{"id":257343,"date":"2025-01-07T13:44:43","date_gmt":"2025-01-07T12:44:43","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=257343"},"modified":"2025-01-13T14:55:15","modified_gmt":"2025-01-13T13:55:15","slug":"jean-marie-le-pen-1928-2025-lombre-de-la-republique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2025\/01\/07\/jean-marie-le-pen-1928-2025-lombre-de-la-republique\/","title":{"rendered":"Jean-Marie Le Pen (1928-2025) : l\u2019ombre de la R\u00e9publique"},"content":{"rendered":"\n
Si vous nous lisez r\u00e9guli\u00e8rement et souhaitez soutenir une r\u00e9daction ind\u00e9pendante, nous vous demandons de penser \u00e0 vous abonner au Grand Continent<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n Cela faisait plus d’un an que Jean-Marie Le Pen se taisait. Retranch\u00e9 dans sa r\u00e9sidence de Rueil-Malmaison, il continuait de recevoir quelques visiteurs : sa famille et ses derniers fid\u00e8les. Cependant, il avait cess\u00e9 de prendre la parole publiquement. Le dernier \u00e9pisode de son journal de bord \u2014 ces vid\u00e9os qu\u2019il publiait en ligne pour livrer ses analyses de l\u2019actualit\u00e9, souvent \u00e9maill\u00e9es de propos aux relents racistes ou antis\u00e9mites \u2014 remontait au 28 juin 2023 <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Affaibli et vieillissant, le pr\u00e9sident historique du Front national s\u2019\u00e9tait r\u00e9concili\u00e9 avec sa fille Marine, elle qui l\u2019avait exclu du parti en 2015 apr\u00e8s une nouvelle sortie n\u00e9gationniste. Ce rapprochement laissait penser qu\u2019il avait choisi de ne plus se mettre en travers des ambitions de son h\u00e9riti\u00e8re en rappelant cr\u00fbment quel avait \u00e9t\u00e9 le creuset id\u00e9ologique du Rassemblement national. <\/p>\n\n\n\n Pourtant, le 28 septembre 2024, un peu plus de trois mois avant sa mort, il \u00e9tait film\u00e9 en compagnie de membres de Blood and Honour, un r\u00e9seau europ\u00e9en de promotion de musique n\u00e9o-nazi. V\u00eatu d\u2019un col-roul\u00e9 rouge, le vieil homme chante une chanson paillarde, hilare, avant d\u2019\u00e9couter une ode \u00e0 sa gloire compos\u00e9e par certains des skinheads. Et qu\u2019importe que ses avocats l\u2019aient dit trop malade pour compara\u00eetre au proc\u00e8s qui lui \u00e9tait intent\u00e9, ainsi qu\u2019\u00e0 un grand nombre de cadres du RN, dans l\u2019affaire des assistants parlementaires du Front national au Parlement europ\u00e9en ! Quels que soient les risques pour lui, sa famille ou sa formation politique, Jean-Marie Le Pen \u00e9tait incapable de garder le silence. Jusqu\u2019au bout, il a voulu faire entendre sa voix et montrer qu\u2019il \u00e9tait le grand homme de l\u2019extr\u00eame droite \u2014 de toutes<\/em> les extr\u00eames droites. <\/p>\n\n\n\n Au moment de sa mort, cette constance militante, qui couvre presque trois quarts de si\u00e8cle, est saillante. Elle est l\u2019essence de Jean-Marie Le Pen. Si l’homme a toujours \u00e9t\u00e9 d\u2019extr\u00eame droite, il n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 un doctrinaire. Il ne laisse pas derri\u00e8re lui un legs th\u00e9orique coh\u00e9rent ou structur\u00e9. Loin d\u2019\u00eatre une faiblesse, sa plasticit\u00e9 id\u00e9ologique lui a permis de durer, et, progressivement, de dominer sa famille politique : il a su, tout au long de sa carri\u00e8re, naviguer parmi les nombreuses tendances qui ont constitu\u00e9, des ann\u00e9es 1950 \u00e0 aujourd\u2019hui, la n\u00e9buleuse de l\u2019extr\u00eame droite. Identitaires, nationalistes, catholiques traditionalistes, n\u00e9opa\u00efens, nostalgiques de l\u2019Alg\u00e9rie fran\u00e7aise, ou fascistes, Jean-Marie Le Pen s’est adress\u00e9 \u00e0 tous ces courants, sans jamais se laisser enfermer par l\u2019un d\u2019entre eux \u2014 convaincu qu\u2019il \u00e9tait la seule incarnation de ce qu\u2019il appelait le \u00ab camp national \u00bb. De ce point de vue, il est un v\u00e9ritable carrefour des anti-Lumi\u00e8res, qui n\u2019ont pas d\u00e9sarm\u00e9 au XXe si\u00e8cle <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Mais l\u2019histoire d\u2019un mouvement politique ne se r\u00e9duit jamais \u00e0 un seul homme. Pourtant, sa figure n\u2019en demeure pas moins incontournable pour comprendre le ph\u00e9nom\u00e8ne, tant il a marqu\u00e9 de son empreinte l\u2019\u00e9volution de l\u2019extr\u00eame droite en France.<\/p>\n\n\n\n La constance d\u00e9finit sa vie politique, tout comme sa violence. Qu\u2019elle soit verbale ou physique, celle-ci fut omnipr\u00e9sente dans la carri\u00e8re d\u2019un homme qui la consid\u00e9rait comme un outil l\u00e9gitime pour s\u2019imposer, marquer les esprits ou jeter ses adversaires \u00e0 la vindicte. Au moment de sa mort, il faudra prendre garde \u00e0 ne pas se laisser avoir par le folklore du \u00ab Menhir \u00bb, le surnom que lui donnent ses soutiens, ses adversaires et certains commentateurs. Le souvenir de sa gouaille ou de sa mani\u00e8re de transformer la politique en spectacle pourraient finir par construire une image r\u00e9trospective qui occulterait la brutalit\u00e9 de ses id\u00e9es et de ses m\u00e9thodes. Au moment o\u00f9 le Rassemblement national est aux portes du pouvoir, certains seront peut-\u00eatre tent\u00e9s de d\u00e9diaboliser la m\u00e9moire de celui qui a dirig\u00e9 le parti pendant pr\u00e8s de quarante ans. Il ne faudra jamais oublier que, chez lui, la violence n\u2019\u00e9tait pas seulement un effet de style mais un principe d\u2019action. <\/p>\n\n\n\n Mais Jean-Marie Le Pen ne fut pas seulement une brute. Il \u00e9tait aussi un strat\u00e8ge redoutable, un ambitieux impitoyable qui a su devenir le chef du premier parti d\u2019extr\u00eame droite \u00e0 s\u2019imposer durablement en France, apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale. <\/p>\n\n\n\n Avec lui meurt le dernier d\u00e9put\u00e9 de la IVe<\/sup> R\u00e9publique. Mais c\u2019est surtout un antimonument de la Ve<\/sup> R\u00e9publique qui s\u2019\u00e9teint. Antimonument, car sa long\u00e9vit\u00e9 lui donne une place \u00e0 part dans l\u2019histoire d\u2019un r\u00e9gime o\u00f9 il s\u2019est toujours d\u00e9fini par ses refus et par ses haines. Refus du g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle, qu\u2019il voyait comme un tra\u00eetre \u00e0 tous les id\u00e9aux qu\u2019il pr\u00e9tendait d\u00e9fendre. Refus de toute id\u00e9e de progr\u00e8s d\u00e9mocratique ou social. Refus du lib\u00e9ralisme politique, auquel il pr\u00e9f\u00e9rait un populisme charismatique qui aurait fait de lui la seule voix de la nation. Haine des \u00e9trangers, des juifs, des \u00e9lites, des gauches, toujours ramen\u00e9es au spectre communiste, mais aussi de la construction europ\u00e9enne. Autour de ces refus et de ces haines s\u2019est f\u00e9d\u00e9r\u00e9 un militantisme nostalgique \u2014 celui de l\u2019Empire colonial, dont il n\u2019a jamais accept\u00e9 la fin ; de Vichy qu\u2019il n\u2019a jamais cess\u00e9 de r\u00e9habiliter, tout en ne cessant de s\u2019entourer