonce pas \u00e0 la justice \u2014 parce qu\u2019il lui trouve des excuses. \u00c0 l\u2019inverse, il corrige, dans Une affaire d\u2019identit\u00e9<\/em>, un coupable av\u00e9r\u00e9 contre lequel la justice ne peut rien. Vous retrouvez ce trait d\u00e8s le premier Maigret, sign\u00e9 de son pseudonyme de Georges Sim et qui s\u2019appelle \u00ab La femme rousse<\/em> \u00bb. Maigret ne poss\u00e8de pas encore les traits qui le rendront c\u00e9l\u00e8bre, le bureau du quai des Orf\u00e8vres, l\u2019appartement du boulevard Richard Lenoir, mais sa mansu\u00e9tude l\u2019\u00e9tablit au-del\u00e0 du jeu des institutions. Maigret y aide un soi-disant coupable \u00e0 s\u2019enfuir. Par la suite, je l\u2019ai rappel\u00e9 tout \u00e0 l\u2019heure, il distribuera des claques, et sa col\u00e8re se dirigera vers les arrangeurs, les bureaucrates et les menteurs. Aussi bien sa caract\u00e9ristique principale est-elle de chercher \u00e0 comprendre, au moins vaguement. Au fond, il ressemble au juge de la \u00ab lettre \u00e0 mon juge<\/em> \u00bb. Il sait qu\u2019avant l\u2019acte criminel il n\u2019y a qu\u2019un homme comme les autres, et reste interdit, sans gu\u00e8re le dire, devant le pas d\u00e9cisif que le coupable a fait en franchissant cette ligne qui lui donnera \u00e0 jamais sa physionomie de r\u00e9prouv\u00e9. Il n\u2019en va pas diff\u00e9remment d\u2019Hercule Poirot, qui \u00e0 plusieurs reprises se reproche de n\u2019avoir pas su pr\u00e9venir le crime, autant parce que c\u2019est un crime en effet que parce qu\u2019il a fait basculer le coupable dans un enfer sans recours. Aussi, dans le c\u00e9l\u00e8bre mort sur le Nil<\/em>, conjure-t-il tr\u00e8s t\u00f4t dans le r\u00e9cit la criminelle \u2014 dont il ne sait pas encore qu\u2019elle l\u2019est \u2014 de prendre un autre chemin, dans une sc\u00e8ne saisissante qui se tient sur les bords d\u2019un Nil qui ressemble au L\u00e9th\u00e9. Mon personnage principal est fait du m\u00eame bois.<\/p>\n\n\n\n Pour moi, le roman policier classique se situe en d\u00e9finitive du c\u00f4t\u00e9 des apophtegmes des P\u00e8res du d\u00e9sert, de la philosophie du grand Ars\u00e8ne : \u00ab Fuis et tais-toi<\/em> \u00bb. Le monde est invivable, \u00e0 chaque \u00e9poque, rien ne peut nous d\u00e9livrer du mal, et le salut est dans la fuite : pour le criminel, qui \u00e9chappe \u00e0 l\u2019angoisse de la mort en la donnant. Pour le d\u00e9tective, qui finit dans l\u2019exil (Poirot), dans la coca\u00efne (Holmes), dans la nostalgie de l\u2019enfance (Maigret), ou le retour \u00e0 la Grande Chartreuse (More). \u00c0 la fin, le roman policier se concentre sur les seules cons\u00e9quences du p\u00e9ch\u00e9 originel : la possibilit\u00e9 du meurtre et la douleur d\u2019\u00eatre d\u00e9sormais livr\u00e9 sans d\u00e9fense \u00e0 un monde dans lequel il faut lutter pour survivre, les formes d\u2019organisation successives qu\u2019il peut prendre \u00e9tant au fond de peu d\u2019int\u00e9r\u00eat. Ou de d\u00e9sorganisation, si, comme c\u2019est le cas pour mon livre, l\u2019action se passe en p\u00e9riode de guerre. En d\u00e9finitive, il ne s\u2019agit que des passions au sens des moralistes\u2026<\/p>\n\n\n\n Le roman policier classique, celui dans la tradition duquel j\u2019ai voulu m\u2019inscrire, n\u2019attend aucunement des institutions qu\u2019elles apportent une solution au myst\u00e8re du mal.