{"id":273383,"date":"2025-04-19T15:00:00","date_gmt":"2025-04-19T13:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=273383"},"modified":"2025-04-21T10:22:32","modified_gmt":"2025-04-21T08:22:32","slug":"la-litterature-est-souvent-cet-espace-ou-nous-resistons-a-loubli-une-conversation-avec-juan-gabriel-vasquez","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/19\/la-litterature-est-souvent-cet-espace-ou-nous-resistons-a-loubli-une-conversation-avec-juan-gabriel-vasquez\/","title":{"rendered":"\u00ab La litt\u00e9rature est souvent cet espace o\u00f9 nous r\u00e9sistons \u00e0 l\u2019oubli \u00bb, une conversation avec Juan Gabriel V\u00e1squez"},"content":{"rendered":"\n
C’est tr\u00e8s bien que vous commenciez ainsi.<\/p>\n\n\n\n
La r\u00e9ponse doit commencer par la derni\u00e8re page de mon roman pr\u00e9c\u00e9dent, Volver la vista atr\u00e1s<\/em> \u2014 dans cette derni\u00e8re page non pas du roman, mais de la note de l’auteur qui se trouve \u00e0 la fin. J’essayais d\u2019y justifier ce que j’avais fait dans le livre, j’\u00e9voquais un dictionnaire colombien, le Diccionario de construcci\u00f3n y r\u00e9gimen de la lengua castellana<\/em> de Rufino Jos\u00e9 Cuervo \u2014 qui est l’une des grandes fiert\u00e9s de notre pays, la Colombie, pays de grammairiens et de philologues. Dans ce dictionnaire, l’entr\u00e9e \u00ab fingir \u00bb (\u00ab feindre \u00bb) nous rappelle que, \u00e9tymologiquement, le verbe vient du latin fingere<\/em>, qui signifiait modeler, donner forme \u00e0 quelque chose, appliqu\u00e9 \u00e0 la sculpture.<\/p>\n\n\n\n Je l’ai mentionn\u00e9 \u00e0 ce moment-l\u00e0 parce que je trouvais que cela illustrait tr\u00e8s bien ce que j’avais fait. L’acte de fiction, l’acte de feindre, consistait pour moi non pas \u00e0 inventer quelque chose \u00e0 partir de rien, mais \u00e0 donner forme \u00e0 quelque chose qui existait d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n\n\n\n\n\n Volver la vista atr\u00e1s<\/em>, porte sur la vie r\u00e9elle d’un r\u00e9alisateur colombien, Sergio Cabrera. Sa vie et celle de sa famille avaient \u00e9t\u00e9 une montagne de mati\u00e8re premi\u00e8re \u2014 et j’avais sculpt\u00e9 une image.<\/p>\n\n\n\n Dans ce roman, Los nombres de Feliza<\/em>, j’ai voulu poursuivre cette th\u00e9orie de la fiction : non pas comme une invention \u00e0 partir de z\u00e9ro, mais comme la sculpture d’une mati\u00e8re qui existe d\u00e9j\u00e0. \u00c0 partir de la vie de Feliza Bursztyn, faire \u00e9merger une figure. C’est ce qui m’int\u00e9ressait dans la fiction dans ce cas pr\u00e9cis. Et le fait que le personnage principal soit une sculptrice m’a permis d’insister encore plus sur la m\u00e9taphore.<\/p>\n\n\n\n L’acte de fiction, l’acte de feindre, consistait pour moi non pas \u00e0 inventer quelque chose \u00e0 partir de rien, mais \u00e0 donner forme \u00e0 quelque chose qui existait d\u00e9j\u00e0. <\/p>Juan Gabriel V\u00e1squez<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il fallait construire, avec les outils de l’imagination litt\u00e9raire, une figure \u00e0 partir de mat\u00e9riaux connus, qui \u00e9taient ceux de la vie de cette femme. C\u2019est \u00e9galement li\u00e9 \u00e0 une anecdote qui, \u00e0 premi\u00e8re vue, est frivole, mais qui, pour un \u00e9crivain r\u00e9aliste comme moi, a beaucoup \u00e0 voir avec une m\u00e9thode de travail : j’ai \u00e9crit ce roman dans le m\u00eame quartier de Paris \u2014 ici-m\u00eame, rue de Chevreuse dans le 6e arrondissement \u2014 o\u00f9 Felisa a non seulement appris \u00e0 sculpter, mais o\u00f9 elle est \u00e9galement morte. C’\u00e9tait \u00e0 trois rues d’ici, dans un restaurant qui n’existe plus.<\/p>\n\n\n\n Le premier jour o\u00f9 j’ai \u00e9crit ce roman, je suis arriv\u00e9 dans mon bureau, j’ai ouvert la fen\u00eatre et j’ai vu la rue de la Grande Chaumi\u00e8re. C’est la rue o\u00f9 Feliza a \u00e9tudi\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Je suis descendu, je suis all\u00e9 \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie de la Grande Chaumi\u00e8re qui se trouve l\u00e0-bas et j’ai voulu entrer pour voir l’int\u00e9rieur. On ne m’a pas laiss\u00e9 car seuls les \u00e9tudiants pouvaient entrer. Je me suis alors inscrit comme \u00e9tudiant et j’ai suivi des cours de sculpture pendant trois mois afin de pouvoir voir l’int\u00e9rieur, qui est intact, et ressentir litt\u00e9ralement ce qu’est l’apprentissage d’un m\u00e9tier comme celui-ci, comment Feliza aurait pu le faire.<\/p>\n\n\n\n Et cette m\u00e9thode d’\u00e9criture \u00e0 la Stanislavski s’est \u00e9galement associ\u00e9e \u00e0 l’id\u00e9e que l’\u00e9criture de fiction consiste en partie \u00e0 modeler, \u00e0 fa\u00e7onner, \u00e0 donner une forme sculpturale \u00e0 une mati\u00e8re qui existe d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n\n\n\n L’origine du roman, comme vous l’avez vu, est tr\u00e8s lointaine. J’ai lu en 1996 cet article de Garc\u00eda M\u00e1rquez qui parle de la mort de Feliza, qui a en quelque sorte \u00e9t\u00e9 le point de d\u00e9part de mon int\u00e9r\u00eat pour cette histoire. <\/p>\n\n\n\n Bien s\u00fbr, je n’ai pas pass\u00e9 ces vingt-huit ann\u00e9es \u00e0 \u00e9crire le roman. Ce qui s’est pass\u00e9, c’est plut\u00f4t une certaine cohabitation avec le fant\u00f4me de Feliza. Entre-temps, d’autres choses m’arrivaient, je faisais par hasard certaines rencontres, j’obtenais certaines informations sur Feliza qui me permettaient de donner forme \u00e0 son image. M\u00eame si j’aimerais le croire, je ne pense pas qu’il \u00e9tait clair pour moi que j’\u00e9crirais un livre sur elle.