{"id":253764,"date":"2024-12-03T19:53:52","date_gmt":"2024-12-03T18:53:52","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=253764"},"modified":"2024-12-10T12:24:35","modified_gmt":"2024-12-10T11:24:35","slug":"mobiliser-l-a-societe-pour-la-guerre-les-lecons-dukraine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2024\/12\/03\/mobiliser-l-a-societe-pour-la-guerre-les-lecons-dukraine\/","title":{"rendered":"Mobiliser la soci\u00e9t\u00e9 pour la guerre : les le\u00e7ons d\u2019Ukraine"},"content":{"rendered":"\n
L’Ukraine doit faire davantage, \u00e0 notre avis, pour renforcer ses d\u00e9fenses en ce qui concerne le volume des troupes qu’elle a en premi\u00e8re ligne<\/em>, d\u00e9clarait Jack Sullivan, conseiller \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 nationale des \u00c9tats-Unis le 18 novembre 2024 <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Quelques jours plus tard, John Kirby, porte-parole du Conseil de s\u00e9curit\u00e9 nationale, rench\u00e9rissait : \u00ab En fait, nous pensons que la ressource humaine est leur besoin le plus vital. Nous sommes donc pr\u00eats \u00e0 augmenter notre capacit\u00e9 de formation s’ils prennent les mesures n\u00e9cessaires pour augmenter la taille de leurs troupes \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Il faut que les Ukrainiens mobilisent plus d\u2019hommes. Combien de fois a-t-on entendu cette remarque chez les commentateurs de la guerre en Ukraine, lanc\u00e9e au milieu des d\u00e9bats sur l\u2019approvisionnement militaire de l\u2019arm\u00e9e ukrainienne, sur le soutien politique accord\u00e9 \u00e0 l\u2019Ukraine, ou sur les perspectives des affrontements arm\u00e9s sur la ligne de front ? Pens\u00e9e de mani\u00e8re technique et m\u00e9canique, cette mobilisation ne serait qu\u2019une autre mani\u00e8re de puiser dans des stocks disponibles, d\u2019utiliser une \u00ab ressource humaine \u00bb chiffrable et suppos\u00e9ment inactive, convertible en unit\u00e9s combattantes.<\/p>\n\n\n\n La question de la mobilisation militaire d\u00e9passe pourtant largement la case \u00e9troite de la technique militaire \u00e0 laquelle elle est le plus souvent cantonn\u00e9e dans le d\u00e9bat public occidental. La conduite de la mobilisation et les d\u00e9fis qu\u2019elle soul\u00e8ve interrogent plus largement sur ce que faire la guerre et recruter pour la guerre signifie et implique non seulement en Ukraine, mais plus g\u00e9n\u00e9ralement dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique contemporaine.<\/p>\n\n\n\n Les soci\u00e9t\u00e9s sont les parents pauvres des analyses strat\u00e9giques de la guerre. C\u2019est plut\u00f4t dans les sciences sociales et l\u2019expertise humanitaire que l\u2019on trouve une r\u00e9flexion sur la transformation des soci\u00e9t\u00e9s par<\/em> la guerre (poids des victimes et des v\u00e9t\u00e9rans, destructions mat\u00e9rielles, d\u00e9placements de population, modification des liens et statuts sociaux\u2026) mais aussi pour<\/em> la guerre (production de discours et d\u2019id\u00e9ologies, culture militaire, r\u00e9organisation de l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique, pratiques de r\u00e9sistance\u2026) La guerre a un co\u00fbt mat\u00e9riel chiffrable, mais c\u2019est une approche plus qualitative qui est n\u00e9cessaire pour \u00e9valuer son co\u00fbt soci\u00e9tal et saisir la profondeur de la transformation sociale n\u00e9cessaire pour conduire la guerre.<\/p>\n\n\n\n La mobilisation militaire est, \u00e0 cet \u00e9gard, un angle pr\u00e9cieux pour comprendre l\u2019Ukraine en guerre. Acte de rupture sociale radicale qui pr\u00e9l\u00e8ve des civils au c\u0153ur de la soci\u00e9t\u00e9 pour les transformer en combattants, la mobilisation bouleverse les fronti\u00e8res entre les sph\u00e8res civile et militaire, sert de r\u00e9v\u00e9lateur aux valeurs de la soci\u00e9t\u00e9 qui n\u2019\u00e9taient auparavant perceptibles qu\u2019en arri\u00e8re-plan, et agit elle-m\u00eame comme un outil de transformation sociale.