{"id":271614,"date":"2025-04-06T06:00:00","date_gmt":"2025-04-06T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=271614"},"modified":"2025-04-05T19:19:13","modified_gmt":"2025-04-05T17:19:13","slug":"lunite-du-monde-carl-schmitt-inedit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/06\/lunite-du-monde-carl-schmitt-inedit\/","title":{"rendered":"L\u2019Unit\u00e9 du monde. Carl Schmitt in\u00e9dit"},"content":{"rendered":"\n
Initialement prononc\u00e9 sous forme de conf\u00e9rence en Espagne en 1951, le pr\u00e9sent article constitue l\u2019unique contribution du philosophe et juriste Carl Schmitt \u00e0 la revue Merkur<\/em>, o\u00f9 il para\u00eet en janvier 1952 <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Sa publication fit scandale : en offrant une tribune \u00e0 l\u2019ancien th\u00e9oricien du r\u00e9gime nazi \u2014 d\u00e9mis de ses fonctions professorales d\u00e8s 1945, radi\u00e9 de la fonction publique, puis incarc\u00e9r\u00e9 durant plusieurs semaines en 1947 \u2014, le directeur de la revue, Hans Paeschke, d\u00e9clencha une vague de protestation. Pr\u00e8s de quatre-vingt collaborateurs sign\u00e8rent une mise en garde, mena\u00e7ant de se retirer de Merkur <\/em>en cas de nouvelle publication de l\u2019auteur. Toutefois, la r\u00e9flexion de Schmitt, qui inaugure une s\u00e9rie d\u2019articles consacr\u00e9s \u00e0 la nouvelle guerre froide dans les ann\u00e9es 1950-1960 <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, t\u00e9moigne d\u2019une assimilation conceptuelle de la d\u00e9faite du \u00ab Reich de mille ans \u00bb, auquel l\u2019auteur avait un temps li\u00e9 l\u2019espoir d\u2019un droit nouveau, et de la n\u00e9cessit\u00e9 de repenser l\u2019ordre international d\u2019apr\u00e8s-guerre. Schmitt y d\u00e9fend la th\u00e8se selon laquelle la \u00ab dualit\u00e9 actuelle du monde \u00bb \u2014 par o\u00f9 il d\u00e9signe l\u2019affrontement entre les \u00c9tats-Unis et l\u2019Union sovi\u00e9tique \u2014 ne rel\u00e8ve pas d\u2019\u00ab une \u00e9tape pr\u00e9alable \u00e0 son unit\u00e9 \u00bb, comme le sugg\u00e8re l\u2019universalisme politique des droits humains promu par les Nations Unies sous h\u00e9g\u00e9monie am\u00e9ricaine, mais constitue plut\u00f4t \u00ab le passage vers une multiplicit\u00e9 nouvelle \u00bb. Transpos\u00e9e dans notre pr\u00e9sent, cette id\u00e9e schmittienne appara\u00eet comme une critique anticip\u00e9e des discours sur la \u00ab fin de l\u2019histoire \u00bb, aujourd\u2019hui mise en \u00e9chec par la mont\u00e9e des rivalit\u00e9s g\u00e9opolitiques et la r\u00e9surgence du n\u00e9o-mercantilisme \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la \u00ab seconde guerre froide \u00bb <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est au philosophe Jean-Fran\u00e7ois Kerv\u00e9gan que l\u2019on doit l\u2019interpr\u00e9tation rigoureuse de cette th\u00e8se dans l\u2019architecture d\u2019ensemble de la pens\u00e9e schmittienne <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il r\u00e9cuse une lecture discontinuiste, qui s\u00e9pare radicalement les ouvrages ant\u00e9rieurs \u00e0 l\u2019adh\u00e9sion de Schmitt au national-socialisme \u2014 tels que Th\u00e9ologie politique<\/em>, La Notion de politique<\/em> ou encore la Th\u00e9orie de la Constitution<\/em> \u2014 des r\u00e9flexions amorc\u00e9es dans les ann\u00e9es 1940 sur le nouvel ordre spatial fond\u00e9 sur les \u00ab grands espaces \u00bb (Gro\u00dfraum<\/em>), et culminant avec Le Nomos de la Terre <\/em>en 1950. La coh\u00e9rence interne de sa pens\u00e9e s\u2019explique, selon Kerv\u00e9gan, par la continuit\u00e9 d\u2019une m\u00eame probl\u00e9matique : \u00ab l\u2019ensemble de sa r\u00e9flexion de juriste et de philosophe du politique concerne le destin de cette configuration sp\u00e9cifiquement moderne \u2014 n\u00e9e du processus de s\u00e9cularisation rendu n\u00e9cessaire par l\u2019\u00e9clatement de l\u2019unit\u00e9 du christianisme occidental et par la constitution de nouveaux modes de produire, d\u2019agir et d\u2019\u00eatre \u2014 qu\u2019est l\u2019\u00c9tat<\/em>. \u00bb Les \u00e9crits tardifs, d\u2019orientation historico-philosophique, visent ainsi \u00e0 r\u00e9soudre les probl\u00e8mes laiss\u00e9s en jach\u00e8re par les premiers textes \u00e0 dominante juridique. Apr\u00e8s avoir diagnostiqu\u00e9 d\u00e8s La Notion de politique<\/em> le d\u00e9clin de l\u2019\u00c9tat moderne propre \u00e0 l\u2019Europe depuis le XVIIe si\u00e8cle, affaibli selon lui par l\u2019essor d\u2019un \u00ab \u00c9tat total \u00bb tant parlementaire que fasciste, Schmitt s\u2019attache \u00e0 partir de 1939 \u00e0 penser la forme politique susceptible de lui succ\u00e9der.