{"id":272826,"date":"2025-04-14T12:37:52","date_gmt":"2025-04-14T10:37:52","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=272826"},"modified":"2025-04-14T13:03:07","modified_gmt":"2025-04-14T11:03:07","slug":"metier-decrivain-lautre-heritage-de-mario-vargas-llosa","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/14\/metier-decrivain-lautre-heritage-de-mario-vargas-llosa\/","title":{"rendered":"M\u00e9tier d\u2019\u00e9crivain : l’autre h\u00e9ritage de Mario Vargas Llosa (1936-2025)"},"content":{"rendered":"\n
Il y a quelques mois, au cours d’une r\u00e9union d’\u00e9crivains hispanophones \u00e0 laquelle je participais, quelqu’un nous a demand\u00e9 de choisir un livre de Mario Vargas Llosa. La question \u00e9tait pr\u00e9cise. Il ne s’agissait pas de choisir le meilleur, ni celui que chacun d’entre nous avait lu le plus souvent, mais celui qui avait eu le plus d’influence sur nos vies.<\/p>\n\n\n\n
Autour de cette table se trouvaient des femmes et des hommes de diff\u00e9rentes g\u00e9n\u00e9rations, de diff\u00e9rentes nationalit\u00e9s et de diff\u00e9rentes tendances politiques, mais notre groupe fut rapidement divis\u00e9 en deux camps : celui des personnes n\u00e9es avant la publication de Conversation \u00e0 La Catedral <\/em>et celui des personnes n\u00e9es apr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n Ceux du premier camp \u2014 qui avaient commenc\u00e9 \u00e0 publier des livres dans les ann\u00e9es 1980 et m\u00eame avant \u2014 s\u2019\u00e9charpaient. Ils se lan\u00e7aient dans de farouches joutes verbales pour d\u00e9fendre qui La ville et les chiens<\/em>, qui La Maison verte<\/em> ou encore La Guerre de la fin du monde<\/em>. Ceux du second camp \u2014 dont, je l’avoue, je faisais partie \u2014 avaient commenc\u00e9 \u00e0 publier \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990 ou au d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle. Notre discussion fut beaucoup plus apais\u00e9e : nous nous \u00e9tions rendu compte assez vite qu’une curieuse unanimit\u00e9 dominait nos \u00e9changes. Tous, sans exception, nous nous arr\u00eations sur Le Poisson dans l\u2019eau<\/em>, le r\u00e9cit autobiographique de Vargas Llosa.<\/p>\n\n\n\n Mais le plus \u00e9tonnant, c\u2019est que nous n’en parlions pas comme d’un livre admirable. Nous l\u2019\u00e9voquions comme s’il s’agissait d’un vieil ami.<\/p>\n\n\n\n Depuis, je pense avoir compris pourquoi.<\/p>\n\n\n\n Parmi les nombreux h\u00e9ritages de l’\u0153uvre de Vargas Llosa, les romanciers hispanophones ont largement puis\u00e9 dans ses architectures virtuoses et ses inventions techniques audacieuses. Mais parmi ceux qui \u00e9crivent il y a aussi toute une tribu, la mienne, dont la pr\u00e9occupation majeure pendant plusieurs ann\u00e9es angoissantes pouvait se r\u00e9sumer en quelques mots tr\u00e8s simples : comment devient-on \u00e9crivain ?<\/p>\n\n\n\n Pour ceux-l\u00e0, Le Poisson dans l’eau<\/em>, dont les chapitres impairs racontent les premi\u00e8res ann\u00e9es litt\u00e9raires de Vargas Llosa, est devenu une sorte de conseiller, un guide \u2014 une voix qui murmurait des mots rassurants \u00e0 l’oreille des jeunes anxieux dont j’\u00e9tais.<\/p>\n\n\n\n Ses pages revendiquaient la passion litt\u00e9raire, louaient la d\u00e9cision conflictuelle de tout abandonner pour la poursuivre et r\u00e9v\u00e9laient, par-dessus toutes les vertus, la discipline : la discipline sans faille, celle qui sacrifie tout au m\u00e9tier, celle qui n’est qu’un des masques de la vocation. Je peux dire, pour abandonner la protection confortable des pluriels, que les plus grandes fictions de Vargas Llosa ont \u00e9t\u00e9 aussi d\u00e9terminantes pour l’exercice de ma vocation d\u00e9brid\u00e9e que les phrases \u00e9parses que j’ai pu trouver au fil des ans, et dans lesquelles ce qui est en jeu, plus qu’une mani\u00e8re de construire des romans, c’est une mani\u00e8re d’\u00eatre romancier. Celle de l’obsession.<\/p>\n\n\n\n Cette partie de l’h\u00e9ritage de Vargas Llosa a pris diff\u00e9rentes formes.