{"id":251312,"date":"2024-11-08T11:44:27","date_gmt":"2024-11-08T10:44:27","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=251312"},"modified":"2025-04-17T14:40:26","modified_gmt":"2025-04-17T12:40:26","slug":"trump-2024-lere-de-lacceleration-reactionnaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2024\/11\/08\/trump-2024-lere-de-lacceleration-reactionnaire\/","title":{"rendered":"Avec Trump, l\u2019\u00e8re de l’acc\u00e9l\u00e9ration r\u00e9actionnaire"},"content":{"rendered":"\n
Si vous nous lisez tous les jours et que vous que vous souhaitez contribuer \u00e0 notre d\u00e9veloppement en toute ind\u00e9pendance, nous vous demandons de penser \u00e0 vous abonner au Grand Continent<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n Les complotistes de l’Am\u00e9rique profonde et les hommes les plus riches du monde peuvent-ils voter pour le m\u00eame pr\u00e9sident ? L’alliance qui a port\u00e9 Donald Trump au pouvoir pour la deuxi\u00e8me fois est fondamentalement diff\u00e9rente de celle qui lui avait permis de battre Hillary Clinton en 2016.<\/p>\n\n\n\n Le pr\u00e9sident am\u00e9ricain \u00e9lu a donn\u00e9 forme \u00e0 un nouveau deal<\/em> pass\u00e9 avec la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine : richesse et acc\u00e9l\u00e9ration technologique d’une part ; pr\u00e9servation et protection identitaire de l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n Le v\u00e9ritable facteur de rupture de l\u2019\u00e9lection est l\u00e0, dans cette fusion entre l’establishment<\/em> \u2014 ancien et moderne \u2014 et l’\u00e9lectorat le plus p\u00e9riph\u00e9rique g\u00e9ographiquement, socialement et culturellement. Les fus\u00e9es, les sondes spatiales projet\u00e9es vers la possibilit\u00e9 d\u2019une vie extraterrestre pour les humains, les robots, les voitures sans conducteur, le transhumanisme, la finance globalis\u00e9e toujours \u00e0 l’aff\u00fbt de la prochaine destruction cr\u00e9atrice, les industries de l’ancienne et de la nouvelle \u00e9nergie font front commun avec un \u00e9lectorat qui se m\u00e9fie du gouvernement, qui revendique la d\u00e9sob\u00e9issance \u00e0 la culture progressiste qui pr\u00e9vaut dans les universit\u00e9s, qui cherche dans les sectes et les \u00e9glises sa propre forme de r\u00e9sistance \u00e0 la modernit\u00e9, qui exige la protection contre les produits \u00e9trangers, qui veut relocaliser l\u2019industrie et r\u00e9duire drastiquement l’immigration.<\/p>\n\n\n\n Acc\u00e9l\u00e9ration. R\u00e9action. L\u2019alliage de ces deux m\u00e9taux lourds \u2014 a priori<\/em> incompatibles, en apparence contradictoires \u2014 d\u00e9finit l\u2019alchimie qui a conduit Trump \u00e0 la victoire en 2024.<\/p>\n\n\n\n D’un c\u00f4t\u00e9, l’acc\u00e9l\u00e9ration d’une partie des \u00c9tats-Unis qui veut s\u2019affranchir de toute contrainte, de toute r\u00e9glementation mais qui veut investir et s\u2019\u00e9lancer vers l’avenir ; une \u00e9lite qui ne m\u00e9prise pas la mondialisation mais veut la dominer ; un groupe au pouvoir qui entend imposer son propre canon linguistique et culturel dans une perspective futuriste.<\/p>\n\n\n\n Le nouveau deal de Trump est l\u00e0 : richesse et acc\u00e9l\u00e9ration technologique d’une part ; pr\u00e9servation et protection identitaire de l\u2019autre.<\/p>Lorenzo Castellani<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n De l’autre, la r\u00e9action de l’Am\u00e9rique des petites villes, du travail manuel et du concret. Les territoires des moins \u00e9duqu\u00e9s, o\u00f9 l\u2019immigration est ench\u00e2ss\u00e9e au tissu productif.