{"id":223901,"date":"2024-03-29T17:00:00","date_gmt":"2024-03-29T16:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=223901"},"modified":"2024-06-03T18:20:49","modified_gmt":"2024-06-03T16:20:49","slug":"le-grand-recentrement","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2024\/03\/29\/le-grand-recentrement\/","title":{"rendered":"Le grand recentrement"},"content":{"rendered":"\n
Comment comprendre la perc\u00e9e de l\u2019extr\u00eame droite en Europe ? Comment comprendre les mutations du centre lib\u00e9ral et de la droite populaire ? Apr\u00e8s les pi\u00e8ces de doctrine de <\/em>Giovanni Orsina<\/em><\/a>, <\/em>Klaus Welle<\/em><\/a>, <\/em>Hans Kundnani<\/em><\/a> et une s\u00e9rie d\u2019\u00e9tudes quantitatives <\/em>sur les dynamiques \u00e9lectorales de la droite europ\u00e9enne<\/em><\/a> et sur <\/em>le clivage \u00e9cologique<\/em><\/a>, nous continuons \u00e0 alimenter notre dossier d\u2019articles qui explorent la grande transformation en cours. Pour suivre cette s\u00e9rie et accompagner notre travail, <\/em>n\u2019h\u00e9sitez pas \u00e0 vous abonner.<\/em><\/a><\/p>\n\n\n\n L\u2019Europe a \u00e9t\u00e9 culturelle avant d\u2019\u00eatre politique. Au Moyen-\u00c2ge, \u00e0 partir du XIe si\u00e8cle, c\u2019est l\u2019\u00c9glise de la r\u00e9forme gr\u00e9gorienne qui fit l\u2019unit\u00e9 spirituelle et savante de l\u2019Europe. Elle r\u00e9unissait des clercs partageant la m\u00eame langue \u00e9crite, ayant le quasi-monopole de l\u2019enseignement dans des universit\u00e9s, voyageant d\u2019un pays ou d\u2019une institution \u00e0 l\u2019autre. Mais l\u2019\u00c9glise \u00e9choua dans sa tentative de s\u2019imposer en politique au-dessus des souverains et la R\u00e9forme protestante cassa ensuite cette unit\u00e9 religieuse. L\u2019\u00c9tat westphalien qui surgit de la crise des guerres de religion nationalisa peu \u00e0 peu les institutions d\u2019\u00e9ducation et de culture. Finalement, l\u2019Europe des nations s\u2019imposa. Mais un nouvel espace europ\u00e9en de culture se solidifia alors, relativement autonome par rapport \u00e0 l\u2019histoire de la fixation des territoires et des fronti\u00e8res. La philosophie des Lumi\u00e8res prit le relais du christianisme : \u00e0 la suite de la Renaissance, elle remit \u00e0 l\u2019honneur la culture gr\u00e9co-romaine, inventa un nouveau classicisme et surtout une nouvelle universalit\u00e9, celle de la raison et de la philosophie ; les intellectuels et artistes circulaient, mais dans un espace purement europ\u00e9en ; le d\u00e9clin du latin fit du fran\u00e7ais et dans une moindre mesure de l\u2019allemand les langues dominantes de la communication entre \u00e9lites. Ce fut le triomphe des romanciers, lus et traduits dans toutes les langues. Mais l\u2019universalisme s\u2019arr\u00eata \u00e0 la fronti\u00e8re coloniale : celle-ci contribua \u00e0 forger et \u00e0 figer une identit\u00e9 europ\u00e9enne<\/a> \u2014 que l\u2019on pense \u00e0 l\u2019Alg\u00e9rie fran\u00e7aise qui opposait les \u00ab Europ\u00e9ens \u00bb aux \u00ab musulmans \u00bb<\/a>.<\/p>\n\n\n\n La fougue romantique du d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle avait certes fait passer dans le \u00ab peuple \u00bb (Volk<\/em>) le souffle du sentiment et de l\u2019\u00e9motion contre cette raison trop abstraite, offrant ainsi aux nationalismes du XIXe la culture qui leur manquait. Mais la grande culture europ\u00e9enne qui s\u2019\u00e9panouit dans l\u2019Europe des romans fut bien une culture humaniste, voire m\u00eame la<\/em> culture humaniste par excellence. Elle fut avant tout une haute culture, une culture des \u00e9lites, que l\u2019\u00e9cole obligatoire contribua \u00e0 diss\u00e9miner dans toutes les classes sociales.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Europe se construira en dehors de sa propre culture : elle sera technicienne, bureaucratique et juridique.