{"id":268336,"date":"2025-03-20T18:33:44","date_gmt":"2025-03-20T17:33:44","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=268336"},"modified":"2025-03-21T11:23:42","modified_gmt":"2025-03-21T10:23:42","slug":"mercantilisme-et-capitalisme-de-la-finitude-aux-origines-de-lempire-trump","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/03\/20\/mercantilisme-et-capitalisme-de-la-finitude-aux-origines-de-lempire-trump\/","title":{"rendered":"Mercantilisme et capitalisme de la finitude : aux origines de l\u2019Empire Trump"},"content":{"rendered":"\n
Ce texte sera le point de d\u00e9part de notre d\u00e9bat hebdomadaire mardi 25 mars 2025 \u00e0 19h30 \u00e0 l\u2019\u00c9cole normale sup\u00e9rieure. L\u2019auteur en discutera avec <\/em>Serge Audier<\/em><\/a>, <\/em>Pierre Charbonnier<\/em><\/a>, <\/em>Anne-Laure Delatte<\/em><\/a>, <\/em>Branko Milanovic<\/em><\/a> et <\/em>Thomas Philippon<\/em><\/a>. L\u2019entr\u00e9e est libre mais <\/em>l\u2019inscription obligatoire \u00e0 ce lien<\/em><\/a><\/p>\n\n\n\n De nombreux commentateurs occidentaux s\u2019int\u00e9ressent depuis quelques ann\u00e9es au capitalisme autoritaire ou \u00e0 ce que l\u2019on appelle encore l\u2019illib\u00e9ralisme \u2014 autrement dit : un syst\u00e8me politique faiblement d\u00e9mocratique qui irait de pair avec une \u00e9conomie de march\u00e9 de type capitaliste. Le probl\u00e8me majeur de ces analyses r\u00e9side dans un postulat de d\u00e9part qui assimile capitalisme et lib\u00e9ralisme \u00e9conomique. <\/p>\n\n\n\n Or cet amalgame produit des effets d\u00e9formants assez dommageables.<\/p>\n\n\n\n Ce que ces \u00e9tudes autour du capitalisme autoritaire masquent, c\u2019est la progressive disparition de la sc\u00e8ne mondiale du lib\u00e9ralisme \u00e9conomique. Il y a l\u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne historique majeur et jusqu\u2019ici mal identifi\u00e9, qui r\u00e9v\u00e8le une forme de cyclicit\u00e9 du capitalisme depuis sa naissance au XVIe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n La remise en cause du libre-\u00e9change, des m\u00e9canismes concurrentiels et le retour d\u2019une conception autarcique de l\u2019\u00e9conomie, la croissance d\u00e9cupl\u00e9e de monopoles priv\u00e9s devenus des Compagnies-\u00c9tats, une libert\u00e9 des mers mise \u00e0 mal, un r\u00e9armement g\u00e9n\u00e9ral, une nouvelle course \u00e0 l\u2019accaparement des terres, des minerais et des esp\u00e8ces vivantes sont autant de ph\u00e9nom\u00e8nes qui traduisent une mutation du capitalisme mondial vers un ensemble coh\u00e9rent, tout \u00e0 la fois nouveau et tr\u00e8s ancien.<\/p>\n\n\n\n On peut en effet faire l\u2019hypoth\u00e8se que le capitalisme conna\u00eet deux types diff\u00e9rents qui se succ\u00e8dent l\u2019un \u00e0 l\u2019autre. <\/p>\n\n\n\n Le plus c\u00e9l\u00e8bre peut \u00eatre qualifi\u00e9 de \u00ab lib\u00e9ral \u00bb. Il s\u2019est d\u2019abord d\u00e9ploy\u00e9 sur une p\u00e9riode allant environ de 1815 \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle, avec un pic vers 1860-1870. Apr\u00e8s une interruption de plusieurs d\u00e9cennies, il reprend ensuite vie en 1945 sous une forme temp\u00e9r\u00e9e par l\u2019intervention publique dans le bloc occidental. Cette intervention reflue plus tard et ce capitalisme est connu enfin \u00e0 partir des ann\u00e9es 1980 sous le nom de \u00ab n\u00e9olib\u00e9ralisme \u00bb. <\/p>\n\n\n\n L\u2019autre type a longtemps \u00e9t\u00e9 qualifi\u00e9 de \u00ab mercantilisme \u00bb. Cette notion a souvent \u00e9t\u00e9 r\u00e9duite \u00e0 un aspect de la question \u2014 le protectionnisme \u2014 et surtout a \u00e9t\u00e9 confin\u00e9e, \u00e0 tort, \u00e0 la p\u00e9riode ant\u00e9rieure au XIXe si\u00e8cle. On peut lui pr\u00e9f\u00e9rer celle de \u00ab capitalisme de la finitude \u00bb et voir son d\u00e9ploiement sur trois p\u00e9riodes : XVIe-XVIIIe si\u00e8cles ; 1880-1945 ; 2010 \u00e0 nos jours.\u00a0<\/p>\n\n\n\n J\u2019en propose la d\u00e9finition suivante : le capitalisme de la finitude est une vaste entreprise navale et territoriale de monopolisation d\u2019actifs \u2014 terres, mines, zones maritimes, personnes esclavagis\u00e9es, entrep\u00f4ts, c\u00e2bles sous-marins, satellites, donn\u00e9es num\u00e9riques \u2014 men\u00e9e par des \u00c9tats-nations et des compagnies publiques ou priv\u00e9es afin de g\u00e9n\u00e9rer un revenu rentier hors du principe concurrentiel. <\/p>\n\n\n\n\n\n Il a trois caract\u00e9ristiques. <\/p>\n\n\n\n La premi\u00e8re est la fermeture et la privatisation des mers, ph\u00e9nom\u00e8ne qui appelle une articulation forte, et m\u00eame un brouillage des lignes, entre marines de guerre et marines marchandes. <\/p>\n\n\n\n La deuxi\u00e8me est la rel\u00e9gation au second plan des m\u00e9canismes du march\u00e9. Le commerce multilat\u00e9ral et la concurrence sont tenus \u00e0 l\u2019\u00e9cart au profit des zones imp\u00e9riales d\u2019\u00e9changes, des monopoles, des ententes et de la coercition violente. <\/p>\n\n\n\n La troisi\u00e8me est la constitution d\u2019empires, formels ou informels, par la prise de contr\u00f4le de firmes publiques et priv\u00e9es sur de larges espaces (physiques et cybers). G\u00e9n\u00e9ralement pourvues d\u2019attributs souverains, ces entreprises g\u00e9n\u00e8rent les rythmes du capitalisme de la finitude par leurs entrep\u00f4ts, leurs cha\u00eenes logistiques et leur gigantisme. Ces trois caract\u00e9ristiques existent dans toute l\u2019histoire du capitalisme mais le type lib\u00e9ral ou n\u00e9olib\u00e9ral a toujours tent\u00e9 de les contrecarrer.