{"id":264068,"date":"2025-02-23T15:41:03","date_gmt":"2025-02-23T14:41:03","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=264068"},"modified":"2025-02-24T00:04:35","modified_gmt":"2025-02-23T23:04:35","slug":"lallemagne-et-les-allemands-thomas-mann-inedit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/02\/23\/lallemagne-et-les-allemands-thomas-mann-inedit\/","title":{"rendered":"\u00ab&#160;L\u2019Allemagne mauvaise&#160;\u00bb et la \u00ab&#160;bonne Allemagne&#160;\u00bb&#160;: Thomas Mann in\u00e9dit"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"intro\">Initialement partisan de l\u2019autorit\u00e9 et de l\u2019Empire allemand, Thomas Mann \u00e9crit en 1918 un essai pol\u00e9mique intitul\u00e9 <em>Consid\u00e9rations d\u2019un apolitique (<\/em>Betrachtungen eines Unpolitischen) dans lequel il s\u2019oppose \u00e0 son fr\u00e8re Heinrich Mann, \u00e9crivain lui aussi, qui est engag\u00e9 politiquement \u00e0 gauche. Thomas Mann, auteur d\u00e9j\u00e0 c\u00e9l\u00e8bre pour les <em>Buddenbrooks<\/em>, est alors le h\u00e9raut de la r\u00e9volution conservatrice et de la th\u00e9orie du <em>Sonderweg<\/em> allemand selon laquelle la d\u00e9mocratie n\u2019est pas adaptable \u00e0 \u00ab&#160;l\u2019\u00e2me germanique&#160;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"intro\">Mais la mont\u00e9e du nazisme force l\u2019\u00e9crivain \u00e0 succ\u00e8s, couronn\u00e9 en 1929 du Prix Nobel de litt\u00e9rature, \u00e0 un exil hors d\u2019Allemagne. Il s\u2019installe d\u2019abord en Suisse, puis aux \u00c9tats-Unis. Il s\u2019y engage alors contre le nazisme, produit des \u00e9missions radiophoniques pour les alli\u00e9s et \u0153uvre pour organiser une forme de r\u00e9sistance spirituelle. Install\u00e9 en Californie, il travaille \u00e0 son <em>Doktor Faustus<\/em>, une \u0153uvre qui tente d\u2019analyser l\u2019\u00e9chec de l\u2019humanisme et du lib\u00e9ralisme en Allemagne.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"intro\">Thomas Mann tente dans ce discours intitul\u00e9 <em>L\u2019Allemagne et les Allemands<\/em>, prononc\u00e9 fin mai 1945 \u00e0 la biblioth\u00e8que du Congr\u00e8s de Washington, de dresser un bilan spirituel, politique et intellectuel de l&rsquo;Allemagne apr\u00e8s son effondrement moral et mat\u00e9riel. Pour l\u2019auteur, l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 et le romantisme allemands sont centraux pour comprendre la tendance illib\u00e9rale dans son histoire. La r\u00e9forme protestante et le mouvement romantique auraient conf\u00e9r\u00e9 \u00e0 la libert\u00e9 une d\u00e9finition trop spirituelle et pas suffisamment politique. Mais pour Mann, l\u2019Allemagne, terre d\u2019id\u00e9es et d\u2019arts, a cependant un r\u00f4le \u00e0 jouer dans la mondialisation de l\u2019apr\u00e8s-guerre qui s\u2019annonce.<\/p>\n\n\n\n<p>Jeune homme, je pensais et je disais qu\u2019apr\u00e8s \u00eatre venu au monde, il \u00e9tait bon et honorable de pers\u00e9v\u00e9rer longtemps, de vivre une vie pleine et canonique, et, en tant qu\u2019artiste, d\u2019\u00eatre f\u00e9cond \u00e0 tous ces moments. Mais j\u2019avais tr\u00e8s peu confiance en ma propre qualification et solidit\u00e9 biologiques, et l\u2019endurance dont j\u2019ai n\u00e9anmoins fait preuve m\u2019appara\u00eet moins comme une preuve de ma propre patience vitale que comme une preuve de la patience du g\u00e9nie de la vie \u00e0 mon \u00e9gard \u2014 quelque chose d\u2019imm\u00e9rit\u00e9, un acte de gr\u00e2ce. Et la gr\u00e2ce est toujours \u00e9tonnante et inattendue. Celui qui en fait l&rsquo;exp\u00e9rience croit r\u00eaver.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me semble que c\u2019est un r\u00eave d\u2019exister et d\u2019\u00eatre ici. Il faudrait que je sois autre chose qu\u2019un po\u00e8te pour l\u2019accepter comme une \u00e9vidence. Il suffit d\u2019un peu de fantaisie pour trouver la vie fantastique. Comment suis-je arriv\u00e9 ici&#160;? Quelle vague de r\u00eave m\u2019a emport\u00e9 du coin le plus recul\u00e9 de l\u2019Allemagne, o\u00f9 je suis n\u00e9 et o\u00f9, apr\u00e8s tout, j\u2019appartiens, dans ce pays, pour y vivre en tant qu\u2019Am\u00e9ricain, parlant \u00e0 des Am\u00e9ricains&#160;? Ce n&rsquo;est pas que je trouve cela d\u00e9plac\u00e9. Au contraire, je l\u2019approuve pleinement \u2014 le destin en a d\u00e9cid\u00e9 ainsi. Dans l\u2019\u00e9tat actuel des choses, mon type de germanisme est parfaitement \u00e0 l\u2019aise dans l\u2019hospitali\u00e8re Panopolis, l\u2019univers racial et national appel\u00e9 Am\u00e9rique. Avant de devenir am\u00e9ricain, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 autoris\u00e9 \u00e0 \u00eatre tch\u00e8que. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s aimable et m\u00e9ritait ma gratitude, mais cela n\u2019avait pas de raison d\u2019\u00eatre. De m\u00eame, il me suffit d\u2019imaginer que je suis devenu Fran\u00e7ais, Anglais ou Italien pour constater avec la plus grande satisfaction \u00e0 quel point je suis devenu Am\u00e9ricain. Tout autre choix aurait signifi\u00e9 un \u00e9loignement trop \u00e9troit et trop d\u00e9finitif de mon existence. En tant qu&rsquo;Am\u00e9ricain, je suis un citoyen du monde \u2014 et cela correspond \u00e0 la nature originelle de l\u2019Allemand, malgr\u00e9 son isolement, sa timidit\u00e9 face au monde, et il est difficile de dire si cette timidit\u00e9 est enracin\u00e9e dans l\u2019arrogance ou dans un provincialisme inn\u00e9, un complexe d&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 sociale internationale \u2014 probablement dans les deux \u00e0 la fois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Mann fait ici allusion \u00e0 son exil. Quittant en 1933 l\u2019Allemagne pour la Suisse et la France, Mann est d\u00e9chu de sa nationalit\u00e9 par d\u00e9cret par le r\u00e9gime nazi en 1936. Il re\u00e7oit alors la nationalit\u00e9 tch\u00e8que du gouvernement d\u2019Edvard Benes. Mais il choisit ensuite de s\u2019installer aux \u00c9tats-Unis. A partir de 1937 il r\u00e9side avec d\u2019autres artistes allemands exil\u00e9s \u00e0 Pacific Palisades dans la r\u00e9gion de Los Angeles, ce m\u00eame quartier qui a \u00e9t\u00e9 ravag\u00e9 par les flammes \u00e0 l\u2019hiver 2024-2025. Il y r\u00e9dige son <em>Doktor Faustus<\/em>, une \u0153uvre sombre qui peut \u00eatre lue comme une all\u00e9gorie de la chute de l&rsquo;Allemagne dans le totalitarisme. Le personnage principal, Adrian Leverk\u00fchn, symbolise la d\u00e9ch\u00e9ance morale et intellectuelle de l&rsquo;Allemagne sous le nazisme, et le passage d\u2019un humanisme \u00e9clair\u00e9 \u00e0 un nihilisme tendant vers la mort. Ces th\u00e8mes se retrouvent \u00e9videmment dans le discours \u00e9crit et prononc\u00e9 en m\u00eame temps que Mann travaille \u00e0 son livre. L\u2019\u00e9crivain, naturalis\u00e9 am\u00e9ricain avec sa femme en 1944, rentre cependant en Europe. Il meurt \u00e0 Z\u00fcrich en 1955, \u00e2g\u00e9 de 80 ans.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je vais \u00e9crire ici sur l\u2019Allemagne et les Allemands \u2014 une entreprise risqu\u00e9e, non seulement parce que le sujet est si complexe, si in\u00e9puisable, mais aussi en raison des \u00e9motions violentes qui l\u2019entourent aujourd&rsquo;hui. Le traiter de mani\u00e8re purement psychologique, sine ira et sine studio, para\u00eetrait presque immoral au regard de l\u2019innommable que cette malheureuse nation a fait subir au monde. Un Allemand devrait-il \u00e9viter ce sujet aujourd\u2019hui&#160;? Mais je n\u2019aurais gu\u00e8re su quel autre sujet choisir et, au-del\u00e0, il n\u2019est gu\u00e8re possible de concevoir une conversation d\u00e9passant le cadre purement personnel aujourd\u2019hui qui ne tournerait pas in\u00e9vitablement autour du probl\u00e8me allemand, de l\u2019\u00e9nigme du caract\u00e8re et du destin de ce peuple qui a ind\u00e9niablement donn\u00e9 \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 beaucoup de choses grandes et belles et qui, pourtant, a maintes fois impos\u00e9 des fardeaux fatals au monde. L\u2019horrible destin de l\u2019Allemagne, l\u2019\u00e9norme catastrophe dans laquelle son histoire moderne culmine aujourd\u2019hui, nous oblige \u00e0 nous y int\u00e9resser, m\u00eame si cet int\u00e9r\u00eat est d\u00e9nu\u00e9 de sympathie. Toute tentative de susciter la sympathie, de d\u00e9fendre et d&rsquo;excuser l\u2019Allemagne, serait certainement une entreprise inappropri\u00e9e pour quelqu\u2019un qui est n\u00e9 en Allemagne aujourd\u2019hui. Jouer le r\u00f4le du juge, maudire et condamner son propre peuple en accord avec la haine incommensurable qu\u2019il a suscit\u00e9e, se f\u00e9liciter avec suffisance d\u2019\u00eatre \u00ab&#160;la bonne Allemagne&#160;\u00bb par opposition \u00e0 la m\u00e9chante et coupable Allemagne d\u2019en face avec laquelle il n&rsquo;a rien en commun, voil\u00e0 qui ne conviendrait pas non plus \u00e0 un Allemand d&rsquo;origine. Quiconque est n\u00e9 allemand a quelque chose en commun avec le destin allemand et la culpabilit\u00e9 allemande. Le fait de s\u2019en \u00e9loigner de mani\u00e8re critique ne doit pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une d\u00e9loyaut\u00e9. Les v\u00e9rit\u00e9s que l\u2019on tente d\u2019\u00e9noncer sur son peuple ne peuvent \u00eatre que le fruit d&rsquo;un examen de conscience.