{"id":266075,"date":"2025-03-02T12:18:51","date_gmt":"2025-03-02T11:18:51","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=266075"},"modified":"2025-03-02T17:37:32","modified_gmt":"2025-03-02T16:37:32","slug":"gagner-la-guerre-de-linformation-vers-la-mobilisation-generale-des-imaginaires-democratiques","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/03\/02\/gagner-la-guerre-de-linformation-vers-la-mobilisation-generale-des-imaginaires-democratiques\/","title":{"rendered":"Gagner la guerre de l\u2019information : vers la mobilisation g\u00e9n\u00e9rale des imaginaires d\u00e9mocratiques"},"content":{"rendered":"\n
\u00c9coutez ce que votre peuple vous dit<\/em>. \u00c9dict\u00e9 \u00e0 Munich le 14 f\u00e9vrier dans un contexte de manipulation massive des opinions, et face \u00e0 un parterre europ\u00e9en m\u00e9dus\u00e9<\/a>, le renversement dialectique de J.D. Vance signe une \u00e9clatante victoire r\u00e9visionniste<\/a> dans la Guerre de l’information. Une guerre de l\u2019information, comme la d\u00e9finit David Colon <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qui n\u2019a \u00ab ni d\u00e9but, ni fin, brouille les distinctions traditionnelles entre l\u2019\u00e9tat de guerre et l\u2019\u00e9tat de paix, entre ce qui est officiel et ce qui est secret, entre op\u00e9rations \u00e9tatiques et non \u00e9tatiques (…) annihilant toute distinction entre le front et l\u2019arri\u00e8re \u00bb, et qui \u00ab consiste essentiellement \u00e0 organiser des campagnes de propagande et de manipulation dans un cadre international pour influencer l\u2019opinion publique dans d\u2019autres pays \u00bb. Le monde acad\u00e9mique, les institutions, les m\u00e9dias, ont d\u00fbment enqu\u00eat\u00e9 depuis plusieurs ann\u00e9es sur cette guerre ancienne au visage neuf ; des agences nouvelles ont \u00e9t\u00e9 mises sur pied pour y faire face dans chaque pays et sur chaque terrain d\u2019engagement, souvent avec succ\u00e8s. Nous avions tout pour \u00e9viter \u00ab l\u2019\u00e9trange d\u00e9faite \u00bb qui frappe d\u2019interdit les opinions europ\u00e9ennes, bataille apr\u00e8s bataille. \u00c0 la mani\u00e8re de la Seigneurie d\u2019Orsenna du Rivage des Syrtes,<\/em> l\u2019Europe s\u2019est pourtant mur\u00e9e dans ses pierres inertes \u2014 \u00ab et de quoi peut encore se r\u00e9jouir une pierre inerte, si ce n\u2019est de redevenir le lit d\u2019un torrent ? \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Quelque chose a manqu\u00e9, et ce ne sont ni les diagnostics de chercheurs ni les \u00e9clairs spectaculaires de l\u2019actualit\u00e9 aussit\u00f4t oubli\u00e9s ; il a manqu\u00e9 quelque chose de l\u2019ordre de la mise en mouvement. Comme une \u00ab sid\u00e9ration \u00bb au sens psychologique : incapacit\u00e9 \u00e0 organiser sa propre survie. C\u2019est pour d\u00e9clencher cette mise en mouvement \u2014 mobilisation <\/em>\u2014 dans la guerre informationnelle que nous, professionnels de l\u2019opinion, du num\u00e9rique et de la communication, partageons ici des hypoth\u00e8ses, une proposition de m\u00e9thode, ce que Bruno Latour aurait appel\u00e9 une orientation<\/em>. <\/p>\n\n\n\n Le premier constat, insuffisamment partag\u00e9, est le caract\u00e8re non lin\u00e9aire de la guerre actuelle : ni front, ni fronti\u00e8re. Les tranch\u00e9es du Donbass sont travers\u00e9es de part en part par la guerre informationnelle. De cette \u00e9vidence, chacun est p\u00e9n\u00e9tr\u00e9. Et pourtant, observateurs ou analystes, nous avons intuitivement tendance \u00e0 reconstituer mentalement une ligne de front, d\u00e9terminant une carte d\u2019\u00e9tat-major erron\u00e9e. De l\u00e0 nos approches successives dans la guerre de l\u2019information : \u00ab debunkage \u00bb et v\u00e9rification des faits ; changement de r\u00e9seaux de communication, d\u00e9l\u00e9gation du probl\u00e8me aux autorit\u00e9s comp\u00e9tentes. Autant de tentatives d\u2019endiguement qui non seulement ont \u00e9chou\u00e9 \u00e0 faire pi\u00e8ce aux campagnes adverses, mais les ont parfois renforc\u00e9es <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Prenons la manifestation la plus \u00e9vidente de la guerre de l\u2019information, sa bataille la plus comment\u00e9e : la \u00ab d\u00e9sinformation \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Si 60 % des Fran\u00e7ais \u00ab doutent de la capacit\u00e9 de leurs concitoyens \u00e0 distinguer les vraies et les fausses informations sur les r\u00e9seaux sociaux \u00bb, 78 % estiment en \u00eatre personnellement capables <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le contraste a \u00e9t\u00e9 comment\u00e9 comme une forme de mise \u00e0 distance sociale : ce serait d\u2019abord l\u2019affaire des autres, et en particulier de cat\u00e9gories de fran\u00e7ais jug\u00e9es moins instruites ou moins inform\u00e9es ; cette grille de lecture est confort\u00e9e par la vision condescendante \u00e0 l\u2019\u00e9gard, par exemple, de l\u2019\u00e9lectorat am\u00e9ricain et de son rapport aux fake news.