<\/p>\n\n\n\n Le capitalisme de la finitude est une vaste entreprise navale et territoriale de monopolisation d\u2019actifs par des \u00c9tats-nations et des compagnies publiques ou priv\u00e9es afin de g\u00e9n\u00e9rer un revenu rentier hors du principe concurrentiel. <\/p>Arnaud Orain<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Ainsi le capitalisme prend-t-il deux formes qui, sans \u00eatre identiques \u2014 l\u2019histoire ne se r\u00e9p\u00e8te jamais \u2014 sont similaires. <\/p>\n\n\n\n D\u2019un c\u00f4t\u00e9, les lib\u00e9ralismes. Ils entendent r\u00e9guler la pr\u00e9dation par un syst\u00e8me id\u00e9ologique puissant \u2014 et s\u00e9duisant \u2014, celui de l\u2019av\u00e8nement d\u2019un bien-\u00eatre mat\u00e9riel universel issu du march\u00e9 libre. L\u2019\u00e9conomie y est pens\u00e9e comme un jeu \u00e0 somme non-nulle pour les individus, les firmes et les \u00c9tats : toutes et tous peuvent cro\u00eetre sans (trop) g\u00eaner leur voisin en s\u2019adaptant constamment \u00e0 un environnement concurrentiel. L\u2019horizon eschatologique de l\u2019id\u00e9ologie lib\u00e9rale est celui de la croissance \u00e9conomique et de la paix mondiale. <\/p>\n\n\n\n De l\u2019autre, le capitalisme de la finitude. Il ne promet en aucun cas la croissance universelle des richesses car il pense l\u2019\u00e9conomie comme un jeu \u00e0 somme nulle. Son \u00e9tat normal est une situation qui n\u2019est ni la guerre, ni la paix. Il se trouve toujours entre les deux puisqu\u2019il est ouvertement pr\u00e9dateur, violent et rentier. Son moteur, depuis cinq si\u00e8cles, est un sentiment angoissant suscit\u00e9 par des \u00e9lites mais largement diffus\u00e9 dans les opinions publiques : celui d\u2019un monde \u00ab fini \u00bb, autrement dit born\u00e9, limit\u00e9, qu\u2019il faut s\u2019accaparer dans la pr\u00e9cipitation.<\/p>\n\n\n\n Cette pr\u00e9tendue \u00ab finitude \u00bb du monde est une construction sociale qui a pris des formes diff\u00e9rentes selon les p\u00e9riodes. Mais elle porte sur les m\u00eames objets : les ressources et les march\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Lors de la premi\u00e8re p\u00e9riode du capitalisme de la finitude, entre le XVIe et le XVIIIe si\u00e8cle, les Europ\u00e9ens se sont battus sur terre et sur mer pour s\u2019approprier avant les autres des espaces transform\u00e9s en colonies avec leurs mines, leurs comptoirs, leurs ports et leurs plantations. Ils ont utilis\u00e9 la violence brute, les restrictions commerciales et les proc\u00e9d\u00e9s monopolistiques pour accaparer les premiers les march\u00e9s asiatiques, textiles et esclavagistes, dans un univers o\u00f9 l\u2019id\u00e9e d\u2019une croissance globale des richesses ne faisait pas sens. Cette logique de la finitude a \u00e9t\u00e9 mise en pause au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle avec la concentration des forces productives sur l\u2019accumulation du capital domestique, la pax britannica<\/em> et l\u2019av\u00e8nement du lib\u00e9ralisme classique. Le monde s\u2019ouvrait \u00e0 un horizon infini. Mais d\u00e8s la fin du XIXe si\u00e8cle, l\u2019angoisse de la limite a pris de nouveau des proportions gigantesques dans le monde occidental. Ayant partie li\u00e9e avec des projections d\u00e9mographiques effrayantes, mais aussi avec les besoins croissants en \u00ab ressources \u00bb et en \u00ab d\u00e9bouch\u00e9s \u00bb de la seconde r\u00e9volution industrielle, un nouveau monde \u00ab fini \u00bb est mis sous les yeux des Occidentaux par des \u00e9conomistes, des g\u00e9ographes, des militaires et des hommes politiques.