{"id":265649,"date":"2025-02-28T06:00:00","date_gmt":"2025-02-28T05:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=265649"},"modified":"2026-05-11T19:05:39","modified_gmt":"2026-05-11T17:05:39","slug":"la-doctrine-miran-le-plan-de-trump-pour-disrupter-la-mondialisation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/02\/28\/la-doctrine-miran-le-plan-de-trump-pour-disrupter-la-mondialisation\/","title":{"rendered":"La doctrine Miran"},"content":{"rendered":"\n

Aussi central que pouvait l\u2019\u00eatre Brian Deese<\/a> sous Joe Biden, Stephen Miran a \u00e9t\u00e9 d\u00e9sign\u00e9 par Donald Trump pour prendre la t\u00eate d\u2019un Council of Economic Advisors, un groupe d\u2019\u00e9conomistes charg\u00e9s de conseiller le Pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis en mati\u00e8re de politique \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n

Dipl\u00f4m\u00e9 d\u2019un doctorat en \u00e9conomie de Harvard, il a effectu\u00e9 la plus grande partie de sa carri\u00e8re dans le secteur financier en tant qu\u2019analyste \u00e9conomique. Apr\u00e8s un court passage au D\u00e9partement du Tr\u00e9sor lors des derniers mois du premier mandat de Donald Trump, il \u00e9tait Senior Strategist<\/em> pour le gestionnaire d\u2019actifs Hudson Bay Capital Management LP.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est en cette qualit\u00e9 qu\u2019il a r\u00e9dig\u00e9, apr\u00e8s la victoire de Donald Trump \u00e0 l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle un long programme, que nous traduisons, sur la restructuration du syst\u00e8me commercial mondial. Dans la forme, Miran se pose en analyste essayant d\u2019anticiper les futures actions de l\u2019administration Trump afin d\u2019\u00e9clairer ses clients. Il est pourtant beaucoup plus qu\u2019un simple conseiller : c\u2019est l\u2019une des personnes destin\u00e9es \u00e0 jouer le r\u00f4le de t\u00eate pensante de la politique \u00e9conomique de l\u2019administration Trump.<\/p>\n\n\n\n

[<\/strong><\/em>Tendances clefs, donn\u00e9es, analyses: d\u00e9couvrez notre Observatoire de la guerre commerciale de Trump<\/em><\/strong><\/a>]<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n

Le constat qu\u2019il \u00e9tablit sur l\u2019\u00e9conomie mondiale n\u2019est pas d\u2019une grande nouveaut\u00e9. Il repose sur quelques grandes affirmations. <\/p>\n\n\n\n

Les \u00c9tats-Unis b\u00e9n\u00e9ficient autant qu\u2019ils souffrent de la position du dollar, monnaie de r\u00e9serve mondiale.<\/p>\n\n\n\n

Le taux de change du dollar \u00e9tant assez largement autonome de la situation de leur compte courant, en raison d\u2019une demande quasi-infinie pour le dollar comme moyen de paiement et instrument de r\u00e9serve, ils ne b\u00e9n\u00e9ficient pas de m\u00e9canismes normaux de d\u00e9pr\u00e9ciation en cas de d\u00e9ficit qui viendraient amener leur compte courant vers l\u2019\u00e9quilibre.<\/p>\n\n\n\n

La d\u00e9sindustrialisation et le creusement de la dette ext\u00e9rieure en sont les cons\u00e9quences. Michael Pettis et Matthew C. Klein \u2014 et bien d\u2019autres avant eux \u2014 ont d\u00e9j\u00e0 avanc\u00e9 avec force cet argument dans leur livre Trade Wars are Class Wars<\/em> et dans ces pages<\/a>. <\/p>\n\n\n\n

Marque de la transformation du capitalisme politique am\u00e9ricain, au-del\u00e0 de l\u2019impact \u00e9conomique de cette situation, Stephen Miran met en avant l\u2019impact de la d\u00e9sindustrialisation sur la s\u00e9curit\u00e9 nationale, en ce qu\u2019elle r\u00e9duit les ressources financi\u00e8res \u00e0 disposition des \u00c9tats-Unis, surtout car il soutient que la capacit\u00e9 physique \u00e0 produire des biens est clef dans la puissance militaire. La production industrielle serait donc sup\u00e9rieure \u00e0 l\u2019activit\u00e9 des services dans la puissance d\u2019un \u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n