<\/p>\n\n\n\n On la retrouve par exemple dans La literatura es fuego<\/em>, ce c\u00e9l\u00e8bre discours de 1967. La litt\u00e9rature, dit Vargas Llosa, \u00ab est une passion et la passion ne peut \u00eatre partag\u00e9e \u00bb. On la retrouve \u00e9galement dans El buitre y el Ave F\u00e9nix<\/em>, le livre d\u2019entretiens que Ricardo Cano Gaviria a publi\u00e9 en 1972 : \u00ab l’\u00e9crivain authentique met absolument tout au service de sa vocation \u00bb, y d\u00e9clare Vargas Llosa. <\/p>\n\n\n\n Il ajoute : \u00ab Pour l’\u00e9crivain authentique, \u00e9crire est son seul moyen de vivre ; quelque chose dont il ne peut se passer, de la m\u00eame mani\u00e8re qu’un alcoolique ne peut se passer d’alcool ou qu’un toxicomane ne peut se passer de drogues \u00bb. On retrouve cette m\u00eame id\u00e9e dans son livre sur Garc\u00eda M\u00e1rquez, Histoire d\u2019un d\u00e9icide<\/em> : \u00ab \u00c9crire des romans est un acte de r\u00e9bellion contre la r\u00e9alit\u00e9, contre Dieu, contre la cr\u00e9ation de Dieu qui est la r\u00e9alit\u00e9. C’est une tentative de correction, de changement ou d’abolition de la r\u00e9alit\u00e9 r\u00e9elle, de son remplacement par la r\u00e9alit\u00e9 fictive que le romancier cr\u00e9e \u00bb. Dans des pages \u00e9parses de Histoire secr\u00e8te d’un roman<\/em>, de L’orgie perp\u00e9tuelle<\/em> ou de La V\u00e9rit\u00e9 par le mensonge<\/em>, Vargas Llosa a progressivement construit un livre d\u2019un genre nouveau : un \u00e9trange mentor portatif.<\/p>\n\n\n\n Aujourd\u2019hui, nous nous tournons vers lui ou vers son souvenir \u2014 et je sais, pour ma part, que je continuerai \u00e0 le faire \u2014 dans les moments de d\u00e9senchantement ou de frustration.<\/p>\n\n\n\n Car tout romancier sait qu\u2019au cours d’une vie cr\u00e9ative, ces moments-l\u00e0 ne manquent pas.<\/p>\n\n\n\n C’est l’autre h\u00e9ritage de Mario Vargas Llosa. <\/p>\n\n\n\n Au fil du temps et des livres, sa fa\u00e7on d’assumer le fait litt\u00e9raire a laiss\u00e9 chez beaucoup de ses lecteurs une trace aussi profonde que les merveilles de ses fictions. <\/p>\n\n\n\n Je peux dire que cet ensemble d’opinions, de d\u00e9clarations ou d’essais dans lesquels la vocation litt\u00e9raire est d\u00e9crite comme une passion d\u00e9vorante et exclusive, une guerre dans laquelle on ne fait pas de prisonniers, a fa\u00e7onn\u00e9 mes perceptions et la mani\u00e8re de concevoir mon travail pendant plusieurs ann\u00e9es d\u00e9cisives \u2014 et continue de le faire. <\/p>\n\n\n\n Or je ne pense pas me tromper en disant que je ne suis pas seul. Mais cela n’a pas d’importance non plus. Car c’est justement dans la solitude que l’h\u00e9ritage de Vargas Llosa prend toute son importance : dans la solitude du bureau, cet endroit o\u00f9 nous, les romanciers, sommes les esclaves les plus libres du monde et o\u00f9 toute la vie se joue dans les hasards d’un m\u00e9tier incertain. C’est l\u00e0 que se concr\u00e9tise cette vision de l’activit\u00e9 litt\u00e9raire qui la transforme en vice, en religion sans dieux, en destin choisi.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" \u00ab C’est dans la solitude que l’h\u00e9ritage de Vargas Llosa prend toute son importance : dans la solitude du bureau, cet endroit o\u00f9 nous, les romanciers, sommes les esclaves les plus libres du monde et o\u00f9 toute la vie se joue dans les hasards d’un m\u00e9tier incertain. \u00bb<\/p>\n Alors que le Prix Nobel de litt\u00e9rature Mario Vargas Llosa vient de s\u2019\u00e9teindre, nous publions l\u2019hommage touchant de l\u2019\u00e9crivain colombien Juan Gabriel V\u00e1squez.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":272827,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-angles.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[3565],"tags":[],"geo":[1917],"class_list":["post-272826","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-in-memoriam","staff-juan-gabriel-vasquez","geo-europe"],"acf":[],"yoast_head":"\n