<\/p>\n\n\n\n Dans la pr\u00e9face \u00e0 un recueil des \u0153uvres de l\u2019officier de la marine am\u00e9ricaine Alfred Thayer Mahan (1840-1914) publi\u00e9 en 1906, le professeur de philosophie sociale au Coll\u00e8ge de France Jean Izoulet (1854-1929) r\u00e9sume bien ce sentiment de l\u2019\u00e9poque : \u00ab En effet, la terre est ronde ; c\u2019est une sph\u00e8re, c\u2019est une \u00eele dans l\u2019espace [\u2026]. Or sur ce territoire born\u00e9 les humains vont en augmentant. C\u2019est donc une offre limit\u00e9e, pour une demande illimit\u00e9e. En vertu de la loi de l\u2019offre et de la demande, voici donc que, sur ce petit astre que nous habitons, si j\u2019ose dire, le prix du m\u00e8tre de terrain monte \u00e0 vue d\u2019\u0153il. \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> Il n\u2019y a pas assez de \u00ab ressources \u00bb et pas assez de march\u00e9s pour tout le monde du fait de l\u2019\u00e9mergence de nouvelles puissances industrielles sur la sc\u00e8ne mondiale \u2014 l\u2019Allemagne, cauchemar de l\u2019Angleterre, mais aussi le Japon et les \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n Le capitalisme de la finitude contemporain n\u2019a pas attendu le second mandat de Donald Trump pour s\u2019\u00e9panouir.<\/p>Arnaud Orain<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La situation se d\u00e9tend \u00e0 nouveau apr\u00e8s 1945 \u00e0 la faveur d\u2019une formidable croissance des richesses mat\u00e9rielles irriguant des pans jusqu\u2019alors n\u00e9glig\u00e9s du grand r\u00eave occidental. <\/p>\n\n\n\n Avec les ann\u00e9es 1990 le monde est plein de promesses d\u2019expansion mat\u00e9rielle gr\u00e2ce \u00e0 une pleine et enti\u00e8re libert\u00e9 des mers coupl\u00e9e \u00e0 l\u2019affirmation d\u2019un empire manufacturier, la Chine, et d\u2019une dimension nouvelle de l\u2019espace, n\u00e9e de l\u2019informatique et du num\u00e9rique. Voil\u00e0 venu le temps de la soi-disant \u00ab Terre plate \u00bb, sans fronti\u00e8res et sans entraves, pour reprendre l\u2019expression de l\u2019am\u00e9ricain Thomas Friedman. Cette construction th\u00e9orique et pratique est venue cependant se fracasser sur les limites \u00e9cologiques de la plan\u00e8te. La rar\u00e9faction du vivant, des min\u00e9raux et des m\u00e9taux, ainsi que les difficult\u00e9s du recyclage, n\u2019appellent aujourd\u2019hui qu\u2019une conclusion : se lancer dans une comp\u00e9tition d\u00e9brid\u00e9e \u00e0 l\u2019accaparement des derni\u00e8res terres et plateaux oc\u00e9aniques disponibles. C\u2019est le \u00ab retour de la raret\u00e9 \u00bb. Et ce d\u2019autant plus que cette limite renaissante auto-alimente un processus de finitude : les \u00ab ressources \u00bb se rar\u00e9fient, mais la politique de \u00ab transition \u00e9nerg\u00e9tique \u00bb, qui devrait emp\u00eacher un changement climatique trop important, n\u00e9cessite une quantit\u00e9 de ces m\u00eames \u00ab ressources \u00bb \u00e0 un niveau jamais atteint jusqu\u2019alors <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Enfin, la mont\u00e9e en gamme de la Chine dans l\u2019industrie mondiale ram\u00e8ne de nouveau le jeu des march\u00e9s \u00e0 somme nulle : les Occidentaux, autrefois dominants, consid\u00e8rent d\u00e9sormais qu\u2019il y a \u00ab trop \u00bb de capacit\u00e9s de production dans le monde par rapport \u00e0 la demande, et qu\u2019il faut se prot\u00e9ger des producteurs \u00e9trangers. <\/p>\n\n\n\n Le capitalisme de la finitude contemporain n\u2019a pas attendu le second mandat de Donald Trump pour s\u2019\u00e9panouir, et il n\u2019est d\u2019ailleurs pas seulement issu de la comp\u00e9tition entre la Chine et les \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n Il semble cependant conna\u00eetre une acc\u00e9l\u00e9ration depuis quelques mois et il convient d\u2019examiner successivement ses trois caract\u00e9ristiques majeures \u2014 fermeture et privatisation des mers, remise en cause des m\u00e9canismes du march\u00e9, constitution d\u2019empires territoriaux par des firmes \u00e0 attributs souverains \u2014 au prisme de quelques \u00e9volutions r\u00e9centes.<\/p>\n\n\n\n\n La pr\u00e9sence d\u2019une puissance maritime h\u00e9g\u00e9monique sur le globe assure lors des p\u00e9riodes lib\u00e9rales la \u00ab libert\u00e9 des mers \u00bb, autrement dit le fait que les flux de marchandises ne trouvent pas ou peu d\u2019obstacles sur les oc\u00e9ans. La Grande-Bretagne a jou\u00e9 ce r\u00f4le \u00e0 partir de 1815 jusqu\u2019\u00e0 ce que la course aux armements navals des grandes puissances occidentales et asiatiques ne vienne perturber cette libert\u00e9, autour de 1900. Les \u00c9tats-Unis d\u2019Am\u00e9rique ont rempli cette fonction \u00e0 partir de 1945, et plus encore avec la chute du bloc sovi\u00e9tique apr\u00e8s 1990. Pour un \u00c9tat commer\u00e7ant quelconque, poss\u00e9der une puissante marine de guerre ou une marine marchande militaris\u00e9e n\u2019avait durant ces p\u00e9riodes qu\u2019un int\u00e9r\u00eat tr\u00e8s limit\u00e9. Or entre le d\u00e9but du XVIe si\u00e8cle et 1815 d\u2019abord, la fin du XIXe si\u00e8cle et la Seconde Guerre mondiale ensuite et, de plus en plus, depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es enfin, il se produit exactement l\u2019inverse : la libert\u00e9 des mers est absente ou s\u2019affaiblit.