{"id":227154,"date":"2024-04-21T17:30:00","date_gmt":"2024-04-21T15:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=227154"},"modified":"2024-04-21T12:40:10","modified_gmt":"2024-04-21T10:40:10","slug":"tout-commence-avec-le-feu-une-conversation-avec-helene-cixous","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2024\/04\/21\/tout-commence-avec-le-feu-une-conversation-avec-helene-cixous\/","title":{"rendered":"\u00ab Tout commence avec le feu \u00bb, une conversation avec H\u00e9l\u00e8ne Cixous"},"content":{"rendered":"\n
La traduction est au c\u0153ur du projet de la revue. Depuis notre lancement, nous avons ouvert nos pages aux plus grandes voix de la litt\u00e9rature mondiale \u2014 des Prix Nobel <\/em>Wole Soyinka<\/em><\/a> ou <\/em>Mario Vargas Llosa<\/em><\/a> \u00e0 la romanci\u00e8re <\/em>Scholastique Mukasonga<\/em><\/a> ou au po\u00e8te <\/em>Philippe Jaccottet<\/em><\/a>. Premier prix qui reconna\u00eet chaque ann\u00e9e un grand r\u00e9cit europ\u00e9en et dont la dotation est sa traduction dans les autres langues continentales, <\/em>le Prix Grand Continent<\/em><\/a> a \u00e9t\u00e9 remis l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re au polonais <\/em>Tomasz R\u00f3\u017cycki<\/em><\/a>. <\/em><\/p>\n\n\n\n Pour soutenir notre travail, nous vous demandons de penser \u00e0 vous abonner<\/em><\/a><\/p>\n\n\n\n Je commencerai par dire que, lorsqu\u2019on m’a pos\u00e9 cette question, une pens\u00e9e m’a directement travers\u00e9 l’esprit : en r\u00e9alit\u00e9, l’espoir est quelque chose que je ne connais pas. D’ailleurs, vous utilisez le mot espoir et non celui d\u2019esp\u00e9rance. Au fond, on se confronte d\u00e9j\u00e0 \u00e0 un probl\u00e8me linguistique. L\u2019esp\u00e9rance ne renvoie pas \u00e0 la m\u00eame chose que l\u2019espoir. Je pense qu\u2019en allemand, il n\u2019existe qu’un seul et unique mot pour exprimer ces deux r\u00e9alit\u00e9s. En fran\u00e7ais, nous en avons deux ; quelque chose s’introduit, qui distingue et affirme que l’espoir et l’esp\u00e9rance, ce n’est pas du tout la m\u00eame chose. En fran\u00e7ais, l\u2019esp\u00e9rance renvoie \u00e0 une vertu. On dit que c’est une libert\u00e9 th\u00e9ologale : l’esp\u00e9rance, la foi, la charit\u00e9, ce sont des \u00e9motions chr\u00e9tiennes. <\/p>\n\n\n\n L’espoir, c’est tout \u00e0 fait autre chose. \u00c0 y r\u00e9fl\u00e9chir, je me dis qu’en Alg\u00e9rie, quand j’\u00e9tais petite, j’ai abandonn\u00e9 tout espoir. Je n\u2019attendais ni n\u2019esp\u00e9rais rien de ce pays, d\u00e9vor\u00e9 par les d\u00e9mons, par les haines et par les racismes. Et toute jeune, je me suis dit que c’\u00e9tait un pays qu’il fallait fuir \u2014 ce que j\u2019ai fait. Je n’ai pens\u00e9 qu’\u00e0 \u00e7a, et d\u00e8s que j’ai eu dix-huit ans, j’ai fui, parce que je n’avais pas d’espoir. \u00c7a, c’est tr\u00e8s important.<\/p>\n\n\n\n L’esp\u00e9rance, au fond, c’est un \u00e9tat. Par la suite, je me suis demand\u00e9 dans ma vie : ai-je esp\u00e9r\u00e9 ? Et si oui, quoi ? A alors \u00e9merg\u00e9 une question tr\u00e8s importante : celle de l\u2019attente. Car en fran\u00e7ais et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, dans les langues romanes, nous fonctionnons avec le mot esperanza <\/em>qui renvoie \u00e0 l\u2019id\u00e9e d’attente \u2014 id\u00e9e beaucoup moins pr\u00e9sente dans Hoffnung <\/em>o\u00f9 il n’y a pas d’attente, o\u00f9 l\u2019on est d\u00e9j\u00e0 dans un autre monde.<\/p>\n\n\n\n Dans les langues romanes, nous fonctionnons avec le mot esperanza <\/em>qui renvoie \u00e0 l\u2019id\u00e9e d’attente \u2014 id\u00e9e beaucoup moins pr\u00e9sente dans Hoffnung <\/em>o\u00f9 il n’y a pas d’attente, o\u00f9 l\u2019on est d\u00e9j\u00e0 dans un autre monde.<\/p>H\u00e9l\u00e8ne Cixous<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Zuversicht<\/em>, c’est autre chose : c’est ce qui va, c’est le moteur de l’espoir. On ne peut imaginer d\u2019espoir vivant sans Zuversicht<\/em>. Il faut qu’il y ait un acte de foi, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il faut croire, et qu\u2019il faut qu’il y ait de la confiance. R\u00e9trospectivement, je suis arriv\u00e9 \u00e0 la conclusion que quand j’\u00e9tais enfant, je ne croyais pas. Je ne croyais pas que l\u2019Alg\u00e9rie puisse un jour avoir la chance d\u2019atteindre une forme d\u2019id\u00e9al, qui aurait repos\u00e9 sur la libert\u00e9 de penser, le d\u00e9sir de progresser, voire m\u00eame l’\u00e9cologie, ce genre de choses. Quand je regarde mon existence, qui est tr\u00e8s ancienne, je me dis que je ne crois pas avoir v\u00e9ritablement exerc\u00e9 beaucoup d’espoir \u2014 de l\u2019urgence peut-\u00eatre, \u00e0 la limite.