<\/p>\n\n\n\n En 1996, je ne savais pas comment \u00e9crire les romans que j’avais en t\u00eate. Je ne savais m\u00eame pas quels romans j’avais en moi, mais au fur et \u00e0 mesure que j’apprenais \u00e0 \u00e9crire des romans et que j’\u00e9crivais les pr\u00e9c\u00e9dents, le personnage de Feliza prenait de plus en plus d’importance. <\/p>\n\n\n\n Jusqu’en 2013, lorsque j’ai \u00e9crit un roman intitul\u00e9 Las reputaciones<\/em>, dont le protagoniste est un caricaturiste politique, et que je me suis soudainement retrouv\u00e9 \u00e0 \u00e9crire une sc\u00e8ne dans laquelle le caricaturiste devait faire une caricature qui lui causait des probl\u00e8mes. Il s\u2019agissait d\u2019une caricature de Feliza Bursztyn. Il y a alors eu un saut qualitatif du personnage, qui est pass\u00e9 d’un fant\u00f4me qui hante mon imagination \u00e0 une figure importante.<\/p>\n\n\n\n Il fallait construire, avec les outils de l’imagination litt\u00e9raire, une figure \u00e0 partir de mat\u00e9riaux connus, qui \u00e9taient ceux de la vie de cette femme.<\/p>Juan Gabriel V\u00e1squez<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Je ne me suis pas mis \u00e0 \u00e9crire le roman imm\u00e9diatement parce que j’avais en quelque sorte conscience que je devais d’abord \u00e9crire d’autres livres. La forma de las ruinas<\/em> et Volver la vista atr\u00e1s<\/em> m’ont appris \u00e0 utiliser la fiction pour parler de personnages r\u00e9els. <\/p>\n\n\n\n Dans La forma de las ruinas<\/em>, j’ai racont\u00e9 l’histoire d’un avocat qui enqu\u00eatait sur le meurtre de Rafael Uribe Uribe, un homme politique colombien, en 1914. Et Volver la vista atr\u00e1s<\/em> est consacr\u00e9 \u00e0 l’exploration, \u00e0 travers la fiction, d’une personne r\u00e9elle, Sergio Cabrera, et de sa famille.<\/p>\n\n\n\n J’avais besoin d’\u00e9crire ces deux livres pour arriver \u00e0 celui-ci, dont le sujet \u00e9tait une personne r\u00e9elle. Mais je tenais absolument \u00e0 ce que ce soit une fiction pour raconter quelque chose qui ne peut \u00eatre racont\u00e9 \u00e0 travers la biographie, l’histoire ou le journalisme. Et cela signifiait entrer dans la conscience de Feliza, voir le monde et le ressentir \u00e0 partir d\u2019elle, utiliser avec Feliza les m\u00eames outils que Virginia Woolf aurait utilis\u00e9s avec sa Mrs Dalloway.<\/p>\n\n\n\n D\u00e8s la fin de Volver la vista atr\u00e1s<\/em>, j’avais conscience que ce serait mon prochain projet et j’ai fait tout mon possible pour l’\u00e9crire \u00e0 Paris \u2014 et j’y suis finalement parvenu par hasard et par chance.<\/p>\n\n\n\n Oui, tout \u00e0 fait. J’ai parl\u00e9 \u00e0 de nombreux sculpteurs et artistes plasticiens. J’ai d\u00e9couvert que cette connaissance de leur m\u00e9tier allait rester comme une sorte de substrat. Ce qui m’int\u00e9ressait, c’\u00e9tait de m’en servir comme point de d\u00e9part pour faire ce que fait la fiction : ne pas voir l’autre de l’ext\u00e9rieur, mais voir le monde \u00e0 partir de cette conscience que nous essayons de raconter.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 partir d’un certain moment, j’ai voulu faire dans ce roman quelque chose que je n’avais pas fait dans Volver la vista atr\u00e1s<\/em> : mettre en sc\u00e8ne l’acte d’imaginer le personnage. C’est devenu une sorte de petite obsession. <\/p>\n\n\n\n C’est pourquoi le roman commence par une sorte de chronique personnelle dans laquelle je suis le narrateur et o\u00f9 les donn\u00e9es biographiques co\u00efncident avec mon s\u00e9jour \u00e0 Paris. Mais \u00e0 partir d’un certain moment, la voix du roman passe \u00e0 la conscience de Feliza Bursztyn et commence \u00e0 raconter le monde \u00e0 partir de l\u00e0, tout comme le fait \u00e0 un moment son mari, Pablo Leyva. <\/p>\n\n\n\n C’\u00e9tait une invitation au lecteur \u00e0 imaginer l’autre, dans cet acte d’imagination qui veut volontairement envahir la conscience d’autrui pour voir le monde depuis cette perspective. C’est l’un des immenses privil\u00e8ges de la fiction.<\/p>\n\n\n\n J’ai voulu faire dans ce roman quelque chose que je n’avais jamais fait : mettre en sc\u00e8ne l’acte d’imaginer le personnage. C’est devenu une sorte de petite obsession.<\/p>Juan Gabriel V\u00e1squez<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Absolument. Toute mon \u0153uvre est impr\u00e9gn\u00e9e de cette tension. <\/p>\n\n\n\n Mon premier roman, Los informantes<\/em> (Les D\u00e9nonciateurs<\/em>), est n\u00e9 d’une conversation que j’ai eue avec une femme allemande juive arriv\u00e9e en Colombie en 1938, que j’ai rencontr\u00e9e par hasard.<\/p>\n\n\n\n Elle m’a racont\u00e9 des anecdotes de sa vie et j’y ai vu un roman. Je l’ai ensuite interview\u00e9e avec un crayon et du papier pendant trois jours. Ce fut mon premier roman. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 partir de l\u00e0, tous mes romans ont, d’une certaine mani\u00e8re, tourn\u00e9 autour de ce moment o\u00f9 je commets l’impertinence de questionner quelqu’un sur sa vie et de lui demander de se souvenir souvent, de se rem\u00e9morer ce qui a \u00e9t\u00e9 le plus douloureux, pour ensuite manipuler ces souvenirs \u00e0 travers la fiction.