{"id":25805,"date":"2019-04-06T12:53:54","date_gmt":"2019-04-06T10:53:54","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=25805"},"modified":"2020-11-23T16:23:40","modified_gmt":"2020-11-23T15:23:40","slug":"la-lecon-europeenne-des-neonationalistes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/04\/06\/la-lecon-europeenne-des-neonationalistes\/","title":{"rendered":"J’ai tir\u00e9 sur le fil du mensonge et tout est venu"},"content":{"rendered":"\n
Apr\u00e8s avoir fait de la th\u00e9orie complotiste et meurtri\u00e8re du grand remplacement son petit fonds de commerce \u00e9ditorial (Les mosqu\u00e9es de Roissy,<\/em> 2006 ; Les Cloches sonneront-elles encore demain ?,<\/em> 2016), Philippe de Villiers, le Cathelineau des plateaux t\u00e9l\u00e9vis\u00e9s, a encore frapp\u00e9. Le verbe haut \u2014 croit-il \u2014 et la plume ac\u00e9r\u00e9e il est reparti \u00e0 l\u2019assaut d\u2019une de ses vieilles ennemies, l\u2019Union europ\u00e9enne. Le 6 mars 2019 paraissait en effet J’ai tir\u00e9 sur le fil du mensonge et tout est venu<\/em>. Derri\u00e8re ce titre, on trouverait des \u00ab secrets d\u00e9rangeants \u00bb cach\u00e9s aux citoyens europ\u00e9ens depuis le d\u00e9but de la construction europ\u00e9enne. En d\u00e9sordre, voici les plus \u00ab \u00e9clatantes \u00bb de ses d\u00e9couvertes : Jean Monnet \u00e9tait stipendi\u00e9 par la CIA ; Robert Schuman a port\u00e9 l\u2019uniforme allemand pendant la Premi\u00e8re Guerre mondiale et fut ministre de Vichy ; Walter Hallstein, l\u2019un des p\u00e8res allemands de l\u2019Europe, fut juriste sous le Troisi\u00e8me Reich et membre d\u2019associations professionnelles nazies.<\/p>\n\n\n\n Du c\u00f4t\u00e9 du quatri\u00e8me pouvoir, la r\u00e9action est contrast\u00e9e. Le Figaro<\/em> par la voix de l\u2019in\u00e9narrable Jean-Christophe Buisson \u2014 d\u00e9j\u00e0 auteur il y a quelques mois d\u2019une pr\u00e9face \u00e0 la r\u00e9\u00e9dition chez Robert Laffont d\u2019\u0153uvres de Charles Maurras qui tenait presque de l\u2019apologue \u2014 s\u2019est ru\u00e9 sur les bonnes feuilles de ce pamphlet eurosceptique, parlant d\u2019un \u00ab J\u2019accuse \u00bb antieurop\u00e9en\u2026 D\u2019autres m\u00e9dias ont donn\u00e9 tribune ouverte \u00e0 Philippe de Villiers, se contentant souvent de pr\u00e9senter son livre comme un recueil de \u00ab th\u00e8ses controvers\u00e9es \u00bb, ce qui tendrait \u00e0 accorder quelque cr\u00e9dit \u00e0 un travail qui n\u2019a que la vague apparence de l\u2019histoire : c\u2019\u00e9tait le cas par exemple sur la matinale de France Inter lundi matin. D\u2019autres journalistes cependant nous ont \u00e9pargn\u00e9 la peine de d\u00e9monter page \u00e0 page, chapitre apr\u00e8s chapitre, les \u00e9lucubrations europhobes de Philippe de Villiers : Luc de Barochez dans Le Point<\/strong><\/a> ou Audrey Kucinskas dans L\u2019Express<\/strong><\/a> ont fait (et bien fait) le n\u00e9cessaire travail de d\u00e9construction.<\/p>\n\n\n\n Des questions, pourtant, demeurent. Que nous dit ce pamphlet au vernis historique du rapport qu\u2019entretient une partie de la classe politique fran\u00e7aise \u00e0 l\u2019histoire ? Quels sont les ressorts profonds de la d\u00e9marche de Villiers ? Les d\u00e9fenseurs de l\u2019id\u00e9e europ\u00e9enne peuvent-ils gagner quelque chose \u00e0 affronter ces th\u00e9ories fumeuses ?