<\/p>\n\n\n\n D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, je ne peux pas nier le fait de conna\u00eetre l\u2019espoir, d’abord puisque c\u2019est une id\u00e9e qui infuse la langue courante. On l\u2019invoque constamment, par exemple lorsqu’on dit \u00ab j\u2019esp\u00e8re bien \u00bb. Au fond, cela signifie que les humains n’existent pas sans cette dimension temporelle ; un avenir doit imp\u00e9rativement se dessiner. Mais dans ce cas-l\u00e0, est-ce de l\u2019espoir ou une simple rationalit\u00e9 ? J\u2019ai la ferme conviction que l’humanit\u00e9 va poursuivre sa route. Bien que le risque qu\u2019elle s\u2019auto-d\u00e9truise totalement soit r\u00e9el<\/a>, je ne crois pas que cela arrivera \u2014 ce qui ne doit pas nous emp\u00eacher de faire mieux. Mais il y a bel et bien des menaces, et je les prends tr\u00e8s au s\u00e9rieux ; je reviens longuement l\u00e0-dessus dans Incendire<\/em>. <\/p>\n\n\n\n Il y a des moments o\u00f9 on peut l\u00e9gitimement se dire, par exemple en Alg\u00e9rie, qu\u2019on ne peut pas faire mieux, qu\u2019il n\u2019y a rien \u00e0 faire. Quand je vois la situation entre l’Ukraine et la Russie, je me dis que pour le moment et pour longtemps \u2014 peut-\u00eatre un si\u00e8cle, peut-\u00eatre deux \u2014 on ne peut pas esp\u00e9rer mieux. Tout \u00e7a, ce sont des raffinements, des nuances que l\u2019on place et entasse dans l’image globale de l\u2019esp\u00e9rance. En tant qu’individu, en tant que singularit\u00e9 absolue, il y a des moments o\u00f9 on peut s\u2019autoriser \u00e0 esp\u00e9rer ; mais ce n’est pas du tout mon genre.<\/p>\n\n\n\n Il y a des moments o\u00f9 on peut s\u2019autoriser \u00e0 esp\u00e9rer ; mais ce n’est pas du tout mon genre. <\/p>H\u00e9l\u00e8ne Cixous<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n C’est une \u00e9vidence, je n’invente rien quand j\u2019affirme que litt\u00e9rature, feu et guerre sont parties prenantes. J’observe et je me dis que tout commence avec l’incendie. C\u2019est lui qui inaugure l’histoire de mon livre. Je suis convaincu que l’histoire, l\u2019historicisation, l’historicit\u00e9 de notre m\u00e9moire et de nos vies commencent avec le feu, c’est-\u00e0-dire avec quelque chose qui d\u00e9truit et qu’on appr\u00e9hende comme une force radicale qui annihile. Sauf qu’apr\u00e8s le feu, il y a parfois quelque chose.<\/p>\n\n\n\n Venons-en \u00e0 la litt\u00e9rature. En Occident \u2014 je ne peux pas rendre compte de ce qui se passe litt\u00e9rairement ailleurs \u2014, la litt\u00e9rature constitue notre h\u00e9ritage. Alors prenons le feu, celui qui nous guide dans notre esprit mythologique. Troie tombe et est d\u00e9truite par le feu. Il y a des textes tellement beaux qui racontent cet \u00e9pisode, et ils ne sont pas dans l’\u0153uvre d\u2019Hom\u00e8re mais dans celle de Virgile, qui nous donne \u00e0 penser la morale publique dans sa totalit\u00e9 et repr\u00e9sente dans ses vers l’all\u00e9gorie, la m\u00e9taphore et la proph\u00e9tie de toutes les pestes. Pour moi, le nazisme constitue son incarnation la plus totale.<\/p>\n\n\n\n Troie br\u00fble. La plupart des gens ont p\u00e9ri comme les Juifs avec les nazis. C\u2019est un peuple d\u00e9truit par une force mal\u00e9fique. Ceux qui survivent \u2014 ils sont tr\u00e8s peu \u2014 assistent \u00e0 la d\u00e9voration par le feu de leur ville, c\u2019est-\u00e0-dire leur pays, leurs racines et leur sol. Et puis le personnage qui va incarner l’espoir dort : c’est \u00c9n\u00e9e. Il dort \u00e0 poings ferm\u00e9s et, comme le dit Virgile avec une expression absolument admirable : \u00ab Jam proximus ardet Ucalegon \u00bb<\/em> (\u00ab d\u00e9j\u00e0, tout proche, la demeure d\u2019Ucal\u00e9gon s\u2019embrase \u00bb). La demeure de son voisin br\u00fble d\u00e9j\u00e0. Et \u00c9n\u00e9e dort.<\/p>\n\n\n\n Ce motif de l\u2019homme qui dort alors que l’incendie ravage son monde s\u2019est transmis et continue de structurer notre \u00e9poque, en \u00e9tant par exemple mobilis\u00e9 par les chefs d’\u00c9tat au XXe si\u00e8cle : \u00ab vous dormez ? \u00e7a br\u00fble ! mais vous ne voyez pas que \u00e7a br\u00fble ? \u00bb. Freud l\u2019a quant \u00e0 lui identifi\u00e9 dans des r\u00eaves arch\u00e9typiques o\u00f9 le r\u00eaveur r\u00eave que \u00ab tu ne vois pas que \u00e7a br\u00fble ? Tu ne vois pas que\u2026 \u00bb, \u00ab non, je dors ! \u00bb. C\u2019est un th\u00e8me qui illustre la n\u00e9cessit\u00e9 d’\u00eatre \u00e9veill\u00e9, de voir la catastrophe, de la voir revenir. Quant au r\u00e9veil, au r\u00e9veil dans les flammes, il s\u2019agit de la grande question des Juifs en Allemagne : \u00ab Toi-m\u00eame, tu te livres au feu, r\u00e9veille-toi ! Mais si tu es r\u00e9veill\u00e9, qu’est-ce que tu vas faire ? \u00bb La m\u00eame question revient \u00e0 chaque fois \u2014 je l’ai v\u00e9cue personnellement dans ma maison du Sud-Ouest. <\/p>\n\n\n\n Le motif de l\u2019homme qui dort alors que l’incendie ravage son monde s\u2019est transmis et continue de structurer notre \u00e9poque.