<\/p>\n\n\n\n Il est indispensable de sortir d\u2019une vision m\u00e9canique de la mobilisation militaire pour comprendre le type de soci\u00e9t\u00e9 et le type de menace pour lesquels la mobilisation a \u00e9t\u00e9 pens\u00e9e, mais aussi le type de soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 elle est mise en \u0153uvre. Les difficult\u00e9s, r\u00e9sistances et ajustements sont autant d\u2019indicateurs de confrontation entre diff\u00e9rentes mani\u00e8res de penser le devoir citoyen, la d\u00e9fense du pays et le rapport entre l\u2019individu et l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n La guerre a un co\u00fbt mat\u00e9riel chiffrable, mais c\u2019est une approche plus qualitative qui est n\u00e9cessaire pour \u00e9valuer son co\u00fbt soci\u00e9tal et saisir la profondeur de la transformation sociale n\u00e9cessaire pour conduire la guerre. Entre 800 000 \u2014 selon le pr\u00e9sident Volodymyr Zelensky <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 et un million de personnes combattent dans les rangs des forces arm\u00e9es ukrainiennes. L\u2019arm\u00e9e recrute aujourd\u2019hui sous deux r\u00e9gimes : la mobilisation et le service sous contrat, relevant de deux logiques diff\u00e9rentes : l\u2019obligation pour la premi\u00e8re, le volontariat pour le second. Sont mobilisables les hommes de 25 \u00e0 60 ans m\u00e9dicalement aptes \u00e0 servir, ainsi que certaines femmes professionnelles de secteurs sp\u00e9cifiques. Sont exclus de la mobilisation l\u2019immense majorit\u00e9 des femmes, les jeunes hommes de moins de 25 ans ainsi que certaines cat\u00e9gories prot\u00e9g\u00e9es, tels que les p\u00e8res de famille nombreuse, les enseignants et les universitaires, les \u00e9tudiants, ou encore les salari\u00e9s de secteurs strat\u00e9giques.<\/p>\n\n\n\n Les contours du recrutement sous contrat sont plus larges : peuvent signer un contrat avec l\u2019arm\u00e9e les citoyens mobilisables ou non, aptes ou partiellement inaptes, les femmes, ou encore les jeunes de 18 \u00e0 25 ans. Les conditions du service militaire sont sensiblement similaires pour les deux cat\u00e9gories en termes de r\u00e9mun\u00e9ration, de types de postes occup\u00e9s ou de garanties sociales. M\u00eame si une dur\u00e9e d\u2019engagement (de 1 \u00e0 5 ans) est inscrite dans les contrats sign\u00e9s volontairement avec l\u2019arm\u00e9e, la dur\u00e9e du service est \u00e0 ce jour la m\u00eame pour les deux cat\u00e9gories : jusqu\u2019\u00e0 la fin de l\u2019\u00e9tat de guerre.<\/p>\n\n\n\n Similaires dans les conditions de service, les deux modes de recrutement renvoient pourtant \u00e0 deux mod\u00e8les de forces arm\u00e9es correspondant \u00e0 deux conceptions diff\u00e9rentes de la guerre. Pens\u00e9e pour des guerres inter-\u00e9tatiques d\u2019invasion, l\u2019id\u00e9al-type de l\u2019arm\u00e9e \u00ab moderne \u00bb, dans la typologie de Charles Moskos <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>, devait reposer sur un recrutement de masse bas\u00e9 sur un principe d\u2019obligation citoyenne face \u00e0 l\u2019\u00c9tat. Le service militaire obligatoire, tout comme la mobilisation militaire, sont dans ce syst\u00e8me indissociables de la vision du bon citoyen, mais aussi des contours de la masculinit\u00e9. H\u00e9riti\u00e8res de l\u2019Union sovi\u00e9tique, l\u2019Ukraine comme la Russie avaient conserv\u00e9 dans les premi\u00e8res d\u00e9cennies les grands traits de ce mod\u00e8le, notamment via le maintien du service militaire obligatoire, et l\u2019inscription dans la l\u00e9gislation d\u2019une possibilit\u00e9 de conduire une mobilisation de masse.<\/p>\n\n\n\n\n La logique de transition vers une arm\u00e9e professionnelle a pourtant \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les deux pays d\u00e8s la d\u00e9cennie 2010, suivant une perception, partag\u00e9e avec les arm\u00e9es occidentales, d\u2019une \u00e9volution de la nature de la menace, et de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019adapter les forces arm\u00e9es \u00e0 des op\u00e9rations d\u2019une autre nature, d\u2019\u00e9chelle plus restreinte, visant des acteurs infra- ou non-\u00e9tatiques. Aux menaces nouvelles devaient correspondre des arm\u00e9es \u00ab post-modernes \u00bb.