<\/p>\n\n\n\n Mais dans le cas de ce livre et du pr\u00e9c\u00e9dent, il s’agit de romans enti\u00e8rement construits autour d’un t\u00e9moignage, celui de Sergio Cabrera dans Volver la vista atr\u00e1s<\/em> et celui de Pablo Leyva dans celui-ci. Je les traite diff\u00e9remment, mais \u00e0 l’origine, les deux livres \u00e9taient cet acte d’intrusion, cette demande faite \u00e0 quelqu’un dont le pass\u00e9 comporte un moment difficile. Ce qu’il a peut-\u00eatre pass\u00e9 sa vie \u00e0 vouloir oublier, je lui demande de s’en souvenir pour moi et, en plus, pour que je lui donne la forme la plus d\u00e9finitive qui soit \u2014 un livre.<\/p>\n\n\n\n C’est dans cette tension que tout se joue. Il n’y a pas seulement le livre en jeu, mais aussi le r\u00f4le de la litt\u00e9rature. La litt\u00e9rature comme espace de m\u00e9moire qui r\u00e9siste \u00e0 l’oubli programm\u00e9 des narrateurs du pouvoir, de l’\u00c9tat, du gouvernement, des religions qui veulent que nous nous souvenions de certaines choses au d\u00e9triment d’autres. <\/p>\n\n\n\n La litt\u00e9rature est souvent cet espace o\u00f9 nous r\u00e9sistons \u00e0 l\u2019oubli, o\u00f9 nous refusons d’oublier. Voil\u00e0 pour le plan politique.<\/p>\n\n\n\n Tous mes romans ont, d’une certaine mani\u00e8re, tourn\u00e9 autour de ce moment o\u00f9 je commets l’impertinence de questionner quelqu’un sur sa vie et de lui demander de se souvenir souvent, de se rem\u00e9morer ce qui a \u00e9t\u00e9 le plus douloureux, pour ensuite manipuler ces souvenirs \u00e0 travers la fiction.<\/p>Juan Gabriel V\u00e1squez<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n C’est la m\u00eame chose. La litt\u00e9rature est un espace o\u00f9 nous rendons hommage \u00e0 un pass\u00e9, ou o\u00f9 nous donnons une l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 un pass\u00e9 qui, sans le livre, dispara\u00eetrait \u2014 se perdrait dans le flux de l’exp\u00e9rience humaine.<\/p>\n\n\n\n L’histoire de Feliza serait perdue si elle n’\u00e9tait pas dans un livre. Cette volont\u00e9 d’utiliser la litt\u00e9rature comme lieu de m\u00e9moire, de souvenirs personnels, mais aussi de m\u00e9moire politique, a toujours \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sente chez moi, depuis mon premier livre. Et les romans que j’admire le plus remplissent \u00e9galement ce r\u00f4le.<\/p>\n\n\n\n J’adore cette id\u00e9e. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la relation que je veux \u00e9tablir avec le pass\u00e9 dans les livres.<\/p>\n\n\n\n Yourcenar utilise le m\u00eame mot. Elle dit qu’avec M\u00e9moires d’Hadrien<\/em>, elle a essay\u00e9 de faire de l’int\u00e9rieur ce que les arch\u00e9ologues font de l’ext\u00e9rieur avec la p\u00e9riode \u00e0 laquelle a v\u00e9cu l’empereur Hadrien. C’est exactement ce que vous venez de dire.<\/p>\n\n\n\n C’est une arch\u00e9ologie des \u00e9motions : j’ai toujours vu le romancier comme un historien des \u00e9motions.<\/p>\n\n\n\n Je ne pense pas pouvoir citer un seul nom. Les deux moments litt\u00e9raires qui ont le plus marqu\u00e9 ma vocation ont \u00e9t\u00e9 le Boom latino-am\u00e9ricain, en particulier Garc\u00eda M\u00e1rquez, Vargas Llosa<\/a> et Borges, sorte de p\u00e8re du Boom.<\/p>\n\n\n\n Puis, la litt\u00e9rature de l’entre-deux-guerres avec Joyce, Virginia Woolf, et de l’autre c\u00f4t\u00e9, Faulkner et Hemingway \u2014 m\u00eame s’ils \u00e9taient souvent \u00e0 Paris. D’autres se sont ajout\u00e9s et sont devenus des figures d’une immense importance pour moi, avec lesquels j’ai construit une relation au fil du temps : les Russes Dosto\u00efevski, Tolsto\u00ef, Tchekhov ; les Fran\u00e7ais Albert Camus, Yourcenar, par exemple.<\/p>\n\n\n\n Si je devais choisir les romans qui m’ont donn\u00e9 envie de devenir romancier, ce seraient Cent ans de solitude<\/em> et Ulysse<\/em>.<\/p>\n\n\n\n La litt\u00e9rature est souvent cet espace o\u00f9 nous r\u00e9sistons \u00e0 l\u2019oubli, o\u00f9 nous refusons d’oublier.<\/p>Juan Gabriel V\u00e1squez<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Id\u00e9alement, oui, je serais Feliza.<\/p>\n\n\n\n George Eliot disait que la litt\u00e9rature est la chose la plus proche de la vie : \u00ab the nearest thing to life<\/em> \u00bb. Je n’aspire pas \u00e0 \u00eatre Feliza \u2014 mais \u00e0 \u00eatre presque<\/em> Feliza. Il s’agit d’\u00eatre aussi proche de Feliza que cela est humainement possible. Et cela se fait dans le langage de la fiction.<\/p>\n\n\n\n Le langage de la fiction est ce qui nous rapproche le plus de la r\u00e9alit\u00e9 d’autrui, plus que le langage de la biographie, plus que les images d’un documentaire. Il nous permet de ne pas \u00eatre Feliza Bursztyn, mais d’\u00eatre tr\u00e8s proche de l’\u00eatre. C’est important pour moi car cela s’inscrit dans une pr\u00e9occupation que j’ai depuis quelques ann\u00e9es. <\/p>\n\n\n\n Depuis 2019, je suis pr\u00e9occup\u00e9 par le d\u00e9bat qui a lieu aux \u00c9tats-Unis \u2014 mais \u00e9galement ailleurs d\u00e9sormais \u2014 sur l’appropriation culturelle. On remet en question le droit d’une personne \u00e0 raconter une fiction \u00e0 partir d’une identit\u00e9 qui n’est pas la sienne. <\/p>\n\n\n\n L’identit\u00e9 sexuelle, raciale, nationale est devenue une nouvelle fa\u00e7on de comprendre le monde, une fronti\u00e8re infranchissable. La violer dans la fiction est tr\u00e8s contest\u00e9. Je comprends d’o\u00f9 vient cette pr\u00e9occupation pour la propri\u00e9t\u00e9 des r\u00e9cits. Nos r\u00e9cits nous importent, nous voulons les ma\u00eetriser et nous n’acceptons pas qu’on nous impose des versions ou des r\u00e9cits \u00e9trangers.