<\/p>H\u00e9l\u00e8ne Cixous<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Ce cauchemar \u00e9tait bien r\u00e9el et a eu lieu dans ma r\u00e9gion du Sud-Ouest qui a \u00e9t\u00e9 ravag\u00e9e par le feu. On pourrait tenir le m\u00eame discours sur le Canada qui a \u00e9t\u00e9 en proie aux flammes<\/a> l\u2019\u00e9t\u00e9 dernier et de tous les endroits dans l’univers qui ont flamb\u00e9, qui sont d\u2019ailleurs de plus en plus nombreux \u2014 je pense \u00e0 la Californie qui en est constamment victime.<\/p>\n\n\n\n \u00c7a s’est pass\u00e9 autour de ma maison, dans cette r\u00e9gion qui est habituellement paisible. Le Sud-Ouest n’est pas central \u2014 il est par exemple \u00e9pargn\u00e9 par la politique. Il dispose d’une for\u00eat, la for\u00eat des Landes. Ma maison est \u00e0 cent m\u00e8tres de la for\u00eat, je vis avec elle depuis maintenant soixante ans. Tout d’un coup, quelque chose que j’ai toujours aper\u00e7u comme une sorte de fant\u00f4me lointain, m\u2019en estimant pr\u00e9serv\u00e9e s\u2019est brusquement impos\u00e9. Le feu \u00e9tait l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n Il d\u00e9vore la for\u00eat de la mani\u00e8re la plus spectaculaire, la plus terrifiante possible. Il approche. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 ce moment-l\u00e0 que j\u2019ai v\u00e9ritablement fait l’exp\u00e9rience de l’incendie. J\u2019y avais d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 confront\u00e9e \u00e0 plusieurs reprises par le pass\u00e9. Mais celui des Landes \u00e9tait diff\u00e9rent : il a commenc\u00e9 \u00e0 tout d\u00e9truire. Je me suis interrog\u00e9 en me demandant comment nommer cette chose. Le mot qui m’est venu \u00e0 l\u2019esprit, qui m’a accueilli, c\u2019\u00e9tait \u00ab biblique \u00bb. Je n\u2019avais jamais vu une chose pareille, aussi destructrice, aussi meurtri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n Le feu a d\u00e9truit et a d\u00e9vor\u00e9. Mais comment celui qui voit approcher le feu r\u00e9agit-il ? C\u2019est la question des Juifs qui m’occupent tr\u00e8s souvent et que ma famille a v\u00e9cu tr\u00e8s directement. Le nazisme est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 en 1929. En 1933, il est au pouvoir, ma m\u00e8re est alors partie depuis trois ans. Pourquoi vivre dans un pays en proie aux flammes ? C’est une jeune femme qui va donc voir s\u2019il existe sur terre des pays qui sont moins mena\u00e7ants et effrayants que l\u2019Allemagne qui commence d\u00e9j\u00e0 \u00e0 souffrir de la peste.<\/p>\n\n\n\n Le feu a d\u00e9truit et a d\u00e9vor\u00e9. Mais comment celui qui voit approcher le feu r\u00e9agit-il ?<\/p>H\u00e9l\u00e8ne Cixous<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Les dates sont instructives car l’histoire nous apprend beaucoup de choses, par exemple qu\u2019en 1929, on peut d\u00e9j\u00e0 \u00eatre r\u00e9veill\u00e9 \u00e0 l\u2019image de ma m\u00e8re qui n’avait que 19 ans mais qui \u00e9tait suffisamment alerte pour savoir qu\u2019il fallait partir \u2014 sans savoir qu\u2019elle ne reviendrait jamais. Elle est de fait revenue tr\u00e8s souvent, en particulier \u00e0 Osnabr\u00fcck, pour chercher ma grand-m\u00e8re qui y vivait avec une grande partie de sa famille. Elle lui disait, \u00ab viens, sors, suis-moi, on va ailleurs ! \u00bb. Et celle-ci lui r\u00e9pondait \u00ab Non \u00bb. Ce \u00ab non \u00bb m’a beaucoup occup\u00e9e lorsque j’\u00e9tais petite. Je me demandais constamment pourquoi ma grand-m\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas partie, tout comme le reste de ma famille, mes oncles et mes tantes, mes cousins et mes cousines.