{"id":262691,"date":"2025-04-21T10:07:04","date_gmt":"2025-04-21T08:07:04","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=262691"},"modified":"2025-04-21T10:23:49","modified_gmt":"2025-04-21T08:23:49","slug":"le-pape-francois-est-mort-histoire-dun-pontife-revolutionnaire-1936-2025","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/04\/21\/le-pape-francois-est-mort-histoire-dun-pontife-revolutionnaire-1936-2025\/","title":{"rendered":"Le Pape Fran\u00e7ois est mort : histoire d’un pontife r\u00e9volutionnaire (1936-2025)"},"content":{"rendered":"\n
Le pape Fran\u00e7ois est mort ce matin \u00e0 7h35 au Vatican, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 88 ans. Avec lui, l\u2019\u00c9glise catholique et ses plus d\u2019un milliard de fid\u00e8les perdent une figure r\u00e9solument originale, novatrice et, par de multiples aspects, presque iconoclaste au regard de cette institution multis\u00e9culaire. Qu\u2019on en juge par toutes les nouveaut\u00e9s que repr\u00e9sentait l\u2019\u00e9lection de Jorge Mario Bergoglio, le 13 mars 2013, au tr\u00f4ne de Pierre, apr\u00e8s la d\u00e9mission volontaire de son pr\u00e9d\u00e9cesseur Beno\u00eet XVI (1927-2022)<\/a>, qui constituait d\u2019elle-m\u00eame une innovation : Fran\u00e7ois a \u00e9t\u00e9 le premier pape argentin, le premier issu du Nouveau\u00a0Monde, et le premier pontife non-europ\u00e9en depuis Gr\u00e9goire III (731-741), pape d\u2019origine syrienne au VIIIe<\/sup> si\u00e8cle. Il est \u00e9galement le premier \u00e0 acc\u00e9der au souverain pontificat issu de l\u2019ordre des J\u00e9suites, dont l\u2019influence r\u00e9elle ou fantasm\u00e9e sur le Saint-Si\u00e8ge a \u00e9t\u00e9 notable, ce qui en fait aussi un des tr\u00e8s rares papes (20 sur 266) \u00e0 provenir d\u2019une congr\u00e9gation religieuse, le premier depuis le tr\u00e8s conservateur Gr\u00e9goire XVI (pape de 1831 \u00e0 1846, issu de l\u2019ordre des Camaldules <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>). Enfin, il a \u00e9t\u00e9 le premier pape \u00e0 prendre le nom de Fran\u00e7ois <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, en r\u00e9f\u00e9rence explicite \u00e0 la figure proph\u00e9tique de saint Fran\u00e7ois d\u2019Assise (1181-1226), et ainsi le premier \u00e0 se choisir un nom in\u00e9dit depuis plus d\u2019un mill\u00e9naire, apr\u00e8s Landon, l\u2019un de ses plus obscurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs (pape de 913 \u00e0 914) <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Ce nom de Fran\u00e7ois \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 tout un programme : en inscrivant sa figure dans le sillage du Poverello <\/em>d\u2019Assise, depuis longtemps l\u2019un des saints les plus populaires \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019\u00c9glise universelle, Jorge Mario Bergoglio voulait montrer qu\u2019il faisait sien, tout en le r\u00e9interpr\u00e9tant, son id\u00e9al d\u2019attention primordiale accord\u00e9e aux exclus, comme de r\u00e9forme radicale de l\u2019\u00c9glise par retour \u00e0 la simplicit\u00e9 \u00e9vang\u00e9lique. De m\u00eame, dans la relation d\u2019\u00e9merveillement qu\u2019entretenait l\u2019auteur du Cantique des cr\u00e9atures <\/em>\u00e0 la Cr\u00e9ation, Fran\u00e7ois a voulu discerner les pr\u00e9mices de la pr\u00e9occupation \u00e9cologique pour la \u00ab Maison commune \u00bb qu\u2019il a lui-m\u00eame mise au c\u0153ur de son pontificat. R\u00e9solument, Fran\u00e7ois s\u2019est con\u00e7u et a voulu se montrer en pape de rupture. Si beaucoup de hi\u00e9rarques catholiques \u2014 comme lui-m\u00eame \u00e0 l\u2019occasion \u2014 ont parfois mis en avant les formes de continuit\u00e9 in\u00e9vitable avec ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs imm\u00e9diats, c\u2019est de loin la rupture qui l\u2019emporte. On peut m\u00eame avancer que le pape Fran\u00e7ois appara\u00eet comme une figure tr\u00e8s diff\u00e9rente, non seulement de Jean-Paul II et Beno\u00eet XVI, mais m\u00eame de tous les autres papes depuis la fin des \u00c9tats de l\u2019\u00c9glise en 1870, voire depuis la R\u00e9volution fran\u00e7aise : dans sa conception de la papaut\u00e9, il diff\u00e8re assur\u00e9ment plus d\u2019eux-m\u00eames qu\u2019ils ne diff\u00e9raient entre eux. Aux nouveaut\u00e9s formelles que repr\u00e9sentait son \u00e9lection \u2013 vues comme accessoires mais au fond tr\u00e8s significatives des reconfigurations de l\u2019\u00c9glise \u2013, r\u00e9pondent donc des innovations volontaires, qu\u2019il convient d\u2019expliquer en se penchant plus avant sur la personnalit\u00e9 de Jorge Mario Bergoglio, l\u2019homme et le pr\u00eatre avant d\u2019\u00eatre pape.<\/p>\n\n\n\n Jorge Mario Bergoglio est n\u00e9 le 17 d\u00e9cembre 1936 \u00e0 Buenos Aires, dans le quartier populaire de Flores<\/em>, a\u00een\u00e9 d\u2019une fratrie de cinq enfants (dont une s\u0153ur est toujours vivante \u00e0 l\u2019heure actuelle. Son p\u00e8re, Mario Jos\u00e9 Bergoglio, est un immigr\u00e9 italien de la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration, originaire du Pi\u00e9mont, arriv\u00e9 en Argentine une dizaine d\u2019ann\u00e9es plus t\u00f4t, pour y \u00eatre comptable\u00a0au service des chemins de fer ; et si sa m\u00e8re, Regina Maria Sivori, est quant \u00e0 elle n\u00e9e en Argentine, elle-m\u00eame est la fille d\u2019immigr\u00e9s italiens venant de Ligurie. Du fait de cette double ascendance nordo-italienne, commune \u00e0 nombre d\u2019Argentins <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>, Jorge Mario Bergoglio parlera couramment l\u2019italien, quoiqu\u2019avec un l\u00e9ger accent, l\u2019espagnol \u00e9tant sa langue maternelle, et baignera dans une culture familiale largement europ\u00e9anis\u00e9e : ces deux faits sont loin d\u2019\u00eatre anodins pour une Curie encore domin\u00e9e par les Italiens au moment de son \u00e9lection, et ils ont certainement compt\u00e9 dans celle-ci, en ce qu\u2019ils att\u00e9nuent l\u2019impression de rupture produite par le choix d\u2019un non-europ\u00e9en.