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019aurais pas aim\u00e9 \u00eatre le convive de Luther&#160;; je me serais probablement senti aussi \u00e0 l\u2019aise que dans la maison confortable d&rsquo;un ogre. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 abord\u00e9 d&rsquo;une certaine mani\u00e8re le monde complexe de la psychologie allemande avec la remarque sur la combinaison de l\u2019expansivit\u00e9 et de l\u2019isolement, du cosmopolitisme et du provincialisme dans le caract\u00e8re allemand. Je crois que cette observation, qui date de ma prime jeunesse, est correcte. Un voyage hors du Reich, par exemple \u00e0 travers le lac de Constance, en Suisse, \u00e9tait un voyage du provincial vers le monde \u2014 aussi \u00e9trange que cela puisse para\u00eetre de consid\u00e9rer le minuscule pays qu\u2019est la Suisse comme le \u00ab&#160;monde&#160;\u00bb en comparaison du grand et puissant Reich allemand avec ses villes gigantesques. Pourtant, c\u2019\u00e9tait parfaitement vrai&#160;: la Suisse, neutre, multilingue, sous influence fran\u00e7aise, respirant l\u2019air occidental \u2014 malgr\u00e9 son format miniature \u2014 \u00e9tait en fait bien plus europ\u00e9enne, bien plus \u00ab&#160;mondiale&#160;\u00bb que le colosse politique au nord, o\u00f9 le mot \u00ab&#160;international&#160;\u00bb \u00e9tait depuis longtemps consid\u00e9r\u00e9 comme une insulte et o\u00f9 un provincialisme arrogant avait entach\u00e9 l&rsquo;atmosph\u00e8re et l\u2019avait rendue stagnante.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;\u00e9tait la forme nationaliste moderne de l&rsquo;ancien isolement du monde de l\u2019Allemagne et de l&rsquo;inadaptation m\u00e9lancolique au monde qui, avec une sorte d&rsquo;universalisme philistin, de cosmopolitisme en bonnet de nuit, pour ainsi dire, constituaient l&rsquo;image de l&rsquo;Allemagne. Cet \u00e9tat d&rsquo;esprit, ce cosmopolitisme allemand provincial et \u00e9tranger, a toujours eu quelque chose d&rsquo;effrayant, d&rsquo;\u00e9trange, une qualit\u00e9 de d\u00e9monisme secret que j&rsquo;\u00e9tais particuli\u00e8rement capable de percevoir en raison de mon origine personnelle. Je repense \u00e0 ce coin du monde allemand qui a constitu\u00e9 le premier cadre de mon existence et d&rsquo;o\u00f9 la vague de r\u00eave de la vie m&rsquo;a emport\u00e9 ici&#160;: c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;ancienne ville de Lubeck, pr\u00e8s de la mer Baltique, autrefois le seuil de la ligue hans\u00e9atique, fond\u00e9e avant le milieu du XIIe si\u00e8cle et \u00e9lev\u00e9e au rang de ville imp\u00e9riale libre par Barberousse au XIIIe si\u00e8cle. L\u2019h\u00f4tel de ville, d\u2019une beaut\u00e9 exceptionnelle, que mon p\u00e8re fr\u00e9quentait en tant que s\u00e9nateur, a \u00e9t\u00e9 achev\u00e9 l\u2019ann\u00e9e m\u00eame o\u00f9 Martin Luther a affich\u00e9 ses th\u00e8ses sur le portail de l&rsquo;\u00e9glise du ch\u00e2teau de Wittenberg, au d\u00e9but de l&rsquo;\u00e8re moderne.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais tout comme Luther, le r\u00e9formateur, avait une bonne part d\u2019homme m\u00e9di\u00e9val en lui et lutta contre le diable toute sa vie, nous qui vivions dans la ville protestante de L\u00fcbeck, m\u00eame la L\u00fcbeck qui \u00e9tait devenue un membre r\u00e9publicain du Reich de Bismarck, \u00e9voluions dans une atmosph\u00e8re du Moyen \u00c2ge gothique \u2014 et je ne pense pas seulement \u00e0 la ligne du ciel avec ses tours, ses portes et ses murs pointus, aux frissons humoristiquement macabres qui \u00e9manaient des fresques de la Danse macabre dans l&rsquo;\u00e9glise Sainte Marie, aux ruelles tortueuses et hant\u00e9es qui portaient souvent le nom des anciennes corporations, les fondeurs de cloches, les bouchers, et aux pittoresques maisons bourgeoises.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">La ville de L\u00fcbeck devint avec Br\u00e8me et Hambourg l\u2019une des trois r\u00e9publiques urbaines dans l\u2019Empire allemand fond\u00e9 en 1871. H\u00e9riti\u00e8res \u00e0 la fois des villes libres d\u2019Empire et des villes de la Hanse, ces r\u00e9publiques patriciennes \u00e9taient entour\u00e9es de royaumes et d\u2019\u00e9tats princiers. Aujourd\u2019hui l\u2019ancienne thalassocratie est int\u00e9gr\u00e9e dans le Land du Schleswig-Holstein.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Non, l\u2019atmosph\u00e8re elle-m\u00eame avait gard\u00e9 quelque chose de l\u2019\u00e9tat d&rsquo;esprit, disons, des derni\u00e8res d\u00e9cennies du quinzi\u00e8me si\u00e8cle, de l\u2019hyst\u00e9rie du Moyen \u00c2ge finissant, quelque chose d\u2019une \u00e9pid\u00e9mie spirituelle latente. C\u2019est une chose \u00e9trange \u00e0 dire \u00e0 propos d\u2019une ville commerciale moderne et sobre, mais il \u00e9tait concevable qu\u2019une croisade d&rsquo;enfants puisse soudainement y \u00e9clater, une danse de Saint Guy, un substrat n\u00e9vrotique ancien \u00e9tait perceptible, un \u00e9tat spirituel obscur dont t\u00e9moignaient ext\u00e9rieurement les nombreux \u00ab&#160;personnages&#160;\u00bb que l\u2019on trouvait dans une telle ville, des excentriques et des fous inoffensifs qui vivaient dans ses murs et qui, en un sens, appartenaient \u00e0 sa sc\u00e8ne autant qu\u2019\u00e0 ses b\u00e2timents anciens. Il y avait, par exemple, un certain type de vieille femme avec des yeux bleus et une b\u00e9quille, que l\u2019on disait \u00e0 demi-mot \u00eatre une sorci\u00e8re&#160;; un homme, retrait\u00e9 modeste, avec un nez \u00e9carlate et verruqueux et une sorte de tic nerveux, avec des habitudes ridicules, telles qu\u2019un cri d&rsquo;oiseau st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 et involontaire&#160;; une femme \u00e0 la coiffure absurde parcourant les rues dans une robe tra\u00eenante d&rsquo;un style d\u00e9suet, avec un air de d\u00e9mesure insens\u00e9e, et suivie d&rsquo;une suite de chiens et de chats carlins. Et les enfants, les gamins des rues, font partie du tableau, suivant ces personnages, se moquant d\u2019eux, et s&rsquo;enfuyant dans une panique superstitieuse lorsqu\u2019ils se retournent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">On retrouve cette repr\u00e9sentation romantique et myst\u00e9rieuse de la vie quotidienne dans les villes du Nord de l\u2019Allemagne dans le roman de Thomas Mann, <em>Les<\/em> <em>Buddenbrooks<\/em> (1901) et la nouvelle <em>Tonio Kr\u00f6ger <\/em>(1903).<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais vraiment pas pourquoi j\u2019\u00e9voque ces premiers souvenirs ici et maintenant. Est-ce parce que j&rsquo;ai fait l&rsquo;exp\u00e9rience visuelle et spirituelle de l\u2019\u00ab&#160;Allemagne&#160;\u00bb sous la forme de cette sc\u00e8ne de ville pittoresque et v\u00e9n\u00e9rable, et parce que j&rsquo;essaie de sugg\u00e9rer une union secr\u00e8te de l&rsquo;esprit allemand avec le d\u00e9moniaque, une th\u00e8se qui fait effectivement partie de mon exp\u00e9rience int\u00e9rieure, mais qui n&rsquo;est pas facilement d\u00e9fendable&#160;? Le h\u00e9ros de notre plus grande \u0153uvre litt\u00e9raire, le Faust de Goethe, est un homme qui se trouve sur la ligne de d\u00e9marcation entre le Moyen \u00c2ge et l&rsquo;humanisme, un homme de Dieu qui, par un \u00e9lan pr\u00e9somptueux de connaissance, s\u2019abandonne \u00e0 la magie, au Diable. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019arrogance de l&rsquo;intellect s\u2019allie \u00e0 l\u2019obsolescence spirituelle et \u00e0 l\u2019archa\u00efsme, c\u2019est le domaine du Diable. Et le Diable, le Diable de Luther, le Diable de Faust, me semble \u00eatre une figure tr\u00e8s allemande, et le pacte avec lui, le pacte satanique, pour gagner tous les tr\u00e9sors et le pouvoir sur terre pour un temps au prix du salut de l\u2019\u00e2me, me semble \u00eatre quelque chose d\u2019extr\u00eamement typique de la nature allemande. Un penseur et un chercheur solitaire, un th\u00e9ologien et un philosophe dans sa cellule qui, dans son d\u00e9sir de jouissance et de domination du monde, troque son \u00e2me contre celle du Diable \u2014 n\u2019est-ce pas le bon moment pour voir l\u2019Allemagne dans ce tableau, le moment o\u00f9 l\u2019Allemagne est litt\u00e9ralement emport\u00e9e par le Diable&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est une grave erreur de la part de la l\u00e9gende et de l&rsquo;histoire de ne pas relier Faust \u00e0 la musique. Il aurait d\u00fb \u00eatre un \u00eatre musical, il aurait d\u00fb \u00eatre un musicien. La musique est un domaine d\u00e9moniaque&#160;; Kierkegaard, un grand chr\u00e9tien, l\u2019a prouv\u00e9 de la mani\u00e8re la plus convaincante dans son essai douloureusement enthousiaste sur le Don Juan de Mozart. La musique est un art chr\u00e9tien avec un pr\u00e9fixe n\u00e9gatif. La musique est \u00e0 la fois l&rsquo;ordre calcul\u00e9 et le chaos, l\u2019irrationalit\u00e9 nourrici\u00e8re, riche en prestidigitation, en gestes incantatoires, en magie des nombres, l\u2019art le plus irr\u00e9aliste et pourtant le plus passionn\u00e9, le plus mystique et le plus abstrait. Si Faust devait \u00eatre le repr\u00e9sentant de l\u2019\u00e2me allemande, il devrait \u00eatre musical, car la relation de l&rsquo;Allemand au monde est abstraite et mystique, c&rsquo;est-\u00e0-dire musicale \u2014 la relation d&rsquo;un professeur avec une touche de d\u00e9monisme, maladroit et en m\u00eame temps rempli de l\u2019arrogance de savoir qu\u2019il surpasse le monde en \u00ab&#160;profondeur&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019est-ce qui constitue cette profondeur&#160;? Tout simplement la musicalit\u00e9 de l\u2019\u00e2me allemande, ce que nous appelons son int\u00e9riorit\u00e9, sa subjectivit\u00e9, le divorce entre l\u2019\u00e9l\u00e9ment sp\u00e9culatif et l\u2019\u00e9l\u00e9ment socio-politique de l\u2019\u00e9nergie humaine, et la pr\u00e9dominance compl\u00e8te du premier sur le second. L\u2019Europe l\u2019a toujours sentie et en a compris les aspects monstrueux et malheureux. En 1839, Balzac \u00e9crivait&#160;: \u00ab&#160;Si les Allemands ne savent pas jouer des grands instruments de la libert\u00e9, ils savent cependant jouer naturellement de tous les instruments de musique.