{"id":233763,"date":"2024-06-14T16:12:40","date_gmt":"2024-06-14T14:12:40","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=233763"},"modified":"2024-09-08T19:59:05","modified_gmt":"2024-09-08T17:59:05","slug":"mario-draghi-une-strategie-industrielle-pour-leurope","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2024\/06\/14\/mario-draghi-une-strategie-industrielle-pour-leurope\/","title":{"rendered":"Mario Draghi : une strat\u00e9gie industrielle pour l’Europe"},"content":{"rendered":"\n
Avec son accord, et dans la continuit\u00e9 de ses pr\u00e9c\u00e9dentes interventions dans les pages de la revue<\/a>, nous publions la traduction fran\u00e7aise du texte du discours de Mario Draghi au monast\u00e8re de San Jeronimo de Yuste le 14 juin 2024, \u00e0 l\u2019occasion de la remise du Prix europ\u00e9en Charles Quint. Le texte original peut \u00eatre lu ici<\/a>. Pour soutenir le travail de la revue, si vous en avez les moyens, vous pouvez souscrire un abonnement<\/a><\/p>\n\n\n\n Votre Majest\u00e9,<\/p>\n\n\n\n Madame la Pr\u00e9sidente du gouvernement r\u00e9gional d\u2019Estr\u00e9madure, Madame la Pr\u00e9sidente de l\u2019Assembl\u00e9e d\u2019Estr\u00e9madure,<\/p>\n\n\n\n Monsieur le Pr\u00e9sident du conseil d’administration de la Fondation de l’Acad\u00e9mie europ\u00e9enne et ib\u00e9ro-am\u00e9ricaine de Yuste, <\/p>\n\n\n\n Monsieur le Ministre des affaires \u00e9trang\u00e8res, de l’Union europ\u00e9enne et de la coop\u00e9ration, <\/p>\n\n\n\n Monsieur le Ministre de l’\u00e9conomie, du commerce et des entreprises,<\/p>\n\n\n\n Monsieur le Haut repr\u00e9sentant de l’Union europ\u00e9enne pour les affaires \u00e9trang\u00e8res et la politique de s\u00e9curit\u00e9 et vice-pr\u00e9sident de la Commission europ\u00e9enne,<\/p>\n\n\n\n Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,<\/p>\n\n\n\n Monsieur le Vice-pr\u00e9sident de la Banque centrale europ\u00e9enne.<\/p>\n\n\n\n Monseigneur l’\u00e9v\u00eaque de Plasencia, fr\u00e8res de la communaut\u00e9 monastique. <\/p>\n\n\n\n Mesdames et Messieurs les Universitaires,<\/p>\n\n\n\n Mesdames et Messieurs, en vos grades et qualit\u00e9s respectifs, <\/p>\n\n\n\n Chers amis, <\/p>\n\n\n\n Je voudrais commencer par remercier Sa Majest\u00e9 le roi Felipe VI pour cette c\u00e9r\u00e9monie et tous ceux qui y ont contribu\u00e9. Et surtout pour le moment final qui a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s \u00e9mouvant. Je vous remercie tous. C’est une c\u00e9r\u00e9monie merveilleuse. On parle \u00ab d\u2019hospitalit\u00e9 espagnole \u00bb lorsqu\u2019on veut d\u00e9signer des h\u00f4tes exceptionnels. Et c’est tout \u00e0 fait vrai.<\/p>\n\n\n\n C’est un grand honneur pour moi de recevoir le prix europ\u00e9en Charles Quint, dans un cadre aussi historique.<\/p>\n\n\n\n Ce monast\u00e8re, o\u00f9 Charles Quint a fini ses jours, nous \u00e9voque la longue et riche histoire de l’Europe et le processus de construction de l’unit\u00e9 europ\u00e9enne qui s’est d\u00e9roul\u00e9 sur plusieurs si\u00e8cles.<\/p>\n\n\n\n Notre continent a vieilli, s’est enrichi et s’est uni, avec un march\u00e9 unique de 445 millions de consommateurs. Mais nous sommes aujourd\u2019hui confront\u00e9s \u00e0 des questions fondamentales sur notre avenir.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 mesure que nos soci\u00e9t\u00e9s vieillissent, notre mod\u00e8le social est de plus en plus mis \u00e0 l’\u00e9preuve. Dans le m\u00eame temps \u2014 et je tiens \u00e0 le dire d\u00e8s le d\u00e9but de ce discours \u2014 pour les Europ\u00e9ens, le maintien de niveaux \u00e9lev\u00e9s de protection sociale et de redistribution n’est pas n\u00e9gociable.