<\/p>\n\n\n\n\n Son milieu familial le rattache donc aux classes moyennes inf\u00e9rieures, \u00e0 la limite entre la petite bourgeoisie et des milieux plus populaires, marqu\u00e9s par une forte pi\u00e9t\u00e9 mariale, transmise par sa grand-m\u00e8re maternelle. Il effectue ses \u00e9tudes secondaires au coll\u00e8ge priv\u00e9 sal\u00e9sien de Ramos Meijia, en banlieue proche de Buenos Aires, mais c\u2019est dans son \u00e9glise de quartier qu\u2019il acquiert, \u00e0 dix-sept ans, la conviction de sa vocation religieuse, apr\u00e8s une confession au cours de laquelle il a, selon ses propres mots, une \u00ab r\u00e9v\u00e9lation de la Mis\u00e9ricorde de Dieu \u00bb. On ne s\u2019\u00e9tonnera pas, d\u00e8s lors, de son insistance sur cette notion centrale, la capacit\u00e9 de Dieu \u00e0 pardonner les errements humains, tout au long de son pontificat <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Alors qu\u2019il \u00e9tait fianc\u00e9 \u00e0 une jeune fille, il d\u00e9cide de rompre cet engagement pour entrer dans les ordres. Pour autant, il diff\u00e8re dans l\u2019imm\u00e9diat son entr\u00e9e au s\u00e9minaire, pour entamer des \u00e9tudes sup\u00e9rieures \u00e0 l\u2019\u00c9cole nationale d\u2019enseignement technique, o\u00f9 il obtient un dipl\u00f4me de technicien en chimie. C\u2019est durant ces ann\u00e9es d\u2019\u00e9tudes qu\u2019il exerce diff\u00e9rents petits m\u00e9tiers pour subvenir \u00e0 ses besoins, dont celui, sans doute inhabituel pour un futur pape, de videur dans un night-club<\/em> louche de Cordoba. C\u2019est \u00e9galement pendant la m\u00eame p\u00e9riode qu\u2019il conna\u00eet de graves probl\u00e8mes de sant\u00e9, jusqu\u2019\u00e0 subir une ablation du haut du poumon droit \u00e0 la suite d\u2019une pneumonie <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il en gardera une grande fragilit\u00e9 respiratoire.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est dans son \u00e9glise de quartier qu\u2019il acquiert, \u00e0 dix-sept ans, la conviction de sa vocation religieuse.<\/p>Jean-Beno\u00eet Poulle<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n En 1957, \u00e2g\u00e9 de 21 ans, il entre en prop\u00e9deutique au s\u00e9minaire dioc\u00e9sain de Villa Devoto, dans la banlieue r\u00e9sidentielle de Buenos Aires. Pour l\u2019\u00e9poque, il s\u2019agit presque l\u00e0 d\u2019une vocation tardive : au contraire du futur Beno\u00eet XVI, Bergoglio n\u2019est pas pass\u00e9 par un petit s\u00e9minaire, ces p\u00e9pini\u00e8res de pr\u00eatres \u00e0 la vocation pr\u00e9coce qui tenaient lieu d\u2019enseignement secondaire. Son dipl\u00f4me de l\u2019enseignement sup\u00e9rieur, avant l\u2019entr\u00e9e au s\u00e9minaire, constitue une autre raret\u00e9 dans ces ann\u00e9es 1950 : son profil novateur, au fond, correspond bien davantage \u00e0 ce qui est attendu de nos jours des candidats au sacerdoce, y compris au en termes de maturit\u00e9 de vie. Le s\u00e9minaire dioc\u00e9sain n\u2019est toutefois qu\u2019une courte \u00e9tape de discernement, qui lui permet de confirmer qu\u2019il a la vocation non seulement sacerdotale, mais aussi religieuse. Par la suite, le pape Fran\u00e7ois a souvent t\u00e9moign\u00e9 que sa premi\u00e8re vocation \u00e9tait d\u2019\u00eatre missionnaire dans un pays lointain, et plus particuli\u00e8rement au Japon, un pays vers lequel il se sentait myst\u00e9rieusement attir\u00e9 <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le 11 mars 1958, il entre comme novice dans la Compagnie de J\u00e9sus, l\u2019ordre des j\u00e9suites.<\/p>\n\n\n\n Cette congr\u00e9gation, qui est en droit canonique une compagnie de clercs s\u00e9culiers \u2014 et permet donc une pr\u00e9sence dans le monde plus active qu\u2019un ordre monastique ou de religieux mendiants \u2014, est alors per\u00e7ue par beaucoup comme l\u2019\u00e9lite du clerg\u00e9 catholique. Il est difficile de se faire de nos jours une id\u00e9e de la puissance et de l\u2019influence acquises par les j\u00e9suites dans l\u2019\u00c9glise d\u2019avant le concile Vatican II : en 1959, avec plus de 34 000 membres sur les cinq continents, ils constituaient de loin la congr\u00e9gation religieuse la plus nombreuse au monde <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le vaste r\u00e9seau de leurs coll\u00e8ges et de leurs universit\u00e9s dispensait, dans tous les pays catholiques et au-del\u00e0, une formation intellectuelle tr\u00e8s exigeante, et diffusait une spiritualit\u00e9 asc\u00e9tique dans les \u00e9lites la\u00efques des classes sup\u00e9rieures. Leur perception comme \u00e9lite de choc de l\u2019\u00c9glise catholique venait aussi de ce qu\u2019aux trois v\u0153ux religieux traditionnels (pauvret\u00e9, chastet\u00e9, ob\u00e9issance au sup\u00e9rieur), les j\u00e9suites en ajoutent un quatri\u00e8me, d\u2019ob\u00e9issance sp\u00e9ciale au pape. Leur sup\u00e9rieur g\u00e9n\u00e9ral, qu\u2019on appelle simplement le g\u00e9n\u00e9ral (ce qui renfor\u00e7ait encore leur assimilation \u00e0 une arm\u00e9e) n\u2019\u00e9tait-il pas surnomm\u00e9 le pape noir<\/em>, \u00e0 cause du cr\u00e9dit immense qu\u2019il \u00e9tait suppos\u00e9 d\u00e9tenir aupr\u00e8s du v\u00e9ritable pape, l\u2019homme en blanc <\/em> ? Sans doute pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cause de ce cr\u00e9dit, voir un j\u00e9suite lui-m\u00eame \u00e9lu sur le tr\u00f4ne de Pierre \u00e9tait alors peu concevable : le grand pouvoir de la Compagnie \u00e9tait aussi tr\u00e8s critiqu\u00e9, non seulement dans les milieux la\u00efques et anticl\u00e9ricaux qui se plaisaient parfois \u00e0 l\u2019exag\u00e9rer, mais au sein m\u00eame du catholicisme, dans le clerg\u00e9 dioc\u00e9sain ou parmi les autres ordres, ses rivaux. Leur r\u00e9putation de congr\u00e9gation d\u2019\u00e9lite venait enfin de la longueur des \u00e9tudes qu\u2019on effectuait en son sein : au lieu du noviciat relativement rapide effectu\u00e9 dans d\u2019autres ordres, la p\u00e9riode probatoire chez les j\u00e9suites, de plus de quinze ans, \u00e9tait si \u00e9tendue qu\u2019elle tendait \u00e0 devenir une sorte de formation continue, ce qui permettait de produire de v\u00e9ritables \u00e9rudits. Les vastes comp\u00e9tences de ces derniers \u00e9taient reconnues jusque dans le monde profane, en th\u00e9ologie et ex\u00e9g\u00e8se, mais aussi en philosophie, histoire, philologie, etc.