<\/p>\n\n\n\n Mais je pense que cette interdiction ne peut pas s’\u00e9tendre \u00e0 la fiction. C’est pr\u00e9cis\u00e9ment le moyen dont disposent les hommes et les femmes, les citoyens priv\u00e9s, pour se d\u00e9fendre contre les contraintes narratives que leur impose le pouvoir. Les pertes seraient \u00e9normes si nous cessions soudainement d’utiliser l’imagination litt\u00e9raire pour raconter le monde \u00e0 travers une autre personne. Je suis convaincu qu’il existe un lien direct entre la naissance du roman moderne et les conqu\u00eates de nos soci\u00e9t\u00e9s en mati\u00e8re de d\u00e9mocratie, d\u2019\u00e9galit\u00e9, de droits de l’homme, etc.<\/p>\n\n\n\n Je me souviens toujours de Milan Kundera qui, dans Les Testaments trahis<\/em>, \u00e9crit un tr\u00e8s beau paragraphe dans lequel il dit que la soci\u00e9t\u00e9 europ\u00e9enne se consid\u00e8re souvent comme l’inventrice des droits de l’homme, mais que pour les inventer, il fallait d’abord inventer la notion d’individu. Et cela n’aurait pas \u00e9t\u00e9 possible, dit Kundera, sans les arts \u2014 et en particulier sans l’art du roman, qui nous apprend \u00e0 \u00eatre curieux et \u00e0 accepter une r\u00e9alit\u00e9 diff\u00e9rente de la n\u00f4tre.<\/p>\n\n\n\n Le langage de la fiction est ce qui nous rapproche le plus de la r\u00e9alit\u00e9 d’autrui, plus que le langage de la biographie, plus que les images d’un documentaire. Il nous permet de ne pas \u00eatre Feliza Bursztyn, mais d’\u00eatre tr\u00e8s proche de l’\u00eatre.<\/p>Juan Gabriel V\u00e1squez<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Hermann Broch disait que la seule raison d’\u00eatre du roman est de dire ce que seul le roman peut dire.<\/p>\n\n\n\n Je pense qu’une biographie de Feliza Bursztyn, un livre d’histoire sur l’histoire de l’art colombien du XXe si\u00e8cle ou une chronologie journalistique enqu\u00eatant sur Feliza Bursztyn de l’ext\u00e9rieur nous renseigneraient sur des aspects inestimables de sa vie, de son \u0153uvre et de sa personne. Mais ils devraient se taire \u00e0 un certain moment, car l’\u00e9criture documentaire, pour ainsi dire, a ses limites. Je voulais utiliser le roman pour aller plus loin, pour aller l\u00e0 o\u00f9 l’\u00e9criture biographique ne peut pas aller.<\/p>\n\n\n\n Me mettre dans la t\u00eate de Feliza Bursztyn et de Pablo Leyva est une invention du narrateur de fiction que je suis. C’est une utilisation de la fiction pour faire une interpr\u00e9tation du monde que les faits eux-m\u00eames ne parviennent pas \u00e0 faire. Il y a certaines choses que la fiction permet de faire qui nous permettent de comprendre une dimension du personnage qui compl\u00e8te les donn\u00e9es biographiques. C’est essentiel.<\/p>\n\n\n\n Dans \u00c0 la recherche du temps perdu<\/em>, Fran\u00e7oise dit quelque part qu’elle ne s’int\u00e9resse pas aux personnages de fiction parce qu’ils sont invent\u00e9s. Le narrateur proustien r\u00e9pond que le probl\u00e8me avec les personnages r\u00e9els est que nous les connaissons \u00e0 travers les sens et qu’ils auront donc toujours quelque chose d’opaque. Alors qu’un personnage de fiction, dit Proust, nous est connu \u00e0 travers son \u00e2me et donc, nous le connaissons enti\u00e8rement. Quand il parle de l’\u00e2me, pour moi, il parle du langage de la fiction.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 travers ce langage, nous pouvons conna\u00eetre cette autre personne de mani\u00e8re totale. C’est ce que nous permet le roman, ce qui n’est le cas dans aucune autre forme que nous avons invent\u00e9e pour raconter le monde. <\/p>\n\n\n\n Je suis en train de me dire que j’aurais pu int\u00e9grer cela dans le roman effectivement. Ce sera pour une autre \u00e9dition.<\/p>\n\n\n\n Je suis convaincu qu’il existe un lien direct entre la naissance du roman moderne et les conqu\u00eates de nos soci\u00e9t\u00e9s en mati\u00e8re de d\u00e9mocratie, d\u2019\u00e9galit\u00e9, de droits de l’homme.<\/p>Juan Gabriel V\u00e1squez<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L\u2019exil est en effet un fil conducteur. Le roman se termine par un exil litt\u00e9ral, un exil politique \u2014 avec une femme expuls\u00e9e de son pays pour des raisons politiques \u2014 qui l’oblige \u00e0 s’installer dans une ville qui est alors un refuge pour les exil\u00e9s. Le Paris de 1981 est la destination des exil\u00e9s des dictatures chilienne, argentine, br\u00e9silienne, et m\u00eame uruguayenne. Paris \u00e9tait la destination des exil\u00e9s, et Feliza en fait partie.<\/p>\n\n\n\n Mais en \u00e9crivant le roman, je me suis rendu compte qu’il y avait d’autres exils dans sa vie. Elle est le produit d’un exil d’une nature diff\u00e9rente. Ses parents, des Juifs polonais, arrivent en Colombie pour rendre visite \u00e0 un ami, mais pendant leur s\u00e9jour, Hitler arrive au pouvoir et ils se retrouvent soudainement exil\u00e9s. Feliza na\u00eet en Colombie \u00e0 la suite de cet auto-exil de ses parents.<\/p>\n\n\n\n Cela marque sa personnalit\u00e9, car elle a toujours \u00e9t\u00e9 non seulement colombienne, mais aussi militante<\/em> colombienne. \u00c0 la fin de sa vie, on demande \u00e0 un groupe d’artistes colombiens dans quelle ville du monde ils aimeraient vivre. Feliza est la seule \u00e0 r\u00e9pondre Bogot\u00e1. <\/p>\n\n\n\n Donc l’id\u00e9e de l’exil traverse tout le roman. Quand elle arrive pour la premi\u00e8re fois \u00e0 Paris, c’est pour des raisons personnelles, fuyant un mariage qui vient de voler en \u00e9clats. Elle vient avec son amant mari\u00e9 \u2014 ce qui est un p\u00e9ch\u00e9 en Colombie \u2014 qui est aussi un grand po\u00e8te, et elle vient pour essayer d’\u00eatre artiste, d’apprendre la sculpture.