{"id":223672,"date":"2024-03-27T13:00:00","date_gmt":"2024-03-27T12:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=223672"},"modified":"2024-03-28T11:52:33","modified_gmt":"2024-03-28T10:52:33","slug":"une-nouvelle-doctrine-de-la-puissance-americaine-la-science-de-letat-dans-lere-de-la-securite-economique-1-x","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2024\/03\/27\/une-nouvelle-doctrine-de-la-puissance-americaine-la-science-de-letat-dans-lere-de-la-securite-economique-1-x\/","title":{"rendered":"Une nouvelle doctrine de la puissance am\u00e9ricaine : la science de l’\u00c9tat dans l’\u00e8re de la s\u00e9curit\u00e9 \u00e9conomique"},"content":{"rendered":"\n
Comme conseiller \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 nationale adjoint charg\u00e9 de l\u2019\u00e9conomie internationale, Daleep Singh fut l\u2019un des architectes des premi\u00e8res sanctions am\u00e9ricaines contre la Russie \u00e0 la suite de l\u2019invasion de l\u2019Ukraine de f\u00e9vrier 2022 jusqu\u2019\u00e0 son d\u00e9part de la Maison Blanche en juin de la m\u00eame ann\u00e9e. Ce printemps, apr\u00e8s pr\u00e8s de deux ann\u00e9es dans le secteur priv\u00e9 au sein d\u2019un fonds d\u2019investissement, il rejoint de nouveau le bureau du Conseiller \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 nationale, au poste qu\u2019il occupait pr\u00e9c\u00e9demment. <\/p>\n\n\n\n
Juste avant de reprendre ses fonctions, Daleep Singh partageait avec l\u2019Atlantic Council sa vision pour une doctrine d\u2019economic statecraft<\/em>. Ce vocable difficilement traduisible d\u00e9signe l\u2019emploi de moyens \u00e9conomiques pour atteindre les buts de politiques \u00e9trang\u00e8res. Cette politique \u00e9conomique au service de la politique \u00e9trang\u00e8re pourrait \u00eatre traduite en l\u2019occurrence par strat\u00e9gie \u00e9conomique internationale<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Premi\u00e8re puissance \u00e9conomique mondiale depuis la fin du XIXe si\u00e8cle, les \u00c9tats-Unis ont su user de ce levier pour avancer leurs int\u00e9r\u00eats de politique \u00e9trang\u00e8re \u00e0 travers des mesures positives (Plan Marshall, aide au d\u00e9veloppement, trait\u00e9s de libre-\u00e9change, GATT puis OMC) et coercitives (embargo \u00e0 l\u2019encontre de Cuba, sanctions, mesures de contr\u00f4les des exportation, etc.). Sous l\u2019administration Biden, l’instrumentalisation de la puissance \u00e9conomique s\u2019est m\u00eame impos\u00e9e comme le c\u0153ur de la strat\u00e9gie mondiale am\u00e9ricaine et de ses relations avec les grandes puissances que Washington consid\u00e8re comme comp\u00e9titrices ou hostiles. Dans la guerre d\u2019Ukraine, si les sanctions n\u2019ont pas r\u00e9ussi \u00e0 mettre \u00e0 genoux la machine de guerre de la Russie poutinienne<\/a>, l\u2019aide militaire mais \u00e9galement financi\u00e8re fournie \u00e0 Kiev joue un r\u00f4le clef dans la r\u00e9sistance ukrainienne. La co\u00efncidence de la valse h\u00e9sitation du Congr\u00e8s sur le vote de nouvelles aides et de la d\u00e9gradation de la situation<\/a> illustre bien ce point. Dans la comp\u00e9tition pour le leadership technologique et \u00e9conomique que l\u2019administration Biden a d\u00e9cid\u00e9 de mettre au coeur de son programme international, les \u00c9tats-Unis s\u2019appuient sur leur avance technologique en mati\u00e8re de conception de puces et leurs liens avec Taiwan pour dominer l\u2019\u00e2ge de l\u2019intelligence artificielle et maintenir leur avance sur la Chine. <\/p>\n\n\n\n Mais peuvent-ils vraiment, comme le d\u00e9fend Daleep Singh, se restreindre aux respects de principes et de r\u00e8gles dans la mise en \u0153uvre de leur puissance \u00e9conomique, alors que divers outils de coercition financi\u00e8re et commerciale semblent s\u2019\u00eatre impos\u00e9s comme le couteau suisse de leur politique \u00e9trang\u00e8re, notamment via<\/em> les sanctions ? L\u2019administration Biden a-t-elle vraiment l’intention de mettre en application, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la coercition, un programme \u00ab positif \u00bb, mettant sa puissance au service du d\u00e9veloppement ? Cette promesse que formule Singh et qui avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 avanc\u00e9e par le conseiller \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 nationale Jake Sullivan l\u2019\u00e9t\u00e9 dernier<\/a>, n\u2019a pas connu \u00e0 ce jour de d\u00e9but de r\u00e9alisation.