<\/p>\n\n\n\n Aujourd\u2019hui, des juristes br\u00e9siliens et chinois souhaiteraient limiter la circulation des navires \u00e9trangers dans les zones \u00e9conomiques exclusives ; un proto-\u00c9tat comme celui des Houtis emp\u00eache la travers\u00e9e de la mer Rouge aux navires occidentaux ; des \u00ab p\u00eacheurs \u00bb et gardes-c\u00f4tes chinois d\u00e9tournent les navires dans la mer de Chine m\u00e9ridionale ou pr\u00e8s de Taiwan ; des \u00ab pirates \u00bb de Somalie ou du Golfe de Guin\u00e9e fragilisent certaines routes. <\/p>\n\n\n\n Mais c\u2019est surtout le double mouvement de bascule maritime \u00e0 l\u2019\u0153uvre depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es qui importe. <\/p>\n\n\n\n D\u2019un c\u00f4t\u00e9, la mont\u00e9e en puissance de la marine marchande et de la flotte militaire chinoise, d\u00e9sormais la premi\u00e8re mondiale en termes d\u2019unit\u00e9s, le tout accompagn\u00e9 par le plan \u00ab grande puissance maritime \u00bb qui vise \u00e0 d\u00e9velopper une v\u00e9ritable culture de la mer en Chine \u00e0 travers des festivals, des films, des jeux vid\u00e9o.<\/p>\n\n\n\n De l\u2019autre, des \u00c9tats-Unis qui restent une puissance navale en ayant cess\u00e9 d\u2019\u00eatre une puissance maritime : le pays n\u2019a pas d\u2019armateurs de taille mondiale, peu de navires sous son pavillon, ses p\u00eacheurs sont en nombre n\u00e9gligeable et sa construction navale est en forte diminution depuis les ann\u00e9es 1990. Or sur des mers de moins en moins s\u00fbres qui appellent le retour du convoyage des flottes civiles par les b\u00e2timents militaires et\/ou l\u2019armement en guerre des navires civils \u2014 ce que des officiers occidentaux appellent de leurs v\u0153ux \u2014, et face \u00e0 un rival syst\u00e9mique trop puissant sur les oc\u00e9ans \u2014 il ne peut y avoir deux hegemons navals en m\u00eame temps \u2013, les \u00c9tats-Unis se souviennent des le\u00e7ons d\u2019Alfred Mahan : il est difficile de rester une puissance navale sans \u00eatre en m\u00eame temps une puissance maritime de tout premier plan.<\/p>\n\n\n\n La volont\u00e9 du pr\u00e9sident Trump de \u00ab r\u00e9cup\u00e9rer \u00bb le canal de Panama s\u2019inscrit dans ce contexte.<\/p>\n\n\n\n Les terminaux et concessions portuaires qui appartenaient jusqu\u2019ici au hongkongais Hutchison vont \u00eatre rachet\u00e9s par une coentreprise de l\u2019un des grands armateurs mondiaux, l\u2019italo-suisse MSC et le gestionnaire am\u00e9ricain d\u2019actifs BlackRock sur le canal de Panama (notamment les ports de Balboa et de Cristobal) et ailleurs dans le monde. Diminuer les int\u00e9r\u00eats apparent\u00e9s \u00e0 la Chine dans le domaine maritime \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du pr\u00e9 carr\u00e9 am\u00e9ricain sera une t\u00e2che de longue haleine. Nous verrons, par exemple, comment les \u00c9tats-Unis vont r\u00e9agir \u00e0 la mont\u00e9e en charge du port de Chancay au P\u00e9rou de la firme publique chinoise de transport maritime Cosco, un armateur blacklist\u00e9 comme \u00ab compagnie militaire \u00bb par l\u2019administration am\u00e9ricaine depuis janvier dernier. Car un mois plus tard, le bureau du repr\u00e9sentant am\u00e9ricain au commerce lan\u00e7ait une \u00ab proposition d\u2019action \u00bb visant \u00e0 taxer les navires fabriqu\u00e9s en Chine faisant escale aux \u00c9tats-Unis, quel que soit leur pavillon, et plus lourdement encore ceux battant pavillon chinois, avec Cosco en ligne de mire. Cette proposition entend encore faire passer de 1 % actuellement \u00e0 15 % dans quelques ann\u00e9es l\u2019exportation de biens am\u00e9ricains par des armateurs \u00e9tatsuniens, avec si possible des navires fabriqu\u00e9s sur le sol des \u00c9tats-Unis. Donald Trump a donn\u00e9 une port\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 cette politique lors de son discours du 5 mars devant le Congr\u00e8s<\/a> : \u00ab Pour stimuler notre base industrielle de d\u00e9fense, nous allons \u00e9galement ressusciter l\u2019industrie am\u00e9ricaine de la construction navale, \u00e0 la fois commerciale et militaire. [\u2026] Nous avions l\u2019habitude de construire beaucoup de navires. Nous n\u2019en fabriquons presque plus, mais nous allons en fabriquer tr\u00e8s rapidement <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb. Le pr\u00e9sident manie comme toujours le b\u00e2ton \u2014 la menace de taxes nouvelles \u2014 et la carotte, en proposant des incitations fiscales.<\/p>\n\n\n\n Les \u00c9tats-Unis restent une puissance navale mais on cess\u00e9 d\u2019\u00eatre une puissance maritime : le pays n\u2019a pas d\u2019armateurs de taille mondiale, peu de navires sous son pavillon, ses p\u00eacheurs sont en nombre n\u00e9gligeable et sa construction navale est en forte diminution depuis les ann\u00e9es 1990.