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Ukraine \u00e9tait, depuis son ind\u00e9pendance, dans une logique constante de diminution des effectifs de ses forces arm\u00e9es, passant de 465 000 hommes en 1993 \u00e0 165 000 hommes vingt ans plus tard, en 2013. Le principe d\u2019abandon progressif de la conscription au profit de l\u2019arm\u00e9e de m\u00e9tier a \u00e9t\u00e9 act\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 2000. Si en 2001, les militaires sous contrat repr\u00e9sentaient 8 % des effectifs des forces arm\u00e9es ukrainiennes <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>, leur proportion \u00e9tait mont\u00e9e \u00e0 70 % en 2013 <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le d\u00e9clenchement du conflit arm\u00e9 dans le Donbass en 2014 a cependant infl\u00e9chi cette dynamique : en d\u00e9pit de sa qualification officielle d\u2019\u00ab op\u00e9ration antiterroriste \u00bb, la guerre \u00e9tait bien per\u00e7ue en Ukraine comme une invasion de son territoire par l\u2019\u00c9tat russe. Inattendue pour l\u2019Ukraine, cette premi\u00e8re phase de guerre d\u2019invasion a conduit le pays \u00e0 transformer ses forces arm\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n Face \u00e0 la faiblesse de ses forces arm\u00e9es professionnelles, l\u2019Ukraine a fait le choix de conduire six vagues de mobilisation militaire partielle en 2014-2015, de quelques milliers ou dizaines de milliers d\u2019hommes chacune, enr\u00f4l\u00e9s pour une dur\u00e9e d\u2019un an. La conscription masculine obligatoire a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 r\u00e9tablie en 2015, marquant un retour de la pr\u00e9paration des forces arm\u00e9es \u00e0 un type de menace n\u00e9cessitant une arm\u00e9e de masse. Cependant, tout au long des ann\u00e9es de guerre dans le Donbass, la priorit\u00e9 politique a continu\u00e9 \u00e0 \u00eatre donn\u00e9e \u00e0 la construction d\u2019une arm\u00e9e de m\u00e9tier.<\/p>\n\n\n\n Le service militaire obligatoire, tout comme la mobilisation militaire, sont dans ce syst\u00e8me indissociables de la vision du bon citoyen, mais aussi des contours de la masculinit\u00e9.<\/p>Anna Colin Lebedev<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Apr\u00e8s le retour \u00e0 la vie civile des derni\u00e8res cohortes de mobilis\u00e9s fin 2016, ce sont exclusivement des militaires sous contrat qui ont combattu sur le front de l\u2019Est. Des r\u00e9formes structurelles et une politique de revalorisation du m\u00e9tier militaire ont accompagn\u00e9 cette transformation, rapprochant les forces arm\u00e9es ukrainiennes des \u00ab arm\u00e9es postmodernes \u00bb <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span> occidentales. C\u2019est donc avec un mod\u00e8le hybride de recrutement, dans les forces arm\u00e9es <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>, reflet d\u2019une perception hybride de la menace, que l\u2019Ukraine a fait face \u00e0 l\u2019invasion russe de 2022.<\/p>\n\n\n\n Au-del\u00e0 de la transformation des menaces et de l\u2019adaptation des modes de recrutement qui en r\u00e9sulte, on ne peut faire l\u2019\u00e9conomie d\u2019une r\u00e9flexion sur la soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle le recrutement militaire doit se faire. Derri\u00e8re le dispositif, surgissent les questions du mod\u00e8le de citoyennet\u00e9 et des mod\u00e8les genr\u00e9s, du rapport \u00e0 l\u2019\u00c9tat et de l\u2019autonomie des individus, de justice sociale et d\u2019in\u00e9galit\u00e9s de classe.<\/p>\n\n\n\n D\u00e8s les ann\u00e9es 1970, les chercheurs avaient identifi\u00e9, dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales, le lien entre le changement du recrutement militaire et la transformation des soci\u00e9t\u00e9s. Le mod\u00e8le de citoyen-soldat, dont l\u2019engagement \u00e9tait fond\u00e9 sur l\u2019esprit de sacrifice pour la patrie, correspondait de moins en moins aux valeurs sociales telles que le besoin de reconnaissance individuelle, la citoyennet\u00e9 politique, l\u2019attachement au respect des droits et libert\u00e9s. L\u2019abandon de la conscription dans plusieurs pays occidentaux s\u2019est accompagn\u00e9 d\u2019une transformation du recrutement militaire, qui en appelait de plus en plus souvent \u00e0 des valeurs individuelles d\u2019accomplissement de soi et de r\u00e9ussite professionnelle, et s\u2019int\u00e9grait dans un march\u00e9 de l\u2019emploi o\u00f9 l\u2019arm\u00e9e \u00e9tait en concurrence avec d\u2019autres employeurs.