<\/em> Il y a pourtant dans ce chiffre de 78 %, \u00e9tay\u00e9 par d\u2019autres enqu\u00eates <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> la d\u00e9monstration que les Fran\u00e7ais sont, de fait, bien plus arm\u00e9s qu\u2019on ne le pense pour faire face au ph\u00e9nom\u00e8ne. \u00c0 l\u2019inverse, la lecture en surplomb des d\u00e9cideurs sur les incoh\u00e9rences de leurs compatriotes tend \u00e0 faire oublier qu\u2019ils sont eux-m\u00eames<\/em> poreux \u00e0 la d\u00e9sinformation \u2014 quand ils n\u2019en sont pas \u00e9metteurs, ce dont t\u00e9moignent nombre de campagnes \u00e9lectorales. La \u00ab condescendance \u00bb de cette lecture, partant du principe que \u00ab ceux qui savent \u00bb seraient \u00e0 l\u2019abri des manipulations, est en r\u00e9alit\u00e9 une formidable illustration des manipulations \u00e0 l’\u0153uvre : \u00e0 trop penser la d\u00e9sinformation comme l\u2019initiative d\u2019entit\u00e9s malignes en direction de publics cr\u00e9dules, on en oublie la f\u00e9condit\u00e9 des esprits \u00ab s\u00fbrs de leur fait \u00bb dans la propagation des manipulations. Condescendance qui est l\u2019illustration de nos biais cognitifs \u2014 biais de confirmation, biais d\u2019autorit\u00e9 ici\u2026 Mais les biais cognitifs n\u2019ont pas de cat\u00e9gorie socio-professionnelle. <\/p>\n\n\n\n Pour le dire avec plus de rigueur : les conditions sociales et \u00e9conomiques ne neutralisent pas les biais cognitifs inh\u00e9rents \u00e0 l\u2019esprit humain, plus ou moins exprim\u00e9s dans nos histoires individuelles. La nature exacte de la \u00ab d\u00e9sinformation \u00bb et plus largement des manipulations de l\u2019opinion, n\u2019est en effet pas tant un travail de conviction<\/em>, ciblant nos cr\u00e9dulit\u00e9s et ignorances, qu\u2019un travail de mise sous tension<\/em>. Alt\u00e9rer la perception des faits, saturer notre capacit\u00e9 d\u2019attention, nous faire douter de tout, ne plus raisonner sous l\u2019effet de l\u2019indignation, de la col\u00e8re, de la peur, de l\u2019espoir \u2014 ou raisonner dans un cadrage erron\u00e9. Tout ceci a \u00e9t\u00e9 document\u00e9 et l\u2019est encore <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ce qui importe ici, comme pr\u00e9misse d\u2019une m\u00e9thode de mobilisation, est de retenir l\u2019indistinction sociale du conflit, et le danger d\u2019une lecture \u00ab en surplomb \u00bb qui confinerait au d\u00e9ni.<\/p>\n\n\n\n Les conditions sociales et \u00e9conomiques ne neutralisent pas les biais cognitifs inh\u00e9rents \u00e0 l\u2019esprit humain, plus ou moins exprim\u00e9s dans nos histoires individuelles.<\/p>Xavier Bouvet, Emmanuel Rivi\u00e8re et Beno\u00eet Thieulin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La m\u00eame approche limitative et lin\u00e9aire est \u00e0 l’\u0153uvre dans les mots employ\u00e9s pour qualifier les vecteurs de la guerre informationnelle : \u00ab complosph\u00e8re \u00bb, \u00ab fachosph\u00e8re \u00bb, autant de concepts plus ou moins op\u00e9rant il y a quinze ans pour qualifier un web social structur\u00e9 par les liens hypertextes entre espaces index\u00e9s mais autonomes (blogs, forums, etc.) mais devenus \u00e9vanescents \u00e0 l\u2019\u00e8re des algorithmes de recommandation. Les principaux r\u00e9seaux (X, Facebook, TikTok<\/a>, Instagram) poussent les contenus aux utilisateurs sur la base d’int\u00e9r\u00eats per\u00e7us (visionnage et revisionnage, hashtags utilis\u00e9s et consult\u00e9s, interactions), mais aussi de tendances collectives, et naturellement d\u2019achat d\u2019espaces ; le contenu \u00ab manipulant \u00bb n\u2019est donc en aucun cas circonscrit \u00e0 tel ou tel espace, mais largement vaporis\u00e9. Il n\u2019y a plus de \u00ab complosph\u00e8re \u00bb depuis longtemps : il n\u2019existe plus que des \u00ab propagations \u00bb pour reprendre le terme de Dominique Boullier <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. C\u2019est d\u2019ailleurs en partant de ce constat que plusieurs acteurs tentent actuellement de substituer aux r\u00e9seaux mentionn\u00e9s d\u2019autres supports d\u2019\u00e9changes en ligne, pr\u00e9serv\u00e9es des logiques \u00e9conomiques et politiques qui ont conduit \u00e0 la situation actuelle <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Ajoutons que nombre de lectures actuelles du web social confondent toujours utilisateurs<\/em> et individus<\/em> : les individus seraient toxiques et\/ou intoxiqu\u00e9s, \u00e0 partir du moment o\u00f9 l\u2019un de leurs comptes serait jug\u00e9 toxique et\/ou intoxiqu\u00e9. Nous savons bien que deux millions de visionnages du documentaire Hold-Up<\/em> sur la pand\u00e9mie de coronavirus ne font pas deux millions d\u2019individus v\u00e9hiculant l\u2019id\u00e9e d\u2019un complot mondial pour l\u2019\u00e9limination de la moiti\u00e9 de l\u2019humanit\u00e9 ; mais nous continuons de lire des \u00e9quivalences entre un million d\u2019abonn\u00e9s \u00e0 un compte X et un million de personnes. Au-del\u00e0 des techniques \u00e9cul\u00e9es d\u2019achats de bots ou du recours plus pernicieux \u00e0 l\u2019astroturfing \u2014 travestissement d\u2019une manipulation par bots en ph\u00e9nom\u00e8ne organique \u2014, les capacit\u00e9s de l\u2019IA g\u00e9n\u00e9rative permettent d\u00e9sormais de multiplier \u00e0 grande \u00e9chelle des utilisateurs artificiels dot\u00e9s d\u2019une photo de profil convaincante, d\u2019une biographie r\u00e9aliste, publiant des messages coh\u00e9rents dans une langue diversifi\u00e9e et ma\u00eetris\u00e9e. Il existe donc une infinit\u00e9 d\u2019utilisateurs cr\u00e9dibles et actifs sans aucun individu aux manettes. Par ailleurs, les manipulations de l\u2019algorithme