{"id":271426,"date":"2025-04-07T06:00:00","date_gmt":"2025-04-07T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=271426"},"modified":"2025-04-10T10:16:51","modified_gmt":"2025-04-10T08:16:51","slug":"doctrine-villepin-le-pouvoir-de-dire-non","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/07\/doctrine-villepin-le-pouvoir-de-dire-non\/","title":{"rendered":"Le pouvoir de dire Non"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">Nous vivons une \u00e9poque charni\u00e8re, travers\u00e9e par des fractures profondes que l\u2019on peine encore \u00e0 nommer. Le monde vacille sous le poids de ses propres exc\u00e8s&#160;: surexploitation des ressources, d\u00e9r\u00e8glement climatique, instabilit\u00e9 g\u00e9opolitique, fatigue d\u00e9mocratique, perte du sens collectif. Ce que nous affrontons n\u2019est pas une simple crise, c\u2019est une mutation historique, une bascule d\u2019\u00e9poque. Nous sommes pris dans <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/12\/25\/conversation-alexandre-kojeve\/\">une acc\u00e9l\u00e9ration prodigieuse de l\u2019Histoire<\/a>, tel un train fou, lanc\u00e9 \u00e0 pleine vitesse, dont les passagers ne peuvent plus descendre. 1979&nbsp;&#160;: l\u2019irruption de l\u2019islamisme radical sur la sc\u00e8ne mondiale et les r\u00e9volutions conservatrices anglo-saxonnes. 1989&nbsp;&#160;: la recomposition de la puissance avec d\u2019un c\u00f4t\u00e9, la chute du mur de Berlin, de l\u2019autre, les \u00e9v\u00e9nements de Tian An Men. La s\u00e9quence de 2001 avec la guerre contre le terrorisme et la d\u00e9mesure des interventions occidentales. 2008&nbsp;&#160;: la secousse de l\u2019ordre \u00e9conomique et financier de l\u2019apr\u00e8s-guerre, suivie de convulsions de plus en plus rapproch\u00e9es&nbsp;&#160;: la crise des dettes souveraines, les printemps arabes, la crise migratoire, la guerre commerciale sans compter la multiplication des \u00c9tats faillis et l\u2019extension des crises r\u00e9gionales.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce texte est n\u00e9 d\u2019une n\u00e9cessit\u00e9&#160;: celle de comprendre ce basculement, de d\u00e9chiffrer les forces \u00e0 l\u2019\u0153uvre, d\u2019interroger les logiques qui redessinent notre avenir sans toujours dire leur nom. Il est n\u00e9 d\u2019une intuition&nbsp;&#160;: le trumpisme n\u2019est pas la maladie du monde, il en est le sympt\u00f4me. Et l\u2019exc\u00e8s d\u2019attention qu\u2019il r\u00e9clame et re\u00e7oit <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/02\/05\/trump-destruction-spectaculaire\/\">nous d\u00e9tourne<\/a> de nos maux essentiels. L\u2019id\u00e9e de progr\u00e8s s\u2019effrite, les promesses de la modernit\u00e9 se d\u00e9robent, et l\u2019ordre international issu des r\u00e9volutions d\u00e9mocratiques semble perdre sa boussole. Face aux vertiges de l\u2019histoire, il nous reste un levier fondamental&nbsp;&#160;: notre esprit de r\u00e9sistance et la force du refus. Ce pouvoir inalt\u00e9rable de dire Non, non pas par repli ou nostalgie, mais pour rester fid\u00e8les \u00e0 nous-m\u00eames et rouvrir le champ des possibles. Mais pour cela, il faut se donner, m\u00e9thodiquement, progressivement, les moyens de dire Non.<\/p>\n\n\n\n<p>Partout, des formes imp\u00e9riales resurgissent \u2014 politiques, \u00e9conomiques, technologiques, culturelles \u2014 dans un monde livr\u00e9 \u00e0 la comp\u00e9tition brutale des puissances. Face \u00e0 cette recomposition globale, il nous faut poser une nouvelle \u00e9quation&nbsp;&#160;: non plus celle de l\u2019illimit\u00e9 prom\u00e9th\u00e9en, mais celle des limites partag\u00e9es&nbsp;&#160;; non plus celle de la domination, mais celle de la cohabitation. Ce texte explore les logiques d\u2019\u00e9puisement, les d\u00e9rives autoritaires, les fractures sociales, mais aussi les voies possibles d\u2019un sursaut europ\u00e9en et r\u00e9publicain, dans la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9al d\u2019\u00e9mancipation, \u00e0 la promesse d\u00e9mocratique, \u00e0 la dignit\u00e9 humaine afin de retrouver le courage d\u2019inventer une R\u00e9publique des vivants.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Car l\u2019Histoire n\u2019est pas \u00e9crite d\u2019avance. Nous avons le pouvoir de dire Non \u00e0 l\u2019\u00e9puisement de la plan\u00e8te, au retour des logiques imp\u00e9riales, \u00e0 cet \u00e2ge de fer o\u00f9 la guerre redevient une m\u00e9thode ordinaire, \u00e0 la mont\u00e9e des autoritarismes, \u00e0 la r\u00e9signation d\u00e9mocratique. Non \u00e0 la fragmentation identitaire, au repli sur soi, \u00e0 la perte du sens, \u00e0 l\u2019effacement du commun.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Le trumpisme n\u2019est pas la maladie du monde, il en est le sympt\u00f4me.<\/p><cite>Dominique de Villepin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L\u2019\u00e9puisement du monde prom\u00e9th\u00e9en<\/h2>\n\n\n\n<p>Prom\u00e9th\u00e9e est \u00e9puis\u00e9. Voil\u00e0 ce que nous devons reconna\u00eetre sans d\u00e9tour, avec la gravit\u00e9 qui s\u2019impose. Notre monde, ivre de puissance, vacille d\u00e9sormais au bord de ses propres limites. <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/05\/23\/le-sol-europeen-est-il-en-train-de-changer-sous-nos-pieds-x\/\">Le sol se d\u00e9robe sous nos pas<\/a> et l\u2019horizon s\u2019assombrit. Ma th\u00e8se est simple&nbsp;&#160;: les transformations politiques actuelles et \u00e0 venir du monde s\u2019enracinent dans un ph\u00e9nom\u00e8ne unique, l\u2019\u00e9puisement du mod\u00e8le de d\u00e9veloppement de la modernit\u00e9, fond\u00e9 sur l\u2019exploitation intensive des ressources naturelles, sur l\u2019intensification continue des \u00e9changes mondiaux, sur l\u2019expansion de la sph\u00e8re marchande dans nos vies, sur la centralit\u00e9 de la puissance militaire pour garantir l\u2019ordre, et sur l\u2019illusion de rivaliser avec les dieux. Cinq \u00e9puisements qui n\u2019en font qu\u2019un.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9puisement des ressources plan\u00e9taires n\u2019est plus un spectre lointain, mais une r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te, pesante, palpable. Il ne s\u2019agit plus de proph\u00e9ties alarmistes, mais d\u2019un pr\u00e9sent qui chancelle, d\u2019un avenir qui se r\u00e9tracte. \u00c0 mesure que montent les eaux et que s\u2019effondrent les \u00e9cosyst\u00e8mes, c\u2019est notre mod\u00e8le de d\u00e9veloppement qui se r\u00e9v\u00e8le pour ce qu\u2019il est&#160;: insoutenable, insatiable, inadapt\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous franchissons, les uns apr\u00e8s les autres, les seuils du r\u00e9chauffement comme on franchit des lignes rouges dans un conflit que l\u2019on ne ma\u00eetrise plus. Celui des 1,5 degr\u00e9s celsius, longtemps pr\u00e9sent\u00e9 comme une limite \u00e0 ne pas d\u00e9passer, est d\u00e9sormais en passe de l\u2019\u00eatre, emport\u00e9 par une croissance toujours plus vorace, par une consommation mondiale devenue aveugle \u00e0 ses propres ravages. Le budget carbone pour s\u2019y maintenir se r\u00e9duit \u00e0 peau de chagrin, moins de sept ans d\u2019\u00e9missions, et d\u00e9j\u00e0 les promesses des \u00c9tats s\u2019\u00e9tiolent dans l\u2019ombre des renoncements. Les Accords de Paris ne sont plus que des serments oubli\u00e9s ou trahis. Et voil\u00e0 que l\u2019on accepte l\u2019id\u00e9e d\u2019un d\u00e9passement temporaire, comme si l\u2019on pouvait jouer avec la chimie de l\u2019atmosph\u00e8re et la m\u00e9canique du vivant aussi ais\u00e9ment que l\u2019on jongle avec des chiffres sur un tableau d\u2019experts.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ce d\u00e9passement est un mirage. On nous parle de compensations, de plantations d\u2019arbres, de technologies de capture du carbone, alors m\u00eame que les fraudes prolif\u00e8rent, que les dispositifs exp\u00e9rimentaux restent balbutiants, que les for\u00eats br\u00fblent plus vite qu\u2019on ne les plante. Le climatoscepticisme a c\u00e9d\u00e9 la place au climato-d\u00e9faitisme, ce mal rampant qui sape les volont\u00e9s, mine les engagements, d\u00e9sarme les peuples. Il se glisse partout, dans les discours, dans les urnes, dans les foyers. Il se fait fatalisme, r\u00e9signation, cynisme.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un renoncement mondial qui nous menace, un effondrement de la diplomatie climatique, ce fr\u00eale \u00e9difice de promesses et de responsabilit\u00e9s partag\u00e9es. Alors que les conf\u00e9rences se succ\u00e8dent, l\u2019alerte lanc\u00e9e par Jacques Chirac r\u00e9sonne comme un \u00e9cho tragique&#160;: \u00ab&#160;<em>notre maison br\u00fble, et nous regardons ailleurs<\/em>&#160;\u00bb. Plus encore, ce d\u00e9faitisme est une fracture. Il divise le Nord global et le Sud global, incapables de s\u2019accorder sur une justice climatique, sur un partage \u00e9quitable du fardeau. Et lorsque la responsabilit\u00e9 collective devient un fardeau individuel, les \u00e9go\u00efsmes prolif\u00e8rent. Chacun accuse, jalouse, se replie. Ce n\u2019est plus une solidarit\u00e9 du vivant, mais une concurrence des survivances.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que nous touchons du doigt, c\u2019est la raret\u00e9 du monde, l\u2019\u00e9troitesse de notre plan\u00e8te. La comp\u00e9tition revient en force, f\u00e9roce, pour les ressources min\u00e9rales. Une nouvelle g\u00e9opolitique des mati\u00e8res premi\u00e8res s\u2019installe, brutale et instable. <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2023\/08\/23\/extraction-et-protectionnisme-lindustrialisation-de-lindonesie\/\">Le nickel indon\u00e9sien<\/a>, le coltan congolais, le cuivre chilien&#160;: autant de nouveaux Eldorado autour desquels s\u2019aiguisent les app\u00e9tits, se cristallisent les tensions. L\u2019\u00eele de Sulawesi, le Kivu, les plateaux andins deviennent les nouveaux carrefours du monde, non plus pour l\u2019\u00e9change, mais pour la conqu\u00eate. Les trois quarts de la transformation du lithium se concentrent en Chine. Et pendant ce temps, nous poursuivons encore les mirages fossiles de la pr\u00e9c\u00e9dente r\u00e9volution industrielle. Le p\u00e9trole, le gaz naturel, ces vieux dieux du progr\u00e8s, continuent de r\u00e9gner, repoussant toujours plus loin les limites de l\u2019extractible, m\u00eame au prix de l\u2019irr\u00e9versible. L\u2019Arctique est saign\u00e9, l\u2019Or\u00e9noque est fractur\u00e9, et tout cela en h\u00e2tant un \u00ab&#160;<em>pic p\u00e9trolier<\/em>&#160;\u00bb qui cr\u00e9e de nouveaux chocs sans que le monde ait r\u00e9ussi \u00e0 se d\u00e9sintoxiquer.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Face aux vertiges de l\u2019histoire, il nous reste un levier fondamental&nbsp;&#160;: notre esprit de r\u00e9sistance et la force du refus. Ce pouvoir inalt\u00e9rable de dire Non<\/p><cite>Dominique de Villepin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Les sols s\u2019appauvrissent, les engrais chimiques menacent de manquer, les champs se r\u00e9voltent contre le productivisme. Comment nourrir dix milliards d\u2019humains dans un monde qui d\u00e9vore ses propres fondations&#160;? Le ventre de la Terre n\u2019est pas un puits sans fond, et les r\u00e9serves du sous-sol en phosphore, indispensables \u00e0 l\u2019agriculture, pourraient \u00eatre \u00e9puis\u00e9es d\u2019ici 50 \u00e0 100 ans.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais l\u2019\u00e9puisement n\u2019est pas seulement celui des ressources naturelles. Il est aussi celui d\u2019un mod\u00e8le&#160;: celui de la mondialisation elle-m\u00eame qui a contribu\u00e9 \u00e0 sortir des centaines de millions de personnes de la pauvret\u00e9 extr\u00eame, notamment en Asie. Au d\u00e9but, on crut \u00e0 un \u00e9quilibre presque alchimique&nbsp;&#160;: ici, des prix bas&nbsp;&#160;; l\u00e0, des emplois nouveaux. Le Nord consommait, le Sud produisait, et chacun y semblait trouver son compte. Mais ce pacte fragile s\u2019est rompu. Le Nord s\u2019est d\u00e9couvert d\u00e9pendant, d\u00e9sindustrialis\u00e9, priv\u00e9 de sa souverainet\u00e9 \u00e9conomique, concurrenc\u00e9 dans sa consommation par l\u2019\u00e9mergence de nouvelles classes moyennes mondiales&nbsp;&#160;; le Sud, bien qu\u2019acc\u00e9dant \u00e0 des nouveaux revenus, a vu souvent les fruits de sa croissance confisqu\u00e9s. Ce qui fut promesse de prosp\u00e9rit\u00e9 partag\u00e9e s\u2019est mu\u00e9 en fracture plan\u00e9taire. Les b\u00e9n\u00e9fices se sont concentr\u00e9s entre les mains d\u2019une \u00e9lite mondialis\u00e9e et m\u00e9tropolitaine. Les marges sont devenues privil\u00e8ges, les profits se sont mu\u00e9s en rentes. Le ressentiment a enfl\u00e9. En Occident, les populismes s\u2019\u00e9l\u00e8vent, nourris de la col\u00e8re de ceux qui ont vu s\u2019\u00e9vaporer leur travail, leur dignit\u00e9, leur espoir. Dans les pays \u00e9mergents, les in\u00e9galit\u00e9s se creusent, les villes tentaculaires s\u2019\u00e9tendent dans une f\u00e9brilit\u00e9 croissante. Ce reflux de la promesse mondialiste se manifeste aussi par un tournant tangible&#160;: la mont\u00e9e du protectionnisme et la fragmentation des cha\u00eenes d\u2019\u00e9change. Depuis quelques ann\u00e9es, les grandes puissances, sous l\u2019impulsion des \u00c9tats-Unis \u00e0 partir de 2016, et en r\u00e9action, l\u2019Europe et la Chine, redressent leurs barri\u00e8res douani\u00e8res, invoquant la souverainet\u00e9 \u00e9conomique, la s\u00e9curit\u00e9 ou la justice commerciale. Le commerce mondial, autrefois symbole d\u2019int\u00e9gration, devient th\u00e9\u00e2tre de rivalit\u00e9s&nbsp;&#160;: les taxes punitives sur les v\u00e9hicules \u00e9lectriques, les restrictions sur les semi-conducteurs, les sanctions crois\u00e9es prolif\u00e8rent. La mondialisation, longtemps promue comme horizon in\u00e9vitable, se fissure en blocs r\u00e9gionaux, en cha\u00eenes raccourcies, en flux reconfigur\u00e9s entre alli\u00e9s de circonstance. C\u2019est une nouvelle \u00e8re du \u00ab&#160;chacun pour soi&#160;\u00bb, o\u00f9 la coop\u00e9ration c\u00e8de la place \u00e0 la suspicion.<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-large\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/Nothung-Anselm-Kiefer-1973-1.jpg\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"1200\"\n        data-pswp-height=\"825\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/Nothung-Anselm-Kiefer-1973-1-330x227.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/Nothung-Anselm-Kiefer-1973-1-690x474.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/Nothung-Anselm-Kiefer-1973-1.jpg\"\r\n                media=\"(min-width: 990px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/Nothung-Anselm-Kiefer-1973-1-125x86.jpg\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n                    <figcaption class=\"pswp-caption-content \">Anselm Kiefer, \u00ab&#160;&#160;Nothung&#160;&#160;\u00bb, 1973. \u00a9 Anselm Kiefer<\/figcaption>\n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<p>Et au sommet, une minorit\u00e9 d\u2019acteurs \u00e9conomiques et politiques concentre une part croissante des richesses, fa\u00e7onne les r\u00e8gles du commerce mondial et dicte les r\u00e9cits. Le foss\u00e9 entre le 1&#160;% et le reste de l\u2019humanit\u00e9 s\u2019\u00e9largit chaque jour davantage, irr\u00e9pressible, insupportable. La mondialisation n\u2019est pas un complot, elle est une m\u00e9canique implacable. C\u2019est le monde du chacun pour soi qui s\u2019impose, un monde \u00e0 somme nulle, o\u00f9 les gains des uns deviennent les pertes des autres. Un monde sans horizon commun.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce monde, l\u2019\u00e9puisement est partout. Il est dans l\u2019air que l\u2019on respire, dans la terre que l\u2019on foule, dans les regards que l\u2019on croise. Il est celui d\u2019un Prom\u00e9th\u00e9e encha\u00een\u00e9 non plus par les dieux, mais par ses propres \u0153uvres.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis le tournant du si\u00e8cle, la puissance militaire, cette force qu\u2019on crut un temps capable de tout, s\u2019est heurt\u00e9e \u00e9galement \u00e0 ses propres limites. Nous vivons le paradoxe amer d\u2019une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019impuissance na\u00eet de l\u2019exc\u00e8s m\u00eame de puissance. L\u2019effondrement de l\u2019URSS avait laiss\u00e9 les \u00c9tats-Unis seuls ma\u00eetres d\u2019un ordre mondial en recomposition. La domination militaire qu\u2019ils exer\u00e7aient alors, soutenue par leurs alli\u00e9s, n\u2019avait pas d\u2019\u00e9quivalent dans l\u2019histoire connue&#160;: les deux tiers, parfois les trois quarts des capacit\u00e9s globales \u00e9taient concentr\u00e9es entre quelques mains. Et cette domination s\u2019\u00e9tait donn\u00e9 pour justification une promesse, celle d\u2019un ordre lib\u00e9ral pacifi\u00e9, r\u00e9gul\u00e9 par le droit international et d\u00e9fendu par la force.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Au d\u00e9but, on crut \u00e0 un \u00e9quilibre presque alchimique&nbsp;&#160;: ici, des prix bas&nbsp;&#160;; l\u00e0, des emplois nouveaux. Le Nord consommait, le Sud produisait, et chacun y semblait trouver son compte. Ce pacte fragile s\u2019est rompu.<\/p><cite>Dominique de Villepin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2023\/08\/15\/lere-strategique-de-la-guerre-du-golfe\/\">La guerre du Golfe<\/a>, en 1991, avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e comme l\u2019exemple \u00e9clatant de cette logique&nbsp;&#160;: une guerre juste, br\u00e8ve, l\u00e9gitime. Mais si l\u2019intervention militaire a atteint ses objectifs imm\u00e9diats, faute de solution politique, elle a laiss\u00e9 en place un r\u00e9gime affaibli et autoritaire, nourri des frustrations et des humiliations qui allaient contribuer, une d\u00e9cennie plus tard, \u00e0 de nouvelles instabilit\u00e9s r\u00e9gionales. Puis vinrent d\u2019autres interventions, souvent sous couvert humanitaire, toujours port\u00e9es par cette certitude que la force pouvait stabiliser, pacifier, r\u00e9concilier. Mais avec le recul, que reste-t-il de ces illusions&nbsp;&#160;? L\u2019Afghanistan, vingt ans d\u2019efforts, des milliers de morts, pour un retour des talibans sous les cam\u00e9ras du monde entier \u2014 retour rendu possible par l\u2019accord sign\u00e9 \u00e0 Doha en 2020 entre les \u00c9tats-Unis et les talibans, n\u00e9goci\u00e9 sous la pr\u00e9sidence de Donald Trump, dans une logique de retrait rapide qu\u2019il pr\u00e9sentait comme l\u2019art du <em>deal<\/em>, mais qui a surtout act\u00e9 l\u2019\u00e9chec d\u2019une strat\u00e9gie sans vision politique de long terme. L\u2019Irak, livr\u00e9 aux milices et aux factions, devenu un foyer du terrorisme qu\u2019on pr\u00e9tendait y \u00e9radiquer. La Libye, transform\u00e9e en th\u00e9\u00e2tre d\u2019ombres d\u2019une guerre civile sans fin. Le Sahel, enfin, o\u00f9 la France est contrainte non seulement de partir, mais de constater la perte de son influence, de la Libye au S\u00e9n\u00e9gal, et du Mali au Tchad, dans une indiff\u00e9rence m\u00eal\u00e9e de ressentiment des peuples qu\u2019elle croyait venir aider.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 chaque fois, la m\u00eame tentation&#160;: celle du raccourci strat\u00e9gique. Puisque nous avons la force, pensait-on, pourquoi s\u2019encombrer des lenteurs du dialogue, des incertitudes de la diplomatie, des m\u00e9andres du compromis&#160;? Je connais ces arguments&nbsp;&#160;: on me les a oppos\u00e9s sans rel\u00e2che depuis 2002, face \u00e0 la volont\u00e9 des \u00c9tats-Unis de partir en guerre en Irak jusqu\u2019aux exp\u00e9ditions militaires occidentales contre le terrorisme et pour les droits de l\u2019homme, au Sahel, sous l\u2019\u00e9gide fran\u00e7aise, en passant par la Libye de 2011. Mais cette force, sans vision ni patience, s\u2019est \u00e0 chaque fois retourn\u00e9e contre ses porteurs. Elle a pi\u00e9g\u00e9 les puissances dans un engrenage infernal. La logique de l\u2019escalade a laiss\u00e9 place \u00e0 celle du retrait, souvent pr\u00e9cipit\u00e9, toujours humiliant. L\u2019histoire b\u00e9gaie, et c\u2019est le m\u00eame dilemme qu\u2019au Vietnam ou en Alg\u00e9rie jadis&nbsp;&#160;: partir ou s\u2019enliser. L\u2019image de la prise chaotique de Kaboul par les talibans en ao\u00fbt 2021 \u00e9tait un \u00e9cho grin\u00e7ant \u00e0 la chute de Sa\u00efgon en avril 1975.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais tout autant que l\u2019\u00e9puisement de la force, c\u2019est l\u2019\u00e9puisement de la logique marchande qui nous assaille. Le monde contemporain s\u2019est mis en chiffres, en proc\u00e9dures, en \u00e9quivalents mon\u00e9taires. Il s\u2019est fait abstrait. Devenu conqu\u00e9rant, le capitalisme a voulu faire de chaque chose, de chaque geste, une valeur mesurable. Il ne s\u2019est pas content\u00e9 d\u2019ali\u00e9ner ceux qui produisent&#160;: il a aussi d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 ceux qui consomment. L\u2019homme contemporain, loin d\u2019\u00eatre lib\u00e9r\u00e9, est devenu le produit d\u2019un march\u00e9 sans fin, o\u00f9 ses d\u00e9sirs sont format\u00e9s, ses besoins induits, sa singularit\u00e9 dilu\u00e9e. Or aujourd\u2019hui, ce processus est proche de son accomplissement. Il ne lui reste plus gu\u00e8re de nouvelles conqu\u00eates possibles.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout est \u00e0 vendre, tout est mon\u00e9tis\u00e9&nbsp;&#160;: le soin, le loisir, la relation, l\u2019intimit\u00e9 m\u00eame. Le couple devient produit, l\u2019amiti\u00e9 un service, la joie une performance. La vie devient marchandise, vid\u00e9e de son myst\u00e8re, priv\u00e9e de sa lenteur. Le tissu symbolique qui unissait les g\u00e9n\u00e9rations, les communaut\u00e9s, les langages, se d\u00e9lite. L\u2019existence s\u2019aplatit. Et l\u2019on sent planer, dans cet aplatissement, l\u2019\u00e9cho proph\u00e9tique de Walter Benjamin&nbsp;&#160;: ce que nous perdons n\u2019est pas seulement du contenu, mais une pr\u00e9sence. L\u2019aura. Cette lumi\u00e8re silencieuse qui fait de chaque vie une \u0153uvre d\u2019art.