<\/p>\n\n\n\n La parution du livre est opportune. Fayard, maison d\u2019\u00e9dition bien matoise, n\u2019allait pas perdre une occasion de capitaliser sur l\u2019Union europ\u00e9enne, ou plut\u00f4t sur sa d\u00e9testation, \u00e0 quelques mois des \u00e9lections. Nous l\u2019avions dit il y a six mois \u00e0 propos de Zemmour : le nationalisme et la r\u00e9action sont des activit\u00e9s juteuses. Le repl\u00e2trage d\u2019antiennes eurosceptiques \u2014 la dilution des nations ; l\u2019Union, cheval de Troie du lib\u00e9ralisme am\u00e9ricain ; le soup\u00e7on des racines nazies du projet europ\u00e9en \u2014 attire toujours le chaland. Et du reste, c\u2019est sans doute plus que jamais le cas alors que cette campagne europ\u00e9enne anime plus que de coutume les d\u00e9bats nationaux.<\/p>\n\n\n\n De fait, le livre de Philippe de Villiers est un signe ind\u00e9niable que nous sommes entr\u00e9s en campagne europ\u00e9enne. En un sens, il est dans la continuit\u00e9 du grotesque rapport sur l\u2019euro que les membres du programme GEG | \u00c9conomie ont \u00e9reint\u00e9 pour de bon dans un article paru <\/strong><\/a>il y a peu. De fait, dans le paradigme d\u00e9mocratique contemporain, une campagne \u00e9lectorale n\u2019en est pas vraiment une si elle ne suscite pas une certaine dose de fausses nouvelles, d\u2019informations fallacieuses et de manipulations. J’ai tir\u00e9 sur le fil du mensonge et tout est venu <\/em>est ainsi une immense pantalonnade historique dans laquelle les m\u00e9thodes de l\u2019historien (\u00ab les archives<\/em> ! \u00bb) sont sing\u00e9es mais jamais respect\u00e9es. Cette pratique est ancienne. D\u00e9j\u00e0, \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle et au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, la pol\u00e9mique politique entre r\u00e9publicains et nostalgiques de la monarchie prit un tour historique et archivistique. De la part des h\u00e9ritiers de la Contre-r\u00e9volution, l\u2019imitation des codes et des pratiques qui s\u2019imposaient \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 \u00e9taient une mani\u00e8re de retourner contre elle la l\u00e9gitimit\u00e9 scientifique que celle-ci avait commenc\u00e9e \u00e0 constituer. Publication partielle des archives, \u00e9limination des sources contradictoires\u2026 \u00e9videmment, tout ce qui remettait en question le r\u00e9cit historique royaliste \u00e9tait soigneusement caviard\u00e9, en d\u00e9pit des r\u00e8gles qui commen\u00e7aient \u00e0 s\u2019imposer au champ historique. Ces mauvaises pratiques \u00e9taient redoubl\u00e9es par un discours qui, d\u2019Hippolyte Taine \u00e0 Pierre Gaxotte, fit flor\u00e8s : les bonnes sources d\u00e9voilaient le grand mensonge de la R\u00e9volution ; en plus d\u2019\u00eatre de mauvais historiens, les r\u00e9publicains \u00e9taient des menteurs \u2014 une r\u00e9activation \u00e9pist\u00e9mologique des th\u00e9ories complotistes et antima\u00e7onniques de l\u2019abb\u00e9 Barruel et de ses h\u00e9ritiers. En somme eux aussi pr\u00e9tendaient tirer sur le fil du mensonge<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Il est amusant de voir que Philippe de Villiers, le Vend\u00e9en, infatigable d\u00e9fenseur du pass\u00e9 catholique et royal de la France, reprenne des pratiques inaugur\u00e9es par ses a\u00efeux en royalisme. Sans compter que son livre t\u00e9moigne de la fi\u00e8vre historique qui frappe indiff\u00e9remment presque toute la classe politique fran\u00e7aise\u2026 Pour les dirigeants fran\u00e7ais, comme pour ceux qui aspirent \u00e0 les remplacer, l\u2019histoire, par un \u00e9trange retournement temporel, \u2014 surtout si elle est tronqu\u00e9e et d\u00e9bit\u00e9e de mani\u00e8re partisane \u2014 serait la solution presque magique aux maux qui frappent le pr\u00e9sent. \u00c0 ce petit jeu, il faut admettre que les antilib\u00e9raux (surtout s\u2019ils sont de droite) sont bien plus habiles que les autres. Sans doute parce qu\u2019il manie \u00e0 la perfection les r\u00e8gles d\u2019un r\u00e9cit historique simplifi\u00e9, satur\u00e9 