d\u2019hommes qui avaient d\u00e9di\u00e9 leur vie \u00e0 ce r\u00e9gime et \u00e0 sa m\u00e9moire ; enfin, d\u2019une France au pass\u00e9 id\u00e9alis\u00e9, blanche, catholique, et patriarcale. <\/p>\n\n\n\n Il a aussi \u00e9t\u00e9 l\u2019homme d\u2019une conviction obsessionnelle : l\u2019union des extr\u00eames droites n\u2019\u00e9tait que le pr\u00e9alable \u00e0 une union large des droites, qui passerait n\u00e9cessairement par la liquidation de l\u2019h\u00e9ritage gaulliste. Pour y parvenir, il a multipli\u00e9 les provocations brutales, les revirements, nombreux en mati\u00e8re \u00e9conomique notamment. Mais si le Front national a connu une immense progression sous sa houlette \u2014 des marges absolues de la vie politique fran\u00e7aise au second tour de l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle \u2014 il n\u2019avait pas atteint cet objectif au moment de passer la main \u00e0 sa fille Marine. <\/p>\n\n\n\n Au moment de sa disparition se pose la question de son h\u00e9ritage politique. Alors que le parti a obtenu plus de dix millions de voix lors des deux tours des \u00e9lections l\u00e9gislatives de 2024. En saisir les contours, c\u2019est raconter une part importante de l\u2019histoire de l\u2019extr\u00eame droite en France, mais aussi en Europe de l\u2019Ouest. Mais apr\u00e8s sa mort, Jean-Marie Le Pen est-il toujours une part de son avenir ?<\/p>\n\n\n\n\n \u00ab Mon p\u00e8re \u00e9tait marin-p\u00eacheur et mon grand-p\u00e8re aussi, qui avait fait, \u00e0 vingt ans, dans l\u2019oc\u00e9an Indien, la campagne de Madagascar. Quand je fus assez grand pour attraper un livre sur la plus haute \u00e9tag\u00e8re du buffet qui servait \u00e0 mon p\u00e8re de biblioth\u00e8que, je lus P\u00eacheur d\u2019Islande<\/em>. Loti y voisinait avec Hugo et Alexandre Dumas, les romanciers du peuple. \u00bb <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n Dans tous ses textes autobiographiques, mais aussi dans ses entretiens, Jean-Marie Le Pen rappelle inlassablement cette ascendance. Il s\u2019agissait, bien s\u00fbr, de se pr\u00e9senter comme un fils du peuple, un h\u00e9ritier des traditions populaires et des m\u00e9tiers rudes. Le titre du premier tome de ses m\u00e9moires, Fils de la nation<\/em>, en est une illustration directe, insistant sur la duret\u00e9 des conditions de vie des marins-p\u00eacheurs et, par extension, sur sa filiation avec la France laborieuse. <\/p>\n\n\n\n En v\u00e9rit\u00e9, Jean Le Pen (1901-1942) \u00e9tait un petit patron, propri\u00e9taire de son chalutier. Il \u00e9tait \u00e9galement conseiller municipal, et pr\u00e9sident de la section locale de l\u2019UNC, une association d\u2019anciens combattants plut\u00f4t ancr\u00e9e \u00e0 droite. La famille appartient \u00e0 la petite classe moyenne et Jean-Marie Le Pen se voit encourager \u00e0 poursuivre son parcours acad\u00e9mique jusqu\u2019au baccalaur\u00e9at. <\/p>\n\n\n\n Mais l\u2019\u00e9vocation de cette ascendance a aussi une fonction politique, enraciner son histoire personnelle dans un territoire : la Bretagne. Dans ses m\u00e9moires, son enfance est indissociable de cette r\u00e9gion, de l\u2019oc\u00e9an, o\u00f9 son p\u00e8re a trouv\u00e9 la mort en 1942, lorsqu\u2019il remonte une mine allemande dans l\u2019un de ses filets de p\u00eache, mais aussi d\u2019une \u00e9ducation encadr\u00e9e par deux p\u00f4les : l\u2019\u00e9glise et l\u2019\u00e9cole <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La Bretagne qu\u2019il d\u00e9crit n\u2019est pas seulement un lieu, mais un symbole : celui d\u2019un monde ancien, pr\u00e9serv\u00e9 de ce que la modernit\u00e9 peut avoir de d\u00e9l\u00e9t\u00e8re, o\u00f9 la hi\u00e9rarchie sociale, le labeur, et les valeurs conservatrices tenaient encore leur place. <\/p>\n\n\n\n Jean-Marie Le Pen a quatorze ans \u00e0 la disparition de son p\u00e8re. Les circonstances de sa mort font de lui un \u00ab pupille de la nation \u00bb. Si la situation \u00e9conomique de la famille est d\u00e9grad\u00e9e, ce statut garantit que les frais de base de ses \u00e9tudes seront pay\u00e9s. En mati\u00e8re d\u2019\u00e9ducation, et quoique la famille soit catholique, il n\u2019y a pas de ligne claire entre enseignement la\u00efc et religieux : Jean-Marie Le Pen a fr\u00e9quent\u00e9 l\u2019\u00e9cole communale, le coll\u00e8ge (j\u00e9suite) Saint-Fran\u00e7ois-Xavier de Vannes, puis plusieurs lyc\u00e9es en Bretagne et \u00e0 Saint-Germain-en-Laye o\u00f9 il passe son baccalaur\u00e9at en 1947. Il a plusieurs fois d\u00e9crit les lectures qui avaient \u00e9t\u00e9 les siennes pendant ces ann\u00e9es d\u2019enfance et d\u2019adolescence. Ce sont les classiques qui, sous la Troisi\u00e8me R\u00e9publique, sont largement diffus\u00e9s aupr\u00e8s du lectorat bourgeois : les po\u00e8tes romantiques, des romanciers comme Balzac et Stendhal et \u00ab surtout Alexandre Dumas \u00bb <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il dit aussi avoir aim\u00e9 les r\u00e9cits qui mettent en sc\u00e8ne l\u2019aventure coloniale ou a\u00e9ronautique : Mermoz ou Brazza font partie de son panth\u00e9on, et l\u2019id\u00e9e d\u2019un empire fran\u00e7ais semble l\u2019avoir s\u00e9duit tr\u00e8s t\u00f4t. De ces lectures de jeunesse, il para\u00eet donc avoir \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par les ouvrages qui mettent en sc\u00e8ne l\u2019arch\u00e9type du h\u00e9ros charismatique n\u00e9 dans la litt\u00e9rature populaire du milieu du XIXe<\/sup> si\u00e8cle : c\u2019est parce que le lecteur ne ressemble pas aux protagonistes dont il d\u00e9couvre les p\u00e9rip\u00e9ties qu\u2019il est enthousiasm\u00e9 <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Finalement, il ne fait pas de r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la litt\u00e9rature contre-r\u00e9volutionnaire, abondante dans les biblioth\u00e8ques paroissiales et celles des \u00e9coles libres \u00e0 l\u2019\u00e9poque, ou \u00e0 l\u2019historiographie cap\u00e9tienne, ce courant proche de l\u2019Action fran\u00e7aise qui triomphe aux \u00e9ditions Fayard dans l\u2019entre-deux-guerres. Si l\u2019on excepte une remarque sur le d\u00e9barquement de l\u2019arm\u00e9e des \u00e9migr\u00e9s \u00e0 Quiberon, en 1795, qui se solda par l\u2019ex\u00e9cution des prisonniers, Le Pen n\u2019a pas vraiment \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par la culture contre-r\u00e9volutionnaire de l\u2019Ouest.