<\/em> sans oblit\u00e9rer leur vocation pastorale. C\u2019est \u00e0 une formation aussi exigeante, et en pleine connaissance de cause, que Jorge Bergoglio se destine quand il est admis comme novice.<\/p>\n\n\n\n Ses premi\u00e8res ann\u00e9es dans la Compagnie, marqu\u00e9es par l\u2019exp\u00e9rience du d\u00e9racinement, concept clef dans la pens\u00e9e j\u00e9suite, se passent \u00e0 l\u2019\u00e9tranger : il est d\u2019abord envoy\u00e9 au Chili \u2014 bien plus proche que le Japon r\u00eav\u00e9. En 1963, il revient \u00e0 Buenos Aires pour son cursus de philosophie, puis ce sont les ann\u00e9es de r\u00e9gence, soit une exp\u00e9rience d\u2019enseignement, qui l\u2019am\u00e8nent \u00e0 \u00eatre professeur de litt\u00e9rature au Colegio de Immaculada<\/em> de Santa Fe et au Colegio del Salvador<\/em> de Buenos Aires (1964-1966), suivies de ses trois ann\u00e9es d\u2019\u00e9tude de la th\u00e9ologie (1967-1970) au th\u00e9ologat San Miguel, annexe de l\u2019universit\u00e9 del Salvador, la grande universit\u00e9 j\u00e9suite du pays. \u00c9tape centrale de son parcours, il est ordonn\u00e9 pr\u00eatre le 13 d\u00e9cembre 1969 : la date est d\u2019importance, car la fin de cette ann\u00e9e 1969 marque pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019entr\u00e9e en vigueur de la r\u00e9forme liturgique promulgu\u00e9e par Paul VI, \u00e0 la suite de Vatican II, r\u00e9forme marqu\u00e9e par le passage \u00e0 la langue vernaculaire <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span> et une grande simplification des rites. Jorge Mario Bergoglio, l\u00e0 encore au contraire de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs, n\u2019a donc jamais c\u00e9l\u00e9br\u00e9 la messe en latin selon la forme traditionnelle (dite missel de 1962) : par un effet de g\u00e9n\u00e9ration frappant, il est pleinement un pr\u00eatre de la r\u00e9forme liturgique. <\/p>\n\n\n\n Sa formation j\u00e9suite est parachev\u00e9e en 1971-1972 par l\u2019\u00e9tape dite du Troisi\u00e8me An : un nouveau s\u00e9jour de retraite \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, \u00e0 l\u2019universit\u00e9 d\u2019Alcala de Henares en Espagne, \u00e0 l\u2019issue duquel il prononce son quatri\u00e8me v\u0153u d\u2019ob\u00e9issance particuli\u00e8re au pape et \u00e0 l\u2019\u00c9glise. De retour en Argentine, il devient ma\u00eetre des novices du coll\u00e8ge j\u00e9suite de San Miguel, toujours en banlieue de la capitale. Sa profession solennelle dans l\u2019ordre, couronnement de sa formation, a lieu le 22 avril 1973. Trois mois plus tard, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 36 ans, il est nomm\u00e9 provincial, c\u2019est-\u00e0-dire sup\u00e9rieur de tous les j\u00e9suites d\u2019Argentine.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est durant ses ann\u00e9es d\u2019\u00e9tudes qu\u2019il exerce diff\u00e9rents petits m\u00e9tiers pour subvenir \u00e0 ses besoins, dont celui, sans doute inhabituel pour un futur pape, de videur dans un night-club<\/em> louche de Cordoba.<\/p>Jean-Beno\u00eet Poulle<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Ces ann\u00e9es classiques de formation, qui sont aussi celles d\u2019un certain retrait du monde, ont volontairement laiss\u00e9 de c\u00f4t\u00e9 le contexte politique, social et eccl\u00e9sial dans lequel \u00e9volue Jorge Maria Bergoglio. En r\u00e9alit\u00e9, cette p\u00e9riode est marqu\u00e9e par une intense effervescence : dans l\u2019\u00c9glise, ce sont les r\u00e9formes fondamentales mises en \u0153uvre par le concile Vatican II (1962-1965), et leurs r\u00e9percussions d\u2019ampleur, sp\u00e9cialement dans la Compagnie de J\u00e9sus ; \u00e0 Buenos Aires, ce sont les ann\u00e9es non moins agit\u00e9es de l\u2019h\u00e9ritage du p\u00e9ronisme, entre contestations violentes et retour au pouvoir de Juan Domingo Per\u00f3n (1973-1974). L\u2019une comme l\u2019autre de ces crises multiformes peuvent expliquer et la nomination si pr\u00e9coce de Bergoglio comme provincial, et son attitude pendant la dictature militaire de sinistre m\u00e9moire (1976-1983). <\/p>\n\n\n\n D\u00e8s sa jeunesse, Jorge Mario Bergoglio n\u2019est pas indiff\u00e9rent \u00e0 la politique. Ses h\u00e9ritages familiaux \u00e0 cet \u00e9gard sont divers, du socialisme radical d\u2019un de ses oncles au conservatisme. Par ses lectures et ses fr\u00e9quentations, le jeune Bergoglio entre pr\u00e9cocement en dialogue avec des pens\u00e9es de gauche. Mais ses ann\u00e9es de maturation sont avant tout marqu\u00e9es par l\u2019omnipr\u00e9sence de Juan Domingo Per\u00f3n (1895-1974) et du p\u00e9ronisme. Pr\u00e9sident de la Nation argentine depuis 1946, r\u00e9\u00e9lu au suffrage universel en 1951 avant d\u2019\u00eatre renvers\u00e9 en 1955, Per\u00f3n entend rompre avec les \u00e9lites corrompues de la \u00ab D\u00e9cennie inf\u00e2me \u00bb (1930-1943) en s\u2019appuyant sur son lien direct avec les masses populaires, en faveur desquelles il m\u00e8ne de nombreuses r\u00e9formes sociales. Le \u00ab populisme \u00bb au sens originaire, dont il se r\u00e9clame, est une pens\u00e9e par nature r\u00e9tive \u00e0 toute classification \u00e0 gauche ou \u00e0 droite, puisqu\u2019elle se revendique aussi bien de l\u2019une que de l\u2019autre : il met en exergue la justice sociale autant qu\u2019une conception organique et autoritaire de la nation argentine, fond\u00e9e sur son leader charismatique. Sur le plan international, il cherche une troisi\u00e8me voie entre le camp occidental et le bloc de l\u2019Est ; dans son \u0153uvre de r\u00e9forme int\u00e9rieure enfin, Per\u00f3n ne craint pas de s\u2019opposer \u00e0 tous les corps interm\u00e9diaires, y compris l\u2019\u00c9glise catholique. \u00c9tudiant, Bergoglio assiste \u00e0 une rencontre de son \u00e9cole avec Per\u00f3n, et est en contact suivi avec des sections justicialistes (du nom du parti