<\/p>\n\n\n\n Le pr\u00e9sent texte s\u2019inscrit dans cette seconde p\u00e9riode, que Kerv\u00e9gan d\u00e9crit comme \u00ab une interrogation inqui\u00e8te, d\u00e9sabus\u00e9e et nostalgique du vieux Schmitt sur \u2018l\u2019ordre du monde\u2019 \u00e0 l\u2019heure de l\u2019affrontement des blocs \u00bb, une p\u00e9riode o\u00f9 Schmitt en vient d\u00e9sormais \u00e0 envisager l\u2019unification politique du monde comme une possibilit\u00e9 r\u00e9elle \u2014 alors qu\u2019il affirmait encore, dans La Notion de politique<\/em>, qu\u2019\u00ab il ne saurait y avoir d\u2019\u00c9tat universel englobant toute l\u2019humanit\u00e9 \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Selon Kerv\u00e9gan, quatre arguments peuvent \u00eatre d\u00e9gag\u00e9s des \u00e9crits de Schmitt pour justifier l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un ordre mondial fond\u00e9 sur une nouvelle multiplicit\u00e9 de puissances, que ce dernier qualifie par ailleurs de \u00ab pluraliste et multipolaire \u00bb <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Premi\u00e8rement, Schmitt r\u00e9cuse la th\u00e8se d\u2019une unification du monde par la technique. Certes, \u00ab les ennemis se rejoignent en ce qui concerne l\u2019auto-interpr\u00e9tation historique de leurs situations respectives \u00bb, dans la mesure o\u00f9 la philosophie de l\u2019histoire progressiste transcende le rideau de fer. Mais selon lui, la technique ne saurait r\u00e9soudre le probl\u00e8me de l\u2019unit\u00e9 au sens proprement politique du terme. Deuxi\u00e8mement, il interpr\u00e8te la guerre froide comme une reconfiguration de l\u2019opposition, formul\u00e9e d\u00e8s De la terre et de la mer<\/em>, entre puissances maritimes (d\u2019abord l\u2019Angleterre puis les \u00c9tats-Unis) et puissances continentales dont fait partie l\u2019Union sovi\u00e9tique \u2014 opposition qui emp\u00eache toute unification r\u00e9elle de l\u2019ordre mondial. Troisi\u00e8mement, Schmitt soutient que \u00ab la terre exc\u00e9dera toujours la somme des points de vue et horizons qui forment l’alternative du dualisme actuel du monde \u00bb, et qu\u2019\u00ab il y a toujours un troisi\u00e8me facteur, voire sans doute plusieurs facteurs tiers \u00bb. En \u00e9voquant la Chine, l\u2019Inde, l\u2019Europe, le monde hispano-lusitanien ou encore le bloc arabe, il anticipe ainsi la notion de Tiers-Monde<\/em>, que le d\u00e9mographe Alfred Sauvy contribuera \u00e0 populariser quelques mois plus tard <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Enfin, si Schmitt reconna\u00eet que \u00ab la philosophie de l’histoire se fait force historique \u00bb, comme l\u2019illustre selon lui la guerre froide, il affirme aussi que \u00ab l\u2019histoire exc\u00e8de toute philosophie de l\u2019histoire \u00bb. Ce credo du philosophe exprime \u00ab la m\u00e9fiance du machiav\u00e9lien proclam\u00e9 qu\u2019il est envers des constructions id\u00e9ologiques qui masquent et servent \u00e0 la fois le conflit des puissances \u00bb <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n L’unit\u00e9 du monde dont je parlerai ne concerne ni l’unit\u00e9 biologique de l\u2019esp\u00e8ce humaine dans son ensemble, ni l\u2019\u00e9vidence de l\u2019\u0153coum\u00e8ne qui, sous une forme ou sous une autre, a toujours exist\u00e9 parmi les hommes en d\u00e9pit de leurs antagonismes <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. S\u2019il ne s’agit pas davantage de l’unit\u00e9 cr\u00e9\u00e9 par le commerce, les \u00e9changes mondiaux ou l’Union postale universelle, c\u2019est que j\u2019entends parler d\u2019une chose plus complexe et plus difficile. Il est question de l’unit\u00e9 de l’organisation de la puissance humaine qui est cens\u00e9e planifier, diriger et dominer la terre et l\u2019humanit\u00e9 enti\u00e8res. Tout le probl\u00e8me est de savoir si la terre est suffisamment m\u00fbre pour laisser la place \u00e0 un centre unique de la puissance politique <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n La conf\u00e9rence \u00e0 l\u2019origine du texte, intitul\u00e9e La Unidad del Mundo<\/em>, fut prononc\u00e9e par Schmitt le 11 mai 1951 \u00e0 Madrid ; son contenu d\u00e9passe le cadre du pr\u00e9sent article et a \u00e9t\u00e9 traduit dans Du politique : textes de 1921 \u00e0 1971, <\/em>Pard\u00e8s, 1990<\/em>. Apr\u00e8s la publication dans Merkur<\/em>, une version proche parut sous le titre \u00ab Der verplante Planet \u00bb dans Der Fortschritt<\/em> le 11 avril 1952. Une autre version, identique \u00e0 celle publi\u00e9e ici, fut pr\u00e9sent\u00e9e sous forme de conf\u00e9rence le 21 avril 1952 \u00e0 Duisbourg. Pour une histoire \u00e9ditoriale d\u00e9taill\u00e9e, voir G\u00fcnter Maschke (\u00e9d.), Staat, Gro\u00dfraum, Nomos. Arbeiten aus den Jahren 1916 bis 1969<\/em>, Berlin, Duncker & Humblot, 1995. Voir \u00e9galement le commentaire de Danilo Scholz : https:\/\/www.merkur-zeitschrift.de\/carl-schmitt-die-einheit-der-welt<\/a>. Nous publions ici une nouvelle traduction, r\u00e9alis\u00e9e par Marius Bickhardt, de la version parue dans Merkur<\/em>, qui rend le terme Vielheit<\/em> par \u00ab multiplicit\u00e9 \u00bb et comprend \u00e9galement une traduction partielle de l\u2019appareil critique.