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 la fin de la guerre, Jean-Marie Le Pen semble avoir voulu s\u2019engager dans les Forces fran\u00e7aises de l\u2019int\u00e9rieur, mais il en est \u00e9cart\u00e9 en raison de son jeune \u00e2ge. S\u2019il est difficile de savoir comment il a r\u00e9ellement v\u00e9cu la fin du conflit, ce moment devient dans ses m\u00e9moires l\u2019occasion d\u2019une longue digression. Il y d\u00e9nonce avec v\u00e9h\u00e9mence l\u2019\u00e9puration, selon lui uniquement men\u00e9e par les communistes, avec la complicit\u00e9 des gaullistes, et il se livre \u00e0 un vibrant apologue de la politique du mar\u00e9chal P\u00e9tain. Selon lui, le r\u00e9gime de Vichy, l\u00e9gal et l\u00e9gitime, aurait agi comme un \u00ab bouclier \u00bb pour prot\u00e9ger la communaut\u00e9 nationale. Il accuse de Gaulle d\u2019avoir orchestr\u00e9 l\u2019humiliation de P\u00e9tain apr\u00e8s la guerre pour mieux asseoir sa propre grandeur. Ce r\u00e9visionnisme p\u00e9tainiste, combin\u00e9 \u00e0 un antigaullisme obsessionnel, illustre comment Le Pen, en m\u00e9morialiste, reste fid\u00e8le aux combats id\u00e9ologiques de toute sa vie. Pourtant, il est peu probable que ses positions politiques aient \u00e9t\u00e9 aussi claires \u00e0 l\u2019\u00e9poque, \u00e0 seulement 16 ans. Il admet d\u2019ailleurs lui-m\u00eame avoir bri\u00e8vement envisag\u00e9 d\u2019adh\u00e9rer au Parti communiste.. <\/p>\n\n\n\n En 1948, il s\u2019inscrit \u00e0 la facult\u00e9 de droit \u00e0 Paris. Pour compl\u00e9ter sa bourse, il doit faire de petits boulots, qui nourriront sa l\u00e9gende d\u2019authentique tribun du peuple \u2014 le titre du second tome de ses M\u00e9moires<\/em>. Jean-Marie Le Pen trouve surtout un exutoire et une v\u00e9ritable vocation dans les activit\u00e9s para-universitaires <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En 1949, il devient pr\u00e9sident de l\u2019Association corporative des \u00e9tudiants en droit (la \u00ab Corpo \u00bb de droit), destin\u00e9e \u00e0 soutenir et repr\u00e9senter les \u00e9tudiants de la discipline. Politiquement, cette organisation n\u2019est pas neutre. Elle a \u00e9t\u00e9 fond\u00e9e en 1909 apr\u00e8s une importante mobilisation des \u00e9tudiants de droit contre Charles Lyon-Caen, doyen de la Facult\u00e9. Tr\u00e8s vite, ce mouvement avait \u00e9t\u00e9 capt\u00e9 et anim\u00e9 par l\u2019Action fran\u00e7aise, qui hait le \u00ab doyen juif \u00bb <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La Corpo est marqu\u00e9e par cet engagement initial et reste proche du mouvement royaliste jusqu\u2019\u00e0 la Seconde Guerre mondiale. Quelques ann\u00e9es apr\u00e8s la fin du conflit, cet h\u00e9ritage y reste bien vivant. C\u2019est l\u00e0 que s\u2019affirme l\u2019anticommunisme de Jean-Marie Le Pen, l\u2019un des traits les plus marqu\u00e9s de son profil politique. C\u2019est aussi par ce groupe qu\u2019il commence \u00e0 fr\u00e9quenter des \u00e9tudiants maurrassiens \u2014 sans jamais adh\u00e9rer au royalisme <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Deux choses sont n\u00e9anmoins marquantes dans ses premi\u00e8res sociabilit\u00e9s politiques. D\u2019une part, alors m\u00eame que la droite est tr\u00e8s affaiblie dans la jeune Quatri\u00e8me R\u00e9publique, Jean-Marie Le Pen s\u2019oriente tr\u00e8s t\u00f4t vers ses marges les plus radicales. D\u2019autre part, il comprend t\u00f4t que l\u2019anticommunisme est un point d\u2019accord id\u00e9ologique pour toutes les droites \u2014 un moyen possible de sortir ses franges les plus extr\u00eames de l\u2019isolement o\u00f9 l\u2019ont plong\u00e9 l’effondrement du r\u00e9gime de Vichy et l’\u00e9puration.<\/p>\n\n\n\n Mais la Corpo n\u2019est pas seulement un lieu de formation politique. \u00c0 travers cet engagement, il se d\u00e9couvre et d\u00e9veloppe des forces. Si Le Pen \u00e9choue \u00e0 devenir avocat, la Corpo lui offre une premi\u00e8re sc\u00e8ne pour affirmer son go\u00fbt pour la prise de parole publique et de la provocation. Dans cet environnement, il apprend \u00e0 r\u00e9unir, contr\u00f4ler et mobiliser des groupes, \u00e0 se poser en porte-parole, et \u00e0 donner une port\u00e9e collective \u00e0 ses ambitions personnelles. En somme, la Corpo est la premi\u00e8re exp\u00e9rience militante de Jean-Marie Le Pen. C\u2019est aussi pour cela qu\u2019elle a acquis une telle importance r\u00e9trospective dans ses r\u00e9cits autobiographiques. <\/p>\n\n\n\n En 1953, il obtient finalement sa licence en droit, apr\u00e8s avoir redoubl\u00e9 plusieurs ann\u00e9es. Quelques semaines plus tard, il s\u2019engage dans les parachutistes. <\/p>\n\n\n\n\n Toute sa carri\u00e8re, Jean-Marie Le Pen s\u2019est pos\u00e9 en d\u00e9fenseur acharn\u00e9 de l\u2019Empire fran\u00e7ais, exaltant sa pr\u00e9tendue mission civilisatrice et d\u00e9non\u00e7ant avec virulence ceux qu\u2019il consid\u00e9rait comme responsables de son abandon : les communistes, les socialistes et les gaullistes. Ce discours, omnipr\u00e9sent dans sa rh\u00e9torique, trouve ses racines dans une fascination profonde pour la grandeur pass\u00e9e de la France coloniale. Apr\u00e8s ses \u00e9tudes, alors que la guerre d\u2019Indochine est pr\u00e9sent\u00e9e comme un rempart contre l\u2019expansion du communisme, il d\u00e9cide de s\u2019engager dans les parachutistes, un choix qui m\u00eale patriotisme revendiqu\u00e9 et go\u00fbt pour l\u2019aventure militaire. En 1954, il s\u2019embarque pour l\u2019Asie mais arrive trop tard pour participer aux combats d\u00e9cisifs, notamment \u00e0 Dien Bien Ph\u00fb. Jean-Marie Le Pen en Indochine, c\u2019est un peu Fabrice \u00e0 Waterloo : il est le spectateur impuissant d\u2019un Empire vacillant. <\/p>\n\n\n\n Pourtant, ces quelques mois en contact avec l\u2019Indochine et ce qu\u2019il reste de l\u2019Empire fran\u00e7ais le fascinent. Il y d\u00e9couvre un monde qui incarne pour lui la grandeur et l\u2019ordre colonial qu\u2019il v\u00e9n\u00e8re, tout en \u00e9tant convaincu d\u2019avoir saisi les causes de son effondrement qu\u2019il attribue \u00e0 la contagion des id\u00e9es communistes et aux renoncements d\u2019une m\u00e9tropole indiff\u00e9rente. La chute de l\u2019Indochine, qu\u2019il vit comme une humiliation personnelle, le marque durablement. Elle renforce sa conviction que toute nouvelle reculade, o\u00f9 qu\u2019elle soit, doit \u00eatre combattue avec la derni\u00e8re \u00e9nergie. Pr\u00e9server ce qu\u2019il reste de l\u2019Empire passera autant par la guerre que par la politique. <\/p>\n\n\n\n De retour en France, il se rapproche d\u2019abord du Centre national des ind\u00e9pendants et paysans (CNIP) \u2014 le point de rencontre des droites non-gaullistes sous la Quatri\u00e8me R\u00e9publique \u2014 avant de rejoindre le mouvement poujadiste, alors en pleine expansion. Ce courant politique a \u00e9merg\u00e9 en juillet 1953 \u00e0 Saint-C\u00e9r\u00e9, dans le Lot, \u00e0 partir de la r\u00e9volte de commer\u00e7ants et artisans contre les contr\u00f4les fiscaux. Initi\u00e9 par Pierre Poujade, un papetier-libraire, le mouvement s\u2019organise rapidement autour de l\u2019Union de d\u00e9fense des commer\u00e7ants et artisans (UDCA), un syndicat cr\u00e9\u00e9 en novembre 1953. D\u2019abord circonscrit au Sud-Ouest, il s\u2019\u00e9tend progressivement \u00e0 une vingtaine de d\u00e9partements en 1954, puis \u00e0 l\u2019ensemble du territoire fran\u00e7ais en 1955. \u00c0 travers des oppositions spectaculaires \u00e0 des contr\u00f4les fiscaux et une organisation m\u00e9thodique par comit\u00e9s locaux, cantonaux et d\u00e9partementaux, l\u2019UDCA f\u00e9d\u00e8re un large