officiel p\u00e9roniste). Mieux, il adh\u00e8re \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960 \u00e0 un groupement p\u00e9roniste, l\u2019Organizaci\u00f3n \u00danica del Trasvasiamento Generacional<\/em>, alors m\u00eame que Per\u00f3n est en exil. Fin 1974, il confie le contr\u00f4le de l\u2019universit\u00e9 del Salvador \u00e0 d\u2019anciens membres de l\u2019Organizaci\u00f3n<\/em>. Il est ind\u00e9niable que le p\u00e9ronisme a eu sur lui, comme sur des millions d\u2019Argentins, une influence profonde et durable. Cela explique probablement le caract\u00e8re souvent inclassable des prises de position politiques de Fran\u00e7ois, ainsi que le lien direct avec le \u00ab peuple de Dieu \u00bb que le pontife revendique. Et malgr\u00e9 le retrait impos\u00e9 par la Compagnie, il est raisonnable de penser que Bergoglio a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment marqu\u00e9 par l\u2019atmosph\u00e8re de passion, m\u00eame de violence politique de ces ann\u00e9es 1950-1960, au cours desquelles l\u2019h\u00e9ritage p\u00e9roniste fut \u00e2prement d\u00e9battu.<\/p>\n\n\n\n\n Il serait cependant vain d\u2019imaginer les structures de l\u2019\u00c9glise catholique \u00e9pargn\u00e9es par les turbulences. Les cons\u00e9quences des r\u00e9formes postconciliaires ont \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement sensibles dans l\u2019\u00c9glise latino-am\u00e9ricaine, avec des oppositions entre conservateurs et progressistes plus tranch\u00e9es qu\u2019ailleurs. En 1968, le Conseil \u00e9piscopal latino-am\u00e9ricain, r\u00e9uni en conf\u00e9rence \u00e0 Medell\u00edn, d\u00e9nonce la violence institutionnalis\u00e9e des dictatures militaires du continent, et proclame \u00ab l\u2019option pr\u00e9f\u00e9rentielle \u00bb de l\u2019\u00c9glise pour les pauvres, qui doit conduire \u00e0 son soutien dans leurs luttes contre l\u2019oppression. C\u2019est l\u2019acte de naissance de ce qui sera appel\u00e9 la \u00ab th\u00e9ologie de la lib\u00e9ration \u00bb, pour qui le message \u00e9vang\u00e9lique de Salut est indissociable de l\u2019effort de lib\u00e9ration des exclus et des domin\u00e9s contre les structures socio-\u00e9conomiques oppressives. Si cette orientation provoque de grands d\u00e9bats au sein de l\u2019\u00e9piscopat, nombreux sont les ordres religieux \u00e0 s\u2019y engager r\u00e9solument, et les j\u00e9suites parmi les premiers. L\u2019espagnol Pedro Arrupe (1907-1995), sup\u00e9rieur g\u00e9n\u00e9ral de la Compagnie de J\u00e9sus depuis 1965, impulse les mesures d\u00e9cisives pour ce repositionnement, poussant son ordre \u00e0 rompre avec son image \u00e9litiste afin de s\u2019engager plus avant en faveur de la justice sociale, sp\u00e9cialement en Am\u00e9rique du Sud. Il voit sa ligne confirm\u00e9e par une congr\u00e9gation g\u00e9n\u00e9rale de la Compagnie en 1974. Mais Arrupe ne peut emp\u00eacher une crise ouverte parmi les j\u00e9suites : l\u2019ordre se retrouve \u00e9cartel\u00e9 entre ses membres les plus progressistes, pour qui l\u2019engagement au service de la lib\u00e9ration doit se faire plus visible, en privil\u00e9giant les luttes sociales r\u00e9elles, et sa frange conservatrice qui redoute l\u2019infiltration du marxisme dans l\u2019\u00c9glise. Ces ann\u00e9es 1968-1976 sont ainsi celles qui voient des milliers de j\u00e9suites quitter la vie religieuse, entra\u00eenant une v\u00e9ritable crise des cadres de la Compagnie. Dans ce contexte, Bergoglio se trouve \u00eatre l\u2019homme idoine pour emp\u00eacher l\u2019\u00e9clatement de la province j\u00e9suite d\u2019Argentine, car il incarne une voie m\u00e9diane : on le sait proche de la \u00ab th\u00e9ologie du peuple \u00bb <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>, variante la plus mod\u00e9r\u00e9e de la th\u00e9ologie de la lib\u00e9ration, tout en refusant de m\u00ealer sa voix \u00e0 celle des contestataires. Et de fait, durant les sept ann\u00e9es d\u2019exercice de sa charge de provincial (1973-1980), il r\u00e9ussit \u00e0 maintenir l\u2019unit\u00e9 de la province d\u2019Argentine. <\/p>\n\n\n\n Avec la dictature militaire du g\u00e9n\u00e9ral Videla (1976-1981) et de ses \u00e9pigones (1981-1983), c\u2019est une r\u00e9pression sanglante d\u2019une toute autre ampleur qui s\u2019abat sur l\u2019Argentine. L\u2019\u00c9glise est elle-m\u00eame divis\u00e9e entre la franche approbation du \u00ab processus national \u00bb, exprim\u00e9e par certains de ses hi\u00e9rarques au nom de l\u2019anticommunisme, et l\u2019engagement de pr\u00eatres et de communaut\u00e9s de base dans la r\u00e9sistance ouverte. En tant que provincial, Bergoglio conserve une attitude prudente qui vise \u00e0 la protection de ses religieux, tout en apportant \u00e0 l\u2019occasion un soutien mat\u00e9riel discret aux opposants au r\u00e9gime. L\u2019influence du p\u00e9ronisme le maintient id\u00e9ologiquement \u00e0 l\u2019\u00e9cart de la dictature d\u2019extr\u00eame-droite, mais aussi d\u2019une bonne part de ses opposants les plus r\u00e9solus. Il est certain qu\u2019il a couvert ou cach\u00e9 des pr\u00eatres r\u00e9sistants, et pris \u00e0 l\u2019occasion des risques personnels pour faire lib\u00e9rer certains d\u00e9tenus clercs ou la\u00efcs \u2014 comme l\u2019avocate Alicia Oliveira. En 2005, la controverse sur son r\u00f4le exact sera relanc\u00e9e par un livre du journaliste Horacio Verbitsky <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qui pointe sa passivit\u00e9 lors de l\u2019arrestation et la torture de deux opposants j\u00e9suites, Orlando Yorio (1932-2000) et Franz Jalics (1927-2021), accusation dont ce dernier le disculpera. En 2012, la Conf\u00e9rence \u00e9piscopale d\u2019Argentine, qu\u2019il pr\u00e9side alors, pr\u00e9sente ses excuses pour son attitude dilatoire pendant la dictature. Son comportement personnel ne peut \u00eatre ainsi dissoci\u00e9 de ceux de l\u2019\u00c9glise et de la soci\u00e9t\u00e9 argentines dans leur ensemble, qui souffrirent la dictature plut\u00f4t qu\u2019ils ne se dress\u00e8rent contre elle. En tout \u00e9tat de cause, l\u2019accusation de complicit\u00e9 avec Videla, parfois lanc\u00e9e, para\u00eet bien outranci\u00e8re <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Bergoglio se trouve \u00eatre l\u2019homme idoine pour emp\u00eacher l\u2019\u00e9clatement de la province j\u00e9suite d\u2019Argentine car il incarne une voie m\u00e9diane : on le sait proche de la \u00ab th\u00e9ologie du peuple \u00bb tout en refusant de m\u00ealer sa voix \u00e0 celle des contestataires.