<\/p>\n\n\n Sous la direction de Giuliano da Empoli.<\/p>\n Avec les contributions d\u2019Anu Bradford, Josep Borrell, Julia Cag\u00e9, Javier Cercas, Dipesh Chakrabarty, Pierre Charbonnier, Aude Darnal, Jean-Yves Dormagen, Niall Ferguson, Timothy Garton Ash, Jean-Marc Jancovici, Paul Magnette, Hugo Micheron, Branko Milanovic, Nicholas Mulder, Vladislav Sourkov, Bruno Tertrais, Isabella Weber, Lea Ypi.<\/p>\n\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t Commandez le nouveau num\u00e9ro papier<\/a><\/span> du Grand Continent chez Gallimard qui para\u00eet cette semaine ou cliquez ici pour vous abonner et recevoir l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de nos produits<\/a><\/span>.<\/strong><\/p>\n\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\n\t\t\t\t\t\t\t Nous sommes \u00e9galement confront\u00e9s \u00e0 de nouveaux besoins : s’adapter \u00e0 l’\u00e9volution rapide des technologies, accro\u00eetre les capacit\u00e9s de d\u00e9fense et mener \u00e0 bien la transition \u00e9cologique.<\/p>\n\n\n\n Dans le m\u00eame temps, l\u2019ancien paradigme qui sous-tendait nos objectifs communs est en train de dispara\u00eetre<\/a>. L’\u00e8re du gaz import\u00e9 de Russie et du commerce mondial ouvert touche \u00e0 sa fin.<\/p>\n\n\n\n Pour faire face \u00e0 tous ces changements, nous devrons donc cro\u00eetre plus vite et mieux. Et le principal moyen de parvenir \u00e0 une croissance plus rapide est d’augmenter notre productivit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n La croissance de la productivit\u00e9 en Europe diminue progressivement \u2014 mais depuis longtemps. Depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, le PIB par habitant en parit\u00e9 de pouvoir d\u2019achat ajust\u00e9 est inf\u00e9rieur d’environ un tiers \u00e0 celui des \u00c9tats-Unis, et environ 70 % de cet \u00e9cart s’explique par une productivit\u00e9 plus faible.<\/p>\n\n\n\n La diff\u00e9rence de croissance de la productivit\u00e9 entre les deux \u00e9conomies est principalement due au secteur technologique et plus g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 la digitalisation. Si l’on en excluait le secteur technologique, la croissance de la productivit\u00e9 de l’Union au cours des vingt derni\u00e8res ann\u00e9es serait \u00e9quivalente \u00e0 celle des \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n Si l’on en excluait le secteur technologique, la croissance de la productivit\u00e9 de l’Union au cours des vingt derni\u00e8res ann\u00e9es serait \u00e9quivalente \u00e0 celle des \u00c9tats-Unis.<\/p>Mario Draghi<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Mais l’\u00e9cart pourrait se creuser davantage avec le d\u00e9veloppement et la diffusion rapides de l’intelligence artificielle. Environ 70 % des mod\u00e8les de base de l’intelligence artificielle sont d\u00e9velopp\u00e9s aux \u00c9tats-Unis et trois entreprises am\u00e9ricaines seulement repr\u00e9sentent 65 % du march\u00e9 mondial du cloud computing<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Une s\u00e9rie d’actions politiques sont n\u00e9cessaires pour commencer \u00e0 combler ce foss\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Tout d’abord, nous devons r\u00e9duire le prix de l’\u00e9nergie. Les acteurs industriels en Europe sont actuellement confront\u00e9s \u00e0 un d\u00e9savantage concurrentiel majeur par rapport \u00e0 leurs homologues am\u00e9ricains \u2014 et pas seulement \u2014 avec des prix 2 \u00e0 3 fois plus \u00e9lev\u00e9s pour l’\u00e9lectricit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Cet \u00e9cart de prix est principalement d\u00fb \u00e0 notre retard dans l’installation de nouvelles capacit\u00e9s d’\u00e9nergie propre et \u00e0 un manque de ressources naturelles, ainsi qu’\u00e0 notre pouvoir de n\u00e9gociation collective limit\u00e9, bien que nous soyons le plus grand acheteur de gaz naturel au monde. Mais il est \u00e9galement d\u00fb \u00e0 des probl\u00e8mes fondamentaux li\u00e9s \u00e0 notre propre march\u00e9 int\u00e9rieur de l’\u00e9nergie.