d\u2019anecdotes, romanesque en somme, dans ce que ce mot recouvre de manich\u00e9isme b\u00eata\u2026 Malheureusement cette vulgarisation, presque h\u00e9g\u00e9monique sur ce cr\u00e9neau difficile et longtemps ignor\u00e9 par les historiens de m\u00e9tier, satisfait les besoins d\u2019histoire mal assouvis d’une partie de la population fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai d\u00fb ramener \u00e0 leurs proportions les ambitieuses marionnettes dont il a tir\u00e9 les fils, et dans lesquelles, jusqu\u2019ici, on croyait voir, on cherchait le jeu secret de l\u2019histoire. Et puis Philippe de Villiers a un certain talent de conteur, \u00e0 d\u00e9faut d\u2019\u00eatre bon historien. Cette v\u00e9rit\u00e9, d\u00e9j\u00e0 \u00e9prouv\u00e9e au Puy du Fou, se retrouve dans J’ai tir\u00e9 sur le fil du mensonge et tout est venu. <\/em>Jugez plut\u00f4t : alors m\u00eame que le principal reproche adress\u00e9 \u00e0 l\u2019Union, \u00e0 ses p\u00e8res fondateurs comme \u00e0 ses dirigeants actuels, est sa grisaille et sa technocratie, Philippe deVilliers r\u00e9ussit la prouesse de transformer ces hommes un peu gris en sulfureux personnages de polar. Monnet, Schuman, Hallstein ? L\u2019espion am\u00e9ricain, le tra\u00eetre franco-allemand, le nazi devenu bruxellois \u2026 on se croirait dans un roman du regrett\u00e9 Philip Kerr. <\/p>\n\n\n\n Et, en somme, on en revient au Puy du Fou, formidable machine \u00e0 raconter des histoires, \u00e0 d\u00e9faut d\u2019en faire s\u00e9rieusement. <\/p>\n\n\n\n Quoi qu\u2019il en soit, cette imagination d\u00e9bordante servie par un fruste talent de conteur est une arme efficace dans le d\u00e9bat europ\u00e9en. Comme Salvini<\/strong><\/a>, comme Orb\u00e1n<\/strong><\/a>, Philippe de Villiers sait utiliser des images saisissantes pour peser dans les champs politique et m\u00e9diatique. Ce sont des g\u00e9nies du framing<\/em>, un terme intraduisible, mais qui d\u00e9signe la capacit\u00e9 \u00e0 \u00e9laborer des sc\u00e9narios qui s\u2019imposeront dans le d\u00e9bat public, justifiant certaines d\u00e9cisions politiques : ici, la subversion de l\u2019id\u00e9e europ\u00e9enne.<\/p>\n\n\n\n Est-ce une fatalit\u00e9 ? Se r\u00e9signer \u00e0 un r\u00e9cit eurosceptique forc\u00e9ment dominant serait une erreur. Quand bien m\u00eame il serait s\u00e9duisant, il est possible de retourner cette s\u00e9duction contre ceux qui la manipulent. Car reconnaissons cela \u00e0 Philippe de Villiers : sous sa plume la construction europ\u00e9enne est peut-\u00eatre inqui\u00e9tante, mais il n\u2019en reste pas moins qu\u2019elle n\u2019a a jamais \u00e9t\u00e9 si passionnante. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 nous, alors, d\u2019inventer un roman europ\u00e9en qui le serait aussi\u2026 sans \u00eatre mensonger.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" En critiquant le dernier livre de Philippe de Villiers, qui semble incarner les r\u00e9ussites des r\u00e9cits eurosceptiques et approximatifs, nous proposons les lin\u00e9aments d’un grand roman europ\u00e9en.<\/p>\n","protected":false},"author":7,"featured_media":25807,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-reviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1731],"tags":[],"staff":[1738,1553],"editorial_format":[],"serie":[],"audience":[],"geo":[],"class_list":["post-25805","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-politique","staff-baptiste-roger-lacan","staff-gilles-gressani"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\n
<\/p>\n\n\n\n
<\/strong><\/p>
Jules Michelet, Histoire de la R\u00e9volution fran\u00e7aise<\/em>, Pr\u00e9face, 1847. <\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n