Mais la v\u00e9ritable originalit\u00e9 de Stephen Miran r\u00e9side dans son plan pour disrupter et \u00ab remettre en ordre \u00bb l\u2019\u00e9conomie mondiale : augmenter les droits de douanes pour n\u00e9gocier un nouvel accord du Plaza et d\u00e9pr\u00e9cier le dollar. <\/p>\n\n\n\n

L\u2019articulation propos\u00e9e entre droits de douanes et r\u00e9alignement des devises n\u2019est pas ais\u00e9e \u00e0 comprendre. <\/p>\n\n\n\n

Pour Miran, qui consid\u00e8re que l\u2019administration Trump a pour objectif la renaissance industrielle de l\u2019Am\u00e9rique, les droits de douanes ont un grand avantage : ils ne sont pas inflationnistes. Selon lui, ils se traduisent en une d\u00e9pr\u00e9ciation de la devise du pays vis\u00e9\u2026 Cela voudrait aussi dire qu\u2019ils n\u2019ont pas, \u00e0 terme, d\u2019impact sur la comp\u00e9titivit\u00e9 de l\u2019industrie am\u00e9ricaine. Leur utilit\u00e9 est ailleurs. Comme le rappelait dans ces pages Federico Fubini<\/a> : ils pourraient servir de monnaie d\u2019\u00e9change<\/em> pour obtenir des partenaires des \u00c9tats-Unis, contre une suppression des droits de douanes, une appr\u00e9ciation de leurs monnaies. <\/p>\n\n\n\n

Plusieurs contradictions \u00e9mergent d\u2019un tel raisonnement : si leurs monnaies s\u2019appr\u00e9cieraient apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9pr\u00e9ci\u00e9es \u00e0 la suite aux droits de douanes, ne retournerions-nous pas \u00e0 la case d\u00e9part ? Si la d\u00e9pr\u00e9ciation des devises \u00e9trang\u00e8res doit sauvegarder le pouvoir d\u2019achat des Am\u00e9ricains dans le sc\u00e9nario des droits de douane, la d\u00e9pr\u00e9ciation du dollar ne risque-t-elle pas au contraire de les appauvrir ?<\/p>\n\n\n\n

Dans le monde de Stephen Miran, il semble qu\u2019il soit possible d\u2019avoir le beurre et l\u2019argent du beurre \u2014 have your cake and eat it too<\/em>, en bon am\u00e9ricain \u2014 en mettant la pression sur les partenaires des \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n

Ainsi, la combinaison des droits de douanes et de la d\u00e9pr\u00e9ciation doit permettre de faire payer les droits de douanes aux entreprises et aux m\u00e9nages \u00e9trangers \u2014 alors que les analyses \u00e9conom\u00e9triques convergent pour consid\u00e9rer que les droits de douanes sont plut\u00f4t pay\u00e9s par les consommateurs et les entreprises du pays qui les impose. Enfin, la mise en place de bons du tr\u00e9sor \u00e0 cent ans doit permettre de faire peser une partie de la dette publique am\u00e9ricaine sur les Banques centrales \u00e9trang\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n

La logique imp\u00e9riale du tribut qui doit \u00eatre vers\u00e9 pour b\u00e9n\u00e9ficier de la Pax Americana<\/em> est transparente.<\/p>\n\n\n\n

Sans discussion s\u00e9rieuse des r\u00e9\u00e9quilibrages n\u00e9cessaires en interne des \u00c9tats-Unis pour r\u00e9tablir l\u2019\u00e9quilibre des comptes courants \u2014 augmentation de l\u2019\u00e9pargne, r\u00e9duction  du d\u00e9ficit public \u2014 et plus ambitieux encore, pour revenir sur la d\u00e9sindustrialisation (r\u00e9allocation sectorielle du capital et des travailleurs, dans une situation de quasi-plein emploi et alors que l\u2019Administration Trump veut conduire une politique d\u2019immigration tr\u00e8s restrictive\u2026), on est en droit de se demander si l\u2019on est pas face \u00e0 une nouvelle \u00e9dition de ce que George W. H. Bush appelait les voodoo economics<\/em>. <\/p>\n\n\n\n

Toujours est-il que la doctrine Miran fixe un cap extr\u00eamement clair qui sera l\u2019objectif des prochains mois de la pr\u00e9sidence Trump. Sa formule est explicite, simple et directe : transformer les accords du Plaza en \u00ab accords de Mar-a-Lago \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Chapitre 1 : Introduction<\/h2>\n\n\n\n