<\/p>Arnaud Orain<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n MSC et le g\u00e9ant danois Maersk seraient beaucoup moins touch\u00e9s que le fran\u00e7ais CMA CGM par la proposition protectionniste (40 % des navires de l\u2019entreprise marseillaise ont \u00e9t\u00e9 fabriqu\u00e9s en Chine contre environ 25 % pour les deux autres). On comprend d\u00e8s lors mieux le plan quadriennal de 20 milliards de dollars d\u2019investissement aux \u00c9tats-Unis annonc\u00e9 par son PDG Rodolphe Saad\u00e9 le 6 mars 2025 (entrep\u00f4ts logistiques, accroissement de navires battant pavillon \u00e9tatsunien, probables commandes \u00e0 des chantiers navals du pays).<\/p>\n\n\n\n L\u2019administration Trump n\u2019a peut-\u00eatre plus la volont\u00e9 de rester le gendarme mondial des mers car c\u2019est tr\u00e8s co\u00fbteux et c\u2019est de moins en moins utile pour les \u00c9tats-Unis, qui ont seulement besoin de s\u00e9curiser leur propre \u00ab silo imp\u00e9rial \u00bb d\u2019approvisionnements et de d\u00e9bouch\u00e9s. Mais dans un monde fragment\u00e9, elle pourrait en revanche vouloir relocaliser une partie de la production de navires sur son sol en utilisant un r\u00e9gime de subventions et un ersatz d\u2019actes de navigation comme dans l\u2019Angleterre du XVIIe si\u00e8cle \u2014 qui n\u2019autorisaient que les navires anglais \u00e0 d\u00e9barquer et embarquer sur son sol et dans ses colonies. Surtout, cette administration a tout int\u00e9r\u00eat \u00e0 nouer des partenariats avec les grandes compagnies de transport occidentales comme MSC, Maersk et la CMA CGM \u2014 dont il n\u2019est pas certain que la \u00ab Ocean alliance \u00bb nou\u00e9e avec Cosco survive aux changements en cours).<\/p>\n\n\n\n\n\n La deuxi\u00e8me caract\u00e9ristique du capitalisme de la finitude concerne le rejet du principe concurrentiel et de son corollaire le libre-\u00e9change multilat\u00e9ral fond\u00e9 sur les avantages comparatifs. Ces derniers ont \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9s au rang de dogmes lors des deux p\u00e9riodes lib\u00e9rales. <\/p>\n\n\n\n Le pic de la premi\u00e8re (1850-1870) voit ainsi les \u00c9tats europ\u00e9ens autoriser progressivement n\u2019importe qui \u00e0 commercer librement dans leurs colonies. Leurs grandes compagnies \u00e0 monopoles semblent appartenir au pass\u00e9, tandis que l\u2019\u00e9conomie politique classique, puis n\u00e9oclassique, ne jure plus que par les prix et les salaires libres, la fin des ententes et des coalitions. Le n\u00e9olib\u00e9ralisme, quant \u00e0 lui, a voulu aller encore plus loin avec la mise en concurrence g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et la quasi-disparition des droits de douane. <\/p>\n\n\n\n Or contrairement \u00e0 une vision canonique mais d\u00e9su\u00e8te, ce sont les soutiens du capitalisme qui s\u2019opposent le plus souvent au lib\u00e9ralisme \u00e9conomique. Des \u00e9conomistes du XVIIe si\u00e8cle aux milliardaires de la Silicon Valley d\u2019aujourd\u2019hui, en passant par les imp\u00e9rialistes des ann\u00e9es 1900, la concurrence est toujours envisag\u00e9e comme le probl\u00e8me du capitalisme. Les monopoles sont au contraire par\u00e9s de toutes les vertus par les tenants du capitalisme de la finitude et en deviennent les instruments privil\u00e9gi\u00e9s. Se pla\u00e7ant du c\u00f4t\u00e9 des producteurs et non des consommateurs, tous militent pour la puissance, non pour l\u2019abondance, pour l\u2019autarcie, non pour le libre-\u00e9change car leur point de d\u00e9part est une maxime simple : \u00ab Il n\u2019y en aura pas pour tout le monde \u00bb. En lieu et place du multilat\u00e9ralisme et des faibles droits de douane, il serait n\u00e9cessaire de rendre tr\u00e8s co\u00fbteux les \u00e9changes hors des silos imp\u00e9riaux, autrement dit : il faudrait pour chaque puissance favoriser le commerce avec ses colonies, ses vassaux ou ses \u00ab amis \u00bb et ainsi renforcer son ind\u00e9pendance.<\/p>\n\n\n\n Le Secr\u00e9taire am\u00e9ricain au Tr\u00e9sor, Scott Bessent, a d\u00e9clar\u00e9 le 6 mars 2025 que \u00ab l\u2019acc\u00e8s \u00e0 des biens bon march\u00e9 n\u2019est pas l\u2019essence du r\u00eave am\u00e9ricain \u00bb, ce que les concepteurs des anciens accords commerciaux auraient selon lui \u00ab perdu de vue \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Des \u00e9conomistes du XVIIe si\u00e8cle aux milliardaires de la Silicon Valley d\u2019aujourd\u2019hui, en passant par les imp\u00e9rialistes des ann\u00e9es 1900, la concurrence est toujours envisag\u00e9e comme le probl\u00e8me du capitalisme.