<\/p>\n\n\n\n La probl\u00e9matique de l\u2019Un et de l\u2019Unit\u00e9 est complexe, y compris en math\u00e9matiques. En th\u00e9ologie, en philosophie, en morale et en politique, ce probl\u00e8me de l\u2019unit\u00e9 prend des proportions insoup\u00e7onn\u00e9es. Il n’est pas inutile d\u2019en rappeler les nombreuses difficult\u00e9s, compte tenu de la superficialit\u00e9 des mots d’ordre en vigueur aujourd’hui. De nos jours, toute question, y compris d\u2019ordre purement physique, se transforme \u00e0 un rythme acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 en probl\u00e8me fondamental. Or, lorsqu\u2019il est question de l\u2019ordre humain, l’unit\u00e9 se pr\u00e9sente fr\u00e9quemment comme une valeur absolue. Nous l\u2019assimilons \u00e0 la concorde et l’unanimit\u00e9, \u00e0 la paix et au bon ordre. Nous \u00e9voquons, en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00c9vangile, Un seul berger et Un seul troupeau, tout en parlant de l’Una Sancta. Cela nous autorise-t-il \u00e0 affirmer, sur un mode abstrait, que l’unit\u00e9 est pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 la multiplicit\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n En aucun cas. \u00c0 un niveau abstrait, l\u2019unit\u00e9 est susceptible de favoriser le Mal autant que le Bien. Tout berger n’est pas bon et toute unit\u00e9 n’est pas sainte. Toute organisation fonctionnelle et centralis\u00e9e n\u2019est pas forc\u00e9ment, par le simple fait qu\u2019elle est \u00ab unitaire \u00bb, un mod\u00e8le de l’ordre humain. Le royaume de Satan lui aussi constitue une unit\u00e9 <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span> et le Christ pr\u00e9suppose par ailleurs ce royaume \u00ab unitaire \u00bb du Mal lorsqu\u2019il \u00e9voque le Diable et Belz\u00e9buth. De m\u00eame, la tour de Babel fut une tentative d’unit\u00e9 <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Confront\u00e9s aux formes modernes de l\u2019unit\u00e9 organis\u00e9e, nous sommes en droit d\u2019affirmer que la confusion des langues peut \u00eatre pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 l\u2019unit\u00e9 bab\u00e9lienne.<\/p>\n\n\n\n L\u2019aspiration \u00e0 l\u2019unit\u00e9 fonctionnelle du monde correspond \u00e0 la vision techno-industrielle aujourd\u2019hui dominante. Le d\u00e9veloppement technique favorise irr\u00e9sistiblement l\u2019essor de nouvelles organisations et centralisations. S\u2019il est vrai que la technique, et non la politique, est le destin de l’humanit\u00e9, nous pouvons d\u00e8s lors consid\u00e9rer comme r\u00e9gl\u00e9 le probl\u00e8me de l’unit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Depuis plus d’un si\u00e8cle, tous les observateurs clairvoyants ont not\u00e9 que la technique moderne tendait d’elle-m\u00eame vers l\u2019unit\u00e9 du monde. Cela fut \u00e9vident d\u00e8s la premi\u00e8re guerre civile europ\u00e9enne en 1848. La doctrine marxiste se nourrit de ce constat. Or, il ne s’agit pas l\u00e0 d’une observation sp\u00e9cifiquement marxiste. Nous pourrions aussi invoquer Donoso Cort\u00e9s, qui fit une exp\u00e9rience semblable. Son discours du 4 janvier 1849 livre une description de cette \u00e9norme machine de puissance qui, sans \u00e9gard pour le Bien ou le Mal, renforce irr\u00e9sistiblement le pouvoir de ceux qui la d\u00e9tiennent. Donoso dresse l\u2019image d\u2019un L\u00e9viathan vorace, auquel la technique donne mille nouveaux yeux, mains et oreilles, d\u00e9multipliant par l\u00e0 sa puissance au point de rendre absurde toute tentative de contr\u00f4le ou de contrepoids <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Les penseurs et observateurs de 1848 furent sous l\u2019emprise du chemin de fer, du navire \u00e0 vapeur et du t\u00e9l\u00e9graphe. Ils firent face \u00e0 une technique encore prise dans les c\u00e2bles \u00e9lectriques et les chemins de fer qui semble primitive et m\u00e9diocre \u00e0 tout enfant de notre temps. Que repr\u00e9sente la technique de 1848 en comparaison des possibilit\u00e9s offertes aujourd’hui par l\u2019a\u00e9ronautique, les ondes \u00e9lectriques et l’\u00e9nergie atomique ? Pour le technicien, la terre est davantage unitaire aujourd\u2019hui qu\u2019en 1848, dans l\u2019exacte mesure o\u00f9 la rapidit\u00e9 des moyens de communication et de transport s\u2019est accrue en m\u00eame temps que la puissance des moyens de destruction a augment\u00e9. La taille de la Terre a ainsi diminu\u00e9 dans les m\u00eames proportions. La plan\u00e8te se r\u00e9tr\u00e9cit et, pour le technocrate, la r\u00e9alisation de l\u2019unit\u00e9 du monde apparait comme une bagatelle \u00e0 laquelle ne s’opposent plus que quelques r\u00e9actionnaires attard\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Pour des millions d\u2019individus de nos jours, c\u2019est une \u00e9vidence absolue. Or, plus qu\u2019une simple \u00e9vidence, il s\u2019agit en m\u00eame temps du noyau d’une certaine vision du monde et donc d’une certaine id\u00e9e de l’unit\u00e9 mondiale, une foi et un mythe au sens v\u00e9ritable. En l\u2019occurrence, cette pseudo-religion ne touche pas que les grandes masses des pays industrialis\u00e9s. Les classes dirigeantes qui d\u00e9cident de la politique mondiale sont elles aussi hant\u00e9es par cette vision d’une unit\u00e9 techno-industrielle du monde. Pour s\u2019en convaincre, il suffit de rappeler l\u2019importante doctrine \u00e9nonc\u00e9e en 1932 par Henry L. Stimson, alors secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat des \u00c9tats-Unis d\u2019Am\u00e9rique. Il en a expos\u00e9 le fondement lors d\u2019un discours du 11 juin 1941 dont l\u2019argumentation contient une v\u00e9ritable profession de foi. Pour lui, la terre n\u2019est pas devenue plus vaste, aujourd\u2019hui, qu\u2019en 1861, lorsque la guerre de S\u00e9cession a \u00e9clat\u00e9. D\u00e8s cette \u00e9poque, les \u00c9tats-Unis d\u2019Am\u00e9rique furent trop petits pour contenir l\u2019affrontement entre les \u00c9tats du Nord et du Sud. La terre, assurait Stimson en 1941, est d\u00e9sormais trop petite pour faire place \u00e0 deux syst\u00e8mes oppos\u00e9s <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Attardons-nous un instant sur cette d\u00e9claration du c\u00e9l\u00e8bre auteur de la doctrine Stimson. Elle importe non seulement sur le plan pratique, en tant qu’expression de la conviction d’un politicien de haut rang de la premi\u00e8re puissance mondiale. Elle est \u00e9galement surprenante d’un point de vue philosophique et m\u00e9taphysique. Bien entendu, ne se consid\u00e9rant ni philosophique ni m\u00e9taphysique, sa pr\u00e9tention est sans doute purement positive et pragmatique. C\u2019est justement cela qui la rend d\u2019autant plus philosophique. En ignorant la lourde charge m\u00e9taphysique de son propos, un politicien am\u00e9ricain renomm\u00e9 opte pour l’unit\u00e9 politique du monde tandis que le pluralisme philosophique semblait, jusqu\u2019\u00e0 encore r\u00e9cemment, d\u00e9terminer la vision du monde propre \u00e0 l’Am\u00e9rique du Nord. En effet, le pragmatisme, y compris la philosophie des penseurs typiquement am\u00e9ricains comme William James, se voulait ouvertement pluraliste. Il rejetait l\u2019archa\u00efsme propre \u00e0 l’id\u00e9e d’une unit\u00e9 mondiale, en consid\u00e9rant la multiplicit\u00e9 des visions du monde, des v\u00e9rit\u00e9s et des loyaut\u00e9s comme la v\u00e9ritable philosophie de la modernit\u00e9 <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En l’espace de trente ans, c\u2019est-\u00e0-dire en une seule g\u00e9n\u00e9ration humaine, le pays le plus riche du monde, dot\u00e9 de la premi\u00e8re capacit\u00e9 militaire de la plan\u00e8te, est pass\u00e9 du pluralisme \u00e0 l’unit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Ainsi l’unit\u00e9 mondiale semble-t-elle la chose la plus \u00e9vidente.<\/p>\n\n\n\n\n\n Loin de fournir l’image d’une unit\u00e9, la r\u00e9alit\u00e9 politique nous offre une dualit\u00e9 inqui\u00e9tante. Deux partenaires g\u00e9ants s’opposent : c\u2019est l\u2019affrontement entre l\u2019Ouest et l\u2019Est, l\u2019antith\u00e8se du capitalisme et du communisme, y compris la contradiction des syst\u00e8mes \u00e9conomiques et des id\u00e9ologies ainsi que des classes et des groupes dominants totalement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes. <\/p>\n\n\n\n Si l’unit\u00e9 est bonne en soi, la dualit\u00e9 rel\u00e8ve d\u2019un mal dangereux. Binarius numerus infamis<\/em>, dit Thomas d’Aquin <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La dualit\u00e9 pr\u00e9sente dans le monde actuel est intrins\u00e8quement mauvaise et dangereuse. Cette tension est ressentie par tout un chacun comme un \u00e9tat insupportable, une \u00e9tape transitoire instable. Par sa logique m\u00eame, l\u2019insoutenabilit\u00e9 de cette tension dualiste oblige \u00e0 prendre une d\u00e9cision. Il est possible cependant que la tension persiste bien plus longtemps que ce que ne s\u2019y attendent la plupart des hommes. Les \u00e9v\u00e9nements historiques ne battent pas au m\u00eame rythme que les nerfs des individus et la politique mondiale ne tient gu\u00e8re compte du besoin de bonheur individuel. N\u00e9anmoins nous ne pouvons \u00e9chapper \u00e0 la question de savoir comment la tension dualiste est susceptible d\u2019\u00eatre r\u00e9solue. <\/p>\n\n\n\n En ce qui concerne la tendance favorable \u00e0 l’unit\u00e9 techno-industrielle du monde, la dualit\u00e9 actuelle n’est qu’une transition vers l’unit\u00e9, une sorte de phase finale du grand combat pour l’unit\u00e9 mondiale. Celui qui en sortirait vivant deviendrait le seul ma\u00eetre du monde \u00e0 venir. Il est \u00e9vident que ce vainqueur imposerait l\u2019unit\u00e9 mondiale selon son propre point de vue et conform\u00e9ment \u00e0 ses id\u00e9es. Ses \u00e9lites repr\u00e9senteraient le prototype de l’homme nouveau, planifiant et organisant selon leurs id\u00e9es et objectifs politiques, \u00e9conomiques ainsi que moraux. Quiconque croit \u00e0 l’unit\u00e9 techno-industrielle du monde, qui va de soi d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent, doit garder \u00e0 l\u2019esprit cette cons\u00e9quence et se repr\u00e9senter clairement l\u2019image d\u2019un monde sous la coupe d\u2019un ma\u00eetre unique <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Or, l\u2019unit\u00e9 globale et d\u00e9finitive qui r\u00e9sulterait d’une victoire totale de l\u2019un sur l’autre n’est nullement la seule option envisageable pour mettre fin \u00e0 la tension dualiste pr\u00e9sente. En effet, le monde actuel ne se limite pas au dilemme pos\u00e9 par l\u2019affrontement entre l\u2019Ouest et l\u2019Est. La logique alternative de la dualit\u00e9 actuelle du monde est bien trop \u00e9troite pour accueillir toute l\u2019humanit\u00e9. Pris ensemble, les deux camps ennemis de l\u2019Ouest et de l\u2019Est sont loin de repr\u00e9senter l’humanit\u00e9 dans son ensemble. Nous venons de citer la d\u00e9claration du secr\u00e9taire d’\u00c9tat am\u00e9ricain Henry Stimson, qui affirmait en 1941 que la Terre enti\u00e8re n\u2019est aujourd\u2019hui pas plus grande que ne l\u2019\u00e9taient les \u00c9tats-Unis d\u2019Am\u00e9rique au d\u00e9but de la guerre de S\u00e9cession, en 1861. Il y a quelques ann\u00e9es d\u00e9j\u00e0, on a r\u00e9torqu\u00e9 que la terre enti\u00e8re sera toujours plus vaste que les \u00c9tats-Unis d’Am\u00e9rique <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Elle sera, a fortiori<\/em>, toujours plus grande que l’Est communiste actuel et que les deux blocs r\u00e9unis. Aussi petite qu’elle soit devenue, la terre exc\u00e9dera toujours la somme des points de vue et horizons qui forment l’alternative du dualisme actuel du monde. En d’autres termes, il y a toujours un troisi\u00e8me facteur, voire sans doute plusieurs facteurs tiers.