<\/p>\n\n\n\n C’est dans cette soudure myst\u00e9rieuse qu’il faut comprendre le retour de Trump : elle est \u00e0 la base de la nouvelle majorit\u00e9 \u00e9lectorale am\u00e9ricaine. <\/p>\n\n\n\n\n\n Elle est au fondement de la structure sociale impos\u00e9e dans laquelle le haut<\/em>, en route vers le futur \u2014 l’\u00e9lite technologique et capitaliste \u2014 coexiste avec le bas<\/em> conservateur \u2014 le premier \u00e9lectorat de Trump et de sa promesse populiste. <\/p>\n\n\n\n Elle d\u00e9finira le regard que la nouvelle administration portera sur les \u00c9tats-Unis et le reste du monde.<\/p>\n\n\n\n Le v\u00e9ritable facteur de rupture de l\u2019\u00e9lection est l\u00e0, dans cette fusion entre l’establishment<\/em> \u2014 ancien et moderne \u2014 et l’\u00e9lectorat le plus p\u00e9riph\u00e9rique g\u00e9ographiquement, socialement et culturellement.<\/p>Lorenzo Castellani<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Les complotistes de l’Am\u00e9rique rurale et les hommes les plus riches du monde ont donc vot\u00e9 pour le m\u00eame pr\u00e9sident \u2014 et ils l\u2019ont fait gagner. C’est ce que montre la victoire \u00e9tonnamment large de Donald Trump, obtenue en construisant une alliance extr\u00eamement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne \u2014 cette nouvelle formule politique que nous proposons d\u2019appeler acc\u00e9l\u00e9ration r\u00e9actionnaire<\/em> \u2014 qui a su unir les classes populaires et moyennes des zones rurales et des banlieues avec un pan important de l’establishment<\/em> am\u00e9ricain.<\/p>\n\n\n\n C’est la grande nouvelle de cette \u00e9lection pr\u00e9sidentielle am\u00e9ricaine. Et elle demeure largement sous-estim\u00e9e par la plupart des analystes. Le Trump de 2016 \u00e9tait un pur populiste, un maverick<\/em> qui avait achev\u00e9 de saccager un Parti r\u00e9publicain r\u00e9duit au minimum de sa capacit\u00e9 politique, une sorte de Joker aim\u00e9 seulement de l’Am\u00e9rique en col\u00e8re et d\u00e9sindustrialis\u00e9e. Il avait r\u00e9ussi \u00e0 gagner parce qu’il avait eu la chance de trouver sur son chemin Hillary Clinton.<\/p>\n\n\n\n L\u2019hypoth\u00e8se Trump avait tout, alors, d\u2019un v\u00e9ritable saut dans l’inconnu : de nombreux intellectuels conservateurs en doutaient ; la quasi-totalit\u00e9 des magnats de l\u2019industrie num\u00e9rique et technologique s\u2019en tenait \u00e9loign\u00e9 ; Wall Street la contemplait avec anxi\u00e9t\u00e9 ; et presque l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 des m\u00e9dias la combattait. Mais le candidat qui a gagn\u00e9 cette ann\u00e9e est une cr\u00e9ature tr\u00e8s diff\u00e9rente de celle de 2016 \u2014 et surtout du pr\u00e9sident sortant d\u00e9fait qui, d\u00e9but 2021, donnait son blanc-seing \u00e0 l\u2019assaut du Capitole par ses partisans les plus violents<\/a>. C’\u00e9tait un Trump subversif : r\u00e9pudi\u00e9 par les magnats de la Silicon Valley \u2014 il \u00e9tait alors banni de Twitter par son ancien CEO Jack Dorsey \u2014 ; jug\u00e9 dangereux pour les institutions r\u00e9publicaines ; abandonn\u00e9 par son vice-pr\u00e9sident Mike Pence ; rejet\u00e9 par l’appareil de renseignement.<\/p>\n\n\n\n Pour essayer de tirer les le\u00e7ons de la victoire de Trump en 2024, il faut donc comprendre deux transformations fondamentales. D\u2019une part, il a r\u00e9ussi \u00e0 casser l’unit\u00e9 de l’establishment<\/em> am\u00e9ricain en construisant un nouveau courant au sein des \u00e9lites. D\u2019autre part, il a redonn\u00e9 au Parti r\u00e9publicain le vote populaire \u2014 une premi\u00e8re depuis 2004.<\/p>\n\n\n\n Le candidat qui a gagn\u00e9 cette ann\u00e9e est une cr\u00e9ature tr\u00e8s diff\u00e9rente de celle de 2016.