r\u00e9seau militant, atteignant pr\u00e8s de 360 000 adh\u00e9rents en 1955 <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le poujadisme s\u2019appuie sur un programme antifiscal et corporatiste, qui mobilise principalement les petits commer\u00e7ants et artisans ressentant un d\u00e9classement \u00e9conomique et social dans l\u2019apr\u00e8s-guerre. S\u2019inscrivant dans la continuit\u00e9 des droites contestataires de la Troisi\u00e8me R\u00e9publique, il exprime la nostalgie pour une France traditionnelle et rurale, ainsi que le rejet des \u00e9lites corrompues. <\/p>\n\n\n\n Poujade est devenu une figure nationale lorsque Le Pen, alors \u00e2g\u00e9 de 27 ans, le rencontre. Son profil d\u2019ancien parachutiste apporte une caution nationaliste et patriote au mouvement, en lui permettant d\u2019\u00e9largir sa plateforme politique \u00e0 la d\u00e9fense de l\u2019Empire. Les \u00e9lections l\u00e9gislatives de janvier 1956, convoqu\u00e9es apr\u00e8s la dissolution de l\u2019Assembl\u00e9e, donnent un d\u00e9bouch\u00e9 inattendu \u00e0 cette rencontre. Lors de sa campagne, Le Pen adopte un ton martial, et se pr\u00e9sente en nationaliste enrag\u00e9, comme en t\u00e9moigne le plus vieil enregistrement disponible de sa carri\u00e8re politique : \u00ab Fran\u00e7ais et Fran\u00e7aises de moins de 30 ans, c\u2019est \u00e0 vous que je m\u2019adresse. (\u2026) Par l\u2019union, nous pouvons chasser tous les dirigeants corrompus et incapables. Fraternellement unis, votez tous, Fran\u00e7ais, le 2 janvier, pour les listes pr\u00e9sent\u00e9es par le mouvement Poujade. \u00bb <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span> En janvier 1956, Jean-Marie Le Pen est \u00e9lu d\u00e9put\u00e9, l\u2019un des plus jeunes de la l\u00e9gislature. Il s\u2019est aussi impos\u00e9 comme l\u2019une des personnalit\u00e9s du mouvement, ayant soutenu nombre de candidats en province. <\/p>\n\n\n\n Quelques semaines apr\u00e8s son \u00e9lection, le 6 f\u00e9vrier, Guy Mollet, le nouveau Pr\u00e9sident du Conseil, est tr\u00e8s mal accueilli par la population europ\u00e9enne d\u2019Alger. Alors que le conflit alg\u00e9rien s\u2019intensifie, il continue d\u2019\u00e9prouver ses capacit\u00e9s d\u2019orateur en d\u00e9fendant inlassablement la cause de l\u2019empire. Il reprend \u00e0 son compte la rh\u00e9torique antis\u00e9mite et complotiste de Poujade, qui, depuis ses d\u00e9buts, d\u00e9nonce des \u00e9lites politiques soumises \u00e0 la finance internationale et aux int\u00e9r\u00eats apatrides. Celles-ci sont d\u00e9sormais aussi accus\u00e9es de brader les colonies <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Pierre Mend\u00e8s France, qui a mis fin \u00e0 la guerre d\u2019Indochine, est, par exemple, sans cesse ramen\u00e9 \u00e0 ses origines juives : \u00e0 Marseille, le 26 juin 1956, Le Pen proclame : \u00ab Le mot empire a encore une signification pour les braves gens et je dis \u00e0 Mend\u00e8s France qu\u2019il ne faut pas brader un pays comme on vend des tapis. \u00bb Ce discours, qui associe l\u2019abandon de l\u2019Empire \u00e0 une trahison nationale orchestr\u00e9e par des \u00e9lites cosmopolites, devient l\u2019un des piliers de son discours. <\/p>\n\n\n\n Cependant le passage de Jean-Marie Le Pen au sein du mouvement poujadiste est de courte dur\u00e9e. Il commence rapidement \u00e0 s\u2019\u00e9loigner du fondateur, jusqu\u2019\u00e0 rompre en 1957 pour se rapprocher \u00e0 nouveau du CNIP. Et surtout, en octobre 1956, Le Pen obtient l\u2019autorisation de quitter l\u2019Assembl\u00e9e pour six mois afin de rejoindre son unit\u00e9 en Alg\u00e9rie : le premier r\u00e9giment \u00e9tranger de parachutistes (REP) o\u00f9 il sert en tant que lieutenant. Avec son unit\u00e9, il participe \u00e0 l\u2019intervention conjointe de la France, de la Grande-Bretagne et d\u2019Isra\u00ebl \u00e0 Suez. La d\u00e9cision des dirigeants franco-britanniques d\u2019abandonner leurs positions sous la pression des \u00c9tats-Unis et de l\u2019Union sovi\u00e9tique lui appara\u00eet comme un nouveau renoncement. Il arrive ensuite \u00e0 Alger o\u00f9 son r\u00e9giment est d\u00e9ploy\u00e9 dans le cadre de l\u2019immense op\u00e9ration de r\u00e9pression qu\u2019y dirige le g\u00e9n\u00e9ral Massu. Cette p\u00e9riode marque un v\u00e9ritable basculement dans l\u2019usage de la torture en Alg\u00e9rie. Si le ph\u00e9nom\u00e8ne avait toujours \u00e9t\u00e9 une composante de l\u2019ordre colonial, l\u2019intensification de la lutte contre le FLN et l\u2019extension croissante des pouvoirs de l\u2019arm\u00e9e font qu\u2019il est d\u00e9sormais \u00e9rig\u00e9 en syst\u00e8me <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Officier de renseignements, Jean-Marie Le Pen a tortur\u00e9 en Alg\u00e9rie. D\u00e8s 1962, l\u2019historien Pierre Vidal-Naquet, qui s\u2019appuie sur des rapports de police, \u00e9tablit que Le Pen a personnellement particip\u00e9 \u00e0 des actes de torture <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ces accusations sont initialement confirm\u00e9es par Le Pen lui-m\u00eame. Dans un entretien \u00e0 Combat<\/em>, en novembre 1962, il d\u00e9clare ouvertement : \u00ab Nous avons tortur\u00e9 parce qu\u2019il fallait le faire \u00bb. Il accuse m\u00eame ceux qui s\u2019y refusent d\u2019\u00eatre responsables des morts qu\u2019ils auraient pu emp\u00eacher. Toutefois, avec le temps, il revient sur ses propos, niant que les m\u00e9thodes utilis\u00e9es dans les unit\u00e9s qu\u2019il dirigeait puissent \u00eatre assimil\u00e9es \u00e0 de la torture et pr\u00e9tendant avoir dit \u00ab nous \u00bb pour s\u2019exprimer au nom de l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise. Au fil des ann\u00e9es, alors que des t\u00e9moignages de victimes et de t\u00e9moins s\u2019accumulent, Le Pen change de strat\u00e9gie et d\u00e9nonce un complot politique, qualifiant ces accusations de man\u0153uvres orchestr\u00e9es par ses adversaires <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 son retour en m\u00e9tropole, Jean-Marie Le Pen retrouve son si\u00e8ge \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale o\u00f9 il soutient absolument la r\u00e9pression en Alg\u00e9rie. En 1957, il cofonde le Front national des combattants (FNC) \u2014 imposant ce nom de \u00ab Front national \u00bb \u2014 et adopte un embl\u00e8me inspir\u00e9 du premier REP. Il acquiert une certaine notori\u00e9t\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 son retour dans l\u2019arm\u00e9e, son intransigeance nationaliste et son sens de l\u2019insulte et de la provocation. Le 11 f\u00e9vrier 1958, au cours d\u2019un d\u00e9bat sur le bombardement de Sakiet Sidi Youssef, un village tunisien pr\u00e9sent\u00e9 comme un camp d\u2019entra\u00eenement du FLN, il s\u2019en prend \u00e0 nouveau Pierre Mend\u00e8s-France : \u00ab Monsieur Mend\u00e8s France, vous cristallisez sur votre personnage un certain nombre de r\u00e9pulsions patriotiques, presque physiques \u00bb. Depuis la campagne l\u00e9gislative de 1956, Jean-Marie Le