<\/p>Fran\u00e7ois Sureau<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Et du passage du temps. Dans les trois crimes que j\u2019aborde dans mon livre, seul le troisi\u00e8me est purement un crime du pr\u00e9sent. Les deux autres \u00e9voquent plut\u00f4t le dicton anglais : old sins cast long shadows<\/em>. Pour moi, au fond, le roman policier est augustinien, en ce qu\u2019il est pessimiste sur les institutions humaines et en tient pour l\u2019id\u00e9e qu\u2019\u00eatre plong\u00e9s dans le temps<\/em> est la source de malheurs et pour finir du crime. Le d\u00e9tective ne fait alors, en d\u00e9finitive, que r\u00e9v\u00e9ler aux protagonistes, et en m\u00eame temps au lecteur, la mal\u00e9diction originelle. Autant qu\u2019il le peut \u2014 avant la fin des temps \u2014 il \u00e9carte un coin du voile. Et c\u2019est aussi la raison pour laquelle \u00ab mon<\/em> \u00bb Thomas More voyage dans le temps, ce qui le rend plus averti, plus conscient, et pas seulement sur le plan technique de la connaissance des grandes affaires du pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n\n\n Vous avez raison. Cette forme particuli\u00e8re, je l\u2019ai choisie parce qu\u2019elle efface le narrateur et montre une action qui se d\u00e9veloppe par elle-m\u00eame, port\u00e9e par les dialogues, comme au th\u00e9\u00e2tre. Ce qui correspond \u00e0 ce que je vous disais il y a un instant sur le myst\u00e8re de notre condition objective de sujets plong\u00e9s dans le temps. Le temps du r\u00e9cit peut ainsi s\u2019accorder \u00e0 ce temps existentiel qui est le n\u00f4tre, un temps qui vit ind\u00e9pendamment de qui pr\u00e9tend le raconter. Les d\u00e9cors, les voix, c\u2019est ce qui compte en effet. En revanche, les \u00e9l\u00e9ments en t\u00eate de chapitre ressortissent surtout \u00e0 l\u2019amusement, au souvenir, au roman feuilleton. Faire un peu r\u00eaver sans donner la solution. Si j\u2019avais pu, j\u2019aurais introduit ces dessins \u00e0 la Gustave Dor\u00e9, vous savez, ceux sous lesquels on lit : \u00ab il saisit l\u2019\u00e9chelle et l\u2019approcha de la fen\u00eatre\u2026 <\/em>p. 79 \u00bb, et l\u2019image est toujours d\u00e9cal\u00e9e par rapport au texte qu\u2019on lit. C\u2019est la technique dont use Breton dans Nadja, <\/em>mais avec des photographies : l\u2019h\u00f4tel des grands hommes, la statue d\u2019Etienne Dolet, Benjamin P\u00e9ret \u00e9tait l\u00e0. C\u2019est cela dont je me suis souvenu, et du Tour du monde en 80 jours.<\/em><\/p>\n\n\n\n Le d\u00e9tective ne fait, en d\u00e9finitive, que r\u00e9v\u00e9ler aux protagonistes, et en m\u00eame temps au lecteur, la mal\u00e9diction originelle. Autant qu\u2019il le peut \u2014 avant la fin des temps \u2014 il \u00e9carte un coin du voile.<\/p>Fran\u00e7ois Sureau<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le silence est pr\u00e9sent comme signe de cette v\u00e9rit\u00e9 qui se d\u00e9robe, si je puis dire. Il entoure les cadavres. J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par ce silence qui enveloppe les morts. Mais il manifeste aussi le refus de juger du protagoniste principal, lorsqu\u2019on dit \u00ab qu\u2019il n\u2019aime pas s\u2019aventurer \u00e0 ces profondeurs-l\u00e0<\/em> \u00bb. Il ne peut y avoir ici-bas de jugement \u00e9quitable. Et c\u2019est aussi pourquoi chacun de ces romans \u2014 le premier, et ceux qui suivront \u2014 s\u2019ach\u00e8vent par le retour de Thomas More \u00e0 la Grande Chartreuse, ce lieu du \u00ab grand silence<\/em> \u00bb qui pr\u00e9figure, et peut-\u00eatre annonce, la seule parole qui puisse \u00eatre v\u00e9ritablement consolatrice.