L\u2019opinion des Am\u00e9ricains sur les syst\u00e8mes commerciaux et financiers internationaux s\u2019est consid\u00e9rablement d\u00e9t\u00e9rior\u00e9e au cours de la derni\u00e8re d\u00e9cennie. Parmi les \u00e9lecteurs, voire parmi les \u00e9conomistes, le consensus sur lequel repose le syst\u00e8me commercial international s\u2019est effiloch\u00e9 et les deux principaux partis ont adopt\u00e9 des politiques visant \u00e0 renforcer la position des \u00c9tats-Unis au sein de ce syst\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n

Le pr\u00e9sident Trump ayant \u00e9t\u00e9 r\u00e9\u00e9lu avec un fort mandat d\u00e9mocratique, il est raisonnable de s\u2019attendre \u00e0 ce que l\u2019administration Trump entreprenne une importante refonte des syst\u00e8mes commerciaux et financiers internationaux. Cet essai passe en revue certains des outils disponibles pour y parvenir. Contrairement \u00e0 une grande partie du discours de Wall Street et des universitaires, il existe des outils puissants qui peuvent \u00eatre utilis\u00e9s par une administration pour influer sur les termes de l\u2019\u00e9change, la valeur des devises et la structure des relations \u00e9conomiques internationales.<\/p>\n\n\n\n

Au cours de sa campagne, le pr\u00e9sident Trump a propos\u00e9 d\u2019augmenter les tarifs douaniers \u00e0 60 % pour la Chine et \u00e0 10 % ou plus pour le reste du monde, et a explicitement reli\u00e9 la s\u00e9curit\u00e9 nationale et le commerce international. Beaucoup soutiennent que les tarifs douaniers sont hautement inflationnistes et peuvent provoquer une volatilit\u00e9 importante de l\u2019\u00e9conomie et des march\u00e9s, mais ce n\u2019est pas n\u00e9cessairement le cas. En effet, les droits de douane de 2018-2019, une augmentation significative des taux effectifs, ont \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9s sans que les cons\u00e9quences macro\u00e9conomiques en soient perceptibles. Le dollar a augment\u00e9 presque du m\u00eame montant que les taux de droit de douane, annulant une grande partie de l\u2019impact macro\u00e9conomique,  tout en  entra\u00eenant d\u2019importantes recettes. Puisque le pouvoir d\u2019achat des consommateurs chinois a diminu\u00e9 avec l\u2019affaiblissement de leur monnaie, la Chine a effectivement pay\u00e9 pour les recettes douani\u00e8res. (…) <\/p>\n\n\n\n

Le pr\u00e9sident Trump a \u00e9galement \u00e9voqu\u00e9 l\u2019adoption de changements substantiels dans la politique du dollar. Des droits de douane \u00e9crasants et un abandon de la politique du dollar fort pourraient avoir les cons\u00e9quences les plus vastes de toutes les politiques entreprises depuis des d\u00e9cennies, remodelant fondamentalement les syst\u00e8mes commerciaux et financiers mondiaux.<\/p>\n\n\n\n

Il existe une voie par laquelle ces politiques peuvent \u00eatre mises en \u0153uvre sans cons\u00e9quences n\u00e9gatives mat\u00e9rielles, mais elle est \u00e9troite et n\u00e9cessitera que le mouvement des devises compense les droits de douane ainsi que, soit un gradualisme dans la mise en oeuvre, soit une coordination avec les alli\u00e9s ou la R\u00e9serve f\u00e9d\u00e9rale sur le dollar. Le potentiel de volatilit\u00e9 \u00e9conomique et de march\u00e9 est important, mais l\u2019administration peut prendre des mesures pour le minimiser. <\/p>\n\n\n\n

D\u2019un point de vue commercial, le dollar est constamment sur\u00e9valu\u00e9, en grande partie parce que les actifs en dollars fonctionnent comme la monnaie de r\u00e9serve mondiale. Cette sur\u00e9valuation a lourdement pes\u00e9 sur le secteur manufacturier am\u00e9ricain tout en b\u00e9n\u00e9ficiant aux secteurs financiers de l\u2019\u00e9conomie d\u2019une mani\u00e8re qui profite aux riches Am\u00e9ricains. Et pourtant, le pr\u00e9sident Trump a lou\u00e9 le statut de r\u00e9serve du dollar et menac\u00e9 de punir les pays qui cesseraient d\u2019utiliser le dollar \u00e0 des fins de r\u00e9serve. <\/p>\n\n\n\n