<\/p>\n\n\n\n Certains sont partis, la moiti\u00e9 peut-\u00eatre, tous \u00e0 une date diff\u00e9rente, en 1932, 1933, 1934, 1935\u2026 \u00c0 chaque fois, ce sont d’autres personnes, quelque chose d’autre s’est r\u00e9veill\u00e9, ou ne s’est pas r\u00e9veill\u00e9. Et voil\u00e0. Lorsque j\u2019examine cela, je me dis que je reviens \u00e0 ce qui m’arrivait du temps de l’incendie, au moment o\u00f9 je d\u00e9couvrais ce que c’\u00e9tait un grand incendie, un incendie meurtrier, destructeur et radical. <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai justement \u00e9t\u00e9 surprise, je pensais qu\u2019un incendie se percevait d\u2019abord par la vue, comme dans l\u2019\u00c9n\u00e9ide<\/em> et dans l’Iliade<\/em>, mais en r\u00e9alit\u00e9, la premi\u00e8re exp\u00e9rience physique qui s\u2019est abattue sur nous \u2014 si on ne l’a jamais ressenti, on ne peut l’imaginer \u2014 c’est d’abord l’odeur. Et l’odeur s\u2019apparente \u00e0 des sons de trompette, \u00e0 une attaque, une sorte de rafale de mitraillette, comme un bombardement. On sent des choses qu\u2019on n’a jamais senties dans la vie et qui ne sont pas stables, on demande alors aux gens s\u2019ils ont sentis la m\u00eame chose, tout le monde s’interroge sur l’odeur et seulement apr\u00e8s, dans un second temps, la fum\u00e9e appara\u00eet. <\/p>\n\n\n\n On pense souvent qu\u2019elle prend la forme de colonnes verticales qui montent, mais cette repr\u00e9sentation n\u2019est pas exacte. Je me suis rendu au bord de la mer pour l\u2019observer et elle m\u2019a davantage fait penser \u00e0 une sorte de train monstrueux, horizontal et homog\u00e8ne. La fum\u00e9e de l\u2019incendie s\u2019apparente \u00e0 une colonne de blind\u00e9s au ras de la terre qui envahit tout l’horizon, et est tous les jours d\u2019une autre couleur. Contempler ce spectacle suscite un questionnement profond. J\u2019ai demand\u00e9 au feu et \u00e0 l’odeur quand tout cela cessera. <\/p>\n\n\n\n On entendait aussi un bruit terrible dans la maison. Je ne peux m\u00eame pas le d\u00e9crire, c’est absolument indescriptible de violence et d\u2019archa\u00efsme. Ce fracas \u00e9tait caus\u00e9 par les avions bombardiers, volant vingt m\u00e8tres au-dessus du sol.<\/p>\n\n\n\n Lorsque les pompiers et la police sont venus r\u00e9veiller les habitants de Cazaux en pleine nuit et leur ont donn\u00e9 un quart d’heure pour partir, j\u2019ai ressenti que j\u2019avais accompli une forme de cycle. La petite localit\u00e9 allait br\u00fbler. On n’a pas donn\u00e9 aux gens qui habitaient ici la libert\u00e9 de rester isol\u00e9s. Seulement, \u00e0 trois heures du matin, ils n’ont pas pu r\u00e9unir leurs animaux. Il y avait de tout : des chats, des chiens, des poules\u2026 Cent cinquante animaux domestiques ont br\u00fbl\u00e9 vif. J\u2019ai eu la conviction que la vie n\u2019\u00e9tait plus ici mais l\u00e0-bas, loin.<\/p>\n\n\n\n L’odeur du feu s\u2019apparente \u00e0 des sons de trompette, \u00e0 une attaque, une sorte de rafale de mitraillette, comme un bombardement.<\/p>H\u00e9l\u00e8ne Cixous<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Par hasard, j’avais la chance d’\u00eatre accompagn\u00e9e par une amie qui avait une voiture tr\u00e8s performante. Je l’ai r\u00e9veill\u00e9e le matin pour lui dire qu\u2019on embarquait les chats et qu\u2019on s\u2019en allait imm\u00e9diatement. En face de nous, il y avait Arcachon et l\u2019oc\u00e9an : on ne pouvait pas aller plus avant. Nous nous sommes donc lanc\u00e9s sur une route qui p\u00e9n\u00e9trait dans les terres pour fuir et avons emprunt\u00e9 des tunnels compl\u00e8tement enfum\u00e9s sur des kilom\u00e8tres, sans lumi\u00e8re. Sur le c\u00f4t\u00e9 de l’autoroute se trouvaient des centaines de camions immobilis\u00e9s \u00e0 qui on avait donn\u00e9 l\u2019ordre de s\u2019arr\u00eater. Ils ne pouvaient pas rebrousser chemin. C\u2019\u00e9tait une vision de fin du monde. La route derri\u00e8re nous \u00e9tait coup\u00e9e : on ne pouvait plus sortir ni revenir, ce qui m’a profond\u00e9ment marqu\u00e9 et m\u2019a rendu physiquement malade. Au fur et \u00e0 mesure que j’examinais la situation et rentrais dans une forme d\u2019introspection en me demandant ce qu\u2019il m\u2019arrivait, je me suis rendu compte que j\u2019\u00e9tais confront\u00e9e \u00e0 une sorte de terreur pure mais concr\u00e9tis\u00e9e, qui correspondait exactement au contenu du mot \u00ab traumatisme \u00bb, qui a toujours \u00e9t\u00e9 un mot abstrait pour moi, mais qui l\u00e0, touchait, hantait et animait tous mes membres et tout mon corps.<\/p>\n\n\n\n Plus tard, quand je suis revenue \u2014 j\u2019\u00e9tais partie sans rien, en laissant la maison telle quelle \u2014 je me suis dit que tout \u00e9tait perdu. <\/strong>J\u2019avais des amis r\u00e9siniers, qui sont n\u00e9s et vivent dans la for\u00eat \u2014 ce sont en quelque sorte des indig\u00e8nes de la for\u00eat. Leurs vies sont compl\u00e8tement parties en fum\u00e9e sous leurs yeux : leur univers a disparu d\u2019un seul coup. Je les entendais pleurer et je ne m\u2019en suis jamais remise. J\u2019\u00e9tais angoiss\u00e9 pour l’\u00e9ternit\u00e9, convaincue que \u00e7a allait recommencer, que \u00e7a ne pouvait pas ne pas recommencer. Il y avait d\u00e9j\u00e0 des signes avant-coureur. Quand, apr\u00e8s des semaines et des semaines, les feux ont fini par se stabiliser, les pompiers \u2014 dont on apprend progressivement le vocabulaire \u2014 ont affirm\u00e9 que l\u2019incendie \u00e9tait ma\u00eetris\u00e9, ce qui ne veut pas du tout dire que le feu est \u00e9teint mais simplement encercl\u00e9. L’incendie s’est \u00e9teint bien plus tard, ce qui constitue du reste une illusion, car le sol et la terre en dessous continuent de br\u00fbler.