<\/p>\n\n\n\n En 1957, Garc\u00eda M\u00e1rquez, qui vivait alors rue Cujas, dans un grenier, comme tous les Latino-Am\u00e9ricains qui vivaient dans cette rue, raconte une anecdote fantastique. Parfois, une fen\u00eatre s’ouvrait et quelqu’un criait \u00ab L’homme est tomb\u00e9 ! \u00bb (\u00ab \u00a1Se cay\u00f3 el hombre ! \u00bb). Tout le monde sortait alors pour voir si c’\u00e9tait leur<\/em> homme<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire leur dictateur, qui \u00e9tait tomb\u00e9. Parce que tous les Latino-Am\u00e9ricains vivaient \u00e0 ce moment-l\u00e0 sous une dictature. <\/p>\n\n\n\n Un personnage de fiction, dit Proust, nous est connu \u00e0 travers son \u00e2me et donc, nous le connaissons enti\u00e8rement. Quand il parle de l’\u00e2me, pour moi, il parle du langage de la fiction.<\/p>Juan Gabriel V\u00e1squez<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Ce roman a clairement pour objectif de r\u00e9gler ses comptes avec le Paris de ma jeunesse, le Paris o\u00f9 je suis arriv\u00e9 \u00e0 23 ans pour essayer de devenir \u00e9crivain, avec cette id\u00e9e tr\u00e8s latino-am\u00e9ricaine de Paris comme lieu o\u00f9 l’on va devenir \u00e9crivain, une id\u00e9e f\u00e9tichiste, mythomane. C\u2019est la poursuite d’un mythe.<\/p>\n\n\n\n On se rend tr\u00e8s vite compte que le mythe n’existe pas, que c’est une invention, que s’il a exist\u00e9 \u00e0 un moment donn\u00e9, il a disparu. Mais j’ai continu\u00e9 \u00e0 avoir une relation tr\u00e8s forte et \u00e9troite avec la ville en tant qu’espace. Cet espace de ma jeunesse est aussi un espace de complicit\u00e9s litt\u00e9raires.<\/p>\n\n\n\n Et la litt\u00e9rature fran\u00e7aise a pris de plus en plus de place dans ma vie de lecteur et d’\u00e9crivain. Je voulais donc que la ville soit aussi personnelle. C’est un personnage qui est en arri\u00e8re-plan.<\/p>\n\n\n\n La relation que la ville entretient avec Feliza \u00e0 deux moments de sa vie passe par l’id\u00e9e de se r\u00e9inventer. Cette relation ressemble beaucoup \u00e0 celle que j’ai eue. En effet, nous sommes tous les deux arriv\u00e9s \u00e0 Paris \u00e0 l’\u00e2ge de 23 ans. C’est une co\u00efncidence idiote, mais les romanciers adorent ces co\u00efncidences. Et avec la volont\u00e9 d’\u00eatre artiste. Nous nous demandions tous les deux si nous l’\u00e9tions.<\/p>\n\n\n\n Nous, les Latino-Am\u00e9ricains, avons une relation litt\u00e9raire avec Paris qui passe par des livres tr\u00e8s importants pour ma g\u00e9n\u00e9ration, comme Marelle<\/em>. Je voulais un peu sauver mon Paris de cela, le voler \u00e0 Cort\u00e1zar, me r\u00e9approprier ce Paris, le transformer en un espace personnel. <\/p>\n\n\n\n Je n’avais pas pens\u00e9 \u00e0 cela comme une fa\u00e7on de doter d’une sorte de mythologie l’espace o\u00f9 je vais arriver mais en effet, c\u2019est bien vu.<\/p>\n\n\n\n Paris \u00e9tait d\u00e9finitivement cela. Quand nous sommes partis pour Barcelone avec ma femme, je l’ai fait pour des raisons un peu plus pratiques. Je l’ai fait parce que je voulais gagner ma vie avec la seule chose qui m’int\u00e9resse, \u00e0 savoir les livres. Cela n’\u00e9tait possible que dans des villes o\u00f9 l’industrie \u00e9ditoriale et journalistique \u00e9tait forte. Et entre Madrid et Barcelone, je pr\u00e9f\u00e9rais Barcelone. L\u00e0, c’\u00e9tait pour des raisons li\u00e9es \u00e0 la litt\u00e9rature latino-am\u00e9ricaine, qui avait \u00e9t\u00e9 bien accueillie, bien lue, bien publi\u00e9e \u00e0 Barcelone.<\/p>\n\n\n\n La ville de Paris est un personnage en arri\u00e8re-plan.<\/p>Juan Gabriel V\u00e1squez<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Je me suis donc retrouv\u00e9 dans un endroit o\u00f9 quelqu’un pouvait me payer pour lire et \u00e9crire, m\u00eame si je devais faire dix-sept m\u00e9tiers \u00e0 la fois \u2014 ce que j’ai fait. Mais aussi parce qu’il y avait cette pr\u00e9sence, ce spectre de la litt\u00e9rature latino-am\u00e9ricaine \u00e0 Barcelone depuis toujours, depuis que Carlos Barral avait commenc\u00e9 \u00e0 publier tous ces auteurs du boom dans les ann\u00e9es 1950. <\/p>\n\n\n\n L\u00e0-bas, je traduisais, j’\u00e9crivais des critiques, j’ai commenc\u00e9 \u00e0 r\u00e9diger des notes de lecture pour des maisons d’\u00e9dition, des articles pour des encyclop\u00e9dies, tout ce qui me pouvait me payer. J’ai m\u00eame \u00e9crit un livre sur les soins \u00e0 apporter aux chats pour mes fins de mois. <\/p>\n\n\n\n Je ne me souvenais pas de cette phrase\u2026 Je ne sais pas si je suis d’accord !<\/p>\n\n\n\n Je pense que, dans ce sens, Paris n’existe pas. C’est exactement ce que dit Marelle<\/em> : Paris est une m\u00e9taphore d’autre chose. Mais oui, celui qui ne conna\u00eet pas Paris passe \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d’une fa\u00e7on de comprendre le monde qui, pour moi, est indispensable.