<\/p>\n\n\n\n La trajectoire de l\u2019Ukraine pr\u00e9sente des sp\u00e9cificit\u00e9s fortes, dues aux bouleversements politiques et aux crises \u00e9conomiques qui ont suivi la disparition de l\u2019URSS, mais partage avec les pays occidentaux une dynamique de transformation des valeurs de citoyennet\u00e9 et d\u2019engagement qui a un impact sur le rapport \u00e0 ses forces arm\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n D\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, les transformations politiques, le d\u00e9sengagement brutal de l\u2019\u00c9tat de la sph\u00e8re sociale et la d\u00e9structuration du tissu \u00e9conomique ont mis \u00e0 l\u2019\u00e9preuve les Ukrainiens, forc\u00e9s de s\u2019adapter \u00e0 ces nouvelles conditions. Alors que le citoyen sovi\u00e9tique attendait de l\u2019\u00c9tat de lui fournir emploi et logement et d\u2019assurer une certaine prise en charge sociale, les citoyens de l\u2019Ukraine ind\u00e9pendante ont \u00e9t\u00e9 forc\u00e9s de trouver leur place dans l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9, changeant de m\u00e9tier, se lan\u00e7ant dans l\u2019entreprise priv\u00e9e, apprenant \u00e0 ma\u00eetriser les circuits corruptifs, s\u2019engageant dans l\u2019\u00e9conomie informelle. Per\u00e7ues comme corrompues et incapables d\u2019offrir le moindre b\u00e9n\u00e9fice \u00e0 la population, les institutions \u00e9tatiques ont fait l\u2019objet d\u2019une forte d\u00e9fiance de la part de la population ukrainienne.<\/p>\n\n\n\n Cette configuration a donn\u00e9 naissance \u00e0 de nouveaux mod\u00e8les de r\u00e9ussite sociale valorisant la r\u00e9ussite \u00e9conomique, l\u2019autonomie de l\u2019individu, ses capacit\u00e9s d\u2019adaptation et de d\u00e9brouillardise. Les Ukrainiens n\u2019ont pas rejet\u00e9 l\u2019\u00c9tat, mais ont appris \u00e0 ne rien lui devoir, et ont construit leurs vies \u00e0 distance des institutions \u00e9tatiques, sans attentes vis-\u00e0-vis d\u2019elles.<\/p>\n\n\n\n La transformation des mod\u00e8les de r\u00e9ussite sociale a eu \u00e9galement un impact sur les mod\u00e8les de masculinit\u00e9. Alors que les figures de soldat et de travailleur tra\u00e7aient les contours du mod\u00e8le de l\u2019homme sovi\u00e9tique, le mod\u00e8le de masculinit\u00e9 post-sovi\u00e9tique s\u2019est construit autour de deux autres figures en Ukraine : le cosaque, figure mythifi\u00e9e de guerrier libre, et l\u2019homme d\u2019affaires, figure contemporaine de r\u00e9ussite individuelle. L\u2019\u00e9vitement massif du service militaire dans les d\u00e9cennies 1990 et 2000 en Ukraine marquait \u00e0 la fois la distanciation vis-\u00e0-vis du mod\u00e8le sovi\u00e9tique de masculinit\u00e9, la d\u00e9fiance \u00e0 l\u2019\u00e9gard des institutions \u00e9tatiques, mais aussi la perception d\u2019un monde o\u00f9 la menace d\u2019une guerre \u00e9tait improbable.<\/p>\n\n\n\n Enfin, le mod\u00e8le de citoyennet\u00e9 a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 red\u00e9fini au cours des premi\u00e8res d\u00e9cennies de l\u2019Ukraine ind\u00e9pendante. La d\u00e9fiance vis-\u00e0-vis des institutions \u00e9tatiques et la valorisation de l\u2019accomplissement individuel n\u2019ont pas conduit, comme on pouvait le craindre, \u00e0 l\u2019abandon de toute id\u00e9e d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral et \u00e0 un repli sur la sph\u00e8re priv\u00e9e. Cependant, le bien commun a aussi \u00e9t\u00e9 pens\u00e9 par les citoyens en dehors de l\u2019\u00c9tat, dans la mise en \u0153uvre de projets sociaux, caritatifs ou culturels au service de communaut\u00e9s de taille plus ou moins restreinte. La mobilisation de la soci\u00e9t\u00e9 ukrainienne \u00e0 partir de la r\u00e9volution du Ma\u00efdan en 2014 est tr\u00e8s embl\u00e9matique de cette conception de la citoyennet\u00e9. Alors que les forces arm\u00e9es ukrainiennes \u00e9taient d\u00e9faillantes face \u00e0 