<\/p>\n\n\n\n Et l\u00e0, plong\u00e9e dans l’histoire des \u00eatres humains, je me suis aper\u00e7ue que l’humanit\u00e9 s’auto-d\u00e9truisait sans cesse<\/a>. Il \u00e9tait \u00e9vident que le d\u00e9sastre allait recommencer. Par exemple, \u00e0 peine trois mois apr\u00e8s la fin de ces incendies g\u00e9ants<\/a>, des gens recommen\u00e7aient \u00e0 fumer dans la for\u00eat, le long des sentiers forestiers parcourus par ces esp\u00e8ces de crayons g\u00e9ants que forment le tronc des pins calcin\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Plong\u00e9e dans l’histoire des \u00eatres humains, je me suis aper\u00e7ue que l’humanit\u00e9 s’auto-d\u00e9truisait sans cesse. Il \u00e9tait \u00e9vident que le d\u00e9sastre allait recommencer.<\/p>H\u00e9l\u00e8ne Cixous<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n C\u2019est une question de m\u00e9diatisation et d’id\u00e9ologie. La perception de l\u2019incendie de Notre-Dame \u00e9tait structur\u00e9e par l’histoire de l’\u00c9glise et de la g\u00e9opolitique fran\u00e7aise, tandis que celle de la for\u00eat est relative \u00e0 une forme d\u2019humanit\u00e9 primitive \u00e9ternelle. Qu’on ne s’int\u00e9resse pas aux habitants de Cazaux, aux poulets ou aux chats qui ont br\u00fbl\u00e9 n\u2019est pas tr\u00e8s \u00e9tonnant. En revanche, l\u2019argent a afflu\u00e9 dans le cas de Notre-Dame. Il n\u2019\u00e9tait pas donn\u00e9 par des millionnaires, mais par des catholiques ordinaires. C’est une toute autre histoire, un tout autre rapport au feu.<\/p>\n\n\n\n Mais moi, ce qui m\u2019accompagne sans cesse, c’est l’histoire d’un peuple qui va in\u00e9vitablement \u00eatre r\u00e9duit en cendres. Le sort des juifs livr\u00e9s au nazisme \u2014 ceux qui ont fui, ceux qui n’ont pas fui \u2014 c’est une histoire, une trag\u00e9die, des millions de trag\u00e9dies tout \u00e0 fait singuli\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n Une autre chose qui m’a toujours accompagn\u00e9e depuis que je suis toute petite \u2014 je suis une litt\u00e9raire et j\u2019ai la chance d\u2019\u00eatre angliciste \u2014 c’est le merveilleux Journal de l’Ann\u00e9e de la Peste<\/em>, de Daniel Defoe. C\u2019est un chef d’\u0153uvre inimaginable, il est m\u00eame incroyable qu\u2019un tel ouvrage existe. Ce faux journal qui est en r\u00e9alit\u00e9 un roman constitue la matrice de toute la litt\u00e9rature anglaise, et de la n\u00f4tre \u00e9galement. Defoe se met dans la peau d\u2019un archiviste et d\u00e9crit la grande peste de Londres et d\u2019autres \u00e9pisodes de peste qui ont secou\u00e9 l’histoire europ\u00e9enne. Il faut garder \u00e0 l\u2019esprit que ces \u00e9pid\u00e9mies pouvaient d\u00e9truire une population en quelques mois, des millions de gens \u00e9taient an\u00e9antis. Chaque paroisse envoie chaque jour le bilan de ses morts : certaines en ont trois ou quatre, d\u2019autres d\u00e9j\u00e0 cinquante et le lendemain, le bilan atteint la centaine. Le nombre de morts est exponentiel et se pose encore et toujours la question du d\u00e9part et de la fuite. La seule diff\u00e9rence est que lorsque je me trouvais \u00e0 Arcachon et que le feu gagnait, l\u2019unit\u00e9 de d\u00e9compte n’\u00e9tait pas le nombre de morts mais le nombre d\u2019hectares partis en fum\u00e9e. Mais \u00e0 l\u2019image de la peste de Defoe, je voyais la mort avancer tous les jours. <\/p>\n\n\n\n C’est la m\u00eame chose dans la Bible, o\u00f9 l’histoire de l’exode trouve un fort \u00e9cho chez moi : les Juifs ne veulent plus \u00eatre esclaves, ils d\u00e9cident de partir, mais ils ne partent pas. Les pourparlers entre Mo\u00efse et Dieu sont incessants. Dieu lui dit qu\u2019il va envoyer tel fl\u00e9au et que Pharaon c\u00e9dera. Sauf qu\u2019\u00e9conomiquement et politiquement, un temps incroyable est n\u00e9cessaire avant de pouvoir passer \u00e0 l’acte. Mais qu\u2019attendent-ils ? On pourrait commenter \u00e0 l’infini. Pour moi, cet \u00e9pisode de la Bible est riche d\u2019enseignement et r\u00e9sonne avec notre \u00e9poque. Nous tous, maintenant, qu\u2019attendons-nous ? Nous savons pertinemment que l’incendie est l\u00e0 et que les gouvernements agissent comme Pharaon, comme le peuple juif qui attend et diff\u00e8re son d\u00e9part : \u00ab Non, mais ce sera plus tard ! Mais plus tard, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 maintenant ! \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Nous tous, maintenant, qu\u2019attendons-nous ?