de recommandation devraient nous mettre en garde contre l\u2019application des crit\u00e8res quantitatifs de l\u2019influence : on ne sait plus pr\u00e9dire avec assurance le reach<\/em> effectif d\u2019un utilisateur, et encore moins la nature des publics touch\u00e9s par cet utilisateur. Le troisi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment battant en br\u00e8che toute lecture essentiellement quantitative du web social est aussi le plus important : un utilisateur, m\u00eame authentique, ne r\u00e9sume pas un individu. Souvenons-nous des identit\u00e9s de Dominique Cardon <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span> : l\u2019identit\u00e9 virtuelle est distincte de notre identit\u00e9 narrative \u2014 celle de l\u2019intime, de nos repr\u00e9sentations de nous-m\u00eames et du monde \u2014, ou plut\u00f4t en exploite les diff\u00e9rentes potentialit\u00e9s. Mettons l\u2019affaire au pluriel, car nous n\u2019avons m\u00eame pas une<\/em> identit\u00e9 virtuelle unique et coh\u00e9rente : je ne suis pas le m\u00eame sur X, Tinder ou Facebook, je ne m\u2019y exprime pas de la m\u00eame mani\u00e8re, parce que je n\u2019y cherche pas la m\u00eame chose. Les individus expriment sur chaque plateforme diff\u00e9rentes facettes de leur identit\u00e9 narrative, parfois encourag\u00e9s par le pseudonymat, et tr\u00e8s souvent par les codes et syst\u00e8mes de r\u00e9compense propres \u00e0 chaque plateforme : Linkedin ne valorise pas les m\u00eames attitudes que WhatsApp. <\/p>\n\n\n\n Les capacit\u00e9s de l\u2019IA g\u00e9n\u00e9rative permettent d\u00e9sormais de multiplier \u00e0 grande \u00e9chelle des utilisateurs artificiels dot\u00e9s d\u2019une photo de profil convaincante, d\u2019une biographie r\u00e9aliste, publiant des messages coh\u00e9rents dans une langue diversifi\u00e9e et ma\u00eetris\u00e9e.<\/p>Xavier Bouvet, Emmanuel Rivi\u00e8re et Beno\u00eet Thieulin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Un m\u00eame individu peut donc parfaitement \u00eatre poreux \u00e0 la manipulation de l\u2019opinion dans un domaine sp\u00e9cifique \u2014 voire agent de d\u00e9sinformation si certaines conditions sont r\u00e9unies, comme un sujet donn\u00e9 et une plateforme valorisant l\u2019outrance \u2014 tout en \u00e9tant rempart aux manipulations sur un autre domaine,<\/em> l\u00e0 o\u00f9 son identit\u00e9 narrative s\u2019exprime diff\u00e9remment. Nous faisons le pari que ce m\u00eame individu, dont certains<\/em> comptes utilisateurs laissent circuler de la d\u00e9sinformation, peut \u00eatre une ressource pour les d\u00e9mocraties en proie \u00e0 la guerre informationnelle, d\u00e8s lors que nous savons mobiliser son \u00ab identit\u00e9 narrative \u00bb et son syst\u00e8me de valeurs. <\/p>\n\n\n\n De fait, nos identit\u00e9s narratives ou syst\u00e8mes de valeurs <\/em>apparaissent comme la donn\u00e9e la plus op\u00e9rante pour cerner nos vuln\u00e9rabilit\u00e9s et nos positions dans cette guerre de l\u2019information. C\u2019est le postulat de Cluster 17<\/a>, dont la sp\u00e9cificit\u00e9 dans le champ des enqu\u00eates d\u2019opinion est de travailler plus particuli\u00e8rement les syst\u00e8mes de valeurs des Fran\u00e7ais, qui ne sont que la traduction collective de r\u00e9cits singuliers, ordonn\u00e9s autour de grands axes stables dans le temps \u2014 identitaire et culturel, radicalit\u00e9 vs. stabilit\u00e9, \u00e9conomique et social \u2014 et rendant compte des attitudes et des perceptions des individus \u2014 des syst\u00e8mes de valeur du reste pr\u00e9dictifs dans notre usage des r\u00e9seaux <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette clef explicative par les grands r\u00e9cits se retrouve encore dans une r\u00e9cente \u00e9tude de la Fondation Descartes, mettant en \u00e9vidence une sensibilit\u00e9 politique aux diff\u00e9rents narratifs \u00e9trangers, mais \u00e9galement une forte corr\u00e9lation entre sensibilit\u00e9 aux diff\u00e9rents r\u00e9cits<\/em> : <\/p>\n\n\n\n L\u2019attitude des Fran\u00e7ais \u00e0 l\u2019\u00e9gard des huit r\u00e9cits que nous avons test\u00e9s se structure autour de deux groupes de r\u00e9cits. En effet, les sensibilit\u00e9s aux r\u00e9cits russe, du Hamas, malien et chinois sont positivement corr\u00e9l\u00e9es entre elles, tandis qu\u2019elles le sont n\u00e9gativement avec les sensibilit\u00e9s aux r\u00e9cits ukrainien, isra\u00e9lien, fran\u00e7ais et ta\u00efwanais. De m\u00eame, les sensibilit\u00e9s \u00e0 ces derniers r\u00e9cits sont positivement corr\u00e9l\u00e9es entre elles, et n\u00e9gativement avec les sensibilit\u00e9s aux r\u00e9cits pr\u00e9c\u00e9dents. En d\u2019autres termes, cela signifie que plus les Fran\u00e7ais interrog\u00e9s se montrent sensibles au r\u00e9cit russe, par exemple, plus ils ont tendance \u00e0 l\u2019\u00eatre \u00e9galement aux r\u00e9cits du Hamas, malien et chinois, et moins ils ont tendance \u00e0 l\u2019\u00eatre aux r\u00e9cits ukrainien, isra\u00e9lien, fran\u00e7ais et ta\u00efwanais. <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span> <\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n Derri\u00e8re cette trame narrative, se jouent les grandes repr\u00e9sentations collectives dont nous h\u00e9ritons. Ainsi du rapport au conflit en Ukraine, et du soutien \u00e0 la nation agress\u00e9e, telle qu\u2019elle appara\u00eet dans les \u00e9tudes d\u2019opinion : \u00ab si l\u2019on croise la question de principe de ce soutien avec une autre question structurante, l\u2019image de l\u2019Union europ\u00e9enne, il appara\u00eet qu\u2019il y a un lien beaucoup plus fort entre la perception de l\u2019enjeu ukrainien et le rapport \u00e0 l\u2019Europe qu\u2019il n\u2019y en a avec la situation \u00e9conomique du r\u00e9pondant et son exposition \u00e0 l\u2019inflation [souvent pr\u00e9sent\u00e9e comme le facteur principal de fragilisation du soutien \u00e0 l’Ukraine]. Autrement dit, plus on a une image positive de l\u2019Union, plus on approuve le principe de l\u2019aide \u00e0 l\u2019Ukraine, et inversement (…) L\u00e0 o\u00f9 elle s\u2019exprime, la prise de distance avec les positions adopt\u00e9es par l\u2019Union sur la guerre en Ukraine semble plus structurelle que conjoncturelle, et fortement enracin\u00e9e dans des repr\u00e9sentations historiques \u00bb <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Par-del\u00e0 nos d\u00e9terminants socio-d\u00e9mographiques, et parfois m\u00eame en contradiction frontale avec nos int\u00e9r\u00eats cat\u00e9goriels, nous sommes structur\u00e9s par les r\u00e9cits qui nous habitent. Cette approche ou \u00ab tournant narratif \u00bb (narrative turn<\/em>) est \u00e0 l’\u0153uvre dans l\u2019\u00e9tude des relations internationales depuis vingt ans. On se souvient \u00e9galement de Storytelling<\/em>, de Christian Salmon (2007), ciblant plus particuli\u00e8rement le marketing et la vie politique. En Histoire, Johann Chapoutot y a consacr\u00e9 un travail lumineux, Le Grand r\u00e9cit<\/em><\/a>, \u00ab \u00e9clairant la fa\u00e7on dont nous habitons le temps en tentant de lui donner sens \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Un d\u00e9tour conceptuel s\u2019impose, car le plus \u00e9minent des philosophes fran\u00e7ais du XXIe si\u00e8cle nous a pr\u00e9cis\u00e9ment aid\u00e9 \u00e0 penser ce basculement vers la guerre des imaginaires et des narratifs<\/a>, mobilisant les histoires en nous plut\u00f4t que des int\u00e9r\u00eats socio-\u00e9conomiques. Bruno Latour <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span> soucieux de comprendre un autre emp\u00eachement \u2014 celui dont nous sommes frapp\u00e9s face \u00e0 la crise environnementale \u2014 s\u2019int\u00e9ressait \u00e0 l\u2019\u00e9puisement de la \u00ab rationalit\u00e9 \u00bb. Il \u00e9crivait ceci en 2017, en l\u2019an I de la premi\u00e8re pr\u00e9sidence Trump, et cela reste valable en l\u2019an I de la seconde pr\u00e9sidence : <\/p>\n\n\n\n Comment appeler rationaliste<\/em> un id\u00e9al de civilisation coupable d\u2019une erreur de pr\u00e9vision si magistrale qu\u2019elle interdit \u00e0 des parents de c\u00e9der un monde habitable \u00e0 leurs enfants ? Pas \u00e9tonnant que le mot rationalit\u00e9<\/em> soit devenu quelque peu effrayant. Au discours rationaliste (hors-sol) d\u2019une \u00ab classe dominante \u00bb, discours frapp\u00e9 d\u2019obsolescence, nous devons substituer une autre histoire, \u00e9crivait Latour, raconter d\u2019autres attachements<\/em> pour nous orienter, et litt\u00e9ralement \u00ab atterrir \u00bb. Nous revenons par cette formule \u00e0 notre enjeu d\u2019orientation et de mobilisation dans la guerre de l\u2019information, dont les contours \u00e9vanescents empruntent \u00e0 la crise environnementale. Mais l\u00e0 o\u00f9 Bruno Latour misait sur l\u2019\u00e9mergence d\u2019une classe pivot<\/em> \u00e9cologique, capable de porter ce nouveau r\u00e9cit \u00ab terrien \u00bb, c\u2019est aujourd\u2019hui l\u2019exact inverse qui se produit : le discours \u00ab irrationnel \u00bb et \u00ab hors sol \u00bb semble l\u2019emporter (et nous emporter), vers le cloud plut\u00f4t que vers le sol terrien.<\/p>\n\n\n\n Il s\u2019agit de reconna\u00eetre \u2014 au sens militaire du terme \u2014 les d\u00e9veloppements \u00ab irrationnels \u00bb de cette guerre totale, la g\u00e9ographie de la guerre des imaginaires et la menace de transe qui pointe \u00e0 l\u2019horizon.<\/p>Xavier Bouvet, Emmanuel Rivi\u00e8re et Beno\u00eet Thieulin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La victoire de ce \u00ab narratif \u00bb irrationnel est appel\u00e9e \u00ab hypnocratie<\/em> \u00bb par Jianwei Xun, philosophe hongkongais qui a d\u00e9velopp\u00e9 sa th\u00e9orie dans ces pages<\/a>. <\/p>\n\n\n\n Alors que la plupart des analystes se concentrent encore sur des ph\u00e9nom\u00e8nes tels que les \u00ab fake news<\/em> \u00bb ou la \u00ab post-v\u00e9rit\u00e9<\/em> \u00bb, \u00e0 Washington nous assistons \u00e0 une transformation bien plus profonde : l\u2019\u00e9mergence d\u2019un syst\u00e8me o\u00f9 le contr\u00f4le s\u2019exerce non pas en r\u00e9primant la v\u00e9rit\u00e9, mais en multipliant les r\u00e9cits au point que tout point fixe devient impossible. (…) La question qui se pose n\u2019est pas de savoir comment r\u00e9sister \u00e0 ce syst\u00e8me, mais comment d\u00e9velopper des formes de lucidit\u00e9 au sein de la transe collective. <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n Transe. Tel \u00e9tait le terme exact employ\u00e9 par Marc Bloch pour d\u00e9crire la mise en mouvement des \u00ab masses fascistes \u00bb : <\/p>\n\n\n\n L\u2019hitl\u00e9risme refuse \u00e0 ses foules tout acc\u00e8s au vrai. Il remplace la persuasion par la suggestion \u00e9motive (\u2026). Pour nous, il nous faut choisir : ou faire, \u00e0 notre tour, de notre peuple un clavier qui vibre, aveugl\u00e9ment, au magn\u00e9tisme de quelques chefs (mais lesquels ? ceux de l\u2019heure pr\u00e9sente manquent d\u2019ondes) ; ou le former \u00e0 \u00eatre le collaborateur conscient des repr\u00e9sentants qu\u2019il s\u2019est lui-m\u00eame donn\u00e9s. Dans le stade actuel de nos civilisations, ce dilemme ne souffre plus de moyen terme\u2026 La masse n\u2019ob\u00e9it plus. Elle suit, parce qu\u2019on l\u2019a mise en transe, ou parce qu\u2019elle sait. <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n Ce d\u00e9tour par Latour, Jianwei Xun, et Marc Bloch, n\u2019est pas si baroque. Il s\u2019agit de reconna\u00eetre \u2014 au sens militaire du terme \u2014 les d\u00e9veloppements \u00ab irrationnels \u00bb de cette guerre totale, la g\u00e9ographie de la guerre des imaginaires et la menace de transe qui pointe \u00e0 l\u2019horizon. Il est temps de nous en extraire, et d\u2019emprunter, \u00e0 Latour encore, son manuel de survie : la cartographie.<\/p>\n\n\n\n Il nous faut \u00e0 nouveau cartographier, car seule la cartographie d\u00e9passe les hi\u00e9rarchies sociales pour rendre compte des dynamiques \u00e0 l\u2019\u0153uvre et de la complexit\u00e9 des interactions en cours. Cette nouvelle carte d\u2019\u00c9tat-major ne porte pas tant sur le \u00ab front \u00bb labile et \u00e9vanescent de la guerre de l\u2019information que sur les arri\u00e8res<\/em> : nos imaginaires. Ce qui travaille r\u00e9ellement les publics concern\u00e9s, les r\u00e9cits et leurs d\u00e9clinaisons narratives \u00e0 l’\u0153uvre, la porosit\u00e9 des diff\u00e9rents publics, et, ensuite seulement, la position des diff\u00e9rents acteurs communicants et leur dispositif. La m\u00e9thode n\u2019est pas neuve, il s\u2019agit de la r\u00e9activer en l\u2019adaptant \u00e0 la guerre des imaginaires : d\u00e9passer \u00ab l\u2019infrastructure \u00bb \u2014 le cyber, les r\u00e9seaux \u2014 pour descendre \u00e0 ce qui serait la superstructure immat\u00e9rielle des soci\u00e9t\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n Avec d\u2019autant plus d\u2019assurance que la plupart des r\u00e9cits en circulation se construisent comme autant de \u00ab s\u00e9ries \u00bb autour de socles arch\u00e9typaux, eux-m\u00eames moul\u00e9s autour de nos biais cognitifs. Cette s\u00e9rialit\u00e9 de la d\u00e9sinformation<\/em>, pour reprendre la formule de Paul Charon, directeur du domaine Renseignement, anticipation et strat\u00e9gies d\u2019influence de l\u2019IRSEM, est en cours d\u2019exploration par la recherche : <\/p>\n\n\n\n Loin de se r\u00e9duire \u00e0 une simple juxtaposition d\u2019informations erron\u00e9es ou alt\u00e9r\u00e9es, la d\u00e9sinformation repose \u00e9galement sur de v\u00e9ritables mises en r\u00e9cit qui configurent des \u00e9v\u00e9nements, des acteurs et des enjeux dans une structure \u00e0 la fois cognitive, affective et normative. Surtout, ces narrations fallacieuses ne fonctionnent jamais de mani\u00e8re isol\u00e9e, mais s\u2019agencent en \u00ab constellations \u00bb, en \u00e9chos, en s\u00e9ries : chaque \u00ab \u00e9pisode \u00bb d\u00e9sinformateur fait sens en regard d\u2019un r\u00e9pertoire partag\u00e9 de figures impos\u00e9es et de leitmotivs narratifs. (…) Notre hypoth\u00e8se est que la d\u00e9sinformation ob\u00e9it aux m\u00eames logiques que les fictions populaires s\u00e9rialis\u00e9es : elle d\u00e9ploie des dispositifs d\u2019architextualit\u00e9, de variations autour de standards, de \u00ab formules \u00bb sans cesse r\u00e9it\u00e9r\u00e9es ; et elle produit des effets de monde. En ce sens, la d\u00e9sinformation fonctionne comme une v\u00e9ritable \u00ab industrie narrative \u00bb, avec ses codes et ses routines. D\u00e9crypter cette \u00ab grammaire \u00bb sous-jacente de la d\u00e9sinformation, c\u2019est se donner les moyens d\u2019en d\u00e9construire les m\u00e9canismes, d\u2019en d\u00e9samorcer les pi\u00e8ges et, in fine<\/em>, d\u2019en r\u00e9duire les effets de croyance. <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n Et Paul Charon d\u2019en d\u00e9cliner trois exemples : les discours complotistes (\u00ab peupl\u00e9s d\u2019actants r\u00e9currents : la soci\u00e9t\u00e9 secr\u00e8te omnipotente, le lanceur d\u2019alerte h\u00e9ro\u00efque, etc., et rythm\u00e9 par des intrigues conventionnelles \u2014 le d\u00e9voilement d\u2019un grand secret, l\u2019imminence d\u2019une catastrophe, etc. \u00bb) ; la propagande g\u00e9opolitique dans sa variante la plus manich\u00e9enne, \u00ab dans un imaginaire d\u2019affrontement civilisationnel \u00bb ; et enfin la th\u00e9matique migratoire, \u00ab architexte disput\u00e9 par une pluralit\u00e9 d\u2019acteurs \u00bb : mouvements d\u2019extr\u00eame droite, extr\u00eame gauche mobilisant un \u00ab nouvel ordre colonial \u00bb, ou encore \u00c9tats \u00e9trangers instrumentalisant ces peurs. <\/p>\n\n\n\n Notre nouvelle carte d\u2019\u00c9tat-major ne porte pas tant sur le \u00ab front \u00bb labile et \u00e9vanescent de la guerre de l\u2019information que sur les arri\u00e8res<\/em> : nos imaginaires. <\/p>Xavier Bouvet, Emmanuel Rivi\u00e8re et Beno\u00eet Thieulin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Une certitude ressort \u00e0 la lecture de Paul Charon : l\u2019enjeu n\u2019est