Pen ma\u00eetrise parfaitement les codes de la rh\u00e9torique antis\u00e9mite. <\/p>\n\n\n\n Alors que la guerre d\u2019Alg\u00e9rie menace de s\u2019\u00e9tendre en m\u00e9tropole, la Quatri\u00e8me R\u00e9publique s\u2019effondre <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Initialement prudent, il s\u2019abstient de voter les pleins pouvoirs \u00e0 de Gaulle et adopte une position attentiste. Le poujadisme s\u2019\u00e9tant effondr\u00e9, il est r\u00e9\u00e9lu d\u00e9put\u00e9 de Paris en 1958, en tant qu\u2019apparent\u00e9 au CNIP. L\u2019\u00e9volution du g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle vers la politique d\u2019autod\u00e9termination pour l\u2019Alg\u00e9rie provoque son basculement. Jean-Marie Le Pen est alors l\u2019un des plus ardents d\u00e9fenseurs de l\u2019Alg\u00e9rie fran\u00e7aise \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale. Il prend publiquement parti pour l\u2019OAS, et soutient des figures comme Pierre Lagaillarde, instigateur de la \u00ab semaine des barricades \u00bb. Il ne bascule pas lui-m\u00eame dans l\u2019ill\u00e9galit\u00e9 \u2014 une singularit\u00e9 de son parcours \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 nombre de groupuscules d\u2019extr\u00eame droite finissent par favoriser la lutte violente et clandestine. <\/p>\n\n\n\n La d\u00e9fense radicale de l\u2019Alg\u00e9rie fran\u00e7aise et son corollaire, l\u2019antigaullisme, laissent une trace ind\u00e9l\u00e9bile dans les engagements politiques ult\u00e9rieurs de Jean-Marie Le Pen, constituant l\u2019une de ses principales boussoles \u2014 auxquelles s\u2019ajoute bient\u00f4t l\u2019apologie du p\u00e9tainisme. Cette strat\u00e9gie lui co\u00fbte \u00e9lectoralement. En 1962, apr\u00e8s la dissolution d\u00e9cid\u00e9e par de Gaulle, il est battu \u00e0 Paris, par un gaulliste, Ren\u00e9 Capitant. Plus g\u00e9n\u00e9ralement, le combat pour l\u2019Alg\u00e9rie fran\u00e7aise, marqu\u00e9 par la strat\u00e9gie de terreur d\u00e9ploy\u00e9e par l\u2019OAS, marginalise les mouvements et les figures d\u2019extr\u00eame droite qui se sont engag\u00e9s \u00e0 plein dans ce combat. Chez les gaullistes, elle r\u00e9active la m\u00e9moire de la Seconde Guerre mondiale pour isoler politiquement les nostalgiques de Vichy et de l\u2019Empire. Ce sont eux que Jean-Marie Le Pen s\u2019emploiera \u00e0 r\u00e9unir \u00e0 partir des ann\u00e9es 1970.<\/p>\n\n\n\n Dans l\u2019immediat, s\u2019il ne renonce en rien \u00e0 la politique, il diversifie ses activit\u00e9s et fonde la Soci\u00e9t\u00e9 d\u2019\u00e9tudes et de relations publiques (Serp), pr\u00e9sent\u00e9e comme \u00ab une maison d\u2019\u00e9dition de disques p\u00e9dagogiques \u00bb. Parmi ses associ\u00e9s, on trouve notamment l\u2019ancien Waffen SS L\u00e9on Gaultier. Le catalogue, qui contient notamment des chants du Troisi\u00e8me Reich, lui vaut quelques condamnations, notamment pour la publication de disques reproduisant une d\u00e9claration de Jean-Marie Bastien-Thiry, ex\u00e9cut\u00e9 en 1963 pour avoir tent\u00e9 d\u2019assassiner de Gaulle au Petit Clamart, ou faisant l\u2019\u00e9loge du mar\u00e9chal P\u00e9tain. En 1962 para\u00eet aussi un enregistrement de la plaidoirie pour la d\u00e9fense du g\u00e9n\u00e9ral Salan <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span> qu\u2019avait prononc\u00e9e Jean-Louis Tixier-Vignancour <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n D\u00e9put\u00e9 sous la Troisi\u00e8me R\u00e9publique, ce dernier avait vot\u00e9 les pleins pouvoirs au mar\u00e9chal P\u00e9tain, avant de devenir secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral adjoint \u00e0 l\u2019Information de l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais de son gouvernement jusqu\u2019au printemps 1941. Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 par les autorit\u00e9s de Vichy, puis par les Allemands, il rejoint Alger et s\u2019engage dans le corps exp\u00e9ditionnaire fran\u00e7ais en Italie, d\u2019o\u00f9 il est rappel\u00e9 par le Comit\u00e9 fran\u00e7ais de la Lib\u00e9ration nationale avant d\u2019\u00eatre incarc\u00e9r\u00e9. Apr\u00e8s la guerre, il est frapp\u00e9 d\u2019in\u00e9ligibilit\u00e9 pour ses actions au d\u00e9but de l\u2019Occupation. Avocat, il d\u00e9fend C\u00e9line, dont il obtient l\u2019amnistie en 1951, avant de revenir en politique. Comme Jean-Marie Le Pen, il est \u00e9lu en 1956, mais si\u00e8ge parmi les non-inscrits. Battu en 1958, il fonde deux ans plus tard le Front national pour l\u2019Alg\u00e9rie fran\u00e7aise avec Jean-Marie Le Pen \u2014 un mouvement dissous par le Conseil des ministres en d\u00e9cembre 1960. <\/p>\n\n\n\n Le combat acharn\u00e9 pour la d\u00e9fense de l\u2019Empire rapproche donc les deux hommes et, en 1964, Jean-Marie Le Pen prend la t\u00eate des Comit\u00e9s Tixier-Vignancour dont l\u2019ambition est de f\u00e9d\u00e9rer toutes les droites antigaullistes. Les anciens poujadistes et les partisans de l\u2019Alg\u00e9rie fran\u00e7aise forment les gros bataillons de ce mouvement dans lequel il occupe une position centrale. En mars 1965, les listes parrain\u00e9es par Tixier-Vignancour obtiennent pr\u00e8s de 9 % des voix \u00e0 Paris, ce qui est interpr\u00e9t\u00e9 comme le signe d\u2019une demande politique. \u00c0 l\u2019automne, Le Pen devient son directeur de campagne pendant l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle. C\u2019est une exp\u00e9rience marquante, mais frustrante car sa candidature n\u2019obtient qu\u2019une quatri\u00e8me place et un score d\u00e9cevant au regard des ambitions qu\u2019il affichait : 5,2 % des suffrages exprim\u00e9s. Il est particuli\u00e8rement performant \u00e0 Paris, o\u00f9 existe une tradition nationaliste qui remonte \u00e0 la crise boulangiste et \u00e0 l\u2019affaire Dreyfus, et surtout dans le Sud-Est de la France o\u00f9 vivent une grande majorit\u00e9 des rapatri\u00e9s d\u2019Alg\u00e9rie <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Si la capitale cesse d\u2019\u00eatre un territoire important dans les ann\u00e9es 1980, lorsque commence \u00e0 d\u00e9cliner la part du vote bourgeois pour le FN, le Sud est rest\u00e9 un bastion qui s\u2019adapte aux \u00e9volutions du parti, tout en permettant de mesurer la persistance des motivations x\u00e9nophobes dans les d\u00e9terminants du vote des \u00e9lecteurs du parti d\u2019extr\u00eame droite <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Le choix de Jean-Louis Tixier-Vignancour d\u2019appeler \u00e0 voter Fran\u00e7ois Mitterrand au second tour de l\u2019\u00e9lection de 1965 est v\u00e9cu comme une trahison par Jean-Marie Le Pen, par ailleurs convaincu qu\u2019il aurait fait un meilleur score s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 le candidat. Cette premi\u00e8re exp\u00e9rience nationale reste n\u00e9anmoins marquante dans sa carri\u00e8re. En plus de lui avoir permis d\u2019\u00e9prouver ses comp\u00e9tences d\u2019organisateur \u00e0 grande \u00e9chelle, elle lui a aussi permis de r\u00e9unir un important