{"id":274418,"date":"2025-04-24T12:47:11","date_gmt":"2025-04-24T10:47:11","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=274418"},"modified":"2025-04-24T12:47:14","modified_gmt":"2025-04-24T10:47:14","slug":"nous-sommes-tres-impliques-dans-cette-affaire-le-vrai-role-des-etats-unis-dans-la-construction-europeenne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/24\/nous-sommes-tres-impliques-dans-cette-affaire-le-vrai-role-des-etats-unis-dans-la-construction-europeenne\/","title":{"rendered":"\u00ab Nous sommes tr\u00e8s impliqu\u00e9s dans cette affaire \u00bb : le vrai r\u00f4le des \u00c9tats-Unis dans la construction europ\u00e9enne"},"content":{"rendered":"\n
Lors de sa conf\u00e9rence de presse du 26 f\u00e9vrier 2025, interrog\u00e9 sur le niveau des tarifs auquel il voulait frapper les Europ\u00e9ens, le pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis Donald Trump avait eu une d\u00e9claration particuli\u00e8rement brutale : <\/p>\n\n\n\n
\u00ab L’Union europ\u00e9enne a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e dans le but de saboter les \u00c9tats-Unis. \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n Si elle a pu nous choquer en Europe, elle conforte en fait un r\u00e9cit que l\u2019on connaissait de son premier mandat, au cours duquel il avait d\u00e9j\u00e0 multipli\u00e9 les d\u00e9clarations hostiles \u00e0 l\u2019Union europ\u00e9enne. Au-del\u00e0 du d\u00e9ficit commercial et des d\u00e9penses consenties par les Am\u00e9ricains pour assurer la d\u00e9fense de l\u2019Europe, il y a \u00e9videmment un foss\u00e9, au plan des id\u00e9es, entre le partage des souverainet\u00e9s inh\u00e9rent depuis le d\u00e9but \u00e0 l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne et la vision du monde port\u00e9e par le mouvement MAGA. Cette hostilit\u00e9 id\u00e9ologique a \u00e9t\u00e9 exprim\u00e9e de fa\u00e7on particuli\u00e8rement nette et articul\u00e9e par le vice-pr\u00e9sident J. D.Vance lors de la Conf\u00e9rence de S\u00e9curit\u00e9 de Munich<\/a>. De mani\u00e8re assez typique, Trump rappelle d\u2019ailleurs qu\u2019il appr\u00e9cie chacun des pays europ\u00e9ens pris individuellement et que sa famille a ses racines sur notre continent.<\/p>\n\n\n\n Mais cette d\u00e9claration a quelque chose de diff\u00e9rent. Elle ajoute une dimension historique \u2014 inhabituelle chez Trump \u2014 sur les pr\u00e9tendues origines de la construction europ\u00e9enne dont on pourrait dire qu\u2019elle rel\u00e8ve de \u00ab l\u2019histoire alternative \u00bb et qui constitue une excellente occasion de rappeler certains faits historiques.<\/p>\n\n\n\n On pourrait passer rapidement sur les origines europ\u00e9ennes des \u00c9tats-Unis : du fait peu connu que le toponyme \u00ab America \u00bb provient du g\u00e9ographe allemand Martin Waldseem\u00fcller, en 1507 <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et du pr\u00e9nom d\u2019un navigateur n\u00e9 \u00e0 Florence et mort \u00e0 S\u00e9ville, ou que l\u2019esprit des Lumi\u00e8res qui a inspir\u00e9 les r\u00e9dacteurs de la D\u00e9claration d\u2019Ind\u00e9pendance am\u00e9ricaine a \u00e9galement largement irrigu\u00e9 les id\u00e9es d\u2019unification intellectuelle ou politique en Europe. <\/p>\n\n\n\n Mais la d\u00e9claration du Pr\u00e9sident am\u00e9ricain appelle surtout une r\u00e9ponse sur une p\u00e9riode historique beaucoup plus r\u00e9cente.