<\/p>Lorenzo Castellani<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Comment ces bouleversements si profonds ont-ils pu se produire en si peu de temps ?<\/p>\n\n\n\n Pour essayer d\u2019y voir plus clair, il faut aborder succinctement une s\u00e9rie de facteurs.<\/p>\n\n\n\n\n Le premier est que de nombreuses id\u00e9es du Trump de 2016 ont surv\u00e9cu \u00e0 la pr\u00e9sidence Biden. Le protectionnisme technologique \u00e0 l’\u00e9gard de la Chine et le protectionnisme industriel \u00e0 l’\u00e9gard d’une grande partie du monde<\/a> ; l’augmentation des d\u00e9penses en mati\u00e8re de politique industrielle et la tentative de rapatrier la production ; un d\u00e9ficit f\u00e9d\u00e9ral plus important et un d\u00e9sengagement militaire international progressif sont des \u00e9l\u00e9ments qui, bien que sous des formes et dans un langage diff\u00e9rents, ont \u00e9t\u00e9 repris par l’administration d\u00e9mocrate sortante. Pour reprendre Adam Tooze<\/a>, les Bidenomics<\/em> ont \u00e9t\u00e9 des \u00ab Trumponomics<\/em> pour intellectuels \u00bb. Les id\u00e9es tr\u00e8s peu orthodoxes exprim\u00e9es par Trump d\u00e8s 2015 sont ainsi devenues monnaie courante dans la Maison-Blanche de Biden et du gouvernement am\u00e9ricain en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est sur cet arri\u00e8re-plan de continuit\u00e9 que la g\u00e9opolitique est venue frapper \u00e0 la porte \u2014 et exercer brutalement sa contrainte. C\u2019est le deuxi\u00e8me facteur important. <\/p>\n\n\n\n L\u2019invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine a \u00e9t\u00e9 un coup que l\u2019administration Biden a tr\u00e8s fortement subi. Certes, la diplomatie am\u00e9ricaine s\u2019est ensuite \u00e9vertu\u00e9e \u2014 avec un certain succ\u00e8s \u2014 \u00e0 pr\u00e9senter la situation sous un autre angle, en r\u00e9agissant au choc de l’invasion et en mettant tout en \u0153uvre pour \u00e9viter que Kiev ne tombe en quelques semaines. La r\u00e9alit\u00e9 est toutefois ind\u00e9niable : la dissuasion am\u00e9ricaine \u00e0 l’\u00e9gard de la Russie n’a pas fonctionn\u00e9. Cet \u00e9chec a non seulement oblig\u00e9 la Maison Blanche \u00e0 s’engager dans une partie du monde dont elle voulait se tenir \u00e0 l’\u00e9cart militairement mais il s’est aussi traduit par de nouveaux engagements en mati\u00e8re de d\u00e9penses de d\u00e9fense \u2014 particuli\u00e8rement mal support\u00e9s \u00e0 la fois par l\u2019\u00e9lectorat r\u00e9publicain et par une partie de l’\u00e9lectorat d\u00e9mocrate. L’argumentaire de Donald Trump \u00e0 l’\u00e9gard de la Russie et de Poutine s\u2019en est quant \u00e0 lui trouv\u00e9 revitalis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Il en va de m\u00eame \u00e0 propos du Moyen-Orient. Sur ce dossier, l\u2019administration d\u00e9mocrate s\u2019est trouv\u00e9e prise en tenaille entre sa tentative de freiner Netanyahou et les mouvements pro-palestiniens faisant pression sur le parti. Or l\u00e0 aussi, les efforts de la diplomatie de Joe Biden ont manifestement \u00e9chou\u00e9. Une partie des \u00e9lites a alors commenc\u00e9 \u00e0 s’interroger : les choses auraient-elles \u00e9t\u00e9 pires avec Trump ? Y aurait-il eu plus de stabilit\u00e9 internationale que sous Biden ? Apr\u00e8s tout, au-del\u00e0 des tweets, le premier mandat de Trump n’avait pas \u00e9t\u00e9 si d\u00e9sastreux en mati\u00e8re de politique internationale \u2014 obtenant de bons r\u00e9sultats au Moyen-Orient et vis-\u00e0-vis de la Chine.