fichier de 100 000 \u00e0 200 000 noms, constitu\u00e9 de sympathisants des Comit\u00e9s Tixier. <\/p>\n\n\n\n Au lendemain de la campagne, Jean-Marie Le Pen est plus que jamais convaincu qu\u2019il faut fonder un grand mouvement capable d\u2019unifier toutes les tendances de l\u2019extr\u00eame droite, et dont il prendrait la t\u00eate. Paradoxalement, ce n\u2019est pas lui qui initie le projet qui, en 1972, aboutit \u00e0 la fondation d\u2019un petit parti : le Front national. <\/p>\n\n\n\n\n\n Depuis la Troisi\u00e8me R\u00e9publique, aucun mouvement ou parti n\u2019avait r\u00e9ussi \u00e0 s\u2019inscrire durablement \u00e0 l\u2019extr\u00eame droite du champ politique fran\u00e7ais. Les l\u00e9gitimistes, qui repr\u00e9sentaient pr\u00e8s d\u2019un tiers des d\u00e9put\u00e9s \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale de 1871, s\u2019\u00e9tiol\u00e8rent rapidement, incapables de maintenir une influence significative. Les ligues des ann\u00e9es 1930, bien que spectaculaires, s\u2019effondr\u00e8rent sous le poids de leurs divisions et des r\u00e9pressions gouvernementales. M\u00eame l\u2019Action fran\u00e7aise, qui demeure l\u2019un des principaux rep\u00e8res id\u00e9ologiques de l\u2019extr\u00eame droite, a presque toujours refus\u00e9 de briguer les suffrages, \u00e0 l\u2019exception des \u00e9lections de 1920 et 1924, et se cantonne \u00e0 un r\u00f4le doctrinaire. En revanche, avec le Front national, Jean-Marie Le Pen r\u00e9alise un exploit in\u00e9dit dans l\u2019histoire de l\u2019extr\u00eame droite fran\u00e7aise : durer. <\/p>\n\n\n\n Cela n\u2019avait rien d\u2019une \u00e9vidence. Dans les ann\u00e9es 1950, tandis que Jean-Marie Le Pen commence sa carri\u00e8re politique au Parlement, \u00e9voluant aux confins de la droite et de l\u2019extr\u00eame droite, plusieurs groupuscules d\u2019extr\u00eame droite se tiennent \u00e9loign\u00e9s de l\u2019ar\u00e8ne parlementaire. Ces nationalistes r\u00e9volutionnaires d\u00e9fendent l\u2019h\u00e9ritage du fascisme, mais la violence de ces groupes et les querelles id\u00e9ologiques entre ces membres rend cette n\u00e9buleuse extr\u00eamement instable. <\/p>\n\n\n\n En 1969 est fond\u00e9 le plus important de ces groupes n\u00e9ofascistes, Ordre nouveau (ON) qui amorce une importante mue strat\u00e9gique : sans abandonner les principes du nationalisme r\u00e9volutionnaire, il s\u2019agit d\u00e9sormais de trouver une large audience dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise en faisant notamment fond sur l\u2019anticommunisme et la lutte contre les organisations \u00ab gauchistes \u00bb <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Soucieux de se doter d\u2019une vitrine \u00e9lectorale respectable, les cadres d\u2019ON d\u00e9cident de cr\u00e9er une organisation distincte, destin\u00e9e \u00e0 porter leurs revendications dans les urnes. Pour pr\u00e9sider ce nouveau parti, leur choix se porte sur Jean-Marie Le Pen, non sans h\u00e9sitations ni tensions. Initialement, la pr\u00e9sidence est propos\u00e9e \u00e0 Dominique Venner, qui d\u00e9cline l\u2019offre. C\u2019est Fran\u00e7ois Brigneau, ancien milicien proche de Le Pen, qui avance son nom, convaincu que son exp\u00e9rience politique et son image mod\u00e9r\u00e9e pourraient \u00eatre des atouts. Pourtant, les cadres d\u2019Ordre nouveau, sceptiques, jugent Le Pen d\u00e9pass\u00e9, trop r\u00e9actionnaire et enferm\u00e9 dans la nostalgie de l\u2019Alg\u00e9rie fran\u00e7aise. Mais finalement, les arguments de Brigneau font mouche : son profil et son exp\u00e9rience politiques, combin\u00e9s \u00e0 son respect des institutions et sa m\u00e9fiance envers l\u2019ill\u00e9galit\u00e9, pourraient servir la strat\u00e9gie d\u2019un parti \u00ab attrape-tout \u00bb, capable de ratisser large parmi les \u00e9lecteurs d\u00e9sabus\u00e9s des droites traditionnelles <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n D\u00e8s sa fondation, le Front national est marqu\u00e9 par de fortes tensions internes. Les membres d\u2019ON, bien qu\u2019int\u00e9gr\u00e9s en nombre dans la nouvelle structure, ne parviennent pas \u00e0 imposer leurs id\u00e9es r\u00e9volutionnaires face \u00e0 la ligne de Le Pen, qui veut orienter le parti vers un programme populiste et nationaliste, qui m\u00ealerait conservatisme social, anticommunisme et anti-\u00e9litisme. Le Front national s\u2019engage aussi prudemment sur le terrain de l\u2019immigration, un th\u00e8me cher \u00e0 ON mais encore marginal dans le d\u00e9bat politique de l\u2019\u00e9poque. Les \u00e9lections l\u00e9gislatives de 1973 constituent un premier test \u00e9lectoral. Malgr\u00e9 la mobilisation de ses militants, le parti ne parvient qu\u2019\u00e0 des r\u00e9sultats d\u00e9risoires, avec seulement 1,32 % des voix au niveau national. Cette d\u00e9route \u00e9lectorale exacerbe les divisions internes. Les militants d\u2019ON, frustr\u00e9s par l\u2019\u00e9chec et le contr\u00f4le exerc\u00e9 par Le Pen, organisent un meeting virulent contre l\u2019immigration en juin 1973. Cet \u00e9v\u00e9nement, marqu\u00e9 par des affrontements violents avec l\u2019extr\u00eame gauche, entra\u00eene la dissolution d\u2019Ordre nouveau par le gouvernement. Jean-Marie Le Pen \u00e9merge comme l\u2019unique t\u00eate de proue du Front national, mais cette victoire a co\u00fbt\u00e9 cher : il est \u00e0 la t\u00eate d\u2019un parti qui a tout d\u2019une coquille vide. Une fois de plus, les forces d\u2019extr\u00eame droite ont \u00e9chou\u00e9 \u00e0 s\u2019unir. <\/p>\n\n\n\n Tandis que les anciens d\u2019ON, r\u00e9unis dans le Parti des forces nouvelles, apportent leur soutien militant \u00e0 la campagne de Val\u00e9ry Giscard d\u2019Estaing, ce qui, dans l\u2019imm\u00e9diat, leur apporte des subsides importants, Jean-Marie Le Pen s\u2019emploie \u00e0 reconstruire le Front national, une phase d\u00e9cisive dans l\u2019imaginaire du parti et la constitution d\u2019une identit\u00e9 presque totale entre celui-ci et son pr\u00e9sident. \u00c0 l\u2019\u00e9chelon national, le Front national pose les bases de son organisation future. Victor Barth\u00e9lemy, ancien lieutenant de Jacques Doriot et homme d\u2019appareil chevronn\u00e9, joue un r\u00f4le central dans cette transformation. Apportant son exp\u00e9rience tir\u00e9e de ses engagements ant\u00e9rieurs au sein du Parti communiste (PCF) et du Parti populaire fran\u00e7ais \u2014 un parti fasciste dirig\u00e9 par Jacques Doriot actif \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1930 et pendant la Seconde Guerre mondiale \u2014 il con\u00e7oit une structure pyramidale et hi\u00e9rarchis\u00e9e, inspir\u00e9e des m\u00e9thodes du PCF. Il met en place des f\u00e9d\u00e9rations d\u00e9partementales, des sections locales, et des commissions, tout en initiant des associations qui pr\u00e9figurent des cercles professionnels et renforcent le maillage territorial du FN. Malgr\u00e9 le faible nombre de participants aux r\u00e9unions locales au printemps 1974, ce travail de fond permet d\u2019attirer des sympathisants