<\/p>\n\n\n\n Oui, j’ai voulu montrer ce qu’a d\u00fb vivre Feliza en tant que femme, jeune et juive, dans la Colombie des ann\u00e9es 1950, \u00e9poque \u00e0 laquelle elle s’est mari\u00e9e, a eu ses filles, a compris qu’elle voulait \u00eatre artiste et a d\u00fb se battre pour ce droit. <\/p>\n\n\n\n Bien s\u00fbr, le roman est en grande partie la chronique de ces r\u00e9bellions auxquelles elle a \u00e9t\u00e9 contrainte pour se d\u00e9finir selon sa propre id\u00e9e de la vie, contre des forces tr\u00e8s puissantes qui tentaient de la d\u00e9finir \u2014 la famille, la religion. Elle s’y est constamment oppos\u00e9e et a subi des violences physiques de la part de son mari qui ne voulait pas qu’elle soit artiste. Le mariage a vol\u00e9 en \u00e9clats et son mari a emmen\u00e9 leurs filles aux \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n Quand elle commence \u00e0 r\u00e9aliser ses premi\u00e8res sculptures \u00e0 partir de ferraille et de mat\u00e9riaux, elle doit supporter le scepticisme et le rejet d’un monde artistique colombien qui l\u2019exclut non seulement pour l’h\u00e9t\u00e9rodoxie de ses pratiques, mais aussi parce qu’elle est une femme. <\/p>\n\n\n\n Il y a une anecdote fantastique o\u00f9 elle re\u00e7oit la visite d’un journaliste qui veut l’interviewer dans son atelier. Elle est v\u00eatue d’un tablier en cuir ignifuge, de gants, de son masque et son chalumeau \u00e0 la main. Le journaliste lui demande si elle est consciente d’\u00eatre critiqu\u00e9e pour son manque de f\u00e9minit\u00e9 dans sa pratique artistique. Elle attend un instant, se rend dans la pi\u00e8ce voisine et revient exactement dans la m\u00eame tenue, avec son masque, mais par\u00e9e d’un collier de perles \u2014 et demande au journaliste s’il la trouve plus f\u00e9minine ainsi.<\/p>\n\n\n\n Cette confrontation permanente avec le monde a d\u00e9fini sa vie. <\/p>\n\n\n\n Cela n’a pas d’intention programmatique ni d’intention a priori<\/em>, mais cela fait partie de la satisfaction d’\u00e9crire des livres comme ceux-ci. Il s’agit de comprendre autant que possible ce que l’on ressentait de l’int\u00e9rieur \u00e0 un moment historique que je n’ai pas v\u00e9cu et que l’histoire peut raconter d’un point de vue factuel.<\/p>\n\n\n\n En revanche, un roman peut recr\u00e9er l’atmosph\u00e8re, la temp\u00e9rature de ce moment dans les ann\u00e9es 1950 o\u00f9 il y a soudainement une explosion de cr\u00e9ativit\u00e9 en Colombie. C’est difficile \u00e0 expliquer.<\/p>\n\n\n\n Feliza Bursztyn commence \u00e0 faire ses sculptures en m\u00eame temps que Garc\u00eda M\u00e1rquez \u00e9crit ses premiers romans, comme La hojarasca<\/em> (1955). \u00c0 cette \u00e9poque, Fernando Botero et Alejandro Obreg\u00f3n commencent \u00e0 peindre, et une amie artiste de Feliza, Beatriz Daza, commence \u00e9galement \u00e0 travailler.<\/p>\n\n\n\n Paris est une m\u00e9taphore d’autre chose. Mais celui qui ne conna\u00eet pas Paris passe \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d’une fa\u00e7on de comprendre le monde qui, pour moi, est indispensable.<\/p>Juan Gabriel V\u00e1squez<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il y a aussi Marta Traba, la grande critique argentine, qui est une sorte de papesse dans le monde artistique de l’\u00e9poque. Elle d\u00e9finit m\u00eame la vie de Feliza, en la prot\u00e9geant et en la d\u00e9fendant.<\/p>\n\n\n\n Cette co\u00efncidence, en tr\u00e8s peu de temps et dans un espace r\u00e9duit, d’autant de talents, a beaucoup attir\u00e9 mon attention.<\/p>\n\n\n\n Je l’explique par la situation politique que vivait le pays. Ce que nous appelons \u00ab la Violence \u00bb : les guerres partisanes qui ont fait 300 000 morts en quelques ann\u00e9es, entre 1946 et 1956 environ. C’est \u00e0 cette \u00e9poque que cette g\u00e9n\u00e9ration commence \u00e0 travailler.<\/p>\n\n\n\n Ma th\u00e9orie est que les pays en proie \u00e0 des bouleversements produisent de l’art. Les soci\u00e9t\u00e9s en mutation, surtout lorsqu’elles sont touch\u00e9es par la violence, produisent des romans, des peintures, car l’art est un moyen de ventiler les \u00e9motions qui sont sous pression \u00e0 ces moments-l\u00e0. Il permet de poser des questions, d’interroger la r\u00e9alit\u00e9 d’une mani\u00e8re que d’autres discours, comme ceux de la politique ou du journalisme, ne permettent pas. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est tr\u00e8s int\u00e9ressant et tr\u00e8s probl\u00e9matique dans la litt\u00e9rature colombienne.<\/p>\n\n\n\n La violence a d\u00e9fini et impr\u00e9gn\u00e9 la litt\u00e9rature colombienne, pour le meilleur et pour le pire. Apr\u00e8s cette p\u00e9riode de violence des ann\u00e9es 1950, il y a eu toute une s\u00e9rie de romans qui ont tent\u00e9 de la raconter, mais qui n’\u00e9taient pas bons. <\/p>\n\n\n\n Garc\u00eda M\u00e1rquez a \u00e9crit en 1959 un article tr\u00e8s dur intitul\u00e9 \u00ab La litt\u00e9rature colombienne, une fraude \u00e0 la nation \u00bb, dans lequel il essayait d’expliquer pourquoi ces romanciers qui avaient tent\u00e9 de raconter la violence avaient \u00e9chou\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Sa conclusion \u00e9tait qu’ils avaient entre les mains un mat\u00e9riau extraordinaire, mais qu’ils n’avaient pas pris le temps d’apprendre \u00e0 \u00e9crire des romans. Et on ne fonde pas une tradition romanesque en 24 heures, disait Garc\u00eda M\u00e1rquez. Il affirmait alors que pour que la litt\u00e9rature puisse entrer dans une r\u00e9alit\u00e9 comme celle-l\u00e0, elle devait toujours le faire de mani\u00e8re lat\u00e9rale, de biais. <\/p>\n\n\n\n Il citait comme grand exemple La Peste<\/em> de Camus. Il en a lui-m\u00eame donn\u00e9 des exemples, en \u00e9crivant Pas de lettre pour le colonel<\/em> et La mala hora<\/em>, deux romans o\u00f9 la violence est le personnage central, mais o\u00f9 elle n’est pas mise au premier plan. <\/p>\n\n\n\n Dans la litt\u00e9rature colombienne, il y a toujours