<\/p>\n\n\n\n Pour \u00e9tudier en profondeur la rivalit\u00e9 qui structure le monde, nous publions chaque semaine un nouvel \u00e9pisode de notre s\u00e9rie au long cours \u00ab <\/em>Capitalismes politiques en guerre<\/em><\/a> \u00bb. <\/em>Pour recevoir toutes nos \u00e9tudes, cartes et donn\u00e9es, abonnez-vous au Grand Continent<\/em><\/a><\/p>\n\n\n\n Depuis la Gr\u00e8ce antique au moins, les grandes puissances ont utilis\u00e9 des leviers \u00e9conomiques pour atteindre leurs objectifs de politique \u00e9trang\u00e8re. Aujourd\u2019hui, les gouvernements d\u00e9ploient une \u00ab strat\u00e9gie \u00e9conomique internationale \u00bb (economic statecraft<\/em>) \u2014 qui comprend entre autres outils des sanctions, des contr\u00f4les d\u2019exportations, des droits de douane, des restrictions sur les investissements et des plafonnements de prix \u2014 dont la fr\u00e9quence et l\u2019intensit\u00e9 n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 aussi \u00e9lev\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n Cette tendance r\u00e9sulte de la conjonction d\u2019une opportunit\u00e9 et d\u2019une n\u00e9cessit\u00e9. L\u2019\u00e8re de l\u2019hypermondialisation est r\u00e9volue, mais l\u2019\u00e9conomie mondiale reste plus connect\u00e9e que jamais, permettant donc aux nations de rompre les liens commerciaux, capitalistiques et technologiques \u2014 ou de menacer de le faire \u2014 pour obtenir un avantage g\u00e9opolitique. Dans le m\u00eame temps, la comp\u00e9tition entre grandes puissances conna\u00eet sa plus grande intensit\u00e9 depuis la fin de la guerre froide. La Russie et la Chine ont en commun de vouloir bouleverser l\u2019ordre international dirig\u00e9 par les \u00c9tats-Unis. Puisque les \u00ab grandes puissances \u00bb d\u2019aujourd\u2019hui sont \u00e9galement des puissances nucl\u00e9aires, l\u2019\u00e9quilibre de la terreur sugg\u00e8re qu\u2019une confrontation directe a plus de chances de se d\u00e9rouler sur le th\u00e9\u00e2tre \u00e9conomique que sur le champ de bataille, sauf erreur de calcul catastrophique.<\/p>\n\n\n\n Pour toutes ces raisons, la strat\u00e9gie \u00e9conomique va rester un \u00e9l\u00e9ment incontournable de la politique \u00e9trang\u00e8re, \u00e0 mi-chemin entre la rh\u00e9torique et la guerre, en p\u00e9riode de fortes tensions. Mais pour que la politique \u00e9conomique ait un effet maximal, elle doit \u00eatre fond\u00e9e sur une doctrine qui concorde avec le principe directeur des \u00c9tats-Unis : accro\u00eetre la prosp\u00e9rit\u00e9 mondiale tout en pr\u00e9servant la s\u00e9curit\u00e9 nationale. En effet, alors que les \u00c9tats-Unis d\u00e9veloppent et affinent leur doctrine militaire depuis d\u00e9j\u00e0 quelques si\u00e8cles \u2014 par exemple avec le \u00ab containment<\/em> \u00bb \u00e0 l\u2019aube de la guerre froide \u2014 les tentatives de d\u00e9finition d\u2019une strat\u00e9gie \u00e9conomique globale ne font que commencer.<\/p>\n\n\n\n Les administrations Trump et Biden semblent avoir rompu avec l\u2019id\u00e9e, qui pr\u00e9valait jusque-l\u00e0, que l\u2019ouverture et l\u2019int\u00e9gration des march\u00e9s profitaient \u00e0 la prosp\u00e9rit\u00e9 mondiale et par l\u00e0 m\u00eame \u00e0 celle des \u00c9tats-Unis. Les n\u00e9gociations de trait\u00e9s visant \u00e0 faciliter le commerce sont rel\u00e9gu\u00e9es au marge de la feuille de route \u00e9conomique. Washington continue d\u2019entraver le bon fonctionnement de l\u2019OMC en refusant la nomination de nouveaux membres de son organe de r\u00e8glement des diff\u00e9rends. La majorit\u00e9 des droits de douane impos\u00e9s par l\u2019administration Trump restent aujourd\u2019hui en vigueur. De nombreux \u00c9tats, en premier lieu les alli\u00e9s europ\u00e9ens, craignent des mesures protectionnistes et de vastes programmes de subventions contenus dans la loi sur l\u2019IRA ou le CHIPS Act. Il est aujourd\u2019hui difficile de comprendre si Washington a r\u00e9ellement une vision pour la prosp\u00e9rit\u00e9 mondiale.