<\/p>Arnaud Orain<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cette position est proche de celle de l\u2019administration pr\u00e9c\u00e9dente, qui entendait relocaliser des pans de l\u2019industrie par un subventionnement public massif et quelques droits de douane. L\u2019administration Trump entend privil\u00e9gier ces derniers \u2014 le pr\u00e9sident a d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 propos des fabricants de puces : \u00ab nous ne sommes pas oblig\u00e9s de leur donner de l\u2019argent \u00bb <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 ou tout au moins un m\u00e9lange de menaces et de politiques protectionnistes bien r\u00e9elles. Mais l\u2019id\u00e9e est la m\u00eame \u2014 en plus agressive. Les droits de douane de 25 % qui devaient s\u2019appliquer au Mexique et au Canada sont presque enti\u00e8rement suspendus pour le moment. Il est difficile de savoir ce qui se trame en coulisse, mais plusieurs indices laissent penser que le point majeur est la ren\u00e9gociation, dans les mois qui viennent, de l\u2019accord commercial USMCA (\u00c9tats-Unis\/Mexique\/Canada). Et de ce point de vue, Jamieson Greer, l\u2019ancien bras droit de Bob Lightizer<\/a> lors du mandat Trump I et nouveau repr\u00e9sentant au commerce, a parl\u00e9 des firmes chinoises comme de \u00ab passagers clandestins \u00bb <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> de l\u2019accord USMCA, autrement dit des entreprises qui s\u2019implantent au Mexique et au Canada dans le but d\u2019inonder de produits le march\u00e9 \u00e9tatsunien. C\u2019est certainement cette porte d\u2019entr\u00e9e que l\u2019administration Trump II veut chercher \u00e0 partiellement refermer. Car les seuls droits de douane vraiment effectifs aujourd\u2019hui sont les deux fois 10 % appliqu\u00e9s \u00e0 la Chine par les \u00c9tats-Unis. P\u00e9kin a r\u00e9pliqu\u00e9 le 4 mars en imposant des restrictions \u00e0 un vaste spectre d\u2019importations agricoles am\u00e9ricaines. Au 12 mars, des droits de douane de 25 % sur l\u2019acier et l\u2019aluminium sont entr\u00e9s en vigueur, et d\u2019autres menacent les produits agricoles, les automobiles, les puces \u00e9lectroniques et les marchandises de l\u2019Union<\/a>. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 court terme, cette politique protectionniste permet des rentr\u00e9es fiscales pour l\u2019\u00c9tat f\u00e9d\u00e9ral mais elle a tendance \u00e0 d\u00e9sorganiser les cha\u00eenes de valeur. \u00c0 moyen et long terme, elle pourrait engendrer des investissements et des relocalisations. Des entreprises comme Arcelor Mittal, Stellantis ou le ta\u00efwanais TSMC et son plan d\u2019investissement \u00e0 100 milliards dans les semi-conducteurs aux \u00c9tats-Unis, ou encore la volont\u00e9 d\u2019Apple de recentrer sa production sur son pays d\u2019origine, sont sans doute les prol\u00e9gom\u00e8nes d\u2019un mouvement plus large qui a de quoi inqui\u00e9ter les \u00e9conomies europ\u00e9ennes \u2014 ce seront des investissements en moins pour elles. Bien entendu, tout cela devrait avoir un effet inflationniste, mais si l\u2019administration Trump parvenait \u00e0 r\u00e9industrialiser les \u00c9tats-Unis de mani\u00e8re cons\u00e9quente tout en faisant baisser le dollar pour rendre tr\u00e8s co\u00fbteuses les importations et faciliter les exportations, le raisonnement en termes de \u00ab puissance contre abondance \u00bb pourrait \u00eatre soutenu. C\u2019est d\u2019ailleurs le sens qu\u2019a donn\u00e9 Donald Trump \u00e0 sa politique apr\u00e8s les r\u00e9centes baisses survenues \u00e0 Wall Street, accusant \u00ab des pays et des entreprises mondialistes qui ne se porteront pas aussi bien parce que nous reprenons des choses qui nous ont \u00e9t\u00e9 confisqu\u00e9es il y a de nombreuses ann\u00e9es \u00bb <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Dans un jeu \u00e0 somme nulle, il s\u2019agit de bl\u00e2mer les pr\u00e9tendues \u00ab surcapacit\u00e9s \u00bb chinoises, qui sont en fait une construction d\u2019avantages comparatifs, certes en partie avec de l\u2019argent public, mais comme l\u2019ont si souvent pratiqu\u00e9 les Occidentaux. De fait, la doctrine ricardienne des avantages comparatifs n\u2019arrange plus les \u00c9tats-Unis, qui veulent d\u00e9sormais rejeter le principe concurrentiel dans le commerce mondial. Au niveau int\u00e9rieur, la situation n\u2019est pas tr\u00e8s diff\u00e9rente. Le mentor du vice-pr\u00e9sident am\u00e9ricain J.D. Vance, l\u2019entrepreneur de la tech Peter Thiel, d\u00e9fendait, dans son livre De z\u00e9ro \u00e0 un<\/em>, l\u2019id\u00e9e selon laquelle \u00ab le capitalisme et la concurrence sont oppos\u00e9s \u00bb <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Or la volont\u00e9 de mener des coupes drastiques dans l\u2019appareil d\u2019\u00c9tat f\u00e9d\u00e9ral et d\u2019abandonner un certain nombre de r\u00e9glementations ne s\u2019accompagne pas d\u2019un discours sur les bienfaits du march\u00e9 libre et de la concurrence. Et pour cause : ce sont les monopoles de la Tech qui vont s\u2019accaparer des pans entiers de ce qui sera enlev\u00e9 \u00e0 la puissance publique, dans un vaste remplacement de l\u2019\u00c9tat par des Compagnies-\u00c9tats priv\u00e9s \u2014 fus\u00e9es, satellites, c\u00e2bles sous-marins, renseignement, intelligence artificielle.