<\/p>Jean-Beno\u00eet Poulle<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Apr\u00e8s son provincialat, le P. Bergoglio est nomm\u00e9 professeur de th\u00e9ologie et recteur de la facult\u00e9 de philosophie de San Miguel en 1980, tout en assumant une charge de cur\u00e9 de paroisse dans la m\u00eame ville.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est l\u00e0 un d\u00e9bouch\u00e9 tout \u00e0 fait normal pour un ordre vou\u00e9 \u00e0 l\u2019enseignement, et Bergoglio ne craint pas, dans ses hom\u00e9lies, de d\u00e9noncer les probl\u00e8mes sociaux. Ses rapports avec la direction de la Compagnie deviennent dans ce temps-l\u00e0 plus difficiles, d\u2019autant plus qu\u2019elle conna\u00eet une nouvelle crise en ao\u00fbt 1981, lorsque le P. Arrupe est victime d\u2019une thrombose c\u00e9r\u00e9brale qui le laisse paralys\u00e9. Le pape Jean-Paul II saisit l\u2019occasion pour reprendre la main sur un ordre qui lui semble s\u2019\u00e9loigner de ses orientations restauratrices, et nomme d\u2019autorit\u00e9 un d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 pontifical personnel pour diriger la Compagnie, le tr\u00e8s traditionnel P. Paolo Dezza. Cette ing\u00e9rence est tr\u00e8s mal v\u00e9cue par les j\u00e9suites, dont les constitutions sp\u00e9cifient que seule la congr\u00e9gation g\u00e9n\u00e9rale a autorit\u00e9 pour \u00e9lire leur sup\u00e9rieur. En 1983, une telle assembl\u00e9e peut enfin se tenir avec la permission du pape, et \u00e9lit pour sortie de crise le N\u00e9erlandais Hans-Peter Kolvenbach (1928-2016), homme de consensus dont la ligne \u00ab centriste \u00bb est au fond la m\u00eame que celle de Bergoglio en Argentine : il s\u2019emploie \u00e0 restaurer la confiance. N\u00e9anmoins, Bergoglio conserve des relations difficiles avec plusieurs j\u00e9suites argentins, qui lui reprochent une forme d\u2019intransigeance dans sa conduite de la facult\u00e9, notamment avec son nouveau provincial \u00e9lu en 1986. Il d\u00e9cide alors de prendre du champ, et part en Allemagne la m\u00eame ann\u00e9e pour entreprendre une th\u00e8se de doctorat en th\u00e9ologie \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Francfort, sur le th\u00e9ologien et liturgiste Romano Guardini (1885-1968), l\u2019un des grands inspirateurs de Vatican II et de Beno\u00eet XVI. Durant sa formation, il avait appris l\u2019allemand, et quelques rudiments d\u2019anglais et de fran\u00e7ais <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Pour des raisons qui demeurent en partie myst\u00e9rieuses, il n\u2019ach\u00e8vera jamais ce travail.<\/p>\n\n\n\n De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, ce mitan des ann\u00e9es 1980 semble correspondre selon plusieurs t\u00e9moignages concordants \u00e0 une p\u00e9riode de travers\u00e9e du d\u00e9sert dans la carri\u00e8re et la vie de Jorge Mario Bergoglio. Son parcours para\u00eet marquer le pas, et \u00e0 son retour en Argentine fin 1986, il se retrouve sans affectation. Plus profond\u00e9ment, lui-m\u00eame \u00e9voquera cette p\u00e9riode comme un temps de grave crise spirituelle : apr\u00e8s des d\u00e9buts brillants, il n\u2019a pas eu les responsabilit\u00e9s qu\u2019il m\u00e9ritait sans doute, et a d\u00fb en ressentir une d\u00e9ception in\u00e9vitable, qu\u2019il doit dissimuler derri\u00e8re l\u2019ob\u00e9issance absolue \u00e0 la Compagnie. Dans leur spiritualit\u00e9 asc\u00e9tique et volontaire, les j\u00e9suites mettent en garde contre l\u2019ac\u00e9die, ce sentiment de vanit\u00e9 et de d\u00e9go\u00fbt des choses spirituelles, qui peut survenir vers le milieu de la vie ; et chaque dimanche soir, \u00e0 l\u2019office de complies, ils r\u00e9citent le verset 6 du psaume 90 qui invoque le secours des anges contre le daemonium meridianum<\/em>, ce \u00ab d\u00e9mon de midi \u00bb que l\u2019explication populaire a trop vite r\u00e9duit \u00e0 la seule tentation d\u2019infid\u00e9lit\u00e9 sexuelle. Arriv\u00e9 \u00e0 la cinquantaine apr\u00e8s avoir d\u00fb assumer des charges tr\u00e8s lourdes, le P. Bergoglio a pu conna\u00eetre une forme de d\u00e9couragement. Le nouveau poste auquel il est envoy\u00e9 en 1990 est tr\u00e8s clairement une rel\u00e9gation : il doit rejoindre une petite paroisse de Cordoba, seconde ville d\u2019Argentine dans le Centre-Nord du pays, pour y faire office de confesseur, mais a interdiction de pr\u00eacher. Son minist\u00e8re se d\u00e9roule dans l\u2019ombre. Beaucoup de ceux qui le connaissent diront que ces ann\u00e9es l\u2019ont profond\u00e9ment chang\u00e9, et sans doute endurci ; dans le m\u00eame temps, l\u2019exp\u00e9rience quotidienne du confessionnal, qui est la seule charge qui lui reste, accro\u00eet encore chez lui la conviction de l\u2019importance centrale de la Mis\u00e9ricorde. Devenu archev\u00eaque de Buenos Aires, il continuera \u00e0 confesser r\u00e9guli\u00e8rement lui-m\u00eame ses fid\u00e8les \u00e0 la cath\u00e9drale.<\/p>\n\n\n\n Dans leur spiritualit\u00e9 asc\u00e9tique et volontaire, les j\u00e9suites mettent en garde contre l\u2019ac\u00e9die, ce sentiment de vanit\u00e9 et de d\u00e9go\u00fbt des choses spirituelles, qui peut survenir vers le milieu de la vie.