<\/p>\n\n\n\n Nous souffrons de la lenteur et de l’insuffisance des investissements dans les infrastructures, tant pour les \u00e9nergies renouvelables que pour les r\u00e9seaux. Le d\u00e9veloppement insuffisant des r\u00e9seaux signifie que nous ne pouvons pas r\u00e9pondre \u00e0 la demande \u00e9nerg\u00e9tique, m\u00eame lorsqu’il y a des exc\u00e9dents dans certains pays ou r\u00e9gions de l’Union.<\/p>\n\n\n\n Les r\u00e8gles du march\u00e9 ne permettent pas de dissocier totalement le prix de l’\u00e9nergie renouvelable et nucl\u00e9aire des prix plus \u00e9lev\u00e9s et plus volatils des combustibles fossiles, ce qui emp\u00eache les industries et les m\u00e9nages de r\u00e9percuter sur leurs factures tous les avantages de l’\u00e9nergie propre. De plus, la taxation des heures suppl\u00e9mentaires sur l’\u00e9nergie est devenue une source importante de recettes budg\u00e9taires, ce qui contribue \u00e0 l’augmentation des prix de d\u00e9tail.<\/p>\n\n\n\n Ces prix \u00e9lev\u00e9s entra\u00eenent une baisse des investissements : l’ann\u00e9e derni\u00e8re, environ 60 % des entreprises europ\u00e9ennes ont d\u00e9clar\u00e9 que les prix de l’\u00e9nergie constituaient un obstacle majeur \u00e0 l’investissement, soit plus de 20 points de pourcentage de plus que la r\u00e9ponse des entreprises am\u00e9ricaines.<\/p>\n\n\n\n Ils font \u00e9galement obstacle \u00e0 la transformation num\u00e9rique de la production, car l’intelligence artificielle est tr\u00e8s gourmande en \u00e9nergie. L’Agence internationale de l’\u00e9nergie pr\u00e9voit que l’\u00e9lectricit\u00e9 consomm\u00e9e par les centres de donn\u00e9es doublera dans le monde d’ici \u00e0 2026 \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire dans deux ans. Cela correspond \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 l’ensemble de la demande d’\u00e9lectricit\u00e9 de l’Allemagne.<\/p>\n\n\n\n L’Agence internationale de l’\u00e9nergie pr\u00e9voit que l’\u00e9lectricit\u00e9 consomm\u00e9e par les centres de donn\u00e9es doublera dans le monde d’ici \u00e0 2026 \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire dans deux ans. Cela correspond \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 l’ensemble de la demande d’\u00e9lectricit\u00e9 de l’Allemagne.<\/p>Mario Draghi<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L’augmentation de la productivit\u00e9 d\u00e9pend donc de la mise en place d’un v\u00e9ritable march\u00e9 europ\u00e9en de l’\u00e9nergie.<\/p>\n\n\n\n Ensuite, nous devons repenser le cadre de l’innovation en Europe. En pourcentage du PIB, les entreprises europ\u00e9ennes d\u00e9pensent environ la moiti\u00e9 de ce que d\u00e9pensent leurs homologues am\u00e9ricaines en mati\u00e8re de recherche et d’innovation, ce qui entra\u00eene un d\u00e9ficit d’investissement d’environ 270 milliards d’euros par an.<\/p>\n\n\n\n La fili\u00e8re qui va de la recherche fondamentale \u00e0 la commercialisation des id\u00e9es est \u00e9galement beaucoup plus faible. Aucun cluster<\/em> d’innovation europ\u00e9en ne figure dans le top 10 mondial et nos universit\u00e9s peinent \u00e0 retenir les meilleurs talents.