et de poser les bases d\u2019une implantation durable. Dans le m\u00eame temps, Jean-Marie Le Pen cherche \u00e0 nouer des relations avec des partis nationalistes \u00e9trangers, notamment le MSI en Italie et des mouvements en Belgique, renfor\u00e7ant l\u2019ambition internationale du parti <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Dans ce contexte de r\u00e9organisation interne, la candidature de Jean-Marie Le Pen \u00e0 l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle de 1974 repr\u00e9sente un d\u00e9fi de taille. Le parti, encore fragile, n\u2019est pas pr\u00eat pour un scrutin d\u2019une telle envergure, mais Le Pen per\u00e7oit dans cette \u00e9ch\u00e9ance une opportunit\u00e9 capitale pour accro\u00eetre la visibilit\u00e9 de son parti. Malgr\u00e9 des moyens financiers limit\u00e9s, une \u00e9quipe r\u00e9duite et le soutien militant d\u2019organisations ext\u00e9rieures comme Militant<\/em>, Le Pen lance sa campagne avec une double priorit\u00e9 : se faire conna\u00eetre et r\u00e9colter des fonds. C\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque qu\u2019il commence \u00e0 marquer l\u2019opinion avec un objet qu\u2019il arbore jusque dans les ann\u00e9es 1980 : son bandeau sur l\u2019\u0153il gauche <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Alors qu\u2019il l\u2019avait perdu \u00e0 cause d\u2019une cataracte traumatique, cet artefact est l\u2019objet de nombreuses l\u00e9gendes frontistes : Jean-Marie Le Pen pr\u00e9tend l\u2019avoir perdu dans une bagarre \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950, accr\u00e9ditant l\u2019image du chef dur, toujours pr\u00eat \u00e0 faire le coup de poing \u2014 \u00e9cho des chahuts \u00e9tudiants constitutifs de l\u2019imaginaire militant \u00e0 l\u2019extr\u00eame droite. <\/p>\n\n\n\n L\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle se solde par un \u00e9chec cuisant. Avec seulement 0,74 % des suffrages exprim\u00e9s, il termine en septi\u00e8me position, loin derri\u00e8re les principaux candidats, mais aussi des figures \u00e9mergentes comme Arlette Laguiller ou Ren\u00e9 Dumont. Le contexte \u00e9lectoral, marqu\u00e9 par une forte polarisation entre Fran\u00e7ois Mitterrand et les repr\u00e9sentants de la majorit\u00e9 sortante, a marginalis\u00e9 les \u00ab petits candidats \u00bb. Le Pen, malgr\u00e9 une campagne men\u00e9e avec des moyens financiers limit\u00e9s et un r\u00e9seau militant r\u00e9duit, esp\u00e9rait toutefois d\u00e9passer le seuil des 5 %, n\u00e9cessaire pour assurer le remboursement des frais de campagne et donner de la visibilit\u00e9 \u00e0 son parti. Mais sa strat\u00e9gie, bas\u00e9e sur la d\u00e9nonciation du syst\u00e8me et une rh\u00e9torique populiste, \u00e9choue \u00e0 mobiliser un \u00e9lectorat de droite dispers\u00e9 entre Val\u00e9ry Giscard d\u2019Estaing, Jacques Chaban-Delmas et Jean Royer, qui capte la majeure partie des voix conservatrices et catholiques traditionalistes. Malgr\u00e9 tout, cette campagne marque un jalon important dans l\u2019\u00e9volution politique de Jean-Marie Le Pen. Elle lui permet d\u2019acqu\u00e9rir une premi\u00e8re visibilit\u00e9 sur la sc\u00e8ne nationale et de poser les bases d\u2019une strat\u00e9gie de long terme pour ancrer son parti dans le paysage politique. Malgr\u00e9 l\u2019\u00e9chec imm\u00e9diat, il s\u2019affirme comme le visage de l\u2019extr\u00eame droite fran\u00e7aise, alors que le PFN paye tr\u00e8s vite son d\u00e9faut d\u2019incarnation <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Avec cette premi\u00e8re exp\u00e9rience \u00e0 la pr\u00e9sidentielle, Jean-Marie Le Pen est devenu incontournable au sein du parti, mais il est loin d\u2019\u00eatre seuls. Dans la longue histoire des \u00ab num\u00e9ros deux \u00bb qui ont fait l\u2019histoire du mouvement, Victor Barth\u00e9lemy, Fran\u00e7ois Duprat, et Jean-Fran\u00e7ois Chiappe, parfois surnomm\u00e9s les \u00ab mousquetaires \u00bb du FN, jouent un r\u00f4le essentiel <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le premier continue son travail d\u2019organisation, tandis que Duprat, un id\u00e9ologue graphomane qui fait partie des premiers \u00e0 diffuser les th\u00e9ories n\u00e9gationnistes, \u00e9labore la synth\u00e8se entre les diff\u00e9rentes sensibilit\u00e9s nationalistes, qui devient la caract\u00e9ristique du parti <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Enfin, Jean-Fran\u00e7ois Chiappe, monarchiste et proche des milieux conservateurs, s\u2019efforce de donner une fa\u00e7ade respectable au parti, en insistant notamment sur son anticommunisme. Parall\u00e8lement, le Front national s’efforce d\u2019int\u00e9grer divers courants d\u2019extr\u00eame droite, y compris des \u00e9l\u00e9ments controvers\u00e9s comme les nationalistes-r\u00e9volutionnaires ou les solidaristes \u2014 qui disent rejeter autant le communisme que le capitalisme \u2014, pour pallier la faiblesse num\u00e9rique et financi\u00e8re du parti. Parmi eux se trouve notamment Jean-Pierre Stirbois, pass\u00e9 par le solidarisme, qui devient secr\u00e9taire-g\u00e9n\u00e9ral du parti en 1981, dont il accompagne les premiers succ\u00e8s \u00e9lectoraux. <\/p>\n\n\n\n Alors m\u00eame que les caisses du parti sont vides, Jean-Marie Le Pen re\u00e7oit un important h\u00e9ritage en 1976 : Hubert Lambert, un militant d\u2019extr\u00eame droite d\u2019une famille d\u2019industriels, fait de lui son l\u00e9gataire universel. Il re\u00e7oit une fortune estim\u00e9e \u00e0 30 millions de francs, ainsi que des biens immobiliers prestigieux, dont un h\u00f4tel particulier \u00e0 Saint-Cloud, le domaine de Montretout, qui deviendra \u00e0 la fois sa r\u00e9sidence familiale et le quartier g\u00e9n\u00e9ral du parti.<\/p>\n\n\n\n L\u2019h\u00e9ritage Lambert devient rapidement un sujet de tensions au sein du Front national. Certains militants estiment que ce legs, consid\u00e9rable, aurait d\u00fb b\u00e9n\u00e9ficier directement au parti. Jean-Marie Le Pen, au contraire, affirme que cet h\u00e9ritage \u00e9tait personnel, le r\u00e9sultat d\u2019un lien de confiance et d\u2019amiti\u00e9 entre Lambert et lui. C\u2019est aussi le signe que, pour Le Pen, le parti est une extension de sa personne. Quoi qu\u2019il en soit, celui-ci est d\u00e9sormais un homme riche, ce qui lui conf\u00e8re une libert\u00e9 nouvelle dans ses activit\u00e9s politiques. <\/p>\n\n\n\n Quelques mois apr\u00e8s ce legs, l\u2019attentat \u00e0 la bombe qui souffle l\u2019appartement de Le Pen dans la nuit du 30 octobre 1976 est probablement li\u00e9 \u00e0 cet h\u00e9ritage. Bien qu\u2019un comit\u00e9 antifasciste inconnu ait revendiqu\u00e9 l\u2019acte, il est probable qu\u2019un cousin d\u2019Hubert Lambert l\u2019ait organis\u00e9. Survenu le soir m\u00eame du quatri\u00e8me congr\u00e8s du Front national, cet \u00e9v\u00e9nement provoque une onde de choc m\u00e9diatique qui place pour la premi\u00e8re fois le parti et son pr\u00e9sident sous les projecteurs. Bien que l\u2019attentat ne fasse aucune victime, il attire l\u2019attention sur Jean-Marie Le Pen et son mouvement qui exploitent ce coup de projecteur pour renforcer leur l\u00e9gitimit\u00e9, en d\u00e9non\u00e7ant un climat de violence politique et cherchant \u00e0 rallier une droite conservatrice inqui\u00e8te des d\u00e9bordements gauchistes. Deux ans plus tard, Fran\u00e7ois Duprat meurt dans l\u2019explosion de sa voiture. Cette affaire encore irr\u00e9solue donne un premier martyr au parti d\u2019extr\u00eame droite : chaque ann\u00e9e, Jean-Marie Le Pen vient rendre hommage le 18 mars \u00e0 cette figure du Front national des d\u00e9buts. <\/p>\n\n\n\n Avec la disparition de Duprat, c\u2019est Jean-Pierre Stirbois qui va progressivement s\u2019imposer comme num\u00e9ro deux du parti, d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 donner au Front national une v\u00e9ritable assise populaire.