<\/p>\n\n\n\n Rappelons d\u2019abord que Franklin D. Roosevelt et Harry S. Truman avaient pens\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t qu\u2019apr\u00e8s la victoire militaire contre l\u2019Allemagne nazie et le Japon militariste, les \u00c9tats-Unis devraient rester durablement engag\u00e9s dans les affaires mondiales et europ\u00e9ennes, afin de ne pas r\u00e9p\u00e9ter les erreurs cons\u00e9cutives \u00e0 la premi\u00e8re guerre mondiale : la non-ratification du trait\u00e9 de Versailles par le Congr\u00e8s \u00e9liminait l\u2019accord de s\u00e9curit\u00e9 franco-am\u00e9ricain qui y \u00e9tait inclus<\/a> <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les forces militaires durent retraverser l\u2019oc\u00e9an Atlantique deux d\u00e9cennies plus tard ; elles sont toujours pr\u00e9sentes en Europe occidentale, \u00e0 hauteur de 85 000 militaires et leur avenir fait aujourd\u2019hui l\u2019objet d\u2019interrogations s\u00e9rieuses sur les intentions de l\u2019administration am\u00e9ricaine.<\/p>\n\n\n\n On peut retenir, de mani\u00e8re volontairement non exhaustive, deux \u00e9tapes clefs de l\u2019implication des \u00c9tats-Unis dans l\u2019histoire de l\u2019Europe occidentale \u00e0 partir de la Deuxi\u00e8me guerre mondiale.<\/p>\n\n\n\n D\u00e8s janvier 1940 \u2014 bien avant Pearl Harbor, donc, et l\u2019entr\u00e9e en guerre des \u00c9tats-Unis \u2014 Cordell Hull, Secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat am\u00e9ricain, demande \u00e0 son assistant sp\u00e9cial Leo Pasvolski de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 l\u2019apr\u00e8s-guerre <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Il r\u00e9unit un comit\u00e9 consultatif sur les probl\u00e8mes de politique \u00e9trang\u00e8re qui \u00e9bauche une r\u00e9flexion sur l\u2019ordre international \u00e0 imaginer aux plans \u00e9conomique et politique, l\u2019espace d\u2019\u00e9tude \u00e9tant r\u00e9duit \u00e0 l\u2019Europe situ\u00e9e \u00e0 l\u2019ouest de la fronti\u00e8re russe \u2014 \u00ab wherever that may be fixed<\/em> \u00bb. Le point de d\u00e9part est qu\u2019il est dans l\u2019int\u00e9r\u00eat des \u00c9tats-Unis de cr\u00e9er une organisation stable et pacifi\u00e9e, sous forme d\u2019une union politique pr\u00e9c\u00e9dant une union \u00e9conomique, dot\u00e9e d\u2019une haute autorit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Les travaux se poursuivent dans un deuxi\u00e8me comit\u00e9 consultatif sur la politique ext\u00e9rieure d\u2019apr\u00e8s-guerre, apr\u00e8s Pearl Harbour et la signature de la Charte de l\u2019Atlantique. Son objectif est de penser un ordre international o\u00f9 les d\u00e9cisions ne seraient plus soumises aux int\u00e9r\u00eats des nations europ\u00e9ennes. Il s\u2019agit d\u2019installer un syst\u00e8me international strictement conforme aux int\u00e9r\u00eats am\u00e9ricains. Les options pour l\u2019Europe doivent s\u2019y inscrire et les projets se multiplient apr\u00e8s la proposition de Winston Churchill (mars 1943) de cr\u00e9er un Conseil de l\u2019Europe. Le toponyme Europe dans cette occurrence exclut le Royaume-Uni et l\u2019Union sovi\u00e9tique. Le comit\u00e9 veut encadrer les sch\u00e9mas d\u2019unification europ\u00e9enne \u2014 union douani\u00e8re, f\u00e9d\u00e9ration, simple coop\u00e9ration informelle \u2014 dans le cadre des int\u00e9r\u00eats \u2014 essentiellement \u00e9conomiques \u2014 am\u00e9ricains, qui exigent la diminution des barri\u00e8res douani\u00e8res, jug\u00e9es par ailleurs comme une des causes du conflit. Aujourd\u2019hui encore, l\u2019existence d\u2019une union douani\u00e8re, puis d\u2019un grand march\u00e9 unique, si elle b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019abord \u00e0 la croissance de l\u2019\u00e9conomie europ\u00e9enne, apporte \u00e9galement des b\u00e9n\u00e9fices non n\u00e9gligeables aux entreprises am\u00e9ricaines. <\/p>\n\n\n\n Le comit\u00e9 estime par ailleurs qu\u2019une union europ\u00e9enne ne serait viable que sans h\u00e9g\u00e9monie allemande. Mais le point central et fort pertinent de la vision am\u00e9ricaine est qu\u2019il