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce processus se double d\u2019une autre ali\u00e9nation, plus insidieuse encore&nbsp;&#160;: celle de la bureaucratisation. \u00c0 mesure que cro\u00eet la complexit\u00e9 du monde, les r\u00e8gles se multiplient, les normes se superposent, les proc\u00e9dures s\u2019empilent. La bureaucratie est la forme sociale de la rationalit\u00e9, expliquait d\u00e9j\u00e0 Max Weber. Il ne s\u2019agit plus seulement de l\u2019\u00c9tat ou des institutions publiques. Les banques, les plateformes, les grandes entreprises participent tout autant \u00e0 cette m\u00e9canique. Les individus eux-m\u00eames sont mis \u00e0 contribution&nbsp;&#160;: qu\u2019on se souvienne de cette folie du formulaire d\u2019autorisation de sortie pendant le Covid, qui faisait de chaque Fran\u00e7ais le bureaucrate pointilleux de sa propre surveillance. Tout est codifi\u00e9, standardis\u00e9, r\u00e9gul\u00e9, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019asphyxie. L\u2019implicite culturel, le non-dit social, cette respiration subtile du lien humain, dispara\u00eet sous le poids de l\u2019explicite normatif.<\/p>\n\n\n\n<p>Les individus, en qu\u00eate de protection et d\u2019\u00e9quit\u00e9, finissent par r\u00e9clamer ces filets administratifs. Mais en les obtenant, ils sacrifient quelque chose de plus essentiel&#160;: la libert\u00e9, la responsabilit\u00e9, la capacit\u00e9 \u00e0 donner sens. L\u2019existence se r\u00e9duit \u00e0 un ajustement constant, une conformit\u00e9 sans \u00e9paisseur. Et l\u2019homme se trouve face \u00e0 un monde qu\u2019il ne comprend plus, mais qui le mesure sans cesse.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, voici le dernier avatar de cet \u00e9puisement, l\u2019empire de la donn\u00e9e ou \u00ab&#160;<em>data\u00efsation<\/em>&#160;\u00bb du monde. Ce mot barbare cache une r\u00e9alit\u00e9 redoutable. Nous avons cru que la r\u00e9volution num\u00e9rique ouvrirait une \u00e8re nouvelle de savoir, de communication, d\u2019\u00e9mancipation. Mais \u00e0 mesure que nos gestes, nos mots, nos \u00e9motions m\u00eames deviennent des donn\u00e9es, que le c\u0153ur battant des algorithmes nous transforme en produits de cette nouvelle \u00e9conomie num\u00e9rique, nous avons troqu\u00e9 la libert\u00e9 contre la convenance. Nos montres nous surveillent, la techno-surveillance nous encercle, les algorithmes nous analysent. Les plateformes nous gouvernent et un nouveau f\u00e9odalisme s\u2019installe. Chaque besoin satisfait est une information pr\u00e9lev\u00e9e, chaque d\u00e9sir anticip\u00e9 est une proph\u00e9tie autor\u00e9alis\u00e9e. Tous nos gestes se transforment en donn\u00e9es, nos pens\u00e9es m\u00eames se laissent devancer. Tout devient pr\u00e9diction, tout devient produit. Ce n\u2019est plus seulement le monde qui se chiffre, c\u2019est notre humanit\u00e9 qui se calcule. Et bient\u00f4t, ce ne sera plus seulement nos actions qui seront repr\u00e9sent\u00e9es, mais nos vies enti\u00e8res simul\u00e9es, reproduites, r\u00e9duites, tout notre \u00eatre m\u00eame traduit en ligne de code.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le vivant, dans sa singularit\u00e9, sa fragilit\u00e9, et sa grandeur aussi, risque lentement, insidieusement, de se dissoudre, car ce monde ne nous offre plus gu\u00e8re de marges de man\u0153uvre. Il nous encadre, nous \u00e9value, nous refl\u00e8te. Mais il ne nous \u00e9l\u00e8ve plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors oui, Prom\u00e9th\u00e9e est \u00e9puis\u00e9. Et avec lui, c\u2019est toute notre civilisation qui s\u2019interroge&#160;: avons-nous trahi la promesse que nous nous \u00e9tions faite d\u2019un monde plus libre, plus juste, plus habitable&#160;? Il ne suffit plus d\u2019innover, d\u2019optimiser, de r\u00e9guler. Il faut r\u00e9enchanter. Il faut retrouver, dans le bruissement des jours et le silence des gestes, la part humaine qui r\u00e9siste encore.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Tout autant que l\u2019\u00e9puisement de la force, c\u2019est l\u2019\u00e9puisement de la logique marchande qui nous assaille.<\/p><cite>Dominique de Villepin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>C\u2019est, au fond, l\u2019\u00e9puisement de la modernit\u00e9 elle-m\u00eame que nous devons affronter. Non plus seulement l\u2019\u00e9puisement des ressources, des mod\u00e8les ou des institutions, mais celui d\u2019une promesse vieille de plusieurs si\u00e8cles&#160;: celle d\u2019un monde lib\u00e9r\u00e9 par la raison, \u00e9lev\u00e9 par la science, guid\u00e9 par le progr\u00e8s. Cette promesse s\u2019effrite, se fissure, se d\u00e9robe. L\u2019id\u00e9al prom\u00e9th\u00e9en, qui porta l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 se dresser contre les d\u00e9terminismes, \u00e0 d\u00e9fier les dieux, \u00e0 s\u2019arracher \u00e0 la nature pour mieux la dominer, ne survit plus que dans quelques ultimes bastions.<\/p>\n\n\n\n<p>La technologie constitue aujourd\u2019hui l\u2019unique territoire o\u00f9 le r\u00eave de l\u2019illimit\u00e9 semble encore tol\u00e9r\u00e9. Mais ce r\u00eave, \u00e0 y regarder de plus pr\u00e8s, est d\u00e9j\u00e0 confisqu\u00e9. L\u2019intelligence artificielle, loin de constituer une lib\u00e9ration, s\u2019enferme dans la logique opaque des monopoles. Le savoir est devenu brevet, le progr\u00e8s innovation priv\u00e9e, <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/themes\/numerique\/puissances-de-lia\/\">la puissance un actif contr\u00f4l\u00e9 par quelques g\u00e9ants<\/a>. De la supr\u00e9matie de l\u2019IA \u00e0 la conqu\u00eate du quantique, ce qui se dessine n\u2019est pas une \u00e9mancipation partag\u00e9e, mais une raret\u00e9 organis\u00e9e, une science cloisonn\u00e9e, r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 ceux qui peuvent se l\u2019acheter. Du c\u00f4t\u00e9 du transhumanisme, la promesse de d\u00e9passement de la condition humaine, avec ses perspectives d\u2019humanit\u00e9 augment\u00e9e ou de vie ind\u00e9finiment prolong\u00e9e, <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/01\/24\/dominer-la-societe-avec-lia-la-face-cachee-du-projet-stargate-x\/\">s\u2019annonce comme l\u2019inscription de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 sociale au c\u0153ur de la vie humaine<\/a>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019espace, autrefois vaste promesse de l\u2019infini, dernier continent de l\u2019imaginaire collectif, devient lui aussi terrain de luttes, de convoitises, de pr\u00e9dations. Il ne s\u2019agit plus d\u2019exploration, mais d\u2019exploitation. <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/03\/20\/mercantilisme-et-capitalisme-de-la-finitude-aux-origines-de-lempire-trump\/\">\u00c0 la mani\u00e8re des compagnies des Indes<\/a>, ce sont des firmes \u00e0 charte, des consortiums m\u00ealant ambition priv\u00e9e et souverainet\u00e9 d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e qui tracent la carte du ciel. On parle de bases lunaires, de constellations militaris\u00e9es, de forages d\u2019ast\u00e9ro\u00efdes. \u00c0 peine avons-nous souill\u00e9 la Terre que nous pr\u00e9tendons coloniser les \u00e9toiles, dans une logique qui tient davantage du pillage que de la transcendance.<\/p>\n\n\n\n<p>Trois enjeux s\u2019y entrelacent&#160;: celui, d\u00e9sormais banal, du commerce, avec ses autoroutes orbitales et ses march\u00e9s de demain&#160;; celui, plus sinistre, de la militarisation, o\u00f9 chaque orbite devient un potentiel champ de bataille&#160;; enfin, celui, plus ancien, plus mythique, de la colonisation, comme si l\u2019homme pouvait fuir la Terre pour rena\u00eetre ailleurs, vierge de ses erreurs. Mais que serons-nous, ailleurs, si nous ne changeons pas ici&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Reste l\u2019identit\u00e9. Le dernier territoire de l\u2019illimit\u00e9, parce qu\u2019il est le plus int\u00e9rieur. L\u00e0 o\u00f9, dans le secret des consciences, chacun peut encore tenter de se r\u00e9inventer, de devenir autre, de devenir soi. C\u2019est l\u00e0 que devrait r\u00e9sider notre libert\u00e9 la plus profonde. Et pourtant, m\u00eame ce domaine se trouve pris d\u2019assaut, codifi\u00e9, instrumentalis\u00e9. \u00c0 droite, par une logique d\u2019enracinement rigide, fixiste, parfois x\u00e9nophobe, qui r\u00e9duit l\u2019identit\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00e9ritage, \u00e0 la biologie, \u00e0 une puret\u00e9 fantasm\u00e9e. \u00c0 gauche, par une logique de fragmentation, o\u00f9 chaque diff\u00e9rence codifie sa blessure, o\u00f9 la revendication devient assignation. Au nom de l\u2019\u00e9mancipation, chacun est enferm\u00e9 dans sa case. La recherche de soi s\u2019est mu\u00e9e en cartographie \u00e9sot\u00e9rique. Chaque groupe trace ses fronti\u00e8res, \u00e9rige ses normes, construit ses appartenances. Et ainsi, l\u2019identit\u00e9, lieu de jaillissement, d\u2019invention, de dialogue, devient \u00e0 son tour territoire occup\u00e9. On ne s\u2019y d\u00e9couvre plus, on s\u2019y conforme. On n\u2019y devient plus, on y appartient.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019avenir s\u2019annonce incertain comme suspendu. Habit\u00e9e pendant deux si\u00e8cles par le recul de toutes les limites d\u00e9mographiques, du nombre et de l\u2019\u00e2ge, l\u2019humanit\u00e9 semble tout \u00e0 coup douter, bifurquer, entrer dans un temps de turbulences. C\u2019est la fracture d\u00e9mographique mondiale, une transition inachev\u00e9e, qui redessine en profondeur les rapports de force entre les continents, entre les \u00e9conomies, entre les g\u00e9n\u00e9rations, entre les r\u00e9cits.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>\u00c0 peine avons-nous souill\u00e9 la Terre que nous pr\u00e9tendons coloniser les \u00e9toiles, dans une logique qui tient davantage du pillage que de la transcendance.<\/p><cite>Dominique de Villepin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Le monde s\u2019accro\u00eet toujours, mais de mani\u00e8re in\u00e9gale. Au Nord, les soci\u00e9t\u00e9s vieillissent, s\u2019atrophient, doutent d\u2019elles-m\u00eames. En Europe, au Japon, en Cor\u00e9e, en Chine m\u00eame, la f\u00e9condit\u00e9 s\u2019effondre, les populations actives reculent, les syst\u00e8mes sociaux chancellent. \u00c0 l\u2019inverse, au Sud, notamment en Afrique subsaharienne, au Moyen-Orient et dans une partie de l\u2019Asie, les jeunesses s\u2019impatientent, souvent laiss\u00e9es sans horizon. Deux mondes se regardent, l\u2019un fascin\u00e9 par sa long\u00e9vit\u00e9, l\u2019autre par sa vitalit\u00e9, mais ni l\u2019un ni l\u2019autre ne parvient \u00e0 formuler un projet commun.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette asym\u00e9trie d\u00e9mographique n\u2019est pas une simple question de chiffres&#160;: elle est un soul\u00e8vement silencieux du monde. Car \u00e0 mesure que les jeunes du Sud cherchent une place, une voix, un avenir, le Nord se replie sur ses peurs, ses fronti\u00e8res, ses m\u00e9moires. Les d\u00e9sirs de mobilit\u00e9 rencontrent des murs et des refus. Et ainsi, le choc d\u00e9mographique se transforme en choc politique, alimentant le populisme, la crispation identitaire, le fantasme de submersion.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais peut-on construire un monde viable en dressant les g\u00e9n\u00e9rations les unes contre les autres, en mettant les continents en concurrence&#160;? Ce que r\u00e9v\u00e8le cette fracture, c\u2019est l\u2019urgence d\u2019une solidarit\u00e9 \u00e0 la bonne \u00e9chelle, d\u2019un pacte interg\u00e9n\u00e9rationnel et intercontinental.<\/p>\n\n\n\n<p>Car l\u2019humanit\u00e9 se tient l\u00e0, entre l\u2019exc\u00e8s et le manque, entre les soci\u00e9t\u00e9s rassasi\u00e9es et celles encore affam\u00e9es d\u2019avenir. Et dans cette tension, il ne s\u2019agit pas de ma\u00eetriser la d\u00e9mographie comme on g\u00e8re un stock, mais de l\u2019habiter politiquement, de lui donner un sens.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cette somme des \u00e9puisements du monde est le premier terme de la nouvelle \u00e9quation imp\u00e9riale. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du signe \u00ab&#160;\u00e9gal&#160;\u00bb, se dresse le second terme&nbsp;&#160;: la r\u00e9organisation du monde autour de nouveaux empires, mus par la peur panique de la p\u00e9nurie. Le \u00ab&#160;n\u00e9o-imp\u00e9rialisme&#160;\u00bb se d\u00e9ploie en parall\u00e8le \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des soci\u00e9t\u00e9s, en redistribuant le pouvoir, comme \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, en changeant par la puissance les relations des nations entre elles.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les nouveaux despotes \u00e0 l\u2019\u00e2ge imp\u00e9rial<\/h2>\n\n\n\n<p>Vers l\u2019int\u00e9rieur, le n\u00e9o-imp\u00e9rialisme impose son mod\u00e8le autoritaire en attaquant la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale. Les r\u00e9ponses id\u00e9ologiques se d\u00e9ploient comme autant de tentatives pour sauver, pr\u00e9server, ou reconqu\u00e9rir une souverainet\u00e9 perdue. Mais parmi elles, deux logiques s\u2019imposent, non comme solutions, mais comme spirales. Des spirales imp\u00e9riales, nourries par l\u2019angoisse du d\u00e9clin et l\u2019appel des forces brutes.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re, c\u2019est le d\u00e9ni frontal, la n\u00e9gation volontaire de toute limite. C\u2019est l\u2019illimitisme assum\u00e9, incarn\u00e9 par Donald Trump, figure d\u2019un absolutisme sans habillage doctrinal, empire d\u2019instincts et de postures, empire de commandement, au sens premier de l\u2019<em>imperium<\/em>. L\u2019action prime, le verbe tranche, le chef domine. Il ne gouverne pas, il incarne. Il n\u2019organise pas, il impose. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur comme \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, tout doit se soumettre au th\u00e9\u00e2tre de la puissance, \u00e0 sa visibilit\u00e9, \u00e0 sa d\u00e9monstration.<\/p>\n\n\n\n<p>Son attrait pour les figures de l\u2019homme fort ne tient pas du hasard, mais d\u2019un r\u00e9cit profond, enracin\u00e9 dans la mythologie am\u00e9ricaine. Il convoque l\u2019imaginaire collectif&#160;: <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/01\/cowboy-coding-le-plan-de-musk-pour-pirater-les-etats-unis\/\">le cowboy solitaire<\/a>, le gangster impitoyable, le flic sans scrupule. Chaque geste, chaque mot, chaque silence m\u00eame est un fragment de cette dramaturgie brutale. Et cela touche, cela parle. Car derri\u00e8re le leader, il y a le peuple, non pas uni, mais ligu\u00e9, mim\u00e9tique, pr\u00eat \u00e0 croire que la force du chef est sa propre revanche, sa propre force.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce trumpisme est davantage qu\u2019un homme&#160;: c\u2019est une structure affective, une \u00e9conomie morale fond\u00e9e sur la domination. La nature, la femme, l\u2019\u00e9tranger, tout doit y rester \u00e0 sa place. Les fronti\u00e8res doivent redevenir claires et les hi\u00e9rarchies naturelles. L\u2019\u00e9nergie fossile est c\u00e9l\u00e9br\u00e9e comme instrument de conqu\u00eate, <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/11\/04\/petrole-lorigine-du-mal\/\">le p\u00e9trole for\u00e9 comme totem de virilit\u00e9 \u00e9conomique<\/a>. Et si le monde devient plus instable, alors l\u2019empire devient mobile, r\u00e9actif, adapt\u00e9. Il ne suit aucun projet, mais \u00e9pouse chaque opportunit\u00e9. Il avance dans le brouillard, certain que sa force le guidera.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce mod\u00e8le, qui m\u00eale extractivisme, capitalisme hybride, et n\u00e9o-imp\u00e9rialisme \u00e9conomique, repose sur un rapport au monde purement utilitaire&#160;: tout ce qui est p\u00e9riph\u00e9rique doit rapporter au centre. Les mati\u00e8res premi\u00e8res doivent nourrir la prosp\u00e9rit\u00e9 nationale. Le commerce international doit servir \u00e0 abolir, ou au moins r\u00e9duire, l\u2019imp\u00f4t int\u00e9rieur. Le dollar doit \u00eatre un instrument de captation mondiale, un privil\u00e8ge sans contrepartie. L\u2019horizon, c\u2019est une \u00e9conomie mondiale siphonn\u00e9e au profit d\u2019un seul peuple, d\u2019un seul \u00c9tat, d\u2019un seul homme. Cette captation s\u2019incarne aujourd\u2019hui dans le retour assum\u00e9 du protectionnisme <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/trump-et-la-guerre-commerciale-x\/\">am\u00e9ricain dont les droits de douane effectifs sont relev\u00e9s en avril 2025 \u00e0 des niveaux sans pr\u00e9c\u00e9dent depuis les tarifs Hawley-Smoot des ann\u00e9es trente qui ont conduit \u00e0 l\u2019effondrement du commerce mondial<\/a>. Ce nationalisme \u00e9conomique, pr\u00e9sent\u00e9 comme d\u00e9claration d\u2019ind\u00e9pendance, dissimule une logique d\u2019absorption&#160;: maintenir l\u2019avance nationale en d\u00e9stabilisant la concurrence mondiale. Le commerce n\u2019est plus un espace de r\u00e8gles partag\u00e9es, mais un champ de bataille aux allures de guerre commerciale permanente.<\/p>\n\n\n\n<p>Et \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan, c\u2019est la technologie qui devient le bras arm\u00e9 de cette vision. Non pas l\u2019innovation comme progr\u00e8s partag\u00e9, mais la puissance technologique comme levier de domination. L\u2019IA et le quantique ne sont pas per\u00e7us comme outils, mais comme armes. On consomme toujours plus d\u2019\u00e9nergie pour maintenir l\u2019avance, quitte \u00e0 en creuser le co\u00fbt \u00e9cologique. On collecte toujours plus de donn\u00e9es, non pour comprendre, mais pour surveiller. La technologie devient empire. Et les empires d\u2019aujourd\u2019hui ne se contentent plus de gouverner les terres, mais partent \u00e0 la conqu\u00eate des esprits.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Le mod\u00e8le trumpiste, qui m\u00eale extractivisme, capitalisme hybride, et n\u00e9o-imp\u00e9rialisme \u00e9conomique, repose sur un rapport au monde purement utilitaire&#160;: tout ce qui est p\u00e9riph\u00e9rique doit rapporter au centre.<\/p><cite>Dominique de Villepin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>La deuxi\u00e8me r\u00e9ponse, elle, s\u2019inscrit dans une autre tradition. Elle ne nie pas les limites, elle les int\u00e9riorise. C\u2019est la logique de l\u2019autosuffisance, port\u00e9e par Xi Jinping dans l\u2019h\u00e9ritage du mao\u00efsme. L\u2019empire ne s\u2019\u00e9tend pas vers l\u2019ext\u00e9rieur, il se referme. Il ne cherche pas la projection, mais la forteresse. Il b\u00e2tit une muraille industrielle, technologique, morale \u2014 des Grandes Murailles de sable et de feu. L\u00e0-bas, le pouvoir ne se projette pas, il s\u2019enracine. <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/06\/20\/letat-du-parti-2\/\">Le Parti tient l\u2019\u00c9tat<\/a>, l\u2019\u00c9tat tient la soci\u00e9t\u00e9, et la soci\u00e9t\u00e9, patiemment, construit sa propre ind\u00e9pendance. Cette strat\u00e9gie s\u2019est r\u00e9cemment accentu\u00e9e face aux restrictions occidentales. En r\u00e9ponse aux sanctions am\u00e9ricaines et aux enqu\u00eates europ\u00e9ennes, P\u00e9kin renforce son autarcie industrielle, s\u00e9curise ses approvisionnements critiques, et restructure ses d\u00e9bouch\u00e9s commerciaux vers l\u2019Asie, l\u2019Afrique ou l\u2019Am\u00e9rique latine. La Chine r\u00e9agit non seulement par des mesures d\u00e9fensives, mais aussi par des contre-attaques cibl\u00e9es sur des produits embl\u00e9matiques.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019investissement public, massif, m\u00e9thodique, permet \u00e0 la Chine d\u2019accomplir des bonds technologiques spectaculaires. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019Occident s\u2019enlise dans la complexit\u00e9, P\u00e9kin avance. <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/01\/28\/laffaire-deepseek-et-le-futur-de-lia-une-conversation-avec-gary-marcus\/\">DeepSeek<\/a>, Xiaomi, Huawei, <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2023\/08\/30\/byd-et-catl-dans-la-tete-des-promethees-chinois-de-lelectricite\/\">BYD<\/a>&#160;: autant de symboles d\u2019une conqu\u00eate tranquille, d\u2019une mont\u00e9e en puissance par l\u2019int\u00e9rieur. Et dans cette strat\u00e9gie, la taille du march\u00e9 domestique devient une arme. La Chine n\u2019exporte pas seulement des produits, elle exporte des normes, des rythmes, des standards. Elle devient un monde en soi.<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-medium\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/T03403_10.jpg\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"1040\"\n        data-pswp-height=\"1536\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/T03403_10-330x487.jpg\"\r\n                media=\"(max-width:  374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/T03403_10-690x1019.jpg\"\r\n                media=\"(max-width:  989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/T03403_10-990x1462.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 1319px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/T03403_10-690x1019.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 1599px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/T03403_10-990x1462.jpg\"\r\n                media=\"(min-width: 1600px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/T03403_10-125x185.jpg\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n                    <figcaption class=\"pswp-caption-content \">Anselm Kiefer, \u00ab&#160;&#160;Parsifal I&#160;&#160;\u00bb, 1973. \u00a9 Anselm Kiefer<\/figcaption>\n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<p>Mais cette logique est aussi fond\u00e9e sur la m\u00e9fiance. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, elle se traduit par la surveillance, le contr\u00f4le, l\u2019homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 sociale qui atteignent leur paroxysme au Xinjiang et au Tibet. \u00c0 l\u2019ext\u00e9rieur, elle se double d\u2019une prudence strat\u00e9gique, d\u2019une d\u00e9fiance constante. Le Parti, ici, ne pr\u00e9tend pas s\u00e9duire, il veut durer. Et dans cette volont\u00e9 de durabilit\u00e9 r\u00e9side un imp\u00e9rialisme discret, enracin\u00e9, presque g\u00e9ologique. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019Am\u00e9rique choisit la projection de force, la Chine choisit l\u2019exercice du contr\u00f4le. L\u00e0 o\u00f9 les \u00c9tats-Unis laissent entrevoir la pr\u00e9dation, la Chine laisse imaginer une logique de rationnement.<\/p>\n\n\n\n<p>La troisi\u00e8me r\u00e9ponse, enfin, est celle de l\u2019empire b\u00e9nin du droit et de la politique. C\u2019est le mod\u00e8le europ\u00e9en qui oppose \u00e0 la centralisation du pouvoir sa volont\u00e9 d\u2019\u00eatre \u00ab&#160;unis dans la diversit\u00e9&#160;\u00bb, qui att\u00e9nue les tentations absolutistes par la logique du compromis ou du consensus. Nous red\u00e9couvrons que l\u2019Europe est un mod\u00e8le d\u2019actualit\u00e9 et peut-\u00eatre le meilleur contre-mod\u00e8le au n\u00e9o-imp\u00e9rialisme qui agite le monde. Pour une Europe qui s\u2019est construite sur des fant\u00f4mes, des r\u00eaves et des cauchemars d\u2019empire et qui s\u2019est voulue \u00e0 la fois post-imp\u00e9riale et post-nationale, <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/03\/12\/empire-20-ans-apres\/\">le temps est venu d\u2019inventer les contours d\u2019un \u00ab&#160;post-Empire&#160;\u00bb<\/a>.Et apr\u00e8s tout, le Saint Empire Romain Germanique, qui n\u2019\u00e9tait ni romain, ni saint, ni tr\u00e8s germanique, ni vraiment imp\u00e9rieux, n\u2019en a pas moins \u00e9t\u00e9 l\u2019empire le plus durable et de loin sur le continent, un mill\u00e9naire. Un empire \u00e9lectif, mosa\u00efque d\u2019entit\u00e9s de tailles diverses et presque souveraines, un vaste espace de d\u00e9lib\u00e9ration, de jurisprudence, de droit et de respect des libert\u00e9s. Comment ne pas voir une forme de filiation avec l\u2019Union europ\u00e9enne d\u2019aujourd\u2019hui et en tout cas une le\u00e7on pour elle&nbsp;&#160;? Comment ne pas y lire un appel \u00e0 r\u00e9sister aux tentations illib\u00e9rales qui voudraient faire de l\u2019Europe \u00e0 son tour un empire parmi les autres&nbsp;&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Ce mod\u00e8le permet le partage des ressources, un multilat\u00e9ralisme fond\u00e9 non sur la force, mais sur la coop\u00e9ration. Mais cette voie est \u00e9troite. Car elle suppose l\u2019accord, le dialogue, le consensus.<\/p>\n\n\n\n<p>Il suffit de regarder la carte, les ambitions imp\u00e9riales font tache d\u2019huile. Vingt-cinq ans de r\u00e8gne de Recep Tayyip Erdogan ont fait glisser la Turquie vers un autoritarisme n\u00e9o-ottoman. La Russie de Poutine prend des airs n\u00e9o-tsaristes <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/03\/07\/la-guerre-sainte-de-poutine\/\">de gardienne du conservatisme chr\u00e9tien<\/a>. L\u2019Inde de Narendra Modi r\u00e9organise la politique indienne depuis plus de dix ans au profit d\u2019une vision ethno-religieuse qui tend \u00e0 \u00e9riger la minorit\u00e9 musulmane en ennemie de l\u2019int\u00e9rieur.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Car face \u00e0 l\u2019empire, toute d\u00e9mocratie devient vuln\u00e9rable. Elle doute, elle se divise, elle h\u00e9site. Et c\u2019est ainsi que, lentement, se dessine une nouvelle gouvernementalit\u00e9, non plus lib\u00e9rale, mais imp\u00e9riale. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur des \u00c9tats eux-m\u00eames, cette logique s\u2019impose&#160;: verticalit\u00e9 du pouvoir, culte de l\u2019efficacit\u00e9, soumission de l\u2019opinion aux r\u00e9cits du chef. Nous entrons dans l\u2019\u00e2ge des nouveaux despotes. Ils ne sont pas tous violents, ni m\u00eame tous cyniques. Mais ils partagent cette m\u00eame conviction&#160;: la libert\u00e9 est un luxe que le monde d\u2019aujourd\u2019hui ne peut plus s\u2019offrir.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>La technologie devient empire. Et les empires d\u2019aujourd\u2019hui ne se contentent plus de gouverner les terres, mais partent \u00e0 la conqu\u00eate des esprits.<\/p><cite>Dominique de Villepin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Et c\u2019est cela, la v\u00e9ritable menace. Non pas l\u2019\u00e9chec de la d\u00e9mocratie, mais son remplacement silencieux par une autre forme d\u2019organisation, plus directe, plus brutale, plus rapide. Une forme qui sacrifie le d\u00e9bat \u00e0 la d\u00e9cision, la justice \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9, le droit \u00e0 l\u2019ordre, la raison \u00e0 la raison d\u2019\u00c9tat. Une forme imp\u00e9riale, n\u00e9e non de la force des empires d\u2019hier, mais du vide laiss\u00e9 par les d\u00e9mocraties \u00e9puis\u00e9es d\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p>Les empires ne naissent pas seulement de la conqu\u00eate ext\u00e9rieure&#160;; ils prosp\u00e8rent d\u2019abord par l\u2019emprise int\u00e9rieure. Ce que nous voyons \u00e9merger aujourd\u2019hui, sous nos yeux souvent incr\u00e9dules, c\u2019est une distorsion lente, mais profonde des structures m\u00eames de la politique, une alt\u00e9ration de ses fondements, de ses \u00e9quilibres, de ses promesses.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier glissement, c\u2019est celui de nombreux r\u00e9gimes vers une forme de monarchie plus ou moins \u00e9lective, nourrie de fascinations pour le chef. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne n\u2019est pas nouveau. Il est inscrit, de mani\u00e8re paradoxale, au c\u0153ur m\u00eame de la R\u00e9publique am\u00e9ricaine, depuis George Washington, p\u00e8re fondateur d\u2019un pouvoir qui s\u2019est progressivement nimb\u00e9 de sacralit\u00e9, jusqu\u2019\u00e0 la pr\u00e9sidence imp\u00e9riale assum\u00e9e par Franklin D. Roosevelt. Ce souci l\u00e9gitime d\u2019autorit\u00e9 peut d\u00e9river comme aujourd\u2019hui vers un culte de la personnalit\u00e9, une attente messianique \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019un homme seul, capable de tout r\u00e9soudre par sa volont\u00e9, qui est l\u2019expression d\u2019un d\u00e9sespoir politique d\u00e9guis\u00e9 en esp\u00e9rance providentielle.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019Europe n\u2019est pas \u00e9pargn\u00e9e. Elle conna\u00eet ses propres figures tut\u00e9laires. Les peuples, pris dans le tumulte des divisions et des incertitudes, se tournent vers des hommes qui promettent de trancher, d\u2019unifier, de d\u00e9cider. C\u2019est l\u00e0 la grande tentation des heures troubles. La France elle-m\u00eame, avec son fond bonapartiste, ses institutions fragiles \u2014 quatorze Constitutions depuis 1789 \u2014, son centralisme pathologique, n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 cette inclination. Lorsque la d\u00e9fiance envers les partis, les syndicats, les corps interm\u00e9diaires d\u00e9passe le d\u00e9sir d\u2019\u00e9mancipation, alors la libert\u00e9 se retire, et l\u2019homme fort s\u2019avance.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus en profondeur encore, le pouvoir dans son essence m\u00eame se r\u00e9organise. Il se concentre. Il se privatise. C\u2019est la deuxi\u00e8me distorsion&#160;: celle de l\u2019oligarchie qui glisse vers la ploutocratie. Partout dans le monde, les gouvernements sont peu \u00e0 peu encercl\u00e9s par une nouvelle aristocratie d\u2019argent. Aux \u00c9tats-Unis, la g\u00e9n\u00e9alogie est claire&#160;: des P\u00e8res fondateurs fortun\u00e9s aux \u00ab&#160;barons voleurs&#160;\u00bb du XIX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, les Rockefeller, les Carnegie, les Morgan, jusqu\u2019aux treize milliardaires de l\u2019administration Trump. Au Capitole, lors de la deuxi\u00e8me investiture de Donald Trump, on a compt\u00e9 mille trois cents milliards de dollars de fortunes personnelles r\u00e9unis dans la m\u00eame salle. Le pouvoir \u00e9conomique se confond avec le pouvoir politique.<\/p>\n\n\n\n<p>La France n\u2019est pas \u00e9pargn\u00e9e. La recomposition des fortunes, la rigidit\u00e9 des patrimoines, la mont\u00e9e des in\u00e9galit\u00e9s nourrissent un ressentiment profond. Au sommet, un petit nombre d\u2019acteurs \u00e9conomiques dispose d&rsquo;une influence consid\u00e9rable sur le levier m\u00e9diatique. Il contr\u00f4le une part tr\u00e8s significative de la presse quotidienne nationale \u2014 pr\u00e8s de 90&#160;% des tirages \u2014 ainsi qu\u2019une majorit\u00e9 des audiences t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es et une large portion du trafic sur les sites d\u2019information en ligne. Dans les \u00e9tages interm\u00e9diaires, une bourgeoisie patrimoniale s\u00e9curise ses acquis, transmet ses biens et ses actifs \u00e0 l\u2019abri des niches fiscales, consolide ses positions. La m\u00e9ritocratie recule, le capitalisme et la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019h\u00e9ritiers progressent. La fortune h\u00e9rit\u00e9e repr\u00e9sente aujourd\u2019hui 60&#160;% du patrimoine des m\u00e9nages en France, pr\u00e8s du double des 35&#160;% enregistr\u00e9s au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970. L\u2019effort, le travail, l\u2019engagement ne suffisent plus. Et au c\u0153ur de la soci\u00e9t\u00e9, la classe moyenne oscille entre col\u00e8re et peur, entre rejet et r\u00e9signation. C\u2019est elle qui sent le plus cruellement que l\u2019ascenseur social est bloqu\u00e9, que la promesse r\u00e9publicaine ne fonctionne plus. C\u2019est elle qui voit venir le d\u00e9classement et redoute que ses enfants vivent moins bien qu\u2019elle.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Le pouvoir dans son essence m\u00eame se r\u00e9organise. Il se concentre. Il se privatise.<\/p><cite>Dominique de Villepin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>La troisi\u00e8me distorsion, plus subtile, plus pernicieuse, c\u2019est celle de la d\u00e9mocratie elle-m\u00eame et de la place donn\u00e9e au peuple. Lorsqu\u2019elle se r\u00e9duit \u00e0 la volont\u00e9 majoritaire, elle perd sa substance. C\u2019est ce despotisme de la majorit\u00e9 que Tocqueville avait pressenti, que nos soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques exp\u00e9rimentent aujourd\u2019hui. Aux \u00c9tats-Unis, l\u2019unanimisme social p\u00e8se comme une injonction morale&#160;: toute opposition devient suspecte, toute nuance trahison. Ce fut le sens du <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/02\/14\/changement-de-regime-le-discours-integral-de-j-d-vance-a-munich\/\">propos brutal, mais r\u00e9v\u00e9lateur, du vice-pr\u00e9sident J.&nbsp;D. Vance \u00e0 Munich<\/a>&#160;: ce n\u2019est pas l\u2019ennemi ext\u00e9rieur qui inqui\u00e8te, mais bien les oppositions de l\u2019int\u00e9rieur \u00e0 la toute-puissance populaire.<\/p>\n\n\n\n<p>En Europe, ce ph\u00e9nom\u00e8ne prend le nom impr\u00e9cis de populisme. Mais il ne s\u2019agit pas d\u2019un simple courant d\u2019opinion. C\u2019est une volont\u00e9 d\u2019\u00e9puration institutionnelle. Il s\u2019agit d\u2019abolir tout ce qui entrave la volont\u00e9 imm\u00e9diate du peuple tel qu\u2019on l\u2019imagine ou le fantasme&#160;: les contre-pouvoirs, les m\u00e9dias, la justice nationale et internationale, les collectivit\u00e9s, l\u2019Europe. C\u2019est la d\u00e9mocratie vid\u00e9e de ses garanties, r\u00e9duite \u00e0 sa forme brute, instrumentalis\u00e9e. En Isra\u00ebl comme aux \u00c9tats-Unis, le juge incarne l\u2019ennemi de l\u2019int\u00e9rieur, l\u2019emp\u00eacheur de commander en rond. Les accusations contre la \u00ab&#160;dictature des Juges&#160;\u00bb en France vont dans le m\u00eame sens.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cette \u00e9volution ne na\u00eet pas seulement de la mauvaise volont\u00e9 ou des manipulations. Elle est aussi le produit d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 fragment\u00e9e, d\u00e9saffili\u00e9e, atomis\u00e9e. Les r\u00e9seaux sociaux, bien s\u00fbr, ont amplifi\u00e9 les logiques de confirmation, les bulles d\u2019opinion, la violence de l\u2019expression. Mais le mal est plus profond. Il r\u00e9side dans la mutation silencieuse du rapport des individus \u00e0 la politique.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une individualisation extr\u00eame. Les grands r\u00e9cits collectifs s\u2019effacent. Les partis, les \u00c9glises, les syndicats s\u2019effondrent. Le citoyen devient consommateur politique. Il choisit, il zappe. La d\u00e9mocratie devient un march\u00e9 de pr\u00e9f\u00e9rences. Les applications de recommandation de vote, ludiques en apparence, sont le sympt\u00f4me d\u2019une logique perverse&#160;: on ne choisit plus son destin commun, on s\u00e9lectionne son profil politique comme on choisirait une s\u00e9rie \u00e0 regarder.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est aussi une forme de laxisme civique. Le refus de toute contrainte pour soi se double d\u2019un d\u00e9sir accru de contrainte pour les autres. La libert\u00e9, dans ce contexte, devient caprice, et la responsabilit\u00e9 s\u2019\u00e9vapore.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, cette crise est celle de l\u2019efficacit\u00e9 d\u00e9mocratique. Nos institutions, alourdies, fragment\u00e9es, peinent \u00e0 se r\u00e9former. Les promesses sont r\u00e9p\u00e9t\u00e9es sans \u00eatre tenues. Le langage politique perd sa valeur. La loi devient une for\u00eat. L\u2019initiative citoyenne para\u00eet une fa\u00e7ade. Le R\u00e9f\u00e9rendum d\u2019Initiative Partag\u00e9e s\u2019av\u00e8re presque impossible \u00e0 enclencher. Les conventions citoyennes restent sans lendemain. D\u2019o\u00f9 ce cri qui monte contre le syst\u00e8me, ce refus global, ce \u00ab&#160;d\u00e9gagisme&#160;\u00bb devenu le seul recours de ceux qui n\u2019en ont plus.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est cette m\u00e9canique de l\u2019\u00e9puisement d\u00e9mocratique que les empires exploitent. C\u2019est cette fatigue des peuples que les despotes modernes transforment en \u00e9nergie. Car un peuple lass\u00e9 de la libert\u00e9 peut devenir disponible \u00e0 la servitude. Non qu\u2019il la souhaite. Mais il peut finir par l\u2019accepter, par s\u2019y r\u00e9signer, par la confondre avec l\u2019ordre. Et alors, le rideau tombe.<\/p>\n\n\n\n<p>Les empires, aujourd\u2019hui comme hier, se b\u00e2tissent sur une id\u00e9e simple&#160;: refuser les avanc\u00e9es de l\u2019\u00e9mancipation. Refuser les fruits de l\u2019\u00e2ge des R\u00e9volutions. \u00c0 mesure que le monde s\u2019\u00e9puise, les syst\u00e8mes imp\u00e9riaux se dressent \u00e0 nouveau comme des forteresses du pass\u00e9, r\u00e9activant les ressorts anciens du pouvoir, les verticalit\u00e9s oubli\u00e9es, les exclusions f\u00e9roces. Ils ne sont pas novateurs&#160;: ils sont r\u00e9actionnaires. Ils ne regardent pas l\u2019avenir avec confiance, ils y voient une menace.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes les id\u00e9ologies imp\u00e9riales contemporaines ont ceci de commun qu\u2019elles entendent briser les promesses de 1789. Elles veulent faire taire les voix de l\u2019autonomie, de la libert\u00e9, de l\u2019\u00e9galit\u00e9. Elles forment un ch\u0153ur dissonant, mais convergent.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019islamisme, d\u2019abord, avec sa pulsion de mort, sa haine de la vie et du bonheur sur terre, agit \u00e0 double tranchant&nbsp;&#160;: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, il vise \u00e0 faire renoncer les d\u00e9mocraties \u00e0 leurs principes en les enfermant dans la peur, la haine, la crispation s\u00e9curitaire. De l\u2019autre, il cherche \u00e0 imposer sa propre loi, autoritaire et th\u00e9ocratique, \u00e0 r\u00e9gir les soci\u00e9t\u00e9s du Moyen-Orient comme les communaut\u00e9s musulmanes dans les pays occidentaux. Il refuse la s\u00e9cularisation, r\u00e9cuse le pluralisme, nie l\u2019autonomie des individus.<\/p>\n\n\n\n<p>Le fascisme, quant \u00e0 lui, n\u2019a pas disparu&#160;: il mute, il se recycle, il se d\u00e9guise. Il ressurgit partout, cam\u00e9l\u00e9on aux mille visages. Il rejoue sans cesse la m\u00eame spirale&#160;: celle d\u2019un \u00ab&#160;nous&#160;\u00bb ferm\u00e9, agressif, ethno-identitaire. Et face \u00e0 ce \u00ab&#160;nous&#160;\u00bb pr\u00e9tendument pur, il d\u00e9signe des ennemis, toujours les m\u00eames&#160;: les immigr\u00e9s, les \u00e9trangers, les minorit\u00e9s. Il ne cherche pas \u00e0 instaurer l\u2019ordre, mais \u00e0 imposer la domination. Non pas \u00e0 construire la nation, mais \u00e0 dresser des murs d\u2019exclusion. C\u2019est un fascisme nouveau, mais fid\u00e8le \u00e0 ses racines&#160;: autoritaire, charismatique, belliqueux.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>On ne choisit plus son destin commun, on s\u00e9lectionne son profil politique comme on choisirait une s\u00e9rie \u00e0 regarder.<\/p><cite>Dominique de Villepin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>\u00c0 cela s\u2019ajoute le n\u00e9olib\u00e9ralisme durci en machine de guerre sociale. Un ordre \u00e9conomique qui, loin de tenir sa promesse de prosp\u00e9rit\u00e9 partag\u00e9e, accro\u00eet les \u00e9carts, fracture les soci\u00e9t\u00e9s, attise les col\u00e8res. L\u2019\u00c9tat devient alors veilleur de nuit, partisan, au service d\u2019int\u00e9r\u00eats consolid\u00e9s. La redistribution est per\u00e7ue non comme justice, mais comme fardeau. Et dans les marges, le crime organis\u00e9 occupe les vides laiss\u00e9s par la R\u00e9publique, usurpant les fonctions de l\u2019\u00c9tat, l\u00e0 o\u00f9 celui-ci se retire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ces empires imposent ce que l\u2019on pourrait appeler des \u00ab&#160;politiques de la vie&#160;\u00bb, qui sont en r\u00e9alit\u00e9 la mort de la politique. L\u2019exp\u00e9rience du Covid a montr\u00e9 \u00e0 quel point le pouvoir pouvait se red\u00e9ployer dans la sph\u00e8re intime&nbsp;&#160;: prot\u00e9ger les citoyens contre eux-m\u00eames, g\u00e9rer les corps, contr\u00f4ler les mobilit\u00e9s, suspendre les libert\u00e9s au nom du bien commun. Et si cette logique peut, en certaines circonstances, \u00eatre n\u00e9cessaire, elle devient perverse lorsqu\u2019elle s\u2019installe dans la dur\u00e9e. Lorsque la s\u00e9curit\u00e9 prend le pas sur la libert\u00e9, la vie elle-m\u00eame est administr\u00e9e, r\u00e9gul\u00e9e, surveill\u00e9e, et l\u2019espace du d\u00e9bat, de la contestation, de la d\u00e9sob\u00e9issance, s\u2019amenuise. Mais ce que ces empires revendiquent surtout, c\u2019est une nouvelle l\u00e9gitimit\u00e9, un autre r\u00e9cit. Ils ne se contentent pas d\u2019\u00eatre des puissances&#160;: ils se posent en civilisations. C\u2019est le retour des \u00c9tats-civilisations. Ils ne veulent plus \u00eatre de simples acteurs dans le concert des nations, mais la forme aboutie d\u2019un peuple, d\u2019une histoire, d\u2019une essence. Ils brouillent volontairement les fronti\u00e8res entre le politique et le sacr\u00e9, entre le pouvoir et l\u2019identit\u00e9, entre l\u2019administration des choses et le salut des \u00e2mes.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00c9tats-civilisations s\u2019enracinent dans des r\u00e9cits anciens, des m\u00e9moires bless\u00e9es, des nostalgies imp\u00e9riales. Ils pr\u00e9tendent incarner le destin d\u2019une culture, d\u2019un peuple choisi par l\u2019Histoire. Ce glissement \u00e9claire plusieurs tendances contemporaines&nbsp;&#160;: le r\u00f4le croissant de l\u2019\u00e9vang\u00e9lisme ultraconservateur dans la vie politique am\u00e9ricaine, alors m\u00eame que le pays se d\u00e9christianise rapidement. La ferveur d\u2019un peuple en qu\u00eate de rep\u00e8res est r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e par des acteurs politiques qui font de la foi non plus une qu\u00eate spirituelle, mais un levier d\u2019emprise et de pouvoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce glissement explique aussi la crise de la s\u00e9cularisation et de la la\u00efcit\u00e9, qui ont pris en Europe, au fil des histoires nationales, des visages multiples, o\u00f9 les principes de s\u00e9paration sont remis en cause \u00e0 la fois par ceux qui veulent r\u00e9imposer la religion dans la sph\u00e8re publique et par ceux qui redoutent la coexistence des diff\u00e9rences culturelles. Il permet aussi de comprendre l\u2019impasse de l\u2019islam politique, incapable de trouver une forme stable de repr\u00e9sentation, tiraill\u00e9 entre panarabisme, panislamisme et nationalismes concurrents, et r\u00e9tif \u00e0 la s\u00e9cularisation. Et il \u00e9claire enfin le retour id\u00e9ologique du communisme chinois, <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/themes\/doctrines-de-xi\/\">sous la banni\u00e8re d\u2019une doctrine restaur\u00e9e, la \u00ab&#160;Pens\u00e9e Xi Jinping&#160;\u00bb, qui m\u00eale marxisme, tradition confuc\u00e9enne, et ambitions imp\u00e9riales<\/a>. Ce n\u2019est pas simplement une politique&#160;; c\u2019est une ontologie du pouvoir. Un r\u00e9cit de grandeur, de permanence, d\u2019unit\u00e9 mill\u00e9naire. Ce qui est attaqu\u00e9, ce sont les fondements m\u00eames de l\u2019\u00e2ge des R\u00e9volutions. L\u2019id\u00e9e que les peuples peuvent s\u2019autogouverner. Que l\u2019\u00c9tat est au service des citoyens. Que les droits pr\u00e9c\u00e8dent le pouvoir. Ce qui vacille, ce ne sont pas uniquement des institutions, mais une philosophie du monde, n\u00e9e avec la R\u00e9volution fran\u00e7aise, prolong\u00e9e par les grands basculements du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p>On a cru, trop vite, que l\u2019onde r\u00e9volutionnaire avait pris fin en 1989, avec la chute du mur de Berlin. On a pens\u00e9 que la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale \u00e9tait le point final de l\u2019histoire, le terme naturel de toute \u00e9volution. On a voulu croire que l\u2019affrontement entre R\u00e9volution et Contre-R\u00e9volution \u00e9tait chose du pass\u00e9. Mais la lutte continue. Elle conna\u00eet aujourd\u2019hui une nouvelle vague, plus confuse, plus brutale, plus globale. Apr\u00e8s la R\u00e9volution fran\u00e7aise et sa lutte contre l\u2019absolutisme monarchique, apr\u00e8s la Premi\u00e8re Guerre mondiale et l\u2019effondrement des empires autoritaires, apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale et la d\u00e9faite du fascisme, apr\u00e8s la Guerre froide et le rejet du stalinisme, voici venue l\u2019heure d\u2019un nouveau combat contre l\u2019hypercratie, cette forme liquide et tentaculaire du pouvoir globalis\u00e9, m\u00e9diatique, algorithmique, d\u00e9responsabilis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un combat sans tranch\u00e9es, sans fronti\u00e8res nettes, sans manifestes flamboyants. Mais c\u2019est un combat d\u00e9cisif. Car ce qui est en jeu, ce n\u2019est pas seulement le r\u00e9gime des libert\u00e9s, mais la possibilit\u00e9 m\u00eame de la politique. La possibilit\u00e9 de d\u00e9battre, de d\u00e9cider ensemble, de choisir une orientation commune.