l\u2019agression russe, la soci\u00e9t\u00e9 s\u2019est engag\u00e9e dans la d\u00e9fense du pays par le bas, via une multitude de projets et de groupes <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Des civils sont partis, souvent en groupes d\u2019amis, rejoindre des bataillons volontaires pour combattre \u00e0 l\u2019est du pays. Des associations de taille variable se sont mont\u00e9es pour nourrir, \u00e9quiper ou armer les combattants ; des initiatives de soutien aux v\u00e9t\u00e9rans ou aux familles ont \u00e9galement essaim\u00e9 dans le pays. Issus de la soci\u00e9t\u00e9, ces mouvements et ces initiatives ont incarn\u00e9 un mod\u00e8le de citoyennet\u00e9 active, port\u00e9 par des individus autonomes, des hommes comme des femmes, r\u00e9unis autour de projets. Dans les ann\u00e9es qui ont suivi, certains de ces citoyens ont rejoint les minist\u00e8res publics et les forces arm\u00e9es, d\u00e9sireux de transformer l\u2019Etat et l\u2019arm\u00e9e de l\u2019int\u00e9rieur. Dans les bataillons volontaires, dans les associations de soutien, mais aussi dans bien des bureaux minist\u00e9riels, l\u2019esprit d\u2019initiative, la capacit\u00e9 d\u2019adaptation et l\u2019autonomie de d\u00e9cision ont \u00e9t\u00e9 des valeurs fortes, mises au service de la d\u00e9fense du pays entre 2014 et 2022. L\u2019impr\u00e9gnation du secteur de la d\u00e9fense, pris au sens large, par les pratiques et valeurs venant de la soci\u00e9t\u00e9 civile, ont \u00e9t\u00e9 un trait saillant de la soci\u00e9t\u00e9 ukrainienne dans ces ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n Les Ukrainiens n\u2019ont pas rejet\u00e9 l\u2019\u00c9tat, mais ont appris \u00e0 ne rien lui devoir, et ont construit leurs vies \u00e0 distance des institutions \u00e9tatiques, sans attentes vis-\u00e0-vis d\u2019elles.<\/p>Anna Colin Lebedev<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n On comprend d\u00e8s lors, au regard de ces valeurs, la difficult\u00e9 de l\u2019\u00c9tat ukrainien \u00e0 concilier la mobilisation militaire qui s\u2019appuie historiquement sur la figure du citoyen-soldat se remettant enti\u00e8rement aux mains de l\u2019arm\u00e9e, et l\u2019exigence d\u2019autonomie, d\u2019initiative et de justice sociale port\u00e9e par les citoyens ukrainiens engag\u00e9s dans la guerre.<\/p>\n\n\n\n Au premier jour de l\u2019agression arm\u00e9e russe de 2022, le pr\u00e9sident ukrainien avait d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 la mobilisation militaire g\u00e9n\u00e9rale de la population. Cependant, dans les premi\u00e8res semaines suivant l\u2019invasion, le recrutement a \u00e9t\u00e9 essentiellement bas\u00e9 sur le volontariat, tant les citoyens ukrainiens ont \u00e9t\u00e9 nombreux \u00e0 se rendre de leur propre initiative dans les points de recrutement pour prendre les armes. Pr\u00e8s de 100 000 Ukrainiens avaient ainsi volontairement rejoint, imm\u00e9diatement apr\u00e8s l\u2019invasion, les forces de d\u00e9fense territoriale de l\u2019arm\u00e9e ukrainienne <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En juillet 2022, le ministre de la D\u00e9fense ukrainien avait rendu public le chiffre de 700 000 personnes mobilis\u00e9es en quatre mois de guerre <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Dans les premi\u00e8res \u00e9tapes de la mobilisation, les v\u00e9t\u00e9rans du conflit arm\u00e9 dans le Donbass, les militaires de carri\u00e8re, les soldats sous contrat ou les conscrits r\u00e9cemment d\u00e9mobilis\u00e9s \u00e9taient appel\u00e9s en priorit\u00e9. Cependant, au fur et \u00e0 mesure des vagues de mobilisation, le pouvoir a \u00e9t\u00e9 amen\u00e9 \u00e0 appeler sous les drapeaux des personnes qui avaient de moins en moins de liens avec l\u2019activit\u00e9 militaire.<\/p>\n\n\n\n L\u2019installation de la guerre dans la dur\u00e9e, l\u2019importance des pertes humaines ainsi que la n\u00e9cessit\u00e9 de faire face \u00e0 une arm\u00e9e russe en croissance num\u00e9rique, ont conduit le pouvoir ukrainien \u00e0 piocher dans des cat\u00e9gories de population de plus en plus \u00e9loign\u00e9es du m\u00e9tier militaire, soulevant de nouveaux d\u00e9fis dans la mission de recrutement. Si certains de ces d\u00e9fis sont logistiques, d\u2019autres posent des probl\u00e8mes plus fondamentaux de compatibilit\u00e9 entre le dispositif de la mobilisation et les valeurs de la soci\u00e9t\u00e9 ukrainienne.