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 ce contexte difficile s\u2019est superpos\u00e9e une inflation qui s’est av\u00e9r\u00e9e fatale pour les relations entre une partie de l’establishment<\/em> \u00e9conomique et les D\u00e9mocrates. Dans une \u00e9conomie en croissance, l’administration Biden a choisi de creuser le d\u00e9ficit f\u00e9d\u00e9ral de mani\u00e8re excessive. En proportion, son administration a ainsi d\u00e9pens\u00e9 plus que celle de Franklin D. Roosevelt pendant les ann\u00e9es du New Deal.<\/p>\n\n\n\n Il n’y a plus aux \u00c9tats-Unis d’oligarchie homog\u00e8ne qui veuille croire \u00e0 la promesse de progr\u00e8s, de fiabilit\u00e9 et de stabilit\u00e9 offerte par le Parti d\u00e9mocrate.<\/p>Lorenzo Castellani<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L’inflation \u2014 c’est bien connu \u2014 touche d\u2019abord les classes moyennes. Mais certains repr\u00e9sentants du monde de la finance, comme Jamie Dimon, pr\u00e9sident de J.\u00a0P. Morgan, se sont \u00e9galement trouv\u00e9s parmi les critiques de la politique \u00e9conomique des D\u00e9mocrates, jug\u00e9e trop expansive et \u00e9tatiste. Le projet climatique \u2014 l’un des chevaux de bataille de l’administration Biden \u2014 s’est lui aussi r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00eatre une limite, avec une finance environnementale peinant \u00e0 d\u00e9coller et une d\u00e9sillusion croissante de l’establishment<\/em> am\u00e9ricain \u00e0 l’\u00e9gard des politiques \u00e9cologiques \u2014 en t\u00e9moignent les r\u00e9trop\u00e9dalages du PDG de BlackRock, Larry Fink, en la mati\u00e8re. Les sondages \u00e9taient d\u2019ailleurs assez clairs : pour l\u2019opinion am\u00e9ricaine, Trump \u00e9tait le plus fiable des deux candidats \u00e0 la pr\u00e9sidence pour reprendre en main l’\u00e9conomie.<\/p>\n\n\n\n Enfin, un quatri\u00e8me facteur a jou\u00e9 \u00e0 plein dans cette transformation : la r\u00e9action de la Silicon Valley aux exc\u00e8s du dirigisme \u00e9conomique de l’administration Biden et l’assaut contre les \u00ab woke politics<\/em> \u00bb auquel se sont livr\u00e9s certains pontes du capitalisme technologique comme Elon Musk ou Peter Thiel. Une gu\u00e9rilla culturelle n\u00e9e en r\u00e9ponse au d\u00e9bordement id\u00e9ologique des universit\u00e9s de l’Ivy League, qui ont d\u00e9raill\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es dans certains exc\u00e8s, conduisant \u00e0 \u00e9branler une partie du monde \u00e9conomique et financier. Bill Ackman, financier multimilliardaire, historiquement \u00e9lecteur d\u00e9mocrate, consid\u00e9r\u00e9 par certains comme l’h\u00e9ritier de Warren Buffett, a choisi depuis un an de soutenir la croisade de Musk et d\u2019autres gourous de la tech contre la gauche des campus am\u00e9ricains. Un conflit que Musk a exploit\u00e9 pour acheter Twitter \u2014 devenu X \u2014 au nom de la libert\u00e9 d’expression et cr\u00e9er un \u00e9cosyst\u00e8me m\u00e9diatique se nourrissant d’entreprises \u00e9ditoriales autonomes comme celles de Joe Rogan et Tucker Carlson, capables de pousser Trump et d’\u00e9viter la censure dans ce qui demeure \u2014 cette \u00e9lection le prouve sans doute en partie \u2014 le r\u00e9seau social le plus influent politiquement et m\u00e9diatiquement.<\/p>\n\n\n\n P\u00e8se \u00e9galement dans ces choix de l’establishment <\/em>en faveur de Trump le soutien \u00e0 la cause palestinienne d’une aile du Parti d\u00e9mocrate et de sa composante intellectuelle, o\u00f9 une partie de l’\u00e9lite mod\u00e9r\u00e9e n’a pas dig\u00e9r\u00e9 ce qui a \u00e9t\u00e9 per\u00e7u comme une tol\u00e9rance excessive \u00e0 l’\u00e9gard des actes terroristes du Hamas. Rappelons-nous ainsi que les grands financeurs des principales universit\u00e9s am\u00e9ricaines comme Harvard et Princeton ont r\u00e9clam\u00e9 d\u00e9but 2024 la t\u00eate des pr\u00e9sidents d’universit\u00e9 qui avaient d\u00e9fendu des positions jug\u00e9es antis\u00e9mites.