<\/p>\n\n\n\n Oui, vous avez raison. J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 sensible \u00e0 la distance consid\u00e9rable qui s\u00e9pare ceux qui d\u00e9cident des guerres de ceux qui les font. Dans le journal parisien<\/em> de J\u00fcnger, on trouve le r\u00e9cit d\u2019une conversation de l\u2019auteur avec Picasso, et J\u00fcnger dit \u00e0 peu pr\u00e8s : \u00ab \u00c0 nous deux, nous ferions la paix, et ce soir les peuples pourraient illuminer<\/em> \u00bb. Je ne parle pas l\u00e0, bien s\u00fbr, de l\u2019option du pacifisme absolu, celle de Giono ou de Romain Rolland, \u00e0 laquelle je n\u2019adh\u00e8re pas ; mais de cette sensation, que j\u2019ai \u00e9prouv\u00e9e plusieurs fois, de la Yougoslavie \u00e0 l\u2019Afghanistan, qu\u2019il n\u2019y a que peu de rapport sensible, existentiel, entre la r\u00e9alit\u00e9 de la guerre et les raisons qui la justifient \u2014 ou non. Une bonne mani\u00e8re d\u2019en rendre compte est de mettre en sc\u00e8ne, si je puis dire, une mort \u00ab individuelle<\/em> \u00bb au milieu des morts collectives. C\u2019est ce que j\u2019ai essay\u00e9 de faire, en imaginant en outre une situation paradoxale o\u00f9 le vainqueur \u2014 ici le roi de Prusse \u2014 n\u2019a d\u2019autre solution que de remettre sa r\u00e9putation entre les mains du vaincu \u2014 un commissaire fran\u00e7ais prisonnier de ses troupes.<\/p>\n\n\n\n Je ne sais pas ce que dit le crime, en lui-m\u00eame, mais je suis fascin\u00e9 depuis longtemps par ce que dit le r\u00e9cit du crime, le roman qui prend le crime comme moteur du r\u00e9cit, ce qui est tr\u00e8s diff\u00e9rent. Et ce qu\u2019il dit, le plus souvent, c\u2019est ce m\u00e9lange \u00e9tonnant, ce compos\u00e9 chimique entre un enracinement, toujours diff\u00e9rent, des passions, toujours les m\u00eames, un hasard, toujours d\u00e9cisif. C\u2019est le hasard qui pr\u00e9side au crime, parce que nous ne sommes pas des machines ; et c\u2019est aussi le hasard, une co\u00efncidence, une phrase entendue, qui permet de le r\u00e9soudre. Comme dans mon livre, o\u00f9 la nature du dernier crime est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e par une phrase affectueuse entendue par l\u2019enqu\u00eateur.<\/p>\n\n\n\n\n\n D\u2019abord, c\u2019est une simple homonymie, mais qui doit faire r\u00eaver. Ensuite, parce que j\u2019ai toujours aim\u00e9 cette figure entre deux mondes, politique d\u00e9tach\u00e9 de la politique, martyr ironique, averti, rigoureux. Mais surtout parce que j\u2019ai souvent pens\u00e9 que l\u2019origine de son martyre n\u2019\u00e9tait pas o\u00f9 l\u2019on croyait g\u00e9n\u00e9ralement. On l\u2019a souvent d\u00e9crit en z\u00e9lateur de Rome, en d\u00e9fenseur du mariage indissociable. Je crois surtout, et cela en fait le pr\u00e9curseur des \u00e9crivains antitotalitaires, qu\u2019il refusait absolument la confusion de la souverainet\u00e9 politique et de la souverainet\u00e9 spirituelle, que cette derni\u00e8re repose ou non sur l\u2019id\u00e9e de Dieu. Aussi le d\u00e9tective qui porte son nom fait ce qu\u2019il a \u00e0 faire \u2014 r\u00e9v\u00e9ler la v\u00e9rit\u00e9 \u2014 sans usurper une place qui n\u2019est pas la sienne \u2014 juger \u00e0 la place de Dieu, ce que la plupart des juges font, sans le savoir ou en le sachant. Or, comme on dit, si la justice est une vertu, juger est un p\u00e9ch\u00e9.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est le hasard qui pr\u00e9side au crime, parce que nous ne sommes pas des machines ; et c\u2019est aussi le hasard, une co\u00efncidence, une phrase entendue, qui permet de le r\u00e9soudre.