pas tant la cr\u00e9ation ex nihilo<\/em> de r\u00e9cits mais bel et bien le travail \u00e0 partir des r\u00e9cits d\u00e9j\u00e0 \u00e9tablis, des codes fictionnels d\u00e9j\u00e0 install\u00e9s, cartographi\u00e9s, pour mieux les employer en direction d\u2019objectifs d\u00e9mocratiques : \u00ab face \u00e0 ce r\u00e9gime retors de fictionnalit\u00e9, les armes de la critique factuelle sont largement impuissantes. Pour rendre ces r\u00e9cits inop\u00e9rants, <\/em>c\u2019est sur le terrain de leur construction narrative qu\u2019il faut se placer. \u00bb <\/p>\n\n\n\n La r\u00e9sistance de l\u2019Estonie au feu de la d\u00e9sinformation russe ne s\u2019explique pas seulement par ses dispositifs de sensibilisation (obligatoire d\u00e8s la seconde) aux m\u00e9dias et \u00e0 l\u2019influence, ni m\u00eame par la seule vitalit\u00e9 de son \u00e9cosyst\u00e8me m\u00e9diatique. C\u2019est d\u2019abord la puissance d\u2019un r\u00e9cit positif<\/em> de souverainet\u00e9 et de r\u00e9sistance, la perception des b\u00e9n\u00e9fices de l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 l\u2019Union et l\u2019OTAN en 2004, qui d\u00e9sactive le narratif inverse. Or ce r\u00e9cit n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 fabriqu\u00e9 pour<\/em> la cause : il repose sur des \u00e9l\u00e9ments tangibles, une m\u00e9moire collective vivace et transmise dans nombre de familles. Au lieu d\u2019enfermer les individus, ce r\u00e9cit sans cesse mis \u00e0 jour les projette vers l\u2019avenir : tout le d\u00e9veloppement num\u00e9rique de l\u2019Estonie peut, en bonne part, s\u2019expliquer par la volont\u00e9 d\u2019\u00e9chapper aux contraintes de la g\u00e9ographie. Le manuel du gouvernement estonien sur la conduite \u00e0 tenir en cas de conflit arm\u00e9 et d\u2019occupation par une puissance \u00e9trang\u00e8re se termine par cette recommandation \u00e9loquente :<\/p>\n\n\n\n In order to survive during the occupation period, it is important to know the previous experiences of freedom-fighting and gaining independence and, if necessary, to use them.<\/em> <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n Partir des r\u00e9cits existants, c\u2019est aussi ancrer toute communication dans une dimension narrative strat\u00e9gique de long-terme<\/em>. Et c\u2019est l\u00e0 un autre choix directement inspir\u00e9 de l\u2019approche de l\u2019assaillant. <\/p>\n\n\n\n La guerre de l\u2019information, telle que th\u00e9oris\u00e9e par le Kremlin et ses organisations, n\u2019a pr\u00e9cis\u00e9ment de valeur que sur la dur\u00e9e : \u00ab c\u2019est par le goutte-\u00e0-goutte que l\u2019eau creuse la roche \u00bb <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La fake news<\/em> n\u2019a aucun int\u00e9r\u00eat prise isol\u00e9ment. La plupart du temps, sa r\u00e9futation analytique reste sans effet. C\u2019est le mart\u00e8lement, l\u2019alt\u00e9ration en profondeur de notre contexte informationnel qui importe. <\/p>\n\n\n\n Face \u00e0 cette strat\u00e9gie, notre r\u00e9ponse ne peut que se situer sur le long terme \u2014 et ce n’est pas la moindre des difficult\u00e9s dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique par nature \u00ab alternante \u00bb dans sa gouvernance.<\/p>\n\n\n\n Le choix de \u00ab r\u00e9cits existants \u00bb de niveau strat\u00e9gique emporte une autre cons\u00e9quence : celui des coalitions d\u2019acteurs. <\/p>\n\n\n\n Dans une guerre des imaginaires et une bataille de l\u2019attention ultra-concurrentielle, le cavalier seul de grandes institutions ou grandes entreprises ne suffit plus. La convergence des narratifs propos\u00e9s est l\u2019\u00e9tape n\u00e9cessaire pour asseoir de nouveaux r\u00e9cits mobilisateurs. Assurer au sch\u00e9ma narratif la plus grande surface, aux figures mobilis\u00e9es la plus grande r\u00e9currence, \u00e9viter les sous-r\u00e9cits concurrents voire contradictoires \u2014 tel est le d\u00e9fi. <\/p>\n\n\n\n La fake news<\/em> n\u2019a aucun int\u00e9r\u00eat prise isol\u00e9ment. C\u2019est le mart\u00e8lement, l\u2019alt\u00e9ration en profondeur de notre contexte informationnel qui importe.<\/p>Xavier Bouvet, Emmanuel Rivi\u00e8re et Beno\u00eet Thieulin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le cas des industries de d\u00e9fense en est exemplaire : 165 000 salari\u00e9s fran\u00e7ais travaillent directement dans ce secteur, de la PME au grand groupe ; dans le m\u00eame temps, la situation internationale impose le renforcement de nos investissements dans la d\u00e9fense avec des efforts d\u00e9j\u00e0 bien engag\u00e9s mais insuffisants. Car le sujet n\u2019a jamais mobilis\u00e9 le grand public, qui n\u2019a donc jamais mandat\u00e9 ses repr\u00e9sentants en ce sens, \u00e0 l\u2019exception de quelques circonscriptions bien pr\u00e9cises. Peu d\u2019\u00e9lus nationaux poussent aujourd\u2019hui publiquement vers cet effort budg\u00e9taire-l\u00e0 : la d\u00e9cision tombe d\u2019en haut, fruit de la n\u00e9cessit\u00e9, sans \u00e9lan populaire. <\/p>\n\n\n\n L\u2019industrie de d\u00e9fense reste une affaire de \u00ab lobby \u00bb l\u00e0 o\u00f9 pourtant la situation devrait avoir recours \u00e0 un soutien franc et massif. C\u2019est que ce secteur souffre d\u2019un imaginaire tenace, celui des \u00ab marchands de canon \u00bb, \u00ab profiteurs de guerre \u00bb, agissant dans l\u2019ombre pour pousser au conflit