C\u2019est sans doute ici, dans la volont\u00e9 de r\u00e9animer le secteur manufacturier am\u00e9ricain tout en conservant la pr\u00e9\u00e9minence du dollar, que se niche la principale contradiction interne du texte de Stephen Miran.<\/p>\n\n\n\n

En refusant d’arbitrer entre les int\u00e9r\u00eats des \u00ab riches am\u00e9ricains \u00bb et du secteur financier et ceux des capitaines et travailleurs de l\u2019industrie, il ne lui reste que l\u2019option de faire peser le poids de l\u2019ajustement sur le monde ext\u00e9rieur. Cela n\u00e9cessite le recours \u00e0 la coercition, Miran n\u2019ayant rien \u00e0 proposer de b\u00e9n\u00e9fique \u00e0 ses partenaires. <\/p>\n\n\n\n

En d\u2019autres termes : la r\u00e9solution des contradictions internes du capitalisme am\u00e9ricain ne peut donc se faire qu\u2019en disruptant l\u2019ordre commercial international.<\/p>\n\n\n\n

Je m\u2019attends \u00e0 ce que ces tensions soient r\u00e9solues par une s\u00e9rie de politiques con\u00e7ues pour accro\u00eetre le partage des charges entre les partenaires commerciaux et de s\u00e9curit\u00e9 : plut\u00f4t que de tenter de mettre fin \u00e0 l\u2019utilisation du dollar comme monnaie de r\u00e9serve mondiale, l\u2019administration Trump peut tenter de trouver des moyens de r\u00e9cup\u00e9rer une partie des avantages que d\u2019autres nations re\u00e7oivent de nos r\u00e9serves. La r\u00e9affectation de la demande globale d\u2019autres pays vers l\u2019Am\u00e9rique, une augmentation des recettes du Tr\u00e9sor am\u00e9ricain, ou une combinaison de ces deux \u00e9l\u00e9ments, peuvent aider l\u2019Am\u00e9rique \u00e0 supporter le co\u00fbt croissant de la fourniture d\u2019actifs de r\u00e9serve pour une \u00e9conomie mondiale en croissance. L\u2019administration Trump est susceptible d\u2019entrelacer de plus en plus la politique commerciale avec la politique de s\u00e9curit\u00e9, consid\u00e9rant la fourniture d\u2019actifs de r\u00e9serve et un parapluie de s\u00e9curit\u00e9 comme li\u00e9s et se dirigeant vers un partage des charges dans ces deux domaines. <\/p>\n\n\n\n

Le reste de cet essai est structur\u00e9 comme suit : je passe d\u2019abord en revue les causes \u00e9conomiques sous-jacentes de nos d\u00e9s\u00e9quilibres \u00e9conomiques. Ensuite, j\u2019explore les approches fond\u00e9es sur les tarifs douaniers pour rem\u00e9dier \u00e0 ces griefs. Troisi\u00e8mement, je passe en revue les approches fond\u00e9es sur la devise, \u00e0 la fois multilat\u00e9rales et unilat\u00e9rales. Enfin, je discute des cons\u00e9quences sur le march\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Cet essai n\u2019est pas un plaidoyer politique. Je tente de diagnostiquer le d\u00e9s\u00e9quilibre \u00e9conomique dans les termes de l\u2019\u00e9change qui sous-tend la critique des nationalistes du syst\u00e8me actuel, de d\u00e9crire un catalogue d\u2019outils qui peuvent \u00eatre utilis\u00e9s pour y rem\u00e9dier et d\u2019analyser les avantages ou les inconv\u00e9nients relatifs de ces outils et leurs cons\u00e9quences potentielles.<\/p>\n\n\n\n

Mon analyse refl\u00e8te uniquement mes propres opinions, et non celles de quiconque au sein de l\u2019\u00e9quipe du pr\u00e9sident Trump ou de Hudson Bay Capital.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019objectif de l\u2019analyse est de comprendre l\u2019\u00e9ventail des politiques possibles qui pourraient \u00eatre mises en \u0153uvre, afin que notre \u00e9quipe et nos clients puissent \u00e9valuer les cons\u00e9quences qui pourraient en r\u00e9sulter sur l\u2019\u00e9conomie et les march\u00e9s financiers.<\/p>\n\n\n\n