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Disposer d\u2019une doctrine \u00e9tablie apporte plusieurs avantages. Si elle est prise au s\u00e9rieux, elle permet de limiter le recours excessif \u00e0 des mesures \u00e9conomiques restrictives ou punitives. Cela serait de nature \u00e0 rassurer les autres pays s\u2019ils avaient la garantie que la premi\u00e8re puissance \u00e9conomique mondiale n\u2019emploie pas ses leviers \u00e9conomiques de mani\u00e8re arbitraire ou par pur r\u00e9flexe. Plus profond\u00e9ment, une doctrine claire promeut un \u00e9quilibre dans la strat\u00e9gie \u00e9conomique internationale \u2014 en particulier entre les mesures qui imposent des pertes \u00e9conomiques et celles qui offrent des perspectives de gains mutuels. Ce faisant, elle en renforce la cr\u00e9dibilit\u00e9 et encourage les \u00c9tats pivots g\u00e9opolitiques \u00e0 un alignement strat\u00e9gique avec les \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n Ce que Singh appelle les \u00ab Geopolitical Swing States \u00bb d\u00e9signe l\u2019ensemble des puissances qui ne sont pas directement align\u00e9es sur les positions des \u00c9tats-Unis. L\u2019expression \u00ab Global Swing States \u00bb a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9e pour la premi\u00e8re fois en 2012 dans un rapport du German Marshall Fund, \u00e0 l\u2019\u00e9poque pour d\u00e9signer explicitement et limitativement le Br\u00e9sil, l\u2019Inde, l\u2019Indon\u00e9sie et la Turquie <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00c0 la faveur des recompositions mondiales post-24 f\u00e9vrier 2022, et \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de celles de \u00ab Sud Global \u00bb ou de \u00ab non-alignement \u00bb, la formule est de nouveau utilis\u00e9e \u2014 depuis Washington jusqu\u2019au milieu d\u2019affaires : Goldman Sachs y consacrait un briefing<\/em> il y a moins d\u2019un an <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En r\u00e9f\u00e9rence aux \u00c9tats pivots convoit\u00e9s lors des \u00e9lections am\u00e9ricaines car ils sont susceptibles de changer de majorit\u00e9, l\u2019expression appara\u00eet symptomatique de l\u2019attitude que cherche \u00e0 adopter Washington vis-\u00e0-vis des puissances du Sud et des pays en d\u00e9veloppement. Elle rappelle les limites de la \u00ab nouvelle doctrine Sullivan \u00bb mentionn\u00e9e plus haut, que Tim Sahay et Kate McKenzie avaient point\u00e9es dans nos pages<\/a>.<\/strong><\/p>\n\n\n\n Les \u00e9v\u00e9nements r\u00e9cents soulignent l\u2019urgence de cet effort. Deux ans apr\u00e8s le d\u00e9but de l\u2019invasion russe \u00e0 grande \u00e9chelle de l\u2019Ukraine, plus des deux tiers de la population mondiale vivent dans des pays qui n\u2019ont pas rejoint la coalition des sanctions<\/a>. Certains gouvernants de pays non-align\u00e9s sont sceptiques quant \u00e0 l’efficacit\u00e9 des sanctions, et ont argu\u00e9 que les co\u00fbts de la rupture des liens \u00e9conomiques au niveau mondial d\u00e9passent les avantages \u2014 le but \u00e9tant la modification des d\u00e9cisions de Vladimir Poutine sur le champ de bataille. Les sanctions ont provoqu\u00e9 des r\u00e9actions inverses \u00e0 leurs objectifs chez certains qui ont malheureusement consid\u00e9r\u00e9 qu\u2019elles repr\u00e9sentent un exercice ill\u00e9gitime de la force \u00e9conomique brute, principalement de la part des \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n La mont\u00e9e en puissance des pays \u00e9mergents et en premier lieu de la Chine vient r\u00e9duire l\u2019impact des sanctions qui ne sont appliqu\u00e9es que par une coalition occidentale. En effet, le poids de l\u2019OCDE dans l\u2019\u00e9conomie mondiale est pass\u00e9 de 60 % en 2000 \u00e0 45 % en 2022 (PIB mesur\u00e9 en parit\u00e9 de pouvoir d\u2019achat). Dans le cas des sanctions contre Moscou, la Chine a ainsi pu remplacer une grande part des importations en provenance d\u2019Occident : les exportations vers la Russie ont augment\u00e9 de 46,9 % en 2023 pour s\u2019\u00e9tablir \u00e0 129 milliards de dollars <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les machines-outils, n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019industrie de guerre, sont ainsi le premier poste des exportations chinoises vers la Russie <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n