<\/p>\n\n\n\n L’Union doit donc faire de la recherche et de l’innovation une priorit\u00e9 collective. Un programme commun pourrait inclure un soutien renforc\u00e9 \u00e0 la recherche fondamentale, ax\u00e9 sur l’excellence universitaire, une attention accrue \u00e0 l’innovation de rupture et une plus grande capacit\u00e9 \u00e0 soutenir les start-ups<\/em> et \u00e0 les aider \u00e0 se d\u00e9velopper.<\/p>\n\n\n\n Nous devons \u00e9galement cr\u00e9er les conditions n\u00e9cessaires pour que l’innovation se propage plus rapidement dans l’\u00e9conomie. Les facteurs clefs en la mati\u00e8re sont de permettre aux entreprises europ\u00e9ennes d’atteindre une \u00e9chelle optimale, afin qu’elles aient la capacit\u00e9 d’investir dans les nouvelles technologies, et de requalifier les travailleurs europ\u00e9ens pour qu’ils puissent ma\u00eetriser ces technologies.<\/p>\n\n\n\n Pour changer d’\u00e9chelle, il faut supprimer les derniers obstacles \u00e0 l’activit\u00e9 transfrontali\u00e8re au sein du march\u00e9 unique<\/a>, en particulier tous ceux qui freinent la diffusion des technologies num\u00e9riques. Par exemple, le cloud computing<\/em> dans l’administration publique doit \u00eatre encadr\u00e9 par un ensemble unique de r\u00e8gles.<\/p>\n\n\n\n La politique de concurrence doit faciliter le passage \u00e0 l’\u00e9chelle en pond\u00e9rant les crit\u00e8res d’innovation et de r\u00e9silience en fonction de l’\u00e9volution du march\u00e9 et des contextes g\u00e9opolitiques \u2014 tout en \u00e9vitant, bien s\u00fbr, une concentration excessive du march\u00e9 qui fait augmenter les prix \u00e0 la consommation et diminuer la qualit\u00e9 du service.<\/p>\n\n\n\n Dans le m\u00eame temps, la requalification de notre main-d’\u0153uvre n\u00e9cessitera de renforcer les syst\u00e8mes d’\u00e9ducation et de formation, d’encourager l’apprentissage tout au long de la vie et de faciliter le recrutement de travailleurs hautement qualifi\u00e9s en provenance de l’ext\u00e9rieur de l’Union europ\u00e9enne.<\/p>\n\n\n\n L’exemple de la Su\u00e8de est tr\u00e8s int\u00e9ressant. Le secteur technologique su\u00e9dois est plus de deux fois plus productif que la moyenne de l’Union europ\u00e9enne. Son \u00e9conomie globale est \u00e0 peu pr\u00e8s la m\u00eame \u2014 deux fois plus productive que la moyenne du reste de l’Union. Cela montre qu\u2019un mod\u00e8le social fort et le progr\u00e8s technologique sont non seulement compatibles, mais qu’ils se renforcent mutuellement lorsqu’ils sont ax\u00e9s sur l\u2019apprentissage et la formation.<\/p>\n\n\n\n Un mod\u00e8le social fort et le progr\u00e8s technologique sont non seulement compatibles, ils se renforcent mutuellement lorsqu’ils sont ax\u00e9s sur l\u2019apprentissage et la formation.<\/p>Mario Draghi<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le financement de ces divers besoins d’investissement constituera un d\u00e9fi de taille et nous obligera \u00e0 repenser la mani\u00e8re dont nous d\u00e9ployons les capitaux publics et priv\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n L’absence de budget f\u00e9d\u00e9ral nous d\u00e9savantage par rapport aux \u00c9tats-Unis. La recherche et l’innovation financ\u00e9es par des fonds publics repr\u00e9sentent par exemple un pourcentage similaire du PIB dans les deux r\u00e9gions, soit environ 0,7-0,8 %. Mais aux \u00c9tats-Unis, la grande majorit\u00e9 des d\u00e9penses sont effectu\u00e9es au niveau f\u00e9d\u00e9ral, ce qui garantit que les fonds publics sont affect\u00e9s de mani\u00e8re efficace vers des priorit\u00e9s nationales.