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce monde \u00e9reint\u00e9, bouscul\u00e9, tent\u00e9 par le repli et la simplification, il nous faut r\u00e9affirmer les principes fragiles, mais essentiels, de l\u2019h\u00e9ritage r\u00e9volutionnaire. Non pas par nostalgie, mais par n\u00e9cessit\u00e9. Non pas pour restaurer un \u00e2ge d\u2019or perdu, mais pour retrouver la force d\u2019un id\u00e9al partag\u00e9. L\u2019id\u00e9al d\u2019un monde o\u00f9 l\u2019homme, lib\u00e9r\u00e9 des dominations, retrouve le pouvoir de dire \u00ab&#160;nous&#160;\u00bb, \u00ab&#160;le pouvoir de dire nous, le peuple&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Voici venue l\u2019heure d\u2019un nouveau combat contre l\u2019hypercratie, cette forme liquide et tentaculaire du pouvoir globalis\u00e9, m\u00e9diatique, algorithmique, d\u00e9responsabilis\u00e9.<\/p><cite>Dominique de Villepin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le nouvel \u00e2ge de fer<\/h2>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 l\u2019esquisse de l\u2019imp\u00e9rialisme tel qu\u2019il s\u2019enracine \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Mais, dans le m\u00eame temps, il se d\u00e9ploie aussi \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Le monde ne se structure plus selon l\u2019ordre westphalien des \u00c9tats-nations. Il ne repose plus sur l\u2019\u00e9quilibre fragile des souverainet\u00e9s \u00e9gales. Il s\u2019organise, \u00e0 nouveau, selon des logiques imp\u00e9riales. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un basculement historique majeur, qu\u2019il faut nommer avec lucidit\u00e9&#160;: nous sommes entr\u00e9s dans un nouvel \u00e2ge de fer et non dans un \u00e2ge d\u2019or. Un monde de puissances continentales, de civilisations arc-bout\u00e9es, d\u2019empires rivaux, engag\u00e9s dans une lutte pour l\u2019acc\u00e8s \u00e0 des ressources d\u00e9sormais rares, escomptant par une strat\u00e9gie de domination pr\u00e9ventive et de supr\u00e9matie technologique, se pr\u00e9munir eux-seuls de la p\u00e9nurie, en imposant leur h\u00e9g\u00e9monie. Et dans ce monde-l\u00e0, l\u2019\u00c9tat-nation, fruit de l\u2019\u00e2ge des r\u00e9volutions, semble chaque jour plus vuln\u00e9rable.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00c9tats faillis prolif\u00e8rent, laissant la place aux guerres civiles et aux grands trafics transnationaux du Sahel au Moyen Orient. Ailleurs de nouvelles d\u00e9faillances guettent, de la c\u00f4te pacifique de l\u2019Am\u00e9rique latine jusqu\u2019\u00e0 l\u2019arc carib\u00e9en. C\u2019est le signe de l\u2019\u00e9chec de l\u2019implantation du mod\u00e8le de l\u2019\u00c9tat nation apr\u00e8s la d\u00e9colonisation, c\u2019est le signe \u00e9galement du refus des grandes puissances de laisser s\u2019installer des souverainet\u00e9s fortes.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00c9tats-Unis, d\u2019abord, ont amorc\u00e9 un virage imp\u00e9rial. Non pas \u00e0 la mani\u00e8re des vieilles puissances coloniales, mais selon une logique de r\u00e9seaux, d\u2019infrastructures, de contr\u00f4le p\u00e9riph\u00e9rique&nbsp;&#160;: le dollar, le droit extraterritorial et les sanctions, les plateformes technologiques, les flux de donn\u00e9es. C\u2019est une mutation longue, structurelle, pas un caprice. Depuis le pivot asiatique initi\u00e9 par Barack Obama, l\u2019Europe n\u2019est plus au c\u0153ur de la strat\u00e9gie am\u00e9ricaine. Les guerres perdues \u2014 Irak, Afghanistan \u2014 ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 les limites de la projection globale. Le trumpisme, en creusant l\u2019\u00e9cart entre id\u00e9ologie isolationniste et affirmation brutale de la puissance, a fractur\u00e9 l\u2019alliance occidentale, mais aussi ouvert une s\u00e9rie de possibles.<\/p>\n\n\n\n<p>Car tout devient pensable&#160;: une Sainte-Alliance paradoxale entre Russie et \u00c9tats-Unis contre l\u2019Europe, r\u00eav\u00e9e par certains doctrinaires ultraconservateurs. Un Yalta transactionnel avec la Chine, autour d\u2019un partage des zones d\u2019influence, improbable mais redout\u00e9. L\u2019effondrement m\u00eame de l\u2019appareil imp\u00e9rial am\u00e9ricain, devenu trop lourd, trop rigide, irr\u00e9formable, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une Perestro\u00efka invers\u00e9e. Ou encore une forme d\u2019isolement g\u00e9ostrat\u00e9gique, laissant place \u00e0 une multipolarit\u00e9 brutale, o\u00f9 les grandes aires d\u2019influence se redistribuent sans ordre ni pacte.<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-medium\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/T03405_10-1.jpg\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"1536\"\n        data-pswp-height=\"1077\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/T03405_10-1-330x231.jpg\"\r\n                media=\"(max-width:  374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/T03405_10-1-690x484.jpg\"\r\n                media=\"(max-width:  989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/T03405_10-1-990x694.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 1319px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/T03405_10-1-690x484.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 1599px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/T03405_10-1-990x694.jpg\"\r\n                media=\"(min-width: 1600px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/T03405_10-1-125x88.jpg\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n                    <figcaption class=\"pswp-caption-content \">Anselm Kiefer, \u00ab&#160;&#160;Parsifal III&#160;&#160;\u00bb, 1973. \u00a9 Anselm Kiefer<\/figcaption>\n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<p>Dans ce grand jeu, la Chine avance avec la lenteur m\u00e9thodique des puissances anciennes. L\u2019Empire du Milieu renoue avec sa propre mythologie. Sa transformation \u00e9conomique la pousse dans cette direction&nbsp;&#160;: l\u2019augmentation des co\u00fbts de production exige une int\u00e9gration r\u00e9gionale plus \u00e9troite, et ses nouvelles ambitions industrielles, notamment dans les technologies vertes, n\u00e9cessitent une s\u00e9curisation offensive des ressources. Nickel, cuivre, routes maritimes deviennent autant de pi\u00e8ces sur un \u00e9chiquier imp\u00e9rial. L\u2019Initiative des Nouvelles Routes de la Soie en est la traduction la plus visible&nbsp;&#160;: couloirs de production, ports, infrastructures, endettement strat\u00e9gique. Tout plut\u00f4t que l\u2019isolement. Tout plut\u00f4t que l\u2019asphyxie.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Nous sommes entr\u00e9s dans un nouvel \u00e2ge de fer et non dans un \u00e2ge d\u2019or.<\/p><cite>Dominique de Villepin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Mais la logique n\u2019est pas seulement \u00e9conomique. Elle est aussi sociale et politique. Le Parti Communiste chinois, jadis adoss\u00e9 \u00e0 la paysannerie et au prol\u00e9tariat d\u2019usine, s\u2019adresse d\u00e9sormais aux b\u00e9n\u00e9ficiaires de la croissance&#160;: les classes moyennes des grandes villes, la bourgeoisie manufacturi\u00e8re et technologique. Pour tenir cet ensemble h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, il faut de nouveaux r\u00e9cits&nbsp;&#160;: un nationalisme cocardier, la qu\u00eate de reconnaissance mondiale, la r\u00e9invention d\u2019une fiert\u00e9 imp\u00e9riale. L\u2019arm\u00e9e suit. La marine s\u2019\u00e9quipe. L\u2019espace, le cyber, l\u2019intelligence artificielle deviennent les nouveaux th\u00e9\u00e2tres de puissance. Mais la strat\u00e9gie reste patiente&#160;: gagner du temps. Laisser l\u2019Am\u00e9rique s\u2019isoler. Laisser Ta\u00efwan douter. Laisser l\u2019h\u00e9g\u00e9monie s\u2019imposer d\u2019elle-m\u00eame, par effet d\u2019\u00e9vidence.<\/p>\n\n\n\n<p>La Russie, elle, ne revient pas \u00e0 l\u2019empire. Elle ne l\u2019a jamais quitt\u00e9. Elle s\u2019est construite comme un \u00c9tat imp\u00e9rial, sur la diversit\u00e9 forc\u00e9e des peuples et un autoritarisme centralisateur. Elle ne con\u00e7oit pas son avenir en rupture avec son pass\u00e9, mais dans la continuit\u00e9 d\u2019une civilisation. Elle h\u00e9site entre un tropisme occidental et une identit\u00e9 eurasiatique, entre Pierre le Grand et Ivan le Terrible, entre Saint-P\u00e9tersbourg et Moscou.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette Russie post-sovi\u00e9tique, reconstruite autour de l\u2019id\u00e9e d\u2019une destin\u00e9e g\u00e9opolitique singuli\u00e8re, se sent aujourd\u2019hui confort\u00e9e. Non pas isol\u00e9e, mais l\u00e9gitim\u00e9e. La reconqu\u00eate de sa zone d\u2019influence, la remise en cause des fronti\u00e8res h\u00e9rit\u00e9es de 1991, la pr\u00e9sence dans les crises du Moyen-Orient, les liens renforc\u00e9s avec l\u2019Afrique ou l\u2019Asie&nbsp;&#160;: tout cela ob\u00e9it \u00e0 une logique d\u2019encerclement souple, d\u2019expansion p\u00e9riph\u00e9rique. La guerre d\u2019Ukraine n\u2019a pas simplement choqu\u00e9 l\u2019Europe&nbsp;&#160;: elle a confirm\u00e9 au reste du monde que les r\u00e8gles internationales n\u2019\u00e9taient plus universelles. Et que la force redevenait une langue audible.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019Inde s\u2019affirme, forte de sa d\u00e9mographie, de sa croissance, de son ancrage culturel mill\u00e9naire. Mais elle h\u00e9site entre ouverture strat\u00e9gique et nationalisme hindou. Elle veut \u00eatre un empire sans renier la d\u00e9mocratie, un pivot entre l\u2019Occident et l\u2019Asie, sans toujours savoir quelle voie privil\u00e9gier.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est cela, le nouvel \u00e2ge de fer, une m\u00e9canique de dislocation du monde d\u2019apr\u00e8s 1945 qui avance d\u2019elle-m\u00eame inexorablement. Non plus un ordre mondial, mais une s\u00e9rie de d\u00e9sordres imp\u00e9riaux. Des logiques conqu\u00e9rantes r\u00e9activ\u00e9es, des souverainet\u00e9s remises en cause, des peuples utilis\u00e9s comme leviers. Ce n\u2019est pas le retour de l\u2019histoire, c\u2019est son emballement. Et dans cette m\u00eal\u00e9e, l\u2019id\u00e9al d\u2019un monde organis\u00e9 autour d\u2019\u00c9tats libres, \u00e9gaux, coop\u00e9rants, s\u2019\u00e9loigne \u2014 comme une \u00eele brumeuse, au loin, qu\u2019on aper\u00e7oit encore, mais qu\u2019on ne parvient plus \u00e0 atteindre.<\/p>\n\n\n\n<p>Les empires relancent aujourd\u2019hui leur rivalit\u00e9 globale, non plus sur le seul terrain militaire, mais dans tous les champs de la puissance. La guerre n\u2019est plus une exception&#160;: elle devient un \u00e9tat latent, le fond sonore, la toile sur laquelle se dessine la comp\u00e9tition plan\u00e9taire.<\/p>\n\n\n\n<p>Les flux deviennent fronti\u00e8res. Les routes maritimes, nagu\u00e8re art\u00e8res du commerce, sont d\u00e9sormais des lignes de front. Chaque d\u00e9troit militaris\u00e9, chaque corridor s\u00e9curis\u00e9, chaque port surveill\u00e9, redessinent une nouvelle g\u00e9ographie de la puissance. La carte du monde n\u2019est plus celle des Nations, mais celle des acc\u00e8s, des goulots, des points de bascule. Et partout la logistique parle la langue des armes. La guerre de demain commence dans les ports du Golfe, sur les rails de la Route de la Soie, dans les batteries \u00e9lectriques ou les r\u00e9seaux de fibres sous-marines.<\/p>\n\n\n\n<p>Les empires r\u00e9arment. Les budgets militaires augmentent. L\u2019espace a\u00e9rien, maritime, exo-atmosph\u00e9rique devient th\u00e9\u00e2tre de man\u0153uvres. Ils r\u00e9investissent dans les capacit\u00e9s de production industrielle de guerre, modernisent leurs arsenaux nucl\u00e9aires, d\u00e9veloppent des drones, des cyberarmes, des intelligences artificielles militaires. <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2023\/05\/25\/fractures-de-la-guerre-etendue-de-lukraine-au-metavers\/\">Le champ de bataille s\u2019est \u00e9tendu<\/a>&nbsp;&#160;: il n\u2019a plus de limites spatiales, plus de seuils temporels. Ce n\u2019est plus la guerre comme rupture, mais la guerre comme continuum. Une guerre en r\u00e9seau, fluide, permanente. Une guerre non d\u00e9clar\u00e9e, mais omnipr\u00e9sente.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e9canique guerri\u00e8re nourrit aussi une spirale de prolif\u00e9ration nucl\u00e9aire. Bien des strat\u00e8ges dans le monde n\u2019auront tir\u00e9 qu\u2019une le\u00e7on de l\u2019attaque de l\u2019Ukraine par la Russie&nbsp;&#160;: si Kiev n\u2019avait pas c\u00e9d\u00e9 en 1994 son arsenal nucl\u00e9aire en \u00e9change de la garantie de ses fronti\u00e8res par les \u00c9tats-Unis, le Royaume-Uni et la Russie, elle n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 envahie. Les m\u00eames, ou d\u2019autres, constatent avec la diplomatie erratique de Donald Trump que la parole des \u00c9tats-Unis n\u2019engage plus comme auparavant. Les alli\u00e9s peuvent \u00eatre tent\u00e9s d\u2019assurer d\u00e9sormais leur propre dissuasion. Ces tentations multiples sont ce qu\u2019on appelle la prolif\u00e9ration horizontale, mais il faut y ajouter la pression \u00e0 la prolif\u00e9ration verticale, \u00e0 l\u2019expansion, la modernisation et la diversification des arsenaux nucl\u00e9aires des puissances dot\u00e9es, augmentant de fa\u00e7on disproportionn\u00e9e les risques d\u2019usage r\u00e9els de ces armes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est dans ce contexte qu\u2019\u00e9merge un concept aussi central que dangereux&#160;: la guerre hybride. Un terme apparemment technique, mais porteur d\u2019une r\u00e9volution strat\u00e9gique. Il brouille les fronti\u00e8res entre guerre et paix, entre civil et militaire, entre int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur. Il dissout les distinctions fondatrices du droit international et de la d\u00e9mocratie. C\u2019est en derni\u00e8re analyse la guerre telle que les empires la con\u00e7oivent&#160;: perp\u00e9tuelle, asym\u00e9trique, opaque. Un outil de maintien de l\u2019ordre par la peur \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, un instrument d\u2019expansion dans les interstices incertains du monde. Nous devons apprendre \u00e0 y r\u00e9sister, sans pour autant en adopter la logique au risque d\u2019y \u00eatre engloutis.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>La carte du monde n\u2019est plus celle des Nations, mais celle des acc\u00e8s, des goulots, des points de bascule. Et partout la logistique parle la langue des armes.<\/p><cite>Dominique de Villepin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>\u00c0 la diff\u00e9rence de la Guerre froide, qui reposait sur une bipolarit\u00e9 explicite et une forme de stabilit\u00e9 strat\u00e9gique, la guerre hybride fonctionne par seuils progressifs d\u2019irr\u00e9versibilit\u00e9. Elle est faite de cyberattaques, de campagnes de d\u00e9sinformation, de sabotages \u00e9conomiques, de pressions diplomatiques maximales, de violences asym\u00e9triques. Elle est diffuse. Elle est syst\u00e9mique. Elle est insaisissable.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais d\u00e9j\u00e0, cette guerre hybride devient mondiale. Ce que nous voyons \u00e9merger, c\u2019est la premi\u00e8re guerre hybride globale de l\u2019histoire&nbsp;&#160;: un conflit multiforme, \u00e9tendu \u00e0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire, mobilisant tous les leviers de la puissance&nbsp;\u2014 militaires, \u00e9conomiques, technologiques, culturels, cognitifs. Une guerre dans laquelle les soci\u00e9t\u00e9s elles-m\u00eames sont devenues les premi\u00e8res cibles, et parfois, les premiers vecteurs. Et demain, si les seuils sont franchis, si les ambitions s\u2019entrechoquent sans cadre, sans dialogue, sans dissuasion cr\u00e9dible, cette guerre globale pourrait devenir totale, quoique d\u2019un genre nouveau. Non pas une Troisi\u00e8me Guerre mondiale au sens classique, mais une guerre totale d\u2019un type in\u00e9dit&#160;: d\u00e9territorialis\u00e9e, multidimensionnelle, sans d\u00e9claration de guerre ni paix possible. Ta\u00efwan est l\u2019abc\u00e8s de fixation des aspirations nationales chinoises et des tentatives d\u2019endiguement am\u00e9ricaines. Chaque geste mal interpr\u00e9t\u00e9 est susceptible de conduire \u00e0 l\u2019irr\u00e9parable. D\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 de mettre en \u0153uvre des m\u00e9canismes robustes de d\u00e9confliction.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, dans cette logique imp\u00e9riale, la paix m\u00eame peut devenir un levier de puissance, un calcul strat\u00e9gique dans la guerre globale. Ainsi, face \u00e0 l\u2019engrenage des crises, tant en Ukraine qu\u2019au Proche-Orient, Donald Trump se pr\u00e9sente en promoteur de paix, mais une paix de circonstance, con\u00e7ue comme un acte de communication, soucieuse de b\u00e9n\u00e9fices imm\u00e9diats, diplomatiques ou \u00e9conomiques, sans souci r\u00e9el de l\u2019avenir, ni des peuples concern\u00e9s. \u00c0 chaque fois, le m\u00eame sch\u00e9ma se r\u00e9p\u00e8te&nbsp;&#160;: un Pr\u00e9sident am\u00e9ricain se rangeant du c\u00f4t\u00e9 du plus fort, Vladimir Poutine en Ukraine, Benjamin Netanyahou \u00e0 Gaza. Dans les deux cas, les peuples sont rel\u00e9gu\u00e9s au rang de variables secondaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant ce qui se joue aujourd\u2019hui d\u00e9passe l\u2019Ukraine. Ce qui se pr\u00e9pare d\u00e9passe Gaza. Nous entrons dans un monde o\u00f9 la guerre n\u2019est plus un accident, mais un outil ordinaire, une m\u00e9thode banalis\u00e9e du rapport de force. Un monde de rivalit\u00e9s d\u00e9cha\u00een\u00e9es, de puissances r\u00e9arm\u00e9es, d\u2019\u00e9quilibres disloqu\u00e9s. Ce nouvel \u00e2ge de fer n\u2019est pas une menace lointaine&nbsp;&#160;: il est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. Et il tente d\u2019aspirer l\u2019Europe stup\u00e9fi\u00e9e dans son engrenage, comme une proie offerte \u00e0 des ambitions crois\u00e9es. Le pi\u00e8ge se referme. Il ne dit pas son nom. Il se pr\u00e9sente comme un appel \u00e0 la fermet\u00e9, \u00e0 la solidarit\u00e9, \u00e0 l\u2019honneur. Mais il dissimule une logique redoutable, celle de l\u2019instrumentalisation. Car ce que certains souhaitent \u00e0 Washington comme \u00e0 Moscou, c\u2019est faire de l\u2019Europe le marchepied de leur strat\u00e9gie, la variable d\u2019ajustement de leurs ambitions imp\u00e9riales. Une Europe expos\u00e9e, divis\u00e9e, mise devant le fait accompli.<\/p>\n\n\n\n<p>Face \u00e0 cela, l\u2019Europe doit tenir bon. La France doit tenir bon. Et cela commence par reconna\u00eetre que le soutien \u00e0 l\u2019Ukraine est vital, car c\u2019est notre propre s\u00e9curit\u00e9 qui s\u2019y joue, comme s\u2019est jou\u00e9 en Espagne en 1936 le destin europ\u00e9en. Nous devons continuer \u00e0 soutenir l\u2019Ukraine, \u00e0 d\u00e9fendre sa souverainet\u00e9 face \u00e0 l\u2019agression russe. Nous devons \u00e9galement r\u00e9affirmer notre engagement \u00e0 participer \u00e0 tout effort de consolidation d\u2019un cessez-le-feu, puis d\u2019une paix durable avec garanties de s\u00e9curit\u00e9, dans un cadre multilat\u00e9ral et en coordination \u00e9troite avec nos partenaires europ\u00e9ens.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Face aux crises, trois principes doivent guider l\u2019action europ\u00e9enne. D\u2019abord le principe d\u2019unit\u00e9. Il ne sert \u00e0 rien de courir chacun pour soi dans l\u2019antichambre du pouvoir am\u00e9ricain. Il faut une voix europ\u00e9enne&nbsp;&#160;: claire, coh\u00e9rente, collective. Une Europe qui ne cherche pas l\u2019approbation du plus fort, mais l\u2019accord volontaire des Nations. Ensuite, le principe de s\u00e9curit\u00e9. La dissuasion ne s\u2019improvise pas, elle se construit dans la dur\u00e9e, par la l\u00e9gitimit\u00e9 du droit et la solidit\u00e9 des alliances. Il ne peut y avoir de s\u00e9curit\u00e9 sans vision d\u2019ensemble, sans strat\u00e9gie partag\u00e9e. Enfin, le principe d\u2019ind\u00e9pendance. L\u2019Histoire nous a appris les dangers des automatismes comme des emballements&nbsp;&#160;: l\u2019engrenage des alliances en 1914, les retournements de 1940, l\u2019humiliation de Suez, l\u2019enlisement des guerres coloniales. C\u2019est dans la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 notre tradition diplomatique que r\u00e9side notre force. Celle de la parole tenue, de l\u2019\u00e9quilibre recherch\u00e9, de la paix b\u00e2tie. La France et l\u2019Europe doivent \u00eatre les architectes politiques, avec les Ukrainiens, d\u2019une paix fond\u00e9e sur le droit, la souverainet\u00e9 des nations et la s\u00e9curit\u00e9 collective. Face aux initiatives compulsives de l\u2019Administration Trump, c\u00e9dant aux injonctions russes, il nous revient de rappeler au Pr\u00e9sident am\u00e9ricain qu\u2019il portera l\u2019enti\u00e8re responsabilit\u00e9 de l\u2019accord qu\u2019il aura conclu. Face aux cynismes des empires, il n\u2019est pas de plus grande force que celle des principes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Ce que nous voyons \u00e9merger, c\u2019est la premi\u00e8re guerre hybride globale de l\u2019histoire&nbsp;&#160;: un conflit multiforme, \u00e9tendu \u00e0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire, mobilisant tous les leviers de la puissance&nbsp;\u2014 militaires, \u00e9conomiques, technologiques, culturels, cognitifs.