faudrait cette fois-ci r\u00e9int\u00e9grer les vaincus\u2014 Allemagne, Italie (et Japon) \u2014 pour \u00e9viter les erreurs de la politique des r\u00e9parations apr\u00e8s 1919. Nicholas Spykman, influent g\u00e9opoliticien am\u00e9ricain, soutient en 1942 une perspective audacieuse et visionnaire <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> : l\u2019Allemagne, une fois vaincue, devrait servir de contrepoids strat\u00e9gique face \u00e0 une Russie ambitieuse. Il pense de m\u00eame \u00e0 propos du Japon, face \u00e0 la Russie et \u00e0 la Chine <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Si le comit\u00e9 \u00e9value qu\u2019une \u00ab unification \u00bb de l\u2019Europe dans son ensemble serait contraire aux int\u00e9r\u00eats am\u00e9ricains, il juge que les \u00c9tats-Unis doivent accueillir avec sympathie les initiatives de collaboration politique et \u00e9conomique plus \u00e9troites, proc\u00e9dant des Europ\u00e9ens eux-m\u00eames. <\/p>\n\n\n\n Rappelons que Jean Monnet, au d\u00e9but de la guerre, habite aux \u00c9tats-Unis, o\u00f9 il coop\u00e8re \u00e0 la livraison d\u2019armes am\u00e9ricaines \u00e0 la France et au Royaume-Uni puis ensuite aux seuls Britanniques \u2014 c\u2019est l\u2019invention du programme \u00ab lend lease \u00bb et la contribution massive des \u00c9tats-Unis avant leur entr\u00e9e en guerre comme \u00ab arsenal de la d\u00e9mocratie \u00bb <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n L\u2019approche \u00e9labor\u00e9e \u00e0 Washington pendant la guerre est confirm\u00e9e par le courrier adress\u00e9 par le Secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat am\u00e9ricain de l\u2019\u00e9poque, Dean Acheson, \u00e0 son homologue fran\u00e7ais, Robert Schuman, invit\u00e9 \u00e0 tendre la main \u00e0 l\u2019Allemagne pour la r\u00e9introduire dans la vie politique et \u00e9conomique de l\u2019Europe d\u00e8s que possible. Si la r\u00e9int\u00e9gration militaire ne viendrait que cinq ans plus tard, elle devait commencer \u00e0 \u00eatre discut\u00e9e tr\u00e8s rapidement avec le d\u00e9clenchement de la guerre en Cor\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est ce document qui m\u00e9rite aujourd\u2019hui d\u2019\u00eatre relu de pr\u00e8s et comment\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Cher Monsieur Schuman,<\/p>\n\n\n\n Le Trait\u00e9 de Londres de 1948 et les accords que vous-m\u00eame, Monsieur Bevin et moi-m\u00eame avons conclus en avril dernier, ont depuis lors abouti \u00e0 la cr\u00e9ation du gouvernement de la R\u00e9publique f\u00e9d\u00e9rale d’Allemagne.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 ce moment-l\u00e0, il ne s\u2019agit plus seulement d\u2019\u00e9viter la r\u00e9p\u00e9tition des erreurs faites apr\u00e8s 1918. <\/p>\n\n\n\n D\u00e9j\u00e0 se profile la menace sovi\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n Les Am\u00e9ricains \u2014 et les Britanniques \u2014 ont conscience qu\u2019il faut \u00e0 cet \u00e9gard un leadership fran\u00e7ais mais que c\u2019est \u00e0 Paris que peuvent se trouver aussi les principaux obstacles, pour des raisons l\u00e9gitimes. Le courrier du ministre am\u00e9ricain estime plus bas que : \u00ab Ce ne sont pas seulement les Allemands mais \u00e9galement les puissances d’occupation qui d\u00e9termineront si l’apport de l’Allemagne au monde libre sera positif ou n\u00e9gatif. La r\u00e9ponse d\u00e9pendra en tout premier lieu du r\u00f4le que jouera la France. Notre propre responsabilit\u00e9 est aussi fortement engag\u00e9e. Le temps est venu pour la France de prendre une initiative et d’assumer la direction des op\u00e9rations appropri\u00e9es en vue d’int\u00e9grer rapidement et d\u00e9finitivement la R\u00e9publique f\u00e9d\u00e9rale d’Allemagne dans l’Europe occidentale \u00bb.