<\/p>\n\n\n\n Il n’est pas question ici d’examiner les nombreuses possibilit\u00e9s d\u00e9cisives d\u2019un point de vue pratique. Cela entrainerait une discussion politique sur la place et l’importance de la Chine, de l’Inde ou encore de l’Europe, du Commonwealth britannique, du monde hispano-lusitanien, du bloc arabe voire d\u2019autres \u00e9l\u00e9ments inattendus qui pr\u00e9figurent une pluralit\u00e9 de grands espaces. D\u00e8s qu’une troisi\u00e8me puissance appara\u00eet, la voie est trac\u00e9e vers une multiplicit\u00e9 de forces tierces, irr\u00e9ductible \u00e0 ce chiffre simple. C’est l\u00e0 que se manifeste la dialectique de tout pouvoir humain qui, loin d\u2019\u00eatre illimit\u00e9, favorise malgr\u00e9 lui les forces m\u00eame qui, t\u00f4t ou tard, lui imposeront une limite. Chacun des deux adversaires du dualisme primitif du monde a int\u00e9r\u00eat \u00e0 attirer les autres \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, en prot\u00e9geant et promouvant les plus faibles au d\u00e9triment de l\u2019adversaire. Ces derniers sont, \u00e0 leur tour, susceptibles de se retourner contre les premiers. L\u00e0 encore, il est dans la nature des multiples porteurs de cette troisi\u00e8me force d’exploiter \u00e0 leur profit les antagonismes des deux grands partenaires, ce qui leur permet de se maintenir en l\u2019absence d\u2019une puissance propre.<\/p>\n\n\n\n Il ne s\u2019agit pas ici de neutralit\u00e9 ou de neutralisme. Il est trompeur de confondre le probl\u00e8me de la troisi\u00e8me force avec celui de la neutralit\u00e9 m\u00eame si les deux se recoupent par moments. Loin de d\u00e9signer une simple triade num\u00e9rique, la possibilit\u00e9 d’une troisi\u00e8me force pointe vers la multiplicit\u00e9, l\u2019\u00e9mergence d\u2019un pluralisme v\u00e9ritable <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cela offre du m\u00eame coup la possibilit\u00e9 d’un \u00e9quilibre des forces et des grands espaces, susceptible d\u2019\u00e9tablir un nouveau droit international de dimensions in\u00e9dites. Celui-ci pr\u00e9senterait tout de m\u00eame quelques analogies avec le droit international europ\u00e9en des XVIIIe et XIXe si\u00e8cles, fond\u00e9 sur un \u00e9quilibre de plusieurs puissances qui en d\u00e9terminait la structure. Le Jus Publicum Europaeum<\/em> contenait lui aussi une unit\u00e9 du monde. Si elle fut europ\u00e9ocentrique, elle n\u2019\u00e9tait pas pour autant la source du pouvoir central d’un ma\u00eetre unique du monde. Sa structure pluraliste permit la coexistence de plusieurs entit\u00e9s politiques susceptibles de se consid\u00e9rer mutuellement non comme criminels, mais comme porteurs d’ordres autonomes.<\/p>\n\n\n\n Ainsi, la dualit\u00e9 antagoniste du monde peut se r\u00e9soudre en une triplicit\u00e9 ou multiplicit\u00e9 autant qu\u2019en une unit\u00e9 d\u00e9finitive. Les nombres impairs – trois, cinq, etc. \u2013 ont l\u2019avantage de tendre plus facilement \u00e0 l’\u00e9quilibre que les nombres pairs. Aussi sont-ils plus propices \u00e0 la paix. Il est tout \u00e0 fait imaginable que la dualit\u00e9 pr\u00e9sente se rapproche davantage d’une telle multiplicit\u00e9 que de l\u2019unit\u00e9 d\u00e9finitive, auquel cas la plupart des conclusions du one world<\/em> s\u2019av\u00e8rent bien trop h\u00e2tives.<\/p>\n\n\n\n\n\n La tension inh\u00e9rente \u00e0 la dualit\u00e9 suppose, dialectiquement, une affinit\u00e9 \u00e9lective et donc une unit\u00e9. Le rideau de fer n’aurait aucun sens et personne ne se serait donn\u00e9 la peine de le mettre en place s’il ne servait qu\u2019\u00e0 s\u00e9parer des espaces sans relation interne. Selon l’interpr\u00e9tation donn\u00e9e par Rudolf Ka\u00dfner (Merkur<\/em>, avril 1951), le rideau de fer signifie la s\u00e9paration de l’existence et de la non-existence, de l’existence et de l’id\u00e9e <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Mais cette interpr\u00e9tation pr\u00e9suppose que la s\u00e9paration s’effectue, au niveau horizontal et politique, dans le cadre d’une id\u00e9ologie commune. Ce point commun r\u00e9side dans la conception du monde et de l’histoire propre aux deux partenaires du dualisme mondial. La lutte mondiale entre le catholicisme et le protestantisme, entre le j\u00e9suitisme et le calvinisme aux XVIe et XVIIe si\u00e8cles pr\u00e9supposaient l\u2019affinit\u00e9 avec le christianisme qui a ainsi ajout\u00e9 \u00e0 la brutalit\u00e9 de l\u2019affrontement. De m\u00eame, notre dualit\u00e9 repose sur une seule et m\u00eame auto-interpr\u00e9tation historico<\/em>–philosophique<\/em> <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Notre diagnostic du monde actuel serait incomplet s’il ne tenait compte de l’auto-interpr\u00e9tation historique des partenaires du dualisme du monde. C’est l\u00e0 que r\u00e9side l’unit\u00e9 qui, dialectiquement, permet leur dualit\u00e9. Plus que toute autre variable, l’auto-interpr\u00e9tation est aujourd’hui partie int\u00e9grante de la situation mondiale. Compte tenu