<\/p>Jean-Beno\u00eet Poulle<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, une rencontre donne une orientation toute nouvelle \u00e0 sa carri\u00e8re : celle du pr\u00e9lat Antonio Quarracino (1923-1998), archev\u00eaque de La Plata en 1985, puis nomm\u00e9 archev\u00eaque de Buenos Aires en 1990, \u00e9lu pr\u00e9sident de la Conf\u00e9rence \u00e9piscopale argentine et cr\u00e9\u00e9 cardinal l\u2019ann\u00e9e suivante. Fils d\u2019immigr\u00e9s italiens comme Bergoglio, Quarracino (lui-m\u00eame n\u00e9 \u00e0 Salerne) a pourtant un profil assez diff\u00e9rent du futur pape, car il est consid\u00e9r\u00e9 comme un repr\u00e9sentant clair du camp conservateur. Il s\u2019est certes moins compromis dans le soutien \u00e0 la dictature militaire que ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs Antonio Plaza \u00e0 La Plata ou le cardinal Aramburu \u00e0 Buenos Aires, mais il pr\u00f4ne une politique de r\u00e9conciliation nationale et d\u2019amnistie, au risque de faire oublier les exactions commises. Sur les sujets de soci\u00e9t\u00e9 (divorce, avortement, homosexualit\u00e9\u2026), il est un fervent soutien des orientations restauratrices de Jean-Paul II. Dans le m\u00eame temps, Quarracino se fait aussi l\u2019avocat convaincu du dialogue avec le juda\u00efsme, et de la pr\u00e9sence m\u00e9diatique de l\u2019\u00c9glise. Ces deux personnalit\u00e9s assez dissemblables tissent des liens de confiance, si bien qu\u2019en 1992, Quarracino propose \u00e0 Rome que Bergoglio devienne l\u2019un de ses \u00e9v\u00eaques auxiliaires \u00e0 Buenos Aires. Les j\u00e9suites n\u2019\u00e9tant pas cens\u00e9s briguer de charge \u00e9piscopale, Bergoglio doit obtenir une dispense de son ordre, qui donne lieu \u00e0 la r\u00e9daction d\u2019un rapport sous la supervision du sup\u00e9rieur g\u00e9n\u00e9ral Kolvenbach. Si ce rapport semble avoir disparu des archives, plusieurs signes montrent qu\u2019il \u00e9mettait un jugement assez d\u00e9favorable sur la personnalit\u00e9 du futur pape : c\u2019est l\u00e0 un argument que ses adversaires ne manqueront pas de brandir pendant son pontificat, y entretenant \u00e0 dessein une atmosph\u00e8re sans doute exag\u00e9r\u00e9e de secret, voire de scandale. Mais Quarracino d\u00e9cide de passer outre, et obtient gain de cause apr\u00e8s une entrevue avec Jean-Paul II : le 20 mars 1992, le P. Bergoglio est nomm\u00e9 \u00e9v\u00eaque auxiliaire, et se met en cong\u00e9 de la Compagnie de J\u00e9sus. En juin 1997, un nouveau pas d\u00e9cisif est franchi lorsqu\u2019il devient le coadjuteur du cardinal Quarracino, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il obtient le droit \u00e0 sa succession automatique : \u00e0 la mort de ce dernier, moins d\u2019un an plus tard (le 28 f\u00e9vrier 1998), il est de droit le nouvel archev\u00eaque de Buenos Aires, primat d\u2019Argentine. <\/p>\n\n\n\n\n C\u2019est comme archev\u00eaque de la capitale, parvenu \u00e0 ce poste \u00e0 62 ans, que Jorge Mario Bergoglio se singularise, et qu\u2019il prend pour la premi\u00e8re fois l\u2019audace de la rupture. Clairement, son style de gouvernement dioc\u00e9sain annonce en bien des points celui qu\u2019il adoptera comme souverain pontife. Cette sobri\u00e9t\u00e9 se manifeste en premier lieu par une tr\u00e8s grande aust\u00e9rit\u00e9 de vie : il refuse de loger dans la luxueuse r\u00e9sidence \u00e9piscopale pour r\u00e9sider dans un petit appartement \u00e0 proximit\u00e9 de la cath\u00e9drale. Il d\u00e9daigne la voiture de fonction avec chauffeur, et assume lui-m\u00eame la plupart des t\u00e2ches de son secr\u00e9tariat. Lev\u00e9 \u00e0 4h30 tous les jours, il passe toute sa journ\u00e9e au travail, et ne prend jamais de p\u00e9riode de vacances pour se reposer \u2014 une habitude qu\u2019il maintiendra au Vatican. La proximit\u00e9 avec son clerg\u00e9 est un autre de ses soucis constants : les 500 pr\u00eatres de son dioc\u00e8se savent qu\u2019ils peuvent l\u2019appeler directement au t\u00e9l\u00e9phone, sur une ligne d\u00e9di\u00e9e ; il manifeste en particulier une grande sollicitude pour les cur\u00e9s des banlieues d\u00e9favoris\u00e9es, pr\u00eatres de favelas<\/em> qu\u2019il visite fr\u00e9quemment et h\u00e9berge \u00e0 l\u2019occasion. Car l\u2019attention aux pauvres et aux marginaux est l\u2019autre grand axe de sa charge de pasteur. Au moment o\u00f9 la faillite budg\u00e9taire de l\u2019Argentine (en 2001) exacerbe la pr\u00e9carit\u00e9 des fid\u00e8les, il multiplie les visites dans les institutions sociales et caritatives, aupr\u00e8s de tous les laiss\u00e9s-pour-compte, et leur t\u00e9moigne son attention par des gestes embl\u00e9matiques, destin\u00e9s \u00e0 frapper l\u2019opinion : il effectue ainsi le rite du lavement des pieds du Jeudi Saint dans un h\u00f4pital, aupr\u00e8s de malades du sida. L\u2019urgence est pour lui de retrouver le sens du peuple, aupr\u00e8s des gens simples, et de se mettre en quelque sorte \u00e0 l\u2019\u00e9cole de la pi\u00e9t\u00e9 populaire : c\u2019est la raison pour laquelle il appelle l\u2019\u00c9glise \u00e0 adopter devant les pauvres une attitude d\u2019humilit\u00e9 qui passe par le renoncement aux positions de pouvoir. <\/p>\n\n\n\n Un tel engagement dans une p\u00e9riode de crise sociale aggrav\u00e9e poss\u00e8de n\u00e9cessairement des r\u00e9sonances politiques, dont Mgr Bergoglio est pleinement conscient. Ses critiques des r\u00e9formes \u00e9conomiques n\u00e9olib\u00e9rales, comme son engagement aux c\u00f4t\u00e9s des mouvements populaires et syndicaux d\u00e9montrent qu\u2019il n\u2019a pas oubli\u00e9 les conceptions p\u00e9ronistes, m\u00eal\u00e9es \u00e0 sa propre \u00ab th\u00e9ologie du peuple \u00bb. Mais il entretient par la suite des rapports tr\u00e8s ambivalents avec les h\u00e9ritiers revendiqu\u00e9s du p\u00e9ronisme de gauche regroup\u00e9s dans le parti justicialiste de Nestor Kirchner (1950-2010), le vainqueur de l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle de 2003, avec qui les relations vont progressivement se d\u00e9grader quand Kirchner mettra en \u0153uvre sa volont\u00e9 de la\u00efciser la soci\u00e9t\u00e9 argentine. Avec son \u00e9pouse, Cristina Fern\u00e1ndez de Kirchner (n\u00e9e en 1953), qui lui succ\u00e8de \u00e0 la pr\u00e9sidence en 2007, elles deviendront notoirement tr\u00e8s mauvaises : la loi de 2010 autorisant le mariage homosexuel, soutenue par le parti pr\u00e9sidentiel, entra\u00eene une vigoureuse opposition de l\u2019archev\u00eaque de Buenos Aires qui mobilise les ressources de l\u2019\u00c9glise contre elle ; elle sera m\u00eame analys\u00e9e comme un affrontement personnel entre Bergoglio et la pr\u00e9sidente.