<\/p>\n\n\n\n Le coup ultime port\u00e9 par Trump \u00e0 cette fracture de l\u2019establishment<\/em> a \u00e9t\u00e9 le retrait de Joe Biden \u2014 garant d\u00e9mocrate mod\u00e9r\u00e9 qui \u00e9tait parvenu, par une forme d\u2019inertie sans doute li\u00e9e \u00e0 sa longue carri\u00e8re politique, \u00e0 articuler ces diff\u00e9rents mondes \u2014 et son remplacement pr\u00e9cipit\u00e9 par une vice-pr\u00e9sidente au leadership<\/em> faible, per\u00e7ue comme plus proche de l’aile gauche.<\/p>\n\n\n\n L\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle de 2024 a act\u00e9 un changement : Donald Trump n’est plus seulement le populiste charismatique qui avait r\u00e9ussi le tour de force de forger un lien visc\u00e9ral \u00e0 \u00ab l’Am\u00e9rique profonde \u00bb et productive d’antan.<\/p>Lorenzo Castellani<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n C’est dans cet entrelacs de brisures h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes d\u2019une \u00e9lite d\u00e9j\u00e0 composite que na\u00eet l\u2019hypoth\u00e8se Trump 2024. Elle n\u2019est plus un vaisseau sans capitaine : elle \u00e9merge sur des pr\u00e9misses tr\u00e8s diff\u00e9rentes de celles de 2016 et de celles de 2021. Car c\u2019est un mouvement de fond : tout ne se r\u00e9sume pas \u00e0 Elon Musk et \u00e0 son id\u00e9e de Commission pour am\u00e9liorer l’efficacit\u00e9 du gouvernement, ni \u00e0 Peter Thiel et \u00e0 ses id\u00e9es techno-libertaires, ni au milliardaire de 30 ans engag\u00e9 dans le d\u00e9veloppement de la r\u00e9alit\u00e9 augment\u00e9e Palmer Luckey. De v\u00e9n\u00e9rables repr\u00e9sentants du capitalisme am\u00e9ricain traditionnel ont t\u00e9moign\u00e9 \u00e0 son \u00e9gard d\u2019une attitude sinon de soutien, du moins d’ouverture au dialogue tout au long de la campagne. Citons par exemple le PDG de Blackstone Steve Schwarzman, le gestionnaire de fonds sp\u00e9culatif Bill Ackman, le pr\u00e9sident de J.\u00a0P. Morgan Jamie Dimon \u2014 v\u00e9ritable leader d\u2019opinion du monde \u00e9conomique qui, lors du dernier Forum de Davos, en a surpris plus d’un en affirmant que Trump avait raison sur de nombreux points \u2014 et m\u00eame le PDG de BlackRock Larry Fink \u2014 qui s’est montr\u00e9 plus ouvert envers le magnat que par le pass\u00e9, tandis que le fonds Vanguard a massivement achet\u00e9 des actions du Trump Media Group ces derniers mois.<\/p>\n\n\n\n En termes d’analyse des \u00e9lites, l’\u00e9lection pr\u00e9sidentielle de 2024 a act\u00e9 un changement : Donald Trump n’est plus seulement le populiste charismatique qui avait r\u00e9ussi le tour de force de forger un lien\u00a0visc\u00e9ral \u00e0 \u00ab l’Am\u00e9rique profonde \u00bb et productive d’antan. Il est le pr\u00e9sident qui int\u00e8gre un fonctionnement \u00e9litaire \u00e9tranger \u00e0 la politique, \u00e0 l’administration et \u00e0 ses m\u00e9tiers et qui comprend les gourous de la tech, la finance, les m\u00e9dias et le monde intellectuel.<\/p>\n\n\n\n\n\n C\u2019est l\u00e0 que se posera l’un des premiers d\u00e9fis pour le Trump de 2024 : la composition d’une \u00e9quipe gouvernementale tr\u00e8s \u00e9toff\u00e9e pour soutenir l’action du pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis. S’il sera facile de d\u00e9gager une \u00e9quipe au sein du parti pour les postes du cabinet pr\u00e9sidentiel, il sera beaucoup moins \u00e9vident de rassembler du personnel \u00e0 m\u00eame de donner des garanties de stabilit\u00e9 et de comp\u00e9tence pour occuper les postes de la haute fonction publique, s\u00e9lectionner les directeurs des nombreuses et puissantes agences administratives, et choisir les conseillers du pr\u00e9sident et les juges f\u00e9d\u00e9raux.