<\/p>\n\n\n\n\n Les ann\u00e9es 1980 sont paradoxales pour Jean-Marie Le Pen. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, le Front national conna\u00eet ses premiers succ\u00e8s \u00e9lectoraux, validant les choix strat\u00e9giques op\u00e9r\u00e9s depuis les ann\u00e9es 1970. De l\u2019autre, la radicalit\u00e9 du parti et de son dirigeant \u00e9clate au grand jour. Autrement dit, la r\u00e9surrection m\u00e9diatique et politique de l\u2019extr\u00eame droite en France s\u2019accompagne d\u2019un isolement politique total. <\/p>\n\n\n\n Le contexte politique des ann\u00e9es 1980 joue un r\u00f4le d\u00e9cisif dans l\u2019ascension du parti d\u2019extr\u00eame droite. L\u2019\u00e9lection de Fran\u00e7ois Mitterrand en 1981, suivie de la formation d\u2019un gouvernement incluant des ministres communistes, polarise fortement le d\u00e9bat public. En r\u00e9action, Jean-Marie Le Pen positionne le Front national comme un parti de \u00ab r\u00e9sistance \u00bb face \u00e0 la gauche. En plus de l\u2019anticommunisme, il exploite des th\u00e9matiques comme l\u2019immigration, pr\u00e9sent\u00e9e comme une menace pour l\u2019identit\u00e9 nationale, et l\u2019ins\u00e9curit\u00e9, qui devient un cheval de bataille \u00e9lectoral.<\/p>\n\n\n\n Les divisions au sein de la droite classique, exacerb\u00e9es par la rivalit\u00e9 entre Val\u00e9ry Giscard d\u2019Estaing et Jacques Chirac, ouvrent \u00e9galement un espace politique pour le FN. Ces tensions emp\u00eachent la formation d’un front uni contre l\u2019extr\u00eame droite et offrent \u00e0 Le Pen l\u2019opportunit\u00e9 de capter une partie de l\u2019\u00e9lectorat d\u00e9\u00e7u par la droite traditionnelle. Au d\u00e9but de la d\u00e9cennie, le pr\u00e9sident du Front national et son entourage estiment \u00e9galement que la pr\u00e9sidence de Fran\u00e7ois Mitterrand est une occasion de lancer une dynamique commune aux oppositions, pr\u00e9lude \u00e0 une forme d\u2019union des droites. En juillet 1982, il \u00e9crit ainsi \u00e0 Jacques Chirac et Jean Lecanuet pour leur proposer une alliance.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Cette tentative de d\u00e9diabolisation \u2014 une strat\u00e9gie consubstantielle \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019un parti d\u2019extr\u00eame droite, dont l\u2019objectif est d\u2019exister \u00e9lectoralement <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 a \u00e9t\u00e9 rendue possible par l\u2019activit\u00e9 de Jean-Pierre Stirbois, devenu \u00ab num\u00e9ro deux \u00bb du parti apr\u00e8s la mort de Fran\u00e7ois Duprat en 1978. Avec lui, le Front national amorce une transformation cruciale. Il entreprend notamment d\u2019\u00e9carter les \u00e9l\u00e9ments les plus radicaux, les nationalistes-r\u00e9volutionnaires et les n\u00e9o-nazis, qu\u2019il consid\u00e8re nuisibles \u00e0 la cr\u00e9dibilit\u00e9 du parti <\/span>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette purge, r\u00e9alis\u00e9e entre 1981 et 1988, permet au mouvement de se repositionner comme une organisation politique capable de concourir s\u00e9rieusement \u00e0 des \u00e9lections. <\/p>\n\n\n\n Alors qu\u2019apr\u00e8s avoir \u00e9chou\u00e9 \u00e0 obtenir les cinq cents parrainages n\u00e9cessaires, Jean-Marie Le Pen n\u2019avait pas r\u00e9ussi \u00e0 se pr\u00e9senter \u00e0 l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle de 1981, et que le parti avait obtenu des r\u00e9sultats tr\u00e8s faibles aux \u00e9lections l\u00e9gislatives qui avaient suivi, les cantonales de l\u2019ann\u00e9e suivante sont l\u2019occasion de pr\u00e9senter de nombreuses candidatures et de renforcer les f\u00e9d\u00e9rations locales \u00e0 un moment o\u00f9 le parti ne dispose que de 1500 militants <\/span>30<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Mais ce sont les municipales de Dreux en 1983 qui constituent le v\u00e9ritable tournant politique, tout en donnant une premi\u00e8re exposition m\u00e9diatique importante au Front national : avec plus de 16 % des voix, la liste men\u00e9e par Jean-Pierre Stirbois fusionne avec celle du RPR et de l\u2019UDF, obtenant ainsi une victoire symbolique. Cette alliance est bien accueillie par les dirigeants des deux grands partis de droite qui y voient un moyen d\u2019arracher la ville \u00e0 la gauche.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Ce succ\u00e8s participe de l\u2019\u00e9mergence publique du parti et de son pr\u00e9sident. En 1982, Jean-Marie Le Pen, qui s\u2019\u00e9tait plaint dans une lettre \u00e0 Fran\u00e7ois Mitterrand que le Front national ne recevait aucune couverture m\u00e9diatique, est plus suivi par les journalistes <\/span>31<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Pour accompagner ce mouvement, il s\u2019emploie \u00e0 transformer son apparence. L\u2019une des premi\u00e8res \u00e9tapes de cette m\u00e9tamorphose est l\u2019abandon de son embl\u00e9matique bandeau noir, qui, bien que m\u00e9diatiquement identifiable, entretenait l\u2019image d\u2019un politicien marginal et nostalgique de la vieille droite factieuse. Symbole de cette mue, il commande une hagiographie intitul\u00e9e Le Pen sans bandeau, \u00e9crite par Jean Marcilly, pour renforcer cette nouvelle image. \u00c0 partir de 1984, il est rejoint par Lorrain de Saint-Affrique, un ancien membre du service de presse de Val\u00e9ry Giscard d\u2019Estaing lorsqu\u2019il \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00c9lys\u00e9e, qui devient son conseiller en communication. <\/p>\n\n\n\n Le 13 f\u00e9vrier 1984, Jean-Marie Le Pen conna\u00eet son premier triomphe m\u00e9diatique. Apr\u00e8s un long d\u00e9bat interne, l\u2019\u00e9mission politique
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\n <\/picture>\n De la Bretagne \u00e0 Assas : mythes et r\u00e9alit\u00e9s d\u2019une \u00e9ducation nationaliste<\/h2>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n Une entr\u00e9e dans le monde : l\u2019Empire et la politique<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Fonder un parti<\/h2>\n\n\n\n
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\n <\/picture>\n Des \u00ab d\u00e9tails \u00bb qui n\u2019en sont pas<\/h2>\n\n\n\n