<\/p><cite>Dominique de Villepin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Et cela vaut aussi pour le Proche-Orient. \u00c0 Gaza, l\u2019Europe ne peut continuer \u00e0 rester spectatrice muette d\u2019un conflit qui broie les civils et d\u00e9truit toute perspective de paix. L\u00e0 encore, les peuples sont trait\u00e9s comme des variables secondaires et la voix europ\u00e9enne reste trop peu audible, faute d\u2019unit\u00e9, de vision et de volont\u00e9 politique. Pourtant les pays de la r\u00e9gion se mobilisent. Le Plan adopt\u00e9 au Caire constitue aujourd\u2019hui une alternative cr\u00e9dible \u00e0 la fois \u00e0 l\u2019enlisement dans la violence et \u00e0 la l\u00e9galisation du fait accompli port\u00e9e par <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/02\/07\/gaza-inc-linfluence-cachee-derriere-le-plan-de-trump\/\">le Plan Trump, une \u00ab&#160;<em>Riviera on Gaza<\/em>&#160;\u00bb qui n\u2019a gu\u00e8re d\u2019autre pr\u00e9c\u00e9dent que les trait\u00e9s des r\u00e9serves indiennes conclus par les \u00c9tats-Unis jadis<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est pas un hasard si ces espaces \u2014 Ukraine, Gaza \u2014 sont devenus centraux dans la nouvelle grammaire de la puissance. Les empires investissent en priorit\u00e9 les zones interstitielles, ces marges que l\u2019on croyait p\u00e9riph\u00e9riques, mais qui deviennent des carrefours strat\u00e9giques. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019ils peuvent se mesurer avec le moins de freins et de risques&nbsp;&#160;; c\u2019est l\u00e0 qu\u2019ils peuvent affaiblir ensemble les \u00c9tats nations qui encombrent leur vision du monde divis\u00e9 en zones d\u2019influences. \u00c0 cet \u00e9gard le plan Trump sur le \u00ab&#160;partage&#160;\u00bb des ressources min\u00e9rales ukrainiennes d\u00e9passe la simple cupidit\u00e9, il vise aussi \u00e0 saper la souverainet\u00e9 ukrainienne dans un moment de vuln\u00e9rabilit\u00e9 maximale.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019Europe de l\u2019Est, elle, semble rattrap\u00e9e par une mal\u00e9diction historique. Elle redevient ce qu\u2019elle fut si souvent, un espace de frictions, d\u2019affrontements et de glacis. L\u2019invasion de l\u2019Ukraine par la Russie en 2022 a cr\u00e9\u00e9 un fait accompli, quelles que soient les justifications avanc\u00e9es par Moscou. La remise en cause de l\u2019intangibilit\u00e9 des fronti\u00e8res, la violation du M\u00e9morandum de Budapest de 1994, qui garantissait l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale de l\u2019Ukraine, font redouter des r\u00e9p\u00e9titions ailleurs. Par la pression, par la ruse ou par la force. D\u2019abord dans d\u2019autres ex-r\u00e9publiques sovi\u00e9tiques, puis chez des voisins plus proches, comme la Pologne. Dans les Pays Baltes, o\u00f9 les minorit\u00e9s russophones sont encore significatives, le risque est d\u2019autant plus aigu que ces \u00c9tats ont appartenu \u00e0 la fois \u00e0 l\u2019URSS et \u00e0 l\u2019Union Europ\u00e9enne. Ils constituent le test ultime de la d\u00e9termination europ\u00e9enne, la v\u00e9ritable inconnue de l\u2019\u00e9quation poutinienne. L\u2019Europe n\u2019a pas d\u2019autre choix que de s\u2019engager fortement et durablement sur les deux fronts vitaux pour elle&nbsp;&#160;: la d\u00e9fense du droit international d\u2019un c\u00f4t\u00e9, la garantie de sa s\u00e9curit\u00e9 sur sa fronti\u00e8re orientale de l\u2019autre. Cela suppose d\u2019emp\u00eacher que l\u2019Ukraine ne devienne un \u00c9tat failli, un trou noir s\u00e9curitaire. Il faut b\u00e2tir un chemin d\u2019adh\u00e9sion graduelle, pragmatique et r\u00e9aliste. Il faut aussi refuser toute validation juridique de transferts territoriaux impos\u00e9s qui ne seraient pas librement consentis par l\u2019Ukraine.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Moyen-Orient, quant \u00e0 lui, demeure un foyer incandescent des tensions imp\u00e9riales&nbsp;&#160;: fragment\u00e9, fractur\u00e9, surarm\u00e9, travers\u00e9 par des conflits identitaires, religieux, \u00e9nerg\u00e9tiques. La r\u00e9gion n\u2019est plus seulement un th\u00e9\u00e2tre d\u2019affrontement entre grandes puissances&#160;: elle est devenue le creuset o\u00f9 s\u2019imbriquent toutes les logiques imp\u00e9riales. Externes avec les \u00c9tats-Unis, la Russie, la Chine&nbsp;&#160;; internes avec l\u2019Iran, Isra\u00ebl, la Turquie, l\u2019Arabie Saoudite. Mais dans ce carrefour du monde, nul ne peut durablement imposer son h\u00e9g\u00e9monie. D\u2019o\u00f9 une succession de jeux d\u2019\u00e9quilibre et de bascule, perp\u00e9tuels et instables.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La trag\u00e9die du 7 octobre 2023 a ouvert une nouvelle \u00e8re pour tous les peuples de la r\u00e9gion, tout en rappelant au monde que les plaies du pass\u00e9 ne se sont pas referm\u00e9es. Face \u00e0 des attaques terroristes d\u2019une ampleur in\u00e9dite, Isra\u00ebl, confront\u00e9 \u00e0 une menace existentielle sur son territoire, a r\u00e9pondu par une logique de guerre totale, men\u00e9e sur sept fronts accompagn\u00e9e d\u2019un durcissement int\u00e9rieur, de la mise au pas de la justice et des m\u00e9dias. Le risque est double&nbsp;&#160;: voir basculer la d\u00e9mocratie isra\u00e9lienne vers un mod\u00e8le s\u00e9paratiste, annexionniste, militariste&nbsp;&#160;; mais aussi laisser dans l\u2019histoire collective, les stigmates durables des bombardements massifs sur Gaza et du si\u00e8ge impos\u00e9 \u00e0 une population enti\u00e8re en violation du droit humanitaire international. Tant qu\u2019il n\u2019y aura pas de justice pour tous les peuples de la r\u00e9gion, y compris les Palestiniens, mais aussi les Libanais et les Syriens, il n\u2019y aura pas de paix durable, ni d&rsquo;ordre v\u00e9ritable au Proche-Orient. C\u2019est ce qui rend les victoires tactiques de Tsahal aussi tragiques que politiquement fragiles. M\u00eame si l\u2019Iran appara\u00eet aujourd\u2019hui affaibli, m\u00eame si ses relais \u2014 le Hamas, les Houthis et le Hezbollah \u2014 subissent des pertes lourdes, la tentation d\u2019un changement de r\u00e9gime \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran ravive un autre spectre, celui d\u2019une d\u00e9stabilisation r\u00e9gionale suppl\u00e9mentaire. Et avec lui, celui d\u2019une domination am\u00e9ricaine sans partage sur la r\u00e9gion, directe ou par procuration. C\u2019est l\u00e0 un retour inqui\u00e9tant de la \u00ab&#160;question d\u2019orient&#160;\u00bb avec ses effets pervers bien connus, d\u2019instabilit\u00e9 durable, de surench\u00e8re des extr\u00eames, d\u2019un retournement possible des alli\u00e9s de circonstance.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Aucun empire africain ne se dessine. Mais les app\u00e9tits s\u2019aiguisent, la comp\u00e9tition s\u2019intensifie, les routes strat\u00e9giques se densifient, du Sahel aux Grands Lacs.<\/p><cite>Dominique de Villepin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>L\u2019Am\u00e9rique latine, autrefois consid\u00e9r\u00e9e comme l\u2019arri\u00e8re-cour des \u00c9tats-Unis, redevient un espace d\u2019int\u00e9r\u00eat strat\u00e9gique mondial. La Chine et la Russie y avancent leurs pions avec m\u00e9thode. Les ressources abondantes \u2014 cuivre, lithium, gaz, terres agricoles \u2014 aiguisent les rivalit\u00e9s et attisent les convoitises. Les r\u00e9gimes vacillent, les alliances se ren\u00e9gocient. <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/03\/06\/lula-ramaphosa-sanchez-unir-nos-forces-pour-relever-les-defis-mondiaux\/\">Le Br\u00e9sil de Lula tente de construire une troisi\u00e8me voie<\/a> fond\u00e9e sur l\u2019\u00e9quilibre et l\u2019autonomie strat\u00e9gique, qu\u2019il est dans l\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019Europe de soutenir et d\u2019accompagner. Le trait\u00e9 Union-Mercosur ne saurait \u00eatre abord\u00e9 sous le seul angle commercial. Il a une dimension g\u00e9opolitique majeure. Mais il nous revient de d\u00e9fendre pied \u00e0 pied les int\u00e9r\u00eats europ\u00e9ens dans ce partenariat, en assumant notre responsabilit\u00e9 politique.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019Asie du Sud-Est incarne la zone-pivot du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Elle est le c\u0153ur battant de la mondialisation et le principal th\u00e9\u00e2tre de l\u2019affrontement sino-am\u00e9ricain. C\u2019est l\u00e0 que se jouera l\u2019\u00e9quilibre du Pacifique, dans le d\u00e9troit de Malacca, sur les r\u00e9cifs de la mer de Chine m\u00e9ridionale, dans les grands accords commerciaux, dans les pactes de s\u00e9curit\u00e9. Les \u00c9tats devront veiller jalousement \u00e0 leur ind\u00e9pendance et \u00e0 leur stabilit\u00e9 int\u00e9rieure, tout en arbitrant. Mais ils devront aussi \u00e9viter que ce jeu d\u2019\u00e9quilibre ne d\u00e9g\u00e9n\u00e8re en instabilit\u00e9 chronique ou ne les transforme en th\u00e9\u00e2tres de guerre civile par procuration. L\u2019Inde peut, dans ce contexte, jouer un r\u00f4le stabilisateur emp\u00eachant le face \u00e0 face sino-am\u00e9ricain de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer. Mais cela exige une vigilance permanente, en raison notamment de la prolif\u00e9ration d\u2019alliances militaires \u2014 du pacte anglo-saxon de l\u2019Aukus \u00e0 la r\u00e9union du Quad \u2014 qui peuvent, \u00e0 force d\u2019entrelacements, conduire \u00e0 la d\u00e9flagration, comme jadis les alliances de 1914.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019Afrique enfin, demeure convoit\u00e9e, fragment\u00e9e, travers\u00e9e par des app\u00e9tits multiples. Les tentatives d\u2019h\u00e9g\u00e9monie s\u2019y succ\u00e8dent et \u00e9chouent. Aucun empire africain ne se dessine. Mais les app\u00e9tits s\u2019aiguisent, la comp\u00e9tition s\u2019intensifie, les routes strat\u00e9giques se densifient, du Sahel aux Grands Lacs. La course imp\u00e9riale s\u2019y joue sur fond d\u2019instabilit\u00e9 chronique et de trag\u00e9dies humaines. Il est de l\u2019int\u00e9r\u00eat, mais aussi de la responsabilit\u00e9 morale et politique de l\u2019Europe d\u2019emp\u00eacher un nouveau et funeste \u00ab&#160;partage de l\u2019Afrique&#160;\u00bb. Aujourd\u2019hui, la bataille collective pour la croissance et pour le d\u00e9veloppement, seule, peut \u00e9viter la catastrophe annonc\u00e9e pour un continent dont le poids d\u00e9mographique mondial ne va cesser d\u2019augmenter d\u2019ici la fin du si\u00e8cle, jusqu\u2019\u00e0 2,5 milliards de personnes et dont le retard \u00e9conomique ne cesse de se creuser. En 1990 14&#160;% des pauvres mondiaux vivaient en Afrique. En 2030, ils seront 80&#160;%. La brutalit\u00e9 des coupes des \u00c9tats-Unis dans le budget de l\u2019USAID doit \u00eatre l\u2019occasion de remettre autour de la table les donateurs mondiaux autour d\u2019une nouvelle strat\u00e9gie collective.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais au-del\u00e0 de ces batailles g\u00e9ographiques, c\u2019est une autre guerre qui se pr\u00e9pare&#160;: la bataille pour l\u2019ordre. L\u2019ordre international, tel qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u en 1945, repose sur une fiction noble, celle de la paix par le droit, de la souverainet\u00e9 par l\u2019\u00e9galit\u00e9, de la s\u00e9curit\u00e9 collective par l\u2019alliance. Or cet ordre est aujourd\u2019hui min\u00e9 de l\u2019int\u00e9rieur. Les empires n\u2019en veulent plus. Les uns, comme la Russie, veulent le d\u00e9truire. Les autres, comme la Chine, veulent le remodeler \u00e0 leur avantage. L\u2019ONU est marginalis\u00e9e, le multilat\u00e9ralisme court-circuit\u00e9, le droit international invoqu\u00e9 \u00e0 g\u00e9om\u00e9trie variable. Ce que l\u2019on voit poindre, c\u2019est un retour assum\u00e9 aux sph\u00e8res d\u2019influence, aux zones d\u2019exclusion, aux rapports de force bruts. L\u2019ordre de 1945 ne s\u2019effondre pas sous les coups de la guerre. Il s\u2019efface par indiff\u00e9rence strat\u00e9gique, par corrosion lente des principes.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette confrontation entre empires n\u2019a pas pour horizon l\u2019\u00e9quilibre, mais l\u2019h\u00e9g\u00e9monie. Elle se d\u00e9veloppe en spirale&#160;: une rivalit\u00e9 qui ne s\u2019autor\u00e9gule pas, mais qui s\u2019intensifie \u00e0 mesure qu\u2019elle se prolonge. L\u2019ambition n\u2019est plus la coexistence, mais la domination exclusive. Ce que certains osent d\u00e9j\u00e0 nommer un \u00ab&#160;empire mondial&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Les empires dessinent, dans leur confrontation continue un monde d\u2019incertitudes strat\u00e9giques, de recompositions brutales, de rapports de force d\u00e9li\u00e9s de toute morale \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, et une soif de contr\u00f4le mobilisant les peurs \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Voil\u00e0 la nouvelle \u00e9quation imp\u00e9riale.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Si nous voulons en modifier les termes, nous devons y opposer deux forces d\u2019\u00e9quilibrage fondamental&nbsp;&#160;: l\u2019Europe, comme puissance r\u00e9gulatrice, la R\u00e9publique, comme principe de souverainet\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire de ma\u00eetrise lucide de son propre destin.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>L\u2019ordre de 1945 ne s\u2019effondre pas sous les coups de la guerre. Il s\u2019efface par indiff\u00e9rence strat\u00e9gique, par corrosion lente des principes.<\/p><cite>Dominique de Villepin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9veiller l\u2019Europe<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019heure europ\u00e9enne a sonn\u00e9. L\u2019Europe est l\u2019antidote qui nous permet d\u2019esp\u00e9rer en un monde raisonnablement s\u00fbr.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Elle est d\u2019abord la meilleure garantie de s\u00e9curit\u00e9 pour nous, Europ\u00e9ens. L\u2019enjeu est pressant. L\u2019invasion de l\u2019Ukraine en 2022 a \u00e9t\u00e9 un r\u00e9veil brutal face \u00e0 nos d\u00e9pendances \u00e9nerg\u00e9tiques et \u00e0 nos insuffisances militaires. Deux ans de guerre en Ukraine ont d\u00e9truit plus de dix fois le nombre de chars de l\u2019inventaire fran\u00e7ais. Pour ceux qui s\u2019\u00e9taient rendormis, Donald Trump a brutalement sonn\u00e9 le rappel \u00e0 l\u2019ordre en ce d\u00e9but d\u2019ann\u00e9e par sa volte-face sur l\u2019Ukraine. Nous sommes seuls, et isol\u00e9s nous ne pesons pas grand-chose. La d\u00e9fense europ\u00e9enne n\u2019est plus un choix. L\u2019Europe qui fut, selon le mot du G\u00e9n\u00e9ral de Gaulle, le \u00ab&#160;levier d\u2019Archim\u00e8de&#160;\u00bb des nations d\u2019Europe doit devenir le \u00ab&#160;bouclier d\u2019Archim\u00e8de&#160;\u00bb permettant \u00e0 chaque pays de b\u00e9n\u00e9ficier de la protection effective des autres. Il n\u2019y aura pas demain d\u2019arm\u00e9e europ\u00e9enne, mais il peut y avoir une arm\u00e9e commune des Europ\u00e9ens, mutualisant les achats, les entra\u00eenements, les planifications strat\u00e9giques et la logistique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Sur les op\u00e9rations, nous prenons conscience que les Europ\u00e9ens membres de l\u2019OTAN ne pourraient assumer de mission ambitieuse ensemble sans appui am\u00e9ricain. Cela signifie qu\u2019il faut \u0153uvrer pour une OTAN \u00e0 deux niveaux d\u2019interop\u00e9rabilit\u00e9, l\u2019un, de base, entre tous les Europ\u00e9ens de l\u2019alliance, l\u2019autre entre le pilier europ\u00e9en et les \u00c9tats-Unis, de mani\u00e8re subsidiaire. Une \u00ab&#160;avant-garde&#160;\u00bb europ\u00e9enne sera n\u00e9cessaire, associant d\u2019abord les cinq principales arm\u00e9es de l\u2019Union, France, Allemagne, Italie, Espagne, Pologne, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 eux cinq les deux tiers des d\u00e9penses des Europ\u00e9ens continentaux de l\u2019OTAN, ainsi que des partenaires r\u00e9gionaux, Royaume Uni, Turquie et Norv\u00e8ge. Cette base volontaire aurait vocation \u00e0 \u00eatre formalis\u00e9e dans un Trait\u00e9 de d\u00e9fense collective progressivement ouvert \u00e0 d\u2019autres participants.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En mati\u00e8re d\u2019\u00e9quipements, notre d\u00e9pendance nous appara\u00eet de fa\u00e7on \u00e9clatante \u00e9galement, sachant que les deux tiers des commandes militaires des pays europ\u00e9ens, ces cinq derni\u00e8res ann\u00e9es, ont port\u00e9 sur du mat\u00e9riel am\u00e9ricain, et jusqu\u2019\u00e0 90&#160;% pour certains pays. De surcro\u00eet, l\u2019utilisation de la technologie am\u00e9ricaine n\u2019est pas neutre. Les F35 am\u00e9ricains pourraient \u00e0 distance \u00eatre emp\u00each\u00e9s de d\u00e9coller par les \u00c9tats-Unis. Or plus de la moiti\u00e9 des forces a\u00e9riennes europ\u00e9ennes est constitu\u00e9e de F16 et de F35, d\u2019o\u00f9 le paradoxe danois qui pourrait voir ses avions clou\u00e9s au sol en cas d\u2019invasion du Groenland. Dans de nombreux domaines industriels, nous ne sommes pas en mesure de produire les quantit\u00e9s n\u00e9cessaires. Pour assumer l\u2019ind\u00e9pendance collective de la d\u00e9fense europ\u00e9enne et nous hisser \u00e0 la hauteur des empires, nous devrons accepter un v\u00e9ritable partage du fardeau, en assumant un certain degr\u00e9 de planification des installations industrielles de d\u00e9fense en Europe, une capacit\u00e9 de financement commune et p\u00e9renne par un emprunt europ\u00e9en, ainsi qu\u2019une mutualisation des achats pour am\u00e9liorer la qualit\u00e9, les prix et les quantit\u00e9s disponibles.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, un angle mort persiste dans <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/03\/20\/les-europeens-face-a-la-guerre-et-trump-10-points-sur-un-sondage-exclusif\/\">l\u2019enthousiasme g\u00e9n\u00e9ral pour le r\u00e9armement<\/a>&nbsp;&#160;: r\u00e9armer, oui, mais pour quelles missions&nbsp;&#160;? Les diff\u00e9rents \u00c9tats ont des visions et des besoins tr\u00e8s diff\u00e9rents qu\u2019il faudra parvenir \u00e0 harmoniser. Une dimension de d\u00e9fense territoriale conventionnelle est indispensable pour rassurer les pays de l\u2019Est en premi\u00e8re ligne face \u00e0 des menaces russes \u00e9ventuelles \u00e0 l\u2019horizon de 3 \u00e0 10 ans.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Une dimension de projection de force, dans l\u2019esprit de ce que l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise ou britannique est entra\u00een\u00e9e \u00e0 faire, sera n\u00e9cessaire pour conserver une cr\u00e9dibilit\u00e9 globale, notamment dans l\u2019Indo-Pacifique. Cela plaide soit pour une plus grande int\u00e9gration de notre force a\u00e9ronavale avec les Britanniques ou des investissements plus importants dans la Marine, avec l\u2019enjeu de la construction d\u2019un second porte-avions et l\u2019expansion de la flotte de sous-marins nucl\u00e9aires d\u2019attaque.<\/p>\n\n\n\n<p>Une dimension de dissuasion renforc\u00e9e implique une extension du stock d\u2019armes nucl\u00e9aires et peut-\u00eatre une diversification des types d\u2019armements, en r\u00e9ponse aux capacit\u00e9s croissantes des rivaux. \u00c0 l\u2019heure des doutes sur le parapluie nucl\u00e9aire des \u00c9tats-Unis, la France a eu raison d\u2019ouvrir le d\u00e9bat sur un possible remplacement de la garantie am\u00e9ricaine par l\u2019extension des garanties fran\u00e7aises. Mais cela impose des choix difficiles et urgents, et n\u00e9cessite des n\u00e9gociations claires, tant sur les doctrines d\u2019emploi que sur les volumes d\u2019\u00e9quipements \u00e0 engager, sans pour autant remettre en cause le principe de souverainet\u00e9 fran\u00e7aise sur la d\u00e9cision ultime.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Plus de la moiti\u00e9 des forces a\u00e9riennes europ\u00e9ennes est constitu\u00e9e de F16 et de F35, d\u2019o\u00f9 le paradoxe danois qui pourrait voir ses avions clou\u00e9s au sol en cas d\u2019invasion du Groenland.<\/p><cite>Dominique de Villepin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Il faut aussi y ajouter une dimension essentielle de d\u00e9fense civile, inspir\u00e9e du mod\u00e8le su\u00e9dois de \u00ab&#160;d\u00e9fense totale&#160;\u00bb ou du syst\u00e8me suisse. Cela implique un renforcement des r\u00e9serves de d\u00e9fense non seulement en termes de mobilisation strat\u00e9gique en cas de crise, mais aussi en int\u00e9grant des comp\u00e9tences professionnelles sp\u00e9cialis\u00e9es, notamment en cybers\u00e9curit\u00e9. Il y a un besoin sp\u00e9cifique de plus d\u2019ing\u00e9nieurs et plus g\u00e9n\u00e9ralement d\u2019un effort \u00e9ducatif consid\u00e9rablement accru, car il constitue notre meilleure arme face aux obscurantismes et aux d\u00e9clinismes dans cette comp\u00e9tition pour la puissance.<\/p>\n\n\n\n<p>Ensuite, l\u2019Europe a vocation \u00e0 devenir une puissance d\u2019\u00e9quilibre dans le monde, capable de proposer un mod\u00e8le alternatif aux imp\u00e9rialismes agressifs, en d\u00e9fendant avec fermet\u00e9 le droit international et les institutions multilat\u00e9rales.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-medium\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/T03404_10-1.jpg\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"1062\"\n        data-pswp-height=\"1536\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/T03404_10-1-330x477.jpg\"\r\n                media=\"(max-width:  374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/T03404_10-1-690x998.jpg\"\r\n                media=\"(max-width:  989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/T03404_10-1-990x1432.