<\/p>\n\n\n\n Le premier d\u00e9fi, organisationnel, a \u00e9t\u00e9 simplement d\u2019identifier et de localiser les citoyens susceptibles d\u2019\u00eatre mobilis\u00e9s. En effet, en d\u00e9pit d\u2019un projet de loi dans les tuyaux depuis 2014, l\u2019Ukraine ne disposait toujours pas, au moment de l\u2019agression russe, d\u2019un registre unifi\u00e9 et actualis\u00e9 de citoyens au regard de leur obligation militaire. Des fiches individuelles sur papier \u00e9taient conserv\u00e9es localement dans les bureaux de recrutement militaire, mais les infos qu’elles contenaient \u00e9taient souvent p\u00e9rim\u00e9es et ne recensaient pas forc\u00e9ment un changement d\u2019adresse, un d\u00e9part \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, la naissance d\u2019un troisi\u00e8me enfant ou la maladie d\u2019un mobilis\u00e9 potentiel. Or, plus le recrutement concernait des personnes qui n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 en contact avec l\u2019institution militaire depuis longtemps, moins les informations dont l\u2019arm\u00e9e disposait \u00e9taient fiables et r\u00e9centes. Les raids al\u00e9atoires effectu\u00e9s par les autorit\u00e9s militaires dans les lieux publics en Ukraine, dont les images parfois violentes avaient circul\u00e9 dans les m\u00e9dias, s\u2019expliquent entre autres par le manque d\u2019autres m\u00e9thodes efficaces pour identifier des Ukrainiens mobilisables <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Une loi, entr\u00e9e en vigueur il y a six mois, a finalement instaur\u00e9 un registre informatis\u00e9 et unifi\u00e9, dans lequel le citoyen met lui-m\u00eame \u00e0 jour les donn\u00e9es le concernant. Si elle facilitera sans doute le recrutement militaire, la loi pr\u00e9sente d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 des risques, relev\u00e9s par les ONG, li\u00e9s \u00e0 la protection des donn\u00e9es personnelles <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Au-del\u00e0 de la dimension organisationnelle, la mobilisation militaire pose surtout la question de son acceptation sociale. Dans un r\u00e9gime d\u00e9mocratique, et surtout dans une soci\u00e9t\u00e9 vigilante et volontiers critique de son pouvoir comme l\u2019Ukraine, l\u2019adh\u00e9sion de la population est indispensable pour assurer le recrutement dans les forces arm\u00e9es : une adh\u00e9sion non seulement au principe de la mobilisation, mais aussi \u00e0 ses modalit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n L\u2019id\u00e9e que la mobilisation de civils est n\u00e9cessaire est partag\u00e9e par un grand nombre d\u2019Ukrainiens. Seulement 18 % d\u2019Ukrainiens interrog\u00e9s dans le cadre d\u2019une enqu\u00eate conduite en janvier 2024 d\u00e9clarent qu\u2019autour d\u2019eux, on juge la mobilisation inutile et substituable par d\u2019autres modes de recrutement <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Pour 82 % des Ukrainiens, la mobilisation est vue par leur entourage comme n\u00e9cessaire, mais \u00e0 condition qu\u2019elle soit juste. <\/p>\n\n\n\n Cette demande de justice dans le recrutement de combattants combine deux exigences : celle d\u2019un recrutement socialement juste et celle d\u2019un juste usage des personnes mobilis\u00e9es sur le front.<\/p>\n\n\n\n L\u2019exigence de justice sociale, exprim\u00e9e \u00e0 la fois par les civils et les militaires, passe par une demande de juste r\u00e9partition de la charge de la guerre entre les couches favoris\u00e9es et d\u00e9favoris\u00e9es de la soci\u00e9t\u00e9, mais aussi entre le front et l\u2019arri\u00e8re. On critique ainsi la surrepr\u00e9sentation des ruraux et des classes populaires dans les cohortes mobilis\u00e9es, ainsi que les pratiques, r\u00e9guli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9l\u00e9es par les m\u00e9dias, de corruption et de contournement permettant aux plus ais\u00e9s d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la mobilisation. L\u2019apparente normalit\u00e9 de la vie civile dans les villes \u00e9loign\u00e9es du front provoque aussi un sentiment d\u2019injustice sociale, notamment chez les combattants, et peut annoncer des clivages \u00e0 venir dans la soci\u00e9t\u00e9 ukrainienne. La question de l\u2019\u00e2ge du recrutement minimal s\u2019inscrit aussi dans cette exigence de justice sociale, et fait d\u00e9bat dans la soci\u00e9t\u00e9 ukrainienne.