<\/p>\n\n\n\n La doctrine ricardienne des avantages comparatifs n\u2019arrange plus les \u00c9tats-Unis, qui veulent d\u00e9sormais rejeter le principe concurrentiel dans le commerce mondial.<\/p>Arnaud Orain<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Ce dernier \u00e9l\u00e9ment, les Compagnies-\u00c9tats, entretient un lien \u00e9troit avec la troisi\u00e8me et derni\u00e8re caract\u00e9ristique du capitalisme de la finitude : l\u2019imp\u00e9rialisme territorial et souverain. Son visage le plus visible \u2014 la colonisation formelle \u2014 ne dispara\u00eet pas mais stagne, voire reflue, lors des deux p\u00e9riodes lib\u00e9rales. <\/p>\n\n\n\n Si on laisse de c\u00f4t\u00e9 la conqu\u00eate de l\u2019Alg\u00e9rie et l\u2019approfondissement de la domination britannique en Inde, les puissances europ\u00e9ennes se lancent peu dans de grandes entreprises expansionnistes avant la fin du XIXe si\u00e8cle. L\u2019apr\u00e8s-1945 voit lui le reflux des empires formels. Les d\u00e9colonisations n\u2019emp\u00eachent pas le maintien des liens de d\u00e9pendance mais, petit \u00e0 petit, des relations diff\u00e9rentes se mettent en place : l\u2019industrialisation de l\u2019agriculture rend l\u2019Europe autosuffisante en mati\u00e8re alimentaire \u2014 puis exportatrice nette \u2014, la croissance \u00e9conomique des pays d\u00e9velopp\u00e9s offre des d\u00e9bouch\u00e9s nombreux aux nouveaux produits et services, les pays asiatiques et ceux du Golfe persique n\u2019ont pas encore atteint le niveau de vie de l\u2019Occident, l\u2019informatique et le num\u00e9rique ne sont pas arriv\u00e9s \u00e0 maturit\u00e9, la \u00ab transition \u00e9nerg\u00e9tique \u00bb n\u2019est pour le moment pas \u00e0 l\u2019agenda. Autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments qui invitaient peu \u00e0 reconstituer des empires territoriaux pour en capter directement les ressources et les \u00e9mailler de comptoirs.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 l\u2019inverse, le capitalisme de la finitude ne se contente pas de cette petite gestion des \u00ab ressources \u00bb lointaines par interventions militaires ponctuelles et accords in\u00e9gaux. Il s\u2019agit d\u2019occuper le monde beaucoup plus directement. <\/p>\n\n\n\n\n\n D\u2019abord par le \u00ab syst\u00e8me des entrep\u00f4ts \u00bb. Le pillage et la rente de monopole sur les terres colonis\u00e9es ont fonctionn\u00e9 par une logique spatiale : les empires \u00e9taient organis\u00e9s par un r\u00e9seau d\u2019entrep\u00f4ts qui canalisait les marchandises et qui organisait l\u2019exportation. Contrairement \u00e0 ce que pensait Karl Marx, ce \u00ab syst\u00e8me des entrep\u00f4ts \u00bb n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9finitivement remplac\u00e9 par le capitalisme industriel \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle et c\u2019est certainement lors de la phase actuelle du capitalisme de la finitude que cette forme d\u2019occupation du monde devient la plus pr\u00e9gnante. Aujourd\u2019hui, outre la construction, l\u2019achat ou la location de terminaux portuaires et de r\u00e9seaux ferroviaires par les grandes compagnies maritimes, les distributeurs (Amazon) occupent le territoire par leurs r\u00e9seaux et \u00ab font \u00bb le march\u00e9 car leur pouvoir de monopole est tel qu\u2019ils dirigent la production dans de nombreux secteurs. <\/p>\n\n\n\n Les Compagnies-\u00c9tats sont une autre forme d\u2019occupation du monde.<\/p>\n\n\n\n Lors des deux premi\u00e8res \u00e9poques du capitalisme de la finitude, les compagnies des Indes puis les compagnies \u00e0 charte de colonisation ont ainsi exerc\u00e9 des droits r\u00e9galiens (justice, police, paix et guerre) sur de vastes territoires outremer. Aujourd\u2019hui, les grandes entreprises de nouvelles technologies sont assez similaires sous cet aspect. Elles sont souvent en situation monopolistique et exercent de nombreuses pr\u00e9rogatives souveraines (armement, c\u00e2bles sous-marins, satellites, manipulation de l\u2019information). Plus elles occupent le monde, plus ces Compagnies-\u00c9tats peuvent s\u2019approprier des revenus, comme leurs devanci\u00e8res du XVIIe si\u00e8cle. <\/p>\n\n\n\n Mais le capitalisme de la finitude veut aussi g\u00e9rer directement les terres arables, les sous-sols et les oc\u00e9ans, sans passer par des interm\u00e9diaires locaux et des prix de march\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Cette occupation marque la primarisation et re-primarisation de vastes territoires : leur sp\u00e9cialisation en subsistances et en mati\u00e8res premi\u00e8res, celle des premi\u00e8res colonies \u00e0 compter du XVIe si\u00e8cle, puis des secondes sur la p\u00e9riode 1890-1945 et, de nos jours, apr\u00e8s des \u00e9checs partiels ou complets d\u2019industrialisation, un retour vers ce m\u00eame secteur primaire dans bien des pays d\u2019Am\u00e9rique latine et d\u2019Afrique.