&#160;\u00bb C&rsquo;est une bonne observation, et ce n\u2019est pas la seule remarque frappante de ce genre que le grand romancier ait faite. Dans <em>Le Cousin Pons<\/em>, il dit du musicien allemand Schmucke, une figure merveilleuse&#160;: \u00ab&#160;Schmucke, qui, comme tous les Allemands, \u00e9tait tr\u00e8s fort en harmonie, orchestrait les partitions, tandis que Pons fournissait la m\u00e9lodie&#160;\u00bb. En effet, les Allemands sont avant tout des musiciens de la verticale et non de l\u2019horizontale, plus ma\u00eetres de l\u2019harmonie, \u00e0 laquelle Balzac associe le contrepoint, que de la m\u00e9lodie&#160;; ce sont des instrumentistes plut\u00f4t que des glorificateurs de la voix humaine, bien plus enclins \u00e0 la musique savante et spirituelle qu&rsquo;\u00e0 la m\u00e9lodie joyeuse. Ils n&rsquo;ont peut-\u00eatre pas donn\u00e9 au monde occidental sa musique la plus belle, la plus f\u00e9d\u00e9ratrice, mais certainement la plus profonde, la plus significative, et le monde ne lui a pas refus\u00e9 ses remerciements et ses louanges. En m\u00eame temps, il a ressenti et ressent plus fortement que jamais aujourd&rsquo;hui qu\u2019une telle musicalit\u00e9 de l&rsquo;\u00e2me se paie ch\u00e8rement dans une autre sph\u00e8re \u2014 la politique, la sph\u00e8re du compagnonnage humain.<\/p>\n\n\n\n<p>Martin Luther, gigantesque incarnation de l\u2019esprit allemand, \u00e9tait un musicien exceptionnel. J\u2019avoue franchement que je ne l\u2019aime pas. Le germanisme \u00e0 l\u2019\u00e9tat pur, le s\u00e9paratiste, l\u2019anti-romain, l\u2019anti-europ\u00e9en, me choque et m\u2019effraie, m\u00eame lorsqu\u2019il appara\u00eet sous les traits de la libert\u00e9 \u00e9vang\u00e9lique et de l\u2019\u00e9mancipation spirituelle&#160;; et le sp\u00e9cifiquement luth\u00e9rien, la grossi\u00e8ret\u00e9 col\u00e9rique, l\u2019invective, la fumisterie et la rage, la grossi\u00e8ret\u00e9 extravagante associ\u00e9e \u00e0 une tendre profondeur de sentiments et \u00e0 la superstition la plus maladroite et \u00e0 la croyance aux d\u00e9mons, aux incubes et aux enfants \u00e9chang\u00e9s par des f\u00e9es, suscite mon antipathie instinctive. Je n\u2019aurais pas aim\u00e9 \u00eatre le convive de Luther&#160;; je me serais probablement senti aussi \u00e0 l\u2019aise que dans la maison douillette d\u2019un ogre, et je suis convaincu que je me serais beaucoup mieux entendu avec L\u00e9on X, Jean de M\u00e9dicis, l\u2019aimable humaniste, que Luther appelait \u00ab&#160;la truie du Diable, le Pape&#160;\u00bb. En outre, je n\u2019accepte m\u00eame pas la n\u00e9cessit\u00e9 du contraste entre la robustesse populaire et les bonnes mani\u00e8res, l\u2019antith\u00e8se de Luther et du p\u00e9dant raffin\u00e9 qu\u2019est \u00c9rasme. Goethe a d\u00e9pass\u00e9 ce contraste et le r\u00e9concilie. Il repr\u00e9sente la force bien \u00e9lev\u00e9e et civilis\u00e9e et la robustesse populaire, le d\u00e9monisme urbain, l\u2019esprit et le sang \u00e0 la fois, c&rsquo;est-\u00e0-dire l\u2019art. Avec lui, l\u2019Allemagne a fait un grand pas en avant dans la culture humaine \u2014 ou aurait d\u00fb le faire, car en r\u00e9alit\u00e9, elle a toujours \u00e9t\u00e9 plus proche de Luther que de Goethe. Personne ne peut nier que Luther \u00e9tait un grand homme, un grand homme \u00e0 la mani\u00e8re la plus allemande qui soit, un grand homme allemand m\u00eame dans sa dualit\u00e9 de force lib\u00e9ratrice et de force r\u00e9actionnaire, de r\u00e9volutionnaire conservateur. Il n\u2019a pas seulement reconstitu\u00e9 l\u2019\u00c9glise, il a sauv\u00e9 la chr\u00e9tient\u00e9. Les Europ\u00e9ens ont l\u2019habitude d&rsquo;accuser la nature allemande d&rsquo;irr\u00e9ligiosit\u00e9, de paganisme. C&rsquo;est tout \u00e0 fait contestable. L\u2019Allemagne a certainement pris le christianisme plus au s\u00e9rieux que n&rsquo;importe quel autre pays. Avec l\u2019Allemand Luther, le christianisme s&rsquo;est pris au s\u00e9rieux de mani\u00e8re enfantine et rustique \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 il ne se prenait pas du tout au s\u00e9rieux ailleurs. La r\u00e9volution de Luther a pr\u00e9serv\u00e9 le christianisme \u2014 \u00e0 peu pr\u00e8s de la m\u00eame mani\u00e8re que le <em>New Deal<\/em> est destin\u00e9 \u00e0 pr\u00e9server l&rsquo;\u00e9conomie capitaliste \u2014 m\u00eame si le capitalisme refuse de le comprendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Nulle atteinte \u00e0 la grandeur de Luther&#160;! C&rsquo;est sa traduction capitale de la Bible qui a v\u00e9ritablement cr\u00e9\u00e9 la langue allemande, que Goethe et Nietzsche ont finalement perfectionn\u00e9e&#160;; et c\u2019est \u00e9galement lui qui, en brisant les entraves scolastiques et en r\u00e9novant la conscience, a \u00e9norm\u00e9ment favoris\u00e9 la libert\u00e9 de la recherche, de la critique et de la sp\u00e9culation philosophique. En \u00e9tablissant la relation directe de l&rsquo;homme avec son Dieu, il a fait avancer la cause de la d\u00e9mocratie europ\u00e9enne&#160;; car \u00ab&#160;chaque homme est son propre pr\u00eatre&#160;\u00bb, c\u2019est cela la d\u00e9mocratie. La philosophie id\u00e9aliste allemande, le raffinement de la psychologie par l\u2019examen pi\u00e9tiste de la conscience individuelle, enfin l\u2019auto-conqu\u00eate de la morale chr\u00e9tienne pour des raisons de morale \u2014 c&rsquo;est l\u00e0 l\u2019acte ou le m\u00e9fait de Nietzsche \u2014 tout cela vient de Luther. C\u2019\u00e9tait un h\u00e9ros lib\u00e9rateur, mais \u00e0 la mani\u00e8re allemande, car il ne connaissait pas la libert\u00e9. Je ne parle pas ici de la libert\u00e9 du chr\u00e9tien, mais de la libert\u00e9 politique, de la libert\u00e9 du citoyen \u2014 cette libert\u00e9 non seulement le laissait froid, mais ses impulsions et ses exigences lui r\u00e9pugnaient profond\u00e9ment. Quatre cents ans apr\u00e8s lui, le premier pr\u00e9sident de la R\u00e9publique allemande, un social-d\u00e9mocrate [Friedrich Ebert, <em>ndt<\/em>], pronon\u00e7a ces mots&#160;: \u00ab&#160;Je hais la r\u00e9volution comme le p\u00e9ch\u00e9&#160;\u00bb. C\u2019\u00e9tait authentiquement luth\u00e9rien, authentiquement allemand. De la m\u00eame mani\u00e8re, Luther d\u00e9testait la r\u00e9volte paysanne qui, bien qu\u2019inspir\u00e9e par l\u2019\u00e9vangile, si elle avait r\u00e9ussi, aurait donn\u00e9 un tour plus heureux \u00e0 l\u2019histoire de l\u2019Allemagne, un tour vers la libert\u00e9. Luther, cependant, n\u2019y voyait rien d\u2019autre qu\u2019une distorsion de son \u0153uvre de lib\u00e9ration spirituelle, et c\u2019est pourquoi il fulminait et se d\u00e9cha\u00eenait contre elle comme lui seul pouvait le faire. Les paysans, disait-il, devaient \u00eatre tu\u00e9s comme des chiens enrag\u00e9s, et il disait aux princes qu\u2019ils pouvaient d\u00e9sormais gagner le royaume des cieux en massacrant les b\u00eates paysannes. Luther, l\u2019homme du peuple allemand, porte une grande part de responsabilit\u00e9 dans la triste fin de cette premi\u00e8re tentative de r\u00e9volution allemande, dans la victoire des princes et dans toutes ses cons\u00e9quences.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Thomas Mann fait ici r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la r\u00e9volte paysanne en Allemagne m\u00e9diane de 1525, dans le courant de la R\u00e9forme protestante. Les paysans r\u00e9clament l\u2019application d\u2019un programme \u00e9vang\u00e9lique de justice terrestre, qui va cependant \u00e0 l\u2019encontre des int\u00e9r\u00eats des princes, dont Luther d\u00e9pend pour mettre en place sa r\u00e9forme. Dans son pamphlet \u00ab&#160;Contre les bandes meurtri\u00e8res et pillardes des paysans&#160;\u00bb, le r\u00e9formateur de Wittenberg affirme que la lutte contre les rebelles est comparable \u00e0 une guerre sainte.