<\/p>\n\n\n\n En Europe, en revanche, les instruments de financement sont r\u00e9partis entre l’Union europ\u00e9enne et les niveaux nationaux \u2014 un dixi\u00e8me seulement des d\u00e9penses dans la recherche et l’innovation, est europ\u00e9en \u2014 avec peu de priorit\u00e9s ou de coordination. De plus, la prise de d\u00e9cision sur les projets communs n\u00e9cessite g\u00e9n\u00e9ralement un processus l\u00e9gislatif de longue dur\u00e9e, avec de multiples v\u00e9tos tout au long du processus.<\/p>\n\n\n\n Dans le m\u00eame temps, les couches successives de r\u00e9glementation ont pes\u00e9 sur les investissements \u00e0 long terme \u2014 comme l’ont indiqu\u00e9 61 % des entreprises de l’Union europ\u00e9enne l’ann\u00e9e derni\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n Il existe donc une marge de progression importante, simplement en fixant des priorit\u00e9s plus claires, en rationalisant la r\u00e9glementation et en coordonnant mieux les diff\u00e9rents instruments de financement.<\/p>\n\n\n\n Cela dit, il ne suffira pas de rendre les d\u00e9penses publiques plus efficaces. Les besoins de financement pour les transitions \u00e9cologique et num\u00e9rique sont \u00e9normes et, compte tenu de la marge de man\u0153uvre budg\u00e9taire limit\u00e9e en Europe, tant au niveau national que, du moins jusqu’\u00e0 pr\u00e9sent, au niveau de europ\u00e9en, ils devront \u00eatre principalement assur\u00e9s par le secteur priv\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Nous devrons donc \u00e9galement mobiliser l’\u00e9pargne priv\u00e9e \u00e0 une \u00e9chelle sans pr\u00e9c\u00e9dent, bien au-del\u00e0 de ce que le secteur bancaire peut fournir. Le principal moyen de rassembler les fonds n\u00e9cessaires passera par l\u2019approfondissement de nos march\u00e9s de capital-risque, d’actions et d’obligations.<\/p>\n\n\n\n Le principal moyen de rassembler les fonds n\u00e9cessaires passera par l\u2019approfondissement de nos march\u00e9s de capital-risque, d’actions et d’obligations.<\/p>Mario Draghi<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Dans les domaines o\u00f9 l’investissement public a un effet multiplicateur important, comme les d\u00e9penses li\u00e9es aux r\u00e9seaux \u00e9lectriques, \u00e0 la recherche et \u00e0 l’innovation, l’\u00e9mission d’une dette publique plus importante est susceptible de s’autofinancer. La simplification des projets europ\u00e9ens d’int\u00e9r\u00eat commun et l’\u00e9largissement de leur champ d’application en feraient un outil efficace pour accro\u00eetre les investissements dans des domaines critiques.<\/p>\n\n\n\n Sur le financement commun au niveau europ\u00e9en, vous connaissez tous mon point de vue, je n’ai donc pas besoin de le rappeler<\/a>. Nous tirerions grandement profit d’une forme de financement commun, mais je ne veux pas r\u00e9p\u00e9ter aujourd’hui des choses que j’ai d\u00e9j\u00e0 dites \u00e0 maintes reprises par le pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Le paradigme qui nous a apport\u00e9 la prosp\u00e9rit\u00e9 dans le pass\u00e9 \u00e9tait con\u00e7u pour un monde de stabilit\u00e9 g\u00e9opolitique \u2014 les consid\u00e9rations de s\u00e9curit\u00e9 nationale<\/a> occupaient peu de place dans les d\u00e9cisions \u00e9conomiques. Or les conditions g\u00e9opolitiques se d\u00e9t\u00e9riorent aujourd’hui.<\/p>\n\n\n\n Ce changement exige que l’Europe adopte une approche fondamentalement diff\u00e9rente de sa capacit\u00e9 industrielle dans des secteurs strat\u00e9giques tels que la d\u00e9fense, l’espace, les min\u00e9raux critiques et certains produits pharmaceutiques. Elle doit \u00e9galement r\u00e9duire sa d\u00e9pendance \u00e0 l’\u00e9gard de pays auxquels elle ne peut plus se fier.