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est comme archev\u00eaque de la capitale, parvenu \u00e0 ce poste \u00e0 62 ans, que Jorge Mario Bergoglio se singularise, et qu\u2019il prend pour la premi\u00e8re fois l\u2019audace de la rupture.<\/p>Jean-Beno\u00eet Poulle<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Si Bergoglio poss\u00e8de un flair politique certain, il sait aussi r\u00e9cuser des positions de pouvoir : en 2001, il refuse ainsi, dans un premier temps, d\u2019\u00eatre \u00e9lu \u00e0 la pr\u00e9sidence de la Conf\u00e9rence \u00e9piscopale argentine <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il accepte n\u00e9anmoins la m\u00eame ann\u00e9e d\u2019\u00eatre cr\u00e9\u00e9 cardinal par Jean-Paul II, comme primat d\u2019une des communaut\u00e9s catholiques les plus importantes au monde. Mais il s\u2019oppose \u00e0 l\u2019id\u00e9e que l’\u00e9v\u00e9nement soit marqu\u00e9 par des festivit\u00e9s \u00e0 Rome trop co\u00fbteuses pour ses compatriotes : le produit de la qu\u00eate lanc\u00e9e pour financer les billets d\u2019avion est revers\u00e9 aux pauvres. Comme membre du coll\u00e8ge des cardinaux et de cinq dicast\u00e8res, les instances de la Curie romaine <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>, il doit pourtant s\u2019y rendre r\u00e9guli\u00e8rement, mais limite toujours ses s\u00e9jours au strict minimum : il est l\u2019un des cardinaux qui conna\u00eet le moins bien la Ville \u00c9ternelle o\u00f9, de son propre aveu, il ne s\u2019est jamais senti \u00e0 son aise. Sa r\u00e9putation d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 et d\u2019humilit\u00e9 fait pourtant son chemin dans les hautes sph\u00e8res vaticanes : lors du conclave de 2005 qui suit la mort de Jean-Paul II, il impressionne ses coll\u00e8gues par une forme de radicalit\u00e9 \u00e9vang\u00e9lique ; il est en outre identifi\u00e9 alors comme un progressiste mod\u00e9r\u00e9, bien moins voyant, et donc moins clivant qu\u2019un autre ex-j\u00e9suite, le cardinal-archev\u00eaque de Milan Carlo Maria Martini (1927-2012), qui avait fait figure d\u2019alternative intellectuelle progressiste durant tout le pontificat pr\u00e9c\u00e9dent<\/a>. Aussi les votes de ses pairs le font-ils appara\u00eetre comme le principal rival du candidat du camp conservateur, Joseph Ratzinger : d\u2019abord dispers\u00e9es en faveur d\u2019autres cardinaux, les voix progressistes ou mod\u00e9r\u00e9es s\u2019agr\u00e8gent bient\u00f4t sur sa t\u00eate, au point de former une minorit\u00e9 de blocage qui emp\u00eache l\u2019\u00e9lection de Ratzinger. Si l\u2019on en croit un journal anonyme du conclave, Bergoglio aurait alors fait savoir qu\u2019il refusait de devenir pape, et demand\u00e9 \u00e0 ses soutiens de reporter eux aussi leurs voix sur Ratzinger, ce qui aurait permis l\u2019accession au pontificat du pr\u00e9lat bavarois <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Quoi qu\u2019il en soit, il est patent que quelque chose de crucial s\u2019est jou\u00e9 lors du conclave de 2005, qui permet de comprendre en partie celui de 2013, lequel a effectivement \u00e9lu le cardinal Bergoglio comme pape apr\u00e8s la renonciation de de Beno\u00eet XVI, et a pris \u00e0 cet \u00e9gard des allures de match-retour. Les acteurs en \u00e9taient pour bonne part les m\u00eames <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span> : le cardinal Bergoglio avait \u00e9t\u00e9 maintenu \u00e0 la t\u00eate de son dioc\u00e8se un an et demi apr\u00e8s avoir atteint ses 75 ans (\u00e2ge auquel tout \u00e9v\u00eaque doit pr\u00e9senter sa d\u00e9mission) ; mais c\u2019est la situation de l\u2019\u00c9glise, quant \u00e0 elle, qui avait profond\u00e9ment chang\u00e9. <\/p>\n\n\n\n En effet, les multiples crises qui avaient \u00e9maill\u00e9 le pontificat de Beno\u00eet XVI avaient d\u00e9sormais fait appara\u00eetre comme une impasse le choix de la continuit\u00e9 conservatrice ou \u00ab restauratrice \u00bb, qui semblait encore le plus raisonnable en 2005. Le coll\u00e8ge cardinalice paraissait convaincu de la n\u00e9cessit\u00e9 de changements profonds sur de multiples plans : d\u2019abord formels, quant au profil du futur pape, pour que l\u2019\u00c9glise cesse d\u2019\u00eatre per\u00e7ue comme le club des vieilles nations europ\u00e9ennes ; mais aussi quant \u00e0 ses orientations religieuses, tant les scandales qui avaient \u00e9clabouss\u00e9 la curie sous Beno\u00eet XVI avaient fini par porter le discr\u00e9dit sur l\u2019ensemble du programme conservateur. Dans ces conditions, une minorit\u00e9 tr\u00e8s active de cardinaux progressistes \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 pousser de nouveau la candidature de Bergoglio, et avait fini par le convaincre lui-m\u00eame de se laisser cette fois \u00e9lire pape. Ce petit club de pr\u00e9lats progressistes, convaincus de la n\u00e9cessit\u00e9 de r\u00e9formes radicales au sein de l\u2019\u00c9glise, portait le nom de groupe de Saint-Gall, du nom de la ville suisse o\u00f9 il tenait ses r\u00e9unions informelles : outre le cardinal Martini (d\u00e9c\u00e9d\u00e9 un an avant le conclave) <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span> et l\u2019\u00e9v\u00eaque du lieu, il r\u00e9unissait principalement les Allemands Walter Kasper (n\u00e9 en 1933) et Karl Lehmann (1936-2018), le Belge Godfried Danneels (1933-2019), le Britannique Cormac Murphy O\u2019Connor (1932-2017), et l\u2019Italien Achille Silvestrini (1923-2019), membre de la Curie, sans compter quelques \u00e9v\u00eaques fran\u00e7ais de rang non cardinalice. Tous ces cardinaux ont \u00e9t\u00e9 les chevilles ouvri\u00e8res de l\u2019accession de Bergoglio au pontificat, et plusieurs sont d\u2019ailleurs tr\u00e8s significativement apparus les premiers \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s au balcon de Saint-Pierre, le soir de son \u00e9lection. <\/p>\n\n\n\n\n Le groupe de Saint-Gall, \u00e0 lui seul, n\u2019a certes pas suffi \u00e0 faire l\u2019\u00e9lection. Lors des congr\u00e9gations g\u00e9n\u00e9rales