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 cette \u00e9poque, vivait en Allemagne un homme qui a toute ma sympathie, Tilman Riemenschneider, un ma\u00eetre de l\u2019art religieux, sculpteur et sculpteur sur bois, largement c\u00e9l\u00e8bre pour la fid\u00e9lit\u00e9 et l\u2019excellence expressive de ses \u0153uvres, ses profonds retables et ses chastes reliefs, qui ornaient les lieux de culte dans toute l\u2019Allemagne. Le ma\u00eetre avait acquis une grande estime, en tant qu\u2019homme et en tant que citoyen, dans ses environs imm\u00e9diats, la ville de W\u00fcrzburg, o\u00f9 il \u00e9tait membre du conseil. Il ne s\u2019attendait pas \u00e0 prendre part \u00e0 la politique, aux affaires du monde \u2014 cette id\u00e9e \u00e9tait loin de sa modestie naturelle et de l\u2019amour qu&rsquo;il portait \u00e0 son travail libre et paisible. Il n&rsquo;avait rien d\u2019un d\u00e9magogue. Mais son c\u0153ur, qui battait chaleureusement pour les pauvres et les opprim\u00e9s, l\u2019obligeait \u00e0 prendre le parti des paysans, dont il reconnaissait la cause comme juste et agr\u00e9able aux yeux de Dieu, contre les seigneurs, les \u00e9v\u00eaques et les princes, dont il aurait pu facilement conserver la faveur. \u00c9mu par les grands contrastes fondamentaux de l&rsquo;\u00e9poque, il se sentit oblig\u00e9 de sortir de sa sph\u00e8re de vie artistique purement spirituelle et esth\u00e9tique pour devenir un combattant de la libert\u00e9 et de la justice. Il sacrifia sa propre libert\u00e9 pour la cause qu\u2019il estimait sup\u00e9rieure \u00e0 l\u2019art et au calme digne de son existence. Ce fut surtout son influence qui d\u00e9termina la cit\u00e9 de W\u00fcrzburg \u00e0 refuser le service militaire au \u00ab&#160;Burg&#160;\u00bb, le prince-pr\u00e9lat, et, en g\u00e9n\u00e9ral, \u00e0 adopter une attitude r\u00e9volutionnaire \u00e0 son \u00e9gard. Riemenschneider le paya cher. En effet, apr\u00e8s l\u2019\u00e9crasement de la r\u00e9volte des paysans, les puissances victorieuses auxquelles il s\u2019\u00e9tait oppos\u00e9 se veng\u00e8rent cruellement de lui&#160;; elles le soumirent \u00e0 la prison et \u00e0 la torture, et il sortit de cette \u00e9preuve comme un homme bris\u00e9, incapable de r\u00e9veiller les beaut\u00e9s du bois et de la pierre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Le sculpteur sur bois et ma\u00eetre du gothique d\u2019Allemagne du Sud Tilman Riemenschneider (1460-1531) incarne l\u2019\u00e9quilibre personnel entre la libert\u00e9 politique et artistique telle que Thomas Mann la con\u00e7oit. Mann \u00e9voque son r\u00f4le politique dans la lutte des citoyens de la ville \u00e9piscopale de Wurzbourg en Basse-Franconie contre leur prince-\u00e9v\u00eaque. Apr\u00e8s la r\u00e9pression, la l\u00e9gende populaire a affirm\u00e9 que ses ge\u00f4liers lui auraient bris\u00e9 les os des mains pour l\u2019emp\u00eacher de cr\u00e9er, ce \u00e0 quoi fait probablement allusion Thomas Mann ici.<\/p>\n\n\n\n<p>De tels hommes, nous en avons eus en Allemagne, \u00e0 toutes les \u00e9poques. Mais ils ne constituent pas le type sp\u00e9cifiquement et monumentalement allemand. Ce type est repr\u00e9sent\u00e9 par Luther, le th\u00e9ologien musicien. Dans le domaine politique, il n\u2019a progress\u00e9 qu\u2019au point de d\u00e9cider que les deux partis, les princes et les paysans, \u00e9taient dans l&rsquo;erreur, une attitude qui l&rsquo;a bient\u00f4t conduit \u00e0 invectiver avec une fureur berserk uniquement contre les paysans.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Son int\u00e9riorit\u00e9 \u00e9tait en plein accord avec la demande de Saint Paul \u00ab&#160;que toute \u00e2me soit soumise aux puissances sup\u00e9rieures&#160;\u00bb. Mais ces mots se r\u00e9f\u00e9raient \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 de l&#8217;empire romain, qui \u00e9tait la condition pr\u00e9alable et le domaine politique de la religion chr\u00e9tienne mondiale, alors que dans le cas de Luther, il s\u2019agissait de l\u2019autorit\u00e9 r\u00e9actionnaire et mesquine des princes allemands. Sa servilit\u00e9 anti-politique, fruit de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 et de la mondanit\u00e9 musicales allemandes, n\u2019est pas seulement responsable de l\u2019attitude obs\u00e9quieuse s\u00e9culaire des Allemands \u00e0 l\u2019\u00e9gard de leurs princes et du pouvoir de l\u2019\u00c9tat, elle n\u2019a pas seulement cr\u00e9\u00e9 et encourag\u00e9 en partie le dualisme allemand de la sp\u00e9culation la plus audacieuse, d\u2019une part, et de l\u2019immaturit\u00e9 politique, d\u2019autre part. Mais elle est aussi et surtout typique, de mani\u00e8re monumentale et provocante, de la rupture purement allemande entre l\u2019\u00e9lan national et l\u2019id\u00e9al de la libert\u00e9 politique. Car la R\u00e9forme, comme plus tard le soul\u00e8vement contre Napol\u00e9on, \u00e9tait un mouvement nationaliste pour la libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Parlons un instant de libert\u00e9&#160;: la perversion particuli\u00e8re que ce concept a subi, et subit encore aujourd\u2019hui, de la part d\u2019un peuple aussi important que les Allemands, donne mati\u00e8re \u00e0 une r\u00e9flexion s\u00e9rieuse. Comment le national-socialisme, aujourd\u2019hui en disgr\u00e2ce, a-t-il pu prendre le nom de \u00ab&#160;mouvement allemand de lib\u00e9ration&#160;\u00bb, alors que, de l\u2019avis g\u00e9n\u00e9ral, une telle abomination ne peut avoir aucun rapport avec la libert\u00e9&#160;? Cette appellation \u00e9tait l&rsquo;expression non seulement d\u2019une insolence provocatrice, mais aussi d\u2019une erreur fondamentale d\u2019interpr\u00e9tation du concept de libert\u00e9, qui a eu des effets dans l\u2019histoire allemande \u00e0 maintes reprises. La libert\u00e9, au sens politique du terme, est avant tout une question de morale politique interne. Un peuple qui n\u2019est pas int\u00e9rieurement libre et responsable devant lui-m\u00eame ne m\u00e9rite pas la libert\u00e9 ext\u00e9rieure&#160;; il ne peut pas si\u00e9ger dans les conseils de la libert\u00e9, et lorsqu\u2019il utilise ce mot sonore, c\u2019est \u00e0 tort. Le concept allemand de libert\u00e9 a toujours \u00e9t\u00e9 orient\u00e9 vers l\u2019ext\u00e9rieur&#160;; il signifiait le droit d\u2019\u00eatre allemand, seulement allemand et rien d\u2019autre, ni rien de plus. C\u2019\u00e9tait un concept de protestation, de d\u00e9fense \u00e9gocentrique contre tout ce qui tendait \u00e0 limiter et \u00e0 restreindre l\u2019\u00e9go\u00efsme national, \u00e0 l\u2019apprivoiser et \u00e0 l\u2019orienter vers le service \u00e0 la communaut\u00e9 mondiale, le service \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9. Individualisme obstin\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur, dans ses relations avec le monde, l\u2019Europe, la civilisation, cette conception allemande de la libert\u00e9 se comportait \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur avec un degr\u00e9 \u00e9tonnant de manque de libert\u00e9, d&rsquo;immaturit\u00e9, de servilit\u00e9 morne. C\u2019\u00e9tait une mentalit\u00e9 d\u2019esclave militante, et le national-socialisme est all\u00e9 dans son exag\u00e9ration de cette incongruit\u00e9 entre le d\u00e9sir int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur de libert\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 penser la mise en esclavage du monde par un peuple lui-m\u00eame esclave chez lui.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi le d\u00e9sir allemand de libert\u00e9 doit-il toujours revenir \u00e0 une servitude int\u00e9rieure&#160;? Pourquoi devait-il culminer dans une attaque contre la libert\u00e9 de tous les autres, contre la libert\u00e9 elle-m\u00eame&#160;? La raison est que l\u2019Allemagne n\u2019a jamais eu de r\u00e9volution et n\u2019a jamais eu \u00e0 combiner le concept de nation avec le concept de libert\u00e9. La \u00ab&#160;nation&#160;\u00bb est n\u00e9e pendant la r\u00e9volution fran\u00e7aise&#160;: c\u2019est un concept r\u00e9volutionnaire et lib\u00e9ral qui inclut l\u2019humanitaire&#160;; \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur cela signifiait la libert\u00e9, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur cela signifiait l\u2019Europe. Toutes les qualit\u00e9s agr\u00e9ables de l\u2019esprit politique fran\u00e7ais sont bas\u00e9es sur cette heureuse unit\u00e9&#160;; toutes les qualit\u00e9s restrictives et d\u00e9primantes de l\u2019enthousiasme patriotique allemand repose sur le fait que cette unit\u00e9 n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 achev\u00e9e. On pourrait m\u00eame dire que le concept m\u00eame de nation dans son affinit\u00e9 avec celui de libert\u00e9 est \u00e9tranger \u00e0 l\u2019Allemagne. On pourrait consid\u00e9rer comme une erreur le fait d\u2019appeler les Allemands une nation, que les autres le fassent ou non. Il est erron\u00e9 d\u2019utiliser le mot de \u00ab&#160;nationalisme&#160;\u00bb pour leur ferveur patriotique, c\u2019est un mauvais usage de l\u2019id\u00e9e fran\u00e7aise et cr\u00e9e des malentendus. On ne devrait pas appliquer le m\u00eame nom \u00e0 deux choses diff\u00e9rentes. L\u2019id\u00e9e de libert\u00e9 en Allemagne est raciale et anti-europ\u00e9enne&#160;: elle est toujours tr\u00e8s pr\u00e8s du barbare, si elle n\u2019\u00e9clate pas dans une barbarie ouverte et d\u00e9clar\u00e9e comme en notre temps. Les qualit\u00e9s esth\u00e9tiquement r\u00e9pulsives et vulgaires qui sont associ\u00e9es \u00e0 ses porteurs et ses champions d\u00e8s les guerres de lib\u00e9ration, aux corporations \u00e9tudiantes et \u00e0 des types tels que Jahn et Massmann, sont la preuve de ce malheureux caract\u00e8re. Goethe n\u2019\u00e9tait certainement pas \u00e9tranger \u00e0 la culture populaire&#160;; il \u00e9crivit non seulement la pi\u00e8ce classique Iphig\u00e9nie mais aussi des choses ultra-allemandes telles que <em>Faust I<\/em>, <em>Goetz<\/em> et les <em>Aphorismes en rime<\/em>. Mais au d\u00e9sespoir de tous les patriotes, son attitude vis \u00e0 vis des guerres contre Napol\u00e9on fut d\u2019une froideur totale \u2014 pas seulement par loyaut\u00e9 pour son \u00e9gal le grand empereur, mais aussi par rejet de l\u2019\u00e9l\u00e9ment barbare et racial de la r\u00e9volte. La solitude de ce grand homme, qui approuvait tout par une nature large et g\u00e9n\u00e9reuse, le germanisme super-national, mondial, la litt\u00e9rature mondiale \u2014 sa solitude douloureuse dans l\u2019excitation de l\u2019Allemagne patriotique et \u00ab&#160;lib\u00e9rale&#160;\u00bb de son \u00e9poque ne peut \u00eatre trop soulign\u00e9e. Les concepts d\u00e9terminants, autour desquels tout tournait pour lui, \u00e9taient la culture et la barbarie \u2014 et ce fut son lot d\u2019appartenir \u00e0 un peuple dont l\u2019id\u00e9e de libert\u00e9 tournait \u00e0 la barbarie parce qu\u2019elle est seulement dirig\u00e9e vers l\u2019ext\u00e9rieur, vers l\u2019Europe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Friedrich Ludwig Jahn (1778-1852) est le fondateur du mouvement patriotique de la gymnastique, actif au d\u00e9but des guerres de lib\u00e9ration contre Napol\u00e9on. Devenu une figure tut\u00e9laire du mouvement \u00e9tudiant des corporations patriotiques, dont il partage aussi l\u2019antis\u00e9mitisme et la x\u00e9nophobie, il finit sa carri\u00e8re politique en \u00e9tant \u00e9lu au Parlement national de Francfort lors de la r\u00e9volution de 1848. Son impulsion est \u00e0 l\u2019origine de nombreuses unions sportives dans le monde allemand et au-del\u00e0, et de nombreux clubs de sport dans le pays.