vu comme d\u00e9bouch\u00e9 commercial. Ce motif-l\u00e0 impr\u00e8gne largement nos repr\u00e9sentations, stimul\u00e9es \u00e0 \u00e9ch\u00e9ances r\u00e9guli\u00e8res par les productions hollywoodiennes sur le complexe militaro-industriel am\u00e9ricain. En l\u2019esp\u00e8ce, risquons l\u2019hypoth\u00e8se que l\u2019imaginaire collectif inhibe notre capacit\u00e9 \u00e0 penser objectivement le d\u00e9veloppement de ce secteur \u2014 et par l\u00e0 notre capacit\u00e9 \u00e0 faire face aux nouvelles menaces. Ni Nexter, ni Dassault, ni Naval Group ne peuvent isol\u00e9ment renverser un narratif si puissamment ancr\u00e9 : c\u2019est par coalition, c\u2019est-\u00e0-dire une communication coordonn\u00e9e et compl\u00e9mentaire, que peut se transformer un imaginaire donn\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Nous sortons d\u2019une d\u00e9cennie marqu\u00e9e par un investissement important dans le social listening<\/em>, construit autour d\u2019un postulat, notre capacit\u00e9 \u00e0 distinguer des \u00e9l\u00e9ments repr\u00e9sentatifs de l\u2019opinion ou d\u2019un public dans son expression en ligne, et, id\u00e9alement, dessiner un imaginaire \u00e0 partir du web social. Cette approche a longtemps dispos\u00e9 d\u2019une certaine validit\u00e9. Jusqu\u2019\u00e0 la fin des ann\u00e9es 2010, la donn\u00e9e sociale extraite des conversations spontan\u00e9es en ligne \u2014 sur les r\u00e9seaux, les blogs, les forums \u2014 pouvait pr\u00e9tendre \u00e0 une certaine signification, par la suite mesurable ou objectivable par enqu\u00eate d\u2019opinion.<\/p>\n\n\n\n Cette approche a v\u00e9cu, sous l\u2019effet de plusieurs transformations brutales du web social. En premier lieu, la substitution des m\u00e9canismes \u00ab sociaux \u00bb de recommandation et de navigation \u2014 liens hypertextes, contacts personnels, etc. \u2014 par des m\u00e9canismes de recommandation algorithmique. Pour le dire autrement, l\u2019effet de la mon\u00e9tisation des contenus. Nous voyons et interagissons avec ce que le r\u00e9seau lui-m\u00eame, de mani\u00e8re autonome, analyse comme le plus propice \u00e0 l\u2019engagement. De l\u00e0, la sollicitation \u00e0 l\u2019exc\u00e8s de nos biais cognitifs (\u00e9motionnels), l\u2019invasion de contenus tiers, courts, addictifs. Les agoras ou nouvelles Ath\u00e8nes un temps fantasm\u00e9es au mitan des ann\u00e9es 2000 (et dont une partie des auteurs de ce texte a \u00e9t\u00e9 partie prenante) ont fait place \u00e0 des environnements ultra-concurrentiels, paysage \u00ab techno-f\u00e9odal \u00bb o\u00f9 l\u2019utilisateur est serf fournisseur d\u2019attention aux suzerains (GAFAM) et \u00e0 leurs vassaux (influenceurs, fili\u00e8res de dropshipping<\/em>, etc.) <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. De l\u00e0 un extraordinaire appauvrissement de la mati\u00e8re sociale r\u00e9colt\u00e9e en ligne, et l\u2019exode des individus vers des \u00eelots d\u2019interaction encore \u00ab s\u00e9curis\u00e9s \u00bb car non-index\u00e9s (boucles de messagerie), ultra-sp\u00e9cialis\u00e9s, ou optant tout simplement pour des interactions bas\u00e9es exclusivement sur l\u2019abonnement <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le web social, loin d\u2019\u00eatre devenu le lieu d\u2019observation d\u2019une opinion publique spontan\u00e9e, s\u2019est transform\u00e9 en for\u00eat sombre<\/em> :<\/p>\n\n\n\n Voici ce qu’Internet est en train de devenir : une for\u00eat sombre. En r\u00e9ponse aux publicit\u00e9s, au pistage, au trolling, au battage m\u00e9diatique et \u00e0 d’autres comportements pr\u00e9dateurs, nous nous retirons dans nos for\u00eats sombres sur Internet pour nous \u00e9loigner du mainstream. Internet, aujourd’hui, est un champ de bataille. L’id\u00e9alisme du web des ann\u00e9es 1990 a disparu. L’utopie du web 2.0 \u2014 o\u00f9 nous vivions tous dans des bulles de bonheur au filtre rond \u2014 a pris fin avec l’\u00e9lection pr\u00e9sidentielle de 2016, lorsque nous avons appris que les outils que nous pensions n’\u00eatre que source de vie pouvaient aussi \u00eatre utilis\u00e9s comme des armes. Les espaces publics et semi-publics que nous avons cr\u00e9\u00e9s pour d\u00e9velopper nos identit\u00e9s, cultiver des communaut\u00e9s et acqu\u00e9rir des connaissances ont \u00e9t\u00e9 pris d’assaut par des forces qui les utilisent pour acqu\u00e9rir des pouvoirs de diverses natures (march\u00e9, politique, social, etc.). Telle est l’atmosph\u00e8re qui r\u00e8gne aujourd’hui sur le web : une comp\u00e9tition acharn\u00e9e pour le pouvoir. Au fur et \u00e0 mesure que cette comp\u00e9tition a gagn\u00e9 en ampleur et en f\u00e9rocit\u00e9, une part croissante de la population s’est r\u00e9fugi\u00e9e dans ses for\u00eats obscures pour \u00e9viter la m\u00eal\u00e9e. <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n Cette \u00ab for\u00eat sombre \u00bb ne peut plus \u00eatre un point de d\u00e9part dans l\u2019analyse de l’opinion mais bel et bien, presque exclusivement, le lieu de l\u2019engagement au sens militaire. C\u2019est le territoire de la traque de donn\u00e9es sociales ouvertes (OSINT) constituant indices (insights<\/em>) et indicateurs d\u2019engagement que le social listening<\/em> restitue, mais en aucun cas le lieu de compr\u00e9hension d\u2019un imaginaire citoyen plong\u00e9 en \u00e9tat de guerre informationnelle. <\/p>\n\n\n\n Il a \u00e9t\u00e9 rapport\u00e9 que les arm\u00e9es et services de renseignement maintiennent des savoir-faire anciens \u00e0 l\u2019heure de la guerre dronifi\u00e9e et de la cyberd\u00e9fense.