<\/p>Olivier Roy<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Pourtant cette culture humaniste non seulement n\u2019a pas emp\u00each\u00e9 la barbarie de s\u2019imposer, de la Grande Guerre au nazisme, mais elle a m\u00eame accompagn\u00e9 cette barbarie et le triomphe du nazisme finira de l\u2019ent\u00e9riner. Walter Benjamin et Stefan Zweig se suicident, Bernanos s\u2019exile, Paul Val\u00e9ry d\u00e9clare la civilisation mortelle. Et Hannah Arendt peut s\u2019interroger sur cette crise de la culture europ\u00e9enne, qui non seulement n\u2019a pas su emp\u00eacher le nazisme, mais s\u2019en est parfois amourach\u00e9 : l\u2019universit\u00e9 allemande n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 un bastion de la r\u00e9sistance au nazisme, elle lui a au contraire fourni cadres et penseurs. En Italie, Espagne et France, le fascisme a s\u00e9duit bien des intellectuels. Apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, la construction europ\u00e9enne appara\u00eet donc comme le seul rem\u00e8de possible \u00e0 la barbarie, mais ce ne seront pas les intellectuels et les artistes qui la feront. L\u2019Europe se construira en dehors de sa propre culture : elle sera technicienne, bureaucratique et juridique.<\/p>\n\n\n\n Lorsque l\u2019Europe passe \u00e0 partir des ann\u00e9es 1950 d\u2019une simple union \u00e9conomique \u00e0 une communaut\u00e9 politique, elle se d\u00e9finit essentiellement comme une communaut\u00e9 de valeurs : droits humains, \u00c9tat de droit, d\u00e9mocratie. Elle s\u2019appuie alors sur une alliance de fait entre d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens et socio-d\u00e9mocrates, qui ont en commun la d\u00e9fense de la d\u00e9mocratie et la promotion d\u2019un \u00c9tat providence. Les textes sont explicites. La Charte des droits fondamentaux de l’Union europ\u00e9enne indique dans son pr\u00e9ambule : <\/p>\n\n\n\n \u00ab Consciente de son patrimoine spirituel et moral, l’Union se fonde sur les valeurs indivisibles et universelles de dignit\u00e9 humaine, de libert\u00e9, d’\u00e9galit\u00e9 et de solidarit\u00e9 ; elle repose sur le principe de la d\u00e9mocratie et le principe de l’\u00c9tat de droit. Elle place la personne au c\u0153ur de son action en instituant la citoyennet\u00e9 de l’Union et en cr\u00e9ant un espace de libert\u00e9, de s\u00e9curit\u00e9 et de justice.<\/em><\/p>\n\n\n\n L’Union contribue \u00e0 la pr\u00e9servation et au d\u00e9veloppement de ces valeurs communes dans le respect de la diversit\u00e9 des cultures et des traditions des peuples d’Europe \u00bb<\/em>. <\/p>\n\n\n\n Les textes fondateurs de la construction europ\u00e9enne \u00e9tablissent un d\u00e9couplage explicite entre valeurs et culture : les valeurs seraient universelles, les cultures, nationales.<\/p>Olivier Roy<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le Pr\u00e9ambule du projet de Constitution europ\u00e9enne reprend le m\u00eame th\u00e8me : <\/p>\n\n\n\n \u00ab S\u2019INSPIRANT des h\u00e9ritages culturels, religieux et humanistes de l’Europe, \u00e0 partir desquels se sont d\u00e9velopp\u00e9es les valeurs universelles que constituent les droits inviolables et inali\u00e9nables de la personne humaine, ainsi que la libert\u00e9, la d\u00e9mocratie, l’\u00e9galit\u00e9 et l’\u00c9tat de droit ; RAPPELANT l’importance historique de la fin de la division du continent europ\u00e9en et la n\u00e9cessit\u00e9 d’\u00e9tablir des bases solides pour l’architecture de l’Europe future, CONFIRMANT leur attachement aux principes de la libert\u00e9, de la d\u00e9mocratie et du respect des droits de l’homme et des libert\u00e9s fondamentales et de l’\u00c9tat de droit\u2026 \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\nDe l\u2019Europe chr\u00e9tienne \u00e0 l\u2019Europe des Lumi\u00e8res<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
L\u2019Europe des droits humains et de la norme juridique<\/strong><\/h2>\n\n\n\n