eu cette famille litt\u00e9raire qui s’interroge sur les raisons pour lesquelles nous ne parvenons pas \u00e0 briser les cycles de violence. On peut penser \u00e0 Fernando Vallejo, \u00e0 certains romans de Laura Restrepo, \u00e0 El olvido que seremos<\/em> d’H\u00e9ctor Abad, \u00e0 Los ej\u00e9rcitos<\/em> d’Evelio Rosero. Il existe de nombreux romans qui tournent autour de ce th\u00e8me et je pense que c’est une question qui traverse tous mes livres. <\/p>\n\n\n\n Il me semble indispensable d’interroger cette r\u00e9alit\u00e9 des cycles de violence que le pays a connus \u2014 et que nous sommes incapables de briser. Cette violence qui navigue sous la surface, qui est toujours l\u00e0 et qui, de temps en temps, ressurgit et prend diff\u00e9rentes identit\u00e9s : gu\u00e9rillas marxistes, paramilitaires d’extr\u00eame droite, crimes d’\u00c9tat, narcoterrorisme… Mais elle est toujours l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n Les pays en proie \u00e0 des bouleversements produisent de l’art. Les soci\u00e9t\u00e9s en mutation, surtout lorsqu’elles sont touch\u00e9es par la violence, produisent des romans, des peintures, car l’art est un moyen de ventiler les \u00e9motions qui sont sous pression \u00e0 ces moments-l\u00e0.<\/p>Juan Gabriel V\u00e1squez<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il existe diff\u00e9rents degr\u00e9s, disons, de lat\u00e9ralit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Mais ce qu’il ne faut pas faire, c’est la raconter de face. C’est comme la Gorgone : si un roman regarde la violence en face, il se transforme en pierre.<\/p>\n\n\n\n Cette id\u00e9e est tr\u00e8s belle. Dans son cas, oui.<\/p>\n\n\n\n Il lui a fallu se r\u00e9inventer de mani\u00e8re si radicale apr\u00e8s cette premi\u00e8re sorte de mort mise en sc\u00e8ne par ses parents pour accomplir une sorte d’expiation exig\u00e9e par sa communaut\u00e9. Je pense que cela a \u00e9t\u00e9 une b\u00e9n\u00e9diction d\u00e9guis\u00e9e pour elle et l’a oblig\u00e9e \u00e0 rompre totalement avec son pass\u00e9 et \u00e0 se r\u00e9inventer. <\/p>\n\n\n\n Elle a pass\u00e9 toute sa vie \u00e0 se r\u00e9inventer. Peu avant de s’imposer dans le monde artistique colombien, elle a eu un accident de la route qui a failli lui co\u00fbter la vie. Elle a surv\u00e9cu pour des raisons inexplicables.<\/p>\n\n\n\n Ce qu’il ne faut pas faire, c’est raconter la violence de face. C’est comme la Gorgone : si un roman regarde la violence en face, il se transforme en pierre.<\/p>Juan Gabriel V\u00e1squez<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La femme qui est sortie de cet accident est une autre. Il y a une nouvelle r\u00e9invention. Au cours d’une vie qui fut courte \u2014 elle est morte \u00e0 48 ans \u2014 elle avait ce talent impressionnant d’\u00eatre capable de se rebeller constamment contre ce qu’elle \u00e9tait et de recommencer \u00e0 z\u00e9ro.<\/p>\n\n\n\n C’est quelque chose que j’ai trouv\u00e9 fascinant.<\/p>\n\n\n\n Le fant\u00f4me est parti.<\/p>\n\n\n\n On \u00e9crit aussi pour exorciser quelque chose. <\/p>\n\n\n\n Le fant\u00f4me est maintenant prisonnier du roman. Il est l\u00e0. C’est la lampe du g\u00e9nie.<\/p>\n\n\n\n D’une certaine mani\u00e8re, c’\u00e9tait l’id\u00e9e derri\u00e8re le po\u00e8me d’Emily Dickinson : \u00ab Ils m’enferment dans leur prose \u00bb \u2014 They shut me up in Prose<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Le po\u00e8me nous dit qu\u2019ils l’enferment dans leur prose comme quand elle \u00e9tait petite et qu’on la mettait dans un placard pour qu’elle reste tranquille. Puis la voix du po\u00e8me dit qu’ils \u00e9taient stupides : ils ne se rendaient pas compte qu’avec l’imagination, on est libre comme un oiseau \u2014 et elle s’envole.<\/p>\n\n\n\n Dans le roman, je voulais fixer Feliza dans la prose pour cohabiter avec elle et essayer de la comprendre.<\/p>\n\n\n\n Et j\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 me lib\u00e9rer de ce fant\u00f4me. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Dans son dernier livre, le grand \u00e9crivain colombien Juan Gabriel V\u00e1squez se met dans la peau de la sculptrice Feliza Bursztyn \u2014 son fant\u00f4me. <\/p>\n \u00c0 Paris, chez lui et \u00e0 deux pas de l\u2019atelier de l\u2019artiste qui continue \u00e0 le hanter, nous l\u2019avons rencontr\u00e9 pour chercher \u00e0 comprendre comment il avait voulu \u00ab utiliser la litt\u00e9rature comme un lieu de m\u00e9moire \u00bb et acc\u00e9der \u00e0 la connaissance des \u00eatre au-del\u00e0 des sens \u2014 un chemin que seul permet le langage de la fiction.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":273388,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-interviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[4344],"tags":[],"staff":[1631],"editorial_format":[],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-273383","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-litterature","staff-florent-zemmouche","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nDans le roman, on ressent une sorte d’\u00e9lan dans l’\u00e9criture, comme une lib\u00e9ration de quelque chose qui \u00e9tait l\u00e0 et qu’il fallait raconter. \u00c0 la fin, vous \u00e9crivez : \u00ab Vingt-huit ans se sont \u00e9coul\u00e9s entre l’origine lointaine de ce roman \u2014 le premier petit battement, comme dirait Nabokov \u2014 et son point final \u00bb. Et vous mentionnez des \u00ab co\u00efncidences impr\u00e9visibles \u00bb dans le processus d’\u00e9criture. Aviez-vous pr\u00e9vu \u00e0 un moment donn\u00e9 d\u2019aboutir \u00e0 ce livre avec cette id\u00e9e de sculpture et cette vision de la fiction que vous mentionnez ? <\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi n’avez-vous pas \u00e9crit le roman \u00e0 ce moment-l\u00e0 ?<\/h3>\n\n\n\n