<\/p>H\u00e9l\u00e8ne Cixous<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Pendant le confinement, le temps s\u2019est arr\u00eat\u00e9. D\u00e8s lors, comment et pourquoi \u00e9crire ? Apr\u00e8s tout, on \u00e9crit toujours pour l’avenir. On n’\u00e9crit pas pour maintenant. S’il n’y a plus de futur, que faire ? Que devient l\u2019\u00e9criture ? Le sentiment qui m’habite, c’est que quand j\u2019\u00e9cris en 2023, j’\u00e9cris en et pour 2033, mais \u00e9galement en 1033. On \u00e9crit pour tous les si\u00e8cles pass\u00e9s, mais aussi pour ceux qui vont venir. On est d\u00e9j\u00e0 dans un l\u00e0-bas qu’on ne conna\u00eet pas.<\/p>\n\n\n\n Pendant le confinement, je me suis dit qu\u2019il y avait peu de temps. Or quand il n’y a plus de temps, on ne fait plus rien. On est dans un autre univers et l\u2019une des premi\u00e8res choses que j\u2019ai remarqu\u00e9, c\u2019est que je ne pouvais rien dire. Les gens autour de moi m\u2019incitaient \u00e0 \u00e9crire et \u00e0 dire quelque chose. Et quand mon pays a br\u00fbl\u00e9, je me suis dit que quelque chose touchait le vital, c’est-\u00e0-dire l’\u00e9criture. Il me faut faire un effort absolument colossal pour me dire qu’il y a \u00e0 vivre. M\u00eame si ce qu’on vit, c’est la mort.<\/p>\n\n\n\n Je reviens \u00e0 pourquoi Incendire<\/em> \u00ab contient tout \u00bb. Peut \u00eatre tout d\u2019abord parce que l\u2019\u00e2ge joue. Je n’ai plus beaucoup de temps devant moi : c\u2019est quelque chose qui m’accompagne comme une sorte de fant\u00f4me quotidien. C\u2019est objectif et c’est une question qu’il faut toujours se poser. Combien de temps a-t-on devant soi ? Quand on \u00e9crit, on a en g\u00e9n\u00e9ral dix, vingt, trente, quarante ans devant soi. Mais moi, j’ai cinq ans maximum. D\u00e8s lors, que fait-on quand la vie dure cinq ans ? Ce sont des questions importantes, \u00e9normes.<\/p>\n\n\n\n Quand j\u2019\u00e9cris en 2023, j’\u00e9cris en et pour 2033, mais \u00e9galement en 1033.<\/p>H\u00e9l\u00e8ne Cixous<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Avec ce livre, je devais d’abord r\u00e9ussir \u00e0 nommer quelque chose qui m’arrivait, que je n’avais jamais v\u00e9cu mais qui dans le m\u00eame temps avait eu lieu je ne sais combien de fois dans l\u2019histoire de l’humanit\u00e9 sans que j\u2019y assiste directement. Cette fois-l\u00e0, cela m’arrivait. Tout d’un coup, voil\u00e0 la destruction, la faim, l’incendie et la mort. Tout ce qu\u2019on \u00e9prouve, c’est quelque chose qu\u2019on n’a jamais \u00e9prouv\u00e9, qu\u2019on n’\u00e9prouvera jamais. Cela a battu le rappel d’exp\u00e9rience de mon archive \u00e0 moi, de mes m\u00e9moires qui m’ont toujours accompagn\u00e9, comme ce qui me d\u00e9termine dans ma vision du monde, donc l’exp\u00e9rience du nazisme et de la destruction du peuple juif et l’exp\u00e9rience du colonialisme, ce qui se passait en Alg\u00e9rie, et comment on a r\u00e9duit les peuples en esclavage. <\/p>\n\n\n\n Tout cela est constamment avec moi. Cela me constitue. Observant ma vie comme si elle \u00e9tait une pi\u00e8ce jou\u00e9e au th\u00e9\u00e2tre de mon existence, j’ai trouv\u00e9 que les mots venaient naturellement, m’aidant \u00e0 comprendre. Chaque fois que je trouvais le mot juste, une r\u00e9v\u00e9lation se produisait : tout se d\u00e9roulait \u00ab exactement comme la peste \u00bb. Ces r\u00e9flexions m’ont amen\u00e9 \u00e0 contempler mes origines et mes racines, empreintes d’un h\u00e9ritage de destruction et de survie.<\/p>\n\n\n\n Quant \u00e0 mes recherches g\u00e9n\u00e9alogiques, elles sont principalement ax\u00e9es sur ma lign\u00e9e allemande, en partie parce qu’elle est plus facilement accessible. N\u00e9anmoins, il existe une autre branche familiale, distincte et \u00e9loign\u00e9e, mais tout aussi essentielle pour comprendre qui je suis. Est-il appropri\u00e9 de la qualifier d’alg\u00e9rienne ? Pas tout \u00e0 fait. Le parcours commence en r\u00e9alit\u00e9 en Espagne avec les Juifs d’Espagne, et par un hasard providentiel, je d\u00e9tiens des archives anciennes de cette partie de ma famille. Ces archives, qui sont de v\u00e9ritables joyaux historiques, r\u00e9v\u00e8lent qu’un de mes anc\u00eatres est n\u00e9 \u00e0 Gibraltar en 1820. Ce personnage, bien qu’anglais de naissance, a rejoint l’arm\u00e9e fran\u00e7aise en tant qu’interpr\u00e8te \u00e0 l’\u00e2ge de quinze ans, une singularit\u00e9 en soi. Cette p\u00e9riode co\u00efncide avec le d\u00e9but de la conqu\u00eate de l’Alg\u00e9rie en 1830, un tournant qui s’inscrit dans une histoire s’\u00e9tendant sur deux ou trois si\u00e8cles.