du probl\u00e8me de l’unit\u00e9 mondiale, tout acteur de l\u2019histoire est oblig\u00e9 de dresser un diagnostic et un pronostic, qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve au-dessus des faits bruts. M\u00eame le plus sobre des calculateurs politiques interpr\u00e8te en un sens historico-philosophique les informations statistiques re\u00e7ues. Tous les planificateurs de nos jours qui tentent de rallier les masses sont d’une mani\u00e8re ou d’une autre des praticiens de la philosophie de l’histoire. La question de l\u2019unit\u00e9 de la terre et du dualisme mondial devient ainsi un probl\u00e8me d’interpr\u00e9tation historico-philosophique du monde. <\/p>\n\n\n\n De tout temps, les hommes furent d\u00e9termin\u00e9s par des croyances religieuses, morales ou scientifiques, qui impliquaient aussi une certaine conception du cours de l’histoire. Toutefois, l’\u00e8re de la planification est en m\u00eame temps celle de la philosophie de l’histoire en un sens tout particulier. Tout planificateur de nos jours qui veut rallier les masses doit leur fournir du m\u00eame coup une philosophie de l’histoire solide. Elle constitue une composante de la planification tout \u00e0 fait indispensable <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Cela s\u2019applique de toute \u00e9vidence \u00e0 l\u2019Est communiste contemporain. Son objectif d\u00e9termin\u00e9 vise l’unit\u00e9 de la terre ainsi que sa soumission au ma\u00eetre l\u00e9gitime du point de vue de l\u2019histoire mondiale <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Son id\u00e9e d’unit\u00e9 repose sur la doctrine du mat\u00e9rialisme dialectique qui fut \u00e9rig\u00e9e en credo collectiviste. Pi\u00e8ce ma\u00eetresse du marxisme, le mat\u00e9rialisme dialectique rel\u00e8ve de la philosophie de l’histoire d\u2019une fa\u00e7on sp\u00e9cifique voire exclusive. Il conserve la structure de la philosophie de Hegel, le seul syst\u00e8me historico-philosophique qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9difi\u00e9 au cours de l’histoire mondiale jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent. Or, cette philosophie h\u00e9g\u00e9lienne para\u00eet id\u00e9aliste ; elle con\u00e7oit la fin de l’humanit\u00e9 comme unit\u00e9 du retour \u00e0 soi de l’esprit et comme id\u00e9e absolue plut\u00f4t que comme unit\u00e9 mat\u00e9rielle d’une terre \u00e9lectrifi\u00e9e. Pourtant, son noyau m\u00e9thodologique qui r\u00e9side dans le mouvement dialectique de l’histoire universelle peut aussi \u00eatre mis au service d’une conception mat\u00e9rialiste du monde. L’opposition entre mat\u00e9rialisme et id\u00e9alisme devient insignifiante d\u00e8s lors que toute mati\u00e8re devient rayonnement et que tout rayonnement devient mati\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n La sup\u00e9riorit\u00e9 des nombreux plans de l\u2019Est, au premier rang desquels le mythique Piatiletka<\/em> (premier Plan Quinquennal de 1928), sur d\u2019autres sp\u00e9cimens du m\u00eame genre, tient au fait qu\u2019ils s\u2019articulent \u00e0 un mouvement dialectique cens\u00e9 aboutir \u00e0 l\u2019unit\u00e9 du monde <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>. S\u2019il n\u2019est question ni d\u2019ontologie ni de philosophie morale, c\u2019est qu\u2019il s\u2019agit de pr\u00e9tendre \u00e0 la connaissance juste du d\u00e9veloppement historique qui est le n\u00f4tre. Le marxisme et avec lui tout le credo officiel de l\u2019Est communiste rel\u00e8ve de la philosophie de l\u2019histoire \u00e0 son plus haut degr\u00e9. C\u2019est l\u00e0 que r\u00e9side son pouvoir de fascination, qui contraint \u00e9galement son adversaire \u00e0 repenser sa propre situation historique et sa conception de l’histoire d\u00e8s lors qu\u2019il est confront\u00e9 \u00e0 son ennemi mortel. \u00c0 l’Est, le lien est palpable entre unit\u00e9 mondiale et philosophie concr\u00e8te de l’histoire.<\/p>\n\n\n\n Quelle est la r\u00e9ponse de l’Ouest, sous l\u2019\u00e9gide des \u00c9tats-Unis d’Am\u00e9rique, \u00e0 cette philosophie de l\u2019histoire ? Il ne dispose en aucun cas d’une vision du monde aussi close et monolithique. Le philosophe de l’histoire le plus connu, \u00e0 l\u2019Ouest, est sans doute Arnold Toynbee, le conseiller scientifique agr\u00e9\u00e9 par les Nations unies <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Bien entendu, sa th\u00e9orie n\u2019est pas un credo officiel, mais sa conception et peut-\u00eatre plus encore son attitude sont largement symptomatiques de l\u2019auto-interpr\u00e9tation historique des \u00e9lites et classes dirigeantes de l’Occident anglo-saxon. Ce fait m\u00e9rite de s\u2019y attarder, compte tenu de l\u2019importance que rev\u00eat la conception historique des groupes dirigeants.