Il s’agissait \u00e9galement de faire une sculpture particuli\u00e8re : le narrateur dit \u00e0 un moment donn\u00e9 qu’il voulait effectivement \u00ab raconter le monde \u00e0 travers ses yeux \u00bb. L’\u00e9crivain a cet avantage de pouvoir non seulement construire la sculpture, mais aussi voir le monde depuis son point de vue. Vouliez-vous \u00e9galement explorer cette relation entre l’\u00e9criture et la sculpture dans votre livre ?<\/h3>\n\n\n\n
Vous parlez d’envahir la conscience et la vie des personnages. Lorsque vous interrogez Pablo Leyva sur son pass\u00e9, le narrateur dit : \u00ab le droit \u00e0 l’oubli devrait \u00eatre sacr\u00e9 \u00bb. Et en m\u00eame temps, il lutte pr\u00e9cis\u00e9ment contre l’oubli en naviguant dans la m\u00e9moire du mari de Feliza. Diriez-vous que c’est dans cette tension que s’inscrit la litt\u00e9rature, le travail de l’\u00e9crivain : le fait que les gens puissent oublier ce qu’ils veulent, mais que le roman intervienne pour sauver ce que les gens veulent pr\u00e9cis\u00e9ment oublier ?<\/h3>\n\n\n\n
Et sur le plan personnel ?<\/h3>\n\n\n\n
C’est une sorte d’arch\u00e9ologie des souvenirs.<\/h3>\n\n\n\n
Vous avez \u00e9voqu\u00e9 tout \u00e0 l’heure les romans que vous admirez. Dans le livre, le narrateur dit qu’il avait dans sa valise des livres de Faulkner, Vargas Llosa et Borges, ainsi que des textes de Garc\u00eda M\u00e1rquez \u2014 qui occupe une place centrale dans le roman. Quel est l\u2019auteur qui a le plus influenc\u00e9 votre travail ?<\/h3>\n\n\n\n
La structure du roman alterne entre narrateur \u00e0 la premi\u00e8re personne qui vous repr\u00e9sente, puis Feliza. Au d\u00e9but, vous \u00e9tablissez m\u00eame de mani\u00e8re plus ou moins implicite un parall\u00e8le entre votre arriv\u00e9e \u00e0 Paris, un jeune Colombien avec des probl\u00e8mes de sant\u00e9 \u00e0 Paris, et celle de Feliza. Comme Flaubert disait \u00ab je suis Madame Bovary \u00bb, diriez-vous \u00ab je suis Feliza \u00bb ?<\/h3>\n\n\n\n
Il est vrai qu’a priori<\/em>, on pouvait se demander pourquoi choisir le genre romanesque pour raconter l’histoire de votre protagoniste \u2014 et non une biographie, par exemple.<\/h3>\n\n\n\n
Le narrateur de la Recherche<\/em> conna\u00eet si bien les personnages qu’il lit qu’il est d\u00e9\u00e7u lorsqu’il les d\u00e9couvre dans la r\u00e9alit\u00e9, dans les fameux salons, car ils ne correspondent pas \u00e0 ce qu’il avait lu.<\/h3>\n\n\n\n
Peut-on dire que ce roman est aussi un livre sur l’exil ?<\/h3>\n\n\n\n
Le narrateur dit en parlant de Paris : \u00ab ici se trouvent les exil\u00e9s du monde entier \u00bb. Quelle place occupe cette ville dans votre \u0153uvre, dans votre travail ?<\/h3>\n\n\n\n
Vous avez \u00e9galement v\u00e9cu dans l’autre grande ville du boom latino-am\u00e9ricain, Barcelone. On a un peu l’impression que dans votre processus d’\u00e9criture, vous avez besoin d’\u00e9tablir un lien avec l’espace, de suivre litt\u00e9ralement les pas de vos personnages \u2014 ou de vos \u00e9crivains de r\u00e9f\u00e9rence \u2014 pour pouvoir enclencher l\u2019\u00e9criture.<\/h3>\n\n\n\n
\u00ab Celui qui ne conna\u00eet pas Paris ne conna\u00eet pas la vie \u00bb, nous dit le narrateur du roman. Est-ce toujours vrai ?<\/h3>\n\n\n\n
Peut-on dire que l’\u00e9pisode de Feliza \u00e0 Bogot\u00e1 avec ses filles et son premier mari r\u00e9sume la tension qui peut exister entre un artiste et sa famille, avec la complexit\u00e9 que peut repr\u00e9senter le fait de devoir assumer \u00e0 la fois des obligations professionnelles et familiales \u2014 surtout dans le cas des femmes artistes ? On pense naturellement \u00e0 Virginia Woolf, qui est une autrice importante pour vous.<\/h3>\n\n\n\n
Dans quelle mesure raconter l’histoire de Feliza \u00e9tait-il un pr\u00e9texte pour raconter aussi l’histoire de la Colombie, du moins certains \u00e9pisodes ? Je pense par exemple \u00e0 cette sorte de parall\u00e9lisme qui s’\u00e9tablit entre l’espoir de Feliza de voir son mariage prendre fin et la chute de la dictature de Rojas Pinilla. On trouve notamment cette phrase tragicomique : \u00ab sans rire, un dictateur s’en va plus facilement qu’un mari \u00bb. <\/h3>\n\n\n\n
Comment l’expliquez-vous ? <\/h3>\n\n\n\n
La violence est pr\u00e9sente de diff\u00e9rentes mani\u00e8res dans tous vos livres. Comment caract\u00e9riseriez-vous ce rapport que vous pouvez avoir avec la violence dans votre travail ?<\/h3>\n\n\n\n
La m\u00e9thode pour raconter cette violence serait-elle alors de la traiter de biais ou m\u00eame comme une m\u00e9taphore, comme dans La Peste<\/em> ? <\/h3>\n\n\n\n
Il y a une mise en sc\u00e8ne assez litt\u00e9rale de la mort dans le roman, celle d\u2019une premi\u00e8re mort du personnage principal. \u00ab Premi\u00e8re mort \u00bb est m\u00eame le titre d\u2019un chapitre. Faut-il mourir une fois, une premi\u00e8re fois, pour avoir plusieurs vies<\/a> ?<\/h3>\n\n\n\n
Au d\u00e9but, vous m\u2019avez dit que le fant\u00f4me de Feliza vous accompagnait avant d’\u00e9crire le roman. Que se passe-t-il maintenant qu\u2019il est \u00e9crit ? Le fant\u00f4me est-il toujours l\u00e0 \u2014 ou est-il parti ? <\/h3>\n\n\n\n