<\/p>\n\n\n\n Tout d’un coup, voil\u00e0 la destruction, la faim, l’incendie et la mort.<\/p>H\u00e9l\u00e8ne Cixous<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Et apr\u00e8s, je me suis souvent interrog\u00e9e : \u00ab Qu’est-ce qu’un interpr\u00e8te de quinze ans, britannique, qui se retrouve \u00e0 travailler pour l’arm\u00e9e fran\u00e7aise ? En 1835 ? \u00bb Cette r\u00e9flexion m’emmenait \u00e0 1835, une \u00e9poque o\u00f9 je vivais, pour ainsi dire, en France. \u00c0 cette \u00e9poque, j’avais un t\u00e9moin exceptionnel, Victor Hugo, qui documentait ces ann\u00e9es dans les moindres d\u00e9tails. Je savais donc pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui se passait en France en 1835. Je pensais \u00e0 ce petit Jonas, d\u00e9barqu\u00e9 en Alg\u00e9rie avec l’arm\u00e9e fran\u00e7aise, une arm\u00e9e de conqu\u00eate. Qu’est-ce qu’il savait, lui, \u00e0 quinze ans ? Je ne sais m\u00eame pas quelle langue il parlait. Il \u00e9tait affili\u00e9 au bureau arabe de l’arm\u00e9e fran\u00e7aise, probablement un organisme de communication et d’\u00e9change. Ce jeune homme, \u00e0 seulement quinze ans, devait ma\u00eetriser plusieurs langues, se d\u00e9brouiller. Savait-il qui \u00e9tait le roi de France \u00e0 cette \u00e9poque ? Je ne pouvais le deviner, et je pense que lui-m\u00eame s’en moquait \u00e9perdument. Nous ne pouvons qu’\u00e9mettre des hypoth\u00e8ses, mais j’ai en ma possession tous les documents tr\u00e8s pr\u00e9cis de cette p\u00e9riode.<\/p>\n\n\n\n Tandis qu’en France se d\u00e9roulait le long chemin vers la R\u00e9publique, l’Alg\u00e9rie et l’Afrique du Nord \u00e9taient en pleine transformation. Ce processus marque le continent africain jusqu’\u00e0 aujourd’hui.<\/p>\n\n\n\n Durant ce temps, je pouvais aussi me tourner vers l’Allemagne, suivant l’impact de la R\u00e9volution fran\u00e7aise et de Napol\u00e9on dans l’imaginaire germanophone. C’est incroyable de voir Napol\u00e9on observ\u00e9 par Hegel, suivi par le fantasme allemand \u00e0 travers la litt\u00e9rature, la musique. Beethoven, par exemple, est omnipr\u00e9sent. Tout cela se d\u00e9roulait alors que mon petit personnage, lui, naviguait entre les langues et les continents. C’est mon histoire. Et pendant ce temps, je me demandais quelles archives j\u2019avais \u00e0 ma disposition. <\/p>\n\n\n\n D’un c\u00f4t\u00e9, il y avait l’Afrique, europ\u00e9anis\u00e9e, et de l’autre, les archives allemandes. Je me concentrais sur ce que je connaissais \u2014 les archives de ma famille, un m\u00e9lange entre l’Autriche et l’Allemagne, domin\u00e9es par cette derni\u00e8re. Et je me demandais qui avait laiss\u00e9 des traces. Il y en avait une qui \u00e9tait extraordinaire. Il s\u2019agissait d\u2019un autre Jonas : Horst Jonas. C’est un cousin de ma m\u00e8re, le seul de la famille \u00e0 avoir surv\u00e9cu \u00e0 trois, quatre camps de concentration successifs, et \u00e0 en \u00eatre sorti vivant. La question juive s’imposait alors.<\/p>\n\n\n\n Je me suis demand\u00e9 quelles archives \u00e9taient \u00e0 ma disposition.<\/p>H\u00e9l\u00e8ne Cixous<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Tout \u00e0 fait, c’\u00e9tait un communiste. Je me demandais pourquoi on ne parlait pas tellement de Horst Jonas dans la famille ? Qu\u2019avait-il fait ? Et bien il n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9port\u00e9 en tant que juif, mais comme r\u00e9sistant. C\u2019est une autre histoire. De plus, il adh\u00e9rait compl\u00e8tement \u00e0 l’id\u00e9ologie communiste. Il \u00e9tait en RDA. Je me rappelle toujours du regard un peu g\u00ean\u00e9 de ma m\u00e8re qui me disait : \u00ab Oui, mais Horst, c\u2019est Horst \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Ce livre est une sorte de recueil complet \u2014 une d\u00e9marche peu courante \u2014 qui rassemble deux ou trois si\u00e8cles sous un tout petit volume. C’est donc tr\u00e8s th\u00e9\u00e2tral et cela conserve tous ces myst\u00e8res. Peut-\u00eatre que, dans le futur, il y aura des r\u00e9ponses, je n’en sais rien, un certain myst\u00e8re demeure.