pr\u00e9paratoires, Bergoglio a r\u00e9ussi \u00e0 obtenir le soutien inattendu de deux clans curiaux qui se menaient jusque-l\u00e0 une guerre f\u00e9roce, et ont conclu une entente tactique \u00e0 cette occasion : il s\u2019agissait des partisans du secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat de Beno\u00eet XVI, le cardinal Tarcisio Bertone (n\u00e9 en 1934), et de ceux plus nombreux de son pr\u00e9d\u00e9cesseur, le tr\u00e8s puissant et controvers\u00e9 cardinal Angelo Sodano (1927-2022), doyen du Sacr\u00e9 Coll\u00e8ge, plus \u00e9lecteur mais \u00ab faiseur de pape \u00bb, et porte-voix des diplomates de la Curie, qui s\u2019\u00e9taient sentis mis \u00e0 l\u2019\u00e9cart sous Beno\u00eet XVI. Ces deux groupes se sont ralli\u00e9s \u00e0 la candidature Bergoglio, homme ext\u00e9rieur aux affaires curiales (et qui pouvait donc d\u2019autant mieux se poser en outsider<\/em> capable de les r\u00e9former), en \u00e9change de la promesse d\u2019un regain d\u2019influence des diplomates du Saint-Si\u00e8ge, symbolis\u00e9 par la nomination du nonce Pietro Parolin (n\u00e9 en 1955), comme nouveau secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat de Fran\u00e7ois : du reste, selon la majorit\u00e9 des commentateurs, ce choix s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 tr\u00e8s heureux. Enfin, lors des congr\u00e9gations g\u00e9n\u00e9rales pr\u00e9paratoires, le discours tr\u00e8s sobre et recueilli du cardinal Bergoglio sur la n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019\u00c9glise de sortir d\u2019elle-m\u00eame, d\u2019aller \u00e0 ses marges, fait forte impression sur ses pairs, et convainc sans doute beaucoup d\u2019ind\u00e9cis. Pour qu\u2019il ne soit pas d\u00e9voil\u00e9 trop t\u00f4t comme le principal candidat progressiste, au risque d\u2019amoindrir ses chances, ses soutiens font courir le bruit que leur choix se porte plut\u00f4t sur le cardinal br\u00e9silien d\u2019origine allemande Odilo Scherer (n\u00e9 en 1949), qui a un profil assez similaire au sien. Lors du conclave, selon toute probabilit\u00e9, il a profit\u00e9 de la division des voix des cardinaux conservateurs entre le cardinal Angelo Scola (n\u00e9 en 1941), archev\u00eaque de Milan, consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019h\u00e9ritier intellectuel de Beno\u00eet XVI, et le pr\u00e9fet de la congr\u00e9gation pour les \u00e9v\u00eaques, le cardinal qu\u00e9b\u00e9cois Marc Ouellet (n\u00e9 en 1944) \u2014 que Fran\u00e7ois maintiendra en poste.<\/p>\n\n\n\n Quelque chose de crucial s\u2019est jou\u00e9 lors du conclave de 2005, qui permet de comprendre en partie celui de 2013, lequel a effectivement \u00e9lu le cardinal Bergoglio comme pape apr\u00e8s la renonciation de de Beno\u00eet XVI, et a pris \u00e0 cet \u00e9gard des allures de match-retour.<\/p>Jean-Beno\u00eet Poulle<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Fran\u00e7ois a donc pu \u00eatre \u00e9lu gr\u00e2ce aux efforts patients de ses soutiens et aux le\u00e7ons tir\u00e9es de leur \u00e9chec au conclave pr\u00e9c\u00e9dent. Son accession au pontificat, tr\u00e8s inattendue, montre l\u2019ampleur des recompositions qui ont eu lieu lors des moments cruciaux du conclave. La meilleure preuve de la surprise que repr\u00e9sentait son \u00e9lection r\u00e9side dans le t\u00e9l\u00e9gramme de f\u00e9licitation que la Conf\u00e9rence \u00e9piscopale italienne envoya par erreur, le soir m\u00eame, au cardinal Scola <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span> ! Il ne faut donc pas minorer le moment de rupture que le conclave de 2013 a repr\u00e9sent\u00e9 pour l\u2019\u00c9glise. Mais le pontificat de Fran\u00e7ois, dans son style, ses m\u00e9thodes et son programme de fond, s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 encore plus d\u00e9routant \u2014 y compris pour ceux qui l\u2019avaient \u00e9lu dans une vis\u00e9e clairement r\u00e9formatrice. <\/p>\n\n\n\n Dans l\u2019\u00c9glise catholique aussi, le style, c\u2019est l\u2019homme. D\u00e8s ses premi\u00e8res paroles au balcon de Saint-Pierre, le pape Fran\u00e7ois adopte un mode de communication qui tranche avec les solennit\u00e9s en usage pour ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs, saluant la foule d\u2019un cordial \u00ab Buonasera<\/em> ! \u00bb <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span> : il appara\u00eet en simple soutane blanche, sans aucun des autres ornements papaux, et garde sa croix \u00e9piscopale argent\u00e9e au lieu de la dor\u00e9e pr\u00e9vue pour lui. Il se pr\u00e9sente d\u2019abord comme \u00ab \u00e9v\u00eaque de Rome \u00bb, et non comme chef de l\u2019\u00c9glise universelle, appelle \u00e0 prier pour \u00ab Beno\u00eet, notre \u00e9v\u00eaque \u00e9m\u00e9rite \u00bb, avant de demander \u00e0 la foule de faire de m\u00eame pour lui. Beaucoup de ses gestes montrent qu\u2019il entend rompre avec les honneurs monarchiques qui restaient d\u00e9volus au souverain pontife : plut\u00f4t que dans les appartements pontificaux officiels, au premier \u00e9tage du Palais Apostolique, il fait le choix de continuer \u00e0 r\u00e9sider dans la maison Sainte-Marthe, l\u2019h\u00f4tellerie du Vatican qui accueillait d\u00e9j\u00e0 les cardinaux en conclave. Au d\u00e9but de son pontificat, il fait un premier coup d\u2019\u00e9clat en refusant de se rendre \u00e0 un concert de musique classique, arguant qu\u2019il n\u2019est \u00ab pas un prince de la Renaissance \u00bb : image frappante, en pr\u00e9sence de toute la curie, l\u2019imposant tr\u00f4ne papal reste obstin\u00e9ment vide. <\/p>\n\n\n\n\nLa vocation d\u2019un j\u00e9suite<\/h2>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n Un provincial sous la dictature<\/h2>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n La travers\u00e9e du d\u00e9sert du P\u00e8re Bergoglio<\/h2>\n\n\n\n
Le nouveau primat d\u2019Argentine<\/h2>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n Les ressorts d\u2019une \u00e9lection surprise<\/h2>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n Le style m\u00e9diatique du pape Fran\u00e7ois<\/h2>\n\n\n\n