<\/p>\n\n\n\n Au-del\u00e0 de la dimension organisationnelle, la mobilisation militaire pose surtout la question de son acceptation sociale.<\/p>Anna Colin Lebedev<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La soci\u00e9t\u00e9 civile ukrainienne comme le pouvoir politique s\u2019accordent pour prot\u00e9ger de la mobilisation obligatoire les jeunes hommes de 18-25 ans, par ailleurs catastrophiquement peu nombreux dans la pyramide des \u00e2ges d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9e du pays, au nom d\u2019une n\u00e9cessit\u00e9 de pr\u00e9server une g\u00e9n\u00e9ration qui repr\u00e9sente l\u2019avenir du pays. Alors qu\u2019un certain nombre de commandants militaires sont en faveur d\u2019un abaissement de l\u2019\u00e2ge de la mobilisation pour offrir aux forces arm\u00e9s des hommes plus r\u00e9sistants et plus aptes \u00e0 apprendre le m\u00e9tier militaire, le pouvoir a fait jusqu\u2019\u00e0 maintenant des concessions limit\u00e9es \u00e0 leurs demandes, en baissant l\u2019\u00e2ge de la mobilisation de deux ans, de 27 \u00e0 25 ans, et en en promettant de mettre en place des dispositifs qui encouragent l\u2019enr\u00f4lement volontaire dans l\u2019arm\u00e9e des hommes des plus jeunes <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Entre impact militaire du court terme et projet politique pour l\u2019Ukraine de demain, le pouvoir choisit pour l\u2019instant la seconde priorit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n La seconde exigence exprim\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 est celle d\u2019un juste usage des personnes mobilis\u00e9es sur le front, \u00e0 la fois dans la dur\u00e9e de leur engagement, dans leur formation et \u00e9quipement, et dans la place qui leur est attribu\u00e9e dans les forces arm\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n L\u2019absence d\u2019une \u00e9ch\u00e9ance claire de d\u00e9mobilisation est ainsi une pr\u00e9occupation majeure dans la soci\u00e9t\u00e9 ukrainienne. La l\u00e9gislation pr\u00e9voit en effet que les personnes recrut\u00e9es sous contrat ou mobilis\u00e9es restent dans les forces arm\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 la fin de l\u2019\u00e9tat de guerre. Avec l\u2019installation dans une guerre \u00e0 dur\u00e9e ind\u00e9termin\u00e9e, cette situation est progressivement devenue insupportable aux combattants sur le front, pour beaucoup \u00e9puis\u00e9s, car engag\u00e9s depuis les premiers jours de la guerre. Les d\u00e9serteurs prenant la parole dans les m\u00e9dias mettent en avant le m\u00eame probl\u00e8me : le plus embl\u00e9matique est le cas Serhiy Gnezdilov <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>, sur le front depuis le d\u00e9clenchement de la guerre, d\u00e9clarant qu\u2019il ne retournerait pas dans son unit\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019une date de d\u00e9mobilisation ne soit d\u00e9finie pour lui et ses camarades.<\/p>\n\n\n\n La peur d\u2019un recrutement \u00e0 dur\u00e9e ind\u00e9termin\u00e9e, partag\u00e9e par \u00be d\u2019hommes ukrainiens interrog\u00e9s en janvier 2024, est \u00e9galement un puissant motif de refus d\u2019enr\u00f4lement dans les forces arm\u00e9es <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dans un contexte de conflit arm\u00e9 long et difficile, \u00eatre mobilis\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la fin de la guerre \u00e9quivaut pour beaucoup de ces hommes \u00e0 tirer un trait final sur leur vie civile. Pour pouvoir mieux mobiliser, l\u2019Etat ukrainien a donc besoin de d\u00e9mobiliser : ce paradoxe est d\u00e9sormais bien compris par le pouvoir politique qui, apr\u00e8s une premi\u00e8re tentative avort\u00e9e, travaille sur un projet de loi pr\u00e9cisant la dur\u00e9e de la mobilisation.