<\/p>\n\n\n\n Le FSB aurait fait l\u2019acquisition de machines \u00e0 \u00e9crire en 2013, pour la transcription d\u2019information sans risque de piratage. <\/p>\n\n\n\n Une unit\u00e9 de colombophilie militaire existe toujours au Mont-Val\u00e9rien. <\/p>\n\n\n\n Les deux exemples ont \u00e9t\u00e9 mont\u00e9s en \u00e9pingle, notamment l\u2019exemple fran\u00e7ais \u2014 l\u2019arm\u00e9e ne s\u2019en remettant \u00e9videmment pas aux pigeons voyageurs, m\u00eame en mode d\u00e9grad\u00e9 \u2014 mais disent quelque chose des vertus de l\u2019analogique en temps de guerre \u00e9lectronique. Il en va de m\u00eame dans notre tentative de mobilisation des imaginaires. Notre proposition est de partir imp\u00e9rativement des individus (et non des utilisateurs), en nous appuyant sur des m\u00e9thodologies \u00e9prouv\u00e9es \u2014 sondagi\u00e8res, seules \u00e0 m\u00eame de garantir la repr\u00e9sentativit\u00e9, ou par protocole d\u2019enqu\u00eate qualitative de type focus group<\/em> \u2014 pour, ensuite, investiguer les comportements et les interactions en ligne ; avant de faire retour dans une d\u00e9marche dialectique.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 la vision de l\u2019IA comme \u00ab fabrique de l\u2019artificialit\u00e9 \u00bb r\u00e9pond aussi ce qui sauve : l\u2019usage de l\u2019IA pour gagner un temps consid\u00e9rable dans la mobilisation \u00e9thique des imaginaires.<\/p>Xavier Bouvet, Emmanuel Rivi\u00e8re et Beno\u00eet Thieulin<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cette proposition ne va pas de soi tant nous avons, par facilit\u00e9 ou conviction, travaill\u00e9 essentiellement dans le sens inverse depuis dix ans. En outre, \u00e0 la diff\u00e9rence des pigeons voyageurs, nous pouvons aujourd\u2019hui nous appuyer sur les ressources de l\u2019IA pour concevoir de nouveaux protocoles \u00e0 m\u00eame d\u2019explorer, au-del\u00e0 du constat, les m\u00e9canismes \u00e0 l\u2019\u0153uvre autour de la guerre informationnelle, les pratiques de recherche et de diffusion de l\u2019information qui en d\u00e9coulent. Face \u00e0 l\u2019infinit\u00e9 des d\u00e9clinaisons narratives possibles d\u2019un m\u00eame r\u00e9cit, l\u2019IA permet ainsi de traiter, trier, proposer avec une puissance incomparable. David Colon attire notre attention dans la Revue de la D\u00e9fense nationale<\/em> sur cette innovation m\u00e9thodologique : <\/p>\n\n\n\n Des chercheurs ont test\u00e9 avec succ\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 2024 le Prebunking <\/em>assist\u00e9 par IA g\u00e9n\u00e9rative pour r\u00e9duire la croyance dans des fausses informations relatives aux \u00e9lections et augmenter la confiance des \u00e9lecteurs dans l\u2019int\u00e9grit\u00e9 du vote. Trois autres chercheurs ont recouru avec succ\u00e8s \u00e0 des dialogues avec un mod\u00e8le d\u2019IA g\u00e9n\u00e9rative pour r\u00e9duire d\u2019environ 20 % sur une dur\u00e9e de deux mois les croyances conspirationnistes. Enfin, l\u2019IA g\u00e9n\u00e9rative a \u00e9t\u00e9 mise \u00e0 profit pour identifier dans de vastes donn\u00e9es comportementales d\u2019utilisateurs de X-Twitter les facteurs psychologiques associ\u00e9s aux croyances dans les th\u00e9ories du complot. <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n L\u2019IA nous conf\u00e8re des moyens sains et in\u00e9dits pour identifier les s\u00e9quences narratives les plus f\u00e9condes, et comprendre les m\u00e9canismes de r\u00e9sistance chez les individus les mieux arm\u00e9s. \u00c0 la vision de l\u2019IA comme \u00ab fabrique de l\u2019artificialit\u00e9 \u00bb, r\u00e9pond aussi ce qui sauve : l\u2019usage de l\u2019IA pour gagner un temps consid\u00e9rable dans la mobilisation \u00e9thique des imaginaires.<\/p>\n\n\n\nObservations liminaires<\/h2>\n\n\n\n
Une ligne de front \u00ab socio-d\u00e9mographique \u00bb ? <\/h3>\n\n\n\n
Les biais cognitifs n\u2019ont pas de CSP <\/h3>\n\n\n\n
La \u00ab complosph\u00e8re \u00bb n\u2019est pas contenue<\/h3>\n\n\n\n
Les utilisateurs ne sont pas les individus<\/h3>\n\n\n\n
La ligne de front passe par nos imaginaires<\/h3>\n\n\n\n
\n
Nous orienter dans un monde irrationnel \u2014 un d\u00e9tour latourien<\/h2>\n\n\n\n
\n
Avant d\u2019accuser les personnes ordinaires de n\u2019attacher aucune valeur aux faits dont les gens dits rationnels veulent les convaincre, souvenons-nous que, s\u2019ils ont perdu tout sens commun, c\u2019est qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 magistralement trahis. <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\nTranse et hypnose : deux \u00e9cueils<\/h3>\n\n\n\n
\n
\n
Propositions<\/h2>\n\n\n\n
Une nouvelle carte d\u2019\u00c9tat-major<\/h3>\n\n\n\n
\n
Faire fleurir les r\u00e9cits existants <\/h3>\n\n\n\n
\n
Vers des coalitions d\u2019acteurs<\/h3>\n\n\n\n
Du \u00ab web social \u00bb \u00e0 l’affrontement technof\u00e9odal<\/h3>\n\n\n\n
\n
Revenir aux outils \u00ab analogiques \u00bb : l\u2019exploration de l\u2019opinion par les individus<\/em><\/h3>\n\n\n\n
\n
Les minuscules \u00ab doses d\u2019arsenic \u00bb de l\u2019intelligence artificielle g\u00e9n\u00e9rative \u2014 et ses ressources<\/h3>\n\n\n\n