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 1319px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/T03404_10-1-690x998.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 1599px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/T03404_10-1-990x1432.jpg\"\r\n                media=\"(min-width: 1600px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/T03404_10-1-125x181.jpg\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n                    <figcaption class=\"pswp-caption-content \">Anselm Kiefer, \u00ab&#160;&#160;Parsifal II&#160;&#160;\u00bb, 1973. \u00a9 Anselm Kiefer<\/figcaption>\n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<p>La diplomatie climatique est un enjeu identitaire et structurant. C\u2019est \u00e0 travers elle, en nouant des partenariats solides et en tissant des passerelles concr\u00e8tes entre le Nord et le Sud Global, au nom de l\u2019efficacit\u00e9 et de la justice climatique, que nous pourrons revivifier l\u2019architecture des Nations Unies aujourd\u2019hui s\u00e9v\u00e8rement remise en cause. En novembre prochain, <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/evenements\/comment-resister-a-lempire-des-puissances-fossiles-1\/\">la COP30 \u00e0 Bel\u00e9m, au Br\u00e9sil, sera un test majeur<\/a>. Elle marquera soit un sursaut de la diplomatie climatique, soit son effondrement d\u00e9finitif. \u00c0 nous de f\u00e9d\u00e9rer en amont le plus grand nombre de pays volontaires possibles et de maintenir l\u2019esp\u00e9rance d\u2019une action collective \u00e0 la hauteur des enjeux plan\u00e9taires.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Notre continent, sans na\u00efvet\u00e9, mais sans reniement, doit continuer d\u2019\u00eatre per\u00e7u comme une puissance bienveillante et post-imp\u00e9riale, capable d\u2019exister non par la force mais par l\u2019exemplarit\u00e9, non par l\u2019imposition mais par la proposition. Il doit continuer \u00e0 d\u00e9fendre, avec clart\u00e9 et constance, la possibilit\u00e9 d\u2019un ordre juridique international. Si un ordre mondial v\u00e9ritable semble hors de port\u00e9e, alors veillons au moins \u00e0 maintenir, sur notre continent, une architecture coh\u00e9rente, protectrice, d\u00e9mocratique. Un ordre international, non pas total mais inclusif, capable d\u2019accueillir ceux qui le souhaitent, avec ou sans les \u00c9tats-Unis, si tel est le prix de la continuit\u00e9, dans le cadre r\u00e9nov\u00e9 des grandes institutions multilat\u00e9rales&#160;: le FMI, la Banque mondiale, l\u2019Organisation des Nations Unies. Mais cette renaissance continentale n\u2019a de sens que si elle s\u2019inscrit dans un multilat\u00e9ralisme repens\u00e9, lucide, r\u00e9arm\u00e9, adoptant pour doctrine un internationalisme r\u00e9aliste contrecarrant efficacement la \u00ab&#160;realpolitik&#160;\u00bb d\u00e9pourvue de scrupules.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ONU ne peut attendre de savoir si elle succombera \u00e0 la maladie, comme jadis la Soci\u00e9t\u00e9 des Nations, vid\u00e9e de sa substance avant d\u2019\u00eatre abandonn\u00e9e. Elle doit prendre l\u2019initiative et engager sans tarder un processus de r\u00e9forme, notamment sur la restriction, \u00e0 l\u2019\u00e9tude, du droit de v\u00e9to. Elle doit \u00e9galement s\u2019atteler \u00e0 am\u00e9liorer la transparence des d\u00e9bats au sein du Conseil de S\u00e9curit\u00e9, en les diffusant mondialement et syst\u00e9matiquement. Autre chantier indispensable, l\u2019adjonction de membres semi-permanents afin de mieux refl\u00e9ter l\u2019\u00e9quilibre des puissances du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et de garantir une meilleure repr\u00e9sentativit\u00e9 de l\u2019Inde, de l\u2019Afrique, de l\u2019Am\u00e9rique Latine, sans qu\u2019il soit n\u00e9cessaire de conclure un nouveau trait\u00e9, perspective aujourd\u2019hui utopique. Et si, dans un sc\u00e9nario hier impossible, aujourd\u2019hui seulement improbable, les \u00c9tats-Unis devaient r\u00e9pudier les Nations Unies, ce serait alors \u00e0 Gen\u00e8ve de porter l\u2019esprit de paix et de propositions pour le monde, afin d\u2019offrir une nouvelle demeure \u00e0 la conscience universelle.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Face \u00e0 la prolif\u00e9ration, l\u2019Agence internationale \u00e0 l\u2019\u00e9nergie atomique doit \u00e0 nouveau \u00eatre le fer de lance d\u2019une politique de non-prolif\u00e9ration multilat\u00e9rale et cr\u00e9dible. Mais il faudra sans doute cr\u00e9er d\u2019autres agences pour superviser de nouvelles prolif\u00e9rations, dans le domaine des syst\u00e8mes d\u2019armements l\u00e9taux automatis\u00e9s, c\u2019est-\u00e0-dire le visage militaire de l\u2019IA. Un trait\u00e9 \u00e9quivalent au Trait\u00e9 sur la non-prolif\u00e9ration des armes nucl\u00e9aires de 1968 sera indispensable. De m\u00eame qu\u2019un nouveau trait\u00e9 de l\u2019espace doit rappeler et rendre applicables les principes de non-militarisation et de non-appropriation de l\u2019espace exo-atmosph\u00e9rique.<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9forme de l\u2019ONU doit s\u2019accompagner d\u2019une r\u00e9vision des institutions de Bretton Woods et de l\u2019OMC, les trois clefs de vo\u00fbte de l\u2019ordre \u00e9conomique, financier et commercial mondial. Le FMI pour redevenir cr\u00e9dible, devra \u00eatre r\u00e9\u00e9quilibr\u00e9 par une redistribution des quotes-parts au b\u00e9n\u00e9fice de la Chine, de l\u2019Inde et de l\u2019Afrique, afin d\u2019acter une g\u00e9opolitique du d\u00e9veloppement plus juste. Son mandat demanderait \u00e0 \u00eatre \u00e9largi \u00e0 la stabilit\u00e9 et la s\u00e9curit\u00e9 des \u00e9changes financiers mondiaux, pour apporter une alternative cr\u00e9dible et juste \u00e0 l\u2019h\u00e9g\u00e9monie du dollar.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La Banque mondiale, quant \u00e0 elle, pourrait devenir le lieu d\u2019une v\u00e9ritable coop\u00e9ration entre les Banques de d\u00e9veloppement, chinoises, africaines, europ\u00e9ennes, afin de construire des projets communs, durables, mutualis\u00e9s. Son mandat pourrait s\u2019\u00e9largir \u00e0 la supervision des \u00e9changes mondiaux li\u00e9s aux mati\u00e8res premi\u00e8res strat\u00e9giques, pour garantir plus de transparence, de s\u00e9curit\u00e9 et d\u2019\u00e9quit\u00e9, notamment sur le cuivre et le nickel.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce monde n\u2019est pas \u00e0 inventer \u00e0 partir de rien. Il est l\u00e0, en friche. Il attend que nous osions penser, d\u00e9cider et b\u00e2tir. Non pas en r\u00eavant l\u2019unit\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 r\u00e8gne la diversit\u00e9, mais en assumant la complexit\u00e9, en tissant les compromis, en acceptant les imperfections. C\u2019est cela, l\u2019ambition du politique au XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle&#160;: non pas dominer, mais relier. Non pas incarner la force, mais faire vivre la promesse. Ce combat se joue aussi sur le terrain du commerce. Confront\u00e9e au <em>dumping<\/em> technologique, \u00e0 la concurrence subventionn\u00e9e et \u00e0 l\u2019extraterritorialit\u00e9 des sanctions, l\u2019Union europ\u00e9enne a d\u00fb r\u00e9agir&#160;: elle a impos\u00e9 des droits compensateurs sur les v\u00e9hicules \u00e9lectriques chinois, met en \u0153uvre un m\u00e9canisme d\u2019ajustement carbone aux fronti\u00e8res, et plaide pour une \u00e9conomie plus r\u00e9siliente. C\u2019est la recherche d\u2019une autonomie strat\u00e9gique ouverte, entre coop\u00e9ration r\u00e9gul\u00e9e et protection cibl\u00e9e. Mais cette ligne de cr\u00eate est \u00e9troite&#160;: ne pas c\u00e9der \u00e0 l\u2019illib\u00e9ralisme, tout en refusant la na\u00efvet\u00e9 commerciale. Le libre-\u00e9change sans r\u00e8gles est un mirage&#160;; la fermeture brutale, un pi\u00e8ge. Entre les deux, il y a un chemin de r\u00e9sistance&#160;: celui du juste \u00e9change, du respect mutuel, d\u2019un multilat\u00e9ralisme r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, l\u2019Europe doit offrir une alternative d\u2019\u00e9quilibre, la preuve pour de grands ensembles politiques qu\u2019il existe une autre voie que celle du fer et du sang pour maintenir l\u2019unit\u00e9, la prosp\u00e9rit\u00e9 et la s\u00e9curit\u00e9. Cela ne se fera ni dans la peur, ni dans la haine, mais dans la fid\u00e9lit\u00e9 active \u00e0 ce que nous avons \u00e9t\u00e9, cette id\u00e9e europ\u00e9enne de libert\u00e9 r\u00e9fl\u00e9chie, de progr\u00e8s partag\u00e9, de dignit\u00e9 universelle.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>C\u2019est cela, l\u2019ambition du politique au XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle&#160;: non pas dominer, mais relier. Non pas incarner la force, mais faire vivre la promesse.<\/p><cite>Dominique de Villepin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Mais cela ne peut se faire seul. Ni \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019un individu, ni \u00e0 celle d\u2019un seul pays, fut-il riche de son ambition et de sa m\u00e9moire. Cela suppose de penser \u00e0 l\u2019\u00e9chelle continentale. D\u2019assumer la vocation internationale et ouverte de ce camp du juste \u00e9quilibre. Il ne peut r\u00e9ussir qu\u2019en tissant des liens dans un monde fractur\u00e9, o\u00f9 les passions tristes menacent de tout recouvrir. Il ne peut esp\u00e9rer r\u00e9sister qu\u2019en s\u2019appuyant, partout, sur les braises encore vives de la d\u00e9mocratie&#160;: sur l\u2019espoir populaire en Inde, sur l\u2019envie de libert\u00e9 en Chine, sur la soif de d\u00e9veloppement en Afrique, sur la peur persistante du fascisme oligarchique qui guette aux \u00c9tats-Unis. Partout, des forces existent, souvent \u00e9touff\u00e9es, souvent invisibles, mais bien r\u00e9elles. C\u2019est \u00e0 elles qu\u2019il faut tendre la main.<\/p>\n\n\n\n<p>Un saut conf\u00e9d\u00e9ral assum\u00e9 doit renouveler la libre association des \u00c9tats, assumant pleinement un principe de subsidiarit\u00e9 fort&nbsp;&#160;: faire faire par les institutions de l\u2019Union tout ce que les \u00c9tats s\u00e9par\u00e9ment ne sont pas en mesure d\u2019accomplir, mais rien de ce que ceux-ci peuvent faire seuls. C\u2019est cela le principe fondateur de la libert\u00e9 europ\u00e9enne, celle que firent valoir contre d\u2019autres puissances les cantons suisses jadis, celle que les cit\u00e9s italiennes opposaient aux empereurs. Ce saut peut s\u2019articuler autour de quatre volets essentiels.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Premier volet&nbsp;&#160;: un instrument de pilotage pour un \u00e9largissement ma\u00eetris\u00e9, accompagn\u00e9, d\u00e9corr\u00e9l\u00e9 de l\u2019extension automatique de l\u2019OTAN. Il faut se donner le temps d\u2019une convergence \u00e9conomique, politique et sociale dans la dur\u00e9e, cr\u00e9er des paliers progressifs et des dispositifs d\u2019aides diversifi\u00e9s. Il faut \u00e9viter \u00e0 la fois les pr\u00e9cipitations et les blocages et notamment renoncer \u00e0 la r\u00e8gle de l\u2019unanimit\u00e9 pour l\u2019ouverture des diff\u00e9rents dossiers d\u2019adh\u00e9sion, prolongeant \u00e0 l\u2019infini les m\u00e9lodrames. Une telle r\u00e9forme n\u2019aurait pas besoin d\u2019une r\u00e9vision des trait\u00e9s.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Deuxi\u00e8me volet&nbsp;&#160;: une consolidation sociale. L\u2019Europe n\u2019est pas qu\u2019un march\u00e9, plus ou moins ouvert ou prot\u00e9g\u00e9. Elle est une communaut\u00e9 de vie permettant une protection sans \u00e9quivalent dans le monde des droits individuels, environnementaux et sociaux de ses centaines de millions d\u2019habitants, tout en \u00e9tant un territoire de comp\u00e9titivit\u00e9, d\u2019innovation et d\u2019excellence technologique. C\u2019est en poursuivant les progr\u00e8s de cette protection et de cette solidarit\u00e9 entre les territoires que nous pourrons faire rayonner le mod\u00e8le \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale.<\/p>\n\n\n\n<p>Troisi\u00e8me volet&nbsp;&#160;: la comp\u00e9titivit\u00e9 \u00e9conomique et la croissance. Nous devons acc\u00e9l\u00e9rer en mati\u00e8re d\u2019innovation technologique et coordonner les financements et les r\u00e9gulations nationales, tout en d\u00e9veloppant des instruments de financement puissants en faveur de l\u2019innovation de rupture dans la lign\u00e9e des exp\u00e9rimentations men\u00e9es par l\u2019Initiative conjointe pour une DARPA europ\u00e9enne (JEDI). Impulser davantage de croissance europ\u00e9enne passe \u00e9galement aujourd\u2019hui, par un saut vers une Union des March\u00e9s de Capitaux qui mobilise efficacement l\u2019\u00e9pargne des Europ\u00e9ens au service de leur propre \u00e9conomie. Faute de rendements suffisants, ce sont 500 milliards d\u2019euros qui partent chaque ann\u00e9e vers les \u00c9tats-Unis. Cela suppose enfin un assouplissement des r\u00e8gles de concurrence pour favoriser l\u2019\u00e9mergence de g\u00e9ants europ\u00e9ens dans les secteurs industriels cl\u00e9s pour notre ind\u00e9pendance \u00e9conomique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Quatri\u00e8me volet&nbsp;&#160;: la consolidation politique de la d\u00e9mocratie. L\u2019adh\u00e9sion \u00e0 la d\u00e9mocratie est une condition d\u2019entr\u00e9e dans l\u2019Union, mais \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 certains pays pourraient \u00eatre tent\u00e9s de franchir les lignes rouges, il convient de r\u00e9fl\u00e9chir au renforcement des libert\u00e9s individuelles. La <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/11\/13\/le-territoire-de-la-cour-de-justice\/\">Cour de Justice de l\u2019Union Europ\u00e9enne<\/a> pourrait \u00e9voluer vers un r\u00f4le de garante en dernier ressort, une sorte de cour supr\u00eame europ\u00e9enne restreinte \u00e0 laquelle un ressortissant pourrait faire appel, en cas de litige avec son propre \u00c9tat, au titre d\u2019une violation des engagements pris dans le cadre des trait\u00e9s europ\u00e9ens. La r\u00e8gle de droit doit rester la boussole commune. Non comme une condition technocratique, mais comme une exigence d\u00e9mocratique. Car sans justice ind\u00e9pendante, sans presse libre, sans respect des minorit\u00e9s, l\u2019Europe ne serait qu\u2019un nom.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Partout, des forces existent, souvent \u00e9touff\u00e9es, souvent invisibles, mais bien r\u00e9elles. C\u2019est \u00e0 elles qu\u2019il faut tendre la main.<\/p><cite>Dominique de Villepin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Redresser la R\u00e9publique<\/h2>\n\n\n\n<p>J\u2019ai essay\u00e9 de le montrer&nbsp;&#160;: l\u2019\u00c9tat-nation d\u00e9mocratique et lib\u00e9ral est confront\u00e9 \u00e0 un d\u00e9fi existentiel, \u00e0 une confrontation entre l\u2019abandon et la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 ses principes. L\u2019histoire n\u2019est pas termin\u00e9e, elle nous met en demeure. Elle ne r\u00e9clame ni nostalgie ni fuite en avant, mais un sursaut lucide et courageux. Deux camps se font d\u00e9sormais face pour dessiner l\u2019avenir de nos d\u00e9mocraties.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier camp, celui de la Contre-R\u00e9volution, veut abolir l\u2019h\u00e9ritage des Lumi\u00e8res, restaurer l\u2019ordre par la peur et imposer la soumission, en exaltant le mythe d\u2019une puret\u00e9 originelle. C\u2019est un camp r\u00e9actionnaire, <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/03\/28\/les-droites-et-trump-crise-et-avenir-dune-tradition-politique\/\">m\u00eame s\u2019il est h\u00e9t\u00e9roclite m\u00ealant l\u2019ultra-conservatisme religieux, le populisme identitaire jusqu\u2019au techno-libertarisme<\/a>. Il rejette la libert\u00e9 au nom d\u2019une identit\u00e9 fig\u00e9e et refuse la diversit\u00e9 au profit d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 unique. Il est dangereux parce qu\u2019il est d\u00e9termin\u00e9. Il parle aux instincts, flatte les col\u00e8res, promet un ordre fond\u00e9 sur la domination. Et il est international&nbsp;&#160;: l\u2019islamisme, le n\u00e9o-tsarisme russe, le n\u00e9o-conservatisme am\u00e9ricain portent tous une d\u00e9fiance envers la libert\u00e9 moderne.<\/p>\n\n\n\n<p>Le deuxi\u00e8me camp, celui des enfants de la R\u00e9volution, est aujourd\u2019hui divis\u00e9. Il compte d\u2019un c\u00f4t\u00e9, ceux qui veulent prolonger l\u2019\u00e9lan r\u00e9volutionnaire, et de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, ceux qui veulent consolider les acquis et pr\u00e9server ainsi le centre des d\u00e9rives autoritaires. L\u2019enjeu est double&nbsp;&#160;: maintenir l\u2019unit\u00e9 entre ces deux courants, seule chance de l\u2019emporter dans des d\u00e9mocraties o\u00f9 l\u2019illib\u00e9ralisme progresse&nbsp;&#160;; et faire \u00e9merger une lecture mod\u00e9r\u00e9e, capable d\u2019exercer le pouvoir sans trahir ses principes. Il ne faut se tromper ni d\u2019adversaire, ni d\u2019objectif. L\u2019\u00e9poque n\u2019est pas \u00e0 rejouer les drames de l\u2019Histoire, ni \u00e0 faire table rase en croyant qu\u2019il suffirait de d\u00e9signer les coupables pour soulager les blessures.<\/p>\n\n\n\n<p>Le camp du progr\u00e8s cherche une sagesse nouvelle. Il ne veut ni une r\u00e9volution totale, ni un retour fig\u00e9 \u00e0 l\u2019ordre ancien. Il aspire \u00e0 une modernit\u00e9 consciente de ses limites, attentive \u00e0 l\u2019\u00e9puisement des ressources, \u00e0 la vuln\u00e9rabilit\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s, \u00e0 la fragilit\u00e9 des individus. Il veut b\u00e2tir un humanisme \u00e9cologique, une \u00e9conomie des communs, pour faire na\u00eetre une r\u00e9publique des vivants.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne s\u2019agit plus de conqu\u00e9rir le monde, ou d\u2019acc\u00e9l\u00e9rer sans fin, mais d\u2019apprendre \u00e0 l\u2019habiter. Il ne s\u2019agit plus d\u2019\u00e9tendre la souverainet\u00e9, mais de l\u2019enraciner dans le r\u00e9el. Car ce que nous devons pr\u00e9server aujourd\u2019hui, ce ne sont pas seulement des institutions, mais des mani\u00e8res de vivre ensemble. Ce camp, le n\u00f4tre, n\u2019a pas encore trouv\u00e9 ses mots, ni ses voix, ni sa forme politique. Mais il a commenc\u00e9 \u00e0 chercher.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Face aux empires sans fronti\u00e8res, il faut refonder une R\u00e9publique des Lumi\u00e8res. Une R\u00e9publique qui assume les limites de la puissance humaine, qui sache dire non \u00e0 l\u2019exploitation sans fin, \u00e0 la marchandisation de l\u2019intime, \u00e0 une technocratie d\u00e9tach\u00e9e de toute \u00e9thique. Mais aussi une R\u00e9publique capable de dire oui, \u00e0 la transmission, \u00e0 la diversit\u00e9, \u00e0 une certaine lenteur du monde et \u00e0 sa beaut\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>L\u2019histoire n\u2019est pas termin\u00e9e, elle nous met en demeure. Elle ne r\u00e9clame ni nostalgie ni fuite en avant, mais un sursaut lucide et courageux.<\/p><cite>Dominique de Villepin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Face aux d\u00e9voiements de l\u2019invocation du peuple et \u00e0 la mont\u00e9e des revendications identitaires, il faut r\u00e9armer la d\u00e9mocratie. Non par la force, mais par la confiance retrouv\u00e9e. Redonner du sens au suffrage, de la coh\u00e9rence au d\u00e9bat, de la clart\u00e9 \u00e0 l\u2019action publique. Il faut r\u00e9habiliter les corps interm\u00e9diaires, valoriser les appartenances choisies, renforcer les solidarit\u00e9s concr\u00e8tes. R\u00e9concilier la Nation avec elle-m\u00eame, sans c\u00e9der \u00e0 l\u2019exclusion, ni au ressentiment. La v\u00e9rit\u00e9 est parfois difficile \u00e0 entendre, mais elle est n\u00e9cessaire&#160;: l\u2019\u00c9tat-nation d\u00e9mocratique et lib\u00e9ral ne succombe pas seulement aux assauts ext\u00e9rieurs. Il s\u2019est affaibli de l\u2019int\u00e9rieur. Derri\u00e8re les apparences de la d\u00e9mocratie de masse, la volont\u00e9 politique a gliss\u00e9 vers une logique d\u2019offre, de communication et de gestion.<\/p>\n\n\n\n<p>La d\u00e9mocratie lib\u00e9rale a baiss\u00e9 la garde en croyant triompher. Le consum\u00e9risme d\u00e9mocratique a entretenu l\u2019illusion&nbsp;&#160;: le citoyen devenu client a cru choisir l\u00e0 o\u00f9 il ne faisait que s\u00e9lectionner. Le m\u00e9diatisme a confi\u00e9 la formation de l\u2019opinion \u00e0 des sph\u00e8res qui ne r\u00e9pondent plus aux citoyens, mais aux logiques marchandes. L\u2019\u00e9litisme technocratique a min\u00e9 la souverainet\u00e9 populaire, r\u00e9duite \u00e0 une formalit\u00e9 \u00e9lectorale entre deux d\u00e9cisions d\u00e9j\u00e0 prises.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00c9tat-nation s\u2019est voulu moderne&#160;; il est devenu manag\u00e9rial. Il a troqu\u00e9 l\u2019autorit\u00e9 pour l\u2019efficience, le sens pour le pilotage, le service public pour un logique d\u2019optimisation. En France, le macronisme incarne cette m\u00e9tamorphose. Mais cette tendance est europ\u00e9enne. Derri\u00e8re le discours d\u2019\u00e9quilibre, le \u00ab&#160;en m\u00eame temps&#160;\u00bb a souvent masqu\u00e9 l\u2019absence de cap. Derri\u00e8re une parole pr\u00e9sidentielle omnipr\u00e9sente, un pouvoir personnel s\u2019est impos\u00e9, bavard, ambigu, trop centr\u00e9 sur lui-m\u00eame pour \u00eatre d\u00e9mocratique, trop insaisissable pour \u00eatre r\u00e9publicain. La verticalit\u00e9 du pouvoir a trahi la promesse horizontale du candidat.