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Hans Ferdinand Massmann (1797-1874) est un philologue des langues germaniques, qui devient un des premiers professeurs de germanistique \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Munich. Disciple de Jahn, il poursuit son \u0153uvre au sein du mouvement pour la gymnastique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Dans ses deux drames \u00e0 succ\u00e8s, <em>Faust I <\/em>et <em>G\u00f6tz von Berlichingen mit der eisernen Hand<\/em>, Goethe met en sc\u00e8ne des figures semi-mythiques de l\u2019histoire allemande du XVIe si\u00e8cle&#160;: le savant qui pactise avec M\u00e9phistoph\u00e9l\u00e8s et le chevalier au coeur noble trahi par les intrigants de la cour de l\u2019Empereur.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand l\u2019Allemand se lance en politique, il pense qu\u2019il doit agir de mani\u00e8re \u00e0 abasourdir l\u2019humanit\u00e9. C\u2019est un malheur, un mauvais sort, une trag\u00e9die perp\u00e9tuelle, qui trouve une expression exacerb\u00e9e dans l\u2019attitude de d\u00e9sapprobation de Goethe envers le protestantisme politique qui n\u2019a servi que de confirmation du dualisme luth\u00e9rien entre libert\u00e9 spirituelle et politique \u00e0 travers la nation et particuli\u00e8rement parmi les principaux intellectuels a tel point qu\u2019ils furent emp\u00each\u00e9s d\u2019adopter l\u2019\u00e9l\u00e9ment politique dans leur conception de la culture. Il est difficile de d\u00e9terminer dans quelle mesure les grands hommes impriment le caract\u00e8re d\u2019une nation et mod\u00e8lent sa forme \u2014 et dans quelle mesure ils en sont eux-m\u00eames la personnification et l\u2019expression. Il est certain que la relation des allemands \u00e0 la politique est n\u00e9gative. La preuve historique est dans le fait que toutes les r\u00e9volutions allemandes ont \u00e9chou\u00e9, celle de 1525, celle de 1813, celle de 1848 qui s\u2019est fracass\u00e9e sur les rochers de l\u2019impotence politique du bourgeois allemand, et finalement celle de 1918. Il y a d\u2019autres preuves dans l\u2019interpr\u00e9tation fallacieuse, maladroite et sinistre que les allemands font de la politique d\u00e8s que l\u2019ambition les pousse \u00e0 s\u2019engager en politique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Dans son \u00e9crit r\u00e9formateur de 1520 \u00ab&#160;De la libert\u00e9 du chr\u00e9tien&#160;\u00bb, Luther revient en effet sur sa conception d\u2019une libert\u00e9 spirituelle totale du chr\u00e9tien associ\u00e9e \u00e0 une servitude politique compl\u00e8te en conjuguant les deux axiomes suivant&#160;: \u00ab&#160;le chr\u00e9tien est un \u00eatre libre sur toutes les choses et soumis \u00e0 personne \u2014 un chr\u00e9tien est un serviteur fid\u00e8le de toutes choses et soumis \u00e0 tous\u00ab&#160;(\u00ab&#160;<em>Ein Christenmensch ist ein freier Herr \u00fcber alle Dinge und niemand untertan\u2026&#160;: Ein Christenmensch ist ein dienstbarer Knecht aller Dinge und jedermann untertan<\/em>.&#160;\u00bb). La distinction essentielle pour Luther repose sur la dichotomie radicale entre la libert\u00e9 spirituelle qui justifie la R\u00e9forme et la servitude terrestre aux autorit\u00e9s princi\u00e8res qui permet au chr\u00e9tien de vivre une vie libre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et ob\u00e9issante \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur sans contradiction.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>La politique a \u00e9t\u00e9 qualifi\u00e9e d\u2019art du possible, et c\u2019est en effet un domaine similaire \u00e0 l\u2019art dans la mesure o\u00f9 il occupe comme l\u2019art une position cr\u00e9ativement m\u00e9diane entre l\u2019esprit et la vie, l\u2019id\u00e9e et la r\u00e9alit\u00e9, le d\u00e9sirable et le n\u00e9cessaire, la conscience et le fait, la morale et le pouvoir. Elle embrasse beaucoup de ce qui est difficile, n\u00e9cessaire, amoral, beaucoup de n\u00e9cessit\u00e9s et de concessions aux faits, beaucoup de faiblesse humaine et beaucoup de vulgarit\u00e9. Il serait difficile de trouver un homme politique, un homme d\u2019\u00c9tat qui a accompli de grandes choses sans se demander par la suite s\u2019il peut encore se consid\u00e9rer comme une personne d\u00e9cente. Cependant, tout comme l\u2019homme n\u2019appartient pas seulement au royaume animal, ainsi la politique n\u2019appartient pas totalement au royaume du mal. Sans d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer en quelque chose de d\u00e9moniaque et de destructif, sans \u00eatre distordu en un ennemi de l\u2019humanit\u00e9 et pervertir sa cr\u00e9ativit\u00e9 en une criminalit\u00e9 m\u00e9prisable et st\u00e9rile, il ne peut jamais compl\u00e8tement renoncer \u00e0 son id\u00e9al et \u00e0 ses \u00e9l\u00e9ments spirituels, il ne peut jamais nier la partie morale et d\u00e9cente de sa nature humaine, et se r\u00e9duire \u00e0 l\u2019immoral, au vulgaire, au mensonge, au meurtre, \u00e0 la ruse et \u00e0 la force. Ce ne serait alors plus un art et une m\u00e9diation cr\u00e9atrice et une ironie agissante, mais une absurdit\u00e9 aveugle et inhumaine qui ne pourrait rien produire d\u2019authentique, qui ne r\u00e9aliserait rien qu\u2019un succ\u00e8s transitoire et terrifiant et apr\u00e8s un bref instant aurait un effet nihiliste et auto-destructeur&#160;: car le totalement immoral est par nature inapte \u00e0 la survie.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Les peuples n\u00e9s et qualifi\u00e9s pour la politique savent instinctivement comment conserver l\u2019unit\u00e9 entre conscience et action, entre esprit et pouvoir, au moins subjectivement. Ils font de la politique comme un art de la vie et du pouvoir qui ne peut pas \u00eatre enti\u00e8rement lib\u00e9r\u00e9 d\u2019une veine de mal utile \u00e0 sa survie, mais qui ne perd jamais de vue les choses plus \u00e9lev\u00e9es&#160;: l\u2019id\u00e9e, la d\u00e9cence humaine, et la moralit\u00e9&#160;: \u00e0 cet \u00e9gard ils ressentent la politique et ils vivent avec eux-m\u00eames et le monde de cette mani\u00e8re. Cette attitude d\u2019adaptation et de compromis face \u00e0 la vie, l\u2019Allemand la regarde comme une hypocrisie. Il n\u2019est pas n\u00e9 pour s\u2019adapter \u00e0 la vie et prouve son absence de qualification en comprenant mal la politique d\u2019une mani\u00e8re confuse et sinc\u00e8re. Pas du tout mauvais par nature, mais avec un don pour le spirituel et l\u2019id\u00e9al, il ne voit en la politique rien d\u2019autre que le mensonge, le meurtre, la ruse, la violence, quelque chose de compl\u00e8tement sale, et si l\u2019ambition mondaine le pousse \u00e0 entrer en politique, il la pratique \u00e0 la lumi\u00e8re de la philosophie. Quand l\u2019Allemand se saisit de la politique, il pense qu\u2019il doit le faire d\u2019une mani\u00e8re qui surprenne l\u2019humanit\u00e9. Comme il pense qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un mal absolu, il croit devoir \u00eatre un d\u00e9mon pour la poursuivre.