<\/p>\n\n\n\n Le premier mandat de Trump avait \u00e9t\u00e9 un d\u00e9sastre \u00e0 cet \u00e9gard, avec une avalanche de nominations \u00e0 court terme, des d\u00e9missions r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, des dizaines de nominations publiques qui n’avaient jamais abouti et un fonctionnement paralys\u00e9 de la machine f\u00e9d\u00e9rale. Il reste \u00e0 voir si une coalition pyramidale, mieux ancr\u00e9e dans l\u2019establishment<\/em> des affaires et de la technologie mais dont le sommet est toujours Trump<\/a> \u2014 et ses asp\u00e9rit\u00e9s caract\u00e9rielles \u2014, sera \u00e9galement capable de g\u00e9n\u00e9rer une \u00e9lite r\u00e9publicaine \u00e0 m\u00eame de gouverner sans s’auto-saboter, de ne pas crier chaque semaine au complot de l’\u00c9tat profond et de ne pas finir par nuire au travail politique de la Maison-Blanche.<\/p>\n\n\n\n En tout \u00e9tat de cause, ce qui est apparu ces derniers mois, c’est qu’il n’y a plus aux \u00c9tats-Unis d’oligarchie homog\u00e8ne qui veuille croire \u00e0 la promesse de progr\u00e8s, de fiabilit\u00e9 et de stabilit\u00e9 offerte par le Parti d\u00e9mocrate pour les raisons r\u00e9sum\u00e9es plus haut. Au contraire, une tr\u00e8s grande partie de la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine veut d\u00e9sormais renouer avec l’Am\u00e9rique du travail et des provinces, et c’est pour cela qu’elle a choisi Trump.<\/p>\n\n\n\n On assiste au plus grand r\u00e9alignement de l’establishment<\/em> am\u00e9ricain autour du plus improbable de ses membres \u2014 Donald Trump.<\/p>Lorenzo Castellani<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Une \u00e9lite ne peut survivre qu’\u00e0 deux conditions : si elle ne perd pas totalement sa l\u00e9gitimit\u00e9 dans le r\u00e9gime dans lequel elle op\u00e8re ; si elle ne se fond pas compl\u00e8tement en une unit\u00e9 indiscernable qui devient la cible id\u00e9ale des tribuns de la pl\u00e8be. C\u2019est ce qui s\u2019\u00e9tait produit en 2016 et c\u2019est la raison pour laquelle une contre-\u00e9lite s’est cr\u00e9\u00e9e autour de la deuxi\u00e8me aventure de Trump \u2014 une \u00e9lite qui cherche un espace diff\u00e9rent de celui qui \u00e9tait garanti par les D\u00e9mocrates et qui ne lui avait pas \u00e9t\u00e9 accord\u00e9 par la premi\u00e8re pr\u00e9sidence Trump fond\u00e9e sur le populisme, qui s’identifiait \u00e0 certaines valeurs culturelles et marquait certaines priorit\u00e9s politiques alternatives \u00e0 celles du vieil establishment<\/em> d’extraction bushienne et clintonienne.<\/p>\n\n\n\n Aujourd’hui, cette contre-\u00e9lite est arriv\u00e9e au pouvoir. Elle a montr\u00e9 sa force politique. Elle est d\u00e9sormais confront\u00e9e \u00e0 la difficile t\u00e2che de transformer une coalition \u00e9lectorale ayant r\u00e9ussi \u00e0 faire triompher l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration r\u00e9actionnaire en une \u00e9lite gouvernante. Elle suit son cycle : la classe politique change ; l\u2019ancienne \u00e9lite capitaliste s\u2019y adapte \u2014\u00a0et elle se transforme en m\u00eame temps \u00e0 la faveur de Trump. On assiste au plus grand r\u00e9alignement de l’establishment<\/em> am\u00e9ricain autour du plus improbable de ses membres \u2014 Donald Trump. Car aussi singulier que soit le personnage qu\u2019il a fa\u00e7onn\u00e9, il reste incontestablement un membre de l\u2019\u00e9lite financi\u00e8re et dirigeante du pays.