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec l\u2019effondrement des grands syst\u00e8mes bipolaires des Trente Glorieuses, la recomposition du paysage politique a produit un pouvoir sans racines, sans contre-pouvoirs solides, o\u00f9 l\u2019action se r\u00e9duit \u00e0 un exercice de survie et de communication. Dernier sympt\u00f4me en date, le SPD, le plus vieux parti d\u2019Europe continentale, ne rassemble plus que 16&#160;% des \u00e9lecteurs allemands en 2025. En Grande-Bretagne en 2024, les Tories, un parti plus ancien encore, sont tomb\u00e9s \u00e0 121 si\u00e8ges, leur plus faible r\u00e9sultat de tous les temps. Le pouvoir s\u2019est \u00e9loign\u00e9 des classes populaires, s\u2019est confondu avec les int\u00e9r\u00eats des classes moyennes sup\u00e9rieures, et a nourri un ressentiment social profond, incarn\u00e9 en France, par les Gilets Jaunes, les col\u00e8res de la jeunesse, les r\u00e9voltes des banlieues.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le plus grave est ailleurs, dans la transformation de l\u2019id\u00e9e de nation. Ce n\u2019est plus l\u2019id\u00e9e r\u00e9publicaine, inclusive, fond\u00e9e sur la volont\u00e9 commune, qui structure le d\u00e9bat public. C\u2019est une id\u00e9e appauvrie, ferm\u00e9e sur elle-m\u00eame qui nous menace&#160;: l\u2019identitarisme. Sous couvert de la R\u00e9publique, il ressuscite les vieux r\u00e9flexes de la Contre-R\u00e9volution&nbsp;&#160;: trier, exclure, d\u00e9signer un ennemi int\u00e9rieur. La tentation est l\u00e0&nbsp;&#160;: traquer l\u2019\u00e9tranger dans le citoyen, faire du droit du sol un danger, de la double nationalit\u00e9 une trahison. Il ne construit plus la Nation autour de principes, mais autour de fantasmes ethniques. Ce n\u2019est pas nouveau. La France a d\u00e9j\u00e0 connu ses moments de bascule&#160;: l\u2019affaire Dreyfus en 1894, Vichy en 1940, l\u2019OAS en 1962. Toujours la m\u00eame tentation&#160;: faire reculer la R\u00e9publique au nom d\u2019un peuple mythifi\u00e9 et homog\u00e8ne. Toujours les m\u00eames figures, les m\u00eames invectives.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, en France, comme dans la plupart des d\u00e9mocraties europ\u00e9ennes, trois grandes peurs structurent le d\u00e9bat public&#160;: la peur du terrorisme, la peur de l\u2019islam, la peur de l\u2019immigration. Dans cet environnement satur\u00e9 de faits divers \u00e9rig\u00e9s en symboles, en r\u00e9v\u00e9lateur de civilisation, les faits eux-m\u00eames comptent moins que leur instrumentalisation. On ne cherche plus \u00e0 comprendre, on cherche \u00e0 d\u00e9signer. \u00c0 chaque crise, un bouc \u00e9missaire. \u00c0 chaque drame, un pas de plus vers l\u2019irr\u00e9versible. R\u00e9sultat&nbsp;&#160;: l\u2019extr\u00eame droite p\u00e9n\u00e8tre les centres de pouvoir, aux Pays-Bas, en Italie, ou s\u2019en approche dangereusement avec l\u2019AfD en Allemagne, avec le FP\u00d6 en Autriche. Que vaut l\u2019indignation individuelle face \u00e0 cette mar\u00e9e montante&nbsp;&#160;? C\u2019est dans ce contexte que prosp\u00e8re le mensonge de l\u2019\u00c9tat qui, au lieu de reconna\u00eetre ses fragilit\u00e9s, les masque par des discours s\u00e9curitaires et des postures incantatoires. Il devient un \u00c9tat maltraitant, qui gouverne par la peur et l\u2019usure civique.<\/p>\n\n\n\n<p>Rajeunir la R\u00e9publique, dans le cas de la France, ce n\u2019est pas en repeindre la fa\u00e7ade. C\u2019est redonner \u00e0 la d\u00e9mocratie la capacit\u00e9 d\u2019agir pour renouer avec un double imp\u00e9ratif&#160;: l\u2019Ordre et la Justice. Ces deux piliers sont indissociables. L\u2019ordre sans la justice m\u00e8ne \u00e0 la tyrannie. La justice sans l\u2019ordre conduit \u00e0 l\u2019anarchie.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>L\u2019\u00c9tat-nation s\u2019est voulu moderne&#160;; il est devenu manag\u00e9rial.<\/p><cite>Dominique de Villepin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>L\u2019ordre, ce n\u2019est pas l\u2019autoritarisme. C\u2019est le respect des r\u00e8gles, l\u2019efficacit\u00e9 des institutions, la l\u00e9gitimit\u00e9 retrouv\u00e9e de l\u2019action publique. Un \u00c9tat qui tient ses engagements prot\u00e8ge sans brutaliser, conna\u00eet son territoire et ses habitants, y compris ceux qui sont en situation irr\u00e9guli\u00e8re, car on ne gouverne pas dans l\u2019ignorance. L\u2019ordre, c\u2019est une cha\u00eene p\u00e9nale coh\u00e9rente, une justice respect\u00e9e, une police et une magistrature qui coop\u00e8rent au lieu de s\u2019accuser trop souvent. La justice commence par la reconnaissance du m\u00e9rite, de l\u2019effort et de la r\u00e9alit\u00e9 sociale de chacun. Elle suppose une fiscalit\u00e9 juste, lisible, ce qui implique une r\u00e9forme en profondeur et pas seulement des ajustements techniques. Elle suppose aussi un \u00c9tat social moderne qui accompagne sans uniformiser vers l\u2019emploi, la formation, la dignit\u00e9. La R\u00e9publique ne doit plus \u00eatre un distributeur aveugle, mais une promesse politique incarn\u00e9e, adapt\u00e9e \u00e0 chacun.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour cela, il faut revenir aux fondamentaux, la t\u00e2che des \u00e9lus est claire, gouverner et r\u00e9former. Gouverner, c\u2019est comprendre l\u2019appareil d\u2019\u00c9tat, respecter ses agents, ses rythmes et valoriser les comp\u00e9tences qu\u2019il porte. C\u2019est redonner aux concours leur r\u00f4le central, r\u00e9habiliter les vocations r\u00e9publicaines. C\u2019est garantir \u00e0 tous un acc\u00e8s effectif au droit et \u00e0 l\u2019information. \u00c0 l\u2019heure des donn\u00e9es, gouverner c\u2019est savoir ce que l\u2019on mesure et ce que l\u2019on choisit d\u2019ignorer. Gouverner, c\u2019est aussi traiter la question de l\u2019immigration au fond, sans th\u00e9\u00e2tre d\u2019ombres, construire un cadre europ\u00e9en cr\u00e9dible, la seule \u00e9chelle valable aujourd\u2019hui. Relancer des politiques d\u2019int\u00e9gration ambitieuses, et par la diplomatie, n\u00e9gocier avec les pays d\u2019origine, des conditions claires pour le retour des personnes concern\u00e9es par une obligation de quitter le territoire fran\u00e7ais.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9former, ce n\u2019est pas imposer. Ce n\u2019est pas casser. C\u2019est rassembler, dialoguer, poser des cadres, fixer des caps, donner du sens. Il faut sortir de la caricature n\u00e9olib\u00e9rale de la r\u00e9forme, synonyme de d\u00e9mant\u00e8lement. Cesser le bavardage l\u00e9gislatif et l\u2019empilement des normes. Retrouver le temps long de la d\u00e9lib\u00e9ration d\u00e9mocratique. En France, la r\u00e9forme des retraites a \u00e9chou\u00e9 politiquement parce qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 impos\u00e9e, contre les syndicats, contre le monde du travail, contre le peuple. Elle a cristallis\u00e9 le divorce entre ceux qui d\u00e9cident et ceux qui vivent les d\u00e9cisions. Rien de durable ne pourra \u00eatre construit sur cette fracture si l\u2019on ne fait pas un pas de c\u00f4t\u00e9 pour relancer, en donnant les gages n\u00e9cessaires, un dialogue de bonne foi fond\u00e9 sur la justice.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019histoire m\u2019a appris que le courage en d\u00e9mocratie n\u2019est pas d\u2019imposer son avis contre celui de tous les autres, mais de reconna\u00eetre quand on s\u2019est tromp\u00e9 et de corriger. Ce n\u2019est pas par l\u2019<em>hybris<\/em>, mais par l\u2019humilit\u00e9 que l\u2019on rajeunit la R\u00e9publique. Ce n\u2019est pas en changeant de vocabulaire, mais en r\u00e9tablissant sa fonction premi\u00e8re&nbsp;&#160;: transformer le r\u00e9el par la parole partag\u00e9e, la r\u00e8gle librement accept\u00e9e, l\u2019engagement commun. Rajeunir la R\u00e9publique, c\u2019est rendre \u00e0 la d\u00e9mocratie la force de sa promesse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enjeu est d\u2019articuler les trois souverainet\u00e9s h\u00e9rit\u00e9es de l\u2019\u00e2ge des r\u00e9volutions qui fondent ensemble la libert\u00e9 politique des peuples europ\u00e9ens&nbsp;&#160;: la souverainet\u00e9 nationale, la souverainet\u00e9 populaire, la souverainet\u00e9 individuelle. C\u2019est ce tr\u00e9pied qu\u2019il nous faut restaurer.<\/p>\n\n\n\n<p>La souverainet\u00e9 nationale s\u2019exprime d\u2019abord par la parole de nos pays dans le monde, car c\u2019est leur identit\u00e9, leur singularit\u00e9 et leur message. Cette voix, la France l\u2019a largement perdue au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies. Ses dirigeants parlent de fa\u00e7on si confuse, \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, contradictoire, parfois m\u00eame paresseuse qu\u2019ils ne franchissent plus le mur du son. Bien peu nous \u00e9coutent encore ressasser, entre nous, nos amertumes et nos anciennes grandeurs, lass\u00e9s de nous voir d\u00e9rouler une diplomatie d\u2019habitude, ponctu\u00e9e de temps \u00e0 autre de coups de menton. Quels sont les engagements clairs et suivis&nbsp;&#160;? Au Sahel&nbsp;&#160;? Au Proche et Moyen-Orient&nbsp;&#160;? En Ukraine&nbsp;&#160;? Seule la diplomatie climatique, depuis les Accords de Paris, a su maintenir une ligne constante et entreprenante.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>En France, la r\u00e9forme des retraites a \u00e9chou\u00e9 politiquement parce qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 impos\u00e9e, contre les syndicats, contre le monde du travail, contre le peuple.&nbsp;<\/p><cite>Dominique de Villepin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>La France ne retrouvera sa place que lorsqu\u2019elle assumera sa vocation&nbsp;&#160;: \u00eatre une puissance d\u2019\u00e9quilibre et d\u2019initiative dans toutes les enceintes multilat\u00e9rales comme dans toutes les zones de crise du monde, autour de trois principes. D\u2019abord, une diplomatie collective. La France doit retrouver des points d\u2019appuis solides pour reconstruire des majorit\u00e9s durables. Deuxi\u00e8mement, une diplomatie d\u2019initiative. Il ne s\u2019agit pas de se retirer pour concentrer nos forces, mais au contraire d\u2019avancer partout nos propositions fond\u00e9es sur les principes de la solidarit\u00e9 des peuples, de la souverainet\u00e9 des \u00c9tats-nations et de la responsabilit\u00e9 mondiale. Une id\u00e9e rejet\u00e9e aujourd\u2019hui peut devenir une victoire demain. Troisi\u00e8mement, une diplomatie pacifique. La guerre doit \u00eatre un ultime recours et pas un outil d\u2019influence. On ne peut \u00eatre un faiseur de paix cr\u00e9dible quand on ne cesse de vouloir y recourir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La souverainet\u00e9 nationale, comme expression de notre libert\u00e9 dans le monde, passe aussi par une politique culturelle ambitieuse, g\u00e9n\u00e9reuse et populaire. Une politique qui \u00e9chappe \u00e0 la fois aux \u00e9litismes \u00e9troits et \u00e0 la consommation de masse des industries culturelles qui seront de plus en plus automatis\u00e9es \u00e0 l\u2019avenir. La France, c\u2019est encore cela&#160;: le facteur humain.<\/p>\n\n\n\n<p>Deuxi\u00e8me de nos souverainet\u00e9s essentielles, la souverainet\u00e9 populaire suppose une d\u00e9mocratie r\u00e9elle, o\u00f9 les citoyens ne sont pas r\u00e9duits au r\u00f4le de figurants, mais retrouvent les moyens d\u2019agir. Cela exige des institutions lisibles, des proc\u00e9dures de d\u00e9lib\u00e9ration et de participation modernis\u00e9es, une d\u00e9centralisation vivante qui redonne chair \u00e0 la citoyennet\u00e9 de proximit\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle des communes, des d\u00e9partements, des r\u00e9gions. Cela suppose aussi de remettre au centre la question de la repr\u00e9sentation&#160;: redonner sa place au Parlement, revitaliser les partis politiques, r\u00e9armer les syndicats, recr\u00e9er des lieux d\u2019engagement collectif.<\/p>\n\n\n\n<p>La souverainet\u00e9 populaire ne peut se contenter d\u2019un vote tous les cinq ans. Elle exige des contre-pouvoirs effectifs, une information pluraliste, des droits garantis, un espace public prot\u00e9g\u00e9. Elle repose sur une vision du citoyen non comme un consommateur d\u2019opinion, mais comme un sujet de droits et de devoirs. Elle ne peut s\u2019\u00e9panouir dans une d\u00e9mocratie r\u00e9duite \u00e0 des choix de catalogue. Elle a besoin d\u2019une R\u00e9publique de citoyens.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, la troisi\u00e8me souverainet\u00e9, la souverainet\u00e9 individuelle est le fondement moral de tout l\u2019\u00e9difice. Elle ne se confond pas avec l\u2019individualisme. Elle est le droit de chacun \u00e0 \u00eatre reconnu dans sa dignit\u00e9, de disposer de soi, et de prendre part \u00e0 la vie commune. Elle suppose des libert\u00e9s effectives, d\u2019expression, de conscience, d\u2019association. Mais aussi la possibilit\u00e9 d\u2019une vie digne \u00e0 travers l\u2019\u00e9ducation, la sant\u00e9, l\u2019emploi et la culture.<\/p>\n\n\n\n<p>Et cette souverainet\u00e9 aujourd\u2019hui ne peut se penser sans une exigence \u00e9cologie d\u00e9mocratique. Nous ne pr\u00e9serverons notre libert\u00e9 que si nous respectons les conditions naturelles de cette libert\u00e9. L\u2019\u00e9puisement du vivant, le d\u00e9r\u00e8glement climatique, l\u2019effondrement des \u00e9quilibres plan\u00e9taires menacent directement l\u2019autonomie humaine. Cette libert\u00e9 individuelle est fragile, mais aussi la plus fondamentale. Elle donne sens aux deux autres. Sans elle, la souverainet\u00e9 nationale tourne \u00e0 la domination&#160;; sans elle, la souverainet\u00e9 populaire peut devenir tyrannie. Elle est l\u2019ultime garantie, le c\u0153ur moral du pacte d\u00e9mocratique.<\/p>\n\n\n\n<p>La souverainet\u00e9 de la personne s\u2019enracine dans l\u2019autonomie des Lumi\u00e8res&#160;: celle de l\u2019individu capable de raison, de jugement et de discernement. Elle s\u2019\u00e9panouit dans une culture humaniste qui ne sacralise pas l\u2019individu-roi, mais place la dignit\u00e9 humaine au sommet de l\u2019\u00e9difice r\u00e9publicain. Une dignit\u00e9 qui n\u2019est ni donn\u00e9e, ni abstraite, mais conquise et garantie par les institutions.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, cette souverainet\u00e9 doit \u00eatre renouvel\u00e9e. \u00c0 l\u2019\u00e8re des intelligences artificielles, des <em>big data<\/em> et des plateformes globales, il faut inventer une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de droits&#160;: les droits cognitifs. Ce sont des droits qui prot\u00e8gent non plus seulement nos corps ou nos biens, mais notre esprit, notre capacit\u00e9 \u00e0 juger, notre libre-arbitre. Cela commence par la question des donn\u00e9es personnelles. Il ne s\u2019agit plus simplement d\u2019assurer leur confidentialit\u00e9. Il faut red\u00e9finir leur statut&#160;: sont-elles des biens priv\u00e9s&#160;? Des biens communs&#160;? Des prolongements de la personne humaine&#160;? Leur captation, leur circulation, leur revente ne peuvent plus se faire dans l\u2019opacit\u00e9 et l\u2019asym\u00e9trie. Une contractualisation explicite, universelle et clairement opposable de leur usage devient indispensable. L\u2019Europe doit poser les bases d\u2019une nouvelle souverainet\u00e9 num\u00e9rique, reconnaissant \u00e0 tous les citoyens, le droit de ne pas \u00eatre assign\u00e9 \u00e0 une bulle algorithmique, mais aussi un v\u00e9ritable droit \u00e0 l\u2019oubli pour que l\u2019empreinte num\u00e9rique ne devienne jamais une identit\u00e9 num\u00e9rique. Cela suppose aussi de repenser la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle dans ce nouvel \u00e2ge. Non pour brider l\u2019innovation, mais pour en garantir le partage \u00e9quitable. Il faut tracer une fronti\u00e8re claire entre l\u2019invention, qui m\u00e9rite protection, et l\u2019appropriation abusive du savoir ou des cr\u00e9ations collectives.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Nous ne pr\u00e9serverons notre libert\u00e9 que si nous respectons les conditions naturelles de cette libert\u00e9. L\u2019\u00e9puisement du vivant, le d\u00e9r\u00e8glement climatique, l\u2019effondrement des \u00e9quilibres plan\u00e9taires menacent directement l\u2019autonomie humaine.&nbsp;<\/p><cite>Dominique de Villepin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Mais au-del\u00e0 de ces aspects techniques, il s\u2019agit de reformuler la place du droit dans nos soci\u00e9t\u00e9s. Non comme un instrument de contr\u00f4le ou de stigmatisation, mais comme le garant de la responsabilit\u00e9 partag\u00e9e. \u00catre sujet de droit, c\u2019est \u00eatre responsable de ses actes, mais aussi avoir le droit de demander des comptes \u00e0 l\u2019\u00c9tat, aux entreprises, aux algorithmes.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, nous devons d\u00e9fendre la rationalit\u00e9 elle-m\u00eame. \u00c0 l\u2019\u00e2ge des \u00ab&#160;<em>v\u00e9rit\u00e9s alternatives<\/em>&#160;\u00bb, des manipulations de masse, de la saturation informationnelle, la libert\u00e9 de pens\u00e9e est menac\u00e9e non par la censure directe, mais par le brouillage permanent. Il faut redonner \u00e0 l\u2019\u00e9ducation sa mission premi\u00e8re&#160;: non pas dicter ce qu\u2019il faut penser, mais apprendre \u00e0 penser par soi-m\u00eame. L\u2019\u00e9cole doit redevenir l\u2019institution centrale de la souverainet\u00e9 individuelle.<\/p>\n\n\n\n<p>La libert\u00e9 d\u2019expression ne peut \u00eatre absolue si elle d\u00e9truit les conditions du vivre ensemble. Elle doit \u00eatre prot\u00e9g\u00e9e, mais encadr\u00e9e par le respect de la v\u00e9rit\u00e9, de la dignit\u00e9 humaine, de la coh\u00e9sion sociale. Ce n\u2019est pas une contradiction, mais une exigence r\u00e9publicaine. C\u2019est dire que cette libert\u00e9 doit, sur les r\u00e9seaux sociaux, s\u2019arr\u00eater l\u00e0 o\u00f9 commence la volont\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de d\u00e9sinformer et d\u2019intoxiquer notre d\u00e9mocratie. Elle ne peut servir de paravent \u00e0 la destruction du d\u00e9bat d\u00e9mocratique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La dignit\u00e9 de la personne est aussi mat\u00e9rielle. Elle suppose que chacun ait acc\u00e8s \u00e0 un minimum vital&#160;: un logement digne, un emploi stable, une sant\u00e9 prot\u00e9g\u00e9e. La libert\u00e9 r\u00e9elle ne peut exister que si les besoins fondamentaux sont assur\u00e9s. Autrement, elle reste une formule vide. Cette dignit\u00e9 se fonde aussi sur la reconnaissance du m\u00e9rite, de l\u2019effort, de l\u2019engagement personnel. Non pour \u00e9tablir une hi\u00e9rarchie entre les \u00eatres, mais pour offrir \u00e0 chacun une place. Pas une soci\u00e9t\u00e9 de l\u2019excellence o\u00f9 l\u2019on m\u00e9prise les perdants, mais une soci\u00e9t\u00e9 juste dans laquelle personne n\u2019est inutile. La R\u00e9publique n\u2019est pas l\u2019uniformit\u00e9. Elle est une promesse que chacun puisse se tenir debout, sans renier ce qu\u2019il est.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est pourquoi nous devons articuler ces trois souverainet\u00e9s dans un projet coh\u00e9rent. Une Nation souveraine dans une Europe co-souveraine, au service d\u2019un peuple libre et d\u2019individus prot\u00e9g\u00e9s. Une R\u00e9publique qui reconna\u00eet ses dettes, honore ses promesses, pr\u00e9pare lucidement l\u2019avenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Le moment est venu d\u2019un nouvel acte r\u00e9publicain qui ne soit pas simplement d\u00e9fensif, mais refondateur. Un acte qui r\u00e9ponde \u00e0 la crise de la modernit\u00e9 par une fid\u00e9lit\u00e9 active \u00e0 son id\u00e9al&#160;: \u00e9manciper l\u2019humanit\u00e9, en assumant ses limites. Si rien n\u2019est perdu, rien ne sera donn\u00e9. Ce combat n\u2019est pas celui d\u2019un camp politique, c\u2019est celui d\u2019une civilisation. Il est temps de le mener. Les trois souverainet\u00e9s ne sont pas des blocs fig\u00e9s, mais des dynamiques vivantes. Elles s\u2019\u00e9quilibrent, se corrigent et se contiennent les unes les autres. La souverainet\u00e9 nationale sans la souverainet\u00e9 populaire devient imp\u00e9riale. La souverainet\u00e9 populaire sans celle de la personne humaine glisse vers l\u2019autoritarisme. Et la souverainet\u00e9 de la personne, sans appui collectif, devient impuissante.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un monde livr\u00e9 \u00e0 l\u2019hypercratie, aux empires, \u00e0 la confusion, le devoir de la R\u00e9publique est de restaurer cet \u00e9quilibre, de tenir bon sur ses principes, de refonder son action. Et de croire encore que la libert\u00e9 n\u2019est pas un luxe, mais un besoin vital. Que la justice n\u2019est pas une faiblesse, mais une force. Et que l\u2019ordre r\u00e9publicain n\u2019est pas une nostalgie, mais un avenir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p>Nous ne vivons pas une simple p\u00e9riode de troubles. Nous traversons un changement d\u2019\u00e8re. Le monde tel que nous le connaissions se d\u00e9fait sous nos yeux. La plan\u00e8te s\u2019\u00e9puise, les soci\u00e9t\u00e9s se crispent, les d\u00e9mocraties doutent d\u2019elles-m\u00eames. Un mod\u00e8le de civilisation fond\u00e9 sur l\u2019illimit\u00e9, sur la conqu\u00eate de la nature, sur la croissance perp\u00e9tuelle et une confiance aveugle dans la technique, se retrouve dans l\u2019impasse. Les signes sont l\u00e0, massifs, incontestables&#160;: d\u00e9r\u00e8glement climatique, effondrement du vivant, retour des conflits arm\u00e9s, mont\u00e9e des r\u00e9gimes autoritaires, fatigue d\u00e9mocratique, sentiment diffus de d\u00e9possession, d\u2019impuissance, de solitude. Face \u00e0 cela, le silence serait complicit\u00e9. L\u2019attentisme serait d\u00e9sertion. Il nous faut retrouver un cap et reprendre l\u2019initiative. Mais il ne s\u2019agit plus de prolonger les trajectoires anciennes, de raccommoder les promesses bris\u00e9es. Il s\u2019agit d\u2019inventer autre chose. Un \u00e9quilibre nouveau. Une force nouvelle. Une fid\u00e9lit\u00e9 renouvel\u00e9e \u00e0 ce que nous avons \u00e9t\u00e9, et un courage tranquille pour ce que nous devons devenir. Ce n\u2019est pas un programme de r\u00e9formes techniques. C\u2019est une refondation politique et morale. Non par la rupture brutale, mais par l\u2019enracinement, par l\u2019\u00e9l\u00e9vation de l\u2019ambition commune.