<\/p>\n\n\n\n La premi\u00e8re chose dont nous avons besoin est donc une \u00e9valuation commune des risques g\u00e9opolitiques auxquels nous sommes confront\u00e9s, qui soit partag\u00e9e par tous les \u00c9tats membres et qui puisse guider notre r\u00e9ponse. Ce n’est pas une petite exigence : c’est le d\u00e9but de tout le reste.<\/p>\n\n\n\n Ensuite, nous devrons d\u00e9velopper une v\u00e9ritable \u00ab politique \u00e9trang\u00e8re \u00e9conomique \u00bb \u2014 ou, comme on l’appelle aujourd’hui, une strat\u00e9gie \u00e9conomique internationale<\/a> (economic statecraft<\/em>) \u2014 qui coordonne les accords commerciaux pr\u00e9f\u00e9rentiels et les investissements directs avec les pays riches en ressources, la constitution de stocks dans des domaines critiques sp\u00e9cifiques et la cr\u00e9ation de partenariats industriels afin de s\u00e9curiser les cha\u00eenes d’approvisionnement en technologies cl\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Nous devrons d\u00e9velopper une v\u00e9ritable \u00ab politique \u00e9trang\u00e8re \u00e9conomique \u00bb.<\/p>Mario Draghi<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Pour les secteurs strat\u00e9giques, les mesures que j’ai d\u00e9j\u00e0 d\u00e9crites concernant l’innovation, le passage \u00e0 l’\u00e9chelle et les comp\u00e9tences seront particuli\u00e8rement utiles. Mais comme certains de ces secteurs sortent de longues ann\u00e9es de sous-investissement : ils auront \u00e9galement besoin d’une approche coordonn\u00e9e de la demande.<\/p>\n\n\n\n Pour que les entreprises augmentent leurs investissements et leurs capacit\u00e9s, l’Europe devra non seulement accro\u00eetre le niveau de la demande en augmentant les d\u00e9penses, mais aussi veiller \u00e0 ce que cette demande soit concentr\u00e9e \u00e0 l’int\u00e9rieur de nos fronti\u00e8res et qu’elle soit agr\u00e9g\u00e9e au niveau de l’Union.<\/p>\n\n\n\n Le moyen le plus efficace de g\u00e9n\u00e9rer cette demande serait d’augmenter les d\u00e9penses europ\u00e9ennes communes. Mais en l’absence d’une telle approche centralis\u00e9e, nous pouvons faire beaucoup en coordonnant plus \u00e9troitement les politiques de march\u00e9s publics et en appliquant des exigences plus explicites en mati\u00e8re de contenu local pour les produits et les composants fabriqu\u00e9s dans l’Union.<\/p>\n\n\n\n Cette concentration et cette agr\u00e9gation de la demande augmentera \u00e9galement l’efficacit\u00e9 des d\u00e9penses publiques en r\u00e9duisant les doublons et en augmentant l’interop\u00e9rabilit\u00e9 \u2014 en particulier pour les \u00e9quipements militaires. Enfin, elle correspondra aux politiques que nos rivaux g\u00e9opolitiques appliquent aujourd’hui.<\/p>\n\n\n\n Le paradigme qui nous a apport\u00e9 la prosp\u00e9rit\u00e9 dans le pass\u00e9 \u00e9tait aussi celui dans lequel le commerce mondial \u00e9tait r\u00e9gi par des r\u00e8gles multilat\u00e9rales. Mais aujourd’hui, ces r\u00e8gles sont de moins en moins contraignantes et les plus grandes \u00e9conomies agissent de plus en plus unilat\u00e9ralement.<\/p>\n\n\n\n Nous ne voulons pas sombrer dans le protectionnisme en Europe, mais nous ne pouvons pas rester passifs si les actions des autres menacent notre prosp\u00e9rit\u00e9. M\u00eame les r\u00e9centes d\u00e9cisions des \u00c9tats-Unis d’imposer des droits de douane \u00e0 la Chine<\/a> ont des r\u00e9percussions sur notre \u00e9conomie en raison de la r\u00e9orientation des exportations.