<\/p>\n\n\n\n Le capitalisme de la finitude ne se contente pas de cette petite gestion des \u00ab ressources \u00bb lointaines par interventions militaires ponctuelles et accords in\u00e9gaux. Il s\u2019agit d\u2019occuper le monde beaucoup plus directement. <\/p>Arnaud Orain<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Les d\u00e9clarations du pr\u00e9sident Trump qui affirme vouloir faire du Canada le 51e \u00c9tat am\u00e9ricain en qualifiant son premier ministre de \u00ab gouverneur \u00bb, ou encore l\u2019id\u00e9e fixe qui consiste \u00e0 vouloir annexer le Groenland<\/a> sont symptomatiques de cet imp\u00e9rialisme d\u2019un genre nouveau. <\/p>\n\n\n\n Concernant le Canada, la nouvelle administration am\u00e9ricaine voudrait mettre fin \u00e0 un certain nombre de trait\u00e9s pour pouvoir ren\u00e9gocier la fronti\u00e8re d\u00e9cid\u00e9e en 1908, et ce naturellement au profit des \u00c9tats-Unis. Les retomb\u00e9es en termes de sol et de sous-sol sont moins \u00e9videntes que pour le Groenland qui poss\u00e8de, comme l\u2019a d\u00e9clar\u00e9 J.D. Vance, \u00ab des ressources naturelles incroyables \u00bb. Bill Gates et Jeff Bezos, mais aussi le Secr\u00e9taire au Commerce de Donald Trump, Howard Lutnick, ont des int\u00e9r\u00eats dans des entreprises de prospection au Groenland, territoire qui regorge de m\u00e9taux critiques (lithium, cobalt, titane, graphite) et de terres rares. Avant les \u00e9lections l\u00e9gislatives du 11 mars dernier dans ce qui est aujourd\u2019hui une \u00eele sous l\u2019autorit\u00e9 du Danemark, le pr\u00e9sident Trump s\u2019est adress\u00e9 directement aux Groenlandais : \u00ab Nous soutenons fermement votre droit \u00e0 d\u00e9terminer votre propre avenir \u00bb <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n L\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019\u00eele serait en effet une b\u00e9n\u00e9diction pour les \u00c9tats-Unis, qui pourraient alors lui offrir une protection militaire plus \u00e9tendue et ensuite y favoriser leurs entreprises, m\u00eame si, bien entendu, l\u2019exploitation mini\u00e8re du Groenland pose de tr\u00e8s nombreux d\u00e9fis. Enfin, l\u2019accord pour le moment avort\u00e9 sur les m\u00e9taux ukrainiens \u2014 l\u2019Ukraine est en effet un pays riche en terres arables, mais aussi en ressources min\u00e9rales (qui repr\u00e9sentent 30 % de ses exportations) \u2014 n\u2019est pas tr\u00e8s lisible car beaucoup de gisements se trouvent dans des zones occup\u00e9es par la Russie.<\/p>\n\n\n\n Ce qui l\u2019est au contraire, c\u2019est cette plong\u00e9e dans un nouvel \u00e2ge expansionniste. Il ne s\u2019agit plus de liqu\u00e9fier les produits de la terre comme dans un mod\u00e8le de march\u00e9 \u00ab OMC-centr\u00e9 \u00bb, mais de revenir vers des politiques coercitives et bellicistes pour acc\u00e9der aux \u00ab ressources \u00bb et aux d\u00e9bouch\u00e9s. De fait, le pr\u00e9sident Trump voudrait pouvoir transformer les \u00c9tats-Unis en une puissance qui agirait comme la Chine et surtout comme la Russie, sans plus d\u00e9pendre d\u2019aucune r\u00e8gle et en pratiquant un imp\u00e9rialisme territorial d\u00e9brid\u00e9<\/a>. Coupl\u00e9 \u00e0 un autoritarisme grandissant \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du pays, on verrait alors bel et bien dispara\u00eetre \u00e0 la fois le lib\u00e9ralisme politique et le lib\u00e9ralisme \u00e9conomique.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Les seigneurs de la Silicon Valley s’installent dans l’\u00c9tat am\u00e9ricain : un nouveau pouvoir disrupte le lib\u00e9ralisme et la d\u00e9mocratie.<\/p>\n Vivons-nous un moment in\u00e9dit ?<\/p>\n Il y a quatre cents ans, une start-up de la City \u2013 la Compagnie des Indes \u2013 se lan\u00e7ait d\u00e9j\u00e0 dans une entreprise de conqu\u00eate mondiale similaire.<\/p>\n Pour expliquer Trump et Musk, Arnaud Orain renoue avec les fils de cette histoire, en forgeant un concept : le capitalisme de la finitude.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":268337,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-editorials.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[4217],"tags":[],"geo":[525],"class_list":["post-268336","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-geopolitique-de-donald-trump","staff-arnaud-orain","geo-ameriques"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\n
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\n <\/picture>\n Privatiser les mers et les oc\u00e9ans<\/h2>\n\n\n\n
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L\u2019imp\u00e9rialisme territorial<\/h2>\n\n\n\n
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