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout commence par une reconnaissance&#160;: celle de nos limites. Puisque, comme j\u2019ai voulu le montrer, la raret\u00e9 plan\u00e9taire est la source souterraine de toutes les d\u00e9rives politiques actuelles. Sa prise en compte solidaire, rationnelle et collective doit devenir le socle de la renaissance d\u00e9mocratique. L\u2019exigence \u00e9cologique ne peut plus \u00eatre une politique sectorielle parmi d\u2019autres, mais un socle de principes sur lequel reconstruire plus solidement et durablement. Nous devons sortir de l\u2019illusion d\u2019un monde sans bornes, d\u2019une humanit\u00e9 toute-puissante. Nous devons inscrire dans notre droit, dans notre politique, dans notre \u00e9conomie, le principe de finitude. Cela exige une r\u00e9vision de notre rapport \u00e0 la Terre. Elle n\u2019est pas un stock, elle est une condition de notre libert\u00e9. Nous devons faire de la neutralit\u00e9 carbone en 2050 un objectif constitutionnel, contraignant et opposable. Nous devons reconna\u00eetre juridiquement les \u00e9cosyst\u00e8mes, prot\u00e9ger le cycle de l\u2019eau, les sols fertiles, les for\u00eats primaires. Nous devons mettre fin \u00e0 l\u2019exploitation aveugle des ressources, en reprenant la main sur les secteurs strat\u00e9giques&#160;: \u00e9nergie, eau, num\u00e9rique, transports, alimentation. Il s\u2019agit de garantir \u00e0 la puissance publique les leviers de la transition. Il ne s\u2019agit pas d\u2019interdire, mais de planifier. Nous devons par exemple augmenter les espaces sanctuaires permettant la renaissance de la biodiversit\u00e9 et d\u00e9passer l\u2019engagement diplomatique de 17&#160;% des terres en prot\u00e9geant l\u2019\u00e9quivalent de 25&#160;% du territoire. Il faut relocaliser ce qui est vital. Il faut d\u00e9sinvestir ce qui est toxique. Il faut simplifier. La politique doit redevenir puissance d\u2019orientation. Et dans un monde fragment\u00e9, instable, le r\u00f4le de la France et de l\u2019Europe est d\u2019\u00eatre une force de propositions, comme architecte des biens communs mondiaux, porteur d\u2019une diplomatie climatique active, capable d\u2019offrir des alternatives \u00e0 la brutalit\u00e9 imp\u00e9riale.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Tout commence par une reconnaissance&#160;: celle de nos limites. Puisque la raret\u00e9 plan\u00e9taire est la source souterraine de toutes les d\u00e9rives politiques actuelles.<\/p><cite>Dominique de Villepin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Tout cela aboutit \u00e0 une prise de conscience&nbsp;&#160;: nous pouvons dire Non. Car cette transition ne suffira pas si la d\u00e9mocratie continue de s\u2019\u00e9roder dans le bavardage ou la gestion sans vision. Il faut r\u00e9tablir la souverainet\u00e9 populaire dans sa pl\u00e9nitude. Redonner du poids \u00e0 la parole citoyenne, du temps \u00e0 la d\u00e9lib\u00e9ration et de la clart\u00e9 \u00e0 la d\u00e9cision. Le Parlement ne peut plus \u00eatre une chambre d\u2019enregistrement. Il doit redevenir le c\u0153ur battant du d\u00e9bat public d\u00e9mocratique. Le gouvernement ne peut plus gouverner seul, par ordonnances ou par d\u00e9crets. Il doit accepter l\u2019\u00e9preuve du dialogue, et s\u2019assujettir \u00e0 l\u2019exigence de coh\u00e9rence. Les citoyens doivent pouvoir intervenir&#160;: par r\u00e9f\u00e9rendum, par convention, par initiative directe. Les collectivit\u00e9s territoriales doivent \u00eatre lib\u00e9r\u00e9es de leur tutelle implicite, dot\u00e9es de moyens, d\u2019autonomie, d\u2019une capacit\u00e9 d\u2019innovation politique. Dans chaque quartier, dans chaque village, il faut faire rena\u00eetre le sentiment d\u2019une citoyennet\u00e9 concr\u00e8te, visible, active. Et les contre-pouvoirs doivent \u00eatre prot\u00e9g\u00e9s&#160;: les m\u00e9dias, la justice, les syndicats, les associations. Ils ne sont pas des obstacles, mais des gardiens. Sans eux, la d\u00e9mocratie devient fa\u00e7ade. Avec eux, elle respire.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la souverainet\u00e9 ne s\u2019arr\u00eate pas \u00e0 l\u2019\u00e9chelle collective. Elle doit aussi se penser \u00e0 hauteur d\u2019homme. Que vaut la libert\u00e9 si elle n\u2019est pas v\u00e9cue&#160;? Que vaut l\u2019\u00e9mancipation si elle reste inaccessible&#160;? Dans le monde qui vient, il faudra garantir \u00e0 chacun les moyens de vivre dignement, de penser librement et de choisir sa voie sans \u00eatre assign\u00e9 \u00e0 sa condition. Cela suppose une fiscalit\u00e9 \u00e9quitable, qui corrige, redistribue et valorise l\u2019effort, avec un acc\u00e8s r\u00e9el aux droits fondamentaux&#160;: la sant\u00e9, le logement, l\u2019emploi, la mobilit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, partout en Europe, le manque de nouveaux logements freine l\u2019\u00e9panouissement de la jeunesse, aggrave la pr\u00e9carit\u00e9 et p\u00e8se sur les ressources des m\u00e9nages. La priorit\u00e9 doit \u00eatre donn\u00e9e \u00e0 la construction de logements neufs, \u00e0 la fois pour disposer de logements suppl\u00e9mentaires et pour remplacer les passoires thermiques qui alourdissent notre empreinte carbone. En France, cela suppose un plan sur cinq ans programmant et accompagnant la construction effective de 500 000 logements par an. Et dans un monde gouvern\u00e9 par les donn\u00e9es, par les algorithmes, par l\u2019intelligence artificielle, il faudra affirmer de nouveaux droits&#160;: la transparence des syst\u00e8mes, la ma\u00eetrise des donn\u00e9es personnelles, le droit \u00e0 l\u2019explication. La souverainet\u00e9 num\u00e9rique doit prolonger la souverainet\u00e9 humaine. Ce que nous devons d\u00e9fendre, ce n\u2019est pas une technologie, mais une conscience \u00e9clair\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, rien de tout cela ne tiendra si nous ne savons pas r\u00e9parer notre lien collectif. La R\u00e9publique ne tient pas par la seule loi. Elle tient par une certaine id\u00e9e du nous, par un tissu commun que ni la technique ni l\u2019\u00e9conomie ne suffisent \u00e0 tisser. Il nous faut retrouver une unit\u00e9 qui ne soit pas uniformit\u00e9, un commun qui respecte les diff\u00e9rences sans les dissoudre. La la\u00efcit\u00e9 doit \u00eatre d\u00e9fendue, non comme une arme, mais comme une promesse r\u00e9publicaine. Elle prot\u00e8ge toutes les consciences, garantit la neutralit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat, rend possible la coexistence dans le respect. Il n\u2019y a pas d\u2019avenir r\u00e9publicain sans une pluralit\u00e9 assum\u00e9e. Cela suppose de r\u00e9investir les lieux d\u2019\u00e9change et de partage&nbsp;&#160;: les biblioth\u00e8ques, les centres sociaux, les maisons de la culture, les espaces de parole. Cela suppose aussi de reconstruire un pacte interg\u00e9n\u00e9rationnel&#160;: que les jeunes aient leur place, que les anciens soient consid\u00e9r\u00e9s et \u00e9cout\u00e9s. Que chacun puisse se projeter dans la soci\u00e9t\u00e9 et s\u2019y reconna\u00eetre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Car la nation n\u2019est pas un r\u00e9flexe. C\u2019est un projet. Elle ne na\u00eet pas de l\u2019exclusion, mais de l\u2019engagement commun. Elle ne se proclame pas, elle se construit chaque jour. Et la France, si elle veut \u00eatre fid\u00e8le \u00e0 elle-m\u00eame, doit redevenir capable de parler fort et juste, chez elle comme dans le monde. Elle ne peut plus se contenter d\u2019\u00eatre une puissance qui g\u00e8re. Elle doit redevenir une puissance qui \u00e9l\u00e8ve, prot\u00e8ge et unit.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>La nation n\u2019est pas un r\u00e9flexe. C\u2019est un projet. Il sera celui de la R\u00e9publique des vivants. Une R\u00e9publique des limites, de la justice, de la dignit\u00e9.<\/p><cite>Dominique de Villepin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Ce que nous proposons ici, ce n\u2019est pas un id\u00e9al hors de port\u00e9e. C\u2019est un horizon de responsabilit\u00e9. C\u2019est un appel \u00e0 renouer avec ce que nous avons de plus pr\u00e9cieux&#160;: notre capacit\u00e9 \u00e0 dire \u00ab&#160;nous&#160;\u00bb, \u00e0 d\u00e9cider ensemble, \u00e0 faire \u0153uvre commune. Le XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle ne sera pas celui des empires, s\u2019il veut encore \u00eatre humain. Il sera celui de la R\u00e9publique des vivants. Une R\u00e9publique des limites, de la justice, de la dignit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce monde heurt\u00e9, travers\u00e9 par les peurs et les fractures, par les renoncements et parfois m\u00eame les reniements, il ne suffira pas de dire non. Il faut \u00e9galement avoir le courage de dire oui \u00e0 ce qui nous unit et nous \u00e9l\u00e8ve. Oui, \u00e0 une R\u00e9publique restaur\u00e9e, o\u00f9 la libert\u00e9 est retrouv\u00e9e, l\u2019\u00e9galit\u00e9 assur\u00e9e et la fraternit\u00e9 \u00e9prouv\u00e9e. Oui, \u00e0 une d\u00e9mocratie rajeunie, o\u00f9 le peuple reprend toute sa place qui est celle d\u2019un souverain et non d\u2019un serviteur. Oui, \u00e0 une Europe enfin puissance, qui assure la paix sur le continent et contribue \u00e0 l\u2019\u00e9quilibre du monde. Oui, \u00e0 un monde plus respirable, plus humain, plus juste, o\u00f9 la barbarie recule et les Lumi\u00e8res progressent.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Fran\u00e7ais, Europ\u00e9ens, nous portons ensemble la m\u00e9moire des d\u00e9chirures, des empires, des dominations, des barbaries inou\u00efes du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Mais de ces ruines est n\u00e9e une id\u00e9e du droit, de la paix, de la coop\u00e9ration. Une volont\u00e9 de b\u00e2tir un espace commun o\u00f9 la force ne fait pas la loi, o\u00f9 l\u2019arbitraire ne fait pas la justice. Il nous appartient de faire vivre cet h\u00e9ritage encore aujourd\u2019hui, port\u00e9 par l\u2019exigence des g\u00e9n\u00e9rations futures et l\u2019exemple de celles qui nous ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s. Ce legs ne nous enferme pas. Il nous donne une responsabilit\u00e9 particuli\u00e8re, celle de tenir sans trembler le fil fragile d\u2019une humanit\u00e9 vivante, d\u2019une conscience universelle.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Face \u00e0 la nouvelle \u00e9quation imp\u00e9riale, nous avons le choix en France, en Europe et dans le monde d\u2019\u00e9crire une autre histoire.<\/p>\n<p>Une pi\u00e8ce de doctrine sign\u00e9e Dominique de Villepin.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":271428,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-editorials.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[4259],"tags":[],"staff":[4341],"editorial_format":[],"serie":[],"audience":[],"geo":[],"class_list":["post-271426","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-leurope-face-a-trump-que-faire","staff-dominique-de-villepin"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v26.1.1 - https:\/\/yoast.com\/wordpress\/plugins\/seo\/ -->\n<title>Le pouvoir de dire Non | Le Grand Continent<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/07\/doctrine-villepin-le-pouvoir-de-dire-non\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Le pouvoir de dire Non | Le Grand Continent\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Face \u00e0 la nouvelle \u00e9quation imp\u00e9riale, nous avons le choix en France, en Europe et dans le monde d\u2019\u00e9crire une autre histoire.  Une pi\u00e8ce de doctrine sign\u00e9e Dominique de Villepin.\" \/>\n<meta property=\"og:url\" content=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/07\/doctrine-villepin-le-pouvoir-de-dire-non\/\" \/>\n<meta property=\"og:site_name\" content=\"Le Grand Continent\" \/>\n<meta property=\"article:published_time\" content=\"2025-04-07T04:00:00+00:00\" \/>\n<meta property=\"article:modified_time\" content=\"2025-04-10T08:16:51+00:00\" \/>\n<meta property=\"og:image\" content=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/gc-graal-scaled.jpg\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:width\" content=\"2560\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:height\" content=\"1441\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:type\" content=\"image\/jpeg\" \/>\n<meta name=\"author\" content=\"Matheo Malik\" \/>\n<meta name=\"twitter:card\" content=\"summary_large_image\" \/>\n<meta name=\"twitter:image\" content=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/gc-graal-scaled.jpg\" \/>\n<meta name=\"twitter:label1\" content=\"\u00c9crit par\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data1\" content=\"Matheo Malik\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:label2\" content=\"Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data2\" content=\"91 minutes\" \/>\n<script type=\"application\/ld+json\" class=\"yoast-schema-graph\">{\"@context\":\"https:\/\/schema.org\",\"@graph\":[{\"@type\":\"WebPage\",\"@id\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/07\/doctrine-villepin-le-pouvoir-de-dire-non\/\",\"url\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/07\/doctrine-villepin-le-pouvoir-de-dire-non\/\",\"name\":\"Le pouvoir de dire Non | Le Grand Continent\",\"isPartOf\":{\"@id\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/#website\"},\"primaryImageOfPage\":{\"@id\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/07\/doctrine-villepin-le-pouvoir-de-dire-non\/#primaryimage\"},\"image\":{\"@id\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/07\/doctrine-villepin-le-pouvoir-de-dire-non\/#primaryimage\"},\"thumbnailUrl\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/17.UntitledParsifal1987.jpg\",\"datePublished\":\"2025-04-07T04:00:00+00:00\",\"dateModified\":\"2025-04-10T08:16:51+00:00\",\"author\":{\"@id\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/#\/schema\/person\/a1c2123a1ef5abd663fcde8f63063d45\"},\"breadcrumb\":{\"@id\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/07\/doctrine-villepin-le-pouvoir-de-dire-non\/#breadcrumb\"},\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"potentialAction\":[{\"@type\":\"ReadAction\",\"target\":[\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/07\/doctrine-villepin-le-pouvoir-de-dire-non\/\"]}]},{\"@type\":\"ImageObject\",\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"@id\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/07\/doctrine-villepin-le-pouvoir-de-dire-non\/#primaryimage\",\"url\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/17.UntitledParsifal1987.jpg\",\"contentUrl\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/17.UntitledParsifal1987.jpg\",\"width\":2500,\"height\":1333,\"caption\":\"Anselm Kiefer, Sans titre (Parsifal), 1987. \u00a9 Anselm Kiefer\"},{\"@type\":\"BreadcrumbList\",\"@id\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/07\/doctrine-villepin-le-pouvoir-de-dire-non\/#breadcrumb\",\"itemListElement\":[{\"@type\":\"ListItem\",\"position\":1,\"name\":\"Accueil\",\"item\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/\"},{\"@type\":\"ListItem\",\"position\":2,\"name\":\"Le pouvoir de dire Non\"}]},{\"@type\":\"WebSite\",\"@id\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/#website\",\"url\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/\",\"name\":\"Le Grand Continent\",\"description\":\"L&#039;\u00e9chelle pertinente\",\"potentialAction\":[{\"@type\":\"SearchAction\",\"target\":{\"@type\":\"EntryPoint\",\"urlTemplate\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?s={search_term_string}\"},\"query-input\":{\"@type\":\"PropertyValueSpecification\",\"valueRequired\":true,\"valueName\":\"search_term_string\"}}],\"inLanguage\":\"fr-FR\"},{\"@type\":\"Person\",\"@id\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/#\/schema\/person\/a1c2123a1ef5abd663fcde8f63063d45\",\"name\":\"Matheo Malik\",\"image\":{\"@type\":\"ImageObject\",\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"@id\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/#\/schema\/person\/image\/\",\"url\":\"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/62cbadb9f7f0804282928747d8d2051d?s=96&d=mm&r=g\",\"contentUrl\":\"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/62cbadb9f7f0804282928747d8d2051d?s=96&d=mm&r=g\",\"caption\":\"Matheo Malik\"}}]}<\/script>\n<!-- \/ Yoast SEO plugin. -->","yoast_head_json":{"title":"Le pouvoir de dire Non | Le Grand Continent","robots":{"index":"index","follow":"follow","max-snippet":"max-snippet:-1","max-image-preview":"max-image-preview:large","max-video-preview":"max-video-preview:-1"},"canonical":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/07\/doctrine-villepin-le-pouvoir-de-dire-non\/","og_locale":"fr_FR","og_type":"article","og_title":"Le pouvoir de dire Non | Le Grand Continent","og_description":"Face \u00e0 la nouvelle \u00e9quation imp\u00e9riale, nous avons le choix en France, en Europe et dans le monde d\u2019\u00e9crire une autre histoire.  Une pi\u00e8ce de doctrine sign\u00e9e Dominique de Villepin.","og_url":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/07\/doctrine-villepin-le-pouvoir-de-dire-non\/","og_site_name":"Le Grand Continent","article_published_time":"2025-04-07T04:00:00+00:00","article_modified_time":"2025-04-10T08:16:51+00:00","og_image":[{"width":2560,"height":1441,"url":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/gc-graal-scaled.jpg","type":"image\/jpeg"}],"author":"Matheo Malik","twitter_card":"summary_large_image","twitter_image":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/gc-graal-scaled.jpg","twitter_misc":{"\u00c9crit par":"Matheo Malik","Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e":"91 minutes"},"schema":{"@context":"https:\/\/schema.org","@graph":[{"@type":"WebPage","@id":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/07\/doctrine-villepin-le-pouvoir-de-dire-non\/","url":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/07\/doctrine-villepin-le-pouvoir-de-dire-non\/","name":"Le pouvoir de dire Non | Le Grand Continent","isPartOf":{"@id":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/#website"},"primaryImageOfPage":{"@id":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/07\/doctrine-villepin-le-pouvoir-de-dire-non\/#primaryimage"},"image":{"@id":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/07\/doctrine-villepin-le-pouvoir-de-dire-non\/#primaryimage"},"thumbnailUrl":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/17.UntitledParsifal1987.jpg","datePublished":"2025-04-07T04:00:00+00:00","dateModified":"2025-04-10T08:16:51+00:00","author":{"@id":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/#\/schema\/person\/a1c2123a1ef5abd663fcde8f63063d45"},"breadcrumb":{"@id":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/07\/doctrine-villepin-le-pouvoir-de-dire-non\/#breadcrumb"},"inLanguage":"fr-FR","potentialAction":[{"@type":"ReadAction","target":["https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/07\/doctrine-villepin-le-pouvoir-de-dire-non\/"]}]},{"@type":"ImageObject","inLanguage":"fr-FR","@id":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/07\/doctrine-villepin-le-pouvoir-de-dire-non\/#primaryimage","url":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/17.UntitledParsifal1987.jpg","contentUrl":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2025\/04\/17.UntitledParsifal1987.jpg","width":2500,"height":1333,"caption":"Anselm Kiefer, Sans titre (Parsifal), 1987. \u00a9 Anselm Kiefer"},{"@type":"BreadcrumbList","@id":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/07\/doctrine-villepin-le-pouvoir-de-dire-non\/#breadcrumb","itemListElement":[{"@type":"ListItem","position":1,"name":"Accueil","item":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/"},{"@type":"ListItem","position":2,"name":"Le pouvoir de dire Non"}]},{"@type":"WebSite","@id":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/#website","url":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/","name":"Le Grand Continent","description":"L&#039;\u00e9chelle pertinente","potentialAction":[{"@type":"SearchAction","target":{"@type":"EntryPoint","urlTemplate":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?s={search_term_string}"},"query-input":{"@type":"PropertyValueSpecification","valueRequired":true,"valueName":"search_term_string"}}],"inLanguage":"fr-FR"},{"@type":"Person","@id":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/#\/schema\/person\/a1c2123a1ef5abd663fcde8f63063d45","name":"Matheo Malik","image":{"@type":"ImageObject","inLanguage":"fr-FR","@id":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/#\/schema\/person\/image\/","url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/62cbadb9f7f0804282928747d8d2051d?s=96&d=mm&r=g","contentUrl":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/62cbadb9f7f0804282928747d8d2051d?s=96&d=mm&r=g","caption":"Matheo Malik"}}]}},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/271426","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=271426"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/271426\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/271428"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=271426"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=271426"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=271426"},{"taxonomy":"staff","embeddable":true,"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/staff?post=271426"},{"taxonomy":"editorial_format","embeddable":true,"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/editorial_format?post=271426"},{"taxonomy":"serie","embeddable":true,"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/serie?post=271426"},{"taxonomy":"audience","embeddable":true,"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/audience?post=271426"},{"taxonomy":"geo","embeddable":true,"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/geo?post=271426"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}