<\/p>\n\n\n\n\n Et quelle est la conception de l\u2019histoire qui se d\u00e9gage de l’\u0153uvre du c\u00e9l\u00e8bre historien anglais ? Inutile de r\u00e9p\u00e9ter ici le contenu de travaux maintes fois expos\u00e9. Retenons que, selon Toynbee, un certain nombre de hautes cultures (civilisations) naissent, grandissent, d\u00e9clinent et disparaissent. Notre civilisation actuelle pourrait se consoler \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019un possible renouveau chr\u00e9tien ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9gard du temps qu\u2019il nous reste, compte tenu l\u2019immensit\u00e9 des intervalles temporelles qui caract\u00e9risent l\u2019histoire chez Toynbee. C\u2019est un pi\u00e8tre r\u00e9confort, qui, de plus, n\u2019a rien d\u2019une vision sp\u00e9cifiquement chr\u00e9tienne de l’histoire. Si nous ajoutons que nombre d’\u00e9rudits anglo-saxons consid\u00e8rent l\u2019accroissement rapide de la population du monde oriental comme la v\u00e9ritable cause de la guerre, et pr\u00e9conisent le contr\u00f4le des naissances comme rem\u00e8de exclusif, alors l’auto-interpr\u00e9tation historique propre \u00e0 l’Occident appara\u00eet bien faible et impuissante. En d\u00e9finitive, il serait regrettable que le dualisme du monde actuel ne cache rien d’autre que l’opposition entre birth-control<\/em> et animus procreandi<\/em>, de sorte que tout nouveau-n\u00e9 serait aussit\u00f4t envisag\u00e9 comme un agresseur tout en \u00e9tant incorpor\u00e9 dans le syst\u00e8me moderne de criminalisation.<\/p>\n\n\n\n En se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 \u00ab l’opposition entre birth control<\/em> et animus procreandi<\/em> \u00bb, Carl Schmitt met au jour l\u2019un des clivages id\u00e9ologiques majeurs de la guerre froide : la polarisation entre le n\u00e9o-malthusianisme am\u00e9ricain et l\u2019antimalthusianisme sovi\u00e9tique. D\u00e8s 1947, cette opposition s\u2019exprime au sein de la Commission de la population des Nations Unies, o\u00f9 les \u00c9tats-Unis d\u00e9fendent le contr\u00f4le des naissances face \u00e0 une r\u00e9sistance sovi\u00e9tique mobilisant la critique marxienne de Malthus <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dans le Glossarium<\/em>, Schmitt vise explicitement le \u00ab malthusianisme \u00bb incarn\u00e9 par Julian Huxley, alors directeur de l\u2019UNESCO : \u00ab L\u2019humanit\u00e9 a besoin de la bombe atomique pour stopper […] la surpopulation insens\u00e9e des r\u00e9gions sous-d\u00e9velopp\u00e9es \u00bb. <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span> Il y d\u00e9nonce les politiques de contr\u00f4le d\u00e9mographique comme l\u2019expression d\u2019une politique de puissance dissimul\u00e9e sous les dehors de l\u2019universalisme lib\u00e9ral. D\u00e8s 1941, dans V\u00f6lkerrechtliche Gro\u00dfraumordnung<\/em>, il s\u2019attaque \u00e0 la Soci\u00e9t\u00e9 des Nations et \u00e0 la premi\u00e8re conf\u00e9rence mondiale sur la population (Gen\u00e8ve, 1927), anticipant avec m\u00e9fiance l\u2019\u00e9mergence d\u2019un gouvernement mondial \u2014 projet que pr\u00e9figurera plus tard la proposition du biologiste malthusien John Holdren en faveur d\u2019une \u00ab super-agence pour la population, l\u2019environnement et les ressources \u00bb <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cependant, le rejet schmittien de l\u2019universalisme lib\u00e9ral repose lui-m\u00eame sur une souche malthusienne plus souterraine : celle de la pens\u00e9e du Lebensraum<\/em>, \u00e9labor\u00e9e par Friedrich Ratzel et reprise par Karl Haushofer pour justifier l\u2019expansion territoriale allemande apr\u00e8s 1918. Schmitt con\u00e7oit la plan\u00e8te comme un espace fini, th\u00e9\u00e2tre d\u2019un \u00ab combat pour la nourriture et la subsistance \u00bb (Malthus) <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et d\u00e9fend un \u00ab droit d\u00e9mographique \u00bb, entendu comme droit des peuples \u00e0 la terre. Cette logique structure l\u2019id\u00e9ologie des Gro\u00dfr\u00e4ume<\/em>, dont le mod\u00e8le nazi s\u2019appuie explicitement sur les travaux de g\u00e9ographes comme Albrecht Penck et Alois Fischer, qui calculent la \u00ab capacit\u00e9 de charge du Lebensraum<\/em> \u00bb des territoires de l\u2019Est europ\u00e9en, jug\u00e9s sous-peupl\u00e9s <\/span>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ces savoirs ont nourri la Raumforschung<\/em> imp\u00e9rialiste, aboutissant \u00e0 la conqu\u00eate nazie de l\u2019Europe orientale, th\u00e9oriquement soutenue par la doctrine g\u00e9opolitique de Schmitt.<\/p>\n\n\n\n L\u2019intention de mon propos n\u2019est en aucun cas de vexer les admirateurs de Toynbee ou de Julian Huxley <\/span>30<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Je suis bien s\u00fbr au fait des critiques et mises en garde exprim\u00e9es par d’\u00e9minents auteurs anglo-saxons \u00e0 l’\u00e9gard de l’id\u00e9ologie du progr\u00e8s. Mais tout cela ne change rien aux contours id\u00e9ologiques d\u2019ensemble de l\u2019Occident dont le c\u0153ur, \u00e0 supposer qu\u2019il ait conserv\u00e9 quelque force historique, rel\u00e8ve toujours d\u2019une philosophie de l’histoire, \u00e0 savoir celle de Saint-Simon. Elle pr\u00e9suppose le progr\u00e8s industriel de l’humanit\u00e9 planifi\u00e9e et connait de nombreuses variations et vulgarisations d\u2019Auguste Comte \u00e0 Herbert Spencer, jusqu’aux \u00e9crivains devenus quelque peu plus sceptiques aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n Les grandes masses de l’Occident industrialis\u00e9, et notamment des \u00c9tats-Unis d’Am\u00e9rique, ont une philosophie de l’histoire infiniment simple. Sous une forme grossi\u00e8re, elles perp\u00e9tuent la foi dix-neuvi\u00e8miste dans le progr\u00e8s, sans pr\u00e9occupation aucune pour les subtilit\u00e9s des Anglais cultiv\u00e9s. En cons\u00e9quence de leur adh\u00e9sion \u00e0 une religion de la technicit\u00e9, tout