<\/p>\n\n\n\n L\u2019exigence d\u2019un juste usage des mobilis\u00e9s par les forces arm\u00e9es passe aussi par une demande de formation, d\u2019\u00e9quipement et d\u2019armement des combattants \u00e0 la hauteur de la situation sur le front. La communication entre le front et l\u2019arri\u00e8re est permanente en Ukraine. Les m\u00e9dias ne cachent pas non plus les difficult\u00e9s d\u2019approvisionnement et la situation sur le front. Bien conscients de ces fragilit\u00e9s et de l\u2019urgence dans laquelle les nouveaux combattants sont form\u00e9s, les civils placent ces questions en haut de leurs pr\u00e9occupations face \u00e0 la mobilisation. Mais demander une formation et un armement de qualit\u00e9 a aussi pour les Ukrainiens une dimension morale : il s\u2019agit d\u2019exiger un traitement digne de la part de l\u2019arm\u00e9e ukrainienne, et de marquer la diff\u00e9rence avec le mauvais traitement des combattants observ\u00e9 dans l\u2019arm\u00e9e russe. <\/p>\n\n\n\n Enfin, une mobilisation juste est aussi, aux yeux de la soci\u00e9t\u00e9 ukrainienne, celle qui permet de mettre en ad\u00e9quation le profil et les comp\u00e9tences professionnelles du civil mobilis\u00e9, et la place qui lui sera attribu\u00e9e dans l\u2019arm\u00e9e. Avec une moyenne d\u2019\u00e2ge de 40-45 ans, l\u2019arm\u00e9e ukrainienne est compos\u00e9e d\u2019hommes et de femmes physiquement plus fragiles que les jeunes recrues, mais riches d\u2019exp\u00e9riences diverses et de savoir-faire professionnels. Les g\u00e9n\u00e9rations combattantes, form\u00e9es et actives \u00e0 l\u2019\u00e9poque post-sovi\u00e9tique sont aussi habitu\u00e9es \u00e0 la prise d\u2019initiative, \u00e0 la d\u00e9brouillardise et \u00e0 l\u2019autonomie. Il est insupportable pour ces Ukrainiens de se heurter \u00e0 un processus de mobilisation aveugle \u00e0 leur individualit\u00e9, traitant une recrue comme une unit\u00e9 comptable semblable \u00e0 une autre. Dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 la d\u00e9fense du pays s\u2019est en partie construite par le bas, via des prises en charge citoyenne et des initiatives horizontales, le mod\u00e8le vertical de mobilisation choque et provoque le rejet.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Nous sommes un pays d\u00e9mocratique \u00bb, affirme le pr\u00e9sident Zelensky \u00e0 Bruxelles en f\u00e9vrier 2023, en \u00e9cho \u00e0 ces demandes de la soci\u00e9t\u00e9 <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00ab Nous ne pouvons pas nous comporter comme la Russie, et faire rentrer les gens dans l\u2019arm\u00e9e \u00e0 coups de b\u00e2ton. Nous ne sommes pas ce genre d’\u00c9tat \u00bb. Dans une soci\u00e9t\u00e9 impr\u00e9gn\u00e9e de valeurs d\u2019autonomie et d\u2019attachement aux droits individuels, le d\u00e9calage entre le dispositif de mobilisation tel qu\u2019il a pens\u00e9 dans le pass\u00e9, et les demandes citoyennes d\u2019aujourd\u2019hui, am\u00e8ne l\u2019\u00c9tat et les forces arm\u00e9es \u00e0 repenser et ajuster leurs modes de recrutement. Dans un contexte de conflit arm\u00e9 long et difficile, \u00eatre mobilis\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la fin de la guerre \u00e9quivaut pour beaucoup de ces hommes \u00e0 tirer un trait final sur leur vie civile.<\/p>Anna Colin Lebedev<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Deux transformations sont embl\u00e9matiques de ce changement : la mise en place d\u2019un march\u00e9 du recrutement militaire et la d\u00e9l\u00e9gation aux brigades des forces arm\u00e9es d\u2019une partie de ces fonctions de recrutement.<\/p>\n\n\n\n\n
<\/p>Anna Colin Lebedev<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nPerception des menaces et transformation des forces arm\u00e9es<\/h2>\n\n\n\n
\n <\/picture>\n
\n <\/picture>\n Un rapport particulier \u00e0 l\u2019\u00c9tat et au r\u00f4le citoyen<\/h2>\n\n\n\n
Rendre l\u2019enr\u00f4lement l\u00e9gitime<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Mobiliser dans une soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9rale<\/h2>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
\n <\/picture>\n