<\/p>Fran\u00e7ois Sureau<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Oui, bien s\u00fbr, comme dans le sonnet des voyelles. Je ne vous ferai pourtant pas de typologie. Elles ont en commun de ne jamais plaire, de n\u2019\u00eatre jamais agr\u00e9ables \u00e0 l\u2019\u0153il. La plupart des d\u00e9tectives que j\u2019aime, le mien y compris, ne les contemplent jamais sans d\u00e9go\u00fbt. Un d\u00e9go\u00fbt rentr\u00e9 chez Holmes, vague chez Maigret, presque religieux chez Poirot, r\u00eaveur chez mon Thomas More. Parce que c\u2019est la plus grande faute, bien s\u00fbr, mais aussi parce que le crime finit par absorber son auteur, dans une sorte de possession, \u00e0 la fois ontologique et sociale, qui donne l\u2019impression d\u2019une mal\u00e9diction \u00e0 laquelle on n\u2019est pas t\u00e9moin sans frissonner.<\/p>\n\n\n\n Le p\u00e9ch\u00e9 originel est une sorte de mistigri. Les gouvernants bl\u00e2ment les gouvern\u00e9s. Les peuples bl\u00e2ment leurs chefs. Les hommes bl\u00e2ment Dieu. \u00c9crire, c\u2019est faire un pas de c\u00f4t\u00e9, et en attendre un peu plus de discernement.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Avec Les enfants perdus<\/em>, l\u2019auteur de Passavant<\/em> se lance dans le policier.<\/p>\n Dans la lign\u00e9e d\u2019une tradition \u00ab classique \u00bb dont il se revendique cr\u00e2nement, il s\u2019invente un h\u00e9ros \u2014 comme un mod\u00e8le \u00e0 suivre \u2014 et signe un roman magistral, aussi captivant que m\u00e9taphysique.<\/p>\n Entretien et enqu\u00eate sur le nouveau genre de Fran\u00e7ois Sureau.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":276104,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-interviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[4344],"tags":[],"staff":[1631,4464],"editorial_format":[],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-276101","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-litterature","staff-florent-zemmouche","staff-francois-sureau","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\nAvez-vous trouv\u00e9 plus de libert\u00e9 \u2014 ou l\u2019inverse \u2014 dans l\u2019\u00e9criture d\u2019un roman policier ? Les intrigues qui s\u2019y d\u00e9veloppent sont-elles des pr\u00e9textes pour r\u00e9pondre \u00e0 d\u2019autres questions, peut-\u00eatre plus profondes et fondamentales ? <\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n On remarque d\u2019ailleurs que les institutions sont \u00e0 peu pr\u00e8s absentes des Enfants perdus<\/em>. Sans doute parce que c\u2019est un temps de guerre, et que dans les temps de guerre les institutions sont plus ou moins d\u00e9pass\u00e9es. Mais on pressent autre chose\u2026<\/h3>\n\n\n\n
D\u2019o\u00f9, pour distrayant qu\u2019il soit, le c\u00f4t\u00e9 parfois m\u00e9taphysique de votre r\u00e9cit ? <\/h3>\n\n\n\n
Et aussi du passage du temps ?<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n On pourrait \u00eatre \u00e9tonn\u00e9 par les sortes de didascalies qui ouvrent chaque chapitre du r\u00e9cit. S\u2019agit-il d\u2019une volont\u00e9 de pousser le plus loin possible la mise en sc\u00e8ne \u2014 et par l\u00e0 m\u00eame de chercher un certain r\u00e9alisme ? Ou diriez-vous m\u00eame que c\u2019est une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre qui s\u2019\u00e9crit sous nos yeux ? More dit \u00e0 un moment : \u00ab […] j\u2019ai \u00e9t\u00e9 voir les d\u00e9cors. C\u2019est important. Nous allons pouvoir \u00e9crire la pi\u00e8ce maintenant. \u00bb (p. 52) Pourrait-on m\u00eame y voir un clin d’\u0153il \u00e0 ce que pouvait faire, par exemple, Kolt\u00e8s dans La Fuite \u00e0 cheval tr\u00e8s loin dans la ville<\/em> avec ses didascalies dans le roman et lire Les enfants perdus<\/em> comme un