<\/p>\n\n\n\n Surtout du c\u00f4t\u00e9, justement, des archives d’Afrique du Nord, qui sont bien plus courtes que celles d’Allemagne. Pour moi, c’est tout \u00e0 fait passionnant. Mais je me dis aussi qu’il a fallu du temps. En effet, \u00eatre l’archiviste de ces familles innombrables, c’est un r\u00f4le pour lequel je semble \u00eatre n\u00e9e. Et je me demande pourquoi. Parce que c’est comme si j’\u00e9tais perch\u00e9e, l\u00e0, en haut d’un arbre, observant ces mouvements de l’humanit\u00e9. C’est un peu comme un cadeau que m’a offert le temps qui passe. Quand je suis arriv\u00e9e \u00e0 Osnabr\u00fcck, j’\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 riche de connaissances : le trait\u00e9 de Westphalie, la fondation de la ville par Charlemagne 1500 ans plus t\u00f4t \u2014 toutes ces traces historiques qui sont l\u00e0, immenses et vivantes. Ce que je ne savais pas, c’\u00e9tait la proximit\u00e9 avec Osnabr\u00fcck de la for\u00eat de Teutoburger Wald, \u00e0 seulement dix kilom\u00e8tres, o\u00f9 s’est d\u00e9roul\u00e9e la bataille d’Arminius en 9 ap. J-C, la Hermannsschlacht. Cet \u00e9v\u00e9nement, fondateur pour l’Allemagne, a longtemps \u00e9t\u00e9 recherch\u00e9 dans les r\u00e9gions de Hanovre et de Westphalie. On savait qu’il devait se trouver l\u00e0, mais il est rest\u00e9 introuvable jusqu’\u00e0 il y a deux ou trois ans.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 Osnabr\u00fcck, ils ont imm\u00e9diatement \u00e9rig\u00e9 deux mus\u00e9es extraordinaires. Le mus\u00e9e Nussbaum, qui raconte un autre univers, et le mus\u00e9e de la Hermannsschlacht, construit r\u00e9cemment, tr\u00e8s beau d’ailleurs, o\u00f9 ils accumulent progressivement tout ce qu’ils ont trouv\u00e9 sur le champ de bataille. Et ils en trouvent sans cesse. Ce sont des signes, des mondes qui \u00e9mettent constamment des signes, des signes qui semblent raconter le pass\u00e9, mais en m\u00eame temps d\u00e9signent pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui nous attend, comme la fin du monde, par exemple ! <\/p>\n\n\n\nDans une pr\u00e9c\u00e9dente conversation avec Olivier Zam et Donatien Grau, interrog\u00e9e sur votre enfance en Alg\u00e9rie, vous avez r\u00e9pondu que vous \u00e9tiez \u00ab un amas de continents, de contradictions, de compatibles incompatibilit\u00e9s \u00bb, \u00ab le r\u00e9sultat de l’histoire du monde au milieu du XXe si\u00e8cle, une \u00e9poque marqu\u00e9e par la violence, les promesses, l\u2019espoir et le d\u00e9sespoir \u00bb. Pourriez-vous commencer par aborder ce th\u00e8me ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Pourtant, en allemand, <\/strong>Hofnung<\/em><\/strong> et <\/strong>Zuversicht<\/em><\/strong> renvoient \u00e0 deux id\u00e9es distinctes\u2026<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Avant de parler d\u2019<\/strong>Incendire<\/em><\/strong> plus en d\u00e9tail, pourriez-vous parler du feu, puisque ce livre s\u2019ouvre l\u00e0-dessus. Vous me disiez que la litt\u00e9rature commen\u00e7ait avec la guerre et que la guerre commen\u00e7ait avec le feu. Je me rappelle d’ailleurs de ma derni\u00e8re conversation avec Agn\u00e8s Varda o\u00f9 je lui avais pos\u00e9 une question sur ses projets qui n’avaient pas aboutis. Elle m’a r\u00e9pondu qu\u2019elle aurait aim\u00e9 monter une installation qui se serait appel\u00e9e \u00ab Feu Madame Cin\u00e9ma \u00bb. Elle disait qu’au fond, le cin\u00e9ma aussi commence par le feu. Qu\u2019en pensez-vous ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
C’est cette exp\u00e9rience cauchemardesque qui ouvre <\/strong>Incendire. <\/em><\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Quels \u00e9taient les premiers signes de l\u2019incendie ? C’\u00e9tait l’odeur ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Quelque temps auparavant, <\/strong>un autre feu br\u00fblait \u00e0 Paris, celui de Notre-Dame<\/strong><\/a>. En parall\u00e8le, d\u2019\u00e9normes feux ont ravag\u00e9 l\u2019Amazonie. Ce qui m\u2019a frapp\u00e9, c\u2019est que le feu de Notre Dame a bien plus retenu l\u2019attention que les feux amazoniens. Le diff\u00e9rentiel dans l’attention port\u00e9e \u00e0 ces deux feux \u00e9tait tr\u00e8s important. <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
En parlant d\u2019<\/strong>Incendire<\/em><\/strong>, vous avez pu dire que ce livre \u00ab contenait tout \u00bb. <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Tout commence l\u00e0. <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
C’est un r\u00e9sistant n\u00e9 en 1914, mort assez jeune en 1967. Il a aussi \u00e9t\u00e9 membre du parti communiste allemand.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Toutes ces lignes qui plongent dans le pass\u00e9 posent immanquablement la question du futur. Comment l\u2019avez-vous envisag\u00e9 ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Lors d\u2019une pr\u00e9c\u00e9dente conversation, vous m\u2019aviez dit <\/strong>que les gens \u00e9taient fascin\u00e9s par l’Apocalypse<\/strong><\/a>. Pour vous, face \u00e0 l\u2019abysse, la recette serait de lire ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n