<\/p>\n\n\n\n Nous ne voulons pas sombrer dans le protectionnisme en Europe, mais nous ne pouvons pas rester passifs si les actions des autres menacent notre prosp\u00e9rit\u00e9.<\/p>Mario Draghi<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le d\u00e9fi auquel nous sommes confront\u00e9s est que, par rapport aux \u00c9tats-Unis, nous sommes plus vuln\u00e9rables \u00e0 la fois \u00e0 l’inaction en mati\u00e8re de commerce et aux repr\u00e9sailles si nous agissons. En Europe, le secteur manufacturier emploie deux fois et demie plus de personnes qu’aux \u00c9tats-Unis, et plus d’un tiers de notre PIB manufacturier est absorb\u00e9 en dehors de l’Union europ\u00e9enne \u2014 contre environ un cinqui\u00e8me pour les \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n Or nous sommes aujourd’hui confront\u00e9s \u00e0 une vague d’importations chinoises moins ch\u00e8res et parfois plus avanc\u00e9es technologiquement.<\/p>\n\n\n\n D’ici 2030 au plus tard, la capacit\u00e9 de production annuelle de la Chine pour l’\u00e9nergie solaire photovolta\u00efque devrait \u00eatre deux fois sup\u00e9rieure \u00e0 la demande mondiale. Pour les composants de batteries, elle sera au moins \u00e9gale \u00e0 la demande mondiale.<\/p>\n\n\n\n Dans la mesure o\u00f9 cette croissance remarquable de l’offre est le r\u00e9sultat de v\u00e9ritables am\u00e9liorations de la productivit\u00e9 et de l’innovation, c’est une bonne chose pour l’Europe. Mais il est \u00e9galement largement prouv\u00e9 qu’une partie des progr\u00e8s de la Chine est due \u00e0 d’importantes subventions au niveau des co\u00fbts, \u00e0 la protection commerciale et \u00e0 la suppression de la demande, et que cette partie entra\u00eenera une baisse de l’emploi pour nos \u00e9conomies.<\/p>\n\n\n\n Selon une estimation conservatrice, en 2019, la Chine a d\u00e9pens\u00e9 environ trois fois plus pour la politique industrielle que l’Allemagne ou la France en termes de pourcentage du PIB. En dollars ajust\u00e9s \u00e0 la parit\u00e9 de pouvoir d’achat, elle a d\u00e9pens\u00e9 environ dix fois plus que ces deux pays r\u00e9unis.<\/p>\n\n\n\n En 2019, la Chine a d\u00e9pens\u00e9 environ trois fois plus pour la politique industrielle que l’Allemagne ou la France en termes de pourcentage du PIB.<\/p>Mario Draghi<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Dans le cadre de cette strat\u00e9gie industrielle g\u00e9n\u00e9rale, la croissance des salaires en Chine n’a pas suivi l’\u00e9volution de la productivit\u00e9 au fil du temps, tandis que les taux d’\u00e9pargne restent \u00e9lev\u00e9s, de sorte que la consommation des m\u00e9nages ne repr\u00e9sente que 44 % du PIB.<\/p>\n\n\n Sous la direction de Giuliano da Empoli.<\/p>\n Avec les contributions d\u2019Anu Bradford, Josep Borrell, Julia Cag\u00e9, Javier Cercas, Dipesh Chakrabarty, Pierre Charbonnier, Aude Darnal, Jean-Yves Dormagen, Niall Ferguson, Timothy Garton Ash, Jean-Marc Jancovici, Paul Magnette, Hugo Micheron, Branko Milanovic, Nicholas Mulder, Vladislav Sourkov, Bruno Tertrais, Isabella Weber, Lea Ypi.<\/p>\n\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t Commandez le nouveau num\u00e9ro papier<\/a><\/span> du Grand Continent chez Gallimard qui para\u00eet cette semaine ou cliquez ici pour vous abonner et recevoir l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de nos produits<\/a><\/span>.<\/strong><\/p>\n\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\n\t\t\t\t\t\t\t
\n\t\t\t\t\t\t\t\t<\/a> \n\t\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\n\t\t\t<\/div>\n\t\t<\/div>\n\t<\/div>\n<\/section>\n\n\n\n