<\/p>\n\n\n\n Un profond remod\u00e8lement s’op\u00e8re derri\u00e8re cette figure : ceux qui soutiennent Trump veulent se re-l\u00e9gitimer aux yeux de \u00ab l’Am\u00e9rique profonde \u00bb, se distinguer de ceux \u2014 notamment dans l\u2019\u00e9lite acad\u00e9mique \u2014 qui selon eux propagent \u00ab l’id\u00e9ologie woke<\/em> et la cancel culture<\/em> \u00bb et participer au red\u00e9coupage de certains jeux internationaux per\u00e7us comme perdants. Cette transformation nous est sans doute apparue moins \u00e9vidente parce qu’elle vient davantage de la finance et de l’industrie que des m\u00e9dias et du monde universitaire, mais elle est substantielle. Sur le plan \u00e9lectoral, tout cela a bien fonctionn\u00e9 : Trump est \u00e0 la Maison-Blanche pour la deuxi\u00e8me fois, sur des bases diff\u00e9rentes de la premi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n Un nouveau mouvement sui generis<\/em> est en train d’\u00e9merger d’Am\u00e9rique : l’acc\u00e9l\u00e9ration r\u00e9actionnaire.<\/p>Lorenzo Castellani<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Une question reste maintenant en suspens, dont la r\u00e9ponse n’\u00e9mergera que dans les mois \u00e0 venir : cette coalition entre Trump et une part substantielle de l’\u00e9lite am\u00e9ricaine sera-t-elle capable de rester unie au moment de composer une \u00e9quipe gouvernementale ? Le pr\u00e9sident choisira-t-il des hommes qui plaisent \u00e0 ceux qui ont financ\u00e9 la campagne \u00e9lectorale et l’ont soutenu, ou retombera-t-il dans les allers-retours schizophr\u00e9niques avec ses collaborateurs qui ont entach\u00e9 son premier mandat ? Saura-t-il faire cohabiter les parties les plus radicales de l’\u00e9lectorat avec celles qui contribuent sous d’autres formes \u2014 souvent invisibles et tr\u00e8s influentes \u2014 au gouvernement du pays ? Une coalition aussi large que composite pourra-t-elle rester unie en donnant au pays un gouvernement qui fonctionne et en reconstruisant un nouveau parti r\u00e9publicain capable de survivre, demain, \u00e0 Trump et peut-\u00eatre au trumpisme ? Comment r\u00e9agira l’autre moiti\u00e9 de l’establishment<\/em> aujourd’hui perdante : guerre totale \u2014 comme en 2016-2021 \u2014 ou recherche de l’apaisement avec Trump ? Sera-t-il possible pour un pr\u00e9sident \u00e2g\u00e9 \u2014 le plus vieux de l’histoire<\/a> \u2014 de gouverner les \u00c9tats-Unis sans les \u00e9lites politiques et administratives ?<\/p>\n\n\n\n Les r\u00e9ponses \u00e0 ces questions ne se d\u00e9velopperont que dans l’ann\u00e9e qui vient.<\/p>\n\n\n\n Ce qui est \u00e0 peu pr\u00e8s certain, c’est qu’avec l\u2019\u00e9lection du 5 novembre 2024, un nouveau mouvement sui generis<\/em> est en train d’\u00e9merger d’Am\u00e9rique : l’acc\u00e9l\u00e9ration r\u00e9actionnaire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Contrairement \u00e0 2016, Trump a un plan : projeter le pass\u00e9 dans le futur.
\r\n <\/picture>\r\n \n A New World \u2014 With An Old Soul<\/em> <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/h2>\n\n\n\n
\n <\/picture>\n
\n <\/picture>\n Comment Biden a perdu les \u00e9lites<\/h2>\n\n\n\n
Trump 2024<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n L\u2019avenir d\u2019une contre-\u00e9lite<\/h2>\n\n\n\n
\nDe Musk aux rednecks, son style a d\u00e9fini une nouvelle coalition massive.
\nPour la saisir, Lorenzo Castellani forge une notion : l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration r\u00e9actionnaire.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":251314,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-editorials.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[4079],"tags":[],"geo":[1917],"class_list":["post-251312","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-sources-intellectuelles-de-la-revolution-culturelle-trumpiste","staff-lorenzo-castellani","geo-europe"],"acf":[],"yoast_head":"\n