Chapitre 2 : Fondements th\u00e9oriques<\/h2>\n\n\n\n

Les racines du m\u00e9contentement \u00e9conomique se trouvent dans le dollar<\/h3>\n\n\n\n

Le monde de Triffin<\/h4>\n\n\n\n

Le profond m\u00e9contentement \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019ordre \u00e9conomique actuel trouve ses racines dans la sur\u00e9valuation persistante du dollar et dans des conditions commerciales asym\u00e9triques. Cette sur\u00e9valuation rend les exportations am\u00e9ricaines moins comp\u00e9titives, les importations am\u00e9ricaines moins ch\u00e8res et handicape l\u2019industrie manufacturi\u00e8re am\u00e9ricaine. L\u2019emploi manufacturier diminue \u00e0 mesure que les usines ferment. Les \u00e9conomies locales s\u2019affaissent, de nombreuses familles de travailleurs ne sont plus en mesure de subvenir \u00e0 leurs besoins et deviennent d\u00e9pendantes des aides gouvernementales ou des opio\u00efdes ou d\u00e9m\u00e9nagent vers des endroits plus prosp\u00e8res. Les infrastructures d\u00e9clinent \u00e0 mesure que les gouvernements ne les entretiennent plus, et les logements et les usines sont abandonn\u00e9s. Les communaut\u00e9s sont \u00ab d\u00e9labr\u00e9es \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Selon Autor, Dorn et Hanson (2016) <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, entre 600 000 et un million d\u2019emplois manufacturiers am\u00e9ricains ont disparu entre 2000 et 2011 en raison du \u00ab choc chinois \u00bb d\u00fb \u00e0 l\u2019augmentation des \u00e9changes commerciaux avec la Chine. Si l\u2019on inclut des cat\u00e9gories plus larges, les emplois supprim\u00e9s par les \u00e9changes commerciaux au cours de cette d\u00e9cennie \u00e9taient plus proches de 2 millions. M\u00eame 2 millions de pertes d\u2019emplois sur une d\u00e9cennie ne repr\u00e9sentent que 200 000 par an, une fraction de la rotation des emplois qui se produit chaque ann\u00e9e en raison de la technologie, de la mont\u00e9e et de la chute des entreprises et des secteurs, et du cycle \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n

Mais cette logique \u00e9tait erron\u00e9e de deux mani\u00e8res : premi\u00e8rement, les estimations des pertes d\u2019emplois dues au commerce ont augment\u00e9 au fil du temps \u00e0 mesure que de nouvelles recherches ont \u00e9merg\u00e9, par exemple Autor, Dorn et Hanson (2021) ; le \u00ab choc chinois \u00bb a \u00e9t\u00e9 beaucoup plus important que pr\u00e9vu initialement. En effet, de nombreux emplois non manufacturiers qui d\u00e9pendaient des \u00e9conomies manufacturi\u00e8res locales ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 perdus. Deuxi\u00e8mement, de nombreuses pertes d\u2019emplois ont \u00e9t\u00e9 concentr\u00e9es dans des \u00c9tats et des villes sp\u00e9cifiques o\u00f9 les emplois alternatifs n\u2019\u00e9taient pas facilement disponibles. Pour ces communaut\u00e9s, les pertes ont \u00e9t\u00e9 s\u00e9v\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n

Le probl\u00e8me est aggrav\u00e9 par l\u2019inversion de la \u00ab fin de l\u2019histoire \u00bb et le retour des menaces \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 nationale. En l\u2019absence de rivaux g\u00e9opolitiques majeurs, les dirigeants am\u00e9ricains pensaient pouvoir minimiser l\u2019importance du d\u00e9clin des installations industrielles. Mais la Chine et la Russie \u00e9tant des menaces non seulement commerciales mais aussi s\u00e9curitaires, il est de nouveau n\u00e9cessaire de disposer d\u2019un secteur manufacturier robuste et bien diversifi\u00e9. Si vous n\u2019avez pas de cha\u00eenes d\u2019approvisionnement pour produire des armes et des syst\u00e8mes de d\u00e9fense, vous n\u2019avez pas de s\u00e9curit\u00e9 nationale. Comme l\u2019a d\u00e9clar\u00e9 le pr\u00e9sident Trump, \u00ab si vous n\u2019avez pas d\u2019acier, vous n\u2019avez pas de pays \u00bb. <\/p>\n\n\n\n

\u00c0 plusieurs reprises dans son long papier, Stephen Miren identifie la Russie comme un adversaire\u2026 Quatre mois plus tard, Trump semble pourtant parfaitement align\u00e9 sur Poutine<\/a>. Notons toutefois que l\u2019un des derniers m\u00e9morandums ex\u00e9cutifs en tante du 21 f\u00e9vrier relatif aux investissement d\u00e9signait toujours la F\u00e9d\u00e9ration de Russie comme un \u00ab adversaire \u00e9tranger \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Alors que de nombreux \u00e9conomistes omettent d\u2019inclure ces externalit\u00e9s dans leur analyse et sont donc heureux de compter sur des partenaires commerciaux et des alli\u00e9s pour ces cha\u00eenes d\u2019approvisionnement, le camp Trump ne partage pas cette confiance. De nombreux alli\u00e9s et partenaires de l\u2019Am\u00e9rique ont des flux commerciaux et d\u2019investissement nettement plus importants avec la Chine qu\u2019avec l\u2019Am\u00e9rique ; sommes-nous si s\u00fbrs de pouvoir leur faire confiance si le pire devait arriver ?<\/p>\n\n\n\n

Au-del\u00e0 de la vision mercantiliste du monde que trahit cette remarque, on comprend bien comme la strat\u00e9gie de Trump peut aggraver cet \u00e9tat de fait et saper les bases de la puissance am\u00e9ricaine. Car l\u2019imposition de droits de douanes, la remise en question des garanties de s\u00e9curit\u00e9 et l\u2019adoption d\u2019une politique coercitive en mati\u00e8re de changes risqueraient de r\u00e9duire encore les flux commerciaux et d’investissements entre les \u00c9tats-Unis et leurs alli\u00e9s et  partenaires.<\/p>\n\n\n\n

(…) Dans ce contexte, la sur\u00e9valuation persistante du dollar est le m\u00e9canisme cl\u00e9 des d\u00e9s\u00e9quilibres commerciaux, qui maintient les importations de l\u2019\u00e9tranger obstin\u00e9ment bon march\u00e9 malgr\u00e9 l\u2019\u00e9largissement des d\u00e9ficits commerciaux. Comment est-il alors possible que les march\u00e9s des changes, qui sont les plus grands march\u00e9s du monde en termes de volume d\u2019\u00e9changes, ne s\u2019\u00e9quilibrent pas ? (…) <\/p>\n\n\n\n

\u00c9tant donn\u00e9 que l\u2019Am\u00e9rique fournit des actifs de r\u00e9serve au monde, il existe une demande de dollars am\u00e9ricains (USD) et de titres du Tr\u00e9sor am\u00e9ricain (UST) qui n\u2019est pas fond\u00e9e sur l\u2019\u00e9quilibre commercial ou sur l\u2019optimisation des rendements ajust\u00e9s au risque. Ces fonctions de r\u00e9serve servent \u00e0 faciliter le commerce international et fournissent un v\u00e9hicule pour de larges r\u00e9serves d\u2019\u00e9pargne, souvent d\u00e9tenues pour des raisons politiques (par exemple, la gestion des r\u00e9serves ou les fonds souverains) plut\u00f4t que pour maximiser le rendement.<\/p>\n\n\n\n

Une grande partie (mais pas la totalit\u00e9) de la demande de r\u00e9serves en dollars et en bons du Tr\u00e9sor am\u00e9ricain est in\u00e9lastique par rapport aux fondamentaux \u00e9conomiques ou d\u2019investissement. Les bons du Tr\u00e9sor achet\u00e9s pour garantir les \u00e9changes commerciaux entre la Micron\u00e9sie et la Polyn\u00e9sie sont achet\u00e9s ind\u00e9pendamment de la balance commerciale am\u00e9ricaine avec l\u2019un ou l\u2019autre, du dernier rapport sur l\u2019emploi ou du rendement relatif des bons du Tr\u00e9sor par rapport aux Bunds allemands.<\/p>\n\n\n\n

De tels ph\u00e9nom\u00e8nes refl\u00e8tent ce que l\u2019on peut d\u00e9crire comme un \u00ab monde de Triffin \u00bb, du nom de l\u2019\u00e9conomiste belge Robert Triffin. <\/p>\n\n\n\n

Dans le monde de Triffin, les actifs de r\u00e9serve sont une forme de masse mon\u00e9taire mondiale, et la demande pour eux est une fonction du commerce et de l\u2019\u00e9pargne mondiaux, et non de la balance commerciale int\u00e9rieure ou des caract\u00e9ristiques de rendement du pays de r\u00e9serve.<\/p>\n\n\n\n

Lorsque le pays de r\u00e9serve est grand par rapport au reste du monde, aucune externalit\u00e9 significative ne lui est impos\u00e9e en raison de son statut de r\u00e9serve. La distance entre l\u2019\u00e9quilibre de Triffin et l\u2019\u00e9quilibre commercial est faible. Cependant, lorsque le pays de r\u00e9serve est plus petit par rapport au reste du monde, par exemple parce que la croissance mondiale d\u00e9passe la croissance du pays de r\u00e9serve pendant une longue p\u00e9riode, les tensions s\u2019accumulent et l\u2019\u00e9cart entre l\u2019\u00e9quilibre de Triffin et l\u2019\u00e9quilibre commercial peut \u00eatre assez important. La demande d\u2019actifs de r\u00e9serve conduit \u00e0 une sur\u00e9valuation importante de la monnaie, avec de r\u00e9elles cons\u00e9quences \u00e9conomiques.<\/p>\n\n\n\n

Dans le monde de Triffin, le producteur d\u2019actifs de r\u00e9serve doit enregistrer des d\u00e9ficits courants persistants en contrepartie de l\u2019exportation d\u2019actifs de r\u00e9serve. Les Bons du Tr\u00e9sor am\u00e9ricain (UST) deviennent des produits export\u00e9s qui alimentent le syst\u00e8me commercial mondial. En exportant des UST, l\u2019Am\u00e9rique re\u00e7oit des devises \u00e9trang\u00e8res, qui sont ensuite d\u00e9pens\u00e9es, g\u00e9n\u00e9ralement en biens import\u00e9s. L\u2019Am\u00e9rique enregistre d\u2019importants d\u00e9ficits courants non pas parce qu\u2019elle importe trop, mais parce qu\u2019elle doit exporter des UST pour fournir des actifs de r\u00e9serve et faciliter la croissance mondiale. (…)<\/p>\n\n\n\n

Alors que la part des \u00c9tats-Unis dans le PIB mondial a diminu\u00e9, le d\u00e9ficit courant ou budg\u00e9taire qu\u2019ils doivent supporter pour financer le commerce mondial et les r\u00e9serves d\u2019\u00e9pargne augmente en proportion de l\u2019\u00e9conomie nationale. Par cons\u00e9quent, \u00e0 mesure que le reste du monde se d\u00e9veloppe, les cons\u00e9quences pour nos propres secteurs d\u2019exportation \u2013 un dollar sur\u00e9valu\u00e9 qui encourage les importations \u2013 deviennent plus difficiles \u00e0 supporter, et les d\u00e9g\u00e2ts inflig\u00e9s \u00e0 cette partie de l\u2019\u00e9conomie augmentent.<\/p>\n\n\n\n

Plus tard (en th\u00e9orie), un \u00ab point de basculement \u00bb de Triffin est atteint \u00e0 partir duquel ces d\u00e9ficits deviennent suffisamment importants pour induire un risque de cr\u00e9dit dans l\u2019actif de r\u00e9serve. Le pays de r\u00e9serve peut perdre son statut de r\u00e9serve, ce qui ouvre la voie \u00e0 une vague d\u2019instabilit\u00e9 mondiale, et c\u2019est ce que l\u2019on appelle le \u00ab dilemme de Triffin \u00bb. En effet, le paradoxe d\u2019\u00eatre une monnaie de r\u00e9serve est qu\u2019elle conduit \u00e0 des d\u00e9ficits jumeaux permanents, qui \u00e0 leur tour conduisent au fil du temps \u00e0 une accumulation insoutenable de dettes publiques et \u00e9trang\u00e8res qui finissent par saper la s\u00e9curit\u00e9 et le statut de monnaie de r\u00e9serve d\u2019une \u00e9conomie aussi d\u00e9bitrice.<\/p>\n\n\n\n

Si la part des \u00c9tats-Unis dans le PIB mondial a diminu\u00e9 de moiti\u00e9, passant de 40 % du PIB mondial dans les ann\u00e9es 1960 \u00e0 21 % en 2012, et s\u2019est l\u00e9g\u00e8rement redress\u00e9e pour atteindre son niveau actuel de 26 %, elle est encore loin d\u2019un tel point de basculement, en partie parce qu\u2019il n\u2019existe pas d\u2019alternatives significatives au dollar ou au dollar am\u00e9ricain. <\/p>\n\n\n\n

La remont\u00e9e du poids des \u00c9tats-Unis dans le PIB mondial a \u00e9t\u00e9 permise par l\u2019appr\u00e9ciation du dollar au cours de la p\u00e9riode, puisque la croissance am\u00e9ricaine est rest\u00e9e inf\u00e9rieure \u00e0 la croissance mondiale. Or la d\u00e9pr\u00e9ciation de la monnaie souhait\u00e9e par Stephen Miran aurait pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019effet inverse : au-del\u00e0 de l\u2019impact sur les statistiques, cela aurait des cons\u00e9quences r\u00e9elles notamment sur le pouvoir d\u2019achat \u2014 et l\u2019effet d\u2019attraction des salaires en dollars sur les talents internationaux \u2014 ou sur les acquisitions d\u2019actifs am\u00e9ricains par des r\u00e9sidents \u00e9trangers. <\/p>\n\n\n\n

Rappelons que les accords du Plaza avaient \u00e9t\u00e9 suivis par une panique am\u00e9ricaine face \u00e0 la vague de rachats d\u2019entreprises ou de biens immobiliers rendus tr\u00e8s attractifs aux yeux des investisseurs japonais ou europ\u00e9ens dont les monnaies s\u2019\u00e9taient appr\u00e9ci\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n

Une monnaie de r\u00e9serve doit \u00eatre convertible en d\u2019autres devises et un actif de r\u00e9serve doit \u00eatre une r\u00e9serve de valeur stable r\u00e9gie par un \u00c9tat de droit fiable. Alors que d\u2019autres pays comme la Chine aspirent au statut de r\u00e9serve, ils ne satisfont \u00e0 aucun de ces crit\u00e8res. Et si l\u2019Europe le peut, ses march\u00e9s obligataires sont fragment\u00e9s par rapport au march\u00e9 du dollar am\u00e9ricain et sa part dans le PIB mondial a diminu\u00e9 encore plus que celle des \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n

Il convient de noter que la part des \u00c9tats-Unis dans le PIB mondial a atteint un creux autour de la crise financi\u00e8re mondiale et s\u2019est stabilis\u00e9e ou am\u00e9lior\u00e9e depuis lors, en concordance avec l\u2019\u00e9volution de l\u2019emploi manufacturier. Dans ce contexte, notre part dans le PIB mondial d\u00e9termine l\u2019ampleur de la distorsion de Triffin dans l\u2019\u00e9quilibre commercial, qui \u00e0 son tour d\u00e9termine l\u2019\u00e9tat du secteur des biens \u00e9changeables. <\/p>\n\n\n\n

Ces \u00e9volutions mon\u00e9taires ont eu lieu dans le contexte d\u2019un syst\u00e8me de droits de douane, qui est coinc\u00e9  dans une configuration con\u00e7ue pour une \u00e9poque \u00e9conomique diff\u00e9rente.<\/p>\n\n\n\n

Stephen Miran parle ici du PIB en dollars courants. Au contraire, la part des \u00c9tats-Unis dans le PIB mondial en parit\u00e9 de pouvoir d\u2019achat a continu\u00e9 \u00e0 baisser. Or il semble que c\u2019est bien cet indicateur qui devrait figurer dans l\u2019analyse de Stephen Miran. En effet, si on se fonde sur la part du PIB mondial en parit\u00e9 de pouvoir d\u2019achat, la d\u00e9pr\u00e9ciation du dollar vient renforcer la distorsion de Triffin puisqu\u2019elle r\u00e9duit la part des \u00c9tats-Unis \u2014 la d\u00e9pr\u00e9ciation du dollar augmente le PIB des autres pays exprim\u00e9 en dollars \u2014 ce qui semble incoh\u00e9rent avec son argument en faveur de la d\u00e9pr\u00e9ciation.<\/p>\n\n\n\n

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