roman-pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre \u2014 ou comme dans du Diderot, qui est d\u2019ailleurs mentionn\u00e9 \u00e0 un moment donn\u00e9 ? Au fond, on trouve des sc\u00e8nes tr\u00e8s visuelles et le r\u00e9cit semble avancer en grande partie gr\u00e2ce aux nombreux dialogues. \u00c0 ce propos, vous semblez accorder pr\u00e9cis\u00e9ment une place centrale aux dialogues dans le roman \u2014 ce qui fait sens dans la mesure o\u00f9 g\u00e9n\u00e9ralement dans les enqu\u00eates polici\u00e8res aussi bien dans les romans que dans les films ou les s\u00e9ries, c\u2019est par l\u2019\u00e9change entre l\u2019inspecteur et ses coll\u00e8gues que surgit la clef de l’\u00e9nigme, du crime. <\/h3>\n\n\n\n
En quoi ces dialogues s\u2019opposent notamment au silence qui entoure le premier cadavre trouv\u00e9 : le terme \u00ab silence \u00bb revient plusieurs fois \u2014 et c\u2019est m\u00eame ce silence qui intrigue au d\u00e9part (\u00ab Le silence, la mort, le point \u00bb, p. 16 ; \u00ab Quand nous sommes arriv\u00e9s, quand nous l\u2019avons trouv\u00e9, il y avait\u2026 une sorte de silence autour de lui. \u00bb, p. 17) ?<\/h3>\n\n\n\n
More dit \u00e0 un moment en parlant d\u2019un suspect : \u00ab Il se terre quelque part en attendant de pouvoir s\u2019enfuir \u00e0 l\u2019occasion de la cohue, quand le sort des prisonniers que nous sommes aura \u00e9t\u00e9 r\u00e9gl\u00e9 par ces puissances qui nous d\u00e9passent. \u00bb En racontant des intrigues de personnages dans un contexte historique tr\u00e8s pr\u00e9cis comme l\u2019est Sedan en 1870, vouliez-vous raconter l\u2019histoire \u00e0 l\u2019\u00e9chelle des individus \u2014 plut\u00f4t que celle qui se joue au-dessus de leur t\u00eate ? Ces intrigues et crimes peuvent-ils aussi nous dire quelque chose sur l\u2019histoire qui se joue ailleurs, sur Sedan, sur le roi de Prusse ? Il peut para\u00eetre de prime abord paradoxal de s\u2019int\u00e9resser \u00e0 des crimes individuels commis entre les milliers de morts d\u2019une guerre. More dit : \u00ab C\u2019est une chose que j\u2019ai souvent constat\u00e9e : un petit crime cach\u00e9 sous les grands. C\u2019est le lot des p\u00e9riodes de guerre. \u00bb S\u2019agissait-il de r\u00e9tablir une injustice en s\u2019int\u00e9ressant aux \u00ab petits \u00bb crimes ?\u00a0<\/h3>\n\n\n\n
Que dit le crime sur une soci\u00e9t\u00e9, sur les hommes ?<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Pourquoi avoir choisi d\u2019appeler votre protagoniste Thomas More ?<\/h3>\n\n\n\n
Il y a un tr\u00e8s beau passage sur le moment pr\u00e9cis o\u00f9 un crime est commis \u2014 que la ligne est franchie et que tout bascule. \u00ab C\u2019est l\u2019instant qui fait le crime. L\u2019instant qui transforme un innocent en criminel. Cet instant n\u2019est jamais le m\u00eame. C\u2019est pourquoi chaque crime a sa couleur particuli\u00e8re. Je me souviens de couleurs. \u00bb (p. 46). J\u2019aimerais vous poser la question qui ouvre ce chapitre : \u00ab Le crime a-t-il des couleurs ? \u00bb<\/h3>\n\n\n\n
More d\u00e9clare \u00e0 la page 64 : \u00ab On bl\u00e2me Dieu pour les crimes des hommes\u2026 et l\u2019on se dit qu\u2019il n\u2019y a pas de Dieu, alors qu\u2019on devrait plut\u00f4t voir qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019hommes. \u00bb Cela semble pouvoir entrer en r\u00e9sonance avec la c\u00e9l\u00e8bre id\u00e9e que Dosto\u00efevski formule dans Les Fr\u00e8res Karamazov : si Dieu n’existe pas, tout est permis. Que se passe-t-il quand, en r\u00e9alit\u00e9, \u00ab il n\u2019y a pas d\u2019hommes \u00bb ?<\/h3>\n\n\n\n