progr\u00e8s de la technique appara\u00eet aux masses comme un perfectionnement de l’homme lui-m\u00eame, comme un nouveau pas vers le paradis terrestre du one world<\/em> <\/span>31<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Leur credo \u00e9volutionniste trace une courbe ascendante et lin\u00e9aire de l’humanit\u00e9. Il n\u2019est pas possible de soulever la p\u00e9rilleuse question de savoir qui sont les d\u00e9tenteurs du pouvoir immense sur les autres hommes que le d\u00e9veloppement des moyens techniques conf\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n La r\u00e9pulsion visc\u00e9rale de Schmitt pour l\u2019universalisme technologique promu par le lib\u00e9ralisme r\u00e9sonne de fa\u00e7on singuli\u00e8re avec le pr\u00e9sent. Comme le montre Arnaud Orain<\/a>, l\u2019\u00e2ge de l\u2019int\u00e9gration \u00e9conomique mondiale s\u2019efface avec le retour du protectionnisme et une ligne de fracture appara\u00eet en parall\u00e8le entre des puissances r\u00e9solues \u00e0 nier la contrainte climatique et d\u2019autres qui tentent de l\u2019int\u00e9grer<\/a>. L\u2019utopie de l\u2019unit\u00e9 du monde est donc \u00e0 nouveau remise en question par la guerre commerciale et climatique. La raret\u00e9 est de retour \u2014 cette fois moins li\u00e9e \u00e0 la d\u00e9mographie qu\u2019aux ressources et \u00e0 la fronti\u00e8re technologique. Pour Schmitt, seul un pluriversum<\/em> organis\u00e9 par des blocs civilisationnels en comp\u00e9tition pour la terre et la mer \u00e9tait envisageable pour transcender les impasses de l\u2019universalisme. Mais entre l\u2019unit\u00e9 impossible et la pluralit\u00e9 des empires guerriers, d\u2019autres formules restent \u00e9videmment possibles pour nouer le lien entre l\u2019existence d\u2019un monde commun unique et les diff\u00e9rentes dynamiques politiques dont il est le th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n\n\n\n On reconna\u00eet ici la foi aussi ancienne qu\u2019inalt\u00e9r\u00e9e dans le progr\u00e8s et la perfectibilit\u00e9 illimit\u00e9e mais qui a, depuis, \u00e9t\u00e9 exacerb\u00e9e par la technique moderne. Elle est n\u00e9e au temps des Lumi\u00e8res au XVIIIe si\u00e8cle. Autrefois, elle n\u2019\u00e9tait encore que la conviction philosophique de quelques dirigeants et \u00e9lites. Au XIXe si\u00e8cle, elle devint le credo occidental du positivisme et du scientisme. Ses premiers proph\u00e8tes furent Saint-Simon et Auguste Comte, son missionnaire le plus couronn\u00e9 de succ\u00e8s dans le monde anglo-saxon Herbert Spencer. Au XXe si\u00e8cle, l\u2019intelligentsia est d\u00e9sormais happ\u00e9e par le doute quant \u00e0 l\u2019unit\u00e9 m\u00eame du progr\u00e8s technique, moral ou autre. Les intellectuels furent paralys\u00e9s face au constat que l\u2019essor de la puissance des hommes, gr\u00e2ce aux nouveaux moyens techniques, ne s\u2019est accompagn\u00e9e d\u2019aucune am\u00e9lioration morale. Il y a l\u00e0 prise de conscience d\u2019un d\u00e9calage entre progr\u00e8s technique et progr\u00e8s moral. Goethe l\u2019a exprim\u00e9 tr\u00e8s simplement dans la phrase suivante : Rien n\u2019est plus destructeur pour l\u2019homme qu\u2019un accroissement de sa puissance qui ne soit pas accompagn\u00e9 d\u2019un accroissement de sa bont\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Les masses ne sont pas saisies par ce doute. Il est m\u00eame probable qu\u2019elles consid\u00e8rent le morcellement de la notion de progr\u00e8s comme une simple \u00e9lucubration sophistique d\u2019une intelligentsia d\u00e9cadente. Elles s\u2019en tiennent \u00e0 leur id\u00e9al d\u2019un monde technicis\u00e9. Cet id\u00e9al d\u2019unit\u00e9 mondiale est identique \u00e0 celui proclam\u00e9 par L\u00e9nine en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019unit\u00e9 d\u2019une terre \u00e9lectrifi\u00e9e. En l\u2019occurrence, la foi orientale et la foi occidentale convergent. Toutes deux pr\u00e9tendent \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 vraie, \u00e0 la d\u00e9mocratie v\u00e9ritable. Les deux puisent du reste \u00e0 la m\u00eame source : la philosophie de l\u2019histoire des XVIIIe et XIXe si\u00e8cles. L\u2019unit\u00e9 qui sous-tend la dualit\u00e9 appara\u00eet ici en toute clart\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Schmitt omet le premier terme de la maxime proverbiale de L\u00e9nine : \u00ab Le communisme, c\u2019est le pouvoir des Soviets plus l\u2019\u00e9lectrification de tout le pays \u00bb. Cette formule figure dans le discours Notre situation ext\u00e9rieure et int\u00e9rieure et les t\u00e2ches du Parti<\/em>, prononc\u00e9 lors de la conf\u00e9rence de la province de Moscou du PC(b)R, le 21 novembre 1920. En ligne ici<\/a><\/p>\n\n\n\n De nos jours, l\u2019Ouest et l\u2019Est sont s\u00e9par\u00e9s par un rideau de fer. Mais les ondes et les corpuscules d\u2019une philosophie de l\u2019histoire qui leur est commune passent au travers. Ils formant l\u2019unit\u00e9 insaisissable qui permet dialectiquement la dualit\u00e9 du monde pr\u00e9sent. Les ennemis se rejoignent en ce qui concerne l\u2019auto-interpr\u00e9tation historique de leurs situations respectives.<\/p>\n\n\n\n\n\nI<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n II<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n III<\/h2>\n\n\n\n
\n <\/picture>\n
\n <\/picture>\n