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous l\u2019avons vu&#160;: des crimes ont \u00e9t\u00e9 commis qu\u2019aucune psychologie ne peut excuser, et ils sont d\u2019autant moins excusables par le fait qu\u2019ils \u00e9taient superflus. Car ils \u00e9taient superflus&#160;: ils n\u2019\u00e9taient pas essentiels et l\u2019Allemagne nazie aurait pu survivre sans eux. Elle aurait pu accomplir ses plans de pouvoir et de conqu\u00eate sans leur aide. Dans un monde qui conna\u00eet les trusts, les cartels et l\u2019exploitation, l\u2019id\u00e9e d\u2019une spoliation monopolistique des autres nations par les usines Goering n\u2019avait rien de nouveau ni d\u2019\u00e9trange. Ce qui est g\u00eanant, c&rsquo;est qu\u2019elle a trop compromis le syst\u00e8me en place par une exag\u00e9ration maladroite. De plus, en tant qu\u2019id\u00e9e, elle arrivait un peu trop tard \u2014 aujourd&rsquo;hui, alors que l\u2019humanit\u00e9 s&rsquo;efforce d&rsquo;atteindre la d\u00e9mocratie \u00e9conomique, de lutter pour un degr\u00e9 plus \u00e9lev\u00e9 de maturit\u00e9 sociale. Les Allemands arrivent toujours trop tard. Ils sont en retard, comme la musique qui est toujours le dernier des arts \u00e0 exprimer un \u00e9tat du monde \u2014 alors que cet \u00e9tat du monde est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 son stade final. Ils sont aussi abstraits et mystiques, comme cet art, leur art le plus cher \u2014 tous deux au point de devenir criminels. Leurs crimes, je le r\u00e9p\u00e8te, n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 un facteur n\u00e9cessaire de leur embarquement tardif dans l&rsquo;exploitation&#160;; ils ont \u00e9t\u00e9 un luxe auquel ils se sont livr\u00e9s par pr\u00e9disposition th\u00e9orique, en l\u2019honneur d&rsquo;une id\u00e9ologie, le fantasme de la race. Si cela ne sonnait pas comme une condamnation d\u00e9testable, on pourrait dire qu&rsquo;ils ont commis leurs crimes par id\u00e9alisme r\u00eaveur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">La conception de Thomas Mann est hautement personnelle et n\u00e9e pendant les \u00e9v\u00e9nements eux-m\u00eames. Elle rel\u00e8ve plus de l\u2019histoire des id\u00e9es que de l\u2019histoire critique et scientifique du nazisme qui s\u2019est \u00e9videmment \u00e9toff\u00e9e depuis 1945. Le lien (non exclusif) entre abstraction mystique et nazisme a ainsi \u00e9t\u00e9 \u00e9tudi\u00e9 dans les travaux universitaires de Jeffrey Herf (<em>Le modernisme r\u00e9actionnaire&#160;: Haine de la raison et culte de la technologie aux sources du nazisme, <\/em>1984) et de Johann Chapoutot en France (<em>La loi du Sang&#160;: penser et agir en nazi<\/em>, 2020).<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois, notamment en contemplant l&rsquo;histoire de l\u2019Allemagne, on a l\u2019impression que le monde n\u2019est pas la seule cr\u00e9ation de Dieu, mais qu&rsquo;il est le fruit d&rsquo;une coop\u00e9ration avec quelqu\u2019un d&rsquo;autre. On aimerait attribuer \u00e0 Dieu le fait mis\u00e9ricordieux que le bien puisse na\u00eetre du mal. Mais le fait que le mal vienne si souvent du bien est manifestement la contribution de l\u2019autre. Les Allemands pourraient se demander pourquoi leur bien, en particulier, se transforme si souvent en mal, devient mauvais entre leurs mains. Prenons, par exemple, leur universalisme et leur cosmopolitisme fondamentaux, leur illimitation int\u00e9rieure, que l\u2019on peut consid\u00e9rer comme un accessoire spirituel de leur ancien royaume supranational, le Saint Empire romain germanique. Il s&rsquo;agit l\u00e0 d&rsquo;un trait positif de grande valeur qui s&rsquo;est toutefois transform\u00e9 en mal par une sorte d&rsquo;inversion dialectique. Les Allemands ont c\u00e9d\u00e9 \u00e0 la tentation de fonder sur leur cosmopolitisme inn\u00e9 une pr\u00e9tention \u00e0 l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie europ\u00e9enne, voire \u00e0 la domination du monde, et ce trait est devenu son exact oppos\u00e9, \u00e0 savoir le nationalisme et l&rsquo;imp\u00e9rialisme les plus pr\u00e9somptueux et les plus mena\u00e7ants. En m\u00eame temps, ils ont remarqu\u00e9 que leur nationalisme arrivait \u00e0 nouveau trop tard, parce qu\u2019il avait fait son temps. C&rsquo;est pourquoi ils lui ont substitu\u00e9 quelque chose de plus nouveau, de plus moderne, l\u2019idole raciale, qui les a rapidement conduits \u00e0 des crimes monstrueux et les a plong\u00e9s dans les profondeurs de la d\u00e9tresse.<\/p>\n\n\n\n<p>Ou bien prenez cette qualit\u00e9 des Allemands qui est peut-\u00eatre la plus remarquable, d\u00e9sign\u00e9e par le mot \u00ab&#160;int\u00e9riorit\u00e9&#160;\u00bb, un mot tr\u00e8s difficile \u00e0 d\u00e9finir&#160;: tendresse, profondeur des sentiments, r\u00eaverie anti-mondaine, amour de la nature, sinc\u00e9rit\u00e9 la plus pure de la pens\u00e9e et de la conscience, bref, toutes les caract\u00e9ristiques d&rsquo;un lyrisme \u00e9lev\u00e9 y sont m\u00eal\u00e9es&#160;; et aujourd\u2019hui encore le monde ne peut oublier ce qu&rsquo;il doit \u00e0 l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 allemande&#160;: La m\u00e9taphysique allemande, la musique allemande, en particulier le miracle du lied allemand \u2014 un produit unique et incomparable sur le plan national \u2014 sont les fruits de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 allemande. Le grand acte historique de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 allemande a \u00e9t\u00e9 la R\u00e9forme de Luther \u2014 nous l\u2019avons appel\u00e9e un acte puissant de lib\u00e9ration, et en tant que tel, c\u2019\u00e9tait \u00e9videmment quelque chose de bon. Mais il est \u00e9vident que le diable a eu son mot \u00e0 dire, m\u00eame dans cet acte. La R\u00e9forme a provoqu\u00e9 le schisme religieux de l&rsquo;Occident, un malheur certain, et pour l&rsquo;Allemagne, elle a apport\u00e9 la guerre de Trente Ans, qui l\u2019a d\u00e9peupl\u00e9e, a fatalement retard\u00e9 sa culture et, par le biais du vice et des \u00e9pid\u00e9mies, a probablement transform\u00e9 le sang allemand en quelque chose de diff\u00e9rent et de pire que ce qu&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 au Moyen-\u00c2ge. \u00c9rasme de Rotterdam, auteur de l\u2019<em>\u00c9loge de la folie<\/em>, humaniste sceptique et tr\u00e8s peu int\u00e9rioris\u00e9, \u00e9tait bien conscient des implications de la R\u00e9forme. \u00ab&#160;Lorsque vous verrez de terribles cataclysmes surgir dans le monde, disait-il, souvenez-vous qu\u2019\u00c9rasme les avait pr\u00e9dits.&#160;\u00bb Mais le v\u00e9n\u00e9rable malotru de Wittenberg [Martin Luther, <em>ndt<\/em>], extr\u00eamement charg\u00e9 d&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9, n&rsquo;\u00e9tait pas un pacifiste&#160;; il \u00e9tait rempli d\u2019une v\u00e9ritable acceptation allemande du tragique, et se d\u00e9clarait pr\u00eat \u00e0 accepter le sang qui coulerait \u00ab&#160;sur sa t\u00eate&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">La lutte spirituelle entre l\u2019humaniste et le r\u00e9formateur, entre libert\u00e9 politique et soumission religieuse, est \u00e9galement au c\u0153ur de l\u2019essai biographique que lui consacre Stefan Zweig en 1934 dans <em>\u00c9rasme&#160;: grandeur et d\u00e9cadence d&rsquo;une id\u00e9e.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019est-ce que le romantisme allemand, sinon l\u2019expression de cette plus belle qualit\u00e9 allemande qu\u2019est l\u2019int\u00e9riorit\u00e9&#160;? Le concept de romantisme r\u00e9unit beaucoup de choses qui sont longuement pensives, fantastiquement spectrales et profond\u00e9ment scabreuses, un grand raffinement artistique et une ironie omnipr\u00e9sente. Mais ce n\u2019est pas \u00e0 cela que je pense en premier lieu lorsque je parle du romantisme. Il s\u2019agit plut\u00f4t d&rsquo;une certaine richesse sombre et d&rsquo;une certaine pi\u00e9t\u00e9 \u2014 je pourrais dire celle d\u2019un magasin d\u2019antiquit\u00e9s \u2014 de l\u2019\u00e2me qui se sent tr\u00e8s proche des forces chtoniennes, irrationnelles et d\u00e9moniaques de la vie, c\u2019est-\u00e0-dire des vraies sources de la vie, et qui r\u00e9siste \u00e0 l&rsquo;approche purement rationaliste en raison de sa connaissance plus profonde, de son alliance plus profonde avec la saintet\u00e9. Les Allemands sont le peuple de la contre-r\u00e9volution romantique contre l\u2019intellectualisme philosophique et le rationalisme des Lumi\u00e8res, une r\u00e9volte de la musique contre la litt\u00e9rature, du mysticisme contre la clart\u00e9. Le romantisme est autre chose qu\u2019un sentimentalisme faible&#160;; c\u2019est la profondeur, consciente de sa force et de sa pl\u00e9nitude.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est le pessimisme de la sinc\u00e9rit\u00e9 qui prend le parti de tout ce qui existe, de tout ce qui est r\u00e9el, de tout ce qui est historique, contre la critique et le m\u00e9liorisme, bref, du c\u00f4t\u00e9 du pouvoir contre l\u2019esprit, et qui fait bien peu de cas de toutes les vertus rh\u00e9toriques et de tous les d\u00e9guisements id\u00e9alistes du monde. C&rsquo;est l\u00e0 que se trouve l\u2019union du romantisme avec le r\u00e9alisme et le machiav\u00e9lisme qui a c\u00e9l\u00e9br\u00e9 ses triomphes sur l&rsquo;Europe en la personne de Bismarck, le seul g\u00e9nie politique que l\u2019Allemagne ait jamais produit. Le d\u00e9sir allemand d\u2019unit\u00e9 et d\u2019empire, dirig\u00e9 par Bismarck dans les voies prussiennes, a \u00e9t\u00e9 mal compris s\u2019il a \u00e9t\u00e9 interpr\u00e9t\u00e9 selon le mod\u00e8le habituel comme un mouvement d&rsquo;unification de caract\u00e8re national et d\u00e9mocratique. C&rsquo;est ce qu\u2019il a tent\u00e9 de faire \u00e0 un moment donn\u00e9, vers 1848, bien que m\u00eame les discussions pangermanistes du Parlement de Saint-Paul aient \u00e9t\u00e9 teint\u00e9es d\u2019imp\u00e9rialisme m\u00e9di\u00e9val, de r\u00e9miniscences du Saint-Empire romain germanique. Mais il s\u2019est av\u00e9r\u00e9 que la voie europ\u00e9enne habituelle, nationale-d\u00e9mocratique, vers l\u2019unit\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait pas la voie allemande. Fondamentalement, l\u2019empire de Bismarck n\u2019avait rien en commun avec la \u00ab&#160;nation&#160;\u00bb au sens d\u00e9mocratique du terme. Il s\u2019agissait purement d&rsquo;une structure de pouvoir visant \u00e0 l\u2019h\u00e9g\u00e9monie de l&rsquo;Europe et, malgr\u00e9 sa modernit\u00e9, l\u2019empire de 1871 s\u2019accrochait aux souvenirs de la gloire m\u00e9di\u00e9vale, du temps des souverains saxons et souabes. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui le caract\u00e9rise et le menace&#160;: le m\u00e9lange d&rsquo;une solide actualit\u00e9, d\u2019une modernit\u00e9 efficace, d\u2019une part, et de r\u00eaves du pass\u00e9, d&rsquo;autre part \u2014 en un mot, un romantisme hautement technologique. N\u00e9 de la guerre, l\u2019Empire impie de la nation prussienne ne pouvait \u00eatre autre chose qu\u2019un empire de guerre. C\u2019est ainsi qu\u2019il a v\u00e9cu, comme une \u00e9pine dans le pied du monde, et c\u2019est ainsi qu\u2019il est aujourd\u2019hui d\u00e9truit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Le \u00ab&#160;romantisme technologique&#160;\u00bb de l\u2019Empire allemand repr\u00e9sente une synth\u00e8se de la modernit\u00e9 \u00e9conomique, scientifique et industrielle promue par le pouvoir et d\u2019un refus de la lib\u00e9ralisation politique. En 1912 est ainsi fond\u00e9e la <em>Kaiser Wilhelm Gesellschaft<\/em>, organisation publique destin\u00e9e \u00e0 financer les laboratoires scientifiques de pointe, sous le patronage de l\u2019Empereur de la maison de Hohenzollern. L\u2019id\u00e9e d\u2019un Empire \u00ab&#160;impie&#160;\u00bb condamn\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9chec rappelle la critique du r\u00f4le du militarisme prussien dans l\u2019histoire de l\u2019unification allemande. Mann fait \u00e9cho indirectement au c\u00e9l\u00e8bre discours de Bismarck devant le Parlement de Prusse le 23 septembre 1862 lors de son accession au poste de Ministre pr\u00e9sident du royaume&#160;:&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">\u00ab&#160;Ce n&rsquo;est pas le lib\u00e9ralisme de la Prusse que l&rsquo;Allemagne regarde, mais sa puissance&#160;; la Bavi\u00e8re, le Wurtemberg, le Bade peuvent s&rsquo;accommoder du lib\u00e9ralisme, c&rsquo;est pourquoi personne ne leur assignera le r\u00f4le de la Prusse. La Prusse doit rassembler ses forces et les maintenir ensemble jusqu&rsquo;au moment favorable, qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 manqu\u00e9 plusieurs fois&#160;; les fronti\u00e8res de la Prusse apr\u00e8s les trait\u00e9s de Vienne ne sont pas favorables \u00e0 une vie d&rsquo;\u00c9tat saine&#160;; ce n&rsquo;est pas par des discours et des d\u00e9cisions \u00e0 la majorit\u00e9 que l&rsquo;on d\u00e9cide des grandes questions de l&rsquo;\u00e9poque \u2014 cela a \u00e9t\u00e9 la grande erreur de 1848 et 1849 \u2014 mais <em>par le fer et le sang<\/em>.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019histoire des id\u00e9es, les m\u00e9rites de la contre-r\u00e9volution romantique allemande sont inestimables. Hegel lui-m\u00eame y a une part \u00e9norme, gr\u00e2ce au fait que sa philosophie dialectique a combl\u00e9 le foss\u00e9 que les Lumi\u00e8res rationalistes et la R\u00e9volution fran\u00e7aise avaient creus\u00e9 entre la raison et l\u2019histoire. Sa r\u00e9conciliation du raisonnable et du r\u00e9el a donn\u00e9 un puissant \u00e9lan \u00e0 la pens\u00e9e historique et a cr\u00e9\u00e9 la science de l&rsquo;histoire, qui n\u2019existait pratiquement pas avant cette \u00e9poque. Le romantisme est essentiellement une immersion, en particulier dans le pass\u00e9&#160;; c\u2019est la nostalgie du pass\u00e9 et en m\u00eame temps l&rsquo;appr\u00e9ciation r\u00e9aliste de tout ce qui est v\u00e9ritablement pass\u00e9, avec sa couleur et son atmosph\u00e8re locales. Il n\u2019est pas \u00e9tonnant que le romantisme ait \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement favorable \u00e0 l\u2019\u00e9criture de l&rsquo;histoire et qu\u2019il ait m\u00eame inaugur\u00e9 l\u2019histoire sous sa forme moderne.<\/p>\n\n\n\n<p>Les contributions du romantisme au domaine du beau, en tant que science, en tant que doctrine esth\u00e9tique, sont riches et fascinantes. Le positivisme et les lumi\u00e8res intellectualistes n&rsquo;ont aucune id\u00e9e de la nature de la po\u00e9sie&#160;; seul le romantisme l\u2019a transmise \u00e0 un monde qui se mourait d\u2019ennui dans un acad\u00e9misme vertueux. Le romantisme a po\u00e9tis\u00e9 l\u2019\u00e9thique en proclamant le droit \u00e0 l&rsquo;individualit\u00e9 et \u00e0 la passion spontan\u00e9e. Il a fait surgir les tr\u00e9sors de la chanson et de l\u2019histoire des profondeurs de la culture populaire du pass\u00e9&#160;; le romantisme a \u00e9t\u00e9 la patronne g\u00e9niale de la science de la tradition populaire qui appara\u00eet dans ses couleurs bigarr\u00e9es comme une vari\u00e9t\u00e9 d&rsquo;exotisme. La priorit\u00e9 sur le rationnel qu&rsquo;il accorde \u00e0 l&rsquo;\u00e9motionnel, m\u00eame sous les formes obscures de l&rsquo;extase mystique et de l&rsquo;ivresse dionysiaque, lui conf\u00e8re une relation particuli\u00e8re et psychologiquement tr\u00e8s fructueuse avec la maladie&#160;; le romantisme tardif de Nietzsche, par exemple, lui-m\u00eame un esprit \u00e9lev\u00e9 par la maladie \u00e0 des sommets de g\u00e9nie fatal, a abondamment fait l&rsquo;\u00e9loge de la maladie en tant que vecteur de connaissance. En ce sens, m\u00eame la psychanalyse, qui repr\u00e9sente un grand progr\u00e8s dans la compr\u00e9hension de l\u2019homme du c\u00f4t\u00e9 de la maladie, est une branche du romantisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Goethe d\u00e9finissait laconiquement le classique comme le sain et le romantique comme le morbide. Une d\u00e9finition douloureuse pour celui qui aime le romantisme jusque dans ses p\u00e9ch\u00e9s et ses vices. Mais on ne peut nier que m\u00eame dans ses aspects les plus beaux et les plus \u00e9th\u00e9r\u00e9s, o\u00f9 le populaire s&rsquo;accouple au sublime, il porte en son c\u0153ur le germe de la morbidit\u00e9, comme la rose porte le ver&#160;; son caract\u00e8re le plus profond est la s\u00e9duction, la s\u00e9duction de la mort. C&rsquo;est l\u00e0 son paradoxe d\u00e9routant&#160;: tout en \u00e9tant le repr\u00e9sentant r\u00e9volutionnaire des forces irrationnelles de la vie contre la raison abstraite et l&rsquo;humanitarisme ennuyeux, il poss\u00e8de une profonde affinit\u00e9 avec la mort en vertu de son abandon m\u00eame \u00e0 l&rsquo;irrationnel et au pass\u00e9. C&rsquo;est en Allemagne, sa v\u00e9ritable patrie, qu&rsquo;il a le plus fortement pr\u00e9serv\u00e9 ce dualisme iris\u00e9, en tant que glorification du vital par opposition au purement moral, et \u00e9galement en tant que parent\u00e9 avec la mort. En tant qu\u2019esprit allemand, en tant que contre-r\u00e9volution romantique, il a apport\u00e9 \u00e0 la pens\u00e9e europ\u00e9enne des impulsions profondes et vitalisantes&#160;; mais, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, son orgueil de vie et de mort a d\u00e9daign\u00e9 d&rsquo;accepter toute instruction correctrice de l&rsquo;Europe, de l\u2019esprit de la religion europ\u00e9enne de l&rsquo;humanit\u00e9, de la d\u00e9mocratie europ\u00e9enne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">On retrouve ce conflit dans l&rsquo;\u0153uvre de Goethe, notamment dans sa pi\u00e8ce <em>Torquato Tasso<\/em> de 1790, qui met aux prises le po\u00e8te italien tourment\u00e9, incarnation du romantisme malade, avec le classicisme repr\u00e9sent\u00e9 par Antonio, le secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat \u00e0 la cour de Ferrare.<\/p>\n\n\n\n<p>Sous sa forme r\u00e9aliste de politique de puissance, de bismarckisme, de victoire allemande sur la France, sur la civilisation, et par l\u2019\u00e9rection de l\u2019empire de la puissance allemande, apparemment en pleine sant\u00e9, il a suscit\u00e9 l\u2019\u00e9tonnement du monde, le d\u00e9concertant et le d\u00e9primant \u00e0 la fois. Et d\u00e8s que le g\u00e9nie lui-m\u00eame n\u2019est plus \u00e0 la t\u00eate de cet empire, il maintient le monde dans un \u00e9tat d&rsquo;agitation constant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Thomas Mann fait r\u00e9f\u00e9rence au g\u00e9nie politique de Bismarck, cong\u00e9di\u00e9 en 1890. La p\u00e9riode suivante est caract\u00e9ris\u00e9e par l\u2019impulsivit\u00e9 du jeune empereur Guillaume II, affectant de mener une \u00ab&#160;politique mondiale&#160;\u00bb (<em>Weltpolitik<\/em>) qui passe par l\u2019acquisition d\u2019un empire colonial et par la domination commerciale et g\u00e9opolitique du continent europ\u00e9en.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019Allemagne mauvaise n&rsquo;est que la bonne Allemagne \u00e9gar\u00e9e, la bonne Allemagne dans le malheur, la culpabilit\u00e9 et la ruine. En outre, le royaume de la puissance unie a \u00e9t\u00e9 une d\u00e9ception culturelle. Aucune grandeur intellectuelle n\u2019est venue de l&rsquo;Allemagne qui avait \u00e9t\u00e9 autrefois le ma\u00eetre du monde. Elle \u00e9tait seulement forte. Mais dans cette force et dans toute son efficacit\u00e9 organis\u00e9e, le germe romantique de la maladie et de la mort vivait et travaillait. Le malheur historique, la souffrance et l&rsquo;humiliation d&rsquo;une guerre perdue, \u00e9taient sa nourriture. Et, r\u00e9duit \u00e0 un niveau de masse mis\u00e9rable, le niveau d\u2019un Hitler, le romantisme allemand a \u00e9clat\u00e9 en une barbarie hyst\u00e9rique, en un d\u00e9cha\u00eenement et un paroxysme d\u2019arrogance et de crime, qui trouve maintenant sa fin horrible dans une catastrophe nationale, un effondrement physique et psychique sans pareil.