<\/p>\n\n\n\n On conna\u00eet la suite donn\u00e9e \u00e0 cet appel avec la d\u00e9claration Schuman du 9 mai 1950, au lendemain du 8 mai, d\u00e9j\u00e0 f\u00eate de la Victoire et \u00e0 la veille d\u2019une importante r\u00e9union \u00e0 Londres, pr\u00e9cis\u00e9ment sur la question allemande, entre les ministres fran\u00e7ais, britannique et am\u00e9ricain.<\/p>\n\n\n\n Quelques semaines d’exp\u00e9rience avec ce gouvernement nous ont permis de nous rendre compte de ses rapports avec la Haute Commission. Pendant ce temps, la marche des affaires internationales ne s’est pas ralentie. La cr\u00e9ation de la \u00ab R\u00e9publique d\u00e9mocratique d\u2019Allemagne \u00bb, et de sa capitale Berlin, a introduit de nouveaux \u00e9l\u00e9ments politiques dans le probl\u00e8me allemand qui, bien que pr\u00e9vus, n’existaient pas et ne pouvaient d\u00e8s lors pas \u00eatre clairement d\u00e9finis au moment de nos d\u00e9cisions ant\u00e9rieures. Il s’agit maintenant de savoir non seulement comment les Allemands pourront renforcer leur position \u00e0 l’avenir, mais encore quelle contribution nous pourrons apporter au d\u00e9veloppement d’une communaut\u00e9 de l’Europe occidentale dans laquelle les Allemands seront \u00e0 m\u00eame de jouer le r\u00f4le mod\u00e9r\u00e9 d’une nation d\u00e9mocratique et pacifique.<\/p>\n\n\n\n Ce ne sont pas seulement les Allemands mais \u00e9galement les puissances d’occupation qui d\u00e9termineront si l’apport de l’Allemagne au monde libre sera positif ou n\u00e9gatif. La r\u00e9ponse d\u00e9pendra en tout premier lieu du r\u00f4le que jouera la France. Notre propre responsabilit\u00e9 est aussi fortement engag\u00e9e. Le temps est venu pour la France de prendre une initiative et d’assumer la direction des op\u00e9rations appropri\u00e9es en vue d’int\u00e9grer rapidement et d\u00e9finitivement la R\u00e9publique f\u00e9d\u00e9rale d’Allemagne dans l’Europe occidentale. Tout retard r\u00e9duira les chances de succ\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n Lors de nos entretiens d’avril dernier, nous avons, par nos accords sur le Military Security Board, sur les industries prohib\u00e9es ou r\u00e9glement\u00e9es et sur l’Autorit\u00e9 internationale de la Ruhr, \u00e9tabli des barri\u00e8res solides contre une agression militaire ou \u00e9conomique allemande, contre toute pr\u00e9paration d’une telle agression et contre toute vell\u00e9it\u00e9 de la part de l’Allemagne ou de l’industrie allemande de dominer l’Europe. De plus, nous nous sommes r\u00e9serv\u00e9 dans le statut d’occupation des pouvoirs tr\u00e8s \u00e9tendus quant au fonctionnement de la R\u00e9publique f\u00e9d\u00e9rale d’Allemagne.<\/p>\n\n\n\n On a souvent oubli\u00e9 que, sur le chemin de la r\u00e9union de Londres, Dean Acheson \u00e9tait \u00e0 Paris pour une journ\u00e9e d\u2019entretiens bilat\u00e9raux relatifs \u00e0 la pr\u00e9paration de cette r\u00e9union mais aussi aux questions internationales de l\u2019heure comme la crise en Indochine ou l\u2019avenir du Maroc. Le journal Le Monde<\/em> rapporte ce qui suit : \u00ab Notre ministre des affaires \u00e9trang\u00e8res entend (…) aujourd’hui un langage net : les nations europ\u00e9ennes, pense Washington, doivent assumer chacune des charges plus lourdes. Elles se tromperaient en croyant qu’il pourrait suffire d’une aide am\u00e9ricaine accrue pour leur permettre de combler le foss\u00e9 qui se creuse entre leurs disponibilit\u00e9s financi\u00e8res et les besoins de leur d\u00e9fense militaire. En d’autres termes : que l’Occident s’aide lui-m\u00eame et l’Am\u00e9rique l’aidera. \u00bb <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\nLettre de Dean Acheson \u00e0 Robert Schuman (30 octobre 1949)<\/h2>\n\n\n\n