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">L\u2019ambiance de m\u00e9diocrit\u00e9 culturelle apr\u00e8s l\u2019unification de 1871 est notamment moqu\u00e9e par Nietzsche. Ce dernier d\u00e9plore le triomphe d\u2019un art pompier et bourgeois, d\u2019une architecture massive et arrogante et d\u2019une autosatisfaction g\u00e9n\u00e9rale des \u00e9lites dirigeantes de la nouvelle Allemagne pendant la p\u00e9riode des fondateurs ou <em>Gr\u00fcnderzeit<\/em>. Un des symboles de ce culte de la force arm\u00e9e sous l\u2019Empire allemand est la c\u00e9l\u00e9bration annuelle du \u00ab&#160;jour de Sedan&#160;\u00bb ou <em>Sedantag<\/em> le 2 septembre pour comm\u00e9morer la victoire prussienne qui a conduit en 1870 \u00e0 l\u2019abdication de Napol\u00e9on III.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019histoire que j&rsquo;ai racont\u00e9e ici dans ses grandes lignes est l&rsquo;histoire de l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 allemande. C\u2019est une histoire m\u00e9lancolique \u2014 je l\u2019appelle ainsi, au lieu de l\u2019appeler \u00ab&#160;tragique&#160;\u00bb, parce que le malheur ne doit pas se vanter. Cette histoire devrait nous convaincre d\u2019une chose&#160;: il n\u2019y a pas deux Allemagnes, une bonne et une mauvaise, mais une seule, dont le meilleur s\u2019est transform\u00e9 en mal par une ruse diabolique. L\u2019Allemagne m\u00e9chante n\u2019est que la bonne Allemagne \u00e9gar\u00e9e, la bonne Allemagne dans le malheur, la culpabilit\u00e9 et la ruine. C\u2019est pourquoi il est tout \u00e0 fait impossible pour quelqu\u2019un qui est n\u00e9 dans ce pays de renoncer simplement \u00e0 l\u2019Allemagne m\u00e9chante et coupable et de d\u00e9clarer&#160;: \u00ab&#160;Je suis le bon, le noble, l\u2019homme de Dieu&#160;\u00bb&#160;: \u00ab&#160;Je suis la bonne, la noble, la juste Allemagne en robe blanche&#160;; je vous laisse le soin d\u2019exterminer la m\u00e9chante. Pas un mot de tout ce que je viens de dire sur l&rsquo;Allemagne, ou d\u2019essayer d\u2019indiquer, n\u2019est venu d\u2019une connaissance \u00e9trang\u00e8re, froide et objective&#160;; tout est en moi, j\u2019ai v\u00e9cu tout cela.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Thomas Mann est, \u00e0 l\u2019image de Victor Hugo en France au si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent, effectivement pass\u00e9 lui-m\u00eame d\u2019un conservatisme national intransigeant pendant la Premi\u00e8re Guerre mondiale \u00e0 une d\u00e9fense solitaire de la d\u00e9mocratie pendant un exil politique de longue dur\u00e9e.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En d\u2019autres termes, ce que j\u2019ai essay\u00e9 de donner ici, dans ces limites, c\u2019est un morceau d\u2019autocritique allemande&#160;; et en v\u00e9rit\u00e9, rien n\u2019aurait pu \u00eatre plus fid\u00e8le \u00e0 la tradition allemande. La tendance \u00e0 l\u2019autocritique, souvent jusqu\u2019au d\u00e9go\u00fbt de soi et \u00e0 l\u2019auto-ex\u00e9cution, est tout \u00e0 fait allemande&#160;; et il est \u00e9ternellement incompr\u00e9hensible qu&rsquo;un peuple aussi enclin \u00e0 l\u2019auto-analyse ait jamais pu concevoir l&rsquo;id\u00e9e de dominer le monde. La qualit\u00e9 la plus n\u00e9cessaire \u00e0 la domination du monde est la na\u00efvet\u00e9, une heureuse limitation et m\u00eame l\u2019absence de but, mais certainement pas une vie sociale extr\u00eame, comme celle de l\u2019Allemand, dans laquelle l\u2019arrogance est associ\u00e9e \u00e0 la contrition. Rien de ce qu\u2019un Fran\u00e7ais, un Anglais ou un Am\u00e9ricain a jamais dit ouvertement sur son peuple ne peut \u00eatre compar\u00e9 de pr\u00e8s ou de loin aux v\u00e9rit\u00e9s impitoyables que de grands Allemands, H\u00f6lderlin, Goethe, Nietzsche, ont prononc\u00e9es sur l\u2019Allemagne. Dans une conversation, Goethe est all\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 souhaiter une diaspora allemande. \u00ab&#160;Comme les Juifs, disait-il, les Allemands doivent \u00eatre transplant\u00e9s et dispers\u00e9s dans le monde entier. Et il ajoute&#160;: \u00ab&#160;afin de d\u00e9velopper le bien qui est en eux, pleinement et au b\u00e9n\u00e9fice des nations&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce grand bien existe r\u00e9ellement, mais il n\u2019a pas pu se r\u00e9aliser dans la forme traditionnelle de l\u2019\u00c9tat national. Les lois sur l&rsquo;immigration des autres \u00c9tats emp\u00eacheront probablement cat\u00e9goriquement cette dispersion dans le monde que Goethe souhaitait pour les Allemands et pour laquelle ils auront d\u00e9sormais un fort penchant. Mais en d\u00e9pit de tous les avertissements drastiques contre les attentes excessives, que nous avons re\u00e7us de la vaste performance de la politique de puissance, ne pouvons-nous pas ch\u00e9rir l&rsquo;espoir qu&rsquo;apr\u00e8s cette catastrophe, les premiers pas exp\u00e9rimentaux peuvent \u00eatre faits dans la direction d&rsquo;une condition mondiale dans laquelle l\u2019individualisme national du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle se dissoudra et finalement dispara\u00eetra, et qui offrira des opportunit\u00e9s plus heureuses pour le d\u00e9veloppement du \u00ab&#160;bien&#160;\u00bb dans le caract\u00e8re allemand que les anciennes conditions insoutenables&#160;? Ne serait-il pas possible, apr\u00e8s tout, que la liquidation du nazisme ouvre la voie \u00e0 une r\u00e9forme sociale mondiale qui offrirait la plus grande perspective de bonheur aux inclinations et aux besoins m\u00eames de l&rsquo;Allemagne&#160;? Une \u00e9conomie mondiale, la r\u00e9duction des fronti\u00e8res politiques, une certaine d\u00e9politisation des \u00c9tats en g\u00e9n\u00e9ral, l\u2019\u00e9veil de l&rsquo;humanit\u00e9 \u00e0 une prise de conscience de son unit\u00e9 pratique, ses premi\u00e8res r\u00e9flexions sur un \u00c9tat mondial \u2014 comment tout cet humanitarisme social \u2014 le v\u00e9ritable objet de la grande lutte \u2014 qui d\u00e9passe de loin les limites de la d\u00e9mocratie bourgeoise, pourrait-il \u00eatre \u00e9tranger et r\u00e9pugner au caract\u00e8re allemand&#160;? Dans la solitude de l\u2019Allemand, il y a toujours eu un grand d\u00e9sir de compagnie&#160;; en fait, au fond de la solitude m\u00eame qui l\u2019a rendu m\u00e9chant, il y a toujours eu le d\u00e9sir d&rsquo;aimer, le d\u00e9sir d&rsquo;\u00eatre aim\u00e9. En fin de compte, le malheur allemand n&rsquo;est que le paradigme de la trag\u00e9die de la vie humaine.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Thomas Mann d\u00e9crit ici dans les grandes lignes la r\u00e9invention du r\u00f4le international de l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest durant les trente glorieuses sous la forme d\u2019un \u00c9tat promoteur du cosmopolitisme&#160;: d\u00e9politisation relative, succ\u00e8s \u00e9conomique dans la globalisation, soutien au multilat\u00e9ralisme et int\u00e9gration europ\u00e9enne. Fid\u00e8le \u00e0 l\u2019internationalisme atlantique des ann\u00e9es 1940 qui va donner naissance au syst\u00e8me international lib\u00e9ral, il qualifie ce programme \u00ab&#160;d\u2019humanitarisme social&#160;\u00bb et pr\u00e9dit que l\u2019esprit allemand, qui tend vers l\u2019absolu, va vouloir y prendre part.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Et la gr\u00e2ce dont l\u2019Allemagne a tant besoin, nous en avons tous besoin.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans un ambitieux \u00ab&#160;&#160;morceau d\u2019autocritique allemande&#160;&#160;\u00bb, l\u2019auteur de <a href=https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/themes\/arts\/la-montagne-magique-de-thomas-mann-cent-ans-apres\/><em>La Montagne magique<\/em><\/a> proposait, depuis les \u00c9tats-Unis, une interpr\u00e9tation de la mont\u00e9e et de la chute du nazisme.<\/p>\n<p>En ce jour d\u2019\u00e9lections, nous traduisons en fran\u00e7ais l\u2019essai fulgurant o\u00f9 Thomas Mann tente de capturer l\u2019essence d\u2019un pays.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":264079,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-speeches.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[4078],"tags":[],"staff":[1691],"editorial_format":[],"serie":[],"audience":[],"geo":[525],"class_list":["post-264068","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-lallemagne-dans-linterregne","staff-pierre-mennerat","geo-ameriques"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v26.1.1 - https:\/\/yoast.com\/wordpress\/plugins\/seo\/ -->\n<title>\u00abL\u2019Allemagne mauvaise\u00bb et la \u00abbonne Allemagne\u00bb: Thomas Mann in\u00e9dit | Le Grand Continent<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/02\/23\/lallemagne-et-les-allemands-thomas-mann-inedit\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"\u00abL\u2019Allemagne mauvaise\u00bb et la \u00abbonne Allemagne\u00bb: Thomas Mann in\u00e9dit | Le Grand Continent\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Dans un ambitieux \u00ab&#160;morceau d\u